LA COMEDIE
Peuple, je suis la Comédie, La Muse au sourire effronté.
Que fuit la sottise, assourdie Aux carillons de ma gaieté.
Je suis la fille prophétique Qu'un vendangeur, sous le ciel bleu, Promenait jadis par l'Attique, Ivre, et taché du sang d'un dieu!
Et, comme un roi foule en sa gloire Un pavé d'or et de lapis, Je posais nus mes pieds divoire Sur le chariot de Thespis !
Cruelle, avec Aristophane, Contre le vulgaire odieux, J'ai dans mes vers que rien ne fane Raillé les contempteurs des Dieux.
Le doux Ménandre fut mon IkjIg, Et mon babillage malin A consolé le rôvem- Plaute A la meule de son moulin.
C'est à moi de chanter iMolière !
Moi, la Muse aux graves leçons, Qu'il a trouvée aventurière, Errante à travers les buissons !
Oh! par les bourgs et les villages, Prodigues, rieurs, afTamés, Dans tous ces fiers vagabondages Combien nous nous sommes aimés^l
Et lorsque mon tambour de basque Chaulait de ses clochettes d'or, Quel monde charmant et fantasque Nous suivait, qu'on admire encor î
Fous à rhal)it rayé de rose.
Pierrots, Jodelets et Scapins, Gérontes à face morose.
Pages, laquais et galopins;
Clitandres à perruque blonde, Agaçant d'un sonnet fleuri Leur Angélique sans seconde, A la barbe d'un vieux mari ;
Grandes soubrettes, belles filles Accortes sous leurs bavolets, Sganarelles et Mascarilles, Empereurs des fourbes valets!
Le fat ivre de sa dachesse, Le provincial de la cour, L'avare ivre de sa richesse, Et les enfants ivres d'amour!
Femmes coquettes et savantes, Sots médecins, pédants fripés.
Couples épris, folles servantes, Tuteurs jaloux, maris trompés!
Oh! combien dans nos jeux sévères, Avec les Amours échansons, Nous avons puisé dans nos verres Le vin de France et les chansons!
Je fus sa première maîtresse !
Et si pour le peuple, enchanté Dans un souvenir d'allégresse, Molière doit être chanté,
C'est par moi, c'est par mon délire!
Car, bohémienne du ciel, Molière me doit son sourire.
Et ce sourire est immortel I