LE DRAME
Pour moi, peuple, je suis le Drame.
C'est à moi, non pas à ma sœur.
De louer le hardi penseur Qui fut aimant comme une femme.
Les grands types qu'il nous fait voir Vivants, dans ses portraits magi(jues, Sont terribles sans le savoir, Et plus sûrs de nous émouvoir Que tous les demi-dieux tragiques.
Le vice, qu'il est parvenu A nous faire voir si risible, Nous frappe d'un trouble inconnu; Tant le cœur humain mis à nu Devient un spectacle terrible.
Cœur divin et supérieur A toute haine vengeresse, Souvent son visage rieur N'est que le masque extérieur D'une inconsolable tristesse.
S'il m'a fait sourire, en souffrant, D'un amour qui par ses alarmes, Est si ridicule et si grand, Arnolphe, aux pieds d'Agnès pleurant.
Me contraint de verser des larmes.
Quand l'Avare blessé grandit Et s'en va battant les murailles, Méprisé d'un fils qu'il maudit, Harpagon me laisse interdit Et fait frissonner mes entrailles.
Enfin, par un lâche avéré Trompé sans pudeur ni scrupule.
Quand je le vois désespéré, Georges Dandin déshonoré Ne me paraît plus ridicule.
Tartuffe et don Juan, tortueux Jusqu'à la basse apostasie, M'emplissent d'horreur tous les deux.
Avec le sourire hideux Du vice et de l'hypocrisie.
Et quand je vois le grand moqueur, Alceste à l'àme surhumaine, Dont un froid sourire est vainqueur, La colère me monte au cœur Contre la froide Gélimène.
Molière, privilégié,
Plaisante d'une âme attendrie.
Et c'est au moins pour la moitié
Que la terreur et la pitié
Se mêlent à sa raillerie.
C'est à moi, chantre des douleurs.
De m'agenouiller sur la pierre, Pour consacrer ces paies fleurs Et ces lauriers baignés de pleurs Sur le front du divin Molière.