‹ Œuvres tres-completesChapitre 18 sur 70 · XIX. Divers moyens d'empêcher le péché · texte numérisé non relu

XIX. Divers moyens d'empêcher le péché

Leur usage ôte ou diminue la liberté. — Dieu pouvait-il empêcher que l'ange et l'homme péchassent? Il le pouvait, mais seulement par quelqu'un des quatre moyens suivants. Le premier était de leur ôter, sinon la faculté, du moins l'exercice du franc arbitre , et de ne leur laisser aucun usage de la liberté, Le second était de ne leur rien commander. Le troisième était, en leur faisant quelque commandement, de les nécessiter à la pratique de tout ce qui leur aurait été commandé, et de ne les laisser libres qu'à l'égard des choses indifférentes en soi ou simplement conseillées. Le quatrième était de leur faire observer tous ses commandements par des secours non nécessitants et irrésistibles , mais certains et infaillibles. Examinons ces quatre moyens , et montrons que le premier en ôtant tout usage de la liberté aurait ôté tout mérite , et que les autres en diminuant et gênant beaucoup la liberté auraient beaucoup diminué le mérite et la récompense.

Examen du premier moyen d'empêcher tout péché.

Bayle , après avoir entrepris de prouver dans une première observation que Dieu a dû dépouiller les hommes du franc arbitre à quelque prix que ce fût, et les arracher par force aux occasions d'en abuser plutôt que d'attendre qu'ils y trouvassent leur damnation éternelle pur laproduction du péché (Diction, hist., t. 3, p. 2213) ; après avoir rapporté en preuve diverses comparaisons , s'exprime dans les termes suivants , par lesquels il refuse en effet ce qu'il accorde en apparence.

Voilà, dit-il, sur quoi roulent les principes de ma première observation ; mais présentement je me sers d'un autre moyen, j'accorde

main allait leur couler la victoire. 01», s'ils eussent élé assez immortifiés pour préférer leurs plaisirs à leur devoir, ou assez lâches pour se laisser vaincre! M;iis, par la grâce du Rédempteur, ils ont résisté, ils ont vaincu, ils ont élé reçus en triomphe dans le ciel.... Qu'il est doux de penser qu'on a pu ne pas être bienheureux, et qu'on l'est en effet!.... Qu'on se sait hon gré de n'avoir pas pris le change dans une affaire de la dernière conséquence ! Bon Dieu , qu'on est aise , quand on est dans le port, de penser aux écueils par où on a passé, et aux tempêtes qu'on a essuyées !.... On voit alors, on sent de quelle conséquence était l'affaire du salut. Perdre son ame, c'est perdre le paradis , c'est perdre Dieu ; c'est tout perdre et perdre tout sans ressource ; c'est être souverainement malheureux. Que de gens sont réduits à ce malheureux état pour avoir négligé celte importante affaire ! Que serais-je à présent si je me lusse laissé entraîner au torrent ? Mais enfin, par la miséricorde de mon Dieu, j'ai élé plus sage, j'ai travaillé à celle grande affaire, et j'y ai réussi. Méditât, du père Croisent, i, p. 254, 255, 256.

aux adversaires tout ce qu'ils demandent ; je consens qu'ils établissent que puisque l'homme avait reçu le privilège de la liberté il lui en fallait laisser la possession et l'usage à pur et à plein , et ne lui faire pour rien du monde la moindre contrainte. Je consens qu'on dise que ce n'était pas le temps de sauver une personne en la tirant par le bras ou par les cheveux , en la jetant par terre , et en lui disant : Il t'est dur de regimber contre l'aiguillon (Act. 9, 5). Que lalibertéfutune barrière absolument inviolable , et un privilège auquel il ne fut permis de donner aucune atteinte, j'y consens. N'y avaitil pas assez de moyens avec tout cela de prévenir la chute de l'homme? Il ne s'agissait point de s'opposer à un mouvement corporel , c'est une opposition chagrinante ; il ne s'agissait que d'un acte de volonté. Or tous les philosophes crient que la volonté ne saurait être contrainte , Voluntas non potest cogi , et il y a contradiction à dire qu'une volition soit forcée ; car tout acte de volonté est volontaire essentiellement. Or il est infiniment plus facile à Dieu d'imprimer dans l'ame des hommes tel acte de volonté que bon lui semble , qu'il ne nous est facile de plier une serviette; donc , etc.

Remarquez , mes chers frères, que Bayle n'a pas tiré au long la conséquence de son syllogisme, mais qu'il s'est contenté de mettre après donc un etc. La voici cette conséquence : Donc Dieu peut, en imprimant dans 1 ame des hommes tel acte de volonté que bon lui semble , empêcher qu'ils ne pèchent, dans l'hypothèse qu'ayant reçu le privilège de la liberté , il leur en laisse la possession et l'usage à pur et à plein, sans leur faire pour rien du monde la moindre contrainte. Remarquez encore que Bayle confond ici visiblement la contrainte avec la nécessité, et ne distingue pas l'acte volontaire spontané d'avec l'acte volontaire libre. C'est néanmoins ce que distinguent ses adversaires, à qui il fait semblant d'accorder tout ce qu'ils demandent ; savoir, que Dieu laisse aux hommes la possession et l'usage à pur et à plein de la liberté, et par là ils entendent l'exemption , non seulement de toute contrainte , mais encore de toute nécessité qui détermine invinciblement; car une telle nécessité n'est nullement compatible avec cet amour de choix , avec cette possession et cet usage à pur et à plein de la liberté qu'ils exigent Bayle donc se contredit lui-même en leur accordant et leur refusant tout à la fois leur demande.

C'est aussi ce qu'ont soin de distinguer tous les théologiens catholiques, tous les philosophes raisonnables : les uns et les autres soutiennent que faire consister la liberté dans la spontanéité est une erreur capitale dont les conséquences sont affreuses pour la Religion et pour les mœurs , ainsi qu'on peut le voir dans les preuves et les textes que nous avons ci-dessus exposés (Col. 303 etsuiv.). Ces mêmes preuves qui démontrent qu'il n'y a ni péché ni démérite où il y a nécessité de faire le mal démontrent également qu'il n'v a ni vertu ni mérite où il

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a nécessité de faire le bien. Pourquoi , selon un ancien philosophe dont Bayle rapporte le raisonnement (1) et l'approuve comme aussi solide que subtil , une ame poussée invinciblement au mal ne commet-elle pas un homicide , un adultère par sa faute , et n'est point criminelle ni punissable ? C'est qu'elle est poussée par une force majeure qui vient du dehors et â l'impulsion de laquelle elle ne peut résister. Or n'est-il pas clair que cette même raison prouve qu'une ame poussée invinciblement au bien n'est point vertueuse et ne mérite pas de récompense , puisque la force majeure qui l'y pousse vient également du dehors et lui ôte également le pouvoir de résister?

Examen du second et du troisième moyen d'empêcher tout péché.

Sans doute que l'ange et l'homme n auraient point prévariqué s'il n'y avait pas eu de commandement ni de loi : Ubi enim non est lex.nec prœvaricatio (Rom. k, 15). Mais Dieu devait-il renoncer à son droit légitime et incontestable de leur commander?

Non certes , et nous l'avons ci-dessus (Col. 300 et suiv.) démontré. Pouvait-il (en leur laissant l'usage plein et entier de la liberté) y renoncer? Non encore , et nous le démontrerons dans la suite. En y renonçant et en se contentant de donner aux agents raisonnables et libres de simples conseils , que serait-il arrivé ? Ces agents , il est vrai , n'auraient pas péché en n'observant pas ces conseils , et ils eussent mérité en les observant; mais leurs mérites eussent été bien moindres que ceux de l'obéissance à des commandements ; car, comme nous l'avons remarqué dans la première partie de cette Instruction (Col. 225,226), et comme le prouvent S. Thomas etRodriguès, dont nous y avons rapporté les textes , on a dans tout ce qu'on fait par obéissance deux mérites , celui de la chose que l'on fait et celui de la verlu d'obéissance; de sorte qu'on mérite davantage quand on agit par obéissance que quand on fait les choses de son pur mouvement et sans y être obligé. Bayle lui-même , dont nous avons cite le passage à la fin de l'éclaircissement

(1) Simplicius dit que la doctrine de deux principes renverse entièrement la liberté de nos âmes, et qu'elle les nécessite à pécher , et par conséquent qu'elle implique contradiction ; car, puisque le principe du mal est éternel et impérissable, et si puissant que Dieu même ne le peut vaincre, il s'ensuit que l'ame de l'homme ne peut résister à l'impulsion avec laquelle il la pousse «ers le péché. Or si elle y est poussée invinciblement elle ne commet point un homicide , un adultère, etc., par sa faute, mais par une force majeure qui vient du dehors; 'et en ce cas-là elle n'est point criminelle, ni punissable. Il n'y a donc plus de péché, et ainsi celle hypothèse se détruit et s'extermine elle-même, vu que, s'il y a un principe du mal, il n'y a plus de mal dans le monde; mais s'il n'y a point de mal dans le monde, il est clair qu'il n'y a aucun principe du mal ; d'où nous pouvons recueillir qu'en supposant un tel

Îurincipe on ôte, par une conséquence nécessaire, et e mal et le principe du mal. Cette objection n'est pas moins solide que subtile. Dkt. Iiist., t. 4, p. 2999.

précédent , n'a pu s'empêcher de reconnaître l'excellence de cette vertu , qui vaut mieux non seulement que les prières et les austérités , mais encore que les victimes (1 Reg. 15, 22) et les holocaustes , puisque le plus grand sacrifice que l'homme puisse faire à Dieu c'est celui de sa volonté , par lequel il lui immole ce qu'il a de plus précieux parmi les biens naturels , qui est sa liberté. Dans l'hypothèse donc que Dieu n'eût rien commandé à l'ange et à l'homme , ou qu'en leur faisant quelque commandement , il les eût nécessités à l'observation de tout ce qui leuri eût été ordonné ; celte observation seulement spontanée eût été beaucoup moins méritoire que ne l'est dans l'état actuel la très-libre obéissance à tous ses commandements , surtout à ceux qu'une volonté aidée seulement d'une grâce commune accomplit courageusement, malgré les répugnances de la nature pour ce qu'ils ont ou paraissent avoir de rude et de difficile (1).

Examen du quatrième moyen d'empêcher tout péché.

Ce moyen de la part de Dieu était d'accorder à l'ange et à l'homme, pour accomplir tous ses commandements , des secours spéciaux et infaillibles , c'est-à-dire , comme s'exprime Bayle , des grâces ou efficaces par elles-mêmes, ou suffisantes à tel degré, qu'elles fussent infailliblement suivies de leur effet. Nous n'examinons point ici la question s'il y a des grâces efficaces par elles-mêmes : cet examen est étranger à notre but , qui est de réfuter Bayle par lui-même. Or lui-même reconnaît (2) et soutient que les grâces efficaces

(1) C'est par cette raison que S. Augustin prouve le grand mérite du sacrifice d'Abraham. Abrahœ, dit-il, magna obedienlia prœdicalur quia ut occideret filium, res difficillima est imper ata. Il dit ailleurs que Yobéissance vaut mieux elle seule que toutes les autres vertus, et qu'elle est dans les hommes la source et la perfection de toute justice. Quoi de plus juste que l'obligation qu'ils ont d'obéir à Dieu et que le droit, le pouvoir qu'il a de leur commander ! S'il ne l'avait pas, l'obéissance, cette verlu si excellente, si méritoire ne pourrait exister, elle serait une chimère. Le même S. docteur enseigne encore qu'un moindre bien fait par obéissance vaut mieux qu'un autre bien plus considérable en soi , mais fait par notre propre volonté. Point d'hommage , quelque profond qu'il soit, qui montre et honore autant la souveraine autorité du Créateur sur ses créatures, que leur humble et libre obéissance à ses ordres. ( Voyez I. 14 de Civitale Dei, c. 14. Tract. 11 de Obed. ei Hu • mil.; De oper. Monach., c. 31. L. de Bonocoujug., c. 23.

(2) La prédélermination physique des Thomistes , la nécessité de S. Augustin, celle de Calvin, sont au fond la même chose. Dict. Iiist., t. 1, p. 390.

Tous ceux qui ont un peu de pénétration voient clairement que , sur la matière de la liberté, il n'y a que ces deux partis à prendre: l'un est de dire que toutes les causes distinctes de l'ame qui concourent avec elle lui laissent la force d'agir ou de n'agir pas ; l'autre est de dire qu'elles la déterminent de (elle sorte à agir qu'elle ne saurait s'en défendre. Le premier parti est celui des molinistes; l'autre est celui des thomistes , des jansénistes et des protestants de la confession de Genève. Diction. Iiist. tom. 2, pag. 1531.

SUR L'INCARNATION

par elles-mêmes , en la manière que l'expliquent soit les calvinistes , soit les jansénistes , soit les thomistes , sont nécessitantes, irrésistibles , incompatibles par conséquent avec le libre usage du franc arbitre , avec la liberté de choix et d'indifférence nécessaire pour le mérite , et avec ce qu'il appelle la force d'agir ou de n'agir pas. Il faut donc que conséquemmenl il reconnaisse que Dieu , en laissant le libre usage du franc arbitre , ne pouvait empêcher le péché qu'en donnant des grâces suffisantes à tel degré' qu'elles fussent infailliblement suivies de leur effet , ou comme il s'exprime ailleurs , qu'elles fussent assurées de l'effet. Cette assurance , cette certitude ne pourrait être métaphysique ; autrement il répugnerait absolument que ces grâces ne fussent pas suivies de leur effet, et dès lors cet effet ne serait pas libre , il serait nécessaire ; ce qui est contre l'hypothèse : elle ne serait donc que morale , et proviendrait de ce que ces grâces , quoique non nécessitantes , mais seulement suffisantes , seraient si fortes qu'on aurait une une difficulté trèsgrande , presque insurmontable d'y résister, et par conséquent (selon les observations précédentes) très-peu de mérite et de gloire à y consentir.

Dieu eût pu empêcher tout péché en accordant toujours à tous les agents libres ces grâces très-fortes et presque irrésistibles qui remuent et enflamment tellement le cœur, qu'il vole, pour ainsi dire, dans l'instant vers l'objet où elles le portent. Telle fut la grâce de la vocation de S. Paul, qui le fit s'écrier avec une ferveur extrême : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ( Act. 6,9)? Telle fut celle qui convertit S. Thomas, lorsque, à la vue des cinq plaies du corps de Jésus -Christ ressuscité, il s'écria, ilf on Seigneur et mon Dieu (Joan. 20, 28). Telle fut celle que reçurent les apôtres dans Je cénacle à la descente du Saint-Esprit, qui les fit sortir sur-le-champ pour aller annoncer aux Juifs de tous les pays les merveilles de Dieu. Dieu aurait pu donner à tous les anges et à tous les hommes ces secours spéciaux et infaillibles , ces sortes de grâces si puissantes , si pressantes, si multipliées, ou si accommodées et si attemp'érées à leurs dispositions et à leurs inclinations , qu'il eût été moralement impossible à tous et à chacun d'eux de n'y pas donner leur consentement. Nous l'avouons ; mais outre qu'il n'y était pas tenu , nous soutenons que l'ange et l'homme auraient beaucoup moins mérité en obéissant à Dieu avec ces secours spéciaux et qui par leur force extraordinaire ôtent presque tout exercice de la liberté, et déterminent presque invinciblement la volonté, que s'ils lui avaient obéi , aidés seulement des secours généraux et ordinaires qui ont lieu dans l'état actuel , et auxquels , bien loin d'être dans une impuissance morale de jamais résister , on ne résiste que trop souvent; en sorte que, lorsqu'on y consent, le franc arbitre qu'ils n'entraînent ni ne gênent , met beaucoup du sien dans leur bon usage. Nous ajoutons que Dieu créant un nombre presque infini d'anges et d'hommes libres et laissés à leur propre

choix entre le bien et le mal pendant un temps considérable d'épreuve et de tentation , ne pouvait empêcher qu'aucun d'eux ne péchât qu'en donnant à tous des secours spéciaux et infaillibles. Nous allons montrer qu'en n'accordant à tous que des secours ordinaires et généraux il ne pouvait les empêcher tous de pécher, et qu'il était nécessaire que le péché arrivât par la faute de quelqu'un d'entre eux, qui , pris séparément , pouvaient tous l'éviter , mais pris ensemble ne le pouvaient pas.

Cinquième éclaircissement sur les motifs de la permission du péché,

XX. Nature des choses contingentes. L'état d'impeccance, moins favorable aux bons, n'eût été plus avantageux qu'aux méchants. — Telle est la nature des choses contingentes, qui sont indifférentes d'elles-mêmes à arriver ou à ne pas arriver, que tantôt elles arrivent, tantôt elles n'arrivent pas, et qu'à mesure qu'elles sont plus multipliées , elles acquièrent plus de difficulté d'arriver toutes et toujours uniformément et de la même ma.nière. Cette difficulté (à moins que pour la vaincre on ne lui oppose un secours irrésistible ou presque irrésistible) s'augmente à pro portion de l'augmentation de leur multitude, et si cette multitude est considérable , il est impossible , du moins moralement et selon le jugement d'un homme prudent, qu'elles aient toutes et toujours pendant un long temps le même événement; par exemple , si l'on jette un dé , c'est une chose contingente qu'il arrive que ce soit le nombre trois qui vienne. Si l'on jette le même dé deux fois de suite , il est plus difficile que ce soit ce même nombre qui vienne, que si on ne le jetaitqu'une fois. Si on le jette trois fois , cette difficulté devient plus grande que si on ne le jetait que deux : si on le jette quatre fois, cette difficulté augmente encore, et ainsi à proportion qu'on le jettera un plus grand nombre de fois de suite; et si ces jets sont multipliés jusqu'à cent mille fois , cette difficulté qu'il vienne toujours et à chaque fois le même nombre trois, devient une impossibilité morale , suffisante, pour que tout homme sage juge que cela n'arrivera point , et pour qu'il agisse en conséquence , comme s'il répugnait absolument que cela arrivât.

Autre exemple : si on suppose que cent millions de dés sont jetés tout à la fois, c'est une chose possible et contingente que chacun d'eux pris séparément rende le nombre quatre : mais c'est une chose moralement impossible, que tous rendent le même nombre quatre , et c'est une nécessité que parmi une si grande multitude de dés jetés il y ait de la diversité dans les nombres qui viendront : nécessité fondée sur la nature des choses contingentes, dont le propre est, lorsqu'elles sont très-nombreuses, de ne pas arriver d'une manière uniforme, parce que cette uniformité qui est difficile, lors même qu'elles ne sont que peu nombreuses, devient impossible lorsqu'elles le sont beaucoup. Autre exemple : c'est une chose possible et contingente que

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chaque homme garde le célibat ; mais c'est une chose impossible que tous le gardent, et c'est une nécessité que quelques uns se marient. C'est une chose contingente que de dix mille jeunes gens destinés par leur naissance à embrasser quelque métier, chacun d'eux pris en détail embrasse celui de charpentier; mais c'est une chose impossible que tous pris ensemble choisissent ce métier, préférablement à tout autre laissé à leur libre choix. C'est une chose contingente que chacun des péchés qui pourront se commettre demain ne se commette pas : c'est une chose nécessaire que parmi tant de milliers d'hommes capables de pécher demain quelqu'un d'eux pèche. C'est une chose contingente que tel ou tel scandale arrive , et de cent millions de scandales qui arrivent dans l'état présent des choses , chacun d'eux peut ne pas arriver : mais comme la difficulté qu'il n'en arrive aucun parmi un nombre innombrable d'occasions où il peut en arriver, augmente à proportion de ce nombre , elle se change en irapossibilité qu'il n'en arrive aucun , et c'est une nécessité qu'il en arrive Necesse est ut veniant scandala ( Matth. 7, 8). C'est une chose possible et contingente que parmi un grand nombre de témoins qui assurent la vérité d'un fait public il y en ait quelques uns de menteurs qui affirment l'avoir vu , quoiqu'ils ne l'aient pas vu; mais plus leur nombre est grand , plus il est difficile que tous veuillent mentir, et cette difficulté, qui croît à proportion de leur multitude, peut devenir si considérable, qu'en supposant qu'il y ait mille témoins, elle se tourne en impossibilité que tant de personnes qui ont des passions différentes et des intérêts divers ou opposées se réunissent toutes à attester véritable un fait qu'elles sauraient toutes être faux.

Ces exemples et d'autres cités par le père Thomassin (1), font voir que, parmi les cho-

(1)1. Le pécheur peut éviter tous les crimes en particulier, non en général ; aussi il peut résister à toutes les grâces en particulier, mais non pas à leur multitude. Dans ces deux exemples la détermination de céder quelquefois, ou de ne résister pas toujours au péché ou à la grâce , n'est que morale ; elle est pourtant infaillible. 2. Le juste peut résister à chaque péché véniel, mais eniin il se lassera quelquefois et péchera. Cette infaillibilité, que le juste se lassera , n'est que morale, elle est pourtant aussi certaine que la prédélcrmination physique. 3. La règle universelle est que les hommes, surtout les malades cl les languissants, ne font jamais, durant fort longtemps, tous les derniers efforts ; mais ils se relâchent toujours un peu de ce qu'ils pourraient faire. Celle nécessité morale est aussi inévitable que si clic était physique. 4. La règle générale des événements contingens n'est pas moins indubitable pour être morale, et c'est le principe de tout ce que nous venons de dire : si tous les hommes peuvent faire quelque chose et s'en abstenir, quelques uns la feront, d'autres s'en abstiendront ; il n'arrivera jamais que tous s'en abstiennent, ou que tous la fassent : si un seul homme peut faire ou ne pas faire un million de choses, il en fera aussi quelques unes et laissera les autres , il ne les fera ou ne les omettra jamais toutes : ainsi celui qui est attaqué par un million de grâces auxquelles il peut résister résistera à quelques unes , obéira aux autres , sans qu'il puisse ja-

ses contingentes, la possibilité que tel événement arrive en chacune des personnes ou des circonstances prises séparément, n'empêche pas l'impossibilité du même événement dans la totalité de ces personnes ou de ces circonstances prises ensemble. De là il suit qu'en supposant que Dieu a créé un nombre presque innombrable de créatures intelligentes et libres, à qui il n'ait donné que des secours généraux pour obéir à ses commandements de l'adorer et de l'aimer, il était possible que chacune d'elles prises séparé ment n'abusât point de ses secours et ne péchât point; mais qu'il était impossible que toutes prises ensemble en usassentbien cl qu'aucune ne péchât. S'il n'en avait créé que deux mille, if eût été plus difficile qu'il arrivât qu'aucun ne péchât que s'il n'en avait créé que mille: s'il en avait créé trois mille , cette difficulté eût été plus grande que s'il n'en avait créé que deux mille; et en supposant qu'il en eût créé quatre mille , elle aurait encore augmenlé, et ainsi de suite à proportion de l'augmentation de leur nombre: en supposait donc ce nombre innombrable, elle devient, conformément a ce que nous venons de faire voir , une impossibilité qu'il arrivât que, parmi ce nombre presque infini de créatures libres , laissées en la main de leur conseil et en l'entière disposition de leur franc arbitre, aidé seulement de secours généraux dont il ne leur était pas fort difficile d'abuser, aucune n'en abusât et ne péchât : c'était une nécessité qu'il arrivât quelque péché.

De là que voulons-nous conclure? Que la possibilité et l'existence du péché, par conséquent sa permission eût été fondée dans cette hypothèse sur la nature des choses contingentes , dont Dieu ne peut pas plus changer l'essence que celle des choses nécessaires , parce que cette essence , de l'aveu de Bayle lui-même, est aussi immuable qu'indépendante du bon plaisir divin. Or, sans parler ici des hommes dont la multitude, en y comprenant lous ceux qui ont été, qui sont et qui seront, est immense, Dieu, suivant l'opinion commune des Juifs et des chrétiens , a créé un nombre presque infini d'anges : afin donc d'empêcher qu'aucun d'eux ne péchât , il fallait ou qu'il ne leur ordonnât point de l'adorer et de l'aimer , ou qu'il leur ôtât l'usage du franc arbitre, ou qu'en le leur laissant il leur donnât des secours spéciaux et infaillibles. Mais suivant nos précédentes ob servations, il ne devait point renoncer à son droit d'ordonner à ses créatures raisonnables et libres de l'adorer et de l'aimer. Il ne le pouvait pas même; car, selon les propres paroles de Bayle, Dieu ne peut pas agir contre son essence, et les essences des choses sont éternelles, immuables (Dict. Hist., t. 3 , p. 2204).

mais arriver qu'il résiste ou obéisse à toutes. Premier mém. sur la Grâce., p. 57.

Celle infaillibilité morale est établie sur un fonde ment inébranlable ; savoir, que les choses contingentes arrivent quelquefois, et quelquefois manquent; au lieu que celles qui sont nécessaires arrivent toujours, et que les impossibles n'arrivent jamais. Quatrième mémoire sur la Grâce, page 128.

SLR L'INCARNATION.

Or n'est-il pas de l'essence d'une sainteté et d'une sagesse infinies d'exiger que des créatures capables de connaître la puissance de leur Créateur et comblées des dons de sa , bonté l'adorent et l'aiment? Dieu peut bien | ne les pas créer , mais il ne peut pas en les créant les dispenser d'une obligation inhérente à leur nature , et aussi conforme à la raison qu'inséparable de la fin à laquelle il les a destinées. S'il les en dispensait, il manquerait à ce qu'il se doit à lui-même, et il répugne qu'il y manque, Negure seipsum non polesl (2 Tim. 2, 13).

Mais , dit Bayle , Dieu pouvait leur refuser le franc arbitre, ou du moins son libre usage, en les nécessitant à aimer et adorer leur Créateur. Il est vrai, répliquons-nous , qu'il pouvait les y nécessiter. Mais le devait-il? Et à quel titre était-il tenu de renoncer à un droit fondé essentiellement sur la souveraineté de son être, sur l'excellence de ses perfections , sur la grandeur de ses bienfaits , sur la dépendance de ses créatures? D'ailleurs en supposant qu'il les y eût nécessitées, que serait- il arrivé? Selon le quatrième éclaircissement , leurs hommages forcés ne lui auraient point donné plus de gloire que ceux d'un automate ou d'une machine , et ne leur auraient pas procuré l'honneur et la satisfaction flatteuse d'avoir mérité leur béatitude et d'avoir mis quelque chose du leur dans son acquisition, puisqu'elle ne leur eût rien coûté , et n'eût pas été un don moins gratuit que le bienfait de la création? N'estil pas bien beau, bien conforme aux idées de l'ordre, bien digne par conséquent de la bonté, de la sagesse et de la sainteté divine, que Dieu n'ait voulu leur donner la béatitude parfaite et immuable, qu'après la leur avoir fait mériter d'une manière aussi glorieuse pour lui qu'honorable et satisfaisante pour ceux qui ont bien usé des secours généraux? Dieu aurait pu à la vérité la leur faire mériter , en leur donnant des secours spéciaux et infaillibles : mais le bon usage de ces secours presque irrésistibles , en ne leur coûtant aucune peine et en ne renfermant que très-peu d'exercice de leur liberté gênée et de leur franc arbitre entraîné par une force extraordinaire, n'eût procuré à Dieu, suivant les principes ci-dessus établis, que très-peu de gloire et à eux-mêmes que très-peu d'honneur et de mérite. Au lieu que, dans l'état actuel et dans l'hypothèse de secours généraux accordés aux bons et aux mauvais anges , la somme des hommages d'adoration et d'amour rendus par les seuls bons anges de plein gré, avec un entier et parla trèsméritoire exercice de leur franc arbitre , honore plus Dieu et lui plaît davantage que ne lui aurait plû la somme des hommages qu'il aurait reçus de tous les bons et mauvais anges , si les uns et les autres avaient été tous aidés de secours spéciaux et si forts qu'il eût été moralement impossible à tous et à chacun d'eux d'y résister et de pécher.

Pour faire mieux entendre notre pensée, qu'il nous soit permis de distinguer trois sortes de secours contre le péché : les uns insuffisants

qui ne donnent pas assez de force pour pouvoir s'abstenir du péché ; les autres suffisants et assez forts pour, pouvoir faire éviter le péché ; les autres nécessitants et si forts qu'ils ôtent le pouvoir de commettre le péché. Ces trois sortes de secours ne diffèrent qu'à raison du plus ou du moins de degrés : un seul degré ajouté au plus fort de tous les secours insuffisants le rendra suffisant ; un seul degré ajouté au plus fort de tous les secours suffisants le rendra nécessitant. Les secours suffisants ne sont pas égaux. 11 y en a de forts , de plus forts , de très-forts ; il y en a aussi de faibles, de plus faibles , de très-faibles. On en peut former autant de classes différentes, dans chacune desquelles se trouve un grand nombre de secours de la même espèce ; et si l'on réunit ensemble tous les secours renfermés dans toutes les classes, leur totalité formera une multitude d'autant plus nombreuse , que les degrés qui les différencient de proche en proche ne sont séparés l'un de l'autre que par un espace très-petit et presque imperceptible. Ces différents secours sont aussi nombreux que ces divers degrés, qu'on peut, si l'on veut , pour aider l'imagination , fixer au nombre de trente , parmi lesquels il y en a un premier et un dernier ; un premier qui commence où finissent les secours insuffisants ; un dernier qui finit où commencent les secours nécessitants. Entre le premier et le dernier il y en a vingt-huit d'intermédiaires qui donnent les uns plus , les autres moins de facilité ou de penchant pour ne point pécher, à proportion qu'ils sont plus ou moins éloignés du premier, et plus ou moins approchants du dernier. A la fin du quinzième degré , ou ( ce qui revient au même) au commencement du seizième se trouve le parfait équilibre d'inclination à pécher et à ne point pécher, c'està-dire la position mitoyenne en laquelle on n'est pas plus porté à ne pas pécher qu'à pécher, on n'a pas plus de facilité ou de difficulté pour l'un que pour l'autre.

Qu'il nous soit encore permis de faire les suppositions suivantes, qui ont tout ce que Bayledemande pour une bonne hypothèse (1), et qui ne sont contraires ni à la foi, ni à la raison; mais qui sont conformes, sinon à la vérité , du moins à la vraisemblance , touchant le premier des péchés , qui a été celui des anges.

1° Nous supposons avec S. François de Sales (Traité de l'amour de Dieu, t. 2, ch. k) que Dieu, non seulement les créa avec le franc arbitre, libres pour choisir le bien et le mal , mais encore que pour témoigner que , de la part de la bonté divine , ils étaient dédiés au bien et à la gloire , il les créa tous en justice originelle , laquelle n'était autre chose qu'un amour très-suave qui les disposait , contournait et acheminait à la félicité éternelle par des secours qui leur donnaient plus d'inclination, de force* et de facilité pour le bien

(t) La bonlé d'un système ou d'une hypothèse consiste en ce qu'il n'enferme rien qui répugne aux idées évidentes, et en ce qu'il donne raison des plié' nomènes. Dict. histor., tom. 4, p. 2998.

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que la défectibilité essentiellement attachée à leur nature imparfaite et bornée ne leur en donnait pour le mal.

2° Nous supposons que ces secours n'étaient ni nécessitants , ni presque irrésistibles, mais suffisants et supérieurs d'un tiers à ceux qui les auraient mis dans une situation mitoyenne, dans un état d'équilibre parfait, c'est-à-dire de force, d'inclination, de facilité égale pour le bien et pour le mal. Dans cet état d'équilibre ils n'auraient eu que quinze degrés de force pour le bien ; et puisque nous supposons qu'ils ont en outre un tiers de degrés qui différencient et séparent les secours suffisants mitoyens d'avec les nécessitants , il s'ensuit que ces secours accordés à chacun des anges avaient vingt degrés de force.

3J Nous supposons certain ce que nous avons ci-dessus prouvé, qu'il n'y a point de gloire particulière (1) pour Dieu, ni de mérite pour les êtres intelligents qui font une bonne œuvre, lorsqu'il n'y a point pour eux ni exemption de nécessite de la faire, ni liberté de ne la pas faire; mais qu'il y a plus ou moins de degrés de gloire et de mérite , selon qu'il y a plus ou moins d'exemption de nécessité de faire cette bonne œuvre , et plus ou moins de liberté de ne la pas faire : d'où il résulte qu'en supposant que Dieu eût donné à tous les anges des secours spéciaux presque irrésistibles qui eussent trente degrés de force , et qui si on leur en eût ajouté un seul degré de plus seraient devenus nécessitants , il n'y aurait eu pour chacun des anges , qui tous en eussent bien usé et dont chacun d'eux n'eût péché , qu'un seul degré de mérite et pour Dieu qu'un seul degré de gloire , à raison du bon usage que chaque ange eût fait de ces secours. Il en résulte aussi que dans l'hypothèse que chacun des anges ait reçu des secours qui n'eussent que vingt degrés de force, et par conséquent qui fussent différenciés et séparés des secours nécessitants par dix degrés de force, il y aurait eu dix degrés de mérite pour chacun des bons anges, et dix degrés de gloire pour Dieu.

k° Nous supposons qu'il n'y a qu'un tiers des anges qui a péché, et que les deux autres tiers composés des bons anges ont persévéré dans la justice originelle. Nous suivons en cela le sentiment de S. Augustin, qui, selon le P. Pétau (Dogm. theolog. , t. 3, de Ang., I. 1, c. Ik, n. 15, 12, 4), a lui-même suivi làdessus l'opinion commune, appuyée sur un texte de l'Apocalypse où il est dit que le Dragon ( Lucifer ) traînait après lui la troisième partie des étoiles (des esprits célestes). De là inférons que dans l'hypothèse pre-

(I) Nous disons gloire particulière pour la distinguer de la gloire générale que donnent à Dieu tous les êtres créés. Tous, même ceux qui sont inanimés ou nécessités dans leurs opérations , glorilicnt leur Créateur en manifestant ses attributs ; mais cette gloire qu'ils ne peuvent s'empêcher de lui rendre, est fort intérieure à celle qu'il relire de l'amour de choix qu'ont pour lui les agents libres , en lui donnant de bon gré leur cœur qu'il demande et qu'ils peuvent ui refuser.

sente de secours généraux accordés aux bons et aux mauvais anges l'obéissance des bons, aidés seulement de vingt degrés de force, a plus glorifié Dieu que n'eût fait l'obéissance de tous les anges bons et mauvais , aidés de trente degrés de force ; puisque chacun d'eux avec ses trente degrés n'eût donné qu'un seul degré de gloire à Dieu , et que chacun des bons anges avec les vingt degrés de force lui donne dix degrés de gloire , par conséquent le glorifie beaucoup plus que s'il avait eu des secours spéciaux presque irrésistibles. Il est vrai que dans cette présente hypothèse Dieu ne reçoit pas des mauvais anges la gloire qu'il en aurait reçue , s'il avait donné à tous ces secours presque irrésistibles : mais comme cette gloire eût été fort inférieure à celle qu'il reçoit des bons anges dans l'hypothèse présenté , et comme d'ailleurs le nombre de ceux-ci qui forment deux tiers de la totalité est fort supérieur à celui des mauvais anges qui n'en forment qu'un tiers ; il est évident à tout homme qui sait calculer que les degrés de gloire qui reviennent à Dieu, les degrés de mérite qui reviennent aux bons anges par l'obéissance qu'ils ont rendue très-librement avec des secours généraux , dans l'état actuel , surpassent de beaucoup les degrés soit de gloire qui seraient revenus à Dieu , soit de mérite qui seraient revenus à la totalité des anges par l'obéissance presque forcée qu'ils eussent tous rendus dans l'hypothèse de secours spéciaux et infaillibles accordés à chacun d'eux.

Ce que nous venons de dire du grand mérite des bons anges acquiert une nouvelle force dans l'opinion de plusieurs théologiens dont parle le P. Pétau (Ibid., de Ang. 1.3, c. 3, n. 17, 12, 7), et du nombre desquels est Scot. Ils soutiennent que les saints anges furent tentés par l'exemple et par les suggestions de Lucifer et de ceux de son parti d'imiter sa rébellion : ils appuient leur sentiment sur un texte de l'Apocalypse où il est parlé de la victoire de S. Michel et de ses adhérents sur le dragon et ses sectateurs qui combattaient contre eux. Victoire d'autant plus glorieuse et plus méritoire que le combat était plus grand et la tentation plus séduisante de la part de Lucifer , qui , selon Tertullien , Lactance , S. Cyrille de Jérusalem, S. Grégoire, pape, cités par le P. Pétau (Ibid. num. 2), surpassait tous les autres esprits célestes en dignité, en force, en lumières et en sagacité. Victoire qui n'aurait pas eu lieu, si des secours spéciaux les avaient empêchés tous de pécher. Victoire enfin qui , ayant été cause de leur confirmation en grâce, a fait dire à S. Anselme que la chute des mauvais anges fut la source ou l'occasion du mérite et de la récompense des bons : Cum enim, ajoute ce saint docteur (Elucidar. c. 9), viderint alios malum superbiendo eligere, indignati sunt , et summo bono fortiter inhœscrunt : unde continuo in remuneratione confirmationem acceperunt , et qui prius de sua beatitudine incerti erant, tune facli sunt certi.

De là encore tirons une autre conséquence

SUR L'INCARNATION

qni n'est pas moins évidente; savoir, que l'état d'impeccance, dans lequel Dieu les aurait tous exemptés de tentations et de chutes, eût été beaucoup moins favorable à sa gloire et à celle des bons anges que Y état actuel, dans lequel leur franc arbitre, aidé seulement de secours généraux , lui a donné par leur obéissance de plein gré à ses ordres beaucoup d'honneur, et leur en a procuré beaucoup à eux-mêmes : ils ont par là mérité une récompense fort supérieure à celle qu'ils eussent obtenue en usant bien des secours spéciaux dans le bon usage desquels leur volonté presque forcée en sa coopération eût mis très-peu de chose du sien.

De là enfin concluons que Y état d'impeccance n'eût été plus avantageux qu'aux mauvais anges et aux hommes méchants de Y état actuel. Dieu devait-il préférer leur avantage à celui des bons? C'est ce que nous allons examiner?

Sixième éclaircissement sur tes motifs de la permission du péché.

XXI. Sagesse de Dieu dans ce qu'il n'a pas choisi l'état d'impeccance. — Dieu , suivant une sentence bien remarquable du plus sage dos rois (1), préfère sagement les intérêts des gens de bien et des justes à ceux des pécheurs et des impies. Nous venons de montrer qu'autant que la concession de secours presque irrésistibles eût été avantageuse aux méchants, à qui seuls Y état d'impeccance eût été plus favorable que l'état actuel , autant eût-elle été préjudiciable aux intérêts non seulement de Dieu, qui n'eût été presque point honoré par une obéissance qu'il eût été moralement impossible de ne lui point rendre, mais encore des bons, à qui une telle obéissance n'eût été que très-peu méritoire. Nous allons maintenant faire voir que sa bonté , plus grande avec raison envers les bons qu'envers les méchants, lui a fourni un motif non de nécessité et d'obligation, mais de décence et de congruité, suivant le langage des théologiens, pour choisir préférablement à Yétat possible d'impeccance l'état actuel. Nous soutenons que , par un tel choix , il a eu raison de prendre pour règles de sa conduite à l'égard des anges et des hommes ces oracles que lui-même a prononcés dans l'Ecriture , et qu'il a vérifiés et vérifiera, dans tous les siècles, Quicumque glorificaverit me, glorificabo eum : qui autem contemnunt me , erunt ignobiles (1 Reg. 2, 30). Aversor impium (Exod. 27, 7). Ego diligentes me diligo (Prov. 8, 17). Dicite justo quoniam bene, quoniam fructum adinventionum suarum comedet. Va? impio inmalum : retribulio enim manuum ejus fiet ei (Isai.3, 10, 11). Do unicuique juxta viam suam, et juxta fructum adinventionum suarum (Jer. 17, 10). Qui oserait blâmer comme cruels ou injustes ces oracles , ces règles de conduite? Serait-ce Bayle? Mais lui-même va nous fournir une preuve con-

(1) Pi'o juslo dalur impius , et prd redis iniquus. Prov. 21, 18.

De Pressy. I.

vaincante de leur sagesse et de leur équité.

Les tyrans les plus féroces , dit-il, font une très-grande distinction entre ceux qui les honorent et ceux qui les méprisent ; et les rois les plus débonnaires font la même distinction entre ceux qui les respectent et ceux qui les offensent (Diction. Hist., t,S,p. 2211).

Remarquez , mes chers frères , cette assertion de Bayle. Nous sommes bien charmés de l'avoir trouvée dans ses écrits , et bien étonnés de ce qu'en lisant les ouvrages polémiques des auteurs qui les ont attaqués, nous n'en ayons trouvé aucun qui la lui ait opposée. Nous la lui opposerons souvent dans le cours de cette Instruction, parce que rien ne nous paraît plus propre à le convaincre d'inconséquence que l'aveu qu'il y fait. Quoi ! vous avouez , lui disons-nous , qu'un prince en faisant une très-grande distinction entre ceux qui l'honorent, le respectent^ et ceux qui le méprisent et l'offensent, ne laisse pas d'être très-débonnaire ; vous donnez même à entendre qu'en ne la faisant pas , il serait inoins bon que le tyran le plus féroce, qui ne manque pas de la faire ; et toutefois vous prétendez que Dieu en faisant la même distinction entre les observateurs respectueux de ses lois et les infracteurs insolents de ses ordres ne mérite pas la même louange de bonté, et qu'il mérite plutôt d'être accusé de cruauté ! Quoi donc ! Dieu a-t-il moins droit de commander aux anges et aux hommes, ses créatures, qu'un prince à ses sujets ;etceux-ci en obéissant ou désobéissant à leur roi sontils plus dignes de faveur ou de défaveur, de récompense ou de châtiment, que les agents libres en respectant ou en méprisant leur Créateur, en lui obéissant de cœur ou d'affection, ou en lui désobéissant, selon votre bon langage , avec une franche volonté qui se fait un plaisir et un jeu de Y offenser?

Rien aussi de plus propre que cette assertion 'pour réfuter les objections suivantes que fait Bayle pour justifier sa prétention, et pour condamner la conduite que tient Dieu , en n'empêchant pas , ainsi qu'il le pourrait s'il le voulait, que personne ne lui désobéisse. Un maître attaché , dit-il, aux intérêts de la vertu et au bien de ses sujets donne tous ses soins à faire en sorte qu'ils ne désobéissent jamais à ses lois. Le plus grand amour que ce maître-là puisse témoigner pour la vertu est de faire, s'il le peut, qu'elle soit toujours pratiquée sans aucun mélange de vice : la plus grande haine qu'on puisse témoigner pour le vice n'est pas de le laisser régner fort longtemps et puis de le châtier, mais de l'écraser avant sa naissance , c'est-à-dire d'empêcher qu'il ne se montre nulle part.

La plus grande et la plus solide gloire que celui qui est le maître des autres puisse acquérir est de maintenir parmi eux la vertu : la gloire qu'il tirerait de leur malheur ne saurait être qu'une fausse gloire. On ne saurait concevoir qu'une nature bienfaisante donne un présent de distinction, sans avoir envie de contribuer plus notablement au bonheur de ceux à qui il le fait ; elle les empêche, s'il se peut, d'y trouver leur désolation et leur ruine entière ,

[Onze.)

INSTRUCTION PASTORALE

Dieu ayant donné l'être aux créatures par un * effet de sa bonté, il leur a donné aussi sous le ■ caractère d'une cause bienfaisante toutes les perfections qui conviennent à chaque espèce : il faut donc dire qu'il a témoigné plus d'amour à celles qui ont reçu de lui des qualités plus excellentes qu'à celles qui en ont reçu de moins excellentes ; c'est donc par une bonté particulière qu'il a conféré aux hommes le franc arbitfe, puisque cette qualité les met audessus de tous les êtres qui sont sur la terre. La même bonté qui porte à donner une chose que Von juge capable de rendre heureuses les personnes qui en jouiront porte à Voter dès qu'on observe qu'elle les rend malheureuses ; et, si on a le temps et les forces nécessaires, on n'attend pas à retirer ce présent qu'il ait déjà été cause du malheur : on le retire avant qu'il ait nui. Il résulte de là nécessairement que Dieu ayant donné aux hommes le franc arbitre par un effet de sa bonté, il a dû les en dépouiller à quelque prix que ce fût, plutôt que d'attendre qu'ils y trouvassent leur damnation éternelle par la production du péché, monstre qu'il abhorre essentiellement ( Réponse aux quest. d'un provincial, t. 3).

Oui , répondons-nous , en distinguant et séparant les vérités d'avec les faussetés que Bayle , pour faire illusion , a mêlées et confondues dans ses objections : Oui, il est vrai que le péché mortel est un vrai monstre qui mérite toute l'exécration du ciel et de la terre. C'est un monstre d'ingratitude , d'injustice , de méchanceté, de malice d'une créature follement et insolemment révoltée contre son Créateur, qu'elle ose mépriser, déshonorer, insulter, outrager, jusque à lui préférer, au risque d'être éternellement malheureuse, un plaisir d'un moment, une fumée d'honneur, un vil métal, un intérêt de rien. Il est vrai que Dieu abhorre ce monstre ( surtout celui de l'impiété ) qui attaque de front sa majesté, hait de plein gré sa bonté, se moque ouvertement de sa justice, se joue obstinément de sa miséricorde, méprise hautement son autorité souveraine, compte pour rien toutes ses adorables perfections, et voudrait, s'il le pouvait, réduire au néant son être divin. Mais que s'ensuit-il de là? Il s'ensuit que Dieu abhorre pareillement les méchants , les impies qui , malgré toutes ses défenses, ses menaces, ses exhortations , ses promesses , ses faveurs et ses grâces , sont amateurs et auteurs de la production de ce monstre , qu'une détestable malice fait naître dans leur ame ingrate et nourrir dans leur cœur impénitent. Il s'ensuit encore que Dieu , par une raison contraire, aime les bons, les justes qui par amour pour lui abhorrent comme lui ce monstre, et parla méritent que pour faire une très-grande distinction entre eux et les méchants , il ne préfère pas les intérêts de ceux-ci aux leurs: préférence qui aurait eu lieu s'il avait ou été à tous l'usage du franc arbitre, ou donné à tous des secours spéciaux et infaillibles : deux moyens seuls capables d'écraser le vice avant sa naissance, c'est-à-dire d'empêcher qu'il ne se montrât nulle part ; moyens par conséquent que Dieu n'était pas tenu d'employer, puisqu'on

les employant il n'aurait pu faire une trèsgrande distinction entre ceux qui le respectent, l'honorent et ceux qui le méprisent, l'offensent.

Il est vrai encore que Dieu, en conférant aux anges et aux hommes le franc arbitre, leur a donné un présent de distinction , une qualité excellente en soi ; que par là il leur a témoigné plus d'amour qu'aux créatures qui ont reçu de lui des qualités moins excellentes ; il est vrai que leur donnant ce présent de distinction il a voulu contribuer plus notablement à leur bonheur, pourvu toutefois et à condition qu'eux-mêmes voulussent , par le bon usage de ce présent , y contribuer ainsi qu'ils le devaient et le pouvaient plus noblement avec des secours généraux, qui, ne diminuant pas , ne gênant pas leur liberté , les rendraient capables d'augmenter beaucoup leur mérite, leur récompense, leur béatitude, qu'avec des secours spéciaux qui , la diminuant et presque la détruisant , les eût rendus très-peu capables de mériter et très-peu dignes d'être éternellement récompensés. Il est vrai que si Dieu eût accordé aux méchants ces secours spéciaux qui les eussent infailliblement empêchés de pécher, ou s'il les eût dépouillés de leur franc arbitre, s'il leur en avait ôté l'usage à quelque prix que ce fût plutôt que d'attendre qu'ils y trouvassent leur damnation éternelle par la production du péché, il eût usé envers eux d'une bonté particulière : il est vrai enfin qu'il le pouvait, et que s'il l'avait fait il leur eût accordé une très-grande grâce, une très-insigne faveur , et d'autant plus insigne, qu'elle eût préjudicié aux intérêts de sa plus grande gloire et de celle des bons, ses serviteurs et ses amis , qui toutefois n'auraient eu aucun droit de s'en plaindre, parce qu'ils n'en avaient aucun de trouver à redire que leur Créateur, maître absolu de ses dons gratuits , les accorde à qui bon lui semble, même aux méchants et aux ingrats.

Mais I. Il est faux qu'il le devait, comme prétend Bayle, et que cela était dû de sa part à titre de bonté : ce grand philosophe ignorait-il donc ou feignait-il d'ignorer ce que tout le monde sait , que ce qui n'est dû qu'à titre de bonté n'est point du ( à proprement parler) ? Un acte de libéralité n'est pas un acte de justice: faire un don n'est pas payer une dette : accorder une grâce n'est pas remplir une obligation ; si cette grâce était due elle ne serait pas grâce : Alioquin gralia jam non est gratia (Rom. 11, 6).

II. Il est faux que la même bonté qui porte à donner une chose que l'on juge capable de ren- { dre heureuses les personnes qui en jouiront porte à Voter dès qu'on observe qu'elles les rend malheureuses. Un roi donne à ses sujets des lois capables de rendre heureux leurs observateurs. La même bonté qui le porte à les donner le porte-t-elle à les ôter , à les abroger, dès qu'il remarque que plusieurs en les transgressant se rendent malheureux par leur faute ? Cette abrogation favorable aux méchants, qui, rebelles à ses ordres , le méprisent, l'offensent, ne serait-elle pas défa-

SUR L'INCARNATION

vorable aux bons, qui, obéissants à ses lois, le respectent, l'honorent? N'est-il pas louable, en suivant l'exemple cité par Bayle même des princes les plus débonnaires , de faire une très-grande distinction entre les uns et les autres ? Bayle a donc tort de soutenir que la bonté qui a porté Dieu à donner aux hommes le franc arbitre a dû le porter à l'ôter, dès qu'il a observé que plusieurs se rendaient malheureux par l'abus qu'ils en faisaient. Cet abus n'empêche pas que le franc arbitre ne soit bon en soi , et il n'y a point d'homme sensé qui n'admette cet ancien axiome admis par tous les théologiens et tous les philosophes, Abusus non tollit usum. D'ailleurs Dieu, en n'étant l'usage de la liberté aux hommes qu'après qu'il eut observé qu'ils se rendaient malheureux, n'eût point par là empêché tout péché, puisqu'ils ne se rendaient malheureux qu'en péchant. C'est leur péché , c'est l'abus de leur liberté, et non leur liberté, qui est cause de leur malheur; de même que ce n'est point la loi , mais sa transgression qui rend malheureux ses transgresseurs.

III. Il est faux que le plus grand amour qu'un maître puisse témoigner pour la vertu soit de faire, s'il le peut , qu'elle soit toujours pratiquée sans aucun mélange de vice ; car cet amour peut éclater davantage , en faisant en sorte que la vertu, malgré le mélange de vice, soit pratiquée beaucoup plus que s'il n'y avait pas de vice. Ce plus grand amour pour la vertu consiste à procurer, non pas précisément sa plus nombreuse pratique, mais sa plus grande, sa plus glorieuse, sa plus méritoire pratique , à quoi peut contribuer le mélange du vice : de même que dans un général le plus grand amour pour la gloire de remporter la victoire consiste non pas précisément à vaincre par le courage de tous et de chacun des membres de son armée , mais à remporter une victoire plus signalée , plus éclatante , plus honorable pour lui et pour ses vaillants officiers et soldats : à quoi peut contribuer en certaines circonstances exposées ci-dessus ( Col. 283 et suiv.) la lâcheté d'une partie de son armée , dont la honteuse fuite peut leur servir d'occasion et d'aiguillon à faire des efforts de bravoure et des prodiges de valeur qui rehaussent le prix et l'honneur de cette victoire, d'autant plus glorieuse que le gain de la bataille a été plus difficile et plus disputé. La proposition de Bayle serait vraie si toutes choses étaient d'ailleurs égales , cœteris paribus, c'est-à-dire, si, sans mélange de vice, la vertu pouvait être pratiquée également et dans le même degré de perfection , de lustre et de mérite qu'avec ce mélange ; alors le plus grand amour qu'on pourrait témoigner pour elle , serait d'employer tout son pouvoir pour la faire pratiquer universellement , en sorte qu'il n'y eût personne qui ne la pratiquât et qui ne fût exempt de vice : mais si en procurant par l'exercice de tout son pouvoir l'exemption de tout vice , il doit arriver infailliblement que la vertu soit pratiquée avec beaucoup moins de perfection, d'éclat et de mérite que si elle l'était avec le mélange du vice ; ou témoigne

alors un plus grand amour poui la vertu en permettant ce mélange qu'en l'empêchant : car, en le permettant, il arrive qu'elle est pratiquée d'une manière plus parfaite, plus éclatante, plus méritoire, qui sert non seulement de dédommagement et de contrepoids à l'atteinte et à la diminution qu'elle reçoit par ce mélange, mais encore d'excédent et de surcroît; en sorte que, tout compensé, il reste plus de degrés de vertu et de mérite que s'il n'y avait point eu du tout de vice et de démérite. On témoigne alors plus d'amour pour la vertu, on la favorise et on procure à ceux qui la pratiquent plus d'avantage , de satisfaction et de récompense en permettant que d'autres lui préfèrent par leur seule faute le vice que si on usait de tout son pouvoir pour empêcher ceux-ci d'être vicieux.

Voulez-vous , mes chers frères , vous en convaincre? Rappelez-vous ce que nous avons dit ci-dessus en exposant deux hypothèses : l'une, dans laquelle Dieu aurait accordé a tous les anges créés libres et laissés à leur propre choix entre le bien et le mal des secours spéciaux et des grâces presque irrésistibles : ce qui était l'unique moyen d'empêcher qu'aucun d'eux ne péchât et de faire que tous pratiquassent la vertu , mais sans presque aucun exercice de leur liberté, et conséquemment sans presque aucun mérite ; l'autre , dans laquelle il ne leur a donné à tous que des secours généraux et des grâces simplement suffisantes dont le bon usage, beaucoup moins facile et par là même beaucoup plus honorable et plus méritoire pour ceux qui y ont consenti, compense et surpasse l'usage qu'en ont fait ceux qui y ont résisté. Nous avons fait voir que, toute compensation faite, le nombre des degrés de pratique de la vertu et d'acquisition de mérite dans la seconde hypothèse, était fort supérieur à ceux qui auraient eu lieu dans la première.

Nous avons aussi montré que le mérite des bons anges provient non pas seulement de leur fidélité à bien user des premiers secours généraux qu'ils ont reçus pour adorer et aimer leur Créateur, mais encore, selon S.Anselme (En son traité intitulé Elucidarium, c. 9), de leur courageuse constance à résister à la forte tentation qu'ils eurent à surmonter, pour ne pas suivre l'exemple de la révolte de Lucifer et de ses adhérents , qui les sollicitaient à les imiter, et dont les malignes sug gestions pouvaient leur faire d'autant plus d'impression, que ce chef des anges rebelles et apostats surpassait , suivant S. Grégoire , en dignitéet en autorité tous les autres esprits créés. Plus cette tentation, que les bons anges ont vaincue dans la secondé hypothèse et qu'ils n'auraient pas eu à vaincre dans la première , a été grande, plus leur victoire a été glorieuse tant pour Dieu que pour eux-mêmes, et plus elle a augmenté leur récompense qui aurait été beaucoup moindre , si les mauvais anges eussent reçu des secours presque nécessitants qui l'es eussent empêchés de se révolter et de fournir aux bons cette occasion d'épreuve de leur

constante fidélité. On peut appliquer à chacun des bons anges ce que le même pape dit du saint homme Job : Hoc ejus laudibus proficiat, quod bonus inter malos fuit; neque enim valde laudabile est bonumesse cum bonis, sed bonum esse cum malis : sicut enim pravioris culpœ est, inter bonos bonum non esse, ita immensi est prœconii bonum eliam inter malos extitisse. On peut au contraire appliquer à chacun des mauvais anges un texte de l'Ecriture qui donne à entendre que le comble de l'iniquité pour l'impie , c'est d'être pécheur parmi les justes, In terra sanctorum iniqua gessit (lsai. 26, 10) ; « lia commis le péché dans 1 ï terre des saints :» ce qui redouble sa malice , et ce qui le rend indigne de voir jamaisla gloire de Dieu et d'être reçu dans le séjour des bienheureux : Non videbit gloriam Domini (Ibid.).

Ainsi parlait le plus éloquent des prophètes; et de là je conclus , dit l'un des plus illustres orateurs chrétiens ( Le P. Bourdaîoue, t. 1 Dominic, p. 218), que le comble de la sainteté pour le juste, est d'être juste parmi les pécheurs. Moïse dans la cour d'un prince infidèle eût toujours , suivant la belle expression de S. Paul, l'Invisible présent à l'esprit, comme s'il l'eût vu des yeux du corps. Saint Louis sur le trône ferma les yeux à tout l'éclat des pompes humaines; et dans la licence des armes et le tumulte de la guerre, il n'oublia jamais Dieu, et ne se départit jamais de l'obéissance due à ce premier maître. Cet homme lié d'intérêt avec des gens sans foi, sans équité, avares et usurpateurs, a conservé ses mains nettes de toute injustice, et n'a jamais voulu entrer dans leurs criminelles entreprises. Cette femme dans une famille où Dieu est à peine connu, ne s'est jamais relâchée de ses saintes pratiques ; et, sans égard à tous les discours qu'on lui a fait entendre, à tous les chagrins qu'elle a eu à dévorer , aux mépris qu'on lui a marqués , elle n'a jamais rien perdu de son zèle, ni rien retranché de ses pieuses observances. Voilà ce qui les distingue tous auprès de Dieu? voilà ce qui donne à leur fidélité un caractère propre et un prix particulier. Voilà pourquoi ils recevront cet éloge si glorieux de la bouche de Jésus-Christ, et pourquoi il leur dira ce qu'il dit à ses apôtres : Vos estis qui permansistis mecum in tentationibus (Luc. 22, 28). Tandis que les autres m'ont abandonné, qu'ils ont trahi ma cause, qu'ils ont outragé mon nom, qu'ils ont violé ma loi, c'est vous, fidèles serviteurs , que j'ai trouvés constants à me suivre. De demeurer avec moi quand il n'y a rien à souffrir pour moi , quand rien ne porte à s'éloigner de moi , quand tout conspire à m'attacher les cœurs et à les attirer à moi , c'estl'effet d'une vertu commune : mais de demeurer avec moi dans la tentation , d'y demeurer lorsqu'il faut remporter pour cela des victoires , et de fréquentes victoires; d'y demeurer malgré les scandales publics , malgré les contradictions et les traverses , malgré la coutume et tous les respects humains , c'est à cela que je reconnais une foi

vive, un attachement solide, un amour pur, une persévérance héroïque, et c'est aussi à quoi je réserve toutes mes récompenses. Vos estis qui permansistis mecum in tentationibus meis.

IV. 11 est faux que la plus grande haine qu'o n puisse témoigner pour le vice est de V écraser avant sa naissance, c'est-à-dire , d'empêcher qu'Une se montre nulle part; car sur quoi doit se régler , se mesurer cette plus grande haine pour le vice? C'est sans doute sur le plus grand amour pour la vertu, puisque plus on aime la vertu , plus on hait le vice ; par conséquent plus on témoigne d'amour pour la vertu, plus on témoigne de haine pour le vice. Or nous avons prouvé, dans l'article précédent, que Dieu a fait paraître plus d'amour pour la vertu dans la seconde hypothèse où il a permis au vice de se montrer qu'il n'en aurait fait paraître dans la première, où il l'aurait écrasé avant ±i\ naissance , c'est-à-dire où il l'aurait empêché de s'introduire dans le monde.

V. Il est faux qu'un maître attaché aux in*térêts de la vertu et au bien de ses sujets donne tous ses soins à faire en sorte qu'ils ne désobéissent jamais à ses lois , si par tous ses soins on entend l'usage de tous les moyens qu'il peut employer pour empêcher cette désobéissance d'une mauvaise partie de ses sujets , au préjudice de sa gloire et de celle d'une autre partie bonne de ses sujets, dont la vertu et la fidélité mériteraient qu'il préférât l'avantage à celui de ses autres sujets vicieux et rebelles. Permettre ainsi le mal des méchants , c'est un acte de bonté envers les bons ; et si au désavantage de ceux-ci le maître dont il s'agit avait empêché ceux-là de mal faire, ne pourrait-on pas dire (en un certain sens) de lui ce qu'a dit un ancien : Si mala sustulerat, non erat ille bonus ? N'aurait-on pas lieu d'ajouter avec un autre poète (Ennuis), Benefacta maie locata, maie facta arbitror ; «Je crois mal faits les bienfaits mal placés ?» Ce n'est pas que ce soit toujours faire mal que de faire du bien aux méchants ; mais c'est que la bonté exercée envers les bons est plus digne de ce nom que celle exercée envers les méchants , qui devrait être nommée clémence, miséricorde, indulgence plutôt que bonté, libéralité, bienfaisance ; car quoique les bons n'aient pas droit aux bienfaits, qui autrement cesseraient d'être gratuits à leur égard et ne mériteraient point leur reconnaissance , ils ont pourtant plus d'aptitude, d'idonéilé, de disposition , et, suivant le langage théologique, de congruité à les recevoir que les méchants. De là cette maxime du Sage : Si bene feceris, scito cui feceris, et erit gratia in bonis tuis multa ; « Si vous faites du bien, sachez à qui vous le faites, et on vous en saura beaucoup de gré (Eccli. 12,1).

Ainsi en usa ce maître qui , selon la parabole de l'Evangile, ne se contenta point de donner aux fidèles serviteurs des talents ou des mines d'argent qu'ils firent valoir, et dont le bon usage fut libéralement récompensé ; mais encore y ajouta le talent ou

SUR L'INCARNATION

mine d'argent que le mauvais serviteur avait enfoui, et dont par sa négligence, par sa paresse il avait mérité d'être privé : de sorte que le malheur de celui-ci devint une augmentation de bonheur pour ceux-là, et une occasion pour ce maître de manifester davantage sa bonté envers eux , qui en étaient dignes et reconnaissants ; au lieu que le paresseux et ingrat s'en était rendu indigne , et avait mérité que le don qu'il avait reçu lui fût été pour leur être transféré. Ainsi les degrés de gloire et de béatitude dont auraient joui Lucifer et les mauvais anges s'ils avaient persévéré dans la grâce leur ont été ôtés , pour être transférés a S. Michel et aux bons anges , de qui par conséquent Dieu est autant honoré, adoré, loué, béni , aimé dans l'état actuel qu'il l'aurait été par les bons et les mauvais anges dans l'hypothèse que tous eussent persévéré. Ainsi dans l'état actuel Dieu, malgré la criminelle désobéissance des démons , montre autant et plus d'attachement à la vertu et au bien qu'il en eût montré s'il n'y avait pas eu de vice et de mal ; il exerce autant et plus sa bonté envers les seuls bons anges éprouvés, trouvés dignes de lui (Sap. 3, 5) et de ses faveurs, qu'il l'aurait exercée envers la collection de tous les anges si aucun d'eux n'avait péché. Dans celte dernière hypothèse l'exercice de sa bonté se serait étendu à tous les anges , mais dans un degré inférieur à celui de l'état actuel où il est restreint à un moindre nombre d'anges que dans l'hypothèse dont nous venons de parler; mais il est plus grand à raison des degrés de gloire et de béatitude accordés aux bons anges , et fort supérieurs à. ceux qui leur eussent été donnés si les mauvais anges n'avaient pas péché.

Ainsi il y a par cette compensation surabondante un équivalent et un excédent qui fait que ce que la manifestation de la bonté divine perd d'un côté elle le gagne de l'autre avec surcroît : de même que si , au lieu de donner à chacun de vingt ménages pauvres un louis d'or, je ne fais l'aumône qu'à dix d'entre eux, à chacun desquels je donne deux louis, je montre (les choses étant d'ailleurs égales ) autant de bonté et de libéralité que si j'avais donné les vingt louis aux vingt ménages , en distribuant un louis à chacun d'eux. Si même on suppose que les dix ménages à qui je donne tous les louis sont composes de personnes vertueuses, et les dix à qui je n'en donne aucun de personnes vicieuses; dans celte supposition je montre plus d'attachement à la vertu et aux intérêts de la société, parconséquentplus de vraie bonté que si j'avais donné à chacun des vingt ménages un louis ; quoique dans cette hypothèse j'eusse témoigné plus de bonté aux ménages vicieux , et que ma libéralité se fût plus étendue à plus de personnes, que dans le cas où je n'accorde les vingt louis qti'à dix ménages bien réglés.

VI. Il est faux que la plus grande et la plus solide gloire que celui qui est maître des autres peut acquérir est de maintenir parmi eux la

vertu sans mélange de vice, et que la gloire qu'il tirerait de leur malheur ne saurait être qu'une fausse gloire; car, pour commencer par réfuter le dernier membre de cette assertion appliquée aux mauvais anges , ce n'est pas une fausse gloire que celle que Dieu tire de leur malheur et de leur châtiment , qui sert à manifester sa justice , son horreur pour le péché , dont la punition exemplaire empêche beaucoup d'autres de le commettre ; au lieu que l'impunité donnerait lieu au vice de lever la tête insolemment, et de se porter avec une licence effrénée à toute sorte d'excès , suivant celte judicieuse sentence de S. Bernard (L, 3, de Consid.) : Impunitas incuriœ soboles , insolentiœ mater, radix impudentiœ, transgressionum nutrix. Bayle luimême (Tom. 3, p. 2208) rapporte ce vers d'un poète grec (Menander) cité par Plutarque , L'être trop bon est cause de grands maux. Au contraire le juste châtiment des criminels est cause de biens si grands que S. Anselme juge plus louable un prince qui punit les méchants que celui qui récompense les bons. Sicut enim imperator est laudabilis qui milites suos bene rémunérât ; ita est etiam laudabilis, imo laudabilior, quiprœdoneset la— trônes damnât. Ita utique sicut Deus in salvatione justorum glorificatur, sic in perditione impiorum per omnia laudatur. Elucidar. c. 34. Quant au premier membre de cette même assertion , sa fausseté est une conséquence manifeste des principes dont nous avons cidessus montré la vérité ; savoir que Dieu a témoigné plus d'amour pour la vertu , plus de haine pour le vice dans l'état actuel, où il a permis le péché des mauvais anges , qu'il n'en aurait témoigné dans l'état d'impeccance, où il aurait empêché leur révolte. Cette permission , il est vrai , le prive de l'honneur que lui aurait donné leur obéissance, si des grâces presque irrésistibles avaient maintenu parmi eux la vertu sans mélange de vice : mais la privation de cet honneur, qui eût été très-petit, n'est-elle pas plus que compensée par la gloire que Dieu retire tant de la fidélité plus éclatante , plus méritoire des bons anges , que par la punition des mauvais , qui ne doivent imputer qu'à eux-mêmes leur malheur, lequel, quoique arrivé contre sa première intention, sert à le glorifier? En les créant dans un état d'innocence et de bonheur commencé dont il ne tenait qu'à eux de mériter l'accroissement et la stabilité par la coopération de leur franc arbitre, il avait voulu manifester à leur égard sa bonté , son amour , sa magnificence, en sorte néanmoins que si contre son intention et malgré son secours, ils abusaient de leur liberté pour sortir de l'ordre en péchant, il les ferait rentrer dans ; l'ordre d'une autre manière parle châtimen* / du péché.

Ainsi Dieu , en conséquence de la fidélité des bons et de la révolte des mauvais anges , est glorifié de deux manières dans les deux diverses parties de l'ordre , dont la première est de récompenser la vertu, la seconde est de punir le yice. La première fait aimer

INSTRUCTION PASTORALK

Dieu ; la seconde le fait redouter. La première sert à inspirer du courage aux agents libres pour acquérir les mêmes récompenses ; la seconde leur inspire de la terreur pour éviter les mêmes châtiments : l'une etl'autre manifestent et glorifient également sa sainteté , en montrant combien il aime la vertu et abhorre le vice. L'une et l'autre manifestent et glorifient, également sa justice, dont le propre caractère est de rendre à chacun selon ses œuvres, et de récompenser ou de punir chacun selon ses mérites. Comme donc la punition du vice n'est pas moins juste que la récompense de la vertu , Dieu , en permettant le péché, n'est pas moins glorifié du côté de sa justice à l'égard des mauvais anges que s'il l'avait empêché, et il est plus glorifié du côté de sa sagesse , de sa bonté et de sa munificence envers les bons que s'il n'avait pas permis le péché. Bien loin donc que ses perfections et sa plus grande , sa plus solide gloire , qui provient de leur manifestation, l'obligeassent à l'empêcher, elles l'engageaient à le permettre. Quoiqu'en l'empêchant, il eût témoigné plus de bonté pour les mauvais anges, ce plus toutefois aurait été détruit par le moins de bonté qu'il aurait témoigné pour les bons. Le plus de bonté qu'il témoigne dans l'état actuel à ceux-ci , compense et surpasse le moins de bonté pour les mauvais , qui ont eu la malice et l'ingratitude d'abuser des dons de leur Créateur pour l'offenser. Ils ne méritaient donc pas que Dieu choisît en leur faveur Yétat d'impeccance par préférence à l'état actuel, qui ne leur est défavorable que par leur faute; mais il est beaucoup plus favorable aux bons que ne leur aurait été un ordre possible des choses dans lequel Dieu eût empêché tout péché par des secours presque irrésistibles qui ne leur eussent laissé presque aucun exercice de leur frauc arbitre, et par conséquent ne leur auraient procuré presque aucune gloire et presque aucun mérite. Dieu donc a trouvé dans ses perfections, particulièrement dans sa bonlé spéciale pour les bons , dans son amour pour la vertu et dans sa haine pour le vice et les vicieux , un motif, non de nécessité et d'obligation, mais de décence et de convenance, de permettre le péché et de faire , en le permettant, une très-grande distinction entre ceux qui honorent leur Créateur et ceux qui le méprisent.

Eclaircissement relatif au second des motifs de la permission du péché.

XXII. Biens occasionnés par le péché peri mis fort supérieurs aux maux qu'il produit et aux avantages de l'état d'impeccance. — Pour voir si les biens occasionnes par le péché contrebalancent et même excèdent à certains égards les maux qu'il renferme et produit, considérons d'abord avec beaucoup d'horreur et de douleur ces maux très-grands à raison, 1° de l'offense de Dieu, laquelle est en quelque sorte infinie ; 2° de la multitude de ces offenses presque sans nombre; 3° de la durée de leur châtiment sans fin.

Regardons ensuite avec beaucoup de complaisance et de joie les biens très-grands que le péché occasionne dans l'état actuel , non seulement par rapport aux justes et aux élus dont sa permission sert à faire briller davantage les vertus , à redoubler les mérites, à augmenter les récompenses ; mais surtout par rapport à la gloire que procure à Dieu l'incarnation, qui, selon le sentiment presque universel des saints docteurs , dont les textes sont cités ou indiqués par le continuateur de M. Tourncly ( Tract, de Incarii., t. 2, p. 513, 514), n'aurait pas eu lieu sans le péché (1). Gloire proportionnée à la grandeur de ses bienfaits , à la magnificence de ses œuvres , à l'immensité de ses perfections : car l'infinie dignité de la personne du Verbe, qui termine toutes les opérations de l'humanité de Jésus-Christ, est cause que les actes que produit sa sainte ame et son sacré cœur, abîmé dans la plus profonde humilité et embrasé de la charité ia plus ardente, honorent la Divinité autant que la Divinité mérite d'être honorée : gloire provenant non pas seulement de ces actes de religion , de reconnaissance, d'amour, mais encore des actes de haine, d'horreur et de délestation pour tous les péchés en général et pour chacune des offenses en particulier qui ont été commises , qui se commettent et se commettront contre la majesté divine. Gloire par conséquent égale et même supérieure sous certains rapports à l'injure que toutes ces offenses font à Dieu, et qui, quoique infinie à quelques égards , se trouve compensée et même surpassée, à cause que ces sentiments et ces actes du Verbe incarné ont plus de degrés d'intensité, de bonté, de mérite dans leur genre que ces offenses n'ont de degrés de malice, de perversité, de démérite dans le leur.

Gloire enfin qui reçoit une augmentation , 1" par la multitude des bonnes œuvres qu'ont fait, que font et que feront les justes et les fidèles en vertu des grâces que leur a obtenues Jésus-Christ, qui, comme chef de tous les membres de son Eglise, anime, vivifie , divinise en quelque sorte tout le bien opéré en son nom, et lui communique avec les mérites de son influence une valeur inestimable; 2° par l'excellence des vertus héroïques que les enseignements et les exemples de Jésus-Christ ont fait pratiquer à iant de justes et de saints qui en ont été touchés , frappés , encouragés , et qui , sans les fortes

(1) Quand même l'incarnation aurait eu lieu dans l'hypothèse qu'Adam n'eût pas péché, ain-i que le prétendent plusieurs théologiens contre beaucoup d'autres •oïl supérieurs en nombre qui soutiennent le contraire , les uns cl les autres toutefois conviennent qu'elle n'eût pas été accompagnée des humiliations, des souffrances et des satisfactions du Verbe fait chair ci victime dans l'état présent des choses ; par conséquent elle n'aurai I rendu à Dieu qu'une gloire fort inférieure à celle qu'elle lui rend, surtout par lesacrilice de la croix et de la messe. Qu'y a-i-il en effet qui puisse donner une idée si haute, si sublime, si majestueuse de la Divinité que de voir un Homme- Dieu s'abaisser en sa présence jusqu'à s.: réduire à Hii état d'immolation, de mon et d'anéantissement ?

SUR L'INCARNATION

impressions qu'ils en ont ressenties , ne seraient point parvenus à un si haut degré de perfection et de sainteté ; 3° par l'augmentation de la félicité des saints , qui , sans l'incarnation du Verbe et conséquemment sans la permission du péché qui l'a occasionnée, n'auraient pas acquis ni pu acquérir une si grande récompense, dont la valeur excède la rigueurdes supplices des réprouvés. Quelque affreux que soit ce supplice éternel , cette récompense pareillement éternelle est encore plus magnifique dans son espèce qu'il n'est horrible dans la sienne; puisque, selon la doctrine de S. Augustin et des autres pères , Dieu , plus porté à récompenser qu'à punir, ne punit qu'au-dessous du mérite, au lieu qu'il récompense beaucoup audessus du mérite.

Nous objecte-t-on que le nombre des pécheurs et des réprouvés étant fort supérieur à celui des justes et des prédestinés, les maux que le péché produit dans ceux-là ne sont point contrebalancés par les biens qu'il occasionne dans ceux-ci? Nous faisons à code difficulté trois réponses aussi solides qu'elle est spécieuse. La première est que les biens occasionnés par la permission du péché ne doivent pas êtres restreints aux hommes, mais qu'ils s'étendent à tous les bons anges. Le nombre de ceux-ci, suivant l'opinion commune, ne surpasse que d'un tiers celui des mauvais ; mais au sentiment de S. Grégoire de Nysse, de S. Chrysostôme, de Théodoret et de S. Jean Damascène, il le surpasse beaucoup davantage , puisque ces auteurs enseignent que des neuf chœurs des anges les huit premiers persévérèrent constamment et totalement dans l'obéissance , et qu'il n'y eût que le dernier, dont Lucifer était le chef, qui se révolta avec lui dans le globe de la terre , dont Dieu lui avait donné la garde et la principauté (1). La multitude des bons et des mauvais anges réunis ensemble est incomparablement plus nombreuse que celle de tous les hommes qui ont été, qui sont et qui seront. S. Thomas (2) va même

(1) Le nombre des sainis anges nous est toujours représenté comme irès-granil. Daniel dit que s'étant approché du trône de l'ancien des jours, il en vit sortir un fleuve de feu , et que mille milliers d'anges le servaient, et mille millions assistaient en sa présence. S. Jean, dans l'Apocalypse, dit qu'il vit autour du trône de l'Agneau des milliers de milliers d'anges.

Pour donner une idée de la multitude des anges comparée à celle des hommes, plusieurs anciens se sont servis de la parabole des quatre-vingtdix-neuf brebis que le père de famille laisse dans les montagnes pour aller chercher la centième qui s'était égarée. Cette centième brebis /disent les pères, marque les hommes ; les quatre-vingt-dix-neuf qui sont demeurées ensemble, marquent les anges fidèles qui sont demeurés dans le ciel. Ovis una, liomo iutelligendus est, dit S. Hilaire , et sub homine uno universitas sentienda est... nonaginta novem non errantes , mullitudo angelorum cœleslium opinanda est. On voit ce même sentiment dans S. Ambroise , dans S. Grégoire de Nysse et dans S. Cyrille de Jérusalem. Comment, de D. Calmet, t. 7, p. 394.

(2) Angeli, secundum quod sunt immaterialcs subslaniiœ, in quadam multitudine maxima sunt omnem materialem multitudinem excédents : Et hoc est

jusqu'à assurer que la quantité des purs esprits surpasse presque incomparablement la quantité des êtres purement corporels et des parties de matière qui composent le ciel, la terre, la mer, en un mot tout l'univers. Le nombre donc des êtres spirituels que le péché a rendus , rend et rendra malheureux, est incomparablement inférieur à celui des autres êtres spirituels, soit anges, soit hommes, dont sa permission a augmenté, augmente et augmentera dans tous les siècles la gloire , la récompense , la félicité. Il y a donc beaucoup plus de biens occasionnés que de maux produits par le péché.

Nous répondons en second lieu que quand même les maux produits par le péché dans les démons et les réprouvés excéderaient les biens par lui occasionnés dans les bons an-

Ses et les élus, en n'y comprenant pas Jésushrist ni la sainte Vierge, cet excédent toutefois serait contrebalancé et même surmonté par ces biens , si on y comprend ceux dont Dieu a comblé les très-saintes âmes de Jésus et de Marie à l'occasion du péché, sans lequel il n'y aurait eu ni Fils de Dieu fait homme, ni mère du Fils de Dieu. Cette maternité divine, selon la pieuse opinion de plusieurs SS. Pères , renferme elle seule plus de dignité, d'honneur, de prérogatives, de plénitude de grâce et de bonheur en Marie que n'en ont reçu tous les anges et tous les saints réunis ensemble. Ce déluge de biens, cet océan de faveurs dont la sainte Vierge a été inondée, n'est cependant qu'un léger écoulement , qu'un petit ruisseau en comparaison des avantages suréminents et immenses que l'union hypostatique du Verbe divin a procurés, procure et procurera toujours à son humanité sainte, dont la gloire et la béatitude particulière, rejaillissent en général sur la nature humaine, élevée par là au-dessus de la nature angélique, et plus que dédommagée du déshonneur et du mal que fait retomber sur elle la chute et le supplice des réprouvés. Peut-on en effet douter que l'ame de Notre-Seigneur n'ait elle seule plus de degrés de vertu , de sainteté, de gloire et de joie que tous les démons et les reprouvés réunis ensemble n'ont de degrés de vice, de scélératesse, d'infamie et de douleur? II est donc certain que les biens occasionnés par le péché sont plus grands en leur genre que les maux qu'il cause ne le sont dans le leur.

Ajoutons pour troisième réponse que ces biens sont aussi plus grands dans l'état actuel que ceux qui auraient eu lieu dans Yélat d'impeccance. Dieu à la vérité, sans y être

quod dicit Dion. 14. cap. cœl. Hierar. Multi sunt beati exercilus supernarum mentium , infirmam et conslriclam excedentes nostrorum malerialium numerorum commensurationem. Et hujus ratio est , quia cum perfeclio universi sit illud quod prsecipue Deus inlenditin creatione rerum, quantoaliqua sunt magis perfecta, tanto in majori excessu sunt creata a Deo. .. Unde rationabile est quod substantiae immaterialcs excédant secundum multitudinem subslantias materiales, quasi incomparabiliter.

INSTRUCTION PASTORALE

offensé de personne, y eût été aimé de tout le monde ; et tous les anges et tous les nommes aidés de secours spéciaux et de grâces presque irrésistibles, y eussent été toujours innocents et heureux : mais nous avons ci-dessus montré que les anges, dans cetétat, eussent beaucoup moins glorifiéDieu, et eussent beaucoup moins mérité, parce qu'en consentant à ces grâces chacun d'eux n'eût acquis qu'un seul degré de mérite et n'eût donné qu'un seul degré de gloire à leur Créateur. 11 en faut dire autant des hommes, qui dans cet état eussent aussi reçu des secours presque nécessitants, et n'eussent par conséquent presque pas gloriûé Dieu et presque pas mérité : au lieu qu'un grand nombre d'entre eux , en vainquant avec des grâces faibles ou médiocres des tentations fortes et nombreuses, méritent plus et glorifient plus Dieu que n'ont fait les bons anges, qui n'ont pas eu à combattre la concupiscence , qui livre aux hommes de si rudes et de si fréquents assauts. La plupart des hommes, il est vrai, y succombent et sont vaincus, au lieu que la plupart des anges ont été vainqueurs ; mais comme le nombre des démons est beaucoup plus petit en comparaison de la multitude des bons anges (1) que le nombre des justes et des élus n'est petit en comparaison de celui despécbeurs etdes réprouvés, cette considération, jointe à ce que les mérites humains (quant à la difficulté de les acquérir) excèdent les mérites angéliques (2), ne permet pas de douter que si l'on met d'une part dans un bassin de la balance tous les biens qui seraient arrivés si Dieu avait par des secours spéciaux empêché tout péché, et de l'autre part tous les biens qui ont été, sont et seront les effets des secours généraux et des grâces faibles ou peu fortes, les biens de l'état actuel ne soient trouvés prépondérants et supérieurs soit en quantité, soit en qualité, à ceux de Y état cVimpeccance.

Faut-il que nous joignions à nos raisonnements des comparaisons opposées à celles que Bayle a joinles aux siens ? en voici plusieurs employées par les saints docteurs. Dieu, dit S. Augustin (L.ll , deCivit. Dei, c. 18), n'eût créé aucun ange ni aucun homme qu'il eût prévu devoir devenir méchant, s'il n'avait connu en même temps combien les méchants

(1) Voyez-ci-dessus les col. 337 et 338 sur le nombre de lous les anges, et la col. 523 sur celui des démons.

(2) lin disant que les mérites des saints excèdent ceux des anges, en ce que les anges n'ont pas eu à vaincre de tories tenlaiions qui d'ordinaire assaillissent les hommes , on ne prétend pas dire que la béatitude des saints soit supérieure à celle des esprits célestes. Le plus ou le moins de béatitude méritée ne se mesure pas uniquement sur le plus ou le moins de difficulté des bonnes œuvres qui ont été faites, mais encore sur le plus ou le moins de dignilé des personnes qui les ont faites. Ainsi un soldat qui dans une bataille gagnée se sera plus signalé par sa valeur qu'un lieutenant-général par la sienne qui lui aura mérité le bâton de maréchal ne mérite point comme cet officier ce bàlon ; mais le grade de capitaine pourra être une récompense aussi grande pour lui que celle d'eue fait maréchal de France pour cet officier-général.

seraient utiles aux bons, et s'il n'avait eu en vue d'orner le bel ordre des siècles par cette contrariété, comme on orne un beau discours par les antithèses qu'on y insère.... Que font les méchants dans ce monde? ce que fait la paille dans le fourneau de l'orfèvre.... Si les méchants n'étaient pas, on n'en tirerait aucune utilité.... Si la patience de Dieu n'avait conservé les pécheurs des siècles passés, d'où naîtraient aujourd'hui tant de fidèles ? Qu'y a-t-il de plus mauvais que le démon, et qu'y a-t-ilde meilleur que les biens qu'a tirés de sa malice la bonté de Dieu? Le sang du Rédempteur eût-il été jamais versé pour notre salut sans la méchanceté du traître Judas? Dieu, ajoute le même père, prend, ce semble, plaisir à faire tout le contraire des impies dans l'usage des choses. Car comme leur iniquité consiste à abuser de ses créatures qui sont bonnes, ainsi sa sainteté se fait voir en bien usant de leurs volontés qui sont mauvaises. Etrange opposition de Dieu et du pécheur 1 Dieu même, dit encore S. Augustin, quoiqu'il soit la pureté originaire et primitive, n'est pas pur à l'égard des impies, parce qu'en le blasphémant et en l'outrageant, ils en font tous les jours la matière de l'impureté. Au lieu que le péché qui est l'impureté substantielle se purifie, pour ainsi dire, à l'égard de Dieu, parce qu'il sert d'occasion aux saintes influences de sa grâce d'opérer un bien plus pur, plus éclatant pour sa gloire augmentée par le contraste du mal, sans lequel ce bien n'aurait pu se faire avec tant de perfection, ni se montrer avec tant de lustre : de même que l'ordure du fumier répandu dans un jardin, loin de salir les purs rayons du soleil, leur sert de moyen pour rendre ce jardin plus fécond en fleurs et en fruits, qui sans elle n'auraient pu être produits si bons et si beaux. Un peintre n'ignore pas où il doit employer du noir pour donner de la beauté à son tableau; et Dieu sera embarrassé à placer le pécheur de manière qu'il contribue au bel ordre qui doit régner parmi les créatures 1

Que ceux, ditïhéodoret, à qui le mélange des bons et des méchants fait peine, reprennent donc aussi les peintres de ce qu'ils ne se contentent pas de se servir d'une seule couleur ; qu'ils reprennent les faiseurs et les joueurs d'instruments de ce que toutes les cordes ne rendent point le même son, mais en rendent de contraires les uns aux autres.

Dans quelle source les auteurs que nous venons de citer avaient-ils puisé leur doctrine? dans la sainte Ecriture. Considérez toutes les œuvres du Très-Haut : vous les trouverez deux à deux et opposées l'une à Vautre (Eccli. 33, 15). Dans la nature toute chose a son contraire (1). La nuit est opposée au jour, le

(1) Quelques anciens philosophes, comme Linus , Epiménidcs et Parménides, ont reconnu cette cou trariélé de qualités dans la nature. Ils ont cru que l'univers ne subsistait que par la juste température de ces deux opposés, dont l'un ne prédomine point à l'autre , quoiqu'ils soient dans une guerre et dans nne antipathie continuelle l'un contre l'autre. Ovide parlant de la création du monde, dit que Dieu a su par sa sagesse concilier celte opposition si opiniâtre,

SUR L'INCARNATION

noir au blanc, le feu à l'eau, le doux a 1 amer, le sec à l'humide, le chaud au froid, le calme à la tempête. L'opposition des contraires les fait paraître avec plus d'éclat : le noir relève le brillant du blanc et du rouge. L'obscurité de la nuit fait davantage resplendir la lumière du jour : les monstres par leur hideuse et affreuse difformité font mieux connaître et sentir la belle proportion et l'agréable harmonie des corps réguliers : de même les désordres du péché et ses funestes suites font mieux voir de quel prix et de quelle utilité sont la raison, la conscience, la religion qui sont violées par les crimes. Comme le bien est contraire au mal et la vie à la mort; ainsi l'homme pécheur est contraire à l'homme juste. (Ibid.) Les vices honteux, les persécutions injustes , les dérèglements scandaleux de l'un servent à augmenter l'éclat, la perfection, la récompense des vertus édifiantes de l'autre.

Voilà de grands biens qu'occasionnent les maux que traîne après soi le péché, sans lequel ces biens n'arriveraient pas ; plusieurs même ne pourraient jamais arriver. Oui, dit S. Grégoire pape, jamais dans les règles ordinaires un juste ne serait parfait ni ne pourrail le devenir si Dieu, par la disposition de sa providence, ne l'obligeait quelquefois à vivre avec les pécheurs. Pourquoi cela?

parce que c'est dans cette société et dans ce mélange des bons et des méchants, qu'il doit être dégagé des imperfections humaines:

Ipsa quippe malorum societas, purgatio bonorum est. Et comment , demande ce père, s'exercerait-il dans les grandes vertus, s'il n'y avait des pécheurs dans le monde? En quoi pratiquerait-il cette charité héroïque dont le fils de Dieu nous a donné l'exemple, et dont il nous a fait un commandement, s'il n'y avait des offenses et des injustices, des médisances et des calomnies à pardonner? Où serait le mérite de sa persévérance, s'il n'y avait des contradiclions à essuyer, des railleries à supporter, des attaques de la part des libertins à soutenir et à repousser?

Combien de vertus, s'écrie un éloquent prélat (1), seraient restées sans exercice sur la terre, si la justice et l'innocence seules y avaient été connues? l'amour des ennemis, le pardon des injures, l'humilité dans les mépris, la patience et le courage dans les adversités, la compassion et la charité pour les misérables, la persévérance et la fidélité dans les tentations. Quel lustre et quel prix les bons n'acquièrent-ils pas de la comparaison et de la société des méchants, et, pour remonter jusqu'à Dieu , quelles hautes, quelles touchantes idées de ses attributs ne nous inspire pas sa conduite à l'égard des pécheurs ? Connaîlrions-nous toutes les richesses de sa

et, malgré celte guerre continuelle, conserver les choses dans un élat permanent.

Frieida pugnabant calidis ; humentia siccis; MolTia cum dUris; sine pondère, haneniia pondus. Hanc Deus, et melior Iitem natura diremit.

{corn, du P. cahnet,t. 6, p. 512.)

(1) M. l'évêque du Puv ; Instruction sur l'Iiérésie, p. 223.

bonté, s'il ne la déployait pas sur des créatures qui en sont positivement indignes?

toute l'étendue de sa justice, s'il ne punissait pas le péché par des châtiments proportionnés à son énormité? toutes les ressources de sa puissance et de sa sagesse, s'il ne régnait pas sur les volontés même les plus rebelles, s'il ne les changeait pas quand il le veut absolument, et s'ilne les faisait pas concourir jusque dans leur malice, à l'accomplissement de ses desseins? »

Voyez, dit S. Augustin (L. de ver. Relig.), comment en effet tout ce qu'il y a sur la terre d'impies, de scandaleux, de réprouvés, concourt admirablement et malgré les intentions des hommes à glorifier Dieu. Considérez d'abord tous ceux qui se trouvent privés de la lumière de l'Évangile et destitués du don de la foi. Jetez les yeux sur les païens idolâtres, sur les hérétiques obstinés, sur les schismatiques rebelles et sur les Juifs endurcis. Dieu ne les emploie-t-il pas tous à l'exécution de ses plus grands desseins? Nonne utitur gentibus ad maleriam operationis suce, hœreticis ad probationem doctrinœ suœ, schismaticis ad documentum stabilitatis suœ, Judœis ad comparationem pulchritudinis suœ? Ne se sert-il pas des infidèles pour opérer les merveilles de sa grâce et pour les faire connaître? Un monde converti par douze pécheurs, qu'y a-t-il de plus grand et de plus fort pour établir la vérité de notre religion ? Ne se sert-il pas des hérétiques pour l'éclaircissement de sa doctrine, et pour nous confirmer dans la vraie créance? Jamais la foi n'a été mieux développée que lorsqu'elle a été combattue, et rien n'a plus donné lieu à découvrir la vérité que l'erreur. Ne se sertil pas des schismatiques comme d'une preuve sensible de la perpétuité et de l'inébranlable fermeté de son Eglise ? Malgré la division de ses membres , elle se maintient toujours dans l'intégrité d'un corps parfait, tandis que nous voyons périr et se consumer les factions qui se sont élevées contre son chef : et vous, ô Juifs, nation autrefois, si privilégiée, si chérie, si favorisée du ciel, mais race maudite, accablée de maux et d'opprobres dans toute la terre, depuis que vos pères, coupables d'un affreux déicide par la mort de V auteur de la vie (Act. 5, 15), ont mérité que son sang tom~ bât sur eux et sur leurs enfants (Matth. 27, 2 ) ! la providence divine, la vengeance céleste, ne vous fait-elle pas servir de témoins irréfragables à Jésus-Christ et à la vérité de sa religion chez les peuples où elle vous a dispersés de toutes parts? dispersion clairement prédite (ainsi que votre obstination à rejeter la lumière de l'Evangile) parla sainte Ecriture, qui est entre vos mains ce qu'est un miroir entre les mains d'un aveugle, dont le visage et les yeux privés de la vue y sont représentés, mais qui n'y voit pas cette représentation que les autres y aperçoivent : Ita, conclut le saint Docteur, omnibus generibus hominum et exemplorum ad animarum curationem, et ad institutionem spiritalis populi utitur divina providentia.

Ainsi s'exprime S. Augustin, que nous ne

nous lassons point de citer, parce qu'il a plus approfondi qu'aucun autre père les motifs de la permission du péché : elle est, selon lui, utile à l'augmentation, non pas seulement de la gloire de Dieu et de la sainteté des justes, mais encore de celle d'un grand nombre de pécheurs qui ont le bonheur de se convertir. Comme dans l'ordre physique, il y a au jeu et à la guerre des fautes heureuses, parce qu'elles servent d'occasion et d'aiguillon à user de plus de vigilance et de précaution contre les ruses et les efforts de son adversaire, en excitant à l'attaquer et à le combattre avec plus d'adresse et de courage qu'on n'aurait fait si on ne les avait pas commises : de même il y a dans l'ordre moral des péchés heureux, non pas en euxmêmes puisque c'est toujours du mal en soi et un malheur de pécher; mais en ce qu'ils fournissent aux pécheurs, après leur conversion, une occasion et un motif de faire de salutaires réflexions qu'ils n'auraient pas faites sans cela, et qui les aident à acquérir un plus haut degré de vertu et de gloire que celui où ils seraient parvenus s'ils ne les avaient pas commis. 11 y a en effet une espèce de pénitence plus glorieuse, plus méritoire que l'innocence même, à cause qu'elle répare surabondamment quelques désordres momentanés par une longue ferveur , et qu'elle efface honorablement les lâches d'un vice commun et passager par l'éclat extraordinaire d'une vertu héroïque et constante. C'est à cette espèce de pénitence qu'ont rapport les textes que nous citons (1). Un David (2), un Pierre, un Paul, une Marie-Magdelaine, une Marie l'Egyptienne, une Thaïs, une Pélagie, un Guillaume, duc d'Aquitaine, un dom de ttancé, abbé de la Trappe, une foule d'autres illustres pénitents et pénitentes en sont des exemples célèbres et des preuves certaines de celte sentence de S. Augustin, dans qui aussi elle s'est singulièrement vérifiée: Diligenlibus Dcum omnia cooperantur in bonum, etiam ipsa peccata [Solil. 28) ; ceux qui aiment Dieu tirent avantage de tout, même de leurs plus grands péchés, soit avant, soit après en avoir obtenu le pardon : avant, parce que sincèrement convertis et couverts d'une confusion salutaire plus ils se sentent coupables', plus ils s'excitent à aimer ardemment Dieu, qui remet beaucoup de péchés à qui aime beaucoup (Luc.l, kl), et parce que plus ils sont chargés d'une grande dette, plus ils implorent humblement une grande remise ; après, parce qu'ils mesurent à la grandeur du bienfait inestimable qu'ils ont reçu la grandeur de l'amour ineffable qu'inspire la

(1) Sicui fuit seiisus yesler m crrarciis à Deo, deciûS, laniiim iterum conviTtenlfs requirelis eum. tiaruch 4,28.

Qui siciilii enrruerint, acriores ad currendum re surgimi, pudoris stimula majora réparantes ceriamina ; ni mu s.iliiiii niillum atlulisse œslimelur lapsus impodimentum, sed Bliam vclocitatis incendia cumulasse videalur. S. Ainbr. Apoloij. David.

(2) On a dit avec raison de ce prince criminel, mais très-pénitent , quNJ eût paru un moins grand saint s'il n'eût jamais é;é un si grand pécheur.

reconnaissance , surtout à des cœurs ten dres, nobles, généreux, tel qu'était celui du Docteur de la grâce.

Qu'on lise ses Confessions, ses Soliloques, ses Méditations , on y verra mille mouvements passionnés, mille élancements vifs, pleins d'affection et d'ardeur vers cette beauté toujours ancienne, toujours nouvelle qu'il regrettait si fort d'avoir connue trop tard ; on y trouvera une foule de ferventes exclamations avec des traits enflammes qui montrent combien c'est à juste titre que les peintres le représentent tenant en la main un cœur embrasé d'amour à la vue des merveilles opérées en sa faveur par la miséricorde divine. O mon ame , s'écrie-t-il dans un transport de gratitude, aime celui qui t'a tant aimée avant même que tu l'aimasses! aime celui qui t'a tant cherchée pour te sauver, lors même que tu le fuyais pour te perdre 1 Peux-tu assez estimer , assez reconnaître cette grâce signalée qu'il n'a pas faite à tant d'autres moins coupables que toi? Plus tes erreurs énormes, tes honteux et détestables égarements t'en rendaient indigne, et t'ont longtemps séparée d'un Dieu si bon, si clément , si propice, plus attache-toi tendrement, fortement, constamment à lui; ne cesse jamais de rendre amour pour amour à ton libérateur, à l'auteur si miséricordieux de ton salut. Puis-je mieux lui en témoigner ma reconnaissance que par mon amour le plus pur, le plus désintéressé? Hé , Seigneur, je suis Augustin et vous êtes Dieu ! mais si toutefois ce qui n'est pas et ce qui ne peut être était que je fusse Dieu et que vous fussiez Augustin, je voudrais, en changeant de qualité avec vous, devenir Augustin afin que vous fussiez Dieu.

Tels sont les heureux fruits de ferveur et de sainteté qu'un pécheur pénitent peut retirer du malheur même de ses péchés. Quelque griefs et nombreux qu'ils soient, dès qu'il en a un vrai repentir, dès qu'il en sollicite et en obtient le pardon , quel bonheur pour lui de s'en servir comme de puissants motifs pour s'unir davantage à Dieu par un amour plus ardent et par une humilité plu9 profonde , capable d'élever sa pénitence au-dessus de l'innocence même ! N'est-ce pas ainsi que des femmes engagées dans l'infâme chemin de la perdition, mais rentrées de tout leur cœur dans la voie du salut, auront la gloire, selon la parole de Jésus-Christ , d'en précéder an royaume des deux (Matth. 21, 32) bien d'autres dont la vie d'abord plus innocente aura été dans la suite beaucoup moins sainte ? N'est-ce pas ainsi que souvent les anges, selon l'oracle de l'Evangile, se réjouissent plus de la conversion d'un seul pécheur que de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes ( Luc. 15, 7) parce que où le péché a abondé, la grâce a été surabondante (Rom. 5, 20 ) ?

Quelque exécrable donc que soit le péché, quelque horribles que soient les maux qu'il enfante, Dieu a pu le permettre pour manifester sa suprême puissance et sa profonde sagesse, qui tirent de ces maux des biens plus grands, et font tourn y è. l'accroissement de

SUR L'INCARNATION

sa gloire et de la sainteté des justes et même des pécheurs pénitents , les outrages faits à sa divine majesté. Mais les pécheurs impénitents peuvent-ils par là justifier le langage que S. Paul met dans leur houche ? Faisons le mal afin qu'il en arrive du bien... Demeurons dans le péché pour donner lieu à une surabondance de grâce pour les hommes, et à une augmentation de gloire pour Dieu (Rom. 3, 7, 8; Ibid.6,1). Ceux qui tiennent ce langage sont justement condamnés , dit le mémo apôtre : la raison en est que ce n'est point par soi-même ni par conformité à l'intention du pécheur que le péché sert à relever , à augmenter l'éclat et le lustre de la grâce et de la gloire divine; mais ce n'est que par occasion, que par accident, que l'injure qu'il fait à la majesté de Dieu contribue à manifester ses adorables perfections, surtout sa profonde sagesse et sa suprême puissance , dont les secrets et admirables ressorts, malgré tous les desseins pervers et toutes les vues opposées des méchants, font servir leur malice même à le faire davantage glorifier par les bons, qui en acquièrent aussi plus d'honneur, de mérite, de récompense et de béatitude.

Eclaircissement relatif au troisième motif de la permission du péché.

XXIII. Manifestation de V extrême différence entre la nature de Dieu et celle des anges et des hommes, entre sa liberté essentiellement impeccable et la leur radicalement flexible au péché. — Nous avons montré que la nature angéliqueet la nature humaine, foncièrement imparfaites et défectibles, n'exigeaient pas que Dieu, par des grâces très-fortes et presque irrésistibles, les empêchât, de faillir et de pécher. Il a pu avoir pour motif de ne pas les en empêcher la manifestation de l'extrême différence qui se trouve entre la perfection de sa propre liberté essentiellement impeccable et l'imperfection de toute liberté créée radicalement flexible au péché. Qu'on ne dise pas que Dieu pouvait manifester celle différence par une autre voie que celle de la permission du mal moral ; qu'il n'avait pour cela qu'à donner à l'ange et à l'homme des idée9 claires de sa nature infiniment parfaite et delaleur essentiellement défectueuse. Nous convenons qu'il le pouvait ; mais

1° Nous nions qu'il le devait. Il pouvait aussi leur ma infester sa puissance, sa sagesse et ses autres attributs par une autre voie que celle de la création et du bel ordre des créatures purement corporelles. Il suffisait pour cela qu'il leur donnât des notions claires de la perfection de son être et de l'imperfection du leur ; mais devait-il se borner à les leur donner? Et osera-t-on dire qu'il a fait chose inutile en créant ce monde visible et en y établissant la constante harmonie que nous y admirons ? L'existence de ce monde et la beauté de cette harmonie n'ajoutent-elles pas un nouvel éclat de lumière et de vivacité à celui qu'aurait donné une connaissance simplement spéculative des perfections divines ? Dieu a donc droit de manifester ses attributs,

non par une seule voie, mais par plusieurs, et cette pluralité contribue à donner plus de lustre et d'étendue à sa gloire.

Les seules lumières de la raison suffisent, il est vrai, pour nous convaincre que Dieu, possédant de son propre fonds toute sorte de vertus, est seul impeccable par sa nature, et que nous, par l'imperfection de la nôtre, nous pouvons tomber en toute sorte de péchés et de vices, dont elle porte en soi la semence et le germe ; mais la vue de nos chutes et de celles des autres dont nous sommes témoins nous donne de cette vérité une preuve expérimentale qui nous en convainc davantage , et fait sur nos esprits et sur nos cœurs une impression bien plus vive , plus forte, plus sensible, plus frappante que tous les raisonnements du monde , plus capable aussi de nous inspirer l'humilité par de trèsbas sentiments de nous-mêmes, et par de très-hauts sentiments des grandeurs et des perfections de Dieu. Combien cette conviction doit-elle encore augmenter , lorsque nous nous rappelons une foule innombrable de crimes et de forfaits commis par les hommes qui ont existé avant nous 1 Que serait-ce, et quel mépris n'aurions-nous pas de notre nature foncièrement susceptible de tant d'affreux et honteux désordres qui la défigurent et la déshonorent, si nous avions de tous et de chacun d'eux une connaissance claire et distincte, qui nous fît voir et sentir toute l'horreur qu'ils méritent !

En supposant, ainsi qu'il est probable, que les anges et les saints en ont une telle connaissance, n'est-elle pas et ne sera-t-elle pas éternellement pour chacun d'eux un motif, d'une part, de ne point s'enorgueillir ni de s'exhalter, mais de s'humilier et de s'abaisser profondément par la considération de tant d'indices de la fragilité et de l'imperfection de leur nature, capable de toute sorte de péchés que chacun d'eux eût pu commettre , suivant cette célèbre sentence de S. Augustin : Nullum est peccatum quod facithomo, quod non possit facerc alter homo, nisi juvetur a Deo a quo factus est homo ; d'une autre part, de louer, de bénir, de remercier et d'aimer Dieu qui, par sa bonté, les en a préservés, et de le respecter, de le craindre, de l'adorer, de le glorifier en chantant sans cesse et répétant d'une voix suppliante avec frayeur et tremblement, cet éternel et continuel cantique, Sanctus, Sanctus, Sanctus (Isai. 6, 3), et cet autre que S. Jean met dans leur bouche , Quis non timebit te , Domine, et magnificabit nomen tuum, quia solus pius es ( Apoc. 5, 4)? mais surtout d'admirer la supériorité infinie de sa nature au-dessus de la leur, et de sa sainteté suréminente, qui fait que lui seul est absolument impeccable , comme lui seul est immuable, tout-puissant, immortel? Il pouvait exempter de la corruption et de la mortalité les animaux ; il ne le devait pas, et il a pu avoir pour motif de ne les pas en affranchir la manifestation de l'extrême différence qui se trouve entre son être incorruptible , immortel et le leur mortel eî corruptible. De même donc qu'il a fait les cieux

INSTRUCTION PASTORALE

et ses autres ouvrages sujets à des défauts, à la vétusté et au dépérissement (Ps. 101 , 27), afin que leurs imperfections, leur instabilité leur mutation, manifestent et rendent plus sensibles par leur contraste ses perfections opposées , sa beauté toujours la même , et son immutabilité exempte de toute ombre de vicissitudes (Jac. 1, 17); ainsi peut-on dire qu'en permettant le péché, il a eu pour motif de faire par là mieux connaître et sentir que toute créature libre doit, en s'humiliant et s'abaissant, faire hommage de sa liberté, essentiellement faillible et défectible, à celle de son Créateur, seul inaccessible à l'erreur et au péché, seul trois fois saint , seul digne de tout honneur et de toute gloire dans les siècles des siècles.

2° Si les péchés empêchés par la bonté de Dieu , ou effacés par sa miséricorde forment des motifs éternels de reconnaissance et d'amour, les péchés punis avec rigueur par sa justice forment des motifs de crainte et de terreur, tels qu'ils étaient nécessaires ou du moins très-utiles pour contenir dans le devoir, ou pour y rappeler les hommes portés par le poids de la concupiscence à s'en écarter. L'impunité est l'aiguillon du crime , le châtiment en est.le frein, le remède, le préservatif. Il porte à s'en abstenir, ou à s'en repentir, à s'en corriger; et s'il n'en corrige pas le coupable, il sert du moins à en garantir beaucoup d'autres. Combien de millions d'hommes que l'épouvantable punition de Lucifer a empêché d'imiter ( du moins constamment) son orgueil, et auxquels on peut appliquer ces paroles de S. Bernard : Fiat repudiatio angelorum emendatio hominum :

cooperetur mihi in bonum etiam diaboli malum; et lavem manus meas in sanguine peccatoris ! Combien encore de millions de justes et de pécheurs sur qui la terrible vengeance que Dieu a tirée du péché d'Adam puni si sévèrement en sa personne et en sa postérité a fait de profondes et salutaires impressions qui ont fait dire à S. Augustin : Cur ergo non permitleret (Deus) tentari hominem illa tentatione probandum , convincendum, puniendum, cum superba concupiscentia propriœ potestatis quod coheeperat pareret, suoque fœtu confunderetur, justoque supplicio a superbiœ atque inobedienliœ malo posteros deterreret , quibus ea conscribenda et annuntianda parabantur ? ( Lib. 11 de Gènes, ad. c. 11 ).

Le même père a recueilli dans le même endroit en peu de mots les principales raisons qui justifient la permission du péché, et font voir qu'elle ne blesse en rien la sainteté, la bonté divine , et qu'elle est conforme en tout à l'ordre ; puisque Dieu qui, en permettant le mal, ne le fait pas, donne aux agents libres les secours nécessaires pour ne le point faire , et que si , malgré ses bienfaits et contre son intention , ils le font en sortant de l'ordre par l'abus de leur liberté, il les y fait rentrer par le sincère repentir de leurs égarements passagers que sa clémence leur pardonne , ou par le juste châtiment de leur malice obstinée, dont il se sert pour exercer la vertu et augmenter le mérite et la récom-

pense des justes. Ainsi la sage Providence de Dieu tourne le mal en bien , de sorte que , dans l'exercice même de sa justice vengeresse dont les rigueurs sont mêlées de faveurs , il fait éclater sans aucune vue intéressée de sa part et par pure générosité son inclination bienfaisante , qui le porte à donner la jouissance béatifique de soi-même aux bons , et à répandre sur les méchants mêmes les dons de sa miséricordieuse bonté. 5e ipsum ad fruendum prœbens bonis, multa munerum suorum largiens , et malis misericorditer ignoscens , juste ulciscens ; itemque misericorditer ulciscens , juste ignoscens : nihil metuens de cujusquam maliîia, nihil indigens de cujusquam justitia, nihil sibi consulens de operibus bonorum, et bonis consulens etiam de pœnis malorum{Lib. 11 de Gènes, ad c. 11).

Fasse le ciel que ces principes lumineux de la doctrine de S. Augustin, que nous avons suivi dans nos éclaircissements sur chacun des trois motifs de la permission du péché , servent à dissiper entièrement les nuages épais que Bayle a tâché de répandre sur cette matière par une foule d'objections captieuses, qui ne montrent pas moins la malignité de son cœur que la subtilité de son esprit ! Nous allons en rapporter et réfuter les plus fortes, ou plutôt les plus éblouissantes, dans chacune desquelles, pour obscurcir la vérité, il a étalé avec autant d'artifice que d'ostentation les faux brillants de l'erreur.

Première difficulté de Bayle ( 1 ). — Comme l'Etre infiniment parfait trouve en lui-même une gloire et une béatitude qui ne peuvent jamais ni diminuer, ni croître, sa bonté seule l'a déterminé à créer cet univers : Vambition d'être loué, aucun motif d'intérêt de conserver ou d'augmenter sa béatitude et sa gloire n'y ont eu part. La bonté de l'Etre infiniment parfait est infinie, et ne serait pas infinie si l'on pouvait concevoir une bonté plus grande que la sienne. Ce caractère d'infinité convient à toutes ses autres perfections , à l'amour de la ver tu, à la haine du vice, etc.; elles doivent être les plus grandes que l'on puisse concevoir. Une bonté infinie ayant dirigé le Créateur dans la production du monde, tous les caractères de science, d'habileté, de puissance et de grandeur qui éclatent dans son ouvrage sont destinés au bonheur des créatures intelligentes. Il n'a voulu faire connaître ses perfections qu'afin que celte espèce de créatures trouvât sa félicité dans la connaissance, dans l'admiration et dans l'amour du souverain Etre. Les bienfaits qu'il communique aux créatures qui sont capables de félicité ne tendent qu'à leur bonheur. Il ne permet donc pas qu'ils servent à les rendre malheureuses ; et si le mauvais usage qu'elles en feraient était capable de les perdre , il leur donnerait des moyens sûrs d'en faire toujours un bon usage : car sans cela ce ne seraient pas de véritables bienfaits , et sa bonté serait plus petite que celle que nous pouvons concevoir dans un autre bienfaiteur. [Je veux dire dans une cause qui joindrait à ses

(1) Réponse aux quest. d'un provincial, t. 3.

SUR L'iNCARNATION.

présents l'adresse sûre de s'en bien servir. ] Réponse. — Quoique Dieu trouve en soimême une gloire et une béatitude qui ne peuvent jamais diminuer ni croître, ce n'est pas toutefois la seule bonté qui l'a déterminé à créer l'univers : c'est lui-même qui s'y est librement déterminé. Or qui dit luimême dit Y Etre infiniment pur fait ; et qui dit Y Etre infiniment parfait ne dit pas l'Etre possédant la seule bonté , mais dit l'Etre possédant la puissance, la sagesse, la justice , la sainteté et toutes les autres perfections qui , ainsi que sa bonté , ont pu fournir des motifs pour l'engager à créer cet univers.

Chacune de ces perfections , qui toutes doivent être les plus grandes que l'on puisse concevoir , est infinie comme sa bonté. Mais leur manifestation n'est point et ne peut jamais être infinie , parce qu'elle est toujours susceptible d'augmentation , ainsi que nous l'avons ci-dessus (Col. 217etsuiv.) démontré. La béatitude et la gloire essentielle de Dieu ne dépendent pas de cette manifestation. S'il n'avait pas créé le monde , en serait -il moins puissant , moins sage, moins bon , moinsheureux, moins Dieu? Non sans doute ; le caractère d'infinité ne conviendrait pas moins à toutes ses perfections quoique nullement manifestées qu'il leur convient à présent qu'elles le sont avec tant d'éclat. Sa b onté, quoiqu'elle n'eût accordé aucun bienfait, n« laisserait pas d'être infinie et la plus grande qu'on puisse concevoir. Elle ne perd donc pas ce caractère d'infinité dans l'ordre présent des choses , quoique les bienfaits :f qu'elle y accorde ne renferment pas tous ceux qu'elle eût pu accorder, en joignant à | ces présents l'adresse sûre de s'en, bien servir. % Ces présents qui d'eux-mêmes ne tendent; qu'au . bonheur de ceux à qui Dieu les fait et qu'il rend heureux lorsqu'ils en font un * bon usage ne cessent pas d'être de véri- . tables bienfaits, quoiqu'il arrive que plusieurs de ceux qui les reçoivent en abusent par leur seule faute et deviennent les artisans de leur propre malheur. Une riche aumône que l'on fait à un pauvre cesse-t-elle d'être un véritable bienfait, parce qu'il en fait un mauvais usage ? une épée qu'on donne à un officier pour défendre sa vie et sa patrie contre ses ennemis cesse-t-elle d'être un véritable bienfait lorsqu'il s'en sert pour se blesser, se tuer lui-même, ou pour faire la guerre à son prince? Le don de cette épée est à la vérité un moindre bienfait que si l'on y joignait l'adresse sûre de s'en bien servir : mais un bienfait, quoique moindre, ne laisse pas d'être un véritable bienfait.

La bonté de Dieu est infinie, ainsi que sa puissance : mais chaque don de sa bonté , ainsi que chaque ouvrage de sa puissance, ne pouvant être infini, est nécessairement limité : il est donc nécessairement plus petit qu'un autre que Dieu pourrait accorder et faire plus grand: mais soit plus petit, soit plus grand il ne diminue ni n'augmente le caractère d'infinité des perfections dont il émane. Dieu n'a voulu faire connaître ses perfections qu'afin que les créatures intel-

ligentes trouvassent leur félicité dans la connaissance, dans l'admiration et dans l'amour du souverain Etre : mais il a voulu aussi que la plupart d'entre elles ne trouvassent cette félicité qu'après l'avoir cherchée et méritée , en usant bien des premiers dons de sa bonté, dans l'exercice de laquelle il a eu droit et raison de préférer les intérêts de sa plus grande gloire accidentelle et de la plus grande béatitude des bons aux intérêts des méchants. Ceux-ci avaient intérêt qu'il joignît à ces dons Yadresse sûre de s'en bien servir : ceux-là avaient intérêt qu'il ne la joignît pas, à cause que celte jonction les aurait privés d'une augmentation de mérite, de satisfaction , d'honneur, de récompense et de félicité. Rien de plus convaincant que les preuves que nous en avons données dan.s nos éclaircissements sur le premier motif de la permission du péché. Nous y avons aussi montré que, comparaison et compensation faites des biens et des maux , Dieu est plus glorifié du côté de la manifestation de sa puissance, de sa sagesse et même de sa bonté dans l'état actuel qu'il ne l'aurait été dans Yétat d'impeccance.

Deuxième difficulté de Rayle. — Un être malfaisant est très-capable de combler de dons magnifiques ses ennemis , lorsqu'il sait qu'ils en feront un usage qui les perdra. Il ne peut donc pas convenir à l'Etre infiniment bon de donner aux créatures un franc arbitre, dont il saurait très-certainement qxi'elles feraient un ; usage qui les rendrait malheureuses. Donc s'il leur donne leur franc arbitre , il y joint l'art de s'en servir toujours à propos, et ne permet point qu'elles négligent la pratique de cet art en nulle rencontre; et s'il n'y avait point de moyen sûr de fixer le bon usage de ce franc arbitre, il leur ôterait plutôt cette faculté que de souffrir qu'elle fût la cause de leur malheur. Cela est d'autant plus manifeste que le franc arbitre est une grâce qu'il leur a donnée de son propre choix , et sans qu'ils la demandassent ; de sorte qu'il serait plus responsable du malheur qu'elle leur apporterait que s'il ne l'avait accordée qu'à l'importunité de leurs prières.

Réponse.— Comment Rayle a-t-il pu, sinon par malice, vouloir s'aveugler soi-même, ou se fermer les yeux pour ne pas voir les différences aussi énormes que manifestes qu'on aperçoit du premier coup-d'œil entre Yétre malfaisant et l'être infiniment bon ? 1° L'être malfaisant , capable de combler de dons magnifiques ses ennemis lorsqu'il sait qu'ils en feront un usage qui les perdra, ne les en comble qu'à dessein de les perdre. 2» Lorsqu'il se résout à les en combler, il est tellement mal disposé, que s'il savait qu'ils en feraient un usage qui les sauverait , il ne les en comblerait pas , il ne leur en ferait même aucun. L'être infiniment bon qui donne aux créatures un franc arbitre dont il sait qu'elles feront un abus qui les rendra malheureuses, ne le leur donne point à dessein de procurer leur malheur ; au contraire il le leur donne à dessein de procurer leur bonheur, si ellesmêmes n'y mettent point d'obstacle, en rejetant ou négligeant les moyens qu'il leur fournit de se rendre heureuses. Lorsqu'il se

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résout à le leur donner, il est disposé à leur faire ce don , soit qu'elles en usent bien pour se sauver , soit qu'elles en abusent pour se perdre. Un prince qui donne une loi très-salutaire à ses sujets prévoit et sait que plusieurs en la transgressant se rendront criminels et malheureux ; mais ne donnant pas cette loi à dessoin de les rendre malheureux, et n'étant pas disposé à ne la pas donner s'il savait qu'ils s'en serviraient pour se rendre heureux, étant au contraire disposé à la donner, soit que tous la fassent servir à leur bonheur, soit que plusieurs la fassent servir à leur malheur, mérite-t- il ce titre odieux à'é- (re malfaisant? Cette loi très-avantageuse en elle-même ne serait-elle pas un bienfait, une grâce, quoiqu'il l'eût donnée de son propre choix , sans qu'ils la lui eussent demandée , et sans qu'il l'eût accordée à l'importunité de leurs prières?

Qu'on ne dise pas que ce prince ne prévoit et ne sait qu'en général et d'une manière vague et indéterminée que plusieurs de ses sujets transgresseront sa loi, et qu'il ne prévoit et ne sait pas comme Dieu que tels et tels en particulier seront les transgresseurs et feront de leur franc arbitre un usage qui les rendra malheureux : car en supposant que ce prince, pardon de prophétie, par révélation, le prévît et le sût comme Dieu, oserait-on dire qu'il serait tenu de ne pas donner cette loi, et qu'il serait responsable du malheur qu'elle apporterait à tels et tels de ses sujets par leur faute et contre son intention? En supposant qu'il a prévu que ses sujets feraient de sa loi un u âge qui les rendrait malheureux, ne doiton pas aussi supposer qu'il a prévu toutes les circonstances qui précéderaient, accompagneraient, suivraient ce mauvais usage? Or une des circonstances qui le précéderaient, ne serait-ce point de la part du législateur l'intention et la volonté de donner cette loi en tant qu'avantageuse en elle-même et tendante de sa nature à rendre heureux ses observateurs? Une des circonstances qui l'accompagneraient, ne serait-ce pas la faute des transgresseurs et leur mépris injurieux tant de l'autorité de leur roi que des moyens qu'il aurait mis en œuvre, exhortations, bienfaits, promesses, menaces , pour les engager à ne pas enfreindre sa loi? Une des circonstances qui le suivraient, ne serait-ce pas une foule de grands avantages que cette faute occasionnerait aux observateurs de sa loi, qui en deviendraient plus affectionnés , plus utiles à son service; en sorte que s'il ne l'avait pas permise, s'il avait voulu absolument, comme il le pouvait, l'empêcher , il eût préjudicié à leurs intérêts et à ceux de sa gloire? Toutes ces circonstances prévues et réunies ensemble n'ont-elles pas de quoi l'engager sagement à donner cette loi , quoiqu'il eût en même temps prévu que tels et tels de ses sujets en feraient , contre son intention qui tendait à leur bonheur, un usage qui les rendrait malheureux?

Troisième difficulté de Bayle. — Permettre le mal qu'on pourrait empêcher, c'est ne se soucier point qu'il se commette ou qu'il

ne se commette pas , ou souhaiter même qu'il se commette. Qui peut empêcher le mal et qui ne l'empêche point le veut : cette notion est évidente.

Réponse. — Il est vrai que qui peut empêcher le mal et qui ne l'empêche point, et qui ne fait pas ce qu'il doit pour l'empêcher, le veut, ou du moins ne se soucie pas qu'il se commette ou qu'il ne se commette pas: mais s'il fait tout ce qu'il doit, quoiqu'il ne fasse pas tout ce qu'il peut pour l'empêcher, et s'il a de bonnes raisons de ne pas user pour cela de tout son pouvoir, il est faux qu'en le permettant il le veuille , ou ne se soucie pas qu'il se commette ou ne se commette pas. Un prince chrétien qui fait un traité avec un prince mahométan, lequel jure sur l'Alcoran d'en accomplir les conditions , permet le mal que renferme ce jurement , et qu'il pourrait absolument empêcher en ne faisant pas ce traité. Mais est-il certain ou évident qu'il doive être censé le vouloir et ne pas se soucier qu'il se commette ou ne se commette pas ? Nullement : c'est au contraire une notion évidente que , quoiqu'il ne soit jamais permis de faire un mal pour qu'il en arrive un bien, l'amour cependant du bien (1) souffre et exige même quelquefois qu'en désapprouvant çt détestant certains maux et désordres, on les permette, on les laisse arriver pour en éviter de plus grands. Bayle (2) lui-même en convient; tout le monde aussi l'avoue, etlouela conduite des rois , des ministres d'état , des généraux d'armée , des chefs de famille, des magistrats et des pasteur mêmes les plus zélés qui en agissent de la sorte sans crainte de blesser leur conscience , parce qu'ils savent que le plus grand ennemi du bien c'est le mieux trop ardent destructeur du mal , et que le plus grand des abus est de vouloir les abolir tout à la fois , au risque d'arracher le bon grain avec l'ivraie,

Mais doit-on dire que ces pasteurs , ces magistrats, ces rois souhaitent, autorisent, approuvent tel abus qu'ils n'empêchent point , et qu'ils pourraient absolument empêcher, s'ils usaient de tout leur pouvoir? Non sans doute, lorsque loin de ne pas se

(1) Non peccal Magislratus, si merelricibus certuni locuin u r bis incolcndum attribuai , quamvis cerlo sciât eo loco ipsas non bene usuras. Potest enini pcruiillcre minus malum , m majora impedianlur. Bellar. de Amiss. Gratiœ, l. 2, c. 18.

(2) C'est un très-grand défaut dans ceux qui gouvernent, de ne se soucier point qu'il y ait ou qu'il n'y ail point de désordre dans leurs étais. Le défaut est encore plus grand, s'ils y veulent et s'ils y souhaitent du désordre. Si par des voies cachées et indirectes, mais infaillibles , ils excitaient une sédition dans leurs étals pour les mettre à deux doigts de leur ruine, afin de se procurer la gloire de faire voir qu'ils ont le courage ei la prudence nécessaires pour sauver un grand royaume prêl à périr, ils seraient très-condamnables. Mais s'ils excitaient cette sédition parce qu'il n'y aurait d'autre moyen que celui-là de prévenir la ruine totale de leurs sujets, et d'affermir sur de nouveaux fondements et pour plusieurs siècles la félicite des peuples , il faudrait plaindre la malheureuse nécessité où ils auraient été réduits, et les louer de l'usage qu'ils en auraient fait. Rép. aux auest. d'un provinc, t. 5.

soticier qu'il se commette, ils le défendent, le désapprouvent et font tout ce qu ils doivent pour l'empêcher, quoiqu'ils ne fassent pas tout ce qu'ils peuvent , ayant de bonnes raisons de ne point user de toute leur puissance : au lieu de blâmer leur conduite , on doit la louer comme sage et prudente dans la permission d'un mal qu'ils laissent arriver, parce que s'ils l'empêchaient , ou il en arriverait un plus grand mal , ou ils n'en tireraient point un bien aussi grand que celui qui résulte de cette permission. Permettre ainsi le mal n'est point le vouloir ou le désirer, et il y a, comme l'observent S. Thomas (1) et S.François de Sales (2), bien de la différence entre la permission et le désir. Dire que Dieu en permettant le pèche le désire, ah , quel horrible blasphème! Loin de le désirer, de l'approuver, de l'autoriser, il le déteste , il le défend , il fait tout ce qu'il doit pour l'empêcher par la grandeur et la multitude de ses bienfaits , par la magnificence de ses promesses et de ses récompenses , par la terreur de ses menaces et de ses châtiments , par l'abondance de ses grâces , qui donnent un vrai pouvoir de ne le pas commettre , et qui vérifient ces textes de la sainte Écriture : Quid debui facerevineœ meœ et non feci (Isai 5, 4) ? Perditio tua , Israël ; tantummodo in me

(1) Licet mala fieri et ma'a non fieri, conlradiclorie opponaniur, lamen velle mala fieri et velle mala non fieri, non opponuniur contradiclorie, cum ulrmuaue sii affirma Uvum. Deus igitur neque vult mala (ieri, ncque vult mala non fieri , sed vult permiiler mala fieri. 1 a. q. 9. a. 9

(2) La permission est une aclion de la volonté qui de soi-même est bréhaigne, stérile, inféconde, et par manière de dire, c'est une action passive qui ne fait lien, ainsi laisse faire : au contraire le désir est une aclion active, féconde, fertile, qui excite, semond et presse. C'est pourquoi , Dieu désirant que nous suivions sa volonté signifiée, il nuus sollicite, exhorte, incite, inspire, aide et secourt ; mais permettant que nous résistions, il ne l'ait autre chose quedesimplencnt nous laisser faire ce que nous voulons, selon notre libre élection, contre son désir et intention. Et toutefois ce désir est un vrai désir : car comment peut-on exprimer plus naïvement le désir que l'on a qu'un ami fasse bonne chère que de préparer, un bon et excellent festin, comme fil ce roi de la parabole évangélique, puis l'inviter, presser, et presque contraindre par prières, exhortations et poursuites devenir, de s'asseoir à table, et de manger ? Certes relui qui a vive force ouvrirait la bouche à un ami, lui fourrerait la viande dans le gosier, et la lui ferait avaler, il ne lui donnerait pas un festin de courtoisie, mais le traiterait en bêle, et comme un chapon qu'on veut engraisser. Cette espèeede bienfait yeutètre offerte par semonces, remontrances et sollicitations, et non violemment cl forcément exercée. C'est pourquoi il se l'ait par manière de désir, et non de vouloir absolu. Or c'en est de même de la volonté signifiée du Dieu : car par icelle Dieu désire d'un vrai désir que nous fassions ce qu'il déclare, et à celte occasion il nous fournil toul ce qui est requis, nous exhortant et pressant de l'employer. En ce genre de laveur on ne peut rien désirer de plus: et comme 1er, rayons du soleil ne laissent pasd'ètre vrais rayons quand ils sont rejelés et repousses par quelque obstacle : aussi la volonté signifiée de Dieu ne laisse d'être vraie volonté de Dieu, encore qu'on lui résiste, bien qu'elle ne lasse pas lanl d'effets comme si on la secondait. Traité de l'Amour de Dieu, 1. 8, c. 3.

SUR L'INCARNATION. 554

auxllium tuum (Osec 13, 9) S'il ne fait pas tout ce qu'il peut pour empêcher le mal, c est qu'il sait, ainsi que nous l'avons fait voir, en tirer un plus grand bien.

Le mal donc est un moyen , objecte-t- i , pour parvenir au bien ; il est un moye : à Dieu pour exécuter ses desseins : Dieu veut donc le mal et aime le péché ; car qui veut et aime la fin veut et aime les moyens. C'est avec peu de justesse , répond un auteur qui rapporte cette objection , qu'on suppose que qui aime la fin aime les moyens. Dans les moyens on n'aime que la fin ; si on y aime autre chose, ils cessent d'être moyens pour devenir fin sons ce respect : mais le moyen en lui-même est toujours indifférent , quelquefois odieux ;je veux ma gue'rison , je l'aime ; mais je n'aime point le régime auquel on me réduit: je suis très-dégoûté des remèdes que je prends, et je hais fort l'amputation de ma jambe que je permets.

N'avons-nous pas droit de répondre avec plus de justesse que ce n'est point le péché . mais la volonté de le permettre qui est â Dieu un moyen pour exécuter, au cas qu'il arrive , son dessein de tirer le bien du mal? Le péché que cette volonté purement passive présuppose possible ou existant , et dont elle n'est nullement cause , mais qu'elle laisse seulement arriver par la seule faute de celui qui le commet, n'est qu'une condition sans laquelle Dieu ne pourrait exécuter ce dessein , puisque s'il n'y avait pas de péché , Dieu n'aurait pas occasion de tirer du mal un plus grand bien. Dieu donc aime, approuve ce plus grand bien occasionné; mais il hait, il déleste le péché qui l'occasionne : de même que s'il arrive que quelqu'un attente à ma vie et que je le lui pardonne , je veux , j'approuve , j'aime ce pardon fort salutaire a mon ame ; mais l'attentat commis sur mon corps m'a servi seulement d'occasion et non de moyen pour faire une bonne œuvre en le pardonnant, et quoique j'estime celte bonne œuvre, je n'aime pas le crime qui l'a occasionnée, je le déteste.

Quatrième difficulté de Bayle. — La permission d'un certain mal n'est excusable que lorsque l'on n'y saurait remédier sans introduire un plus grand mal ; mais elle ne saurait être excusable dans ceux qui ont en main un remède très-efficace contre ce mal , et contre tous les autres maux qui pourraient naître de la suppression de celui ci. L'Etre infiniment puissant et créateur de la matière et des esprits fait tout ce qu'il veut de cette matière et de ces esprits. Il n'y a point de situation et de figure qu'il ne puisse communiquer aux corps. S'il permettait donc un mal physique ou un mal moral , ce ne serait pas à cause que sans cela quelque autre mal physique ou moral encore plus grand serait toût-àfait inévitable. Nulle des raisons du mélange du bien et du mal, fondées sur la limitation des forces des bienfaiteurs, ne lui saurait convenir.

Réponse. — La. permission d'un certain mal ne doit pas être dite excusable (1) , mais elle est

(I) 11 n'y a que les fautes qui soient excusables.

INSTRUCTION PASTORALE

louable , lorsqu'on ne saurait y remédier sans introduire un plus grand mal : elle mérite encore d'êlrc louée , lorsqu'il en résulte un plus grand bien que celui qui arriverait si l'on ne permettait point ce mal, et lorsque les inconvénients de ce mal sont compensés et même surpassés par les avantages de ce plus grand bien. Les exemples allégués ci-dessus en sont la preuve, et les suivants en seront la confirmation.

On loue Salomon d'avoir pris un sage expédient pour discerner la vraie d'avec la fausse mère d'un enfant, quoique en le prenant , il prévit que la fausse mère consentirait à la mort cruelle de cet enfant : consentement criminel qu'il aurait pu empêcher en le? faisant tirer au sort (1) ; mais il le permit en vue du plus grand bien qui résulta de cette permission en faveur de la véritable mère , et en considération de sa propre gloire , à qui ce judicieux discernement (2) donna beaucoup de relief et d'éclat.

On loue un roi qui porte , sous peine de mort , uue loi utile en elle-même , mais dont il prévoit qu'il y aura des transgresseurs pour qui elle sera une occasion de pécher et de périr. Il pourrait ne point permettre, mais empêcher leur péché et leur perte, en ne portant pas la loi qu'on suppose seulement très-utile et non nécessaire. Il a toutefois raison dé la porter en vue du plus grand bien qui en résultera , tant pour sa propre gloire que pour l'avantage de ses bons sujets, et qui doit l'emporter sur le mal des méchants , auquel prévaut ce plus grand bien. Permettre ainsi le mal , ce n'est pas malignité envers personne, c'est bonté envers les bons, c'est équité envers les méchants , c'est sagesse , c'est habileté dans l'art de gouverner.

On loue un époux qui fait des aumônes abondantes , quoiqu'il prévoie bien et qu'il sache à n'en pouvoir douter que son épouse, qu'il connaît être très-avare, péchera en murmurant contre ses largesses. Il pourrait ne point permettre, mais empêcher ces murmures criminels, en ne faisant pas ces aumônes, dont plusieurs ne sont pas pour lui de précepte , mais de subrogation à l'égard de certains pauvres dont la misère n'est ni extrême ni grande. Il est cependant louable en vue du plus grand bien qui en résulte , et qui surpasse le mal provenant des murmures de son épouse, qui s'en scandalise, Scandalo, comme disent les théologiens , accepto , non dato.

On loue un pasteur zélé qui , quoique il prévoie que plusieurs de ses ouailles se scan-

La permission du mal dans le cas en queslion n'est pas une faute.

(1) Contradiclionesdirimiisors. Prov. 18, 18.

(2) Salomon jugea que la marque la plus certaine qui distingue une vraie mère est l'affection, la compassion, la tendresse envers son fils, et que pour connaître laquelle de ces deux femmes était la vraie mère de l'enfant vivant, il ne fallait que mettre celle tendresse maternelle à quelque épreuve. Celle qu'il inventa est des plus singulières ; c'est ce qui fit ulus admirer sa haute cl profonde sagesse.

daliseront de ses pieuses instructions , et, loin d'en profiter, en prendront occasion de murmurer et de s'obstiner dans le mal , ne laisse pas d'instruire et de prêcher plus souvent même qu'il n'y est obligé , en vue du profit qu'il espère qu'en tirera la meilleure portion de son troupeau, et dont il préfère les salutaires effets aux inconvénients du scandale ( 1 ) pharisaïque qu'occasionnent ses fréquentes prédications , et qu'il pourrait toutefois empêcher , du moins en partie , en prêchant moins souvent.

On loue un artisan qui fait des épées, des fusils et d'autres armes, quoique il prévoie que plusieurs à qui il les vendra en abuseront pour commettre des crimes : mais il prévoit en même temps que ce sera par leur faute et que d'autres en feront bon usage pour leur défense et celle de leur patrie. Si cet artisan , ce pasteur, cet époux , ce roi ne doivent pas être blâmés , mais sont louables de ce qu'ils permettent ou laissent arriver certains abus ou désordres qu'ils pourraient absolument empêcher, mais dont ils espèrent qu'il résultera un plus grand bien , quoiqu'ils n'en soient pas certains et qu'ils n'aient pas en main des moyens infaillibles de s'en assurer ; à combien plus forte raison est louable la conduite de Dieu, qui en permettant le péché a toute la science et puissance nécessaires pour être assuré qu'il en proviendra un plus grand bien que s'il ne l'avait pas permis , et qui a d'ailleurs pour le permettre d'autres motifs que n'ont pas d'ordinaire les hommes , obligés très-souvent par la raison de leur propre intérêt de l'empêcher ! Raison qui n'a point lieu par rapport à Dieu ; Qu'est-ce que l'homme, et en quoi peut-il être utile à Dieu ? quel bien ou quel

(1) On peut voir Ponlas.au mol Scandale, elle continuateur de M. Tournely, dans son Traité de la charité. L'un et l'autre proposent plusieurs cas où il est permis de faire des bonnes actions ( quoique non nécessaires, ni de précepte, mais seulement de conseil et de surérogation ) donl l'on prévoit que des personnes mal disposées prendront occasion de pécher, mais dont l'omission serait préjudiciable à celui qui les fait ou à un tiers. Ainsi en usaient les anciens patriarches en faisant des conventions avec des rois idolâtres, qui les ratifiaient en jurant par leurs faux dieux. Ainsi en usa S. Louis dans ses traités avec des princes musulmans , donl il prévoyait le péché inséparable de l'invocation du nom de leur faux prophète.

On peut encore ajouter aux cas ci-dessus mentionnés le suivant, en confirmation de celte vérité : Qu'on n'est pas tenu de faire lout ce qu'on peut pour empêcher quelqu'un de pécher, lorsqu'en le faisant on préjudicierail à ses propres intérêts ou à ceux d'un tiers. Une fille est en danger de perdre son honneur et son innocence, parce que sa mère, pauvre et semblable à celle dont il est parlé dans là vie de S. Nicolas, veut la prostituer faute d'argent pour payer sa dot. Son pasteur voulant imiier la chanté héroïque de ce saint évêque, mais n'ayant pas la somme nécessaire pour celte dot, l'emprunte à un usurier ; il aurait pu empêcher le péché de celui-ci en ne la lui empruntant pas : mais il ne le devait point, parce que le défaut de cet emprunt eût éié nuisible cl à lui-même , en le privant du mérite d'une excellente œuvre de charité, et à cette fille, en lui laissant perdre son honneur et son ame.

SUR L'INCARNATION

mal peut-il lui faire ( Eccl. 18,7)?

Dieu, il est vrai , fait de la matière et des esprits tout ce qu'il veut ; et s'il permet un mal physique ou moral ce n'est pas que sans cela quelque autre mal plus grand serait inévitable. Nous avouons donc que nulle desraisons dutnélange du bien et du mal , fondée sur la limitation des forces des bienfaiteurs pour les choses qui sont possibles et non contradictoires , ne saurait lui convenir : mais nous nions , selon un principe cité par Bayle ( Diction, mist., t. h , p. 3000 ) , et nous avons raison de nier que Dieu , quoique tout-puissant, puisse par son bon plaisir changer la nature immuable des choses , faire qu'un corps soit esprit , ou qu'un esprit soit corps, que ce qui est ne soit pas , qu'un cercle ne soit pas rond, que deux et deux ne soient point quatre , que luimême se trompe et n'existe point ; en un mot, faire chose contradictoire et dès lors non possible. Nous nions aussi que procurer sans permission d'aucun mal moral le plus grand bien qui résulte de cette permission soit chose possible, parce que c'est supposer que ce plus grand bien résulte et ne résulte pas tout à la fois de cette permission. Nous avons prouvé qu'il en résulte ; nous avons montré que la plus grande gloire de Dieu et le plus grand avantage des bons se trouvent inséparablement liés avec la permission du péché. Sur quoi avons-nous établi cette inséparabilité ? Sur l'essence des choses indépendantes de la libre volonté de Dieu , sur l'essence du mérite nécessairement plus grand par le bon usage des secours généraux que par celui des secours spéciaux ; sur l'essence du franc arbitre et de la collection d'un nombre presque infini d'agents libres à qui il est accordé, et dont chacun pouvait en bien user, quoique il fût moralement impossible que tous, aidés seulement de secours ordinaires et généraux qui n'eussent pas gêné leur liberté , en usassent bien pendant un temps considérable.

Cette impossibilité ( 1 ) qui provient de ce qu'il est difficile que plusieurs êtres libres usent tous bien de leur franc arbitre, et qui augmente à proportion de leur nombre , aurait été physique et absolue s'il eût été infini : mais comme celui des anges et des hommes ne l'est point, nous la disons seulement morale , semblable à celle des péchés véniels qui ne peuvent être longtemps tous évités; à celle des jets d'une très-grande multitude de dés , qui ne peuvent tous rendre le même nombre trois , quoique chacun le puisse ; à celle des scandales : il est nécessaire qu'il en arrive, n'étant point possible que parmi tant de millions de personnes exposées à la tentation d'en donner toutes la surmontent , quoique chacune puisse la surmonter, et quoique ce soit un grand mal et un grand malheur pour quiconque, en y succombant, est cause que le scandale arrive. Jmpossibile est ut non veniant scandala

(1) Impossibile est quod vix possibile est utpole niiriiam habens difficullatem. S. Anton. , i p., t. 3, c. 10.

De Puesst. I.

autem illi per quem veniunt ! mais ce mal et ce malheur de l'homme pécheur et scandaleux tourne en bien et en bonheur pour le juste , que son mauvais exemple n'entraîne point , et qui par là acquiert plus de mérite, et procure à Dieu plus de gloire que si le scandale n'était point arrivé.

Cinquième difficulté de Bayle.— C'est un moyen aussi sûr d'ôter la vie à un homme de lui donner un cordon de soie dont on sait certainement qu'il se servira librement pour s'étrangler que de le poignarder par soi-même ou par quelque tiers. On ne veut pas moins sa mort quand on se sert de la première manière que quand on emploie l'une des deux autres : il semble même qu'on la veut avec un dessein plus malin, puisque on tend à lui laisser toute la peine et toute la faute de sa perte.

Réponse. — Donner à un homme un cordon de soie dont on sait qu'il se servira librement pour s'étrangler c'est vouloiv sa mort , V lorsqu'on le lui donne à dessein qu'ii s'en serve pour s'ôterla vie; 2° lorsqu'on est tellement mal disposé à son égard que , si on savait qu'il s'en servirait avantageusement , on ne le lui donnerait pas; 3° lorsqu'on ne fait pas ce qu'on doit pour l'empêcher d'en faire un usage si funeste ; k° lorsqu'on est tenu de faire tout ce qu'on peut pour l'en empêcher, et que n'ayant pas de motifs légitimes de permettre qu'il s'en serve pour se suffoquer , on n'use pas de tout son pouvoir pour l'en empêcher ; mais lorsque ces quatre conditions ou circonstances manquent, et qu'il s'en trouve de toutes contraires, ce n'est pas vouloir la mort d'un homme à qui on donne un cordon de soie dont on sait qu'il se servira librement pour s'étrangler : éclaircissons ceci par l'hypothèse suivante..

Pierre, ami de Jean, le prie de donner un cordon de soie à Judas. Jean pour faire plaisir à son ami se résout à le donner. Avant qu'il exécute sa résolution , Dieu lui révèle que s'il le donne Judas s'en servira pour s'étrangler , et lui défend de faire connaître à Pierre cette révélation : il le laisse libre de donner ou de ne pas donner ce cordon ; mais il lui commande qu'en cas qu'il le donne , loin de désirer ou d'approuver l'abus que Judas en fera , il mette en œuvre tout ce que la charité exige pour l'en détourner. Il lui révèle aussi que malgré l'emploi de ces moyens , Judas endurcira son cœur , et que, victime de son désespoir, il s'ôtera la vie avec ce cordon ; que cependant il vaudra mieux pour lui ou que ce sera pour lui un moindre mal de commettre ce suicide , à cause que si lui Jean ne donne pas ce cordon, et qu'en ne le donnant pas , il réussisse à empêcher Judas de se détruire soi-même , il en arrivera un plus grand mal et un obstacle à un grand bien ; parce que Judas restant au monde , y commettra des forfaits plus atroces que le suicide , et qu'il causera par ses mauvais exemples la perte de beaucoup d'ames , qui sans cela se seraient sauvées; au lieu que sa mort tragique ferait de salutaires impressions sur plusieurs personnes , et contribuerait à leur conversion et à leur

{Douze.)

INSTRUCTION PASTORALE

salul. Après ces révélations , Jean donne à Judas ce cordon dont il sait que, malgré tous ses efforts charitables pour le détourner du suicide , ce malheureux fera usage pour s'étrangler. Doit-on dire qu'il veuille sa mort et quHl en soit cause physique ou morale ? Non sans doute ; car 1° loin de l'y exciter ou de désirer ou d'approuver son crime , il fait tout ce qu'il doit afin de l'empêcher. 2° Loin de lui faire ce don à dessein que Judas s'en serve pour s'étrangler , il est tellement bien disposé à son égard qu'il le lui aurait fait , quand même il aurait su que Judas s'en serait avantageusement servi : le motif qui l'a engagé à se résoudre à donner ce cordon est le désir de faire plaisir à son ami, qui l'en a prié ; or ce même motif aurait subsisté et eût produit son effet quand même Jean aurait su certainement que Judas eût employé ce cordon à une fin louable. La connaissance donc qu'il a reçue de Dieu après sa résolution, prise et fondée sur ce motif, ne doit pas être censée avoir influé sur ce don qu'il aurait également fait quand même il n'eût eu aucune révélation. 3° Il est supposé faire tout ce qu'il doit et tout ce que la charité exige pour détourner Judas de son suicide. Enfin il a des raisons légitimes de ne pas faire tout ce qu'il peut pour l'en empêcher, raisons appuyées sur un plus grand mal qui résulterait , et sur un grand bien qui n'aurait pas lieu s'il usait de tout son pouvoir, et qui serait plus grand en son genre que ne serait la conservation de la vie de Judas dans le sien , puisque cette conservation d'une vie temporelle n'est point comparable au salut éternel de plusieurs âmes. Or nous avons prouvé que de telles raisons sont légitimes et suffisantes pour qu'on soit louable de permettre le péché , en ne faisant pas tout ce qu'on peut afin de l'empêcher.

Venons maintenant à l'application , et passons de la fiction à la réalité. Ce cordon de soie représente le franc arbitre donné à Judas, qui s'en sert librement pour se perdre. Dieu le sait ; mais cette science n'influe pas sur le don du franc arbitre. Dieu le lui aurait accordé quand même il aurait su ou prévu le contraire (et il ne dépendait que de Judas de faire en sorte que Dieu eût cette prévoyance, puisqu'il a agi librement, et que s'il s'était décidé à bien user de sa liberté Dieu eût prévu ce bon usage ). Pourquoi Dieu lui avait-il accordé ce franc arbitre ? C'était pour exécuter son dessein de le récompenser ou de le punir suivant qu'il en aurait bien ou mal usé. Or si Judas en avait bien usé, et si par là il avait fait en sorte que Dieu eût prévu ce bon usage , le dessein de Dieu , qui en ce cas l'aurait récompensé , eût été autant exécuté qu'il l'est dans l'hypothèse présente , en laquelle il le punit à cause de l'abus qu'il en a fait. Nous disons que ce dessein aurait été exécuté également, parce que le dessein de Dieu était , non pas précisément que cette récompense eût lieu ; non pas aussi que cette punition eût lieu et arrivât , mais seulement que l'une ou l'autre arrivât et eût lieu en conséquence du libre choix

qu'aurait fait Judas entre le bien et le mal , et par lequel il eût mérité l'une ou l'autre. Dieu donc n'a pas donné à Judas la liberté dans la vue qu'il en abusât et dans la disposition de ne la lui pas donner , s'il avait su que ce traître en ferait un usage tout contraire à celui qu'il en a fait. D'une autre part Dieu , loin de désirer ou d'approuver ce mauvais usage, a fait, par des secours plus que suffisants, tout ce qu'il devait faire pour empêcher Judas d'en abuser. Il n'a pas fait à la vérité tout ce qu'il pouvait ; mais il n'y était pas tenu , et les motifs que nous avons ci-dessus exposés de la permission du péché justifient sa conduite et disculpent pleinement sa providence. Judas ne doit donc imputer qu'a soi-même toute la peine et toute la faute de sa perte , qu'il ne tenait qu'à lui d'éviter en n'abusant pas de sa liberté.

C'est de Bayle lui-même que nous tirons le fond de cette réponse , semblable à celle qu'il met dans la bouche d'un philosophe nommé Mélissus , pour réfuter l'objection suivante des manichéens. Si Vhomme est l'ouvrage d'un seul principe souverainement bon , souverainement saint, souverainement puissant, peut-il être exposé aux maladies, au froid, au chaud, à la faim, à la soif, à la douleur , au chagrin? Peut-il avoir tant de mauvaises inclinations? Peut-il commettre tant de crimes? La souveraine sainteté peut-elle produire une créature malheureuse ? La souveraine puissance, jointe à une bonté inpZnie, ne comblera-t-elle pas de biens son ouvrage , et n'éloignera— t-elle point tout ce gui pourrait l'offenser ou chagriner ? Si Mélissus , dit Bayle , considte les notions de l'ordre, il répondra que l'homme n'était point méchant lorsque Dieu le fit. Il dira que l'homme reçut de Dieu un état heureux ; mais que n'ayant point suivi les lumières de la conscience gui , selon l'intention de son auteur , le devaient conduire par le chemin de la vertu , il est devenu méchant , et qu'il a mérité que Dieu , souverainement juste autant que souverainement bon, lui fit sentir les effets de sa colère. Ce n'est donc point Dieu qui est la cause du mal moral; mais il est la cause du mal physique , c'est-à-dire de la punition du mal moral .-punition qui, bien loin d'être incompatible avec le principe souverainement bon , émane nécessairement de l'un de ses attributs , je veux dire de sa justice , qui ne lui est pas moins essentielle que sa bonté. Cette réponse, la plus raisonnable que Mélissus puisse faire , est au fond belle et solide. Cet aveu bien remarquable de Bayle , à qui la seule force de la vérité a pu l'arracher, ne montre-t-il pas qu'en ajoutant que la réponse de Mélissus peut être combattue par des raisons qui ont quelque chose de plus spécieux, et en leur opposant ces raisons avec les couleurs les plus éblouissantes , il a moins consulté le bon sens que le désir de faire briller son esprit , en embarrassant celui des autres par des subtilités plus propres à offusquer leur entendement qu'à l'éclairer?

Sixième difficulté de Bavle. — La manière dont le mal s'est introduit sous l' empire

SUR L'INCARNATION

zw

d'un souverain Etre infiniment bon, infiniment saint, infiniment puissant, est non seulement inexplicable , mais même incompréhensible; et tout ce que l'on oppose aux raisons pourquoi cet Etre a permis le mal est plus conforme aux lumières naturelles et aux idées de l'ordre quenele sont cesraisons mêmes (Art. des Pauliciens).

Réponse. — C'est Bayle qui nous la fournit, en se contredisant soi-même. Les idées , dit-il (Art. des Manich.) , les plus sûres et les plus claires de l'ordre nous apprennent qu'un être qui existe par lui-même, qui est nécessaire , qui est éternel , doit être unique , infini , tout-puissant , et doué de toutes sortes de perfections. Ainsi en consultant ces idées , on ne trouve rien de plus absurde que l'hypothèse des deux principes. Ainsi, selon Bayle, les idées les plus claires de l'ordre nous apprennent qu'il n'y a qu'un seul principe doué de toutes sortes de perfections; et selon le même Bayle, ce qu'on dit en faveur des deux principes est plus conforme aux lumières naturelles et aux idées de l'ordre. Ainsi se vérifient ces paroles de l'Ecriture , Mentita est iniquitas sibi (Ps. 26, 11). Ainsi vériflonsnous ce que nous avons dit au commencement de cette Instruction, que nous combattrions Bayle par Bayle lui-même, et que nous le percerions de ses propres traits.

Septième difficulté de Bayle. — La faculté de faire le mal est un vice ; tout ce qui peut produire le mal est mauvais. Si l'homme était l'ouvrage d'un principe infiniment bon et saint , il aurait été créé non seulement sans aucun mal , mais aussi sans aucune inclination au mal, puisque cette inclination est un défaut qui ne peut avoir pour cause un telprincipe.

Réponse. — Tout vice, toute action, ou habitude mauvaise étant un mal moral qu'on produit librement, et qu'on a tort de produire, renferme un abus de la liberté, suppose une faute , mérite une peine. La faculté de faire ou de produire ce mal n'est donc pas un vice et n'est pas mauvaise , puisqu'elle ne renferme pas d'abus de la liberté, ne suppose pas de faute, ne mérite pas de peine. Elle n'est qu'une simple imperfection attachée à la nature de toute liberté créée, et par cela même essentiellement bornée et radicalement défectible et imparfaite. Mais être imparfait n'est pas être mauvais, pouvoir pécher n'est point pécher, pouvoir produire le mal n'est point le produire, de même que pouvoir donner ou ôter la vie n'est point la donner ou l'ôter. Le mal donc peut naître d'une cause qui n'est pas actuellement mauvaise, parce qu'actuellement elle ne le produit pas , mais qui peut devenir mauvaise , parce qu'elle peut le produire en abusant de son libre arbitre; et pourquoi peut-elle en abuser? c'est que tirée du néant, l'ignorance, la faiblesse, la fragilité, l'instabilité sont des apanages de sa nature. Ces qualités étant des défauts et des privations qui n'ont rien de positif en elles-mêmes , Dieu n'en est ni n'en peut être le créateur.

Le premier homme a été créé de Dieu sans aucune inclination au mal et avec une forte inclination au bien , vers lequel toutefois il n'avait pas un penchant invincible; il pouvait s'en détourner et s'égarer, soit en jugeant mal par orgueil ou par impatience (1), par précipitation ou par inconsidération et négligence ; soit en se portant et se déterminant soi-même à préférer un bien apparent à un bien réel qui , si c'était un bien borné , n'avait pas de quoi remplir les désirs immenses de son cœur, ou si c'était un bien infini , ne lui était pas connu assez clairement pour nécessiter sa volonté à l'aimer.

Huitième difficulté de Bayle. — Dieu a prévu éternellement tout ce qui arriverait. H offre des grâces à des gens qu'il sait ne les devoir pas accepter, et se devoir rendre par ce refus plus criminels qu'ils ne léseraient, s'il ne les leur avait pas offertes : il leur déclare qu'il souhaite ardemment qu'ils les acceptent, et il ne leur donne point les grâces qu'il sait qu'ils accepteraient.

Les médecins qui , parmi beaucoup de remèdes capables de guérir un malade , et dont il y en a plusieurs qu'ils seraient fort assurés qu'il prendrait avec plaisir , choisiraient précisément celui qu'ils sauraient qu'il refuserait de prendre, auraient beau l'exhorter et le prier de ne le refuser pas; on aurait néanmoins un juste sujet de croire qu'ils n'auraient aucune envie de le guérir : car s'ils souhaitaient de le faire , ils lui choisiraient l'une de ces bonnes médecines qu'ils sauraient qu'il voudrait bien avaler. Que si d'ailleurs ils savaient que le refus du remède qu'ils lui offriraient augmenterait sa maladie jusqu'à la rendre mortelle, on ne pourrait s'empêcher de dire qu'avec toutes leurs exhortations ils ne laisseraient pas de souhaiter la mort du malade.

Réponse. — Entrerons-nous ici dans la vaste et difficile carrière des questions de la prescience divine et de la prédestination gratuite? Carrière entrecoupée de mille routes obscures et compliquées qui forment une espèce de labyrinthe , où il p»t aussi facile que dangereux de s'égarer, et d'où l'on a bien de la peine à sortir. Nous espérons toutefois en indiquer avec le secours du Ciel, une heureuse issue, en donnant des instructions particulières sur l'accord de la foi et de la raison dans les mystères de la Grâce. Nous nous bornons pour le présent à indiquer sur la prescience un texte (2) de

(1) Par orgueil, parce que l'orgueil nous fail présumer que nous connaissons aisément les choses les plus difficiles, el presque sans examen. Ainsi nous jugeons trop vile, et nous nous attachons à noire sens, sans vouloir jamais revenir, de peur d'être forcés à reconnaître que nous nous sommes trompés... Par impatience, lorsque étant las de considérer, nous jugeons avant que d'avoir loutvu... La paresse, toujours impatiente quand il faut peiner tant soit peu , fait qu'on aime mieux croire que d'examiner, parce que le premier est bientôt fait, et que le second demande une recherche plus longue el plus pénible. M. Bossuet, 1. 10, p. 534 et 535.

(2) Ex modis quibus SS. Patres conciliant infallibilitatem divinse praescientiœ cum libertate. ac infi.

INSTRUCTION PASTORALE

M. Tournely, et à répondre que la prévoyance du péché n'a pas dû empêcher Dieu de le permettre. En effet par cette prévoyance on peut entendre , lu celle du péché en général ; 2° celle de tel ou tel péché en particulier. Serait-ce la première qui aurait dû empêcher Dieu de le permettre? non : car en supposant que Dieu avait prévu que, créant un nombre innombrable d'agents libres, aidés seulement de secouns généraux, il serait impossible qu'il n'arrivât que quelqu'un d'eux ne péchât, nous avons ci-dessus démontré qu'il n'était pas tenu de les empêcher tous par des secours spéciaux de pécher, et que pour sa plus grande gloire et le plus grand bien des bons, il pouvait permettre le mal des méchants. Serait-ce la seconde? non encore; car l'on a droit de supposer que Dieu, en donnant tels ou tels secours généraux à un agent libre qui en abuse , était disposé à les lui donner, quand même il n'eût pas prévu que cet agent en abuserait et pécherait. Ce que nous avons dit dans nos réponses précédentes éclaircit suffisamment cette vérité.

AGn de la mettre dans un plus grand jour, servons-nous d'un trait d'histoire tiré du premier livre des Machabées (Cap. 13, v. 17 et seq.). On y lit (1) que Simon, frère de Jo-

delium aut hœreticorum arguments respondent, unus est : Quia prœscientia divina non est causa efl'ectus liberi, sed polius efl'ectus liber, est causa praescientiœ; adeoque in polestale hominis est facere ut Deus hoc aut illud praesci veril . Aller est : Quia Dei prascien lia mère spéculative se habet, neque inagis ad operanduin nosastringit, quarn prœscientia bominis, qui pnesciret quid aller opéra lurus esset; aut visio hominis, qui videt alterum operantem ; aut memoria eoruin quœ prœterita sunt, quse non eflicit ut necessario illa evenerint. Ista profeclo nullam important necessitatem. Tertius est : Quia licetid quod a Deo pracscitur esse futurum, non possit non esse fuiiii uni ex supposilione praescientiae , id tamen non oritur ex necessitate antécédente quse facit operari , sed ex necessitate conséquente s'en consequeiiliue , qliac ex ipsomet libère opérante et ipsa operalione nascilur; quae cum non possit simul esse et non esse , consequenter non potest quin sit fulura, ex supposilione quod futura sit : non praescitur au tcm à Deo esse fulura , nisi ex hypoihesî quod sit fulura. Veruni, quia pendet a libertate operaniis quod sit fulura vel non futura, pendet etiam ab illa objicere Dei praescientiae veluti speculo , aut oculo intuenti omnia, silne iutura vel non fulura : idcirco enhn Deus praesciv'u esse futuram , quia futura est. Tract, de Allrib. div. t. 2, p. 787.

(1) On lit dans le même livre qu'Alexandre-le- Grand, aux approches de la mort, partagea son empire aux grands de sa cour qui avaient été nourris avec lui \ dès leur jeunesse (M uchab. 1, 7), et qui l'avaient ac- ; compagne dans ses conquêtes. Il voulut par-là leur témoigner son amitié, et récompenser leurs services: motifs qui eussent f;iit sur son esprit et sur son cœur une égale impression , quand même il n'aurait pas prévu cequi arriva que non contents de ce qu'il leur assignait, ils se feraient la guerre les uns aux autres pour agrandir leurs étals. Il le prévoyait en effet , suivant le récit dos historiens, qui lui niellent dans la bouche ces paroles : « Je sais, je prédis, et je vois, pour ainsi dire, de mes yeux combien de sang on répandra pour celle cause, et par combien de morts et de carnages on expiera mes mânes. > Mais celle pré-

nathas , détenu dans les fers par le général ïryphon , qui pour sa rançon lui avait demandé cent talents, prévoyait bien que ce général, infldèle à sa promesse après avoir reçu cette somme, ne mettrait point Jonathas en liberté. Il ne laissa pas néanmoins de la lui envoyer; par quel motif? Par la crainte que s'il ne Vavait pas envoyée , il ne se fût attiré une grande haine de la part du peuple d'Israël , qui eût dit : Jonathas a péri à cause qu'on n'a point envoyé cet argent (Jbid) : motif qui aurait eu lieu quand même Simon n'eût pas prévu ce qui arriva, savoir que Jonathas, malgré l'envoi de sa rançon, ne recouvra point sa liberté, et perdit la vie. Simon donc , en vertu de ce motif, était disposé à envoyer cette somme ; soit qu'il eût prévu qu'elle produirait l'effet pour lequel il la donnait, soit qu'il eût prévu le contraire , et il l'aurait également envoyée dans l'une et l'autre hypothèse de prévision ou de non prévision du procédé de Tryphon, parce que dans l'une et dans l'autre, il aurait eu la même raison de tenir la même conduite pour ne se pas rendre odieux à sa nation. De même dans le cas que Dieu n'eût pas prévu le péché de Judas, il eût eu le même motif de lui donner les mêmes grâces que dans celui où il l'a prévu ; parce que dans l'un et dans l'autre cas ce motif eût été d'exercer ou sa libéralité rémunérative de la vertu, ou sa justice vengeresse du crime. Ces deux perfections (toutes deux infinies) sont égales en Dieu. Dieu les aime également. La manifestation de l'une ou de l'autre lui fournit un motif égal , et le rend également disposé à donner les mêmes secours , soit qu'il en prévoie le bon usage, soit qu'il en prévoie l'abus.

Ce que nous venons de dire deviendra encore plus clair et plus plausible , si l'on embrasse l'opinion de S. Thomas (1) sur le motif qui a engagé Dieu à donner aux différents anges différentes grâces. Ce saint docteur enseigne , d'après le Maître des sentences , que Dieu en déterminant la mesure plus ou moins grande des dons de la grâce, soit habituelle , soit actuelle accordés aux anges , s'est réglé sur le plus ou le moins de degrés de perfections essentielles et naturelles qui conviennent et appartiennent à chacun d'eux; qu'entre eux tous il y a une différence non seulement numérique, mais encore spécifl'-

voyanec élant tout-à-fait élrangère au motif qui l'engageait à leur partager son empire, n'empêchait pas qu'il ne fût également disposé à faire ce pariage , quand même il n'eût rien prévu, ou qu'il eût prévu le contraire. H est facile de faire l'application de cet exemple à la prévision divine, qui n'influe nullement sur le motif de la concession des grâces de. Dieu, également disposé à les accorder, quand même il n'en aurait pas prévu l'abus, et qu'au contraire il aurait prévu que ceux qui en abusent, en eussent fait, ainsi qu'ils le peuvent, un bon usage.

(I ) Magisler dicil 3. dist. secundi Senlent.libri.Quod Angeli qui nalura magis subtiles et sapientia amplius perspicaces creati sunt , hi etiam majoribus graftia; muneribus prœdili sunt... Dicendum quod ralionabile est quod secundum gradum naluralium Angelis dala sinl doua graliarum. I p., r/. 62, a, 6.

SUR L'INCARNATION

que ; de sorte qu'il n'y en a aucun qui soit de la même espèce que l'autre , mais qu'il y a parmi eux autant d'espèces différentes qu'il y a d'individus. Par quel motif donc de convenance Dieu, selon S. Thomas, a-t-il donné à tel individu , par exemple , à Lucifer telles et telles grâces différentes de celles qu'il a données à un autre individu, à S. Michel? C'est que les premières étaient analogues et proportionnées à la perfection spécifique de Lucifer , essentiellement différente de celle de S. Michel et indépendante du bon plaisir divin. Or il est clair qu'en vertu et en conformité de ce motif, Dieu était également dispbsé à leur donner les mêmes grâces , soit qu'il en prévît le bon usage , soit qu'il en prévît l'abus , puisque dans l'un et dans l'autre cas ces mêmes grâces conservaient la même analogie, la même proportion avec toutes les propriétés essentielles de l'un et de l'autre. Si les propriétés spécifiques de S. Michel avaient quarante degrés de perfection naturelle et celles de Lucifer cinquante , les secours surnaturels donnés au premier avaient quarante degrés de force , et ceux accordés au second cinquante.

Il est à remarquer que ce que dit S. Thomas des substances angéliques peut s'appliquer aux âmes humaines qui , suivant le principe de ce saint docteur (1) , diffèrent toutes les unes des autres , non seulement numériquement, mais encore spécifiquement, en sorte que chacune d'elles forme une espèce à part. Qui sait si Dieu en déterminant la mesure des premières grâces destinées à des âmes humaines , par exemple , à celles d'Adam et d'Eve, n'a pas suivi la même règle dont il s'est servi à l'égard des intelligences angéliques? Qui sait encore si par rapport aux grâces suivantes Dieu n'en a pas réglé du moins en partie la mesure, soit pour la quantité, soit pour la qualité, sur le plus ou moins de bon ou de mauvais usage fait des premières?

Quoi qu'il en soit, il est certain que la prévoyance divine de la chute de nos premiers parents, placés en telles circonstances, n'en a pas été la cause et n'a pas dû empêcher davantage Dieu de les y placer que s'il n'avait pas prévu qu'ils y succomberaient à la tentation. En effet leur chute supposée prévue avec toutes les circonstances qui l'ont précédée, accompagnée, suivie, n'a-t-ellc pas pu faire sur le cœur de Dieu la même impression pour l'engager à choisir l'ordre présent des choses qu'aurait faite sur lui leur même chute , si elle était arrivée sans qu'il l'eût aucunement prévue ? Dans cette dernière hypothèse leur chute connue comme arrivée aurait été propre à exciter en lui des sentiments d'aversion de leur malice et de compassion de leur malheur, réparable par l'incarnation du Verbe avec surcroît de gloire pour la majesté divine, d'honneur pour la nature humaine, de mérite et de béatitude

. (l)Ce principe est celui-ci :Cum omnes spirituales subslanliae ex materia et forma composite non suit , ejusdein non sunt speciei. 1 p., q. 5, a. 4.

pour les justes et les saints. Or la même chute supposée prévue avec toutes les mêmes circonstances n'a-t-elle pas pu produire en Dieu les mêmes sentiments , puisque , soit prévue, soit non prévue, elle conserve toujours la même nature , la même propriété , soit de malice, soit de malheur, et que celte prévoyance , ainsi que cette connaissance , est par rapport à cette chute quelque chose d'intrinsèque et d'étranger , puisqu'elle no change rien, n'ajoute rien, ne diminue rien de la nature du péché qui est toujours la même, soit qu'il ait été prévu, soit qu'il ne l'ait pas été : étant certain (1) et démontré que toute connaissance suppose son objet déjà constitué tel qu'il est : car il n'est point tel, parce qu'il est connu ou prévu tel ; mais il est prévu ou connu tel , parce qu'il est vraiment tel. Or un objet qui est le même dans l'hypothèse où il est prévu que dans celle où il est supposé non prévu , n'est-il pas capable de faire les mêmes impressions dans l'une et dans l'autre? En admettant donc en Dieu la prévoyance du péché de nos premiers parents , il faut admettre qu'elle a pu faire les mêmes impressions qu'aurait faites la connaissance actuelle de ce péché commis sans que Dieu l'eût prévu. Il faut en même temps reconnaître que Dieu a prévu ce péché tel qu'il a été commis , c'est-à-dire après avoir été précédé de tous les secours plus que suffisants pour empêcher de le commettre, et rendus inefficaces par la pure faute d'Adam et d'Eve, dont l'ingratitude et la désobéissance, prévues avec toutes leurs suites, ont fourni à Dieu autant de motifs de les permettre qu'il en aurait eu, s'il ne les avait connues que lorsqu'elles sont arrivées.

En voilà plus qu'il ne faut pour convaincre tout homme sensé que le motif d'accorder telles grâces, ou tels secours dont on abuse, n'a pas été en Dieu la prévision de cet abus, et que quand même il ne l'eût pas prévu ou qu'il aurait prévu le contraire, il eût été également incliné et disposé à accorder ces mêmes grâces. Que devient donc l'argument tiré de la prévoyance divine sur lequel Bayle insiste si souvent, et à qui il ose attribuer, selon son langage, la force invincible d'un trait d'Achille ? La solution inexpugnable que lui oppose notre réponse le fait devenir, suivant l'expression d'un poète ( Virgile), Telum imbelle sine ictu.

Quant à la comparaison des médecins dont Bayle parle dans sa difficulté , nous avons déjà fait voir en quoi elle est défectueuse. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à lire notre réponse à la cinquième difficulté , et qu'à supposer dans la conduite de ces médecins les mêmes circonstances que nous avons supposées dans celle de Jean, et l'on verra clairement que dans cette hypothèse ils ne doivent pas être plus censés vouloir ou souhaiter la mort de leur malade que Jean celle de Judas.

Neuvième difficulté de Bayle. — Seraitil) De là cet axiome philosophique, Propter meum cogilare nihil ponitur in re.

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il de la bonté d'un prince 1° de donner à cent messagers autant d'argent qu'il en faut pour un voyage de deux cents lieues ? 2° De promettre une récompense à tous ceux qui achèveraient le voyage sans avoir rien emprunté, et de menacer de la prison tous ceux à qui leur argent n'aurait pas suffi, ? 3° De faire choix de cent personnes dont il saurait certainement au il n'y aurait que deux qui mériteraient ta récompense , les quatre-vingt-dix-huit autres devant trouver en chemin ouune maîtresse, ou un joueur, ou quelque autre chose qui leur ferait faire des frais, et qu'il aurait eu soin lui-même de disposer en certains endroits de la route? k" D' emprisonner actuellement quatre-vingt-dix-huit de ces messagers dès qu'ils seraient de retour? N'est-il pas de la dernière évidence qu'il n'aurait aucune bonté pour eux, et qu'au contraire il leur destinerait , non pas la récompense proposée , mais la prison? Ils (a mériteraient : soit; mais celui qui aura voulu qu'ils la méritassent , et qui les auraient mis dans le chemin infaillible de la mériter, seraitil digne d'être appelé bon, sous prétexte qu'il aurait récompensé les deux autres ?

Réponse. — Non sans doute il ne serait pas digne d'être appelé bon en tant qu'il les punirait; car un acte de punition et de justice n'est pas un acte de récompense et de bonté. Aussi ne disons-nous pas que Dieu fasse un acte de bonté à l'égard des réprouvés en les mettant dans un état où il prévoit qu'ils pécheront;, nous disons seulement qu'en cela il ne fait point un acte d'injustice ou de malignité, puisqu'il ne fait qu'user de son droit d'exercer leur franc arbitre, de mettre leur sort entre leurs mains , en faisant dépendre de l'usage présent de leur liberté l'état futur de leur félicité ou de leur malheur ; en sorte que, si par un choix pervers ils rejettent la béatitude qui leur est offerte , ce n'est point par la faute de Dieu , ni par la faute de l'or-' dre qu'il a établi , et dans lequel il ne tenait qu'à eux de lui faire prévoir le bon usage de leur liberté et leur bonheur éternel qui en eût été la récompense; mais c'est par leur seule et très-grande faute qu'ils sont malheureux. Nous ajoutons , en revenant au prince dont parle Baylc , qu'il serait digne d'être appelé bon à plusieurs titres.

1° En tant qu'il récompenserait ceux de ses sujets qui auraient fait sa volonté. 2" En tant qu'il aurait donné à tous des moyens très-suffisants et très-propres pour mériter la récompense promise, surtout si elle était (ainsi qu'elle doit être supposée pour que la comparaison soit exacte) aussi supérieure en nature et en durée aux fatigues d'un voyage de deux cents lieues que l'est la gloire immense et la béatitude éternelle du paradis aux peines légères et courtes de cette vie. 3° En tant qu'il aurait voulu sincèrement qu'ils usassent bien de ces moyens par lui donnés à dessein qu'ils en fissent bon usage et dans la disposition de les leur accorder, soit qu'il eût su qu'ils en useraient bien, soit qu'il eût su le contraire ; de sorte que la prévoyance do l'événement n'eût influé en rien dans sa conduite et dgns ses arrangements,

en vertu desquels le chemin qu'auraient pris les quatre-vingt-dix-huit messagers qui ont mérité la prison n'eût pas été infaillible en soi-même, mais seulement par le libre choix et par la faute de ces messagers. k° En tant que les personnes ou les autres choses qu'il aurait eu soin lui-même de disposer en certains endroits de leur route seraient supposées y avoir été par lui mises à dessein non de leur faire faire des frais pour lesquels ils mériteraient la prison, mais seulement d'éprouver (comme fait Dieu dans les tentations ) leur fidélité à son service, et de leur faire acquérir par la victoire des grands obstacles qu'ils y auraient rencontrés plus de mjsrite et de récompense. 5° En tant qu'il serait supposé avoir eu d'aussi bonnes raisons et d'aussi sages motifs d'éprouver, si en vainquant ou en ne vainquant pas ces obstacles, ils se porteraient à faire ou à ne pas faire sa volonté, et de permettre qu'un très-grand nombre d'entre eux ne la fit pas , que Dieu en a eu d'éprouver la fidélité des anges et des hommes par l'exercice de leur franc arbitre , et de permettre par bonté spéciale pour les bons, dont il préfère l'intérêt à celui des méchants, que la moindre partie des anges et la plus grande partie des hommes abusassent de leur liberté et péchassent.

Rappelez-vous, mes chers frères, ces motifs que nous avons tâché d'éclaircir ; méditez-les, étudiez-les, approfondissez-les ; regardez-les de près sous toutes leurs faces; ne les séparez point; réunissez-les tous ensemble sous un seul point de vue , pour les considérer d'un œil attentif avec les flambeaux de la foi et de la raison1, capables de vous en découvrir la force et la solidité. Vous y trouverez de quoi résoudre d'une manière très-satisfaisante toutes les difficultés de Bayle. Quelque plausibles qu'elles paraissent aux yeux de la prudence de la chair, parce qu'elles flattent l'orgueil de l'esprit et la corruption du cœur humain , que la permission et la punition du péché révoltent plus , que les promesses et les récompenses de la vertu ne le touchent et ne l'attirent ; quelque spécieuses qu'elles soient, elles ne feront nulle impression sur vous, si' vous êtes bien attachés aux principes inébranlables sur lesquels sont appuyés ces motifs , et dont nous allons vous retracer les principaux dans une courte récapitulation.

I. Dieu, seul infini en perfections, est essentiellement impeccable. L'imperfection, l'ignorance , la faiblesse, la fragilité , l'instabilité sont l'apanage naturel de toute intelligence tirée du néant, et par cela même défectible et radicalement capable de péché.

II. Toute intelligence créée et douée de l'usage de la raison et de la liberté doit à son Créateur des hommages d'adoration, de reconnaissance, d'amour et de soumission.

III. Des hommages forcés ou presque nécessités par des secours spéciaux et infaillibles donnent beaucoup moins de gloire à Dieu que des hommages libres; et plus ceux-ci sont rendus librement par une volonté aidée seulement de secours ordinaires et généraux,

SUR L'INCARNATION

plus ils sont honorables pour Dieu et méritoires pour elle , surtout lorsqu'ils lui sont commandés et qu'elle les rend par obéissance.

IV. Une volonté libre d'obéir ou de désobéir à Dieu est capable de pécher. Sans la liberté de faire le bien la créature est incapable de mérite ; sans la liberté de faire le mal elle est incapable de démérite.

V. Un mauvais choix la rend criminelle , comme un bon la rend innocente ou meilleure; le crime du choix tombe sur l'abus qu'elle fait par la seule faute de sa liberté, et non sur la liberté même , qui ne lui est accordée que pour en bien user. Un instrument ne devient pas vicieux parce qu'on s'en sert pour une action vicieuse ; dans l'intention du Créateur, la liberté ne doit être entreles mains de l'homme qu'un instrument de salut : malheur à l'homme qui n'en fait que l'instrument de sa perte !

VI. Si l'homme use mal des dons de Dieu, ce n'est pas à Dieu ni à ses dons, mais à soimême qu'il doit s'en prendre. Plus ces dons sont grands et nombreux, plus il est blâmable et punissable de ne les payer que d'ingratitude.

VII. Plus les actes de vertu sont difficiles, plus ils sont méritoires. Laisser au libre arbitre des méchants moins de facilité à faire le mal et à démériter , c'eût été diminuer d'autant le mérite des bons. La malice effrénée d'un scélérat augmente l'héroïsme de la charité magnanime d'un grand saint qui, persécuté à toute outrance , lui rend le bien pour le mal. L'acharnement cruel d'un tyran ou d'un bourreau à tourmenter horriblement un courageux confesseur de la foi rend son martyre plus glorieux , sa constance plus éclatante , son triomphe et sa récompense plus magnifiques.

VIII. La bonté de Dieu n'a pas dû l'empêcher de faire par le choix de l'état actuel, préférablement à Yétat possible d'impeccance , une très-grande distinction entre les bons et les méchants : distinction qu'il n'eût pu faire en empêchant le péché , et qu'il a faite en le permettant.

IX. La permission du péché, réparé par les humiliations et les souffrances du Verbe incarné . loin de ternir l'éclat des perfections divines sert à en faire briller par des traits encore plus frappants la beauté et la gloire. Est-il rien qui donne une si haute idée de la majesté suprême et de l'infinie sainteté de Dieu qu'une telle réparation ? Est-il rien qui fasse tant redouter sa justice que la rigueur des châtiments dont il punit le péché en ce monde et en l'autre; tant espérer en sa miséricorde que la facilité étonnante avec laquelle il pardonne aux plus grands pécheurs lorsqu'ils se convertissent ; tant admirer sa sagesse que le plus grand bien qu'il fait tirer du mal même ; tant aimer sa bonté que la magnificence et l'éternité des récompenses dont il couronne le mérite et la patience des justes, éprouvés et perfectionnés par la malice et les persécutions des pécheurs? Récompenses d'autant plus honorables et plus flat-

teuses pour les saints, qu'elles leur ont coûté plus de travaux et de combats pour obtenir la couronne de gloire à titre de justice, comme étant le prix du bon usage de leur libre arbitre, aidé de la grâce.

Cette dernière réflexion qui fournit des réponses victorieuses aux principales objections et comparaisons de Bayle ne lui a pas échappé. Voyons comment il a tâché d'en éluder la force. Nous répliquerons, dit-il(Tom. 3, p. 2126), qu'il n'y a nulle proportion entreune félicité éternelle et le bon usage que l'homme fait de son franc arbitre : c'est pourquoi le bonheur éternel que Dieu fait sentir à un honnête homme ne peut point être considéré , proprement parlant, comme une récompense : c'est une faveur , c'est un don gratuit. On ne peut donc pas prétendre, selon l'exactitude des termes, que le franc arbitre a dû être conféré aux hommes afin qu'ils pussent mériter le bonheur du paradis, et l'obtenir à titre de récompense. Ce langage pourrait avoir lieu tout aussi bien , quand même il n'y aurait qu'une subordination entre la vertu et le bonheur éternel, c'est-à-dire une liaison de pensées nécessairement vertueuses dans laquelle le bonheur éternel, suivrait et la vertu précéderait... Plus la félicité éternelle serait éloignée de la notion de récompense , plus marquerait-elle le caractère d'une bonté infinie.

Rien de plus faible que cette réplique de Bayle. Sans examiner s'il y a ou s'il n'y a pas une vraie et entière proportion entre une félicité éternelle et le bon usage que l'homme juste et participant comme membre aux mérites infinis de Jésus-Christ, chef du corps mystique de l'Eglise, fait de son franc arbitre, aidé, ennobli et en quelque sorte divinisé par la grâce et l'opération du Verbe incarné auquel il est moralement et intimement uni; nous disons que quand même cette exacte proportion ne s'y trouverait pas, le bonheur éternel accordé à ce juste qui aurait bien usé de son franc arbitre, dont il ne tenait qu'à lui d'abuser, ne serait pas une pure faveur , un don entièrement gratuit , comme Bayle le fait entendre ; mais une récompense de ce bon usage qui la mériterait, sinon dans toute son étendue , du moins en partie : au lieu que), dans l'hypothèse d'une simple subordination entre la vertu et h bonheur éternel , c'est-à-dire, d'une liaison dépensées nécessairement vertueuses, dans laquelle le bonheur suivrait et la vertu précéderait , ce bonheur ne serait mérité en aucune manière ni en aucun degré ; il ne serait qu'une faveur et qu'un don aussi gratuit que la concession de ces pensées vertueuses nécessairement, et dès lors nullement méritoires. Los preuves démonstratives que nous en avons ci-dessus (Col. 303 et suiv.) données na laissent là-dessus aucun doute.

Ces preuves expliquent cette proposition de Bayle, Plus la félicité éternelle serait éloignée de la notion de récompense , plus marquerait-elle le caractère d'une bonté infinie : proposition vraie, si on l'entend de la manifestation d'une bonté simplement infinie envers le pécheur, que des pensées nécessai-

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rement vertueuses auraient empêché de pécher et de se damner ; mais fausse, si on l'entend de la manifestion d'une bonté également infinie envers le juste , que des pensées qui ne l'ont porté que librement à la vertu ont mis à même de mériter la juste récompense du louable usage de son franc arbitre, et la flatteuse satisfaction de pouvoir dire après s'être sauvé : Mon salut, ouvrage tout à la fois de la grâce divine et de la coopération de mon libre arbitre, suppose de la part de Dieu une bonté doublement infinie envers moi : car elle est sans bornes, 1° par la félicité éternelle qu'elle m'accorde; 2° par la manière dont elle me l'a fait obtenir et m'en fait jouir éternellement : elle aurait pu , mais par amour pour moi elle n'a pas voulu choisir un autre ordre de choses moins avantageux en soi, dans lequel je n'eusse aucunement influé dans l'acquisition de mon bonheur éternel , qui par là même qu'il n'aurait été qu'un don purement gratuit ne m'aurait pas donné le même contentement et la même gloire que je reçois maintenant. Je jouis du royaume des cieux, et en jouirai toujours à titre de récompense et de conquête.

Tel est le motif qu'on peut supposer avec raison avoir engagé Dieu à préférer le plan du gouvernement actuel à tout autre. Pourquoi arrive-t-il que , selon ce plan tel adulte est sauvé, tel est damné? Le salut de l'un, la damnation de l'autre est une suite de l'exercice de leur liberté , dont l'un a usé bien et l'autre mal. C'est ce bon ou mauvais usage de leur franc arbitre qui est cause de la différence de leur sort, lequel pouvait être tout autre qu'il n'est , parce que celui qui a bien usé de son franc arbitre pouvait en abuser, et celui qui en a abusé pouvait en bien user; de sorte que ce qui en partie fera éternellement la joie et la satisfaction délicieuse des saints dans le paradis sera de penser qu'en coopérant, ainsi qu'ils le devaient, à la grâce, ils se sont sauvés par telles bonnes œuvres qu'ils pouvaient ne pas faire ; et qu'en n'y coopérant pas, ainsi qu'ils le pouvaient, ils se seraient damnés par tels crimes qu'ils ont été tentés de commettre , et qu'ils se sauront très-bon gré de n'avoir pas commis : au contraire une source de regrets amers et de repentirs accablants, désolants, désespérants, pour les réprouvés est et sera toujours de penser et de se dire à eux-mêmes que , dans l'ordre actuel des choses et dans le plan de gouvernement que Dieu a choisi il n'a tenu qu'à eux de ne pas se damner , et qu'ils ont pu se sauver avec autant ou même plus de facilité et de secours que n'en ont eu plusieurs saints ; mais qu'ils ne l'ont pas voulu, qu'ils ont endurci leur cœur en rejetant telles grâces qui leur étaient données ou offertes, qu'ils se sont damnés par leur seule et trèsgrande faute, dont le souvenir et le remords sera pour eux un perpétuel supplice.

0 vous qui oubliez Dieu, entendez ces vérités! Nous nous étendrions ici volontiers sur ce qui peut en donner plus d'intelligence , si nous ne l'avions déjà fait dans un de nos

Mandements qui a pour objet le soin du salut, et dont les personnes qui ne l'ont pas pourront lire un extrait (1): mais quelque intelligibles que soient ces vérités aussi consolantes

(1) Nous donnons ici cet extrait : « Nous avons tâché dans notre Mandement du carême dernier d'exciter dans vos cœurs, mes irès-chers frères, la reconnaissance, l'amour, la confiance que vous devez à Jésus-Christ pour avoir vaincu par sa mort celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le démon, ennemi juré de votre salut ; nous tâcherons dans celui-ci de vous inspirer une grande estime, un grand désir, un grand soin de ce salut, que votre divin Rédempteur a tant estimé, a tant désiré, a si chèrement acheté. Il l'a estimé plus que sa vie , qu'il a perdue pour vous sauver, il l'a désiré plus que. vous ne le désirez vous-mêmes. 11 l'a acheté par une rançon plus précieuse que tous les trésors du monde.

« Pour vous en convaincre , interrogez votre foi sur l'objet et la fin des mystères de l'Incarnation, de la Naissance, de la Vie et de la Passion du Fils de Dieu. Que vous répondra-t elle ? Que c'est pour nous hommes et pour notre salut qu'il est descendu du ciel, et que, après s'être dépouillé des splendeurs de sa majesié, s'être revêtu des misères de notre nature, s'être vu né dans une élable et couché dans une crèche, il a consacré au grand ouvrage de notre rédemption sa vie tout entière : il n'a pas poussé un soupir, pas versé une larme, pas dit une parole, pas fait une action qui ne fût en vue de nous fermer l'enfer et de nous ouvrir le ciel. C'est pour cela qu'il a daigné souffrir que sa personne adorable fût rassasiée d'opprobres, sa tête couronnée d'épines , ses yeux baignés de pleurs, sa bouche abreuvée de fiel ., son visage tout défiguré, son sein tout déchiré , soncorps tout couvert de plaies, et son sang tout répandu jusqu'à la dernière goutte sur la croix.

« Voilà, mes chers frères, ce que vaut votre salut, au jugement même de votre Dieu , qui l'a acheté au prix de toute sa vie et payé de tout son sang. C'est ainsi qu'il l'a apprécié; et en donnant pour votre ame tout ce qu'il avait il n'a pas cru trop donner : car son amour, tout libéral qu'il est, n'est pas prodigue. Toujours dirigé par sa sagesse, qui règle tout avec mesure, nombre et poids (Sap. 11, 21), il proportionne les moyens à la fin ; et puisque un Dieu a voulu souffrir et mourir pour voire salut, il faut que votre salut soit le juste prix des souffrances et de la mort d'un Dieu; par conséquent qu'il soit, comme ces souffrances et cette mort , d'une valeur infinie. 11 faut donc que vous l'estimiez infiniment, que vous le désiriez souverainement, que vous le cherchiez premièrement et avant tout, comme le premier et le souverain bien , et sans lequel tous les autres biens ne vous serviraient de rien.

i Que sert à un homme, dit Jésus-Christ, de gagner le monde entier, s'il perd son ame (Maltli. 16, 26) V Que sert à cet avare d'amasser les richesses périssables de la terre, s'il n'acquiert jamais les trésors incorruptibles du ciel? à cet ambitieux d'être monté au faîte des honneurs, si à la mort il descend au fond des abîmes ; à ce voluptueux d'avoir nagé dans la joie écoulée bientôt, s'il est plongé dans un 'étang de feu brûlant (Apoc. 20, 9) toujours; à cet heureux du siècle d'avoir prospéré, brillé, vaincu, triomphé, dominé en ce monde pendant un court espace d'années, si, malheureux en l'autre durant tous les siècles, il est du nombre de ces réprouvés, que l'Ecriture représente saisis d'horreur, frémissant de dépit, séchant de tristesse , outrés de douleur, accablés de la plus humiliante etdela plus désolante confusion, par le souvenir même de cet état fortuné d'élévation, de grandeur, d'opulence et de gloire dont ils ont joui si superbement, mais si peu de temps sur la terre? Que nous a servi notre orgueil, s'écriem-ils en

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et encourageantes pour les hommes de bonne volonté {Luc 2, lk) que désagréables et fâ-

gémissant? Quel profil avons nous tiré de la vaine ostentation de nos richesses ( Sap. 5, 9 ) ? Montre fastueuse, éclat pompeux, magnifique appareil, somptuosité splendide, toutes ces choses ont passé rapidement comme une ombre et comme un messager qui court, ou comme un navire qui (end les flots, ou comme un oiseau qui [end les airs (lbid. 9, 10, H, 12 et 13). Ainsi a été très-rapide notre passage dans le monde, où nous nous sommes follement égarés dans la voie de l'iniquité. Tel est dans l'enfer le langage des pécheurs, coniraints d'y reconnaître et d'y déplorer, mais trop lard, mais inutilement, leur folie criminelle. Folie d'avoir eu aulanl d'ardeur pour des biens faux, fragiles, passagers, que s'ils eussent été réels, solides, permanents , et autant de froideur pour des biens infinis et à jamais durables, que s'ils n'eussent été d'aucune durée et d'aucune valeur. Folie d'avoir préféré l'enchantement de la bagatelle (lbid. 4, 12) à la plus imporlante affaire qu'ils ont négligée, comme si elle avait été la moins sérieuse, et d'avoir choisi de marcha1 dans les voies difficiles, épineuses de la perdition, où ils se sont lassés (Sap. 5, 7), y rencontrant plus de peines qu'ils n'en eussent trouvé dans le chemin du salut, dont les rigueurs apparentes sont adoucies par les charmes secrets de l'onction de la grâce. Folie d'avoir, en aimant l'iniquité, haï leur ame (Psal. 10, 5), qu'ils ont été aussi peu soigneux de sauver que si elle ne leur avait pas appartenue, et aussi empressés de perdre , que si elle avait été l'ame de leur plus mortel ennemi. Folie d'avoir pu opérer leur salut parlant de moyens qui leur étaient offerts , et âe ne l'avoir point voulu par leur pure

chrétiens , une éternité de bonheur ou de malheur après celle courte vie, et d'avoir vécu, comme s'ils ne l'avaient pas crue, ou qu'ils ne dussent jamais mourir.

c Sur quoi S. Chrysostôme rapporte une parole d'un grand sens que disaient les infidèles mêmes ; savoir , que les chrétiens qui vivaient mal étaient bien trompeurs , ou bien insensés : trompeurs, s'ils ne croyaient pas un enfer , eux qui protestaient si hautement en êire convaincus comme d'un point fondamental de leur religion ; insensés si, croyant on enfer , ils ne réformaient pas leur vie, et ne prenaient pas des mesures pour se garantir d'une damnation qu'ils regardaient comme l'assemblage et le comble de tous les maux.

i Le même Père, considérant ce que le Fils de Dieu a fait et souffert pour le s^alut de l'homme s'écrie dans un transporùl'admiralion : € Quelle intelligence peut concevoir, ou quelle langue peut exprimer le prix du salut! Puisque Jésus-Christ, la sagesse éternelle , qui connaît parfaitement le mérite et la valeur de chaque chose, a bien voulu être lui-même le prix, la rançon, la victime du rachat de l'homme, ne semble-t-il pas que l'homme, ainsi racheté, ait valu autant que son Dieu? > Ce Dieu Sauveur pouvait-il mieux nous montrer la haute estime qu'il faisait de notre salut et que nous devons en faire, l'ardent désirqu'il en avait et que nousdevons en avoir, lesoin extrême qu'il en prenait et que nous devons en prendre? Mais remplissons-nous là-dessus nos devoirs? A en juger par la conduite de la plupart d'entre nous, peut-on croire que nous estimons beaucoup le salut , lorsqu'on nous voit le risquer, l'exposer aux périls prochains du péché et de la damnation , aux funestes impressions des mauvaises compagnies ou des discours dépravés qui corrompent tes bonnes mœurs (1 Cor. 15, 53), ou des lectures de ces passions fabuleuses qui en font naître de véritables , ou des monstrueuses productions qu'enfante l'impiété dans

cheuses aux enfantsde Bélial, ennemis de tout joug (Jud. 19, 22), nos philosophes incrédule sein même du christianisme, pour en faire sortir des incrédules et des apostats? Peut- on croire que nous désirons beaucoup le salut, et que, pressés de ce noble désir, nous levions souvent nos esprits, nos cœurs en haut, pour avoir, à l'exemple de S. Paul , notre conversation dans les deux (Philip. 5,20), et par de saintes pensées, de fréquentes prières, de ferventes inspirations, imiter la vie spirituelle des anges , lorsqu'on nous voit ne regarder, ne souhaiter, ne goûter que les choses de la lerre, ne nous entretenir que des objets d'ici-bas , ne fixer nos affections qu'à celte vie corporelle, animale, sensuelle, qui nous est commune avec les bêles? Peut-on juger que nous prenons grand soin de notre salut, lorsqu'on voit que nous en négligeons les moyens, et que, aimant avec passion nos aises, nos commodités, nos plaisirs, notre propre gloire, nous ne voulons pas nous gêner, nous vaincre, nous mortifier, nous humilier : comme si ce salut qui a coûté au Fils de Dieu tant de peines, de fatigues, de douleurs et d'opprobres, ne devait nous coûter ni effort, ni travail , ni souffrance , ni humiliation ? Avons-nous donc oublié celle célèbre senlence de S. Augustin , que celui qui nous a créés sans nous ne nous sauvera pas sans nous ? Ne savons-nous pas que le salut nous est proposé dans l'Ecriture sous l'image d'une récompense (Luc. 6, 25) qu'on ne peut obtenir sans travailler, d"une perle précieuse qu'on ne peut acquérir sans l'acheter (Matth. 15, 4G) , d'un royaume qu'on ne peut conquérir sans se faire violence (Id. 11, 12) , d'une couronne de justice qu'on ne peut mériter sans combatlre ( 2 Tim. 2, 5 ) ? Ignorons-nous que la même Ecriture , en attribuant à Jésus-Christ les fonctions d'un sauveur généreux, bienfaisant, libéral et miséricordieux, y joint celles d'un juge attentif, éclairé, impartial et juste? Voyons comment il a rempli ces fonctions.

t Jésus-Christ, comme sauveur généreux, n'a rien épargné ; il a employé toute sa viej il a offert toutes ses peines , il a donné tout son sang pour noire salul, et il l'a donné de son plein gré, par pure boulé , et sans qu'il y eût le moindre intérêt , puisque en nous laissant dans là damnation, il n'aurait pas été moins heureux qu'en nous sauvant : mais, comme juge attentif, il considère si nous sommes fidèles ou non à seconder le désir dont brûle son cœur de procurer par le salut de nos âmes notre éternel bonheur ; et quand il ne remarque en nous que froideur pour les vertus capables de nous sauver, et qu'ardeur pour les vices propres à nous damner, n'a-t-il pas lieu d'être indigné de voir que nous, qui avons le plus grand intérêt d'éviter le malheur infini de celte damnation , trouvions tout difficile pour nous en préserver, et que ce salut inestimable, pour lequel il s'est généreusement sacrifié soi même tout entier, nous le sacrifions lâchement et follement à un peu de vil métal, à une fumée d'honneur, à une satisfaction passagère, à quelques moments de plaisirs brutaux, à des choses de néant, à des riens?

c Jésus-Christ, comme sauveur bienfaisant, nous a mérité par sa douloureuse passion les joies ineffables du paradis, délicieux séjour de tous les biens et delà béatitude suprême, auprès de laquelle toutes les grandeurs et félicités de la terre ne sont rien ; il nous a encore montré , applani , facilité, frayé le chemin du ciel par l'excellence de sa doctrine, "ar la suavité de son joug, par la magnificence de sesppromesses, par l'exemple de ses venus et de celles d'une troupe innombrable (Apec. 7, 9) de saints et de saintes qui ont marché constamment sur ses traces, quoique ils eussent à vaincre les mêmes obstacles que nous avons à surmonter et que nous ne surmontons pas : mais, comme juge éclairé, il voit dans celte si grande nuée de témoins de tout âge, de tout sexe, de

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les, nos libertins de cœur et d'esprit ne veu- qui les a créés sans eux, les sauvât sans eux lent pas le* entendre. Ils voudraient que Dieu Ils voudraient que , dans l'ordre de sa provi

toute condition1, qui se sont sanctifiés dans des étals semblables aux nôtres , une foule d'irréprochables censeurs de noire conduite toute contraire à la leur. Ils ont méprisé les richesses, et nous les estimons; il: rtnt fui les honneurs, et nous les recherchons ; ils ont chéri leurs ennemis , et nous haïssons les nôtres ; ils ont mortifié leur chair, et nous délicalons la nôtre; ils ont détesté la mondanité, le faste, le luxe, et nous les aimons. Un tel contraste n'a-t-il pas de quoi l'irriter contre nous, et son courroux ne doit-il pas nous faire trembler ?

« Jésus-Christ, comme sauveur libéral, nous donne abondamment les mêmes armes avec lesquelles ces héros chrétiens, quoique souvent plus attaqués que nous, oui triomphé des ennemis du salut, parce que loin de recevoir en vain la grâce de Dieu (2 Cor. 6), ils ont, en y coopérant, vaincu le monde avec toutes ses illusions, ses terreurs et ses charmes : mais comme juge impartial, il demande noire coopération, ainsi qu'il a demandé la leur ; et si nous la refusons en prétextant des difficultés ou des périls qui nous effraient et qu'ils oui bravés, qu'aurons- nous à répondre devant son tribunal , où il rendra à chacun selon s« œuvres (Rom. 2,6), lorsqu'il opposera leur courage à notre lâcheté?

« Jésus-Christ, comme sauveur miséricordieux , est prêt à laver les souillures de nos péchés dans son sanq (Apoc. 1, 5), dont il fera volontiers couler sur nous les mérites , pourvu que la sincère conversion de nos cœurs leur y donne entrée : mais comme juste juge (2 Tim. 4, 8), il veut que ce précieux sang ne soit pas impunément profané par l'abus des grâces que nous a obtenues son effusion sur la croix, et si nous persistions à en abuser, qu'arriverait-il ? Ce sang , quoique versé pour nous obtenir miséricorde, crierait vengeance contre nous, dont la malice obstinée l'aurait fait servir par sa criminelle profanation à allumer davantage le feu de la colère divine, quoique par sa sainte destination il dût servir à l'éteindre. N'ayant donc plus ce moyen de la fléchir, que nous resterait-il, sinon l'attente terrible des reproches que S. Augustin met dans la bouche de Jésus Christ parlant au jour du jugement à un réprouvé, et lui montrant son côté, ses mains , ses pieds , sa croix ? Tu vois, lui dira-t-il, ce côlé qui a été ouvert d'un coup de lance pour t'y donner un asyle où tu pusses te sauver ; il n'a pas tenu à moi que lu n'y entrasses mon amour, ma clémence t'y invitaient ; combien de fois ai-je voulu que lu vinsses t'y réfugier! tu le pouvais, tu ne l'a pas voulu. Tu vois ces mains, ces pieds qui ont élé percés de clous pour ion salut, dont je l'ai fourni abondamment tous les moyens nécessaires ; il n'a tenu qu'à loi d'en profiler comme tant d'autres qui n'ont pas eu plus de sesecours. Aidé autant qu'eux, tu le pouvais comme eux; pourquoi ne l'as- lu pas voulu comme eux ? Tu vois celle croix que j'ai arrosée de mon sang pour l'expia lion de les péchés ; il les aurait eff.icés, si lu t'éiais converti : loul t'y engageait : remords de ta conscience , atlraits de ma grâce, excellence de mes perfections, grandeur de mes bienfaits, promesse de mes récompenses, terreur de mes châtiments. Pourquoi insensible à tant de motifs, as-tu endurci ton cœur? Pourquoi ingrat , insensé, aveuglé par ta malice ( Sap. 2 , 21 ) et ennemi de ton bonheur el de loi-même, as-lu rejeté les dons de ma rédemption, méprisé les richesses de ma bonté (Rom. 2, 4), dédaigné les tendresses de ma miséricorde, provoqué les rigueurs de ma justice, dont l'arrêt irrévocable te livre en [noie à un ver rongeur qui ne meurt point, et à un feu vengeur <jrMt ne s'éteint point (Marc. 9, 45)?

« Un sort si funeste vous fait frémir d'horreur, mes chers frères; mais alin de vous en préserver, que faut-il? Componction et satisfaction pour le pas-

se, renoncement et ferveur pour l'avenir. Componction à la vue de tant et de si grièves offenses , par lesquelles vous avez payé d'ingratitude voire Créateur et votre Rédempteur. Satisfaction par le jeûne du carême religieusement observé et par les peines attachées aux devoirs de votre état, souffertes patiemment et en esprit de pénitence. Renoncement au péché et aux occasions prochaines du péché, surlout au luxe qu'on peut nommer à juste litre le vice dominant de notre siècle , qui ose s'en glorifier et le vanter comme une belle verlu, quoiqu'il soit , ainsi que s'exprime l'illustre archevêque de Cambrai, lu perle des mœurs et l'opprobre de notre nation. 11 en bannit la solide gloire d'une vie honnête, frugale , occupée d'objets utiles à la religion, à la société , à la patrie ; il y substitue la sotte estime des frivolités méprisables, des superfluités dangereuses, des extrémités aussi blâmables que nuisibles. Il y met en honneur l'amour honteux des raffinements de commodité, de sensualité, de volupté, qui ne sont propres qu'à efféminer le corps, qu'à énerver l'esprit , qu'à corrompre le cœur. Il y fait perdre le goûl du vrai mérite et l'idée de la véritable grandeur d'ame, qui consiste à être maître de ses sens et vainqueur de ses passions, en soumettant leur fougue, amie de toute licence, à l'empire de la raison, ennemie de tout excès : il y fait méconnaître le sage et salutaire milieu que gardent la libéralité et la magnificence, dont les grandes largesses, faites à propos et avec discernement pour une fin louable, ne passent point les bornes de la prudence et de la modération : au lieu de cette décente et modeste simplicité que l'histoire ancienne met devant les yeux, il y fait paraître avec un pompeux étalage et sans nulle discrétion la somptuosité el la prodigalité , dont les folles el ruineuses profusions n'ont pour but que la montre et l'ostentation. Quel mal y failli encore ou plutôt qnels maux n'y fait-il pas ! il est le germe, l'amorce et l'aliment d'une infinité de désordres. 11 est cause que chacun voulant briller et s'élever au-dessus de sa condition, el ne pouvant y réussir par des moyens légitimes, tant de personnes ont recours à des voies criminelles, à des usures, à des rapines, à des concussions, à toutes sortes d'injustices ; que tant de. femmes mondaines, oubliant que la pudeur et la modestie sont le plus bel ornement de leur sexe, mettent leur gloire dans le vain étalage de leurs parures, dont l'affectation superbe montre 1» petitesse de leur esprit qui se repaît follement d'un éclat étranger à leur aine, à leur corps, et tiré en grande partie des dépouilles de vils animaux ; que tant d'illustres maisons s'avilissent pas de basses alliances, dont la richesse ne compense pas l'indécence ; que tant de familles opulentes ou aisées s'appauvrissent par des dépenses tort supérieures à leurs revenus ; que tant de ménages indigents se désolent dans l'accablement de leur misère qui n'est pas soulagée ; que tant de campagnes sont dépeuplées de cultivateurs nécessaires, ci tant de villes remplies de bouches inutiles cl de ventres ennemis du travail (TU. 1,12); quêtant de professions, où l'on voit naître et croître l'ambition et la cupidité, semblent avoir pour mère celle sangsue symbolique dont, suivant le texte sacré, les deux filles disent toujours, Apporte, apporte (Prov. 15, 30), et sont aussi frauduleuses et injustes qu'avides et insatiables. N'insistons pas sur ces dérèglements. On sait assez qu'ils ne sont que trop réels ; mais on ne saurait trop en gémir, ni trop se hàlcr d'y renoncer, de peur qu'ils n'attirent de plus grands fléaux sur ce royaume, que le ciel, depuis nombre d'années, punit par diverses calamités. A ce renoncement aux pompeuses vanités du monde, joignez, mes chers frères, la ferveur dans le service de Dieu. Exercezvous sans relâche à la piété ( 1 Tim. 4, 7 ). Puiseï

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dence, il eût moins d'égard à sa propre gloire et à l'avantage des bons qu'à la perversité criminelle et au désavantage des méchants. Ils voudraient plutôt obliger sa puissance souveraine et indépendante à se rendre esclave de la malice humaine pour en prévenir tous les désordres qu'obliger la liberté de l'homme à se soumettre aux lois divines pour mériter les récompenses célestes : comme si ces récompenses étaient dues à l'inaction ou au défaut de coopération ; comme si le salut d'un scélérat devait être moins cher à ce scélérat qu'à son créateur qui lui donne des moyens trèssuffisants de se sauver; comme si Dieu avait plus d'intérêt à s'assurer du bon usage de ces moyens que ce libertin n'en peut avoir à n'en point abuser. Ainsi nos incrédules ne veulent pas de Dieu, à moins qu'il ne fasse tout pour eux , sans qu'ils fassent rien pour lui , et à moins qu'il ne leur épargne tous les frais , toutes les peines de l'acquisition du ciel. A les entendre on dirait que Dieu leur doit donner la moisson avant la culture , le salaire avant le travail, le prix avant le mérite, la couronne avant la victoire, ou la victoire avant le combat. Ils ne veulent point être comptables à Dieu de ses dons les plus grands, auxquels ils ne répondent que par la plus noire ingratitude ; et ils veulent que Dieu soit responsable de leur perte qui n'arrive que parleur seule faute. Mais, qu'on y prenne garde, il n'y a qu'un mauvais esprit et qu'un mauvais cœur qui les porte à épouser de la sorte l'intérêt de l'iniquité dont ils se déclarent les apologistes et les défenseurs contre

avec joie dans les fontaines du Sauveur (Jsai. 12, 3), qui sont les sacrements et la prière, les eaux abon ■ dantes des mérites de sa passion et de sa mort.,Secondez avec une sainte ardeur, suivez avec une constante fidélité les mouvements de sa grâce, qui, continuant de vous prévenir et de vous aider à faire le bien, sera en vous et avec vous le principe de toules vos bonnes œuvres, et la cause de votre salul éternel (Hebr. 5, 9).

« A ces causes , nous recommandons aux curés, vicaires et autres ouvriers évangéliques employés dans noire diocèse, d'insister dans leurs prédications ou exhortations familières sur les motifs propres à inspirer aux fidèles une haute estime, un désir ardent, un soin généreux et continuel de leur salul, qui a tant coulé au (ils de Dieu, dont l'exemple et la doctrine les obligent de s'efforcer (ïussurer leur élection et leur vocation par de bonnes œuvres (2 Petr. 1, 10), spécialement par la prière, l'aumône et le jeûne. Ils leur représemcronl que c'est pendant le carême qu'il faut plus s'appliquer à bien prier le Seigneur, plus porté dans ce temps favorable à être riche et magnifiquement libéral envers tous ceux qui l'invoquent (2 Cor. 6, 2; Rom. 10 , 12) dignement; qu'il faut aussi avec ce qu'on retranche dans ce temps à la sensualité donner plus d'assistance aux pauvres, réduits maintenant. à un excès de misère capable d'attendrir la dureté des cœurs les plus semblables à celui du mauvais ricin dont l'Evangile attribue la damnation à son insensibilité aux souffrances de Lazare et à son luxe dans ses habits somptueux et dans sa table splendide : qu'il faut enfin sanctifier le jeûne (Joël 1, 14) avec plus de soin, pour honorer celui de Jésus-Christ et pour participer, en se mortifiant, aux douloureux mystères de sa passion et de sa mort, afin d'avoir part à la joie et à la gloire de sa résurrection. »

l'intérêt de Dieu , dont la sagesse, la sainteté se manifestent avec éclat dans la préférence qu'il donne, en permettant le pèche, à l'avantage du juste, qui l'honore et le glorifie, sur le désavantage du pécheur , qui l'offense et l'outrage. Achevons de les confondre par une comparaison et une espèce de parabole qui rendra sensible , et fera comme toucher au doigt la solidité de nos réponses aux difficultés qui attaquent les motifs allégués de la permission du péché.

Un roi a dans son armée, deux sortes d'officiers et de soldats : les uns courageux et affectionnés à son service, pour lequel ils souhaitent généreusement par amour de sa gloire et de leur avancement être employés en des occasions hasardeuses et difficiles (1) ; les autres, lâches et enclins à déserter ou à prendre la fuite dès qu'il y a quelquedanger à courir ou quelque peine a essuyer. L'ennemi doit venir bientôt attaquer cette armée; le prince peut lui envoyer un puissant renfort de troupes et d'artillerie; il prévoit qu'avec ce renfort, s'il le lui envoie , elle sera par son secours victorieuse sans peine, sans difficulté , sans que les braves aient occasion de signaler leur valeur, ni les poltrons de faire paraître leur lâcheté, sans par conséquent que la victoire fasse beaucoup d'honneur à sa personne, à son règne, à son armée. Il prévoit au contraire que s'il ne le lui envoie pas , les lâches s'enfuiront ou déserteront ; mais que les courageux, loin d'imiter leur mauvais exemple, en concevront de l'indignation et en auront plus d'ardeur pour bien combattre , et qu'ils combattront si vaillamment , si constamment, qu'ils remporteront , malgré tous les obstacles, une grande victoire, d'autant plus glorieuse, plus honorable à lui et à eux, que pour la gagner, ils auront affronté plus de périls et enduré plus de travaux. Quel parti ce roi sage et bon prendra-t-il, ou pourra-t-il prendre sagement et conformément à sa bonté !

L'envoi de ce renfort serait sans doute avantageux aux lâches de son armée ; mais il serait désavantageux à sa gloire et à celle des braves brûlant de zèle pour son service et dignes de son estime et de ses faveurs. Sera-t-il blâmable si , n'envoyant pas ce renfort , il préfère les intérêts de son honneur et du leur aux intérêts de ces lâches , qui ne méritent que son mépris et son aversion ? Devra-t-on l'accuser de manquer de bonté ? Non sans doute : la bonté ne cesse pas d'être bonté quand elle est jointe à la sagesse.

L'union de ces vertus est nécessaire dans un prince. Un roi qui ne serait que bon serait un mauvais roi, parce qu'il gouvernerait mal ses états. Pour juger s'il les gouverne bien , et pour savoir ce qu'il peut ou doit empêcher ou permettre, il ne suffit pas de le considérer

(1) Un brave soldat remercie son capitaine, quand il l'emploie en des occasions hasardeuses et difficiles ; parce que par là il lui témoigne l'estime qu'il fait de son courage, de son affection et de sa fidélité. Lsvril de S. François de Sales, p. 277.

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comme bon ; il faut encore l'envisager comme judicieux et sage. Considéré seulement comme bon et comme ne voulant faire que des actes de bonté envers tout le monde sans discernement, il enverrait ce renfort qui empêcherait la fuite, la désertion des lâches, et il mériterait par là qu'ils lui donnassent le surnom de débonnaire : mais si on l'envisage tout à la fois comme bon, prudent, sage, on le louera de ne pas envoyer ce renfort, dont le manquement servira d'occasion et de motif à une victoire beaucoup plus signalée, plus honorable , plus avantageuse , et par cela même plus propre à faire briller tout à la fois sa bonté, son discernement, sa sagesse, qui le portent à estimer, aimer, récompenser la bravoure de ses bons et zélés sujets, qui sont dignes de ses faveurs ; comme aussi à mépriser, haïr, punir la lâcheté de ses mauvais et ingrats sujets, qui sont indignes qu'il préfère leur intérêt à celui de sa gloire, et leur avantage à celui des autres qu'il voit attachés de cœur et d'affection à son service.

Pour venir à l'application, nous disons que l'incrédule partisan de Bayle se trompe grossièrement lorsque, n'envisageant que la bonté infinie de Dieu , il soutient qu'elle doit agir à l'infini pour empêcher tout mal et produire tout bien. Dieu en empêchant tout mal , non seulement ne produirait pas tout bien , mais encore il empêcherait la production du plus grand bien , puisque ce plus grand bien résulte de la permission du mal , inséparable de l'ordre des choses, dans lequel Dieu n'accorde à une foule innombrable d'agents libres que des secours généraux, pour leur faire éviter le péché. Secours dont le bon usage moins facile procure aux justes une moisson bien plus abondante de gloire et de récompense, que ne leur en aurait procuré celui des secours spéciaux et infaillibles. Si Dieu n'eût voulu que signaler sa bonté envers tous , même envers les méchants , sans avoir égard à ce qui était du plus grand avantage des bons , il leur eût donné à tous, ces secours qui auraient empêché tout péché : mais ce don, fort avantageux aux méchants, eût tourné au désavantage des bons, pour qui il valait mieux en recevoir de moins abondants et de moins forts qui, donnant plus de lieu à l'exercice de leur liberté et à la manifestation de leur vertu , rendraient plus difficile et par là même plus méritoire , plus glorieuse, leur victoire remportée sur les ennemis de leur salut. Fallait-il que Dieu favorisât les méchants aux dépens des bons, et qu'il sacrifiât l'utilité de ceux-ci, louables de vouloir bien user de leur liberté pour exécuter ses ordres , à l'utilité de ceux-là , blâmables de vouloir abuser de leur franc arbitre pour enfreindre ses lois ? Aurait-il tiré autant d'honneur pour lui-même et pour les bons en empêchant le péché par des secours spéciaux et presque irrésistibles , qu'il en tire en le permettant par la concession de secours généraux, qui n'entraînent ni ne gênent la liberté? Nous avons fait voir qu'il en aurait tiré beaucoup moins , et nous avons montré qu'il était de l'intérêt de sa gloire et

de la leur qu'il le permît. Nous avons prouvé que d'autres motifs de convenance l'ont engagé sagement à cette permission, sans toutefois l'y obliger nécessairement ; en quoi nous différons des optimistes, dont le système ne nous paraît point conforme a la saine doctrine : mais comme nous n'avons pas exposé leurs principales objections contre notre sentiment , nous allons les rapporter, et en ajouter la réfutation à celle des difficultés de Bayle.

Première objection des optimistes (1) — Dieu s'aimant par la nécessité de son Etre , et se voulant procurer une gloire infinie , un honneur parfaitement digne de lui , consulte sa sagesse sur l'accomplissement de ses désirs. Cette divine sagesse , remplie d'amour pour celui dont elle reçoit l'être par une génération éternelle et ineffable, ne voyant rien dans toutes les créatures possibles, dont elle renferme les idées intelligibles , qui soit digne de la majesté de son Père, s'offre ellemême pour établir en son honneur un culte éternel, et comme souverain prêtre, lui offrir une victime qui , par la dignité de sa personne, soit capable de la contenter. Elle lui représente une infinité de desseins pour le temple qu'elle veut élever à sa gloire , et en même temps toutes les manières possibles de les exécuter. D'abord le dessein qui paraît le plus grand et le plus magnifique , le plus juste et le mieux entendu , est celui dont toutes les parties ont plus de rapport à la personne qui en fait toute la gloire et toute la sainteté; et la manière la plus sage d'exécuter ce dessein c'est d'établir certaines lois très-simples et très-fécondes pour le conduire à sa perfection. Voilà ce que la raison semble répondre à tous ceux qui la consultent avec attention et suivant les principes que la foi nous enseigne.

L'Ecriture sainte nous apprend que c'est Jésus-Christ qui doit faire toute la beauté , la sainteté, la grandeur et la magnificence de ce grand ouvrage. Car si elle le compare à une ville , c'est Jésus-Christ qui en fait tout l'éclat : le soleil et la lune ne l'éclairent pas, c'est la clarté de Dieu et la lumière de l'Agneau (Apoc. 21, 23). Si elle le représente comme un corps vivant, et dont toutes les parties ont entre elles un merveilleux rapport , c'est Jésus-Christ qui en est le chef : c'est de lui que l'esprit et la vie se répandent dans tous les membres qui le composent (Col. 1,18; 2, 19 ; Ephes. 1 , 22 , 23 ). Si elle en parle comme d'un temple, c'est Jésus-Christ qui en est la pierre fondamentale , sur lequel tout l'édifice est posé : c'est lui qui en est le souverain prêtre ; c'est lui qui en est la victime (Ephes. 2, 20 , etc.). Tous les fidèles ne sont prêtres que parce qu'ils participent à son sacerdoce; ils ne sont victimes que parce qu'ils ont part à sa sainteté. Ce n'est qu'en lui et par lui qu'ils s'offrent sans cesse à la majesté de Dieu. Enfin ce n'est que par le

(1) Elle est tirée mot pour mot du traité de la Na- ' ture et de la Grâce, par le père Mallebranchc, p. 46 et suiv.

SUR L'INCARNATION

rapport qu'ils ont tous avec lui qu'ils contribuent à la beauté de ce temple auguste, qui a toujours été, qui sera éternellement l'objet de la complaisance de Dieu même.

La raison nous apprend aussi ces mêmes vérités. Car quel rapport entre les créatures, quelque parfaites qu'on les suppose, et l'action par laquelle elles ont été produites ? Toute créature étant bornée, comment vaudra-t-elle l'action d'un Dieu dont le prix est infini ? Dieu peut-il recevoir quelque chose d'une pure créature qui le détermine à agir? Mais que cela soit ainsi ; que Dieu ait fait l'homme dans l'espérance d'en être honoré ; d'où vient que le nombre de ceux qui le déshonorent est le plus grand ? Dieu ne déclare-t-il pas assez par là qu'il néglige fort la gloire prétendue qu'il reçoit de son ouvrage, si l'on sépare cet ouvrage de son Fils bien-aimé ; que ce n'est qu'en Jésus-Christ qu'il s'est résolu à le produire , et que sans lui il ne subsisterait pas un moment.

Un homme prend dessein de faire un ouvrage parce qu'il en a besoin, ou parce qu'il veut voir l'effet que fera cet ouvrage, ou enfin parce qu'il apprend par l'essai qu'il fait de ses forces ce qu'il est capable de produire. Mais Dieu n'a nul besoin de ses créatures. Il ne ressemble point aux hommes qui reçoivent de nouvelles impressions de la présence des objets. Ses idées sont éternelles et immuables : il a vu le monde avant qu'il l'eût formé , comme il le voit maintenant. Enfin sachant que ses volontés sont efficaces , il connaît parfaitement, sans faire aucun essai de ses forces , tout ce qu'il est capable de produire. Ainsi l'Ecriture et la raison nous apprennent que c'est à cause de Jésus-Christ que le monde subsiste ; que c'est par la dignité de cette personne divine qu'il reçoit une beauté qui le rend agréable aux yeux de Dieu.

Réponse. — Nous applaudissons à plusieurs idées que présente cette objection. Idées grandes, nobles, augustes, majestueuses , exprimées avec de beaux traits et de vives couleurs tirées de la sainte Ecriture : Dieu y est représenté faisant toutes choses pour les élus , les élus pour Jésus-Christ , et Jésus-Christ pour lui-même (1 Cor. 3, 23). Il y est dépeint infiniment honoré par cet Homme-Dieu , son fils bien-aimé en qui il a mis toutes ses complaisances (Matth. 17, 5) , et son pontife éternel [Hcbr. 6, 20) , avec qui et par qui les anges dans le ciel et les hommes sur la terre lui offrent des hosties de louange (Ibid. 13, 15 ) , des hommages d'adoration et un culte vraiment digne de sa majesté suprême , vraiment proportionné à la grandeur de ses bienfaits , à la magnificence de ses œuvres , à l'immensité de ses perfections. Il est donc vrai que c'est à cause de Jésus-Christ que le monde subsiste, et que c'est par la dignité de cette personne divine qu'il reçoit une beauté qui le rend agréable aux yeux de Dieu. Nous admettons ces vérités sublimes et nous-mêmes les avons fait valoir contre l'incrédule (1) , pour lui jprouver les

(1) Instruction précédcnlc sur l'Incarn., col. 255.

admirables convenances , les merveilleux avantages de l'incarnation : mais montrentelles sa nécessité, ainsi que le prétendent les optimistes ? Nullement : car 1° l'Ecriture où elles ont été en grande partie puisées, nous représente ce mystère comme une grâce purement gratuite , ainsi que nous l'avons cidessus remarqué. Or de l'aveu et selon les propres expressions du père Mallebranche ( Traité de la nature et de la grâce, p. 108 ). L'ordre ne demande jamais (à plus forte raison n'exige jamais nécessairement) que Dieu donne une grâce qui est purement gratuite. Si l'ordre ne demande, n'exige jamais, cela, il ne le demande, il ne l'exige donc pas dans l'hypothèse de la création du monde. 2° Les mêmes raisons par lesquelles ce philosophe prouve que Dieu n'a pas été nécessité à créer le monde , servent aussi à prouver qu'il n'a pas été nécessité à se faire homme. Dieu, ditil , n'a nul besoin de ses créatures. Il n'avait aussi, lui répondons-nous, nul besoin de son incarnation, sans laquelle, se suffisant seul à soi-même, il eût été autant heureux, autant parfait qu'il l'est avec elle. Dieu, dit-il encore, a vu le monde, avant qu'il l'eût formé, comme il le voit maintenant, et sans faire aucun essai de ses forces , il se connaissait capable de le produire. Il a vu aussi , lui répliquons-nous, l'incarnation , avant qu'il en eût formé ou exécuté le décret, comme il la voit maintenant; et sans faire aucun essai de ses forces, il se connaissait capable de la produire.

Le monde, par rapport à Dieu, dit encore le même auteur (Ibid. p. 2), n'est rien; car le rapport du fini à l'infini est zéro. Dieu ne peut donc se résoudre à rien faire si une personne divine ne se joint à son ouvrage pour le rendre divin et par là digne de sa complaisance , ou proportionné à l'action infinie de sa volonté. Il est faux , répondons-nous, que le rapport du fini à l'infini soit~ero. C'est entre l'être et le néant qu'il n'y a nul rapport ; mais entre l'être fini et l'être infini il y a quelque rapport, savoir celui d'un effet à sa cause, d'une créature à son Créateur, qu'elle peut et doit, si elle est intelligente , adorer et aimer. Ses hommages d'adoration et d'amour ne sont pas , il est vrai , proportionnés , égaux à la valeur infinie de l'acte divin de sa création ; mais cette égalité, cette proportion n'est pas requise pour qu'ils soient dignes de la complaisance de Dieu, qui déclare lui-même qu'il se tiendra honoré par un sacrifice de louange (1), et qu'il se complaira, se réjouira dans ses ouvrages (2), dont aucun (pas même celui de l'incarnation) ne lui procure une gloire infinie à tous égards : car quoique celle qu'il retire des actes de l'humanité sainte de Notre- Seigneur soit infinie à raison de la dignité de la personne du Verbe, elle est toutefois finie à raison de l'entité physique de ces actes , laquelle est essentiellement bornée , par conséquent susceptible d'augmentation. Afin donc qu'un ouvrage soit digne de Dieu et de sa complaisance , il suffit qu'il lui procure

(1) Sacrificum laudis honorificabit me. Ps. 49,': 25.

(2) LœtabiturDominusin operibu6 suis. Psal. 103,

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une gloire inûnie à quelque égard. Or comme il n'y a aucune créature qu'il n'ait tirée du néant, aucune qu'il n'ait destinée à quelque fin , aucune qu il n'ait enrichie de quelque don , aucune par conséquent qui ne porte l'empreinte de sa toute-puissance , de sa sagesse, de sa bonté il n'en est aussi aucune dont il ne retire une gloire infinie à quelque égard, par la manifestation de quelques-unes de ses perfections.

Il n'est |aussi aucun acte d'adoration , de louange , d'amour, aucun culte vraiment religieux dont il ne retire une pareille gloire , parce qu'il n'en est aucun qui n'ait une valeur infinie à quelque égard, c'est-à-dire , à raison de l'infinité de son objet qui est Dieu : car l'excellence d'un acte, d'un culte se règle, se mesure sur celle de son objet. Plus celuici a de dignité, d'élévation, plus il est digne qu'on l'honore , et plus aussi on est louable de l'honorer; par conséquent plus l'honneur, le culte qu'on lui rend a de valeur et de mérite. De là vient que , toutes choses d'ailleurs égales, les actes des vertus théologales qui ont Dieu pour objet immédiat, valent plus et sont plus méritoires que ceux des vertus morales. De là vient encore que le culte religieux qu'on rend aux anges et aux saints a plus de valeur et de prix que l'honneur civil qu'on rend aux rois et aux magistrats. De là vient encore que le culte d'hyperdulierenduàlamèrede Dieu est supérieur en mérite au culte de dulie rendu aux saints. De là il suit que le culte de latrie rendu dignement à Dieu surpasse autant en valeur tout autre culte que le Créateur surpasse la créature. Or il la surpasse infiniment : donc le culte de latrie rend à Dieu une gloire infinie à quelque égard, et par conséquent digne à quelque égard de sa complaisance. Voilà ce que la raison répond à tous ceux qui la consultent avec attention, et suivant les principes que la foi nous enseigne; voilà ce queV E criturc nous apprend, en disant que les sacrifices de l'ancienne loi étaient des offrandes dignes de Dieu, Deo dignas oblationes (Eccli. \h, 11). Les créatures qu'on sacrifiait étant bornées ne valaient pas toutefois Vaction par laquelle elles ont été produites, Vaction d'un Dieu dont le prix est infini.

Seconde objection des optimistes (1). — Le rapport qui est entre ces deux attributs divins , bonté et justice infinie , est la loi éternelle, selon laquelle Dieu se conduit à l'égard des causes libres, capables de mérite et de démérite, comme je l'ai déjà prouvé. Cela supposé, Dieu en tant qu'infiniment bon a un motif qui l'incline à donner à l'homme un bien infini, autant que peut en jouir la capacité finie de l'homme, savoir ; la jouissance finie de son essence infinie, pendant une durée inûnie. Mais Dieu en tant qu'infiniment juste a un autre motif : car la justice demande que la récompense soit proportionnée au mérite. Or la jouissance éternelle de la divinité , la vision béatifique , est

(1) Elle est extraite mot pour mot des reflexions du même auteur sur la \Prémotion physique, p. 332 et suiv.

une récompense que l'homme ne peut mériter lui-même. Elle est trop grande. Cela parait évident par la raison et certain par la foi : car Dieu dit à Abraham : Ero merces tua magna nimis ( Gen. 15, 1 ). Dieu est la récompense d'Abraham et des fidèles dont il est le père, mais une récompense trop grande. Elle excède leurs mérites : car si elle ne les excédait pas, elle ne serait pas trop grande.

Dieu est un juge juste , qui agit toujours avec une exacte justice : Secundum veram et incommutabilem justitiam , dit S. Augustin. S. Paul attendait celte récompense , comme lui étant due par justice du juste juge : Reposita est coronajustitiœ, quam, dit-il, reddet mihi justus index , non solum autem mihi, sed et Us qui diligunt adventum ejus (2 Tim. k, 8). Dieu, juste juge, ne lui a pas donné gratuitement la couronne de justice : il ne l'a pas prédestiné gratuitement à la gloire, indépendamment de la prévision de ses mérites. Mais le juste juge lui a rendu la couronne de justice, comme une récompense due aux mérites qu'il a non seulement prévus, mais fait acquérir à S. Paul, par le secours de sa grâce purement gratuite que Jésus-Christ lui a méritée ; de sorte que la récompense des saints , la vie éternelle, est une récompense rendue par justice et grâce en même temps, à cause que les saints n'ont pu mériter cette récompense sans le secours de la grâce. C'est en ce sens que la vie éternelle est grâce , ainsi que l'explique S. Augustin ; Gratia , dit S. Paul , vita œterna in Christo Jesu Domino nostro (Rom. 6, 23). La vie éternelle, la récompense que le juste juge rend aux bonnes œuvres des membres du corps de Jésus-Christ, est un effet de la bonté, conjointement avec la justice divine, avec la vraie et immuable justice ; parce que celte grande et excessive récompense des membres du corps de Jésus- Christ leur est méritée par le divin chef, par l'influence duquel ils ont été régénérés , et sont devenus en lui de nouvelles créatures, capables en coopérant à sa grâce, de produire de ces bonnes œuvres qui méritent avec justice la vie éternelle : œuvres divinisées par la divinité du chef, qui les opère en nous par le Saint-Esprit qu'il répand dans nos cœurs : œuvres d'un mérite divin , et qui doivent être récompensées de la jouissance éternelle de la divinité même.

De ces vérités que nous apprend la Religion chrétienne on voit évidemment que Dieu agit selon ce qu'il est, et comme infiniment bon , et comme infiniment juste. On voit qu'il agit selon son aimable et inviolable loi, selon le rapport immuable qui est entre ses attributs, sa bonté et sa justice. L'éternité du bonheur et la qualité du bien promis marquent la bonté infinie du bienfaiteur. La mort du Fils de Dieu marque l'infinité de la justice divine.

Il suit de là que , quoique Dieu, comme se suffisant à lui-même, ait été libre de ne point agirau-dehors, et par conséquent de ne point incarner son Verbe, il ne lui a pas été indifférent, supposé le dessein de se communiquer à nous et de nous donner avec justice

pour récompense une béatitude surnaturelle ; il ne lui a pas, dis-je , été indifféreut de ne pas mettre Jésus-Christ à la tête de son ouvrage : car l'incarnation du Verbe est l'effet où éclate le plus la sagesse , la justice , la bonté du Créateur , et surtout son inûnité : I attribut qu'on conçoit comme le plus essentiel , et qui renferme tous les autres attributs, qui le laisserait, pour ainsi dire, immobile dans sa sainteté , si le vrai Salomon , la sagesse incarnée , ne lui avait pas construit un temple où il pût habiter, sans rabaisser son inGnie majesté : car une église sans chef ou qui n'a point Jésus-Christ pour chef, un temple sans un tel souverain prêtre et une telle victime, me paraît un culte profane, un culte Oni, qui n'a nul rapport avec une majesté inGnie. Mais du moins quel rapport entre Jésus-Christ et la plus noble des intelligences ? Notre culte n'étant point offert à Dieu et sanctifié par l'Homme-Dieu peut-il nous obtenir avec raison, selon la vraie et immuable justice, une société éternelle avec la divinité ? Les anges ont eu le pouvoir de donner aux Juifs les récompenses temporelles ; mais il n'y a que le Fils qui nous donne droit aux vrais biens. Voilà pourquoi S. Paul, parfaitement instruit du grand mystère de la Religion, répète à tous moments, que Jésus- Christ nous est toutes choses , et que nous devons sans cesse rendre gloire à Dieu par Jésus-Christ, comme étant le seul qui divinise notre culte en s'offrant sans cesse à Dieu, et nous avec lui.

Réponse. — En réfutant l'objection précédente, on a d'avance réfuté en grande partie celle-ci. Elie prouverait tout au plus (1) que supposé en Dieu le dessein de nous donner une béatitude surnaturelle pour récompenser avec une exacte justice, il ne lui a pas été libre ou indifférent de ne pas mettre Jésus-Christ à la tête de son ouvrage ; mais elle ne prouve pas ce qu'ont à prouver les optimistes, savoir qu'en supposant le dessein de créer un monde l'incarnation était nécessaire. Dieu pouvait créer un monde et n'avoir pas dessein de nous donner une félicité surnaturelle pour récompense avec une exacte justice. Il pouvait nous la donner à titre non de récompense , mais de grâce purement gratuite. Il pouvait, s'il avait voulu nous la donner à titre de récompense, nous l'accorder comme une récompense méritée non avec une parfaite justice et comme parlent les théologiens de condigno, mais avec quelque analogie et de congruo. Il pouvait nous destiner à une béatitude non surnaturelle, mais naturelle, et nous créer dans l'état que les théologiens appellent de pure nature. Etat dont la possibilité décidée par les

(1) Nous disons tout au plus: car, selon le sentiment de plusieurs théologiens, les habitudes et les actes des vertus surnaturelles de la foi, de l'espérance, de la charité dans une ame juste, ont par leur propre nature de quoi faire mériter avec justice une béatitude surnaturelle : suivant ces théologiens , les bons anges l'ont ainsi méritée, en coopérant à la grâce qui leur fut accordée indépendamment des mérites de Jésus-Christ.

SUR L'INCARNATION. 3S

souverains pontifes , et admise par tous les théologiens catholiques , détruit tout le système de l'optimisme, ainsi que nous l'avons fait voir ci-dessus (Col. 275 et suiv ).

Troisième objection des optimistes. — La sagesse éternelle dont Dieu suit en toutes choses les conseils , le porte nécessairement à faire l'ouvrage dans lequel il y a plus de traits qui expriment la sagesse, l'habileté, la perfection de l'ouvrier. Or plus un ouvrage est parfait, plus il exprime la sagesse, l'habileté, la perfection de son auteur. Donc Dieu a été nécessairement porté à créer le monde le plus parfait. S'il lui avait préféré le moins parfait , il se serait dégradé, démenti , et n'aurait pas agi en Dieu.

Réponse. — Cette difficulté, comme l'observe l'auteur de l'Action de Dieu sur les créatures (1), roule sur une équivoque. Il faut distinguer la sagesse de Dieu exprimée d'avec sa sagesse intérieure et éternelle. La sagesse exprimée est dans l'ouvrage que Dieu a formé , et consiste en certains traits qui font reconnaître aux créatures que tel ouvrage a été formé par un être sage. La sagesse intérieure est en Dieu même : c'est sa propre lumière qui l'éclairé lorsqu'il se détermine.

Il est vrai que dans un monde plus parfait il y a plus de sagesse, mais de sagesse exprimée, c'est-à-dire , qu'il y a plus de ces traits auxquels les créatures peuvent reconnaître que c'est un être sage qui l'a produit. Plus un ouvrage a de perfection , de rapport d'étendue, plus on a de raison de conclure que celui qui l'a formé est un être sage. Mais y a-t-il plus de sagesse intérieure à vouloir créer un monde où il y ait plus de sagesse exprimée qu'à vouloir en créer un où il y en ait moins ? Non , sans doute : car si Dieu avait voulu ne pas créer un monde et par conséquent ne point exprimer du tout sa sagesse , il n'aurait pas moins eu sa sagesse intérieure , et cette sagesse intérieure n'en aurait pas été moins inGnie. Or si Dieu est également sage , soit qu'il veuille, soit qu'il ne veuille pas exprimer sa sagesse, pourquoi ne le serait-il pas également en voulant l'exprimer et la manifester plus ou moins ? N'en est-il pas en général de la sagesse comme de la force? De même qu'un homme qui a devant les yeux deux poids, l'un de deux cents livres, l'autre de cent , et qui a assez de force pour lever l'un et l'autre, est aussi fort quand

(1 ) T.4,p.l76.— Le même auteur pour résoudre celle objection fait la supposition suivante. Deux architectes voulurent bâtir une maison de vingt mille francs : l'un exécute son dessein et y réussit ; l'autre , au lieu d'en faire une de vingt mille francs, en fait une de cent mille : lequel des deux doit être regardé comme le plus excellent ouvrier? Est ce celui dont l'ouvrage est le plus excellent en soi ? Non : mais c'est celui dont l'ouvrage, quoique moins excellent en soi, est conforme au but de l'architecte qui exécute son plan et ne fait rien au delà ! ainsi la sagesse de Dieu exige qu'il fasse ce qui est plus excellent non en soi, mais relativement à son dessein de manifester jusqu'à tel ou tel degré ses attributs: leur manifestation au delà de ce degré blesserait sa sagesse, parce qu'elle outrepasserait son but.

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il lève le second que quand il lève le premier : car sa force ne consiste pas à lever celui-ci , mais à pouvoir le lever; et il conserve celte force lorsqu'il ne lève que celui-là , et lors même qu'il n'en lève aucun : ainsi Dieu conserve également sa puissance et sa sagesse, lorsque pouvant les déployer, les manifester plus,il les déploie,les manifeste moins, et lors même qu'il n'en fait aucun usage, aucune manifestation.

Quant à ce qui est dit dans l'objection que plus un ouvrage est parfait, plus il exprime l'habileté, la perfection de l'ouvrier, distinguons deux sortes de perfections dans un ouvrage, l'une absolue , l'autre relative au dessein qu'on a pris. Un ouvrier très-habile peut faire un ouvrage très -parfait en soimême ; il en peut faire un moins parfait en soi, mais parfaitement assorti à son dessein. Dans l'un et l'autre cas , il agit toujours en habile ouvrier, il ne se dégrade point, il ne se dément point. La correspondance, la parfaite conformité de son ouvrage avec son dessein , exprime parfaitement son habileté. Le plus habile architecte ne bâtit pas toujours des temples ou des palais. Michel-Ange était toujours un très-habile peintre, soit qu'il peignît un cheval, soit qu'il peignît un homme. DieU agit toujours en Dieu, soit qu'il fasse un monde moins parfait où il peigne moins ses divines perfections , soit qu'il en fasse un plus parfait où il les peigne davantage; dans l'un etdans l'autre cas sont vérifiéesces paroles de l'EcritureiMaf/na opéra Domini, exquisitain omnes voluntates ejus(Ps. 110, 2). Les ouvrages dh Seigneur sont grands et dignes de sa grandeur; ils sont parfaitement conformes à tout ce qu'il a voulu, à tout ce qu'il a eu dessein de faire.

Dernière objection en faveur des optimistes. — I. Dans l'instant idéal où par abstraction l'on conçoit Dieu avec ses seules perfections et facultés essentielles, sans avoir encore produit aucun acte libre, aucun décret touchant la création ou la non création, Dieu doit être conçu indifférent, indéterminé à créer ou à ne pas créer.

II. Indépendamment du monde que Dieu était libre de créer ou de ne pas créer, et antécédemment au décret de sa création , Dieu doit être conçu bienheureux par la connaissance et l'amour de soi-même et de ses attributs, par conséquent de cette liberté, de cette indifférence ou indétermination à créer ou à ne pas créer, laquelle contribuait et concourait avec ses autres perfections à sa souveraine béatitude.

III. Dieu en se décidant à créer et en s'y déterminant a perdu cette indifférence ou indétermination : car il implique contradiction d'être en même temps indéterminé et déterminé.

IV. En perdant cette indétermination Dieu a perdu une propriété qui contribuait à sa béatitude, et il a dû nécessairement acquérir une autre propriété qui y contribue également : sans quoi sa béatitude infinie aurait été diminuée : ce qui répugne absolument.

V. Cette propriété qu'il a acquise est l'acte par lequel il s'est décidé à créer le monde suivant son bon plaisir, et dans lequel par conséquent il se complaît.

VI. Il faut que dans cet acte et dans l'effet qui en provient, c'est-à-dire, dans le monde créé, Dieu trouve une satisfaction, une complaisance égale à celle qu'il trouvait dans son indétermination à créer ou à ne pas créer : autrement sa béatitude à laquelle contribuait cette indifférence, recevrait une diminution. Or si entre deux mondes inégaux Dieu s'était décidé à créer le moins parfait , la satisfaction, la complaisance qu'il trouverait en ce monde moins parfait , n'égalerait pas celle qu'il trouvait dans son antérieure indétermination et qui était si grande qu'elle n'était pas susceptible d'augmentation ; au lieu que celle qu'il trouverait dans un monde créé moins parfait en serait susceptible ; puisqu'elle ne serait pas aussi grande que celle qu'il aurait trouvée dans un monde plus parfait, s'il s'était déterminé à le créer : car plus un ouvrage est parfait , plus il donne de satisfaction à son auteur, et lui donne lieu de l'estimer, de l'aimer et de s'y complaire. Dieudonc, juste appréciateur des choses dont il connaît parfaitement la valeur, sur laquelle il règle et mesure l'estime, l'amour qu'il leur porte et la complaisance qu'il y prend, doit estimer, aimer davantage un monde plus parfait et s'y complaire davantage que dans un monde moins parfait. Il doit donc nécessairement le créer par préférence à celui-ci.

VIL En vain, pour éluder la force de ce raisonnement, adopterait- on l'opinion de l'auteur de l'Action de Dieu sur les créatu- ' res. Ce serait , dit- il ( Tom. k, p. 184) , une grande illusion de s'imaginer que Dieu, semblable à un homme qui se complaît dans un ouvrage qu'il médite plutôt que dans un autre, en désire l 'existence , et tâche de se la procurer ; les hommes ne font ainsi que parce qu'ils trouvent leur intérêt dans l'existence d'un tel ouvrage : je ne dis pas un intérêt grossier ou étranger , je parle de l'intérêt de l'amour qui n'est autre que l'amour même ; je parle du plaisir d'aimer , du plaisir de faire du bien. L'absence d'un objet leur enlèverait ce plaisir, et sa présence le leur procure : leur amour a donc besoin pour se soutenir de l'existence de l'objet. Il n'en est pas de même de Dieu à l'égard de l'existence des créatures. Comme l'objet immédiat de son amour, c'est lui-même, c'est son décret , il se trouve toujours également parfait, toujours également aimable. Il n'a pas plus de plaisir et de bonheur soit qu'il procure l'existence à une créature , ou à telles créatures , soit qu'il ne la leur procure pas. Il est vrai que lorsqu'il procure l'existence aux créatures il leur fait du bien ; que lorsqu'il leur donne un plus haut degré d'être il leur fait plus de bien , et qu'en ce sens , selon S. Thomas , on doit dire qu'il les aime actuellement davantage, en prenant le mot aimer, non pour l'amour de complaisance, mais entendant par le mot aimer faire du

bien Dieu aime comme il connaît , et l'on a

montré que "c'est dans son essence que Dieu

SUR L'INCARNATION

connaît les créatures possibles, et dans son décret les futures : il les aime de la même manière. En cela c'est toujours lui-même qu'il aime : il s'aime comme participablc par les créatures et capable de se communiquer, lorsqu'il aime les créatures comme possibles. Il s'aime lui-même comme participé, comme voulant actuellement se communiquer, lorsqu'il les

aime comme existantes Quoique l'essence de

Dieu soit simple , comme Dieu voit néanmoins qu'il peut être plus ou moins participé ; s'il était permis de distinguer des points virtuels dans cet amour nécessaire que Dieu a pour lui-même , on pourrait dire que Dieu en tant qu'il est plus participablc occupe plus de place dans l'amour divin que Dieu en tant que moins participablc : mais au fond tout cela est simple en Dieu , et je ne parle ainsi humainement qu'à cause de la bassesse de mes pensées.... Dans l'existence des créatures , Dieu aime ses décrets et l'accomplissement de sa volonté ; et il trouve également dans leur non existence ses décrets et l'accomplissement de sa volonté. Par conséquent de ce que Dieu aime les créatures il ne s'ensuit point qu'il soit obligé à leur donner l'être ; comme aussi de ce qu'il aime plus les plus jmrfailes il ne s'ensuit point qu'il soit obligé de les créer plutôt que les autres , supposé qu'il veuille agir au dehors.

VIII. Cette opinion n'est pas soutcnable. Elle blesse la foi et la raison en ce qu'elle donne à entendre que Dieu n'aime d'un amour de complaisance aucune de ses créatures; qu'il ne les aime pas immédiatement en ellesmêmes , ni pour elles-mêmes , c'est-à-dire pour ce qui se trouve de bon en elles séparément de ce qui se trouve en lui ; que Dieu ne les aime existantes que par rapport à soimême en tant que participé , et que relativement à sa volonté qui s'accomplit également , soit qu'il en existe de plus ou de moins parfaites. Voilà, disent avec raison les Journalistes de Trévoux (l'om. 1, mars 1714, ;;. 396), un Dieu trop semblable au Dieu de Calvin ; le Dieu de l'Ecriture est plus aimable, il ne parle que de son amour pour les créatures, il emprunte les traits les plus touchants pour peindre cet amour; il se représente comme père , comme frère, comme ami, comme époux, comme amant passionné pour nous. Il nous demande à tous ces titres que nous lui donnions notre cœur, dans le don duquel par conséquent luimême se complaît. Si rebelles à sa volonté nous le lui refusons , alors nous le privons de cette complaisance réelle qu'il reçoit lorsque nous le lui donnons, et qui est plus ou moins grande suivant que nous le lui donnons avec plus ou moins d'affection et d'ardeur , de tendresse et de force. Complaisance d'ailleurs aussi distinguée de celle qu'il trouve dans l'amour de son essence et de ses décrets que notre cœur et le don que nous lui en faisons et qui sont hors de lui sont distingués de son essence , de ses décrets, de tout ce qui est en lui réellement.

IX. Ce cœur, ce don sont à la vérité en Dieu idéalement, intelligiblement, parce qu'il les connaît; ils y sont aussi éminemment et originairement , parce qu'en étant la première cause et le premier principe, il contient De Phessï. I.

supérieurement et, selon le langage de l'école, potentiellement tout ce qu'il y a de bon dans ses créatures : mais il n'y sont pas réellement, formellement , et toutefois ils sont aimés de Dieu, qui en fait un objet de sa complaisance particulière et distincte de toute autre. 77 les aime comme il les connaît : or il les connaît directement et immédiatement tels qu'ils sont en eux-mêmes réels et aimables; il les aime donc non pas seulement d'un amour médiat en tant qu'il s'aime lui-même comme participé, mais d'un amour directe et immédiat en tant qu'ils sont réels et aimables en eux-mêmes et par leur propre bonté qui, quoiqu'elle soit une participation de la sienne, en est vraiment distinguée, et mérite, selon S. Thomas, que Dieu s'y complaise et s'en réjouisse plus ou moins , selon qu'elle est plus ou moins semblable à la sienne, et par là même plus ou moins digne de son amour, Unumquodque, dit ce saint docteur ( 1. q. 20 ad. 4), diligit simile sibi, ut palet per illud quod habetur Eccli. 13 : Omne animal diligit simile sibi ; sed in tantum aliquod est melius in quantum est Deo similius. Ergo meliora magis diliguntur a Deo... Unumquodque, dit-il ailleurs (L. 1 cont. Gent., c. 90), naturalitcr in suo simili gaudet quasi in convenienti, nisi per accidens, in quantum est impeditivum propriœ utilitatis : sicut figuli ad invicem corrixantur pro co quod unus impedit lucrum alterius. Omne autem est divinœ bonitatis similitudo, ut ex supra dictis patet , nec ex aliquo bono sibi aliquid dépérit. Relinquitur igitur quod Deus de omni bono gaudet! est igitur in eo proprie gaudium et delectatio. Differunt autem gaudium et delectatio ratione : nam delectatio provenit ex bono realiter conjuncto ; gaudium autem hoc non requirit, sed sola quietatio voluntatis sufficit ad gaudii rationem. Unde delectatio est solum de conjuncto bono, si proprie sumatur ; gaudium autem de exteriori. Ex quo palet quod Deus proprie in seipso deleclatur ; gaudet autem in se et in aiiis. Ces textes du Docteur angélique font bien voir qu'il prend le mot aimer pour un amour non pas simplement de bienfaisance , mais de complaisance, par lequel Dieu aime immédiatement dans les créatures ce qu'elles ont de bon, puisque c'est à cause de leur propre bonté, qui est une ressemblance de la sienne, qu'il se réjouit non pas seulement en soi. mais en elles : Gaudet in se et in aliis.

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