‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · V->E sont trois sœurs, trois blondes, mais Lucy · texte numérisé non relu

V->E sont trois sœurs, trois blondes, mais Lucy

Est un peu fauve, et Lise est un peu rousse.

Jeanne au beau front par le doute obscurci

Est la plus fière, et Lucy la plus douce.

Dans le jardin, sur un tapis de mousse,

Nous devisons comme des écoliers ;

Ce sont parfois des contes par milliers,

Puis je sertis de folles rimes, voire

Des madrigaux pour leurs petits souliers.

Et Marinette est là qui verse à boire.

Lucy me fait songer et Jeanne aussi; Et qu'un rayon de lumière éclabousse Le front vermeil de Lise, me voici Charmé : l'Amour, ayant vidé sa trousse, Trouve à souhait des traits que rien n'émousse

Dans ses grands yeux pensifs et singuliers. Lucy soupire et me dit : Vous parliez, Parlez encor; trouvez-nous quelque histoire. Le soleil rit sur les blancs escaliers, Et Marinette est là qui verse à boire.

Lise est ma joie et mon plus cher souci, Lucy m'attire et Jeanne me repousse, Mais je l'adore et j'ai le cœur transi Dès qu'elle pleure et qu'elle se courrouce Pour un baiser sur l'ongle de son pouce. Puis, en jouant avec ses lourds colliers. Je dis à Lise : Enfant, si vous vouliez! Elle répond : Ami, songe à la gloire.

Lucy me cueille un fruit des espaliers, Et Marinette est là qui verse à boire.

Envoi.

Prince, une fois il faut que vous alliez Dans ce jardin, pour voir humiliés L'or, le saphir, les diamants, l'ivoire, Tous les rubis de vos fins joailliers.

Et Marinette est là qui verse à boire.

Avril 1861.

-^DiS-

BALLADES JOYEVSES 227

Ballade sur les hôtes mystérieux de la Forêt

Il chante encor, l'essaim railleur des fées, Bien protégé par l'épine et le houx Clue le zéphyr caresse par bouffées.

Diane aussi, l'épouvante des loups, Au fond des bois cache son cœur jaloux. Son culte vit dans plus d'une chaumière. Quand les taillis sont baignés de lumière, A l'heure calme où la lune paraît, Echevelée à travers la clairière, Diane court dans la noire forêt.

De nénufars et de feuilles coiffées,

La froide nixe et l'ondine aux yeux doux

Mènent le bal, follement attifées.

Et près du nain, dont les cheveux sont roux.

Les sylphes verts dansent et font les fous.

On voit passer une figure altière, Et l'on entend au bord de la rivière Un long sanglot, un soupir de regret Et des pas sourds qui déchirent du lierre : Diane court dans la noire forêt.

Diane, au bois récoltant ses trophées, Entend le cerf gémissant fuir ses coups Et se pleurer en plaintes étouffées.

Un vent de glace a rougi ses genoux; Ses lévriers, ivres de son courroux, Sont accourus à sa voix familière.

La grande Nymphe à la fauve paupière Sur son arc d'or assujettit le trait; Puis, secouant sa mouvante crinière, Diane court dans la noire forêt.

Envoi .

Prince, il est temps, fuyons cette poussière Du carrefour, et la forêt de pierre.

Sous le feuillage et sous l'antre secret. Nous trouverons la ville hospitalière; Diane court dans la noire forêt.

Novembre i8éi.

BALLADES JOYEVSES 22<)

Ballade pour annoncer le Printemps

t-LLE frémit, la brise pure, Dans ce beau jardin de féerie Où le ruisseau jaseur murmure.

Le printemps affolé varie Sa merveilleuse broderie.

L'eau chante sous les passerelles; Tout tressaille dans la prairie A la façon des tourterelles.

Les arbres dans l'allée obscure Où babille la causerie Laissent leur jeune chevelure Flotter avec coquetterie.

C'est le temps où le ciel vous crie D'oublier chagrins et querelles, Et de vivre en galanterie A la façon des tourterelles.

L'insecte court dans la verdure.

Le bois est plein de rêverie;

La nymphe a quitté sa ceinture,

Le sylphe avec idolâtrie

Baise la pelouse fleurie.

Les fleurs ont ouvert leurs ombrelles ;

Enfants, il faut qu'on se marie

A la façon des tourterelles.

Envoi .

La colombe murmure et prie Et chuchote sur les tourelles :

Mariez-vous, belle Marie, A la façon des tourterelles.

Avril 1861.

BALLADES JOYEVSES 2JI

Ballade en quittant le Havre-de-Grâce

Cnfin je pars et voici le navire.

Adieu, Paris joyeux ! adieu, tombeau !

Vis sans savoir que Misère soupire, Maigre, et saignant sur son vieil escabeau, Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau. Vis dans ta haine et dans ion avarice; Moi, je m'envole au gré de mon caprice. La voile s'enfle, éprise de l'éther.

Et, délivré, j'invoque ma nourrice, La mer aux flots tumultueux, la mer!

Adieu, prison où pleura mon martyre!

Adieu, Gobsecks à l'âme de corbeau!

La vague est là qui me berce et m'attire ; L'archer divin, jeune, féroce et beau, A sur la mer secoué son flambeau.

252 TRENTE- s IX

Dans sa splendeur, comme une impératrice, Elle sourit, la grande séductrice; Et je respire, ivre du gouffre amer, Pour que son souffle odorant me guérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer !

J'entends passer comme un accord de lyre.

O lovelace en habit bleu barbeau,

Féru d'amour pour une tirelire,

Paris, adieu ! garde tes Mirabeau,

Et Ferraris et Juliette Beau !

Amuse-toi; que ton été fleurisse.

J'ai sous mes pieds la sainte inspiratrice

Dont l'âpre haleine a pénétré ma chair,

La grande mer, la mer consolatrice,

La mer aux flots tumultueux, la mer !

Envo i.

Toi, cœur blessé, ferme ta cicatrice.

L'algue éplorée aux verts cheveux lambrisse Le roc ; je vois briller au soleil clair La verte plaine où le flot se hérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer!

Mai 1861.

Ballade pour une Guerrière de marbre

1 oi qu'au beau temps appelé Renaissance Un statuaire, habile ciseleur, En ce château fit par réminiscence Des anciens Grecs, vierge à la lèvre en fleur, Vois le soleil qui baise ta pâleur.

Puisque son œil amoureux te festoie.

Que devant lui ta chevelure ondoie !

Montre ton corps superbe au fier dessin. Et, sous le vent caressant qui tournoie. Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

Ah I la splendeur de ton adolescence Et ton regard terrible et cajoleur Eveilleront par leur seule puissance Le geai folâtre et le merle sifïleur Et tout le gai renouveau querelleur.

Car, pour revivre, il suffit qu'on te voie! Dans le feuillage adouci qui verdoie Et de qui l'ombre emplit le clair bassin, Q.ue ta blancheur sous les rayons chatoie I Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

Fais resplendir en leur magnificence.

Pour cet Avril ruisselant de chaleur, Tes charmes nus, dont la sainte innocence Fait oublier le crime et la douleur.

Malgré le doux printemps ensorceleur, Notre âge affreux sous la tristesse ploie; Cette Euménide a fait de lui sa proie. Il est malade, il veut un médecin.

Ah! pour guérir le mal qui le foudroie, Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

Envoi.

Reine, prodigue à l'astre qui flamboie Ce sein aigu qui brilla devant Troie!

Q.uoi qu'en ait dit notre siècle malsain, Rien ici-bas n'est divin, que la joie : Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

A la Villa, avril 1869.

BALLADES JOYEVSES 235

Double Ballade pour les bonnes Gens

L( E temps où j'accorde ces rimes Est meilleur pour le financier Q.ue pour les vertus magnanimes.

Je regarde négocier Au milieu d'un luxe princier Tous les gens de sac et de corde, Le traitant, le juif et l'huissier :

Dieu fasse aux bons miséricorde!

Muse, quittons les blanches cimes Où nous osions balbutier.

Parlons crédit, report et primes!

Le sort ne se veut soucier Que du changeur et du boursier; Partout la haine et la discorde; Les cœurs sont de neige et d'acier.

Dieu fasse aux bons miséricorde!

C'en est fait des strophes sublimes!

Le réalisme et l'art grossier

Sont venus pour punir nos crimes.

Le fais d'Homère est besacier.

Le biographe carnassier

N'a pas de répit qu'il ne morde ;

Tartuffe veut officier :

Dieu fasse aux bons miséricorde !

Basile a quatre pseudonymes.

Je vois Judas paperassier

Vendre son Dieu pour des centimes.

O doux Orphée, un épicier

Dont la police a le dossier

Parle morale avec sa horde

Et vient pour te supplicier.

Dieux fasse aux bons miséricorde!

Mais quoi ! tant que tu nous animes, Génie, ô maître, ô justicier, Reprenons les savantes limes !

Puisque notre cher devancier Nous verse le suc nourricier, Q.ue l'enthousiasme déborde !

Reviens, Amour, divin sorcier!

Dieu fasse aux bons miséricorde!

BALLADES JOYEVSES 257

Art, Pensée, ô blanches victimes. Cygnes qu'on veut asphyxier.

Ne tombez pas vers les abîmes 1 Pégase ailé, brillant coursier.

Viens! Q.ue pour nous initier Cypris renaisse, et qu'elle torde Ses cheveux d'or sur le glacier!

Dieu fasse aux bons miséricorde !

Mai 1S69.

Ballade pour les Parisiennes

Vy N voit partout, chez les Teutons

Et chez le Mormon polygame,

Des Iris et des Jeannetons

Fort dignes de l'épithalame;

l£t Vienne a, tout comme Bergame,

Des anges dont on est épris;

Q.uant à ce qu'on nomme : la femme,

C'est un article de Paris.

Elle est bouchère, et nous, moutons.

C'est le plus divin amalgame De lys, de roses, de festons.

Il ne faut pas qu'on la diffame!

Elle ment comme un vrai programme ; Pour sa folle dent de souris.

Malheur à tout ce qu'elle entame :

C'est un article de Paris.

BALLADES JO Y liV SES 259

Avec ses appétits gloutons Et sous son linge à fine trame, Elle avale des feuilletons Et se délecte au mélodrame.

Celle pour qui tomba Pergame Changeait moins souvent de maris Qu'elle, soit dit sans épigramme!

C'est un article de Paris.

Envoi.

Je ne saurais changer de gamme :

La femme est un joyau de prix Qui vaut son pesant d'or; mais, dame ! C'est un article de Paris.

Mai 1869.

Double Ballade des sottises de Paris

v^'est un étrange bacchanal Dans ce Paris vraiment baroque Où règne le petit journal, Et qu'une drôlesse provoque En lui laissant voir sous sa toque Des cheveux d'un cuivre vermeil Comme le bon or qu'elle croque.

Moi, j'en ris, les jours de soleil.

Être probe est original Dans cette Babel équivoque Où, malgré le Code pénal.

Chacun suit les moeurs de l'époque; Où Scapin remplace Archiloque, Mais où Pindare, aux Dieux pareil, Souperait d'un œuf à la coque.

Moi, j'en ris, les jours de soleil.

BALLADES JOYEVSES 24I

Dans ce pêle-mêle vénal, Q.u'est-ce que l'honneur? Une loque Pour amuser le tribunal, Qu'agite, pendant son colloque, L'avocat, soufflant comme un phoque.

Le pauvre juge, en son sommeil, Entend ces cris de ventriloque.

Moi, j'en ris, les jours de soleil.

La Bête au regard virginal Q.ue tout millionnaire invoque.

Prodigue son amour banal Et chacun s'en emberlucoque.

C'est pour elle qu'on se disloque, Et tous les coeurs sont en éveil Dès que frémit sa pendeloque.

Moi, j'en ris, les jours de soleil.

Au sein d'un tumulte infernal Ce sont partout glaives qu'on choque.

Torches qui servent de fanal, Mépris solide et réciproque, Mensonges que la Haine évoque.

Idiots dont on prend conseil.

Maîtres qu'on flatte et qu'on révoque : Moi, j'en ris, les jours de soleil.

Comme une image d'Épinal,

Flamboie en sa riche défroque

Devant le café Cardinal

Ce cruel Paris, qui se moque Jl

Des sauvages de l'Orénoque, *

Et dont le superbe appareil

Indignait Thomas Vireloque :

Moi, j'en ris, les jours de soleil.

Juin 1869.

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BALLADES JOVliVSES 243

Ballade à Georges Rochegrosse

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