SECONDE PARTIE
Pourquoi Dieu s'est-il fait homme?
FRANÇOIS JOSEPH, etc. , à tout le clergé de notre diocèse , salut et bénédiction en celui qui est la sagesse née de Dieu avant les siècles (Eccl. 24,14), et incarnée dans la plénitude des temps (Eph. 1, 10), pour racheter les hommes, qui , ayant tous péché en Adam, étaient par leur nature enfants de colère et esclaves de satan (Rom. 5, 12; Ephes. 2, 3; 2 Tim. 2, 26).
/. Texte fort remarquable de S. Chrysostôme et de S. Jérôme sur le mystère de l'Incarnation. - Ce n'est pas d'aujourd'hui, mes très-chers frères , que les humiliations d'un Dieu incar-
né et immolé en faveur d'un homme criminel, ont révolté les esprits altiers et superbes. Selon S. Chrysostôme, elles ont été, dès la naissance même du monde , l'origine de la rébellion des anges apostats : ce père dit que quand Dieu créa les esprits célestes, il leur proposa le grand mystère de l'Incarnation future de son Fils , qu'il leur commanda d'adorer, Adorent eum omnes Angeli Dci ; que les uns s'y soumirent humblement, et que ce furent les bons anges, élevés pour cela au faîte d'une gloire immortelle; mais que les autres , orgueilleusement jaloux de l'union, du verbe divin à la nature humaine par préférence à la leur , s'en scandrlisèrcnt , et
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qu'en punition de leur désobéissance, Dieu les précipita au fond des abîmes. Suivant S. Jérôme, ce mystère a été un sujet de scandale et de blasphème , non seulement pour les Juifs, mais encore pour un grand nombre de Gentils , et surtout de philosophes , que la lumière de l'Evangile , quelque éclatante qu'elle fût par les miracles et les prophéties, ne put engager à embrasser le christianisme. S'ils pouvaient , dit ce saint docteur, parlant de ceux de son siècle , vaincre ce scandale d'un Dieu crucifié, ils seraient fidèles comme nous ; mais parce que leur esprit en est préoccupé, ils demeurent malheureusement dans les ténèbres de l'infidélité.
//. Précis des objections de V incrédule contre ces mystères. — Si l'on en croit plusieurs incrédules de nos jours, rien ne soulève plus leur raison contre la foi que les idées d'un Dieu fait homme , né dans une étable , mort sur une croix. Ils ne se contentent pas de faire valoir les difficultés que nous avons réfutées dans notre Instruction précédente , ou plutôt dans la première partie de cette Instruction dont celle-ci n'est que la suite ; ils y ajoutent diverses objections sur les différentes fins pour lesquelles Dieu aurait ainsi abaissé, avili, dégradé, selon eux, sa majesté suprême , et ils attaquent toutes celles qu'on a coutume d'alléguer. On n'en allègue aucune, disent-ils, qui ne renferme le dogme révoltant d'une éternelle damnation encourue par le genre humain pour un péché momentané que la bonté divine aurait pu et dû ne pas permettre qu'Adam commît et qu'il transmît à ses descendants ; on n'en connaît aucune qui satisfasse tant soit peu la raison, elqui ne paraisse heurter de front le bon sens. ///. Réponse générale à toutes ces objections. — Quand même, répondons-nous, on ne connaîtrait point la fin et le pourquoi de ces mystères, on n'en devrait pas moins admettre la réalité et le fait que tant de motifs rendent évidemment croyables. Combien d'autres faits surprenants dont nous connaissons la certitude, quoique nous ignorions la fin que Dieu s'y propose! Pourquoi fait-il naître tant d'enfants qui meurent avant que d'atteindre l'âge de raison; éclore tant de belles fleurs qui se fanent avant que de s'épanouir; croître tant de bons fruits qui se gâtent avant que de mûrir; tomber la grêle sur des campagnes couvertes d'épis et de raisins déjà murs et prêts à être cueillis; pleuvoir sur la mer dans un temps de sécheresse, où le ciel refuse à des terres labourées la pluie nécessaire pour les rendre fécondes ; engendrer des monstres qui défigurent horriblement la face du monde? Si nous demandons à un déiste les raisons de ces faits , peut-il rien faire de mieux que d'avouer son ignorance sur les motifs vraiment sages , mais cachés , de tous ces désordres apparents (l)?Ne pouvons- nous pas même a vouer, (1) Les Encyclopédistes, dont le témoignage ne doit pas être suspect à l'incrédule, font là-dessus une réflexion bien sensée. Combien, disent- ils, voiton do gens dont l'audacieuse critique censure le plan physique ou inoral de l'univers, et qui prétendent y
du moins en partie, la nôtre sur toutes les questions difficiles qu'il nous fait à l'égard de l'Incarnation, qui suppose la chute des mauvais anges et celle du premier homme, en qui tous ses descendants ont péché ? Pourquoi , demande-t-il , Dieu a-t-il permis que l'ange et l'homme péchassent? Pourquoi l'être infiniment bon, saint , parfait, qui tend toujours, selon sa nature, à la plus haute perfection de son ouvrage , a-t-il voulu créer des volontés libres, c'est-à-dire , laissées à leur propre choix entre le bien et le mal , entre Tordre et le renversement de l'ordre ? Pourquoi les aurait-il abandonnées à leur propre faiblesse , prévoyant que l'usage déréglé qu'elles feraient de leur franc-arbitre, serait cause de leur éternel malheur? Pourquoi et comment le péché d'Adam est-il transmis à toute sa postérité, et rend-il coupables, même après six mille ans , ceux dont les corps ou du moins les âmes n'existaient pas lorsqu'il a été commis? Aucun n'y ayant jamais personnellement consenti, Dieu peut-il leur en approprier à tous la malice , leur en infliger la peine, leur en imprimer la tache, sans blesser sa bonté, sa justice, sa sainteté ? Supposé même qu'il le puisse , pour quelles fins qui soient dignes de sa sagesse le veut-il? Pourquoi Dieu, quoique infiniment équitable et clément, punil-il par des tourments perpétuels les réprouvés, dont la méchanceté, quelque énorme qu'on la suppose, n'a été que courte, que passagère, et ne paraît pas avoir de proportion avec la rigueur cruelle d'une éternité de supplices ?
Ne suffirait-il pas de répondre à toutes ces questions : 0 homme , qui es- tu pour oser contester avec Dieu (Rom. 9, 20), et lui demander raison de sa conduite, en lui disant: Pourquoi en agissez-vous de la sorte (Job 9, 12) ? Que ne dis-tu plutôt : Je suis homme , il ne m'appartient pas de sonder les secrets de Dieu. Je ne sais pas pourquoi il fait cela ; il me suffit de savoir qu'il le fait, pour croire qu'il a pour le faire de justes raisons dont il peut sagement se réserver la connaissance. Si un prince de la terre, persuadé que le secret est l'aine des conseils et des affaires, a droit de cacher à ses sujets les motifs de ses résolutions , et de dire comme le prophète Isaïe (Cap. 24, 16) : Mon secret est pour moi,
trouver des désordres! Pour faire sentir ces désordres, qu'ils commencent par étaler la notion de l'ordre (iiii doit régner dans l'univers, et qu'ils démontrent que celle qu'ils ont conçue est la seule admissible. Et comment pourraient-ils le faire, ne connaissant qu'un polit coin de l'univers, dont ils ne voient même que l'écoree? Celui-là seul qui est derrière le rideau, et qui connaît les moindres ressorts de la vaste machine du monde, l'Etre suprême qui l'a formé et qui le soulient, peut seul juger de l'ordre qui y règne. T. XI, paye 590.
Puisque tout l'assemblage des éléments qui compo sent cette terre où nous sommes confinés comme d:tns une prison n'est qu'un pointpar rapporta l'umvers entier, est-il surprenant que nous nous trom • pions , lorsque sur la vue de celte petite partie nous jugeons ou, pour mieux dire, nous formons des conjectures touchant la beauté, l'ordre et la bonté du (oui? T. IX, pag. 918.
SUR L'INCARNATION
mon secret est pour moi ; combien plus le Roi du ciel a-t-il droit de ne pas dévoiler aux yeux des mortels les mystérieux ressorts de ses desseins, qu'il leur serait souvent nuisible ou du moins inutile de savoir, et dont l'ignorance ne doit jamais empêcher personne de°les juger équitables. Si nous devons charitablement , dit saint François de Sales, porter tant d'honneur aux décrets des cours souveraines , composées de juges de la terre , que de croire qu'ils n'ont pas été faits sans motifs, quoique nous ne les sachions pas; hé! Seigneur, avec quelle révérence amoureuse devons-nous adorer l'équité de votre providence suprême, laquelle est infinie en justice et en bonté (Traité de l'amour de Dieu, l. k, c. 7) 1 Mais, ajoutons-nous, quoique vous soyez un Dieu vraiment caché (Isai. 45, 15), etqu'on ne puisse pas aborder votre trône élevé sur une. haute colonne de feu et de nuée (Eccli. 24, 7 ; Exod. 14 , 24 ), en partie lumineuse et en partie obscure, semblable à celle qui guidait votre peuple dans le désert : quoiqu'on ne doive pas entrer trop avant dans votre sanctuaire (Ps. 71, 17) pour y découvrir par une téméraire curiosité les inscrutables motifs de vos desseins , dont l'étendue immense n'offre sur beaucoup d'objets lointains qu'une lumière inaccessible (1 Tim. 6, 16) â la faiblesse de notre vue bornée de toutes parts ; il est cependant permis et louable de les venger des blasphèmes de l'impie, en conciliant les dogmes de la foi avec les principes de la raison, afin que vous soyez justifié dans vos paroles, et que vous gagniez votre cause contre quiconque a la folie témérité de vous appeler en jugement (Psal. 50, 6), par des questions et des objections qu'il prétend être insolubles. Leur solution, quelque difficile qu'elle paraisse, nous sera aisée, si vous daignez nous révéler, comme à David, homme selon votre cœur, les mystères et les secrets de votre sagesse (Act. 13, 22 ; Psal. 50, 8). Leur obscurité, malgré tous les nuages de l'ignorance et du mensonge, se dissipera en grande partie si nous sommes éclairés des lumières de votre S. Esprit, que notre confiance aux mérites et aux promesses de Jésus-Christ votre Fils bien-aimé, nous fait invoquer comme le docteur de toute vérité et le Dieu de toutes les sciences. Venez, venez Esprit saint qui avez enseigné toutes choses aux apôtres (Joan. 16, 13), dont nous sommes, quoique indignes, les successeurs : enseignez-nous tout ce qui doit confondre l'incrédule et le convaincre d'erreur et de blasphème, touchant le péché, à l'égard de sa permission, qu'il blâme comme désordonnée; touchant la justice , à l'égard de sa transmission qu'il rejette comme injuste; touchant le jugement {Jbid. 16, 8 ), à l'égard de sa punition qu'il condamne comme cruelle. Daignez vous servir de nos instructions pour convertir les impies (Ps. 50, 15), et pour affermir dans la foi (Luc. 22, 32) ceux qui ont le bonheur de posséder ce don ineffable (2 Cor. 9, 15) de votre bonté, digne d'être souverainement aimée de quiconque la connaît, mais souvent méconnue, haïe de ceux qui affectent davantage de l'exalter.
Dii Pkessy. I.
Plus l'idée et le sentiment de celte aimable bonté du Seigneur notre Dieu sont fortement gravés dans l'esprit et le cœur de tous les hommes ; plus Bayle, J.-J. Rousseau , Voltaire et d'autres auteurs trop malheureusement célèbres , qu'on peut nommer à juste titre les précurseurs zélés et rusés de l'/lnfe- Christ, tâchent-ils de s'en prévaloir pour rendre odieuse, sur les trois points dont nous venons de parler, la doctrine chrétienne. Que d'invectives répandues là-dessus dans Jours écrits-, avec autant de véhémence que d'artifice ! Ils ne se bornent pas à y étaler pompeusement ce qu'ont de spécieux les principales objections soit des philosophes païens réfutées par S. Thomas dans son excellent ouvrage qui a pour titre, Contra G entiles , soit des manichéens, des pélagiens, des ori- * génistes , des sociniens; ils y joignent tous les ingénieux et insidieux raffinements que la plus subtile métaphysique et la plus maligne sagacité ont pu leur suggérer contre nos mystères et nos dogmes, dont souvent ils défigurent ou obscurcissent l'exacte et nette idée , en les dépeignant avec des couleurs fausses ou des traits confus. Nous ne voulons donc pas nous borner à leur opposer les anciennes réponses des SS. pères et des théologiens : nous souhaitons y ajouter des solutions nouvelles, aussi propres à défendre et senir la Religion en l'appuyant de preuves auxiliaires que peut fournir en sa faveur la raison , qu'à édaircir et justifier la foi en dissipant les vains ombrages elles imputations calomnieuses que produit et répand contre elle la prévention ou la passion. IV. Division de cette Instruction en trois sections , relatives à ce texte sacré, Arguet mundum de peccalo , et de justilia , et de judicio. — Les éclaircissements contenus dans celte Instruction , divisée en trois sections, relativement aux trois questions ci-dessus exposées, 1" sur la permission du péché; 2° sur la transmission du péché ; 3° sur la punition du péché, demandent de vous, mes chers frères , une grande attention. Leur objet imr portant la sollicite, leur but louable la mérite. Nous avons tâché d'y joindre aux notions de théologie beaucoup d'idées philosophiques : les unes profondes , les autres élevées et subtiles , sont liées ensemble par une chaîne de raisonnements solides, qui tendent tous à montrer la faiblesse réelle des prétendus esprits forls , à rabaisser et réprimer l'enflure et le faste de la fausse science des principaux maîtres de l'incrédulité. Ceux-ci d'ordinaire se donnent pour de grands philosophes qui , ennemis des erreurs populaires, sont capables d'en détromper l'univers , et pour des génies sublimes qui , remontant jusqu'aux principes des choses les plus hautes , savent par de justes conséquences en découvrir la connexion avec des vérités inconnues au commun des hommes et contraires aux préjugés du vulgaire. Us s'écrient avec le fameux auteur de la Henriadc que l'ame épurée vole à ces ventes dont elle est éclairée, et qu'en les'méditant, l'esprit, loin de mortels et dans le
ces corps
spr\ sein de Dieu,
{Neuf.)
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