‹ Œuvres tres-completesChapitre 20 sur 70 · SECONDE SECTION · texte numérisé non relu

SECONDE SECTION

Pourquoi et comment Adam a-t-il transmis son péché à toute sa postérité?

I. Circonstances de la chute d'Adam en bulle aux blasphèmes de l'incrédule, qui a tort de les rejeter comme fabuleuses ou comme absurdes. — Les esprits superbes, en effectant comme Lucifer une hauteur qui s'élève contre la majesté et la science de Dieu (2 Cor. 10, 5), dédaignent la naïve simplicité de l'Ecriture dans le récit des circonstances de la chute du premier homme et rejettent celte histoire

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comme une pure fable moins croyable que les plus étranges fictions des poètes. Tout leur y paraît contraire à la vraisemblance ou opposé à la raison. Cependant si , sans s'arrêter à la superficie, ils voulaient examiner, pénétrer le fond des choses qui y sont rapportées , pourraient-ils en trouver quelqu'une indigne d'être crue ou incapable d'être conçue? Serait-ce le précepte que Dieu donne à l'homme pour lui faire sentir qu'il a un maître, mais le meilleur des maîtres, qui lui impose par bonté le plus léger, le plus doux de tous les jougs ? Parmi tant d'arbres et de fruits ne lui était-il pas bien facile de s'abstenir d'un seul ? Précepte donc très-aisé , parce que Dieu voulait lui rendre la vie gracieuse, tant qu'elle serait innocente; précepte attaché à une chose sensible , parce que l'homme avait des sens et qu'il ne devait pas moins témoigner à Dieu son obéissance par la sujétion de son corps que par celle de son esprit.

Serait-ce la vertu dans un arbre de donner la science du bien et du mal ( Gen. 2,9)? Mais ne peut-on pas dire avec raison que cet arbre ne fut ainsi nommé que par ironie (1), à cause qu'il avait servi au démon d'instrument et d'appât trompeur pour séduire Eve par l'espoir de devenir savante ; ou qu'il ne fut ainsi appelé que par l'événement , à cause que l'homme en mangeant du fruit défendu apprit la malheureuse science qui lui fit discerner par expérience le mal que sa désobéissance lui attirait d'avec le bien qu'il avait reçu dans sa création et qu'il eût su uniquement s'il n'avait pas perdu son innocence? Ne peut-on pas raisonnablement ajouter que cette vertu de donner à l'homme la science du bien et du mal était dans cet arbre une vertu surnaturelle semblable à celle que Dieu a mise dans les sacrements , par exemple , dans l'eau baptismale , qui nettoie le corps la vertu de purifier l'a me par manière de cause morale ou occasionnelle? Serait-ce l'apparition de l'esprit tentateur sous la figure d'un serpent qu'Eve ne fut point effrayée ni étonnée d'entendre parler ? Mais le fut-elle en voyant Dieu même, qu'elle savait être un pur esprit, paraître sous une forme sensible dans le paradis , où l'Ecriture dit qu'il se promenait après midi , et qu'il fit entendre sa voix ( Gen. 3, 8) à Adam ? Pourquoi donc Eve, sans s'imaginer que les bêtes eussent un langage, n'aurait-elle pas cru que d'autres purs esprits créés pouvaient se montrer sous la figure d'un animal et que c'était un ange qui lui apparaissait et lui parlait sous celle d'un serpent? Serait-ce enGn ce qui est dit que leurs yeux furent ouverts ( Ibid. v. 7)? Mais qu'y a-t-il de plus conforme à la raison et à la pudeur que cette manière honnête d'exprimer qu'ils connurent leur nudité corporelle et spirituelle en sentant la honteuse faiblesse de leur ame dénuée de la grâce et devenue incapable, parce qu'elle s'était soulevée contre son Créateur, de contenir son corps auquel auparavant

(1) Voyez le Comment, du P. Calmet, 1. 1, p. 30.

elle commandait avec un empire absolu t qu'elle perdit par son péché? C'est cette perte accompagnée des révoltes humiliantes de la chair contre l'esprit qui fut cause de la honte, dont jusqu'alors ils n'avaient eu ni connaissance ni sentiment.

Cela sufGt pour éclaircir et rendre croyables divers points obscurs et mystérieux de la chute de notre premier père : mais le plus mystérieux, le plus difficile à croire pour les fidèles, le plus difficile à défendre contre les incrédules est renfermé dans ce texte : Tous ont péché en Adam (Rom. 5, 12). Aussi estil exposé aux traits malins de l'impiété, qui ne cesse de lui opposer cette objection de Bayle : 77 est évident qu'une créature qui n'existe point ne saurait être complice d'une action mauvaise, et qu'il est injuste de la punir comme complice de cette action (Diction, hist., t. 3, art. Pirrhon).

Pour résoudre cette difficulté, distinguons deux sortes de complicité, l'une physique, l'autre morale. Avouons que les descendants d'Adam n'ont pu être complices physiquement de son acte de désobéissance que lui seul a produit par sa propre volonté ; mais soutenons qu'ils l'ont été moralement , parce que leur volonté était contenue dans celle de leur premier père , en vertu d'un pacte qui en soi-même leur était très-avantageux , parce qu'il faisait dépendre leur commune destinée de l'usage que ferait de sa liberté leur chef, et dont il y avait beaucoup plus à espérer pour eux un succès favorable qu'à craindre une issue malheureuse.

Dieu , dit excellemment M. Bossuet ( Tom. 10, p. 113), avait fait l'homme si parfait et lui avait donné une si grande facilité de conserver, et pour lui et pour toute sa postérité , le bien immense qu'il avait mis en sa personne, que les hommes n'avaient qu'à remercier cette divine bonté d'avoir renfermé en lui tout le bonheur de ses enfants qui devaient composer tout le genre humain. Regardons-nous tous en cette source ; regardons-y notre être et notre bien-être , notre bonheur et notre malheur. Dieu ne nous voit qu'en Adam, dans lequel il nous a tous faits ; quoi qu'Adam fasse, nous le faisons avec lui , parce qu'il nous tient renfermés, et que nous ne sommes en lui moralement qu'une seule et même personne. S'il obéit, nous obéissons en lui , et méritons en lui la récompense de son obéissance; s'il désobéit , nous désobéissons en lui; s'il pèche, nous péchons en lui, et la peine de son péché, dont nous sommes moralement complices , devient la nôtre.

Bayle prétend que la communication et l'héritage de cette peine et de ce péché sont évidemment injustes. Mais prouvons le contraire, 1° à l'égard de la peine, 2" à l'égard de la coulpe ou la tache du péché. Deux points qui seront l'objet des réflexions suivantes dans lesquelles ils seront expliqués, et dont les unes concernent le premier , les autres regardent le second. Elles demandent de vous, mes chers frères, beaucoup d'attention.

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Première réflexion sur la peine du péché d'Adam transmise justement à sa postérité.

II. Equité des peines héréditaires aussi justes que les récompenses héréditaires. — Rien de plus raisonnable ni de plus juste qu'un sentiment d'équité que la main de la nature même a gravé dans le cœur des hommes de tous les siècles et de tous les pays. Tel est le sentiment universel par lequel on a reconnu qu'il faut raisonner des peines héréditaires comme des récompenses héréditaires, et qu'il n'y a pas plus d'injustice à punir les pères criminels dans leurs enfants comme étant une portion de leur être qu'à récompenser les pères vertueux dans leur postérité comme étant une partie de leur substance et ne faisant avec eux, selon le langage de l'Ecriture, qu'une même chair et un même sang. Cette transmission de récompense des pères aux enfants, fondée sur leur union physique et substantielle provenant de leur consanguinilé, n'est pas injuste : tout le monde l'avoue ; tout le monde aussi ne doit-il pas faire le même aveu touchant les punitions transmises des pères aux enfants à cause de la même union ? Ni l'une ni l'autre transmission n'a été méritée personnellement par les enfants, qui la reçoivent ; l'une et l'autre ne rejaillissent sur eux qu'à cause de leurs parents, avec qui ils sont censés ne former qu'un seul tout social, qu'un seul corps moral, qui a pour chef le père, la mère, et pour membres les enfants. Or dans un corps moral , dans une société civile, ou politique, ou militaire, par exemple, dans une république, dans un royaume , dans une armée, les membres se ressentent de ce qui arrive en conséquence de la bonne ou mauvaise conduite de leur chef; ils en partagent avec lui le bonheur ou le malheur , la gloire ou l'ignominie , la récompense ou le châtiment. C'est la suite équitable d'une espèce de contrat d'association qui rend leurs intérêts communs , et dont il n'est pas moins juste qu'ils sentent les désavantages que les avantages, puisqu'ils n'influent pas plus personnellement sur la cause des uns que sur celle des autres.

///. Equité de cespeinesprouvéepur plusieurs maximes conformes au bon sens et une foule d'exemples tirés de l'histoire sainte et de l'histoire profane. — De là cette maxime du droit dictée par le bon sens et adoptée par toutes les nations, Qui sentit commodum, débet etsentire in commodum. De là cette célèbre sentence d'un ancien Quidquid délirant reges , plectuntur Achivi (Horat.) ; de là cette coutume générale parmi les rois et les peuples de venger par une juste guerre sur tous les sujets d'un prince les insultes ou les injustices faites par lui seul ou en conséquence de son ordre par un petit nombre d'entre eux. Delà cette opinion ancienne et universelle que les enfants des esclaves naissent esclaves et que les bâtards n'héritent point de leurs pères , au lieu que les fils de famille naissent libres et les enfants légitimes sont héritiers de leurs parents. Delà cette règle du droit civil selon laquelle les enfants d'un père coupable du

crime de lèse-majesté sont infâmes. De là cette sanction du droit canonique selon laquelle les fils et petits-fils d'un hérétique sont irréguliers. De là cette maxime notable de la sainte Ecriture, Le fils tire sa gloire de l'honneur du père , et un père sans honneur est le déshonneur du fils (Eccli. 3, 13 ). De là cet usage observé clans plusieurs pays , et dont les livres saints nous fournissent quelques exemples , de mettre à mort ou de regarder comme infâmes les enfants de pères coupables de certains crimes atroces (Num. 31, 17; Esther. 9, 13, 14 ) ; au contraire de faire passer la noblesse et les dignités des personnes qui ont illustré leur nom par des actes héroïques de bravoure ou dequelqu'autre vertu à la postérité ou à leur familie , ainsi qu'il est arrivé à celle de la fameuse Pucelle d'Orléans. De là ces promesses que Moïse ou plutôt Dieu faisait par sa bouche aux Israélites de récompenser dans les enfants les vertus de leurs pères , et ces menaces de punir les iniquités de ceux-ci sur leurs descendants. De là ces imprécations de David contre les fils malheureux d'un père scélérat, Nutantes transferantur filii ejus et mendicent (Ps. 108, 13). De là ces supplications de Tobie, qui craignait que Dieu ne se souvînt de ses péchés, ou de ceux de ses parents Neque reminiscaris delicta mea, tel parentum meo— rum (Tob. 3, 3). De là ces interrogations des apôtres au sujet de l'aveugle-né, Quis peccavit hic, aut parentes ejus, ut cœcus nasceretur (Joan. 9, 2)? Delà ces paroles des Juifs dans le temps de la Passion, Sanguis ejus super nos et super filios nostros ( Maith. 27, 25).

De là ces discours des poètes qui regardant Rome désolée par tant de guerres civiles ont dit qu'elle payait bien les parjures de Laomédon et des Troyens, dont les Romains étaient descendus , et le parricide commis par Romulus leur auteur, en la personne de son frère. Sur quoi M. Bossuet (Tom. 10, p. 651) remarque que les poètes, imitateurs de la nature , et dont le propre est de rechercher dans le fond du cœur humain les sentiments qu'elle y imprime , ont aperçu que les hommes recherchent naturellement les causes de leurs désastres dans les crimes de leurs ancêtres. Et par là ils ont conjecturé quelque chose de cette vengeance qui poursuit le crime du premier homme sur ses descendants.

Nous voyons même des historiens païens qui , considérant la mort d'Alexandre au milieu de ses victoires et dans ses plus belles années , et, ce qui est bien plus étrange , les sanglantes divisions des Macédoniens , dont la fureur fit périr par des morts tragiques son , frère , ses sœurs et ses enfants , attri buent tous ces malheurs à la vengeance divine qui punissait les impiétés et les parjures de Philippe sur sa famille.

Ainsi nous portons au fond du cœur une impression de cette justice qui punit les pères dans les enfants. En effet Dieu, l'auteur de l'être, ayant voulu le donner aux enfants dépendamment de leurs parents , les a mis par ce moyen sous leur puissance et a voulu

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qu'ils fussent et par leur naissance et par leur éducation le premier bien qui leur appartient. Sur ce fondement il paraît que punir les pères dans leurs enfants, c'est les punir dans leur bien le plus réel ; c'est les punir dans une partie d'eux-mêmes que la nature leur a rendue plus chère que leurs propres membres et même que leur propre vie. En sorte qu'il n'est pas moins juste de punir un homme dans ses enfants que de le punir dans ses membres et dans sa personne. Et il faut chercher le fondement de cette justice dans la loi primitive de la nature qui veut que le fils tienne l'être de son père et que le père revive dans son fils comme dans un autre lui-même. Le savant évêque de Mcaux observe encore que les lois civiles ont imité cette loi primordiale, puisque selon leurs dispositions celui qui perd la liberté , ou le droit de citoyen , ou celui de la noblesse , les perd pour toute sa race : tant les hommes ont trouvé juste que ces droits se transmissent avec le sang et se perdissent de même !

Et cela qu'est-ce autre chose qu'une suite de la loi naturelle qui fait regarder les familles comme un même corps , dont le père est le chef qui peut être justement puni aussi bien que récompensé dans ses membres.

Bien plus , parce que les hommes naturellement sociables composent des corps politiques qu'on appelle des nations et des royaumes et se font des chefs et des rois , tous les hommes unis en cette sorte sont unmême tout, et Dieu ne juge pas indigne de sa justice de punir les rois sur leurs peuples et d'imputer à tout le corps le crime du chef. Combien plus cette unité d'un seul tout social, d'un soûl corps moral , peut-elle avoir lieu dans les familles , dont l'union fondée sur la nature est la source de toute société civile!

Reconnaissons donc cette justice qui venge les crimes des pères sur les enfants , et adorons ce Dieu puissant et juste , qui ayant gravé dans nos cœurs naturellement quelque idée d'une vengeance si terrible nous en développe le secret dans son Ecriture.

Que si par la secrète mais puissante impression de cette justice , un poète tragique (Euripide) introduit Thésée , qui troublé de l'attentat. dont il croyait son fils coupable, et ne sentant rien en sa conscience qui méritât que les dieux permissent que sa maison fût déshonorée par une telle infamie, remonte jusqu'à ses ancêtres : Qui de mes pères , ditil , a commis un crime digne de m attirer un si grand opprobre? Nous qui sommes instruits de la vérité ne demandons plus , en considérant les malheurs et la honle de notre naissance, qui de nos pères a péché? Mais reconnaissons que Dieu ayant fait naître tous les hommes d'un seul pour établir la société humaine sur un fondement plus naturel, ce père de tous les hommes, créé aussi heureux que juste, a manque volontairement à son auteur, qui ensuite a vengé tant sur lui que sur ses enfants une rébellion si horrible, afin que le genre humain reconnût ce qu'il doit à

Dieu et ce que méritent ceux qui l'abandonnent.

Et ce n'est pas sans raison que Dieu a voulu imputer aux hommes non le crime de tous leurs pères , quoiqu'il le pût , mais le crime du seul premier père, qui, contenant en lui-même tout le genre humain, avait reçu la grâce pour tous ses enfants , et devait être puni aussi bien que récompensé en eux tous; car s'il avait été fidèle à Dieu , il eût vu sa fidélité rémunérée dans ses enfants , qui seraient nés aussi saints et aussi heureux que lui : mais aussi dès-là que ce premier homme , aussi indignement que librement rebelle , a perdu la grâce de Dieu , il l'a perdue pour lui-même , et pour toute sa postérité , c'est-à-dire pour tout le genre humain , qui avec ce premier homme d'où il est sorti , n'est plus que comme un seul homme justement puni de Dieu par la transmission et l'héritage de la peine que mérite le crime de son premier père. Rien de plus conforme que cette punition héréditaire au sentiment d'équité naturelle que nous avons montré répandu dans tous les siècles parmi toutes les nations de la terre.

Seconde réflexion sur lu peine et la tache du péché d'Adam transmises justement à sa postérité.

IV. Gratuité du don de la justice originelle accordé au premier homme. — C'est par pure grâce que Dieu a bien voulu créer Adam dans la juslicc originelle, le destiner à la vision intuitive, et l'exempter dans son état d'innocence de toutes les misères auxquelles il a été assujetti après sa chute. L'exemption de toutes ces misères et de la mort , la grâce sanctifiante et la destination à la gloire célcsle ne faisaient point partie de son essence. Elles n'étaient point des propriétés inséparables de son être ; elles étaient d'un ordre supérieur et sur ajoutées à la nature. Ce point de doctrine enseigné par les saints Pères, surtout par S.Augustin (1), défi) Si ergo «liera (anima) talis esse cœpil , non solum ante peccalum, sed .vite onineni vilain suam, qualis alia post viHim culpabilem (acla est, non parvinn bonum liabet , viide condilori suo grattas agal : quia ipse ortus ejus , et inchoatio quovis perfecto corpore est métier. Non enim mediocria bona sunl , non solum quod anima est, qun nnturajtim omne corpus prœcedit ; sed eliani quod fucullatnn liabet , ni adjuvante creatore se ipsam cxcolat, el pio studio possit omîtes acquirere et eapere virilités , per quas et a di/fieullale cruciante , el ai) ignoranlia cœcanle liber etur. Quod si ita est , non erit nascentibus animis ignoranlia et difjicuhus supplicium peccali , sed proficieudi admonitio , el perfeclionis exordîuin. Non enim ante omne mcrilum boni operis parum est accepisse naturale judicium , quo sapientiam pra'ponal errori el quielem difficullaU , ul ad liœc non uascendo, sed studendo perveniat (L.ode libero Arbilrio, cap.QO, n. 10). Ce lexie est précis cl formel.

1° Il y est question d'une aine créée avant lou!c faille de sa pari, avec l'ignorance, la concupiscence et Passujcllissement aux misères ûc la vie : Si talis esse cujïl, non solum ante peccalum , sed ante omnem vilam suam, iiuai'nalia postvitam culpabilem facla est. 2° Ou y trouve clairement énoncé que cet état d'ignorance , du concupiscence et de misère n'inté-

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cù\é par les souverains pontifes et soutenu par les théologiens de toutes les écoles catholiques , n'a presque pas besoin de preuves et n'est pas moins conforme à la raison qu'à la foi. L'une et l'autre reconnaissent la possibilité de l'état de la nature pure où l'homme eût été créé tel qu'il naît aujourd'hui, mais sans péché et avec la concupiscence prise pour l'amour actuel et habituel , mais modéré et réglé, des choses sensibles. L'homme, sujet en cet état à des souffrances compensées par des plaisirs , eût été destiné à une béatitude naturelle qu'il aurait pu mériter parle bon usage de son franc arbitre, entièrement abandonné à lui-même , dans une espèce d'équilibre où il n'aurait presque pas eu plus de penchant pour le bien que pour le mal ; au lieu que le libre arbitre d'Adam aidé de la grâce et d'une grâce beaucoup plus que suffisante avait , dit M. Bossuet (Tom. 10, p. 99) d'après S. Augustin (1) , une très-grande facilité^ de ne point

rosse en rien la bonlé , la justice et la sagesse (le l'Etre souverain , puisque dans cet élat même la créature aurait lieu de publier la grandeur de celui dont elle tiendrait l'être : Non parvum bonum liabel Utlde condilori suo gratins agat.

3° Toute personne attentive conviendra aisément qu'il décide que le déluge de maux qui nous accablent aujourd'hui dès les premiers moment-; de notre origine et qui sont en nous le fruit du péché d'Adam en vertu duquel nous naissons tous coupables n'auraient été, dans l'hypothèse dont parle S. Augustin , qu'un salutaire avertissement pour nous , de veiller sans cesse sur nous-mêmes , soit pour nous instruire de nos devoirs, soit pour demeurer fidèles à les accomplir : Quod si ita est, non eril nascentibus animis ignorantia et diflicultas snpplicium peccati , sed jprokciendi admonitio et perfectionis exordium.

•1° L'hypothèse dont parle S. Augustin n'est point une hypothèse qu'il ail lui-même jugée impossible. 11 était trop éclairé , trop sage et trop prudent pour employer contre les hérétiques des moyens de réfutation qu'ils auraient pu lui reprocher être faux à son propre tribunal.

5" Qu'on ne s'imagine pas que ce saint docteur ail avancé au hasard contre les manichéens le principe que nous examinons. L'usage fréquent qu il en fait est une preuve démonstrative du contraire. Il l'a produit en différents endroits de ses écrits ( L. de Dono persev., cap. \ I ; lib. Zdelib. Arbitrio, cap. 22, >?. 05; et cap. 23, u. o'8 ). Disons mieux , il l'a confirmé dans son ouvrage des Rétractations, que tout le inonde sait avoir été composé pour éclaircir tous ses sentiments, et pour manifester au public les points de doctrine auxquels ils s'arrêtait. Les expressions dont il se sert sont de la dernière force. « Quand bien même, dit, ce saint docieur, l'ignorance et la difuculié (c'est-à dire la concupiscence) seraient de la première institution de la nature , on ne devrait pas pour cela blâmer le Dieu créateur, mais le louer et lui rendre des actions de grâces ; Etiamsi ignorantia et diflicultas essent Iwminis prhnordia naturalia, nec sic culpandus, sed potins laudandus esset Deus, sicut in codent libro tertio ( De libero Arbitrio) dispulavimua (L. 1 Retruct., cap. 9, n. 6 ). Concluons donc que l'étal de pure nature est possible, puisque S. Augustin , qui est le grand docteur de la grâce , a lui-même soutenu ce sentiment, et que l'Eglise en a reconnu solennellement la possibilité- Traité de la Grâce, t. 1, p. 284.

(1) Quisquis hujusmodi damuatioucm vel uhniam, vel I iujuslam putat, meliri profeclo nescit , quanta

pécher, par conséquent de persévérer dans la justice originelle et de mériter la vision béatifique.

Y. Quatre choses à distinguer, selon S. Au^ guslin, dans la concupiscence. — En vain nous objecterait-on plusieurs textes de S. Augustin, qui , dans ses écrits contre les pélagiens , prouve l'existence du péché originel par celle de la concupiscence, qui étant, selon lui, mauvaise ne peut avoir Dieu pour auteur, ni être dans l'homme un apanage de sa nature : car ce saint docteur explique luimême sa pensée dans le passage que nous indiquons (1) : il distingue dans la concupiscence quatre choses , la vivacité du sentiment , l'utilité du sentiment , la nécessité du sentiment , la convoitise du sentiment : il ne trouve de mauvais que cette dernière qualité; il s'en sert pour prouver le péché originel , parce qu'elle n'est et ne peut être l'ouvrage de Dieu dont la sagesse et la sainteté ne lui permettent pas, dans l'institution primitive , de subordonner le plus noble au moins noble, et de soumettre l'ame, qui doit commander, au corps, qui doit obéir. Celte convoitise que saint Augustin exprime par le mot libido , dont la signification présente l'idée d'un désordre , consiste dans un grand penchant à préférer au bien honnête quï plaît à la raison le bien délectable qui plaît à la chair. Penchant désordonné qui transfère injustement à la sensualité, à la volupté , une préférence due à l'honnêteté , à la vertu , qui leur sont fort supérieures. Penchant par conséquent qui ne peut avoir Dieu pour auteur, et ne se serait pas trouvé dans l'homme créé in puris naturalibus ; puisque dans cet élat de nature pure l'homme dont le propre est d'être raisonnable n'aurait pas eu moins de pente pour ce qui plaît à la raison que

fuerit iniqùilas in peccando, ubi tanta erat non peccandi facilitas. Sicut enim Abrahœ non immerito magna ohedienlia pradicalur , quia ut occideret lilium, res difficilliina est imperala : ita et in paradiso lanlo major inobedienlia fuit , quanlo id quod praeceptuin est nullius difficullalis fuit. L. de Civilale Dei, L. il, c. 15.

Qui pourrait dire combien énorme a été le crime d'être tombé, en sortant tout récemment des mains de Dieu dans une si grande félicité , dans une si grande facilité de ne pécher pas ? Voilà déjà deux causes de l'énormilé : la félicité de l'état d'où tout besoin était banni ; la facilité de persévérer dans ce bienheureux élat d'où toute cupidité, toute ignorance, toute erreur, toute infirmité était ôtée. M. Bossuet , t. 10, p. 99.

(l)Sic ignoras vel ignorare teuYigisperquemlibctcorporis sensumaliud esse sentiendi vivacitatcm,vel ulilitatem.vel necessilatem,aliud sentiendi libidinem. Vivacités sentiendi qua magis alius , alius minus in ipsis corporalibus rébus proearum modoatque nalura quod veruin est percipit aique id a falso magis minusve discernit. Ulililas sentiendi esiper quain corpori vilaine quam gerimus , ad aliquid approbandum vel improbandum, sumendum vol rejiciendum, appelendum vilandumve consulimus. Nécessitas sentiendi est quando sensibus nostris eliam quœ nolumus ingeruntur. Libido au'.em sentiendi est de qua nunc agimus , que nos ad senliendum sive consenlientes mente, sive répugnantes, appeliiu carnalis voluptatisiuipellit. Hlcc est contraria dilectioni sapicnliœ , hsccvirluubus inimica. L. 4 contra Juli«n.,c.\é.

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la brute dont le propre est d'être sensitive en a pour ce qui plaît aux sens Voyant donc par expérience que l'homme , bien loin d'avoir une telle pente au bien honnête, en a une toute contraire , et que des mouvements indélibérés qu'il ne peut même, par sa répugnance à y consentir, s'empêcher de sentir l'inclinent fortement au bien délectable , on en doit conclure (et c'est la conclusion qu'en tirait le Docteur de la grâce) que cette pente au mal n'est pas un apanage de la constitution primitive , mais une maladie de la nature humaine viciée dans les enfants mêmes (en qui on la remarque avant qu'ils n'aient atteint l'âge de raison) par quelque péché qu'ils n'ont pas commis personnellement , mais avec lequels ils sont venus au monde.

VI. Raisonnement et comparaison dont se sert Louis de Grenade pour prouver que la nature humaine est viciée. — C'est aussi de ce principe que Louis de Grenade tire la même conséquence ( Catech. 1, 3, p. 7) : Quand nous voyons, dit-il, qu'un cheval ne peut pas courir, ni un poisson nager, ni un oiseau voler, nous jugeons qu'il y a en ces animaux quoique infirmité qui empêche cetteaction qui leur est si naturelle. Or il est plus ou du moins aussi naturel à l'homme d'être enclin à vivre selon la raison et la vertu qu'à tous ces animaux d'être enclins à faire quelqu'un de ces mouvements; de sorte que nous pouvons conclure qu'il y a dans l'homme constitué tel qu'il est à présent une maladie qui lui donne de la répugnance à faire des actions raisonnables et vertueuses, quoique elles soient d'ailleurs si conformes à la nature , qui d'elle-même se porterait volontiers à les faire, si elle était saine. Lorsque la langue, ajoute le même auteur, ne juge pas sainement du goût, prenant le doux pour l'amer et l'amer pour le doux, l'agréable pour l'insipide et l'insipide pour l'agréable; lorsque des personnes se plaisent à manger de la terre ou des morceaux de brique mal cuite, nous jugeons qu'il y a une maladie dans le corps et que le goût est dépravé; ainsi quand nous voyons le désordre de notre volonté dans l'amour des biens , c'est-à-dire, lorsqu'elle ne goûte pas les biens spirituels et divins, et qu'elle se porte avec tant d'avidité aux biens vils et méprisables de la chair, qui ne jugera pas qu'une telle volonté est corrompue , et qu'il n'était pas possible que ce souverain Ouvrier l'eût voulu créer dans une telle dépravation?

Les philosophes même païens (1) en ont ainsi jugé. Comme ils n'étaient point éclairés des lumières de la foi, et qu'ils ignoraient la doctrine du péché originel sans laquelle l'homme est à soi-même, dans les contrariétés étonnantes qu'il renferme, une énigme inexplicable, ils ont eu recours pour expliquer la dépravation qu'ils remarquaient en sa nature à l'hypothèse de la préexistence des âmes, qu'ils supposaient avoir péché

(1) Les platoniciens.

avant que d'être unies à leurs corps , qui , selon eux, étaient des prisons où la justice divine, pour les punir les détenait misérablement captives et honteusement asservies au soulèvement des sens rebelles et à la tyrannie des passions dominant sur la raison.

Ne convient-il pas de joindre à ces autorités respectables pour les incrédules celle d'un célèbre philosophe chrétien (1) qu'ils ne peuvent s'empêcher d'estimer comme un profond métaphysicien et qui s'est servi des mêmes principes pour montrer que les seules lumières naturelles conduisent à la croyance du péché originel ou du moins la facilitent beaucoup? Après avoir établi que Dieu veut l'ordre dans ses ouvrages , et que l'ordre ne permet pas de vouloir qu'on aime ce qui n'est point aimable, ou que ce qui est le plus aimable soit le moins aimé, il en infère qu'il est évident que la nature est corrompue et dans le désordre , puisque l'esprit est naturellement porté à aimer les corps comme capables de faire son bonheur, et qu'il les aime souvent plus que Dieu même. Il en infère encore que le péché originel ou le dérèglement de la nature n'a pas besoin de preuves , puisque chacun sent assez en soi-même une loi qui le captive et qui le dérègle , une loi qui, étant contraire à l'ordre immuable de la justice n'a point été établie de Dieu. En effet cela n'a pas été ainsi dès le commencement (Malth. 19, 8). Quand Dieu créa le premier homme , il unit son ame à son corps , mais il ne l'en rendit pas dépendante. L'ame en était la maîtresse avec un souverain empire, et le corps exécutait ses ordres avec une juste subordination qui soumettait le moins noble au plus noble. L'homme donc, exempt d'ignorance et de concupiscence , ne manquait de rien et avait tout en abondance pour persévérer dans l'état surnaturel et privilégié où Dieu l'avait mis , m remplissant son esprit de connaissances lumineuses qui lui découvraient aisément la vérité, et son cœur de sentiments [Eccli. 17, 5, 6) honnêtes et bien réglés qui le portaient fortement à la vertu , pour laquelle il n'aurait pas eu, à beaucoup près, autant de penchant dans l'état de pure nature où Dieu eût pu le créer.

Troisième réflexion sur la peine et la tache du péché d'Adam transmises justement à sa postérité.

VII. Texte fort remarquable de M. Bossuet sur la très-grande facilité qu'avait Adam de conserver la justice originelle. Conséquence qu'on a droit d'en tirer , pour justifier la transmission de son péché. — Adam, comblé des dons de la nature et de la grâce , avait beaucoup de facilité pour conserver la justice originelle, et à en juger par la force et la multitude des secours qu'il avait pour se garantir du péché, il y avait tout lieu d'espérer qu'il vaincrait la tentation. « Dieu avait

(1) Le père Mallebranche; Recherche de la vérité, t. 4, p. 93 et suiv.

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fait, dit le savant Evêque de Meaux, l'homme si parfait, et lui avait donné une si grande facilité de conserver et pour lui et pour toute sa postérité le bien immense qu'il avait mis en sa personne, que les hommes n'avaient qu'à remercier celle divine bonté d'avoir renferme en lui tout le bonheur de ses enfants qui devaient composer tout le genre humain. »Si tous ses descendants avaient alors existé, et que Dieu leur eût proposé de consentir à ce que leur sort dépendît de celui d'Adam et que leur volonté fût moralement renfermée dans la sienne, de sorte que lui péchant ils contracteraient la tache de son péché et encourraient une partie des mêmes châtiments attachés à sa prévarication , lui persévérant dans la grâce ils recevraient tous les dons de la même grâce sanctifiante et toutes les mêmes récompenses promises à sa fidélité, la prudence aurait exigé d'eux qu'ils y consentissent; et quoique après qu'ils y auraient consenti, l'événement défavorable n'eût pas répondu à leur espérance, ils n'auraient eu aucun suiet d'accuser Dieu d'injustice ou de cruauté, ni de s'accuser euxmêmes d'avoir agi imprudemment. En effet la prudence, suivant l'idée qu'en donnent les Encyclopédistes (1) , que nous citons volontiers aux incrédules, est une vertu qui fait prendre les moyens les plus propres de parvenir à une louable fin et qui de deux partis hasardeux entre lesquels il faut nécessairement opter fait choisir , toutes choses d'ailleurs égales , celui qui en soi est plus avantageux , parce que le succès en est plus probable, quoiqu'il soit incertain , et que l'événement de ce qui était moins probable puisse rendre ce parti préjudiciable. Eclaircissons ceci par des exemples.

Y III. Cette conséquence é clair cie par phirsieurs exemples. — Un négociant de Boulogne veut envoyer des marchandises à Douvres. On lui donne à choisir de les mettre ou sur le navire A qui lui appartient et qui est passablement bon, ou sur le navire B qui ne lui appartient pas, mais qui est beaucoup meilleur et qui a un pilote beaucoup plus habile. La prudence n'exigc-t-elle pas de lui qu'il préfère le vaisseau B au vaisseau A pour y mettre ses marchandises, dont l'on suppose que les frais de transport ne seraient pas plus grands sur l'un que sur l'autre? Il pourrait cependant arriver que ces marchandises périssent sur le vaisseau B qui par un malheur inopiné ferait naufrage, et qu'elles eussent été conservées si on les avait mises sur le vaisseau A qui par une heureuse navigation aurait gagné le port.

Autre exemple. Un voyageur connaît deux

(I) L'homme sage et prudent ne considérera pas seulement la probabilité du succès , il pèsera encore la grandeur du bien ou du mal qu'on peut aitendre eu prenant un tel parti, ou en se déterminant pour le contraire, ou en restant dans l'inaction ; il préférera même celui où il sait que l'apparence du succès est fort légère, lorsqu'il voit en même temps que le risque qu'il court n'est rien ou Tort peu de chose, et qu'au contraire s'il réussit, il peut oblenir un bien irèsconsidérable.

chemins C et D dans l'un desquels il faut nécessairement qu'il passe pour arriver au terme de son voyage. Ces chemins sont aussi longs ou aussi courts, aussi bons ou aussi défectueux l'un que l'autre ; mais le chemin D est fameux par le nombre de vols et d'assassinats qui ont coutume de s'y commettre. Le chemin C n'est pas aussi dangereux ; et quoique ces funestes accidents y arrivent quelquefois, ils y sont beaucoup moins fréquents. La prudence sans doute oblige ce voyageur à préférer le chemin C au chemin D, quoiqu'il puisse arriver qu'il y soit volé, assassiné, et qu'il ne l'eût pas été s'il avait choisi le chemin D. Pourquoi la prudence l'oblige-t-elle à préférer le chemin C ? c'est qu'en le choisissant il a plus lieu d'espérer une heureuse issue et moins sujet d'en craindre une malheureuse. De même les descendants d'Adam avaient plus sujet d'espérer un heureux succès et moins sujet d'en craindre un mauvais, s'ils consentaient que leur volonté fût censée contenue dans la sienne, puisque celle-ci fortement inclinée à la vertu par la grâce avait beaucoup plus de facilité pour ne point pécher que n'en aurait eu la leur aidée seulement des forces naturelles de son franc arbitre pour éviter le péché. La prudence donc les obligeait de préférer le pacte qui renfermait leur volonté dans la sienne et leur sort dans le sien, à la situation en laquelle Dieu leur aurait fait connaître qu'il les mettrait s'ils n'acceptaient pas ce pacte, en leur déclarant que dans ce cas il ne leur donnerait pas d'autre secours pour s'abstenir du péché que leur franc arbitre placé dans un parfait équilibre, entre le bien et le mal, sans plus d'inclination pour l'un que pour l'autre et par conséquent sans plus de probabilité d'une détermination future pour l'une que pour l'autre : au lieu qu'il était beaucoup plus probable en soi qu'Adam aidé de secours surnaturels, et abondants, se déterminerait à ne pas pécher, et que sa persévérance dans le bien à laquelle leur bonheur était attaché leur assurerait pour toujours une béatitude surnaturelle, fort supérieure à celle qu'ils auraient pu mériter par le bon usage de leur libre arbitre , et qui n'aurait été que purement naturelle.

Tirons de là plusieurs conséquences.

1° Puisque la prudence exigeait d'eux qu'ils donnassent leur libre consentement à ce pacte qui en soi leur était fort avantageux, Dieu donc en qualité de créateur, de père, de roi du genre humain, était en droit de leur commander d'y donner librement leur consentement. 11 avait donc droit de les nécessiter à le donner; et en les nécessitant il n'aurait commis envers eux aucune injustice ; au contraire il leur aurait fait une grande faveur en les forçant de consentir à une convention qui en soi leur était fort favorable. 2° Puisque Dieu avait droit de les nécessiter à y donner leur consentement , il était donc en droit de faire avec Adam la même convention, et de les traiter en conséquence comme s'ils y avaient librement consenti ; et en fai-

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gant cette convention sans qu'auparavant il les eût nécessités ou forcés d'y consentir, il ne leur a pas fait plus de tort que s'il l'avait faite d'après ce consentement forcé; car il est évident que donner un consentement forcé ou n'en pas donner , consentir forcément ou ne pas consentir, cela revient au même par rapport au franc arbitre, puisqu'il n'y a pas plus d'usage de la liberté dans l'un que dans l'autre. Dieu donc a pu supposer notre consentement comme si nous l'avions donné, et faire avec Adam la même convention et en conséquence nous traiter et agir envers nous comme si nous-mêmes y avions librement consenti.

N'est-ce pas ainsi que les tuteurs font tous les jours des conventions pour leurs pupilles, les chefs de famille des contrats, les notables d'un pays des rédactions de coutume pour ses habitants présents et à venir, les rois des traités avec d'autres princes pour leurs sujets , même pour ceux qui ne sont pas encore nés et qui dans la suite ne seront pas moins tenus de s'y conformer que s'ils avaient alors existé et qu'ils y eussent donné leur libre consentement?

N'est-ce pas ainsi que , quand Dieu fit une alliance. solennelle avec les Israélites dans le désert , il la fit en leur personne avec tous leurs descendants , et voulut que ceux-ci fussent obligés à observer les conditions de cette alliance comme s'il l'avait faite immédiatement avec eux-mêmes.

Mais voici un exemple bien plus remarquable et plus analogue au pacte divin qui sert à éclaircir la doctrine dufpéché originel. Lisez , mes chers frères, le septième chapitre du livre de Josué et faites attention à ces paroles que Dieu dit à cet illustre conducteur de son peuple. Les enfants d'Israël ont péché, ils ont violé mon pacte , ils ont usurpe et dérobé une partie des dépouilles de Jéricho que j'avais dévoilées à Vanathème. Il n'y avait cependant qu'un seul Israélite (Achan) qui eût commis ce péché en s'appropriant une partie de ces dépouilles. Néanmoins pour la faulc de ce seul homme la nation entière avait encouru l'indignation du ciel, et avait été punie ( par la déroute de son armée ) d'un crime qui lui était imputé en vertu d'un pacte qui avait renfermé toutes les volontés dans une seule. A cause de ce pacte tout le corps de la nation est déclaré coupable de la prévarication commise par un seul de ses membres, et Dieu ordonne à Josué d'assembler tout le peuple pour le purifier de la souillure qu'il avait par là contractée, et pour le délivrer de l'anathèmc dont il était frappé (1).

Il y a des théologiens qui expliquent en cette manière l'anathème ou la malédiction que tous les enfants d'Adam ont encourue par son péché, auquel leur propre volonté n'a point eu plus de part que celle des Israélites au péché d'Achan; mais qui à cause d'un pacte semblable leur est imputé de même que le crime du seul Achan fut im-

(1) Anatliema inmedio lui , Israël. Jus.

puté à tout le peuple. Ils tâchent par là d'expliquer le péché originel, qu'ils font consister en la privation de la justice originelle, en tant que cette privation est causée par l'acte de désobéissance d'Adam : acte que tous les autres hommes, en vertu du pacte ci-dessus mentionné, ont fait et produit non physiquement, mais moralement : acte qui leur est attribué, impute à aussi juste titre que l'acte de désobéissance d'Achan est attribué à tous les Israélites, comme si chacun d'eux l'avait fait : acte enfin qui soumet toute la race d'Adam à l'anathèmc , à la malédiction , comme toute la nation d'Israël fut soumise à. l'anathèmc à cause du péché d'Achan. Il y a toutefois une différence notable entre les effets de ce péché qui ne souilla pas l'ame, ne dérégla pas le corps d'aucun Israélite, et ceux de cet acte de désobéissance d'Adam, qui sont le dérèglement , la dépravation de tous les corps de ses descendants et la souillure de toutes leurs âmes.

Quelques-uns de ces théologiens supposent que toutes ces ames ont été créées en même temps que la sienne et unies hyposlatiquement à leurs corps déjà organisés selon le système des germes préexistants qui sera exposé avec ses preuves dans notre instruction sur l'Eucharistie. Us supposent encore que toutes ces ames ont reçu en même temps que celle d'Adam la justice originelle, et qu'en conséquence du pacte dont nous venons de parler elles l'ont perdue en même temps que lui , en qui elles ont péché, parce qu'en vertu de ce pacte leur volonté renfermée dans la sienne a produit moralement l'acte de désobéissance et s'en est rendue coupable en la même manière que tout le peuple des Hébreux a été complice de la désobéissance et du péché d'Achan. Us supposent enfin qu'en conséquence de ce pacte le désordre produit dans le corps d'Adam après son acte de désobéissance a été en même temps produit par l'opération de sa volonté ou de celle du démon dans tous ces corps ou germes préexistants de ses descendants (1) ; et qu'ainsi on peut dire de

(1) Dieu, en formant le corps d'Adam, y mit les germes de tous les corps des antres hommes qui cm devaient sortir par une succession non interrompue de pères et d'entants jusqu'aux générations les plus reculées. Dieu s'imite lui-même dans ses opérations; Ions les corps des animaux et des piaules ont été renfermés dans les premières espèces que Dieu en a formées, suivant ce que dit l'Ecrilure ; en sorte que ce qui se voit sensiblement dans les choses namrelles n'est que le développement de ce qui a éié imperceptiblement mis dans leur première création ; pourquoi n'en serait-il pas de même à l'égard des hommes ? Or ce qui nous vient d'Adam est un corps souillé sur lequel on doit raisonner comme on raisonne de ce qui nous arrive en conséquence des maladies que nous contractons ou des blessures que nous recevons ; car comme notre ame ressentirait de la douleur si on l'unissait à un corps auquel on aurait fait une incision, et comme elle n'aurait que des pensées extravagantes si le corps auquel on l'unirait avait les organes disposés, ou les humeurs combinées de la manière qu'ils se trouvent dans les fous et les insensés ; elle doit de même , comme unie à un corps sorti d'Adam , n'éprouver que des pentes vers

SUR L'INCAlUYVfiON.

chaque homme ce que le saint concile de Trente dit d'Adam, qu'il a été détérioré quant à famé et quant au corps (Scss. 5 ) ; par conséquent que le péché d'Adam se communique , se transmet de telle sorte à tous les hommes , qu'il est propre à chacun d'eux , quoiqu'il soit unique dans son origine, c'està dire , dans l'acte de désobéissance commis physiquement par lui seul et moralement par eux tous et par chacun d'eux , qui ne faisaient tous avec Adam qu'une seule personne , dans le même sens que tous les Israélites n'en faisaient qu'une seule avec Achan , en la volonté duquel Dieu avait renfermé toutes les leurs.

C'est dans cette détérioration du corps et surtout dans celle del'ame, en tant qu'elle est privée de la grâce sanctifiante , que ces théologiens font consister la tache du péché originel. Leur objecte-t-on que la privation de la grâce , le dépouillement d'un état de sainteté n'est pas le péché , mais la suite , la peine du péché ; de même que la perte des bonnes grâces d'un prince n'est pas l'offense commise contre lui, mais l'effet, la punition de cette offense ? ils répondent qu'à la vérité la perte de la justice originelle n'est pas la raison formelle qui constitue l'essence du pécbé d'Adam et du nôtre , en tant que ce péché renferme l'acte de désobéissance produit physiquement par Adam et moralement par nous; mais qu'elle constitue l'essence de ce péché , en tant qu'il renferme l'état de difformité spirituelle et habituelle où l'ame d'Adam et les nôtres se sont trouvées en conséquence de la production de cet acte qui a été cause que notre premier père et nous avons perdu la grâce sanctifiante et infuse en lui et en nous dès le moment de sa création et de la nôtre.

Leur objecte-t-on encore que la privation de cette grâce ne met pas l'ame dans un état de difformité spirituelle, puisque cette difformité n'aurait pas eu lieu dans l'état de la nature pure où on aurait été privé de cette grâce , et où toutefois on n'aurait pas été difforme aux yeux de Dieu ? ils distinguent entre la privation et la perle ou le dépouillement. La privation, disent— ils , du titre de noblesse dans un roturier n'est pas pour lui une tache qui le déshonore et le rend méprisable , yil , abject , désagréable aux yeux du prince et du public; mais la perte de ce titre est une vraie tache pour un gentilhomme et pour ses enfants qui en ont été dépouillés à cause d'une lâcheté ou d'une trahison com-

les choses sensibles, pour se reposer dans leur jouissance sans subordination à l'empire de la grâce où Adam avait été créé et qu'il a perdue. Telle est la maladie que les cillants d'Adam héritent de leur père; maladie qui cesse à la vérité d'être mortelle par le baptême , mais qui reste dans les baptisés comme une infirmité qui tend à la mort et qui a besoin d'un grand régime pour ne pas nous causer de rechute; ce sont les raisons qu'apportent les pères pour montrer comment notre aine, au moment de son union avec lecorp*, contracte une mort spirituelle. Traité du Mal el de la Réparation, p. 187 et suiv.

mise par lui et dont le déshonneur rejaillit sur eux , parce que, comme la gloire du père fait la gloire des enfants, son infamie fait aussi la leur ; ils appliquent à notre premier père et à nous , par rapport aux deux états , l'un possible de la nature pure , l'autre réel de la sainteté suivi de celui du péché, celte distinction qui fa.it connaître pourquoi la la privation de la grâce n'eût pas causé une difformité spirituelle dans le premier , et pourquoi la perte de cette même grâce la cause dans le second. Dailleurs dans celui-ci l'homme venant au monde n'a pas pour Dieu l'amour même purement naturel qu'il aurait eu dans celui-là. Or une ame privée de tout amour divin est une image bien difforme de Dieu, qui l'a faite à sa ressemblance pour en être souverainement aimé. C'est tout ce qu'on peut dire de plus plausible en faveur de ce sentiment soutenu par S. Anselme : ni la foi dont il ne blesse aucun dogme, ni la raison dont il ne choque aucun principe , n'empêche de le soutenir contre les incrédules pour les convaincre qu'ils ont tort d'accuser de cruauté et d'absurdité la doctrine du péché originel.

Quatrième réflexion sur la tache et la peine du péché d'Adam transmises justement à sa postérité.

Le sentiment qui fait coexister toutes les âmes des hommes avec celle d'Adam n'est pas une opinion nouvelle. II est certain , dit le père Calmet (Comment, t. 1, p. fl), que les anciens Juifs, de même que les nouveaux, tiennent que les âmes ont toutes été créées dès le commencement. Manassé Ben-Israël enseigne que la préexistence des âmes est un sentiment généralement reçu des Juifs. Ils soutiennent qu'elles furent toutes produites le premier jour de la création , qu'elles se trouvèrent toutesdansle jardin d'Eden (1). Le savant continuateur de M. Tournely ( Tract, de Peccat., p. 629) observe que ce même sentiment a été soutenu dans l'Eglise catholique par des auteurs d'un grand nom cités par le cardinal Noris , qui en a pris la défense comme d'une opinion nullement hétérodoxe. Estius et d'autres théologiens reconnaissent aussi qu'elle ne mérite aucune censure et qu'il est très-permis de l'embras-

(1) En supposant avec les les Juifs que les âmes de tous les hommes se sont trouvées dans le paradisterrestre, on peut aussi supposer qu'elles ont toutes consenti par leur propre volonté, non point au péché de désobéissance d'Adam : car dans ce cas leur péché leur aurait été personnel ; mais au pacte en vertu duquel la tache du péché de leur premier pèrequL les représentait, devait leur être transmise, ainsi que l'aurait été la justice originelle, s'il n'y avait pas eu de prévarication. On peut encore supposer que Dieu, en leur offrant ce pacte, aurait ajouté que si elles ne l'acceptaient pas, il mettrait chacune d'elles dans un état d'équilibre entre le bien el le mal ; de sorte que leur franc arbitre n'aurait pas plus de penchant pour l'un que pour l'autre, et qu'il serait aussi possible et aussi probable qu'il arriverait que dénuées de tout secours surnaturel elles péchassent et devinssent malheureuses, qu'il le serait qu'elles conservassent l'innocence et parvinssent à une béatitude naturelle.

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scr. 11 semble même à plusieurs qu'il y aurait de la témérité à la censurer et à vouloir faire passer pour dogme l'opinion commune qui assure animas creando infundi , infun- Uendo creari; parce que ce serait contredire S. Augustin, S. Jérôme, S. Grégoire-le- Grand , qui ont regardé celle question comme problématique, et surtout S. Isidore, qui met au nombre des vérités de foi celle qui enseigne que l'on ignore le lemps auquel chacune des aines a commencé et commence d'exister. 11 semble aussi que ce serait contredire les apôtres , qui au sujet de l'avcuglené firent à Jésus-Christ celte demande : Maître , est-ce le péché de cet homme ou le péché de ses parents qui est cause qu'il est né aveugle ? Demande qui peut, dit le père Calmct'( Comment, t. 8, p. 708 ) , avoir donné lieu à quelques-uns de croire que les apôtres étaient dans l'opinion de la préexistence des ames. 11 est visible , ajoute-t-il , qu'ils supposent que l'homme peut faire avant sa naissance quelque péché , dont il souffre la peine durant sa vie. Ils supposent donc la préexistence de. son ame, qui a pu pécher avant qu'il vînt au monde. Jé^us-Christ leur dit à la vérité que cet homme-là n'avait point péché avant que de naître; mais il ne leur dit pas que Tarne de cet aveugle n'avait pas pu pécher. 11 leur dit de même que ses parents n'avaient pas péché, mais il neleur dit pas qu'ils n'avaient pas pu pécher. 11 ne parait donc point qu'il ait blâmé l'opinion des apôtres touchant la préexistence des ames.

/X. Suppositions ou conjectures favorables à l 'opinion de la préexistence des ames. — Si on demande aux défenseurs de cette opinion pourquoi Dieu eût ainsi fait préexister les ames avant leur union aux corps , et par conséquent sans aucune fonction du moins relative à ces corps, ne peuvent-ils pas répondre que sans vouloir sonder les motifs secrets de l'économie des desseins de Dieu , les raisons admises par une foule de philosophes pour les germes préexistants sont admissibles pour les ames préexistantes? Si ces germes , quoiqu'ils soient des corps vraiment organisés , susceptibles d'opérations vitales, en restent toutefois privés pendant plusieurs siècles , pourquoi les ames , quoique capables d'opérations spirituelles , ne pourraient-elles pas en demeurer aussi privées durant un laps de temps fort considérable? Ou si on suppose avec Leibnitz et d'autres philosophes cités dans l'Encyclopédie (1), que ces germes ne sont pas sans mouvement, sans vie, ne peut-on pas aussi supposer que ces ames ne sont pas dans un état d'entière inertie, mais qu'animant ces germes et y opérant des mouvements imperceptibles , elles y ont des fonctions non intellectuelles , mais

(i) Les germes préexistants ne sont plus des embryons sans vie, renfermés comme de petites statues dans des œufs, contenus à L'infini les uns dans les autres , ce sont de petits animaux , de petits homuncules réellement organisés et actuellement vivants , tous renfermés les uns dans les autres, auxquels i\ ne manque rien, et qui deviennent parfaits par un simple développement. Encyclopédie, l. 7 , p. 560.

seulement végétatives ou tout au plus sensitives , jusqu'au temps où les lois établies par le Créateur touchant l'union des ames et des corps exigent l'exercice de toutes leurs facultés ? Ne peut-on pas encore supposer ou conjecturer que ces ames créées eu même temps que celle d'Adam, et dès lors animant ou destinées à animer les corps humains contenus dans le sien, ont eu avant son péché l'exercice de toutes leurs facultés et l'usage de la raison et de la liberté , qui les a mises en état de consentir au pacte selon lequel toutes leurs volontés étant renfermées dans la sienne, son sort devait décider du leur? usage de la raison qu'elles ont peu de temps après perdu en conséquence et en punition du péché d'Adam. N'a-t-on pas tout droit de faire valoir ces conjectures ou suppositions contre les incrédules , qui n'en ont aucun de les rejeter? Car pour disculper la doctrine chrétienne qu'ils accusent , touchant le péché originel, d'être inintelligible, absurde, injuste , il suffit de leur proposer, non comme thèse , mais comme hypothèse , un système revêtu de deux conditions qui , selon Bayle, doivent le faire admettre comme bon. « La bonté d'un système, dit-il, consiste en ce qu'il n'enferme rien qui répugne aux idées évidentes et en ce qu'il donne raison des phénomènes. »

Cinquième réflexion sur la tache et la peine du péché d'Adam transmises justement â sa postérité.

X. Avantage qu'on peut tirer de l'opinion qui fait coexister toutes les ames des hommes avec celle d'Adam. Exposition du sentiment de M. Nicole et de ses preuves sur la nature du péché originel. — Ce sentiment de la coexistence de toutes les ames et de tous les corps des descendants d'Adam avec lame et le corps de leur premier père a l'avantage, , disent ses défenseurs , de rendre moins diffi cile à concevoir la manière dont ils ont tous péché dans lui et ont été spirituellement et corpordlemcnt détériorés en même temps que lui par la perte de la justice originelle et par l'assujettissement à la concupiscence charnelle, en vertu du pacte auquel on peut supposer qu'ils ont tous consenti et en conséquence des lois établies de Dieu touchant l'union de chaque ame humaine avec son propre corps , et de la liaison physique et substantielle de son corps avec celui d'Adam, ainsi que l'explique, d'après le père Mallebranche , M. Nicole. L'expérience , dit-il, fait voir que les inclinations des pères se communiquent aux enfants, et que leur ame venant à être jointe à la matière qu'ils tirent de leurs par en ts, elle conçoit des affections semblables à celle de l'ame de ceux dont ils tirent la naissance ; ce qui ne pourrait être sile corps n'avait certaines dispositions , et si l'ame des enfants n'y participait en concevant des inclinations pareilles à celles de leurs pères et de leurs mères qui avaient les mêmes dispositions de corps. Cela supposé, il faut concevoir qu'Adam en péchant se précipita avec une telle impétuosité' dans l'amour des créatures , qu'il ne. changea

nos seulement son ame mais qu'il troubla l'économie de son corps, qu'il y imprima les vestiqes de ses passions , et que cette impression M infiniment plus forte et plus profonde que . qui se font par les péchés que les hommes commettent présentement. Adam devint donc par là incapable d'engendrer des enfants qui eussent le corps autrement disposé que le sien. De sorte que les âmes étant jointes au moment quelles sont créées à ces corps corrompus, elles contractent les inclinations conformes aux traces et aux vestiges imprimés dans ces corps: et c'est ainsi qu'elles contractent l'amour dominant des créatures qui les rend ennemies de

Dieu.

Le même auteur propose cette question : Pourquoi les âmes, qui sont des substances spirituelles, contractent-eiles certaines inclinations à cause de certaines dispositions de la matière ? A quoi il répond qu'on peut, pour expliquer cela, supposer que Dieu, en formant l'être de l'homme par l'union d'une aine spirituelle avec une matière corporelle , et voulant que les hommes tirassent leur origine d'un seul, avait établi ces deux lois qu'il jugea nécessaires pour un être de cette nature. La première, que le corps des enfants serait semblable à celui des pères et aurait à peu-près les mêmes impressions, à moins que quelque cause étrangère ne les altérât. La seconde, que l'ame unie au corps aurait certaines inclinations lorsque son corps aurait certaines impressions. Ces deux lois étaient nécessaires pour la propagation du genre humain, et elles n'eussent apporté aucun préjudice aux hommes si Adam en conservant son innocence eût conservé son corps dans l'état auquel Dieu l'avait formé. Mais l'ayant altéré et corrompu par son péché , la justice souveraine de Dieu, infiniment élevée au-dessus de la nôtre , n'a pas jugé qu'elle dût pour cela changer les lois établies avant le pèche ; et ces lois subsistant, Adam a communiqué à ses enfants un corps corrompu , et les âmes jointes à ce corps ont contracté ces inclinations corrompues. (

M. Nicole demande ensuite comment Ion doit concevoir cet amour dominant de la créature que l'ame contracte lorsqu'elle est jointe à un corps qui vient d'Adam? On le doit, selon lui, concevoir comme on conçoit la grâce justifiante dans les enfants baptisés; c'est-à-dire que comme l'ame des enfants, par la grâce qu'elle reçoit, est habituellement tournée vers Dieu , et l'aime de la manière que les justes aiment Dieu durant le sommeil : de même lame des enfants , par cette inclination qu'elle contracte, devient habituellement tournée vers la créature comme vers sa dernière fin, et l'aime comme les méchants aiment le monde pendant qu'ils dorment ; car il ne faut pas s'imaginer que nos inclinations périssent par le sommeil • elles changent seulement d'état , et ces inclinations suffisent pour rendre les uns justes , quand elles sont bonnes , et les autres pécheurs, quand elles sont mauvaises.

XI. Objection contre ce sentiment . rejeté comme faux par un journaliste de Tievoux. —

SUR L'INCARNATION. 418

Il se fait ensuite cette objection : Puisque la concupiscence demeure dans les baptisés, le péché originel y demeure donc aussi ? Nullement, réplique-t-il ; car la concupiscence ne fait que le matériel du péché originel. C'est la domination de la concupiscence, ou plutôt le consentement habituel de l'ame à la concupiscence par lequel elle préfère la créature à Dieu, qui fait le formel, ce consentement enfermant l'aversion de Dieu et la privation de la rectitude et de la justice ori- -ginellc. Or la concupiscence demeure bien dans les baptisés , mais son empire n'y demeure pas, c'est-à-dire que l'ame n'y consent plus habituellement, parce que Dieu verse dans l'âme un autre amour qui se rend maître de l'ame; ainsi le péché originel y est vraiment détruit, parce qu'il consiste dans le consentement habituel à la concupiscence. Voilà, dit un journaliste de Trévoux (An, 1707, p. 203), un système spécieux et dont les nouveaux philosophes seront charmés. Une seule réflexion, ajoulc-t-il , suffit pour en démontrer la fausseté : Suivant les principes qu'on vient de lire , il faut soutenir que te péché originel revit dans les personnes baptisées qui perdent la grâce par un péché mortel ; puisqu'il est certain qu'alors la concupiscence domine dans l'ame du pécheur et qu'on y trouve ce consentement habituel à la concupiscence qui , selon notre théologien philososophe, est la forme du péché originel.

XII. Solution de la difficulté proposée par ce journaliste. — Celte réflexion toutefois , loin d'être démonstrative , ne nous paraît point solide. Lorsqu'un baptisé ayant obtenu par un acte de contrition ou par le sacrement de pénitence la rémission du péché mortel qu'il commet après le baptême pèche de nouveau mortellement , la tache de son premier péché mortel ( qu'on peut supposer être un acte d'orgueil ) ne revit point lorsqu'il en commet un second , qu'on peut supposer être un acte d'avarice; et quand même ce second péché serait comme le premier un acte d'orgueil, la tache du premier ne revivrait pas en lui ; il en contracterait seulement une nouvelle semblable à la première, mais distinguée d'elle, du moins à raison des différentes circonstances où l'une et l'autre auraient été produites. La tache du péché mortel que commet le baptisé dont parle ce journaliste ressemble, il est vrai, à celle du péché originel, parce que l'un et l'autre renferment un consentement habituel à la concupiscence, une affection déréglée à la créature préférablement au Créateur; mais ces deux taches , quoique semblables , ne sont pas les mêmes, et la seconde qui survient après que la première ( celle du péché originel ) a été effacée ne la fait point revivre; cette seconde tache est l'ouvrage de la libre volonté

de ce baptisé; mais la première n'était pas l'ouvrage ni le fruit de 1 exercice personnel de sa liberté.

Pour achever de faire voir que la réflexion du journaliste n'a point de solidité , supposons qu'Adam, après avoir obtenu par son repentir la rémission do son premier péché,

INSTRUCTION PASTORALE

en eût commis un second mortel ; il est certain t/u alors la concupiscence eût dominé dans son amc et qu'on y eût trouvé un consentement habituel à la concupiscence , une affection déréglée à la créature ; mais il n'est pas moins certain que l'action et la tache de ce second péché n'auraient pas été du moins à tous égards (1) les mêmes que celles du premier, qui par conséquent n'eût pas revécu en lui. L'opinion donc de M. Nicole n'est pas répréhensible , pourvu que par les mots d'inclination et de pente volontaire dont il se sert pour expliquer le consentement habituel à la concupiscence on entende l'affection et l'attache à la créature préférée habituellement au Créateur. Celle opinion ainsi entendue paraît conforme au sentiment de S. Thomas , ainsi qu'on peut le voir dans le texte que nous indiquons (2).

LcDoclcur angélique prouve, au même endroit, son scnlinicnl par ces passages qu'il cile de S. Augustin : Augustinus dicit in libro Retractationum , Concupiscenlia est reatus peccali originalis... Augustinus dicit in libro de Baptismo parvulorum quod secundum peccatum originale, parvuli sunl concupiscibiles, elsi actu non sint concupiscentes. Et par le mot concupiscenlia l'un et l'autre entendent le consentement habituel à la concupiscence, lequel est autant distingué de la concupiscence qui reste dans les baptisés et les justes que la mort est distinguée de la maladie; car ce consentement qui exclut cet amour dominant du Créateur dans lequel consiste la vie de l'ame est, selon le langage du saint concile de Trente, mors uni7nœ; au lieu que la concupiscence dans les justes n'est qu'une maladie spirituelle qui ne leur ôtc pas la vie de la grâce. Celte vie n'est point ôléc aux pécheurs mêmes par la concupiscence qui est non pas une attache, une adhésion, mais seulement une pente au mal. Cetle pente est aussi distinguée de cette attache ou adhésion soit habituelle, soit actuelle, que la pente d'une branche d'arbre courbée vers la terre qu'elle ne touche pas est distincte de l'état où l'on met cette branche, en la faisant toucher à la terre et l'y enfonçant. Un pécheur d'habitude qui se convertit' et devient juste conserve dans l'état de grâce la pente, l'inclination à son péché d'habitude; mais il ne conserve pas l'affection , l'attache déréglée qu'il y avait avant sa conversion : de même qu'un homme qui, après avoir été prosterné contre terre, se relève en demeurant toutefois penché , incliné en bas , conserve celle inclination et non ce prosternement ; ainsi un enfant baptisé conserve la concupiscence, l'inclination qu'il avait au mal avant son

(l)Nous disons à tous égards, pur exemple, à régii ni des secours qui n'eussent pas élé aussi forts et aussi abondants pour éviter le second péché qu'ils l'avaient été pour éviter le premier.

(2) Cuni originale peccatum justilim; original i opponaïur, niliil aliud formalité? est quam jusliliae originalis per quam Deo volunlas subdebalur, piivatio : malenalitcr veïù , aliarum animac virhun ad bonum commutabile inonlinala couversio , qua; commun! nomine concupiscenlia dici poiest. 1-2, q. 82, a. 4.

baptême, et non l'attache habituelle, l'affection déréglée q.u'il avait à la créature par préférence au Créateur.

C'est dans cette attache , dans cette affection, en tant qu'elle provient de l'acte de désobéissance produit physiquement par Adam, et moralement par toute sa race, que consiste la tache originelle qui, par rapport à sa nature, n'est pas plus difficile à concevoir que celle dont Adam après cet acte demeura souillé habituellement jusqu'à ce qu'il eût recouvré la grâce sanctifiante. De même encore que ce ne fut pas Dieu, mais Adam qui fut la cause et l'auteur de cet acte de désobéissance que produisit sa volonté , et de cette attache ou affection qui en provint dans son aine et qui la souilla, aussi n'est-ce pas Dieu, mais Adam qui est la cause et l'auteur de cette attache ou affection (semblable à la sienne) qui souille chacune des âmes de ses descendants en conséquence du même acte de désobéissance produit par lui physiquement et par eux moralement. Cet acte momentané fut passager et transitoire ; mais la souillure qu'il causa dans l'ame d'Adam y fut durable et permanente jusqu'à sa conversion. Elle dure aussi et persévère dans les ames des autres hommes jusqu'à leur justification , parce que jusqu'alors elles sont habituellement attachées , affectionnées à la créature préférablement au Créateur par un amour excessif et désordonné dont le dérèglement est une difformité une tache spirituelle qui les défigure et les rend hideuses aux yeux de Dieu.

Sixième réflexion sur la tache et la peine du péché d'Adam transmises justement à sa postérité.

Quoique l'opinion qui fait coexister toutes les ames avec celle d'Adam puisse être utile pour faciliter l'intelligence du péché originel, elle ne paraît point toutefois nécessaire pour en justifier la doctrine fondée sur le pacte ci-dessus exposé qui a pu se faire, quoique ces ames n'existassent pas alors. De même que le pacte de l'alliance que Dieu fit dans le désert avec les Israélites pour eux et pour toute leur postérité fut valide et obligatoire à l'égard de celle-ci, quoiqu'elle n'existât pas alors. De même encore que le pacte de famille qu'ont fait toutes les branches de l'auguste maison de Bourbon et qui s'étend à leurs descendants n'a pas exigé la coexistence de ceux-ci , qui ne seront pas moins obligés de l'observer que s'ils avaient été présents et consentants à sa passation II suffit, pour leur imposer cette obligation, qu'il leur soit avantageux en soi - même , quoiqu'il pourrait en quelque cas extraordinaireleurdevenirdéfavorable par les funestes suites d'une guerre malheureuse qu'auraient eu à soutenir , pour l'exécuter , les princes qui, comme leurs représentants, l'ont passé en leur nom , et ont supposé leur consentement à juste litre, parce que dans l'hypothèse qu'étant présents ils eussent pu le donner, ils l'auraient dû, et la prudence aurait exigé qu'ils le donnassent.

SUR L'INCARNATION

Urcauteur moderne fait une hypothèse semblable pour montrer que le pacte fait dans la personne d'Adam avec tous ses descendants ne renferme point d'injustice de la part de Dieu. Nous voyons , dit-il , par V exemple des anges , qu'il fallait à toutes les créatures un noviciat d'immortalité. Si donc Dieu eût fait comparaître devant lui tous les hommes en une seule fois, et qu'il leur eût dit qu'il allait les faire rentrer dans le néant , pour les faire naître successivement d'un tel homme qu'il leur aurait désigné , qu'il leur eût ajouté qu'il leur proposait deux partis, dont il leur laissait le choix.

Le premier , de ne dépendre en rien pour le bien ni pour le mal de leur premier père, d'être chacun laissés à eux-mêmes au milieu des tentations qui les obsèdent, sans autre secours que le concours naturel ; d'être tous personnellement éprouvés pendant le cours d'une longue vie, pour être punis éternellement , s'ils tombaient dans le péché, et n'avoir qu'une récompense naturelle , si au milieu de ces longues et de ces fréquentes épreuves , ils avaient persévéré.

Le second, d'abréger le temps d'épreuve et de le réduire â quelques heures ou à quelques jours , en le faisant dépendre de la persévérance du premier homme qui était leur chef; d'élever celui-ci beaucoup au-dessus de sa nature et de lui donner des secours particuliers pour pouvoir persévérer ; d'assurer à tous l'immortalité et la possession de lui-même: si au moyen de cette exaltation et de ces secours qui ne lui étaient pas dus ce premier homme, ce chef de la nature humaine, venait à persévérer pendant un temps si court; mais aussi de tomber avec lui dans le désordre, d'être participants de son péché, d'être tous déchus du droit â la vie et â la vision de Dieu , sujets à des peines, si maigre ces secours et cette courte épreuve, par malice ou par faiblesse, le premier homme venait à manquer ; que du reste et dans ce cas fâcheux, il leur enverrait un libérateur, qui leur mériterait de nouveau la vie et l'immortalité, et les ferait rentrer dans le droit qu'ils auraient perdu de jouir éternellement de lui-même , au moyen des secours qu'il leur procurerait et des conditions qu'il leur imposerait ; qu'à la vérité par la chute de leur premier père, l'épreuve serait plus pénible et la pratique du bien plus difficile que dans le premier cas ; mais qu'elle serait toujours possible à leur vigilance et à leurs efforts par le moyen des secours que le réparateur leur mériterait.

Si, dis-je , monsieur, Dieu eût ainsi parlé aux hommes, quel parti eussent-ils pris, et, tout mis dans la balance, à quoi eussent-ils dû se déterminer? Vous hésitez, vous êtes embarrassé: d'un côté, une courte épreuve, un précepte facile, de grands secours , et une grande récompense attachée au succès de cette épreuve, un réparateur et des secours pour rentrer dans ses droits, en cas de fâcheux accident ; de l'autre une épreuve personnelle, mais longue, mais pénible, mais sans autre secours que le concours naturel; et pour prix de sa persévérance une récompense infiniment moindre et purement naturelle : vous ne savez à quoi vous déter- Diî Piœss-y. I.

miner ( Défense des miracles contre le Philosophe de Neufchâtel.p. 152 J.

L'auteur dont nous venons de rapporter le texte suppose que les hommes dans cette hypothèse n'auraient su quel parti prendre, tant il y avait du pour et du contre, du bien à espérer et du mal à craindre.; mais il nous paraît qu'en cela il se trompe : car les motifs d'espérance fort supérieurs aux motifs de crainte, ainsi que nous l'avons prouvé cidessus (Col. 408 et suiv.), devaient engager selon les règles de la prudence, tous les hommes à accepter ce pacte qui faisait dépendre leur sort de celui de leur premier père, et qui en soi-même, eu égard à la très-grande facilité qu'avait Adam de persévérer, leur était fort avantageux ; quoique par l'événementet par accident, ilsoit devenu préjudiciable à un grand nombre d'entre eux. L'acceptation de ce pacte était d'autant plus conforme aux lois de la prudence qu'ils avaient beaucoup de sujet d'espérer que, sans aucune ou presque aucune peine, ils obtiendraient une béatitude surnaturelle ; au lieu qu'en ne l'acceptant pas, ils pouvaient seulement espérer qu'ils parviendraient à une béatitude simplement naturelle après un long temps d'épreuves, durant lequel ils seraient sans cesse exposés au péril de pécher et en péchant, de ne jamais obtenir cette félicité naturelle, et même de se rendre malheureux pour toujours. D'ailleurs dans l'hypothèse que Adam pécherait, il n'était pas à craindre, ainsi que nous le montrerons dans la suite, qu'ils encourussent pour le péché originel la peine du sens, et on pouvait espérer que Dieu par miséricorde leur accorderait, ainsi qu'il est arrivé, un rédempteur. Quelque chose donc qu'il arrivât, soit que Adam péchât, soit qu'il ne péchât point, la prudence exigeait qu'ils acceptassent ce pacte qui en soi leurétait fort avantageux, quoique par l'événement aussi contraire à la vraisemblance qu'à l'espoir qui paraissait bien fondé, il pût devenir défavorable.

Mais, dira-l-on, quelque peu vraisemblable que fût en soi cet événement, Dieu le prévoyait; il ne tenait qu'à lui de ne le point permettre. Si la justice ne l'obligeait pas à l'empêcher, sa bonté n'avait-elle pas de quoi l'y engager? Rappellez-vous ici, M. C. F., la solution ci-dessus donnée (Col. 363 et suiv.) à pareille difficulté sur la permission du péché en général; vous y trouverez de quoi résoudre la présente objection qui ne mérite pas que nous nous arrêtions davantage à la réfuter. Mais en voici trois autres qui demandent une réfutation particulière.

Première objection. — Le moyen de concevoir, dit J. J. Rousseau , que Dieu créa tant d'ames innocentes et pures, tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour leur y faire contracter la corruption morale et poulies condamner toutes à l'enfer, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage.

Réponse. — Quand même il n'y aurait aucun moyen de concevoir la nature du péché originel, serait-ce une raison de ne le point croire? J. J. Rousseau lui-même (Emile, t. 3,

(Quatorze.)

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p. 35), déclare croire l'union de l'ame avec le corps ; et cependant il avoue qu'il ne la conçoit pas. C'est l'ignorance des lois de cette union qui est cause qu'on a tant de peine à concevoir comment les enfants héritent, non pas seulement d'Adam la tache originelle, mais encore de leurs père et mère certaines maladies de corps et d'esprit, certaines inclinations à tels et tels vices plutôt qu'à d'autres : maladies d'esprit et inclinations ou affections de cœur qui ont pour cause physique, ou morale, ou occasionnelle, les actes d'entendement ou de volonté produits par leurs parents. Ce sont là des faits trop constants par l'expérience pour qu'il y ait moyen de ne les point croire, quand même il n'y aurait point moyen de les concevoir. Il en faut dire autant du péché originel. Sa transmission, quelque obscure qu'elle soit, sert néanmoins à éclaircir un mystère encore plus obscur, qui est celui des contrariétés surprenantes qu'on remarque dans l'homme entre la partie supérieure et la partie inférieure de son ame, qui joint à l'estime et à l'amour du bien un penchant si vif, si dominant pour le mal, qu'il n'a pu être l'effet ou l'apanage de sa première constitution. Il n'y a que la doctrine du péché originel qui puisse expliquer ou concilier ces étranges contrariétés; et M. Pascal (Pensées, p. 33) a eu raison de dire que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. J. J. Rousseau dépeint lui-même avec des traits frappants (1) ces contrariétés , et en témoigne son extrême surprise : Quel spectacle, s'écrie-t-il ! Où est l'ordre que j'avais observe'? Le tableau de la nature ne m'offrait que harmonie et proportion : celui du genre humain ne m'offre que confusion, désordre. Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos. Mais a-t-il pu avec les seules lumières de la raison débrouiller ce cahos?Non; contraint de sentir son impuissance à cet égard ; il s'écrie de nouveau : 0 sagesse, où sont tes lois ? 6 providence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Etre bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? Je vois le mal sur la terre.

Mais revenons au texte de son objection, et remarquons-y trois imputations calomnieuses à la croyance chrétienne. I. Il impute aux fidèles de croire que Dieu crée ex-

(1) En méditant sur la nature de l'homme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un relevait à l'étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du Sage, et dont l'autre le ramenait bassement en luimême , l'assevvissait à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires, je me disais : Non , l'homme n'est point un ; je veux et je ne veux pas ; je me sens à la fois esclave et libre ; je vois le bien , je l'aime, et je fais le mal : je suis actif quand j'écoute la raison , passif quand mes passions m'entraînent; cl mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j'ai pu résister. Emile, t. 3, page 47.

près tant d'ames innocentes pour les joindre à des corps coupables. Ils croient au contraire que Dieu les aurait pareillement créées pour les joindre à des corps humains et bien réglés, si Adam n'eût pas péché et n'eût pas infecté sa chair et celle de ses descendants du mauvais levain de la concupiscence qui rend le corps non coupable ( caria culpabilité ne. tombe que sur l'ame), mais déréglé à cause de sa révolte contre l'esprit. Révolte contraire à la règle du bon ordre qui veut que le corps, partie moins noble, soit soumise à l'ame, partie la plus noble de l'homme.

II. Il impute aux chrétiens de croire que Dieu ne condamne les hommes coupables du péché originel qu'à cause de l'union de leurs âmes àleurs corps, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage : ils croient à la vérité qu'elle est l'ouvrage de Dieu; mais ils ne croient pas qu'elle soit un crime et que ce soit en elle que consiste le péché origi.nel. Elle aurait eu lieu, selon eux, quand même Adam prévaricateur n'eût pas rendu tous les hommes coupables d'un crime qu'ils n'ont commis que moralement, c'est-à-dire par leur volonté contenue dans la sienne. Ce crime n'est pas un délit du franc arbitre de leur personne, mais un vice, un désordre de leur nature dégradée, disgraciée, punie en tous ses membres à cause du péché de son chef. Nous sommes, dit S. Paul, par nature enfants de colère (Ephes. 2, 3) , parce que notre premier père d'où nous tirons noire nature, notre naissance, a encouru pour lui et pour sa postérité la disgrâce, la colère de Dieu. Disgrâce et colère aussi justes à notre égard, en vue du péché d'Adam, quoique nous ne les ayons point méritées par l'abus de notre libre arbitre, que la grâce et la faveur de Dieu auraient été justes à notre égard en vue de la persévérance d'Adam, si elles nous avaient été accordées, quoique nous ne les eussions point méritées par le bon usage de notre liberté. Il y a de part et d'autre une compensation réelle (1) qui ôte

(1) La transmission de la justice originelle qui, si Adam avait obéi , eût été accordée à ses enfants, ne leur était pas plus due à litre de mérite personnel que |a transmission de son péché ne leur était due à titre de démérite personnel. Son obéissance pour laquelle ils auraient été récompensés ne leur aurait pas été plus personnelle , que ne l'a été sa désobéissance pour laquelle ils sont punis. La récompense n'est pas plus due aux enfants pour une bonne action qu'ils n'ont pas faite eux-mêmes que la punition ne leur est due pour une mauvaise action de leur père qu'ils n'ont pas faite eux-mêmes. Si donc sans blesser la justice, la bonté, la sagesse, on peut les récompenser, on peut aussi les punir pour une action que leur père seul a faite , sans qu'ils y aient coopéré. Dieu déclare dans l'Ecriture ( Exod. 20, 5 ) qu'il punit les crimes des pères dans leurs enfants jusqu'à la quatrième génération; une telle punition paraît d'abord injuste ; mais elle cesse de le paraître, lorsqu'on fait attention à ce que Dieu ajoute qu'il récompense les bonnes actions des pères dans leurs enfants jusque à la millième génération. Ce qu'une telle récompense a d'avantageux au-delà du mérite dédommage surabondamment de ce qu'une telle punition a de désavantageux au-delà du démérite.

SUR L'INCARNATION

l'injustice apparente, et dont l'on peut se former une juste idée par l'hypothèse suivante. Supposons queDieu eût ajouté aux cinq sens qu'il donna à Adam un sixième sens, dont à la vérité nous n'avons pas une connaissance distincte, mais dont nous n'avons aucune raison de nier la possibilité. Ce sixième sens eût été un don surnaturel, puisquela nature humaine ne l'exige pas, et que sans lui elle est entière et complète. Supposons encore, que Dieu eût fait avec Adam au sujet de la transmission de ce sixième sens à sa postérité le même pacte qu'il a fait avec lui touchant la transmission de la justice originelle, dans le cas qu'il n'eût point péché.

Supposons enfin que Dieu eût fait entrer dans ce pacte cette condition, qu'au cas que Adam péchât, lui et ses descendants seraient privés non seulement de ce sixième sens, mais encore d'un des cinq sens naturels à l'homme, par exemple, de la vue. Dans celte hypothèse la privation de ce sixième sens en Adam et en ses descendants en punition de son péché n'aurait pas été une dégradation de la nature, une défectuosité, une laideur, une difformité; mais la privation de la vue aurait été tout cela, et la rigueur dont Dieu aurait usé envers la postérité d'Adam, aurait pu paraître excessive et injuste, si on n'avait pas fait attention à cette autre condition du pacte, savoir, qu'au cas que Adam ne péchât point, il transmettrait à ses descendants ce sixième sens que leur nature n'exige pas ; mais cette transmission avantageuse d'un sens surnaturel, laquelle aurait eu lieu en ce cas, aurait été une compensation et un dédommagement de ce qu'avait de rigoureux la stipulation concernant la privation du sens naturel de la vue, qui, en conséquence du pacte, devait lui être ôtée et à ses descendants au cas qu'il péchât. De même que si un roi élevant un simple gentilhomme à la dignité de duc lui promettait que, s'il le servait fidèlement, il le fei*ait, après un certain temps d'épreuve, gouverneur d'une province, et le récompenserait dans toute sa race, qui hériterait de lui cette dignité et ce gouvernement : mais que s'il arrivait qu'il se révoltât, il le punirait dans toute sa postérité, qui non seulement perdrait ces deux prérogatives, mais serait dégradée de noblesse, et encourrait une note d'infamie, par laquelle encore elle serait exclue de tout emploi honorable, et condamnée à l'esclavage ou à la plus vile condition ; cette exclusion, cette condamnation paraîtrait d'abord injuste et cruelle à l'égard des descendants de ce gentilhomme qui ne s'en seraient point rendus dignes par une faute personnelle : mais l'injustice, la cruauté apparente de cette stipulation disparaîtrait à la vue de la compensation réelle qu'opéreraient les grands avantages contenus dans l'autre stipulation, qu'au cas que ce gentilhomme restât fidèle à son prince, sa postérité serait héritière de sa duché-pairie et de son gouvernement, quoiqu'elle ne les eût nullement mérités par des services personnels.

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