ACTE II, PARTIE I
DON ALPHONSE
Et pour TOUS faire honneur comme à quelqu'un qui a sauvé mon père , je veux que ce soit madame la duchesse elle-même qui vous le verse.
( Gennaro s'incline et se retourne pour aller distribuer l'argent aux soldats au fond du théâtre. Le duc appelle.)
— Rustighello!
( Rustighello parait avec le plateau. )
— Pose le plateau là , sur cette table. — Bien.
{Prenant dona Lucrezia par la main.)
— Madame , écoutez ce que je vais dire à cet homme. — Rustighello, retourne te placer derrière cette porte avec ton épée nue à la main ; si tu entends le bruit de cette clochette , tu entreras. Va.
{Rustigliello sort, et on le voit se replacer derrière la porte.)
— Madame, vous verserez vous-même à boire au jeune homme , et vous aurez soin de verser du flacon d'or que voici.
DONA LTJCREZiA , pdlc ct d'une voix faible. Oui. — Si vous saviez ce que vous faites en ce moment, et combien c'est une chose horrible , vous frémiriez vous-même, tout dénaturé que vous êtes, monseigneur !
DON ALPHONSE
Ayez soin de ne pas vous tromper de flacon. — Hé bien , capitaine !
{Gennaro , qui a fini sa distribution d'argent, revient sur le devant du théâtre. Le duc se verse à boire dans une des deux coupes d'émail avec le Jlacon d'argent j et prend la coupe qu'il porte à ses lèvres.)
GENNAEO.
Je suis confus de tant de bonté , monseigneur.
DON ALPHONSE
Madame , versez à boire au seigneur Gennaro. — Quel âge avez-vous , capitaine !
GENNARO , saisissant l'autre coupe et la présentant à la duchesse.
Vingt ans.
DON ALPHONSE , bas à la duchesse , qui essaie de prendre le flacon d'argent.
Le flacon d or , madame !
{Elle prend en tremblant le flacon d'or.)
— Ah çà, vous devez être amoureux?
GENNARO
Qui est-ce qui ne Test pas un peu, monseigneur?
Savez-vous , madame , que c'eût été une cruauté que d'enlever ce capitaine à la vie, à l'amour, au soleil d'Italie , à la beauté de son Age de vingt ans, à son glorieux métier de guerre et d'aventure par où toutes les maisons royales ont commencé, aux fêtes,
KCTt II, PARTIE I. 101
aux bals masqués , aux gais carnavals de Venise, où il 8ê trompe tant de maris , et aux belles femmes que ce jeiiDe homme peut aimer et qui doivent aimcer ce jeune homme, n'est-ce pas, madame? — Versez donc à boire au capitaine.
{Bas.)
— Si vous hésitez , je fais entrer Rustighello. {Elle verse à boire à Gennaro sans dire une parole.)
GENNARO
Je vous remercie , monseigneur , de me laisser vi- \ re pour ma pauvre mère.
DONA LUCREziA, à part.
Oh ! horreur !
DON ALPHONSE , buvant.
A votre santé , capitaine Gennaro , et vivez beaucoup d'années !
GENNARO
Monseigneur , Dieu vous le rende !
( // boit. )
DONA LUCREZIA , à part.
Ciel!
DON ALPHONSE , à part.
C'est fait.
{Haut.)
— Sur ce, je vous quitte, mon capitaine. Vous partirez pour Venise quand vous voudrez.
{Bas à dona Lucrezia.)
— Remerciez - moi , madame , je vous laisse tête à tête avec lui. Vous devez avoir des adieux à lui faire. Vivez avec lui , si bon vous semble, son dernier quart d'heure.
( // sort, les gardes le suivent, )