ACTE III
êtes du nombre de ces parens dénaturés dont elle m'entrelient avec horreur , et qui ont tué mon père, et qui ont noyé sa destinée , à elle , de larmes et de sang. Ah ! j'ai de plus mon père à venger , ma mère à sauver de vous maintenant! Ah! vous êtes ma tante ! je suis un Borgia ! Oh! cela me rend fou ! — Ecoutez-moi , dona Lucrezia Borgia , vous avez vécu long-temps , et vous êtes si couverte d'attentats que vous devez en être devenue odieuse et abominable à vous-même. Vous êtes fatiguée de vivre , sans nul doute , n'est-ce pas ? Eh bien , il faut en finir. Dans les familles comme les nôtres , où le crime est héréditaire et se transmet de père en fils comme le nom , il arrive toujours que cette fatalité se clôt par un meurtre , qui est d'ordinaire un meurtre de famille, dernier crime qui lave tous les autres. Un gentilhomme n'a jamais été blâmé pour avoir coupé une mauvaise branche à l'arbre de sa maison. L'espagnol MuJarra a tué son oncle Rodrigue de Lara pour moins que vous n'avez fait. Cet espagnol a été loué de tous pour avoir tué son oncle , entendez-vous, ma tante ? — Allons ! en voilà assez de dit là-dessus ! Recommandez votre àme à Dieu , si vous croyez à Dieu et à votre âme.
DONA LUCREZIA
Gennaro ! par pitié pour toi ! Tu es innocent encore ! Ne commets pas ce crime !
GENNARO
Un crime ! Oh ! ma tête s'égare et se bouleverse !
152 LUCRÈCE RORCIA.
Sera-ce un crime ? Eh bien ! quand je commettrais un crime ! Pardieu ! je suis un Borgia , moi ! A genoux , vous dis-je ! ma tante ! A genoux !
DON A LUCREZIA
Dis-tu en effet ce que tu penses , mon Gennaro ? Est-ce ainsi que tu paies mon amour pour toi ?
GENNARO
Amour!...
DONA LUCREZIA
C'est impossible. Je veux te sauver de toi-même. Je vais appeler. Je vais crier.
GENNARO
Vous n'ouvrirez point cette porte. Vous ne ferez point un pas. Et quant à vos cris, ils ne peuvent vous sauver. Ne venez-vous pas d'ordonner vous-même tout à l'heure que personne n'entrât , quoi qu'on pût entendre au dehors de ce qui va se passer ici?
DONA LUCREZIA
Mais c'est lâche ce que vous faites là , Gennaro ! Tuer une femme , une femme sans défense ! Oh ! vous avez de plus nobles sentimens que cela dans l'âme ! Écoute-moi , tu me tueras après si tu veux ; je ne tiens pas à la vie , mais il faut bien que ma poitrine déborde, elle est pleine d'angoisses de la manière dont tu m'as traitée jusqu'à présent. Tu e» jeune , enfant, et la jeunesse est toujours trop sévère.