‹ Œuvres: théâtre et poésiesChapitre 8 sur 145 · PARTIE I · texte numérisé non relu

PARTIE I

Je vois que vous êtes en train de devenir la plus vertueuse altesse qui soit.

DONA LUCREZIA

Est-ce que notre commune renommée à tous deux, notre renommée infâme, notre renommée de meurtre et d'empoisonnement , ne commence pas à te peser , Gubetta ?

Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette , j'entends bien quelquefois des manans qui fredonnent autour de moi : Ilum ! ceci est Gubetta , Gubetta-poison , Gubetta-poignard , Gubelta-gibet! car ils ont mis à mon nom une flamboyante aigrette de sobriquets. On dit tout cela , et quand les voix ne le disent pas , ce sont les yeux qui le disent. Mais qn est-ce que cela fait? Je suis habitué à ma mauvaise réputation comme un soldat du pape à servir la messe.

DONA LUCREZIA

Mais ne sens-tu pas que tous les noms odieux dont on t'accable , et dont on m'accable aussi , peuvent aller éveiller he mépris et la haine dans un cœur oii tu voudrais être aimé ? Tu n'aimes donc personne au monde, Gubetta?

GUBETTA

Je voudrais bien savoir qui vous aimez , madame !

32 lUCRËCB BORGIA.

DONA LUCREZIA

Qu'en 8ais-tu ? Je sviis franche avec toi ; je ne te parlerai ni de mon père , ni de mon frère , ni de mon mari, ni de mes amans.

GUBETTA

Mais c'est que je ne vois guère que cela qu'on puisse aimer.

DONA LUCREZIA

11 y a encore autre chose , Gubetta .

GUBETTA

Ah çà ! est-ce que vous vous faites vertueuse pour Tamour de Dieu?

DONA LUCREZIA

(iubetta! Gubetta ! S'il y avait aujourd'hui en Italie, dans cette fatale et criminelle Italie , un cœur noble et pur , un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un cœur d'anf[e sous une cuirasse de soldat ; s'il ne me restait, à moi, pauvre femme, ha'ie, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel , misérable toute-puissante que je suis ; s'il ne me restait daits l'état de détresse où mon âme agonise douloureusement, qu'une idée, qu'une espérance, qu'une ressource, celle de mériter et d'obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta , un peu de tendresse , un peu d'estime dans ce cœur si. fier et si pur ; si je n'avais d'autre pensée que l'ambition de le sentir battre \m jour joyeusement et librement sur

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