X. Quand même il ne serait pas permis
(1) Cela esl Irès-permis : c'est ce que font ions les théologiens, non seulement les scotistes, qui admettent des formalités même réellement distinctes enlre les attributs et les actes divins; mais encore les thomistes, qui n'admettent que des distinctions virtuelles. C'est ce que démontrent les preuves alléguées par le savant continuateur de M. Tournely. Deus, dit-il , leije ordinis immuiabilis tenetur unumquodque objecium amare prout amabile est. Hœc lex ex suntuw amore, quo suam subslamiam diligit, derivalur. Deus seipsum essentialiter diligit, ergo sibi magis (et quidem necessario el absolute ) complucebil in aliquo possibili quod substantiam divinam mat/is imitari et participare potest , quam in alto possibili imperfecliori. Panier si duo opéra ab ipso condanlur, magis sibi complacebit in perfection quo perfeclius expnmilur, quam in minut
(Treize.)
INSTRUCTION PASTORALE
de distinguer des points virtuels dans l'amour nécessaire que Dieu a pour lui-même, et de dire que Dieu en tant qu'il est plus participable occupe plus de place dans l'amour divin que Dieu en tant que moins participable ; il serait néanmoins permis et même convenable et nécessaire de distinguer des points réels ou virtuels dans l'amour contingent que Dieu a pour ses créatures plus ou moins parfaites, et do dire que Dieu en tant qu'il est plus participé par les plus parfaites occupe plus de place dans l'amour divin que Dieu en tant que moins participé par les moins parfaites : car il est certain que Dieu aime plus celles-là que celles-ci ; par exemple , qu'il aime la sainte Vierge plus que les anges, et la sainte humanité de Notre -Seigneur plus que toute autre créature. Il est encore certain que Dieu se complaît plus dans son amour pour cette sainte humanité que dans son amour pour la sainte Vierge, et plus dans celui-ci que dans l'amour qu'il a pour les apôtres , et qui est un amour nc-s seulement de bienfaisance, mais encore de complaisance , ainsi que le
Srouvenl le texte cité du continuateur de [. Tournely et le passage suivant de saint Augustin : Ômnia diligit Deus quœ fecit, et inter ea magis diligit creaturas rationales et in illis eas amplius , quœ sunt membra Unigeniti sui, et multo magis ipsum Unigenitum suum (Tract. 110, inE vang.Joan.). Selon ce passage l'amour de Dieu pour les membres de Jésus- Christ, son fils, ressemble à celui qu'il a pour ce même fils fait homme qu'il aime d'un vrai amour de complaisance. Hic est filius meus dilectus in quo mihi complacui. 11 est donc certain que Dieu aime d'un amour de complaisance ses créatures, et qu'il se complaît plus dans son amour pour un monde plus parfait que dans son amour pour un monde moins parfait, et conséquemment que, supposé qu'il veuille créer, il doit nécessairement créer celui-là préférablement à celui-ci, pour trouver dans son acte et dans l'effet en résultant une complaisance égale à celle qu'il trouvait dans son indétermination antérieure à créer ou à ne pas créer.
Réponse. — Ce qu'il y a de plus spécieux et de plus difficile à résoudre dans ce qui vient d'être objecté n'avait encore été proposé par aucun optimiste, mais a été depuis peu inventé par un théologien , non en faveur de l'optimisme, qu'il rejette comme opposé à la saine doctrine, mais pour l'éclaircissement des vérités qu'elle renferme. Ce théologien dont nous avons parlé dans nos Instructions précédentes, et qui par modestie ne veut point être connu , est aussi l'inventeur de la réponse qui va être faite, et qui ne paraît pas moins solide et péremptoire que subtile et ingénieuse. Pour réfuter , dit-il, cette objection , il n'est point nécessaire de discuter ni de contester les principes qui lui
perfecto. Non posset aliam gerere volunlatem, quin ju~ dicarel minus perfection esse amabilins tnagis perfecto, creaturam mugis altribuia sua participanlem , esseinferiurem crenlunr eadem altribuia minus parlicipanti ; quin proinde semelipsum neqorel Tract, de lucarn., t. i, p. 190.
servent de fondement et dont l'examen détaillé mènerait trop loin. Il suffit de faire voir qu'en les supposant tous vrais la conséquence qu'on en tire est fausse, savoir, que Dieu en se décidant à créer doit nécessairement se déterminer en faveur du monde le plus parfait pour trouver dans son acte divin et dans l'effet en résultant une satisfaction ou complaisance égale à celle qu'il trouvait dans son antérieure indétermination à créer ou à ne pas créer. Je suppose donc véritable et j'accorde que Dieu se complaît moins dans un monde moins parfait, envisagé soit comme possible soit comme existant, que dans un monde plus parfait, considéré soit comme possible soit comme existant ; mais s'ensuitil de là que Dieu en se déterminant à créer le monde moins parfait ne jouisse pas d'une satisfaction ou complaisance égale à celle que lui donnait son indétermination antérieure à le créer ou à ne le pas créer ? Bien loin d'accorder cette conséquence je la nie absolument , et pour en montrer la fausseté je distingue en Dieu trois complaisances relatives à trois objets, savoir , à la liberté, à l'exercice de la liberté , à l'effet résultant de l'exercice de la liberté.
La première regarde son indétermination à créer ou à ne pas créer , dans laquelle, avant que de s'être décidé à l'un ou à l'autre, il doit être conçu se complaire en contemplant et sentant en soi-même d'une part la souveraine puissance de tirer du néant une foule de créatures, d'une autre part la souveraine liberté de n'en tirer aucune. Comme cette puissance et cette liberté ont une égale perfection en elles - mêmes et une égale étendue par rapport à tous les êtres possibles, dont il n'y a aucun à qui Dieu ne puisse donner l'existence, aucun à qui il ne puisse la refuser , il doit être conçu se complaire également dans l'une et dans l'autre comme dans un glorieux apanage de la Divinité qui ne peut pas ne pas aimer le souverain droit qu'elle seuleade prononcer à son gré sur l'existence ou la non-existence de toute créature.
La seconde complaisance est celle qu'il trouve dans l'exercice de sa liberté, par lequel il se détermine à créer ou à ne pas créer : quelque détermination qu'il prenne, soit qu'il se décide à créer , soit qu'il se détermine à ne pas créer, il se complaît également dans l'acte libre qu'il produit , parce que quel que soit cet acte il est également produit selon son bon plaisir. Si Dieu se décide à créer c'est parce que tel est son bon plaisir ; s'il se décide à ne pas créer c'est parce que tel est son bon plaisir. Il est vrai toutefois que s'il se décide à créer des motifs de convenance l'y engagent , à cause qu'en créant il fait éclater sa puissance, sa sagesse, sa bonté. 11 est vrai encore que s'il se déride à ne point créer il y est engagé par des motifsde convenance, à cause qu'en n'accordant pas aux êtres possibles l'existence qui ne leur est pas due il use à leur égard de son droit; il prononce par son acte le jugement qu'il porte de soi-même et d'eux tous, qui ne sont rien auprès de son infinie majesté ; il pro-
SUR L'INCARNATION
nonce et se rend témoignage qu'il n'a besoin ni d'eux , ni de leurs hommages , ni de leurs louanges , parce qu'il trouve en son seul fond la plénitude , l'affluence , la surabondance do tous les biens : mais ces motifs de part et d'autre n'étant que de convenance et non d'obligation , ils ne nécessitent pas sa volonté , ils ne la déterminent pas; mais c'est elle-même qui par sa propre activité se détermine à l'un ou à l'autre de ces actes ; c'est lui-même qui de son plein gré se décide à la production de l'un deux, qui quel qu'il soit, est également le fruit de son bon plaisir, auquel il faut toujours finalement en revenir pour donner raison de sa décision ou détermination, dont les motifs ne sont ni la cause efficiente ni le principe proprement dit; ils ne sont qu'une condition sans laquelle sa volonté souverainement sage et raisonnable ne se déciderait point. Car il répugne qu'un être intelligent et libre agisse à l'aveugle et sans être mû par quelque convenance ou décence à choisir ou à faire ce qui lui plaît, rien ne pouvant lui plaire que ce qui est ou paraît décent ou convenable à son choix.
La troisième complaisance est celle que Dieu, supposé qu'il se décide à créer , trouve dans l'effet provenant de l'exercice de sa liberté par lequel il se détermine à créer tel monde plus parfait ou tel monde moins parfait. Cet effet est ce monde plus parfait, si Dieu se détermine aie choisir, ou ce monde moins parfait, si Dieu le préfère à l'autre. Je conviens que Dieu se complaît dans cet effet , dans ce monde, quel qu'il soit, qui est son ouvrage ; j'ajoute même aux preuves qu'en donne l'objection que je réfute, une autre tirée de ce texte sacré: Lœtabilur Dominus in operibus suis. Le Seigneur se réjouira, se complaira dans ses œuvres (Ps. 103 , 13).
Je conviens encore que plus cet effet , ce monde est parfait, plus Dieu s'y complaît, et que moins il est parfait, moins Dieu s'y complaît ; mais je soutiens qu'en créant un monde plus parfait, en se donnant par sa création une plus grande satisfaction ou complaisance tirée de son ouvrage que celle qu'il se donnerait en créant un monde moins parfait, il s'ôte une plus grande satisfaction ou complaisance que celle qu'il s'ôterait en créant un monde moins parfait. Je soutiens qu'en créant un monde moins parfait, en se donnant par sa création une moindre complaisance que celle qu'il se donnerait par la création d'un monde plus parfait, il s'ôte une complaisance moins grande que celle qu'il s'ôterait en créant un monde plus parfait ; et j'en conclurai que , compensation faite, il y a un équivalent qui fait que, soit qu'il crée le monde le plus parfait,soitqu'il crée le moins parfait, il trouve (eu égard aux trois complaisances dont j'ai parlé) une satisfaction ou complaisance égale a celle qu'il trouvait dans son indétermination.
Pour prouver mon assertion, je remarque (et ceci mérite grande attention) que Dieu , avant que de s'être décidé à créer, doit être
rence qui le rendait libre et maître de créer le monde plus parfait que dans celle qui le rendait libre et maître de créer le moins parfait : car quoiqu'il puisse créer avec une égale facilité le monde le plus parfait comme le moins parfait, et quoique la création de celui-ci comme la création de celui-là exige une puissance infinie ; cependant, eu égard aux points réels ou virtuels qu'il est permis, suivant l'objection, et même nécessaire ou convenable de distinguer dans cette puissance relativement aux objets plus ou moins grands , plus ou moins bons, auxquels elle s'étend , le pouvoir A de créer un monde plus parfait doit être conçu supérieur au pouvoir B d'en créer un moins parfait, à cause que le pouvoir A s'étend à des objets ou plus amples ou plus nobles que ceux auxquels se termine le pouvoir B; ainsi quoique Dieu puisse créer aussi facilement des millions d'anges qu'un seul homme et des millions d'hommes aussi aisément qu'un seul oiseau , néanmoins le pouvoir de créer des millions d'esprits célestes est conçu plus grand, plus noble, plus appréciable, plus digne d'estime et de complaisance, que le pouvoir de créer un seul homme ou un seul oiseau. Par la même raison, quoique Dieu connaisse aussi facilement ces millions d'esprits célestes que ce seul oiseau, la connaissance qu'il a des anges est conçue surpasser autant en noblesse, en étendue, celle qu'il a d'un oiseau que la nature angélique surpasse la nature volatile, et que le nombre de millions excède l'unité : car le plus ou le moins de noblesse et d'étendue d'une connaissance dépend du plus ou du moins de noblesse et d'étendue de son objet : ainsi la connaissance que Dieu a de ses perfections et de ses opérations est plus noble, plus étendue, plus digne de sa complaisance que celle qu'il a de ses créatures et de leurs actions : une de ses perfections, considérée seule et séparée par abstraction des autres , n'est pas conçue aussi excellente, aussi grande que toutes ses per fections réunies ensemble.
Je remarque aussi en conséquence que Dieu doit être conçu se complaire plus dans l'indifférence qui le rend libre et maître de ne pas créer un monde plus parfait que dans l'indifférence qui le rend libre et maître de n'en pas créer un moins parfait. De même qu'un monarque à qui un grand seigneur et un paysan demandent la même grâce se complaît plus dans la liberté qu'il a de la refuser à ce grand seigneur que dans celle de la refusera ce paysan, parce que le pouvoir de ne la pas accorder à un grand de sa cour indique plus son autorité suprême, son indépendance absolue , sa supériorité éminente au-dessus de ses sujets même les plus qualifiés , et par conséquent mérite plus son estime , sa complaisance , que le pouvoir de ne point faire cette grâce à un simple villageois : ainsi Dieu se complaît plus à être libre et maître de ne jamais donner l'existence à un monde plus parfait qu'à être libre et maître de la refuser toujours à un monde moins parfait. Sa liberté a l'égard du
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monde plus parfait, qu'il est autant le maître de ne pas créer qu'il l'est à l'égard du moins parfait, indique d'une manière plus marquée son élévation transcendante, indépendante et fort supérieure aux créatures possibles , même aux plus nobles et aux plus excellentes.
J'observe enfin que la même raison milite pour prouver que Dieu se complaît moins dans l'indifférence qui le rend libre et maître de ne point créer un monde moins parfait que dans celle qui le rend maître de n'en pas créer un plus parfait. De là que scnsuit-il? 1" Que Dieu en se décidant à créer un monde plus parfait, en s'ôtant par conséquent la complaisance qu'il avait dans son indétermination à ne le pas créer, se donne à la vérité une plus grande complaisance tirée de la plus grande perfection de ce monde; mais qu'en même temps il s'ôte une autre complaisance qu'il tirait de son indétermination a ne le pas créer et qui était supérieure à celle qu'il trouvait dans son indétermination à ne pas créer un monde moins parfait. 2° Qu'en se décidant à créer ce monde moins parfait , il se donne à la vérité une complaisance inférieure à celle qu'il se serait donnée en se déterminant à en créer un plus parfait; mais qu'il en perd aussi une inférieure, savoir, celle qu'il tirait de son indétermination à le créer ou à ne le pas créer. 3° Que si Dieu en créant un monde plus parfait acquiert plus de complaisance et de satisfaction d'une part, il en perd plus d'un autre côté , et que si en créant un monde moins parfait il acquiert moins de satisfaction et de complaisance d'un côté , il en perd moins d'un autre côté ; et le tout dans la même mesure et proportion : par conséquent que , soit qu'il crée un monde plus parfait, soit qu'il en crée un moins parfait, il trouve (toute compensation faite entre ce qu'il acquiert de plus et perd de plus d'une part et ce qu'il acquiert de moins et perd de moins d'une autre part) une complaisance ou satisfaction égale à celle qu'il trouvait dans son indétermination à créer ou à ne pas créer, et (supposé qu'il voulût créer un monde) à en créer un plus parfait ou à en créer un moins parfait.
De là encore il faut inférer que n'y ayant que Dieu qui puisse être infiniment parlait, n'y ayant nul monde qui puisse être égal à Dieu en perfection, aucun même qui ne puisse qu'être infiniment au-dessous de son Créateur, Dieu nonobstant sa toute puissance ne peut rien produire hors de lui qui ne soit infiniment imparfait, c'est-à-dire infiniment inférieur à sa suprême perfection. Pour concevoir, dit M. de Fénélon (Lettre sur la Religion, p. 126), ce que Dieu peut produire hors de lui, il faut se le représenter comme voyant des degrés infinis de perfection au-dessous de la sienne en remontant vers lui et en descendant au-dessous de lui. Ainsi il ne peut fixer son ouvrage à aucun degré qui n'ait une infériorité infinie à son égard. Tous ces divers degrés sont plus ou moins élevés les uns à l'égard des autres ;
mais tous sont infiniment inférieurs à l'Etre suprême. Ainsi on se trompe manifestement quand on veut s'imaginer que l'Etre infiniment parfait se doit à lui-même, pour la conservation de sa perfection et de son ordre , de donner à son ouvrage le plus grand ordre et la plus haute perfection qu'il peut lui donner. Il est certain tout au contraire que Dieu ne peut jamais fixer aucun ouvrage à un degré certain de perfection sans l'avoir pu mettre à un autre degré supérieur d'ordre et de perfection , en remontant toujours vers l'infini, qui est lui-même. Ainsi il est certain que Dieu, loin de vouloir toujours le plus haut degré d'ordre et de perfection, ne peut jamais aller jusqu'au plus haut degré , et qu'il s'arrête toujours à un degré inférieur à d'autres qui remontent sans cesse vers l'infini. Faut-il donc s'étonner si Dieu n'a pas fait la volonté de l'homme aussi parfaite qu'il aurait pu la faire? Il est vrai qu'il aurait pu la faire d'abord impeccable, bienheureuse et dans l'état des esprits célestes. Mais l'objection qu'on fait resterait toujours tout entière, puisqu'il y a encore au-dessus des esprits célestes, qui sont bornés , des degrés infinis de perfection , en remontant vers Dieu, dans lesquels le Créateur aurait pu créer des êtres supérieurs aux anges. Il faut donc ou conclure que Dieu ne peut rien faire hors de lui , parce que tout ce qu'il ferait serait infiniment au-dessous de lui et par conséquent infiniment imparfait, ou avouer de bonne foi que Dieu en faisant son ouvrage ne choisit jamais le plus haut de tous les degrés d'ordre et de perfection. Ceraisonnement suffit seul pour faire évanouir toutes les objections des optimistes.
Quanta celles des incrédules qui attaquent la permission du péché et la blâment comme mauvaise et désordonnée, on en trouve une courte, mais solide solution dans les même4s lettres de l'illustre archevêque de Cambrai , et surtout dans les endroits où il prouve que l'homme créé libre dans le choix du bien et du mal est bon en soi, conforme à l'ordre et digne (le Dieu, quoique l'homme impeccable soit meilleur. Nest-il pas, dit-il, bien beau et bien digne de l'ordre gue Dieu n'ait voulu donner à l'homme la béatitude qu'après la lui avoir fait mériter ?...Qu'y-a-t-il de plus grand pour une créature que le mérite?
Le mérite est un bien qu'on se donne par son choix et gui rend l'homme digne d'autres biens d'un ordre supérieur. Par le mérite l'homme s'élève, s'accroît, se perfectionne , et engage Dieu à lui donner de nouveaux biens proportionnés , qu'on nomme récompense.
N'est-il pas bien beau et digne de l'ordre que Dieu n'ait voulu lui donner la béatitude qu'après la lui avoir fait mériter? Cette succession de degrés par où l'homme monte n'estelle pas convenable à la sagesse de Dieu et propre à établir son ouvrage? Il est vrai que l'homme ne peut point mériter , sans être capable de démériter , s'il ne mérite pas ; mais ce n'est point pour procurer le démérite que Dieu donne la liberté : il ne la donne que» faveur du mérite; et c'est pour le mérite, qui
est son unique fin, qu'il souffre le démérite auquel la liberté expose 1% n mt. C'est contre l'intention de Dieu et malgré son secours que l'homme fait un mauvais usage d'un don si bon en soi.
Dieu en donnant la liberté a 1 homme a voulu faire éclater sa bonté, sa magnificence et son amour ; en sorte néanmoins que si l'homme, contre son intention, abusait de cette liberté pour sortir de l'ordre en péchant, Dieu le ferait rentrer dans l'ordre d'une autre façon par le châtimçnt de son péché. Ainsi toutes les volontés, sont soumises à l'ordre : les unes en l'aimant et en persévérant dans cet amour; les autres en y rentrant par le repentir de leurs égarements; d'autres par le juste châtiment de leur impénitence finale. Ainsi l'ordre prévaut en tous les hommes : il est inviolablement conservé dans les innocents, réparé parles pécheurs convertis, et vengé par une éternelle justice, qui est elle-même l'ordre souve'r'ain, dans les pécheurs impénitents. Qu'il est glorieux à celle sagesse de tirer ainsi le bien du mal même et de tourner le mal en bien! En permettant le mal Dieu ne le fait pas. Tout ce qui est de lui dans son ouvrage demeure digne de lui ; mais il souffre que son ouvrage , qui est toujours infiniment imparfait en soi , puisse diminuer le degré de bonté qu'il y avait mis. Il souffre qu'il défaille un peu pour avoir la gloire de le réparer par miséricorde ou de le punir par justice s'il méprise cette miséricorde offerte. Qu'il est beau à Dieu de glorifier ainsi ces deux diverses parties de son ordre et de sa justice 1 L'une est de récompenser le bien , l'autre est de punir le mal.
Autant donc qu'on aurait grand tort d'imiter l'incrédule qui blâme comme désordonnée la permission du péché, autant a-t-on raison de la louer comme fondée sur de grandes convenances, puisque les motifs cidevant exposés (Col. 289 et suiv.) la démontrent plus avantageuse aux bons que ne l'aurait été l'état d'impeccancc, et plus propre, en augmentant la difficulté de vaincre avec des secours généraux les tentations fortes et nombreuses , à augmenter leur mérite et leur récompense; comme aussi à augmenter la gloire de Dieu par la manifestation de ses attributs, surtout de sa très-haute sagesse qui sait tirer du mal un plus grand bien, et de son incomparable sainteté qui éclate dans la différence infinie entre sa nature essentiellement impeccable et celle de toute créature intelligente, qui, quelque bonne et vertueuse qu'on la suppose, peut tomber par l'abus de son libre arbitre, en toute sorte de péchés et de vices , dont elle porte en elle-même , sortie du néant , la semence et le germe.
Demande-t-on avec étonnement par où le mal a pu trouver entrée dans l'ange et dans l'homme au milieu de tant de bien que Dieu avait mis en l'un et en l'autre? S ecrie-t-on avec un prophète surpris de la chute de Lucifer , Comment êtes-vous tombé du ciel , ô bel astre du matin (Isai. lk, 12)? Vous qui, plein
de sagesse et placé sur la sainte montagne de Dieu , marchiez au milieu des pierreries embrasées ; vous qui étiez parfait dans vos voies dès le jour de votre création jusqu'à ce que la dépravation s'est trouvée en vous ( Ezech. 28, 12, 14, 15 ) ? Comment s'y est-elle trouvée? Comment avez- vous pu vous égarer parmi tant de clartés si brillantes, et vous dérégler, vous rendre immonde parmi tant et de si beaux ornements de la grâce qui vous sanctifiait? Vraiment, répond M. Bossuet (Tom. 10, p. 60), tout ce qui est tiré du néant en tient toujours. Vous étiez sanctifié , mais non pas saint comme Dieu ; vous étiez réglé d'abord, mais non pas, comme Dieu , la règle même ; une de vos beautés était d'être doué d'un libre arbitre, mais non pas comme Dieu , dont la volonté est sa règle, et dont le libre arbitre est indéfectible. Esprit superbe et malheureux, vous vous êtes arrêté en vous-même ; admirateur de votre propre beauté, elle vous a été un piège. Vous avez dit : Je suis beau , je suis parfait et tout éclatant de lumière; et au lieu de remonter à la source d'où vous venait cet éclat , vous avez voulu comme vous mirer en vousmême. Et c'est ainsi que vous avez dit : Je monterai jusqu'aux cicux, et je serai semblable au Très-Haut (Isai. 13, 14). Comme un nouveau Dieu vous avez voulu jouir de vousmême. Créature si élevée par la grâce de votre Créateur , vous avez affecté une autre élévation, qui vous fût propre , et vous avez voulu vous élever un trône au-dessus des astres , pour être comme le Dieu et de vous-même et des autres esprits lumineux , que vous ave? attirés à l'imitation de votre orgueil ; et voilà que tout à coup votre orgueil a été précipité dans les enfers, où vous êtes tombé jusqu'au fond de l'abîme ( lbid. 11, 15). C'est voxis qui l'avez voidu, ange superbe ; et il ne faut point chercher d'autre cause de votre défection que votre volonté propre.
Créature , quelle que tu sois, et si parfaite que tu te croies, songe que tu as été tirée du néant; que de toi-même tu n'es rien : c'est du côté de cette basse origine que tu peux devenir pécheresse, et de là éternellement et infiniment malheureuse. Superbes et rebelles , prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil! Et voyez et considérez , et entendez ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui et dans tous ses sectateurs ! Fuyons, fuyons-nous nous-mêmes ; rentrons dans notre néant, et mettons en Dieu notre appui comme noire amour. Amen , Amen.