‹ Œuvres tres-completesChapitre 21 sur 70 · III. J. J. Rousseau impute aux chrétiens · texte numérisé non relu

III. J. J. Rousseau impute aux chrétiens

de. croire que pour le seul péché originel Dieu condamne les âmes à Venfer; et par ce mot enfer il entend sans doute, selon la si- f gnification ordinaire, un lieu de tourments où l les damnés endurent la peine douloureuse du dam et celle du sens. C'est là, il est vrai, une opinion laissée à la liberté des écoles; mais est-ce là un article de foi que les chrétiens soient obligés de croire ? J. J. Rousseau ignore-t-il que la plupart des théologiens, : depuis le Maître des sentences et S. Thomas, exemptent de la peine du sens les enfants morts sans baptême, et qu'en les soumettant à la peine du dam, plusieurs soutiennent qu'elle ne consiste que dans une simple privation de la vision béatifique, sans que ces enfants eu sentent aucune douleur, aucune affliction. Quelques-uns même , Calharin, Salmeron, Biel, les cardinaux Cajetan et Sfondrat leur accordent une béatitude naturelle. Quoique cette opinion n'ait pas beaucoup de partisans, on ne serait pas peu blâmable de la censurer ; le saint Siège, quoique sollicité par plusieurs prélats dans le dernier siècle de la proscrire, ne l'a pas improuvée. Le célèbre Gerson et le cardinal Cajetan portent plus loin l'indulgence. Ils ne trouvent pas à redire qu'on accorde à plusieurs de ces enfants une béatitude surnaturelle. Ils regardent ce sentiment comme probable et propre à consoler les mères, trop affligées de la perte de leurs enfants morts sans baptême. Ils disent que si elles sont pieuses, et si, pendant leur grossesse, elles ont adressé au ciel de ferventes prières, on peut leur proposer comme un motif de consolation la pieuse conjecture que Dieu, en vertu de ces prières, aura sanctifié leurs enfants dans leur sein, comme il sanctifia le prophète Jérémie et S. Jean-Baptiste dans le sein de leurs mères, etqu'ainsi elles peuvent se flatter qu'ils sont en paradis.

On peut consulter là-dessus le savant P. Petau {De Dogrn.), qui réfute ce sentiment. Nous ne prétendons pas ici l'approuver : mais nous ne croyons pas qu'il soit défendu de le proposer aux incrédules, qui se scandalisent de la prétendue dureté de l'opinion commune des théologiens. Nous disons prétendue, car nous ne la jugeons point réelle ; puisque toutes les écoles ou facultés de théologie conviennent d'après S. Augustin (1) qu'il est permis de soutenir que l'état où se trouvent ces enfants n'est pas pire que l'anéantissement, par conséquent qu'ils ne sont pas absolument malheureux , puisque la somme des maux n'excède pas la somme des biens de cet état : car si elle l'excédait , il vaudrait mieux pour eux de ne pas exister que d'exister ; mais si les biens dont ils jouissent compensent en parfaite égalité les maux qu'ils souffrent, ont-ils plus lieu de se plaindre que Dieu blesse à leur égard' sa justice ou sa bonté qu'ils en auraient eu s'il ne les avait pas créés? Peut-on dire qu'il les blesse

(1) Non dico parvulos tanta pœna esse pleclendos, ni eis non n;isci poths expcdircl. L. 5. contra /«liait., c. 11.

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à l'égard des hommes possibles ou d'autres créatures qu'il pourrait créer , mais qu'il ne créera jamais ? Ne doit-on pas se souvenir de cette belle sentence du saint homme Job : Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrons-nous pas aussi les maux ( Job 2, 20 ) ? Sentence trèssensée, très-judicieuse, qui disculpe la Providence divine à l'égard de ses enfants , dans l'opinion même de ceux des théologiens qui ne les exemptent pas de tous les maux, mais ne les privent pas non plus de tous les biens, et leur en attribuent une quantité équivalente, une mesure du moins égale. Combien plus cette même Providence est-elle disculpée dans le sentiment des autres théologiens , qui paraît plus conforme à cette maxime du sage, Sentitede Domino inbonitate (Sap . 1,1)1 Quoi qu'il en soit (car sur ces opinions purement théologiques , chacun peut abonder en son sens [Rom. 14, 5]), il est certain que J. J. Rousseau a très-grand tort de faire à la doctrine chrétienne les trois imputations calomnieuses dont nous avons parlé. En cherchant ainsi à la rendre odieuse et méprisable par des monstres chimériques d'erreurs et d'absurdités qui n'existent que dans son imagination et dans sa mauvaise foi, ne mérite-t-il pas lui-même le mépris et l'aversion de tous les ennemis du mensonge et de l'imposture? C'est l'amour de la religion qui nous a fait ainsi blâmer et reprendre durement cet auteur, dont nous avons loué ailleurs les talents (1) : mais plus l'impie a de talents, plus le détestable abus qu'il en faut est répréhensible : plus aussi le péril de la séduction et le désir d'en arrêter les progrès enflamment notre zèle pour nous faire tenir avec force et fermeté le même langage et la même conduite que tenait S. Augustin (2) à l'égard de Pelage et de ses sectateurs : J'op- " poserai, disait-il, à leurs écrits pestilentiels et insidieux des écrits propres à les guérir de la fureur et de la rage qui les transportent, ou du moins à empêcher qu'elles ne soient funestes aux autres.

Seconde objection. — Les théologiens ne sont pas d'accord sur ce qui constitue la tache ou la culpabilité du péché transmise par Adam à sa postérité ; aucun d'eux n'explique dune manière intelligible ou satisfaisante ce que c'est et en quoi elle consiste. N'est-elle qu'une imputation morale et purement extrinsèque ? Ou est-elle quelque chose de physique et d'intrinsèque? Ce quelque chose est-il un acte ou une habitude? On ne peut pas dire que ce soit un acte ; car les enfanls en sont souillés avant que leur volonté ait agi. La même raison prouve qu'on ne peut pas dire que ce soit une habitude : car une habitude dans l'ordre moral est une disposition , une facilité, une accoutumance au

(1) Tit. \, 5* Lettre pastorale sur les conférences ecclésiastiques, p. 7.

(2) Pestilenlibus et insidiantibus eorum scriptis medentia et munieniia scripta prselendam quibus rabies qua furunt, aut etiam ipsa sanelur, aut à lse dondis aliis repcllatur. T. 10, p. 4M.

bien ou au mal par la répétition fréquente des mêmes actes. Elle ne peut donc se trouver dans ces enfants , qui n'en ont pas encore produit un seul.

Réponse. — Les théologiens sont, il est vrai, là-dessus partagés de sentiments : mais les incrédules n'ont pas plus droit de s'en prévaloir pour attaquer la culpabilité ou la tache du péché originel que pour combattre celle de tout autre péché, puisqu'il n'en est aucun qui ne souille l'ame et qui ne la rende coupable. S'il s'agit, disent les théologiens , de spécifier bien clairement ce que c'est que la souillure du péché originel, cela est aussi difficile qu'il l'est d'expliquer distinctement en quoi consiste la tache d'un homicide et d'un adultère , lorsque les actions sont consommées : ce qu'il y a de certain et de clair, ajoutent-ils, c'est que l'homicide et l'adultère sont criminels : mais ce qu'il y a de douloux et d'obscur, c'est comment ils le sont , commentée qui reste dans leur ame la détériore, après que l'action est passée (1). 11 en faut dire autant du péché originel : ce qui est de foi, c'est que tous les hommes naissent coupables; mais ni la foi ni la raison ne font pas clairement connaître en quoi consiste ce qui souille l'ame. Qu'on résolve , concluent-

(1) Dans une. ame juste qui pèche naturellement , on distinguo trois choses , l'action , l'acte, l'étal de péché. L'action est le libre consentement de la volonté, en tant que l'ame le produit comme cause active par la faculté du franc arbitre. Lacie est le terme de cette production ; c'est ce même consentement, en tant quil est reçu dans l'ame comme sujet passif. L'étal de péché est celui où elle commence d'être, en cessant d'être en état de grâce. Ces trois choses se trouvent au même instant dans cette ame devenant et devenue pécheresse, dès le moment qu'elle a cessé d'être juste, mais la première, c'est-à-dire l'action, précède d'une priorité, non de temps, mais d'ordre, de raison, de causalité la seconde : car l'aine ne produit point ce consentement parce qu'elle le reçoit; mais elle le reçoit comme sujet passif, parce qu'elle le produit comme cause active. La seconde précède d'une pareille priorité la troisième; car l'ame ne reçoit point ce consentement, parce que cessant d'être en état de grâce, elle commence à être en étal de péché; mais elle cesse d'être dans l'un, el commence d'être dans l'autre, parce qu'elle a produit el reçu ce consentement criminel. Ce consentement, considéré en tant qu'action ou exercice de la faculté active du franc arbitre, esl quelque chose de passager, de momentané qui n'exisie que dans l'instant où l'ame agissante le produit, el qui ne reste pas en elle dans l'instant suivant où elle n'agit p'us par son franc arbitre pour le produire ; mais considéré en tant qu'ac/e ou terme de l'exercice de la liberté, esi-il aussi quelque chose de passager cl de momentané ? ou est-il quelque chose de permanent el de durable, jusque à ce qu'il ait été rétracté ou détruit par un acte contraire? C'est sur quoi les opinions sont partagées, el entièrement laissées à la liberté des écoles. Si on embrasse la première opinion, il faut dire que l'acte qui passe esl distingué de l'étal de péché qui reste; si on épouse la seconde, il faul dire que l'étal de péché if esl autre chose que l'acte ou le terme de l'action qui reçue dans l'ame continue d'y être, et y resie jusque à ce que l'ame recouvre l'état de la grâce.

Pour mieux entendre celte note, voyez celle qui se Irouveà la col. 198 de noire Instruction précédente, où est cité un texte de l'Encyclopédie.

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ils, la difficulté par rapport au péché personnel ou actuel, elle sera résolue louchant le péché originel.

Au reste, sans discuter ces opinions théologiques, nous croyons expliquer d'une manière bien intelligible et bien satisfaisante cotte tache, cette culpabilité originelle , en disant que c'est l'état du péché dans lequel les descendants d'Adam sont conçus enfants de colère par leur nature viciée, détériorée quant à lame et au corps , à cause de l'acte de désobéissance produit physiquement par la volonté de leur premier père , et moralement par la leur contenue en la sienne. Nous demande-t-on ce que c'est que cet état de péché? Nous répondons, suivant le langage de l'Ecriture , que c'est un état dans lequel ils sont, dès le sein de leur mère, aliénés , éloignés de Dieu (1) par leur amour dominant d'eux-mêmes et par leur attache désordonnée aux créatures. Nous demande-t-on si cet amour, cette attache est une habitude ? Nous répondons que c'en est une dans le sens que l'explique S. Thomas (2); dans le sens aussi que la foi, l'espérance, la charité sont des habitudes infuses dans un enfant qui vient d'être baptisé et qui n'a encore produit aucun acte de ses vertus ; dans le sens encore que l'état de péché fut au moment même qu'Adam consomma son acte de désobéissance une habitude qu'il n'acquit point par la répétition de plusieurs actes, et qu'il conserva jusque à ce qu'il eût recouvré la grâce sanctiûante ; dans le sens enûn que la haine qu'un vindicatif a dans son cœur et qui lui fait prendre la résolution de tuer son ennemi est en lui une affection habituelle pour l'acquisition de laquelle un seul acte de sa volonté lui a suffi , et qu'il conserve même pendant le sommeil, jusque à ce qu'il la détruise par une disposition contraire.

Si on nous objecte que les descendants d'Adam n'ont produit aucun acte qui ait pu leur faire acquérir cette tache à la créature préférée au Créateur, nous répondons qu'ils l'ont acquise par l'acte de désobéissance que leur propre volonté renfermée dans celle d'Adam a produit moralement en vertu d'un pacte dont les conditions leur étaient en soi si avantageuses , que la prudence exigeait, qu'au cas qu'elles leur eussent été proposées, il les acceptassent, et que par conséquent Dieu aurait pu leur commander d'accepter ;

(i) Alienali sunt peccatoresavulva, crraveruntab utero. Psal. 57, 5.

(2) Duplex est habitas. Unus qnidem quo inclinatur polemia ad ageudiim , sieut scienliae et virtutes dicunlur habitas, et hoc modo peccalum originale non est habilus. Alio modo dicitur habitas, disposilio alicujus nature ex multis composite, secundum quam bene se babet vel maie ad aliud ; et pnccipue cum lalis dispositie l'uerit quasi in naturam versa, ut patet de xgriiudine el sanilale; el hoc modo peccalum originale est habilus. Est enini quxdam inordinala di^posilio provenions ex dissolulione illius harmonie iiï qua consistebat ratio originalis justifia?, sicut etiam :rgriiudo corporalis est qinedam inordi- »ala dispositio corporis , secundum quam solvilur aequalilas in qua consislit ratio sanilatis unde peccatum originale languor naturœ dicitur. 1-2, q. 82, a. 1.

d'où il suit, 1° qu'il eût pu, sans leur faire le moindre tort , les nécessiter d'y consentir ; 2° qu'il a été en droit de faire pour eux ce pacte, et en conséquence de les traiter comme si eux-mêmes l'avaient fait , ou eussent librement consenti à ce qu'il fût fait en leur nom. Or dans l'un et dans l'autre de ces deux derniers cas, ils n'eussent eu aucun sujet de se plaindre de Dieu, quoique l'événement favorable , qu'ils avaient beaucoup plus lieu d'espérer , ne fût pas arrivé, et que le mauvais succès , qu'ils avaient beaucoup moins lieu de craindre , eût frustré leur espoir. Ils n'ont donc aucun sujet d'accuser Dieu d'injustice ou de défaut de bonté dans l'ordre présent des choses , quand même il serait certain (ce qui toutefois ne l'est pas) que leurs âmes n'ont pas existé en même temps que celle d'Adam , et n'ont pas librement consenti à ce pacte. Enfin si on nous objecte que ce pacte est une pure invention des théologiens, et qu'on n'en trouve aucun vestige , soit dans l'Ecriture, soit dans la tradition ; nous répondons qu'il en est fait mention dans plusieurs textes que nous indiquons (1) : d'ailleurs quand même il ne serait fondé que sur une pure supposition, nous serions en droit de l'opposer aux incrédules , comme ayant toutes les conditions que Bayle , leur coryphée , exige pour une bonne hypothèse.

Troisième objection. — La tache originelle, qui est sans doute quelque chose de positif dans l'ame , peut-elle être causée physiquement ou moralement par le péché d'Adam?

Dieu peut-il, sans blesser sa sainteté, imprimer lui-même cette tache à une ame sortie pure de ses mains ? Peut-il être l'auteur d'une affection déréglée, d'une attache désordonnée à la créature préférablement au Créateur ? Peut-il sans injustice produire cette attache essentiellement vicieuse dans une ame qui n'y a point consenti par sa propre volonté?

Réponse.— Cette difficulté n'en est pas une pour les défenseurs du sentiment exposé dans notre seconde, troisième et quatrième réflexions ; selon eux , la perte de la justice originelle , en tant qu'elle a accompagné ou suivi l'acte de désobéissance d'Adam commise moralement par toute sa race , n'a rien de positif, et n'est qu'une simple exclusion de tout amour, soit surnaturel, soit naturel de Dieu , laquelle renferme une vraie tache ou difformité. Elle est aussi assez facile à résoudre dans l'opinion qui fait coexister toutes les âmes des hommes à celle d'Adam,

(t) 1* Augustinus, lib. 16 de Civil. Dei, cap. 27, in hxc Gen. verba, Delebilur anima Ma de populo suo, quia paclum meum irrilum fecit, sic loquitur : Pavvuli secunaum commit nem generis humuni originem, omnes in uno Mo lestamentum Dei dissipawrunt in quo omnes peccaverunt...; leslamenlum autem piimum quod faclumcst ad liominem primum, profeclo Mud est, Qua dieederilis, morte moriemini. 2° Hyeri nimus, in hœc verba capilis (j Ose;e, Ipsi sicut Adam transgressi simt paclum meum, ibi prœvaricuti sunt in me, sic babet c Imitait sunt in me Adam, ut quod Me in Pn-adiso fecerat, paclum meum, legemque prœleriens, isli in terra facerent.

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et qui suppose qu'elles ont librement consenti à ce que cette attache , cette affection déréglée leur fût imprimée par le démon , dont elles deviendraient les esclaves au cas qu'Adam péchât : Volenti non fit injuria ; mais la solution n'en est pas si aisée dans l'opinion commune, qui suppose que ces âmes n'existaient pas alors , et n'ont donné par leur propre volonté aucun consentement.

Cette dernière opinion nous paraît la plus probable , la mieux fondée , sinon en raison, du moins en autorité; et l'adoptant comme telle, nous répondons que ce n'est point la volonté ni l'opération de Dieu, mais celle de notre premier père ( en tant qu'elle a produit l'acte de désobéissance ) qui est la cause directe (1) de cette tache et de cette affection déréglée avec laquelle tous ses descendants viennent au monde, et qu'ils contractent à cause de leur génération, dont il est primitivement l'auteur, et comme dit S. Thomas, le moteur (2). Nous disons à l'é-

(1) Par cause directe nous entendons celle à qui un effet doit être attribué quant à sa culpabilité, quoique elle ne produise point son être physique, niais seulement son être moral. Un exemple fera mieux entendre notre pensée. La décollation de S. Jean-Baptiste est attribuée dans l'Evangile àHérode, qui dit de lui-même : Joannem ego decollavi (Luc. 9, 9), quoique ce ne fût pas lui, mais un de ses soldats qui, par son ordre, eût coupé la tête au saint Précurseur de J. C. ; cette action, ce crime, dont il avait produit non l'être physique, mais seulement l'être moral, n'avait, à proprement parler, pour vérilable auteur, pour principe déterminant et décisif, pour cause primitive et proprement dite, que ce prince qui en était vraiment coupable : au lieu que son soldat, quoique il eût seul opéré physiquement cette décollation, en était innocent. On voit par cet exemple que, quand de deux causes qui influent sur un effet l'une en produit l'être physique, l'autre l'être moral, celle-ci qui détermine celle-là à agir doit seule recevoir tout le blâme de la coulpe que cet effet renferme. Quand même donc l'acte de désobéissance d'Adam n'aurait produit dans ses enfants que l'être moral de leur attache ou affection désordonnée, il ne laisserait pas d'en être la cause directe et proprement dite. Au reste ni la foi ni la raison n'empêche de soutenir, en admeitant la coexistence de toutes les âmes à celle d'Adam, que l'être même physique de cette attache est une production de la volonté d'Adam agissant sur elles. Si la volonté a pu agir physiquement sur son arne, n'a t-eile pas pu agir de même sur les nôtres selon le sentiment de plusieurs théologiens et philosophes qui attribuent aux êtres spirituels et même aux corporels une causalilé physique, c'est-à-dire la puissance réelle de produire eux mêmes des modalités dans les esprits et dans les corps ? On peut voir là-dessns notre précédente Instruction (Col. 170 et suiv.), où les motifs de ce sentiment sont exposés contre le système des causes occasionnelles. On peut aussi soutenir dans ce même sentiment qu'il ne faut pas chercher ailleurs que dans l'opération de la volonté du démon dont toutes les aines des descendants d'Adam sont devenues esclaves la cause physique de leur attache on affection au pèche : de même qu'il ne faut pas chercher ailleurs la cause des mauvaises pensées et des mauvais désirs qu'elles sentent, lorsque cet esprit tentateur les sollicite au mal.

(2) Inordiintio q,i;e est in isto hominc generalo non est volunlaria voluntate ipsius, sed voltmlilè pnmi parontis qui movet molione generalionis on mes qui ex ejus origine denvanlur. T. 2, q. 81 « 1

gard du principe ou de la source de cette tache originelle dans l'ordre actuelle des choses ce qu'on aurait dit à l'égard du principe ou de la source de la justice originelle que tous les hommes auraient hérité d'Adam , s'il avait obéi. Cet acte d'obéissance aurait été pour lui-même et pour tous ses enfants la cause de son salut et du leur précédé de l'infusion de la grâce sanctifiante, dans laquelle Dieu, en considération de cet acte produit physiquement par Adam et moralement par eux , les aurait créés et conservés sur la terre , jusque à ce qu'il les eût transférés au ciel.

Cette grâce sanctifiante, ce salut ou bonheur éternel ne leur aurait pas été plus dû pour une bonne action de leur premier père, a laquelle leur volonté personnelle n'aurait eu aucune part, que la tache originelle ne leur est due pour une mauvaise action de ce même père , à laquelle leur propre volonté n'a nullement participé. Les conditions du pacte dont nous avons parlé renfermaient une espèce de compensation qui rendait équitable et légitime ce qui sans elle aurait blessé les lois de la sainteté et de la justice. Ces lois auraient été violées , si Dieu avait fait dépendre de la désobéissance d'Adam l'état de misère de ses descendants , sans faire dépendre de son obéissance leur état de sainteté et de béatitude ; mais il avait fait dépendre également leur sort du sien pour le rendre autant et même plus heureux si Adam avait obéi qu'il n'est malheureux à cause de sa désobéissance. Nous le répétons d'après M. Bossuet ; Dieu avait fait l'homme si parfait, et lui avait donné une si grande facilité de conserver, et pour lui et pour toufe sa postérité, le bien immense qu'il avait mis en sa personne, que les hommes n'avaient qu'à remercier cette divine bonté d'avoir renfermé en lui tout le bonheur de ses enfants qui devaient composer tout le genre humain. Si Dieu est juste à punir, il ne l'est pas moins à récompenser. Si Adam eût persévéré, il eût été récompensé dans tous ses enfants , et la justice originelle eût été leur héritage commun. Maintenant ils ont perdu en leur père ce que leur père avait reçu pour lui et pour eux ; et privée de ce grand don la nature humaine devient et malheureuse et maudite dans ses branches , parce qu'elle l'est dans sa tige.

« Considérons la justice humaine , nous y verrons une image de cette justice de Dieu. Un père dégradé perd sa noblesse et pour lui et pour ses enfants , surtout pour ceux qui sont à naître; ils perdent en lui tous leurs biens lorsqu'il mérite de les perdre. S'il esi banni et exclu de la société de ses concitoyens et comme du sein maternel de sa terre natale ils sont bannis avec lui à jamais. Pleurons, malheureux enfants d'un père justement proscrit ; race dégradée et déshéritée par la loi suprême de Dieu, et bannis éternellement autant que justement de la cité sainte qui nous était destinée dans notre origine; adorons avec tremblement les règles sévères et impénétrables de la justice de Dieu dont nous voyons les vestiges dans

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la justice quoique inférieure de9 hommes ! » Mais en même temps bénissons avec reconnaissance, louons avec joie les salutaires desseins de sa miséricorde qui , selon la pensée de S. François de Sales , a eu plus d'efficace pour sauver le genre humain que la malheureuse chute d'Adam n'en a eu pour le perdre. Bien loin que le péché du premier homme ait surmonté la bonté divine , il n'a fait que l'exciter et l'augmenter en la provoquant : il s'est livré une espèce de combat, où la douce et amoureuse bonté de notre Dieu , prenant comme une nouvelle vigueur en la présence du péché son ennemi a, pour ainsi dire, réuni ses forces et a remporté la victoire, en faisant surabonder la grâce, où h péché avait abondé (1 Tim. 1, 14); car quoique la providence divine ait laissé en nous , parmi les effets de sa miséricorde, des traces de sa juste colère , l'obligation de travailler, l'assujettissement aux maladies , la nécessité de mourir, les combats que livre la concupiscence, il est pourtant vrai que la bonté de Dieu éclate en ces misères , et qu'elle les tourne à l'avantage de ceux qui l'aiment. Les travaux lui donnent lieu de faire voir en nous la patience ; il nous inspire le mépris du monde à l'occasion de la mort que nous devons subir ; et les révoltes de la chair l'engagent à nous secourir, afin de nous procurer des victoires d'autant plus glorieuses pour lui, plus honorables et plus méritoires pour nous , qu'elles sont plus difficiles à gagner et qu'elles nous coûtent plus de peines à essuyer, plus d'obstacles à surmonter, plus d'efforts à faire sur nousmêmes, plus d'exercice de notre franc arbitre pour coopérer à la grâce qui agit avec nous , et avec laquelle nous agissons.

Ces peines, ces obstacles, ces grands efforts n'auraient pas mis à tant d'épreuves notre liberté dans l'état d'innocence, où nous serions nés si Adam n'avait pas péché. Nous y aurions eu des secours moralement infaillibles qui nous eussent donné tant de facilité pour persévérer dans la justice originelle, que , cette persévérance ne nous eût presque rien coûté; par conséquent, selon les principes ci-dessus établis (Col. 304 et suiv. ) elle ne nous eût attiré que peu d'honneur, de mérite, de récompense; au lieu qu'elle nous en attire beaucoup dans l'état présent, lorsque, suivant le bel exemple et l'expression énergique de S. Vincent de Paul (1), nous aimons et servons Dieu à la sueur de notre visage lorsque nous portons le poids du jour et de la chaleur (Matth. 2, 10) en travaillant avec zèle à la vigne du Seigneur , à notre sanctification ou à celle du prochain ; lorsque vainquant toutes les répugnances de la nature, toutes les révoltes des sens , toutes les attaques du démon , toutes les voluptés du monde, nous avons le courage de persister jusqu'à la fin, malgré une foule de fortes tentations et de mauvais exemples , dans la pratique des bonnes œuvres. Cette pratique fervente et constante nous

(1) Voyez l'Histoire abrégée de sa vie, p. 579.

fait acquérir une couronne de gloire beaucoup plus brillante et beaucoup plus agréable que celle qui nous aurait été accordée si l'obéissance d'Adam nous avait fait naître justes, et nous avait épargné, pour ainsi dire, presque tous les frais de notre salut. En ce cas notre gloire dans le ciel , notre béatitude éternelle n'aurait été guère plus grande que celle des enfants morts après le baptême, laquelle est mille fois plus petite que celle des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, des saints pontifes, des confesseurs et des vierges qui ont emporté par violence le royaume des deux (Matth. 11, 12), et l'ont conquis , pour ainsi parler, à la pointe de l'épée du franc arbitre, aidé, il est vrai , des secours de la grâce , mais secours auxquels souvent il lui a été facile de refuser sa coopération , qu'il n'a donnée qu'avec de grands efforts et de rudes combats.

De là que doit-on conclure ? Que Vétat de la Rédemption , ainsi que s'exprime S. François de Sales , vaut cent fois mieux que celui de l'innocence (Traité de l'amour de Lieu, l. 2, c. 4 ).

1° Il vaut mieux pour la gloire de Dieu , plus honoré par de bonnes œuvres fort difficiles que les justes font dans l'état présent des choses qu'il ne l'eût été par de bonnes œuvres irès-faciles que tous les hommes auraient faites dans l'état d'innocence : d'ailleurs celles de l'état présent donnent à Dieu un accroissement de gloire , étant faites en vertu des grâces obtenues et conférées par Jésus-Christ, qui, comme chef de tous les membres de son Eglise, anime, vivifie, divinise en quelque sorte tout le bien opéré en son nom, et lui communique par l'efficace de son influence une valeur inestimable : valeur que n'auraient pas eue les bonnes œuvres de l'état d'innocence, danslequel l'incarnation du Verbe ne devait pas avoirlicu, puisque le péché, dont la réparation a été son motif du moins principal , en aurait a été banni. En supposant même qu'elle y aurait eu lieu, nous avons ci -devant prouvé (Col. 335, et suiv.) que Dieu n'y aurait pas été autant glorifié qu'il l'est dans l'état présent.

2° 11 vaut mieux pour les hommes qui éprouvent que le sang d'un Dieu crucifié, lorsque, parla grâce du Rédempteur,' ils en sont arrosés, devient pour eux, selon le langage du S. Evêqucdc Genève, une hysoppe qui les remet dans une blancheur incomparablement plus excellente que celle de la justice originelle : comme Naaman sortit du fleuve où le Prophète lui avait dit de se laver beaucoup plus sain qu'il ne l'était avant sa lèpre, de même les pécheurs sortent du bain sacré, soit de la pénitence, soit du baptême, composé du sang d'un Dieu, beaucoup plus purs que s'ils n'avaient jamais été infectés de la lèpre du péché.

3" Il vaut incomparablement mieux pour l'honneur de la nature humaine* élevée à une dignité infinie par son union hyposlatique à la nature divine et à la personne liu Verbe, qui, selon la plupart des saints pères

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et des théologiens , ne se serait pas incarné si Adam n'avait pas péché. Notre septième éclaircissement (Col. 335 et suiv.) sur les motifs de la permission du péché, a mis cette vérité dans son jour.

De là encore que faut-il conclure ? Qu'on ne doit pas être surpris que Dieu n'ait pas empêché la chute du premier homme , puisqu'il a eu pour la permettre des motifs au moins égaux à ceux pour lesquels nous avons montré qu'il a sagement permis celle des anges. 11 a su, pour sa gloire et pour celle des créatures libres et Gdèles à sa grâce , tirer du mal un bien plus grand que celui qui aurait eu lieu s'il avait empêché tout péché. N'avons-nous donc pas sujet de nous écrier avec l'Eglise : O péché d'Adam , il est bien vrai que tu nous étais nécessaire pour la plus grande gloire de notre nature , puisque tu devais être effacé par le sang d'un Dieu fait homme pour notre salut! ô heureuse faute que celle qui nous a procuré un tel Rédempteur! Nous pouvons bien dire à ce sujet ce que disait un ancien, que nous aurions perdu à n'être pas perdus ; c'est-àdire , ajoute S. François de Sales , Notre perte nous a été à profit, puisqu'en effet la nature humaine a reçu plus de grâces par la rédemption du Sauveur qu'elle n'en eût jamais reçu par l'innocence d'Adam s'il avait persévéré en icelle.

De là encore que faut-il conclure? Qu'on ne doit lire qu'avec indignation et horreur l'objection suivante de Bayle, qui semble s'y être surpassé lui-même en ruse artificieuse et en malignité diabolique, dans un injurieux parallèle entre l'empire de Dieu et celui du démon , à l'avantage duquel il prétend prouver que se termine la guerre que Lucifer et ses adhérents ont fait et font au Verbe incarné.

Dernière objection de Bayle contre l'incarnation.— Les théologiens nous enseignent gu'un grand nombre (fanges ayant péché ont fait un parti contre Dieu dans l'univers. Afin d'abréger on désigne ce parti sous le nom de diable ou de démon, et on le reconnaît pour la cause de la chute du premier homme et pour le tentateur et le séducteur perpétuel du genre humain. Ce parti ayant déclaré la guerre à Dieu dès le moment <le sa chute a toujours continué dans sa rébellion, sans que jamais il y ait eu ni paix ni trêve. Il s'est continuellement appliqué à usurper les droits de son Créateur , et à lui débaucher ses sujets, pour en faire des rebelles qui servissent sous ses étendards contre leur maître commun. Les premières hostilités à l'égard de l'homme lui réussirent : il attaqua dans le jardin d'Eden la mère de tous les vivants, et la vainquit; tout aussitôt il attaqua le premier homme, et le renversa, Le voilà donc maître du genre humain. Dieu ne lui abandonna point cette proie; il la délivra de cet esclavage , il la retira de cet état de félonie , en vertu de la satisfaction que la deuxième personne de ta Trinité devait faireà sa justice. Cette deuxième personne s'engagea à devenir homme et à faire l'office de médiateur entre Dieu et le genre humain , et

de Rédempteur d'Adamet de sapostérité. Il prit sur lui de combattre le parti du diable , de sorte qu'il fut le chef du parti de Dieu contre le diable, chef des créatures rebelles. Il s'agissait non de conquérir tous les descendants , car ils étaient tous sous le pouvoir du démon par la condition de leur naissance ; mais il s'agissait de conserver ou de recouvrer le pays conquis. Le but du médiateur Jésus- Christ et Fils de Dieu était de le recouvrer ; celui du diable était de s'y maintenir. La victoire, du médiateur consistait à faire marcher les hommes dans le chemin de la vérité ou de la vertu ; celle du diable consistait à les conduire par les routes de l'erreur et du vice. De sorte que pour connaître si le bien moral égale le mal moral parmi les hommes , il ne faut que comparer les victoires du démon avec celles de Jésus-Christ. Or en parcourant l'histoire , nous ne trouvons que peu de triomphes de Jésus-Christ, Apparent rari nantes ingurgite vasto, et nous rencontrons partout les trophées du démon. La guerre de ces deux partis est une suite continuelle ou presque continuelle de prospérités du côté du diable; et si ce parti rebelle faisait des annales de ses exploits, il n'y aurait point de jour qui n'y fût marqué d'une ample matière de feux de joie, de chants de triomphe, et de telles autres marques des bons succès. Bayle en fait un long détail qu'on omet comme inutile, n'étant que trop connu et n'étant pas trop contesté.

Les catholiques et les protestants conviennent qu'il y a très-peu de gens qui ne soient damnés. Ils ne sauvent que les orthodoxes qui vivent bien et qui se repentent de leurs crimes à l'article de lamort. Ils ne nient pas que les pécheurs d'habitude ne puissent être sauvés, en cas d'une bonne repentance au lit de la mort; mais ils soutiennent qu'une telle repentance est si rare que rien plus. Selon cela il est clair que pour un homme sauvé il y en a peut-être un million de damnés. Or dans la guerre que le démon fait à Dieu il est question de la conquête des âmes; il est donc sûr que la victoire demeure au démon : il gagne tous les damnés, et il ne perd que le petit nombre des âmes prédestinées au paradis. Il est donc victor prœlio et victor bello ; car ayant inspiré aux hommes infiniment plus de mauvaises actions que Jésus-Christ ne leur en a inspiré do bonnes , il a été supérieur pendant le combat ; et comme il fait mourir dans l'impénitente finale presque tous les hommes, il conserve presque tout ce qu'il avait conquis. La mort met fin à la guerre ; Jésus-Christ ne combat point pour lui arracher les morts : il faut donc dire que cette guerre se terminée l'avantage du démon ; on lui cède, on lui abondonne ce qu'il prétendait.

Réponse. — Cette longue objection se réduit à dire deux choses : la première, que le démon est vainqueur dans le combat , parce qu'il fait commettre plus de mauvaises actions que Jésus -Christ n'en fait opérer de bonnes ; la seconde, qu'il est vainqueur à la fin de la guerre, parce que, y ayant plus de damnés que de sauvés, les maux que le péché, dont il est l'instigateur et l'auteur, produit

SUR L'INCARNATION

dans ceux-là ne sont point surpassés ni même contrebalancés par les biens qu'il occasionne dans ceux-ci, aidés de la grâce de Jésus-Christ. A quoi nous opposons les remarques suivantes , dont une partie, quant à la substance, est tirée des Mémoires de Trévoux {Juin 1755, p. 1513).

1° Comme l'idée de vainqueur emporte celle d'un ennemi indépendant de son ennemi vaincu, il faudrait, pour donner ce titre au démon , qu'il usât de ses instigations indépendamment de la permission de Jésus-Christ : ce qui étant faux dans tous les sens imaginables , ne peut servir de rien à montrer véritable la supériorité que Bayle ose attribuer au tentateur et au séducteur du genre humain sur le Rédempteur d'Adam et de sa postérité.

2° Pour qu'on pût comparer les mauvaises actions que fait commettre le démon aux bonnes dont la grâce de Jésus -Christ est le plus noble principe , et dont par cette raison l'honneur et la gloire lui appartiennent principalement, il serait nécessaire que le démon agît comme Jésus-Christ sur nos âmes, comme cause non seulement morale, mais encore physique et vraiment efficiente des actes libres de notre volonté; ce qui est encore trèsfaux, puisque, à proprement parler, le démon n'est pas l'auteur, mais uniquement l'instigateur des actes de péché que notre seul franc arbitre produit physiquement.

3° Pour que le démon méritât le nom de vainqueur, il faudrait que las sujets qu'il entraîne dans l'abîme fussent tous soustraits à l'empire de Jésus-Christ: autre fausseté manifeste ; car l'empire de Jésus-Christ s'étend aussi bien sur les réprouvés que sur les saints ; sa gloire éclate par la punition des méchants comme par la récompense des bons. C'est un grand et juste roi qui distribue par lui-même des couronnes à ceux qui l'ont bien servi, et qui se venge des rebelles par le ministère des démons. Dit-on dans le gouvernement des états politiques que les bourreaux qui exécutent les arrêts de la justice du prince contre les scélérats sont ses vainqueurs parce qu'ils lui ôtent le moyen de répandre désormais des grâces sur ces criminels.

k" Celte proposition : Pour un homme sauvé il y en a peut-être un million de damnés , renferme une horrible exagération, surtout si par ce mot damnés on entend ceux qui endurent non seulement la peine du dam, mais encore celle du sens. C'est ce que nous nous proposons de faire voir très-clairement dans l'Instruction suivante sur l'éternité des peines , en y expliquant cette sentence de l'Evangile : Beaucoup d'appelés , mais peu d'élus.

5° Quand même le nombre des damnés serait plus grand que celui des sauvés , on ne pourrait en rien conclure à l'avantage du démon. Ce serait encore le cas de la comparaison dont on vient de se servir : les exécuteurs de la justice humaine seraient -ils vainqueurs du prince , s'il arrivait que le nombre des criminels à punir surpassât celui des sujets dignes de récompenses?

6° Bayle ne se moque-t-il pas de ses lecteurs en leur exposant avec emphase, avec conjouissance et applaudissement , les trophées, les feux de joie , les chants de triomphe du démon, qu'il nomme Victor prœlio, Victor bello? Comme si les exploits du prince des ténèbres détruisaient l'empire de Jésus-Christ ou l'empêchaient de s'étendre à tout l'univers ; comme si Jésus-Christ, vaincu par cet ennemi superbe, insolent, insultant à sa honteuse défaite, gémissait de la perte de son honneur et de la diminution de ses états ; comme si son auguste nom ne faisait pas fléchir tout genou non seulement dans le ciel et sur la terre, mais encore dans les enfers, où les prospérités, les bons succès, les trophées de satan préparent à lui et à ceux qui , servant sous ses étendards, contribuent et applaudissent, comme Bayle, à ses victoires, une ample matière , non de feux de joie et de citants de triomphe, mais de flammes dévorantes , de douleurs accablantes , de cris lugubres et lamentables ; comme si les degrés de gloire et de béatitude dont eussent joui les méchants, s'ils avaient voulu, ainsi qu'ils le pouvaient, se sauver, étant, selon ce qui a été dit ci -dessus [Col. 333), tranférés aux bons, aux saints, Jésus-Christ n'était pas honoré, glorifié par ceux - ci seuls, autant qu'il l'eût été par tous les hommes, si tous se fussent sauvés ; enfin comme si les bonnes actions que font les bons dans l'état actuel avec des secours généraux , étant beaucoup plus difficiles et par là même beaucoup plus honorables , plus méritoires que toutes celles qui eussent été faites avec des secours spéciaux dans l'état à'impeccance , ne donnaient pas plus de gloire à Jésus-Christ, que ne lui en ôtent les mauvaises actions des méchants

Pour voir combien ces remarques sont solides, il n'y a qu'à lire l'extrait d'un de nos Mandements, imprimé en note aux colonnes 372-377 , et où sont cités les textes de la sainte Ecriture, qui , en attribuant à Jésus- Christ les fonctions d'un Rédempteur généreux , bienfaisant , libéral , miséricordieux , y joint celles d'un juge attentif , éclairé, impartial, juste. Bayle donc a eu tort de dire seulementque/a victoire du Médiateur consistait à faire marcher les hommes dans le chemin de la vérité et de la vertu; il aurait dû ajouter, pourvu qu'eux-mêmes , dociles aux touches de sa grâce , voulussent y marcher, et à condition que, s'ils ne le voulaient pas, ils seraient condamnés et punis : car ce titre de Médiateur entre Dieu et les hommes ( 1 Tim. 2, 5) exigeait de lui que par de sages tempéraments il sût concilier les intérêts du genre humain, dont il avait épousé la nature et dont il voulut bien être le Rédempteur, avec les intérêts de sa nature divine, dont les attributs sont une bonté magnifiquement rémunératrice de la vertu, une justice terriblement vengeresse du vice, une sainteté souverainement équitable , pour faire, selon les propres expressions de Bayle, une très -grande distinction entre ceux qui l'honorent , le respectent , et ceux oui h méprisent et l'offensent.

INSTRUCTION PASTORALE

UO

Enfin tirons de tout cela une dernière conclusion relativement à la principale assertion que nous avons entrepris de prouver contre des philosophes antichrétiens ; savoir que les lumières de la foi et de la raison s'accordent et s'entr'aident pour résoudre d'une manière satisfaisante les questions que font les incrédules, premièrement sur la permission du péché ; secondement sur la transmission du péché : questions qui ont fait la matière des deux premières sections de celte Instruction. En attendant que nous ayons fait imprimer la troisième instruction, qui concerne la punition du péché, pouvons-nous mieux finir celle-ci, qu'en vous adressant, mes très-chèrs frères, ces paroles d'un grand et saint pontife (l), qui sont bien analogues au but que nous nous y sommes proposé, et bien

(1) S. Léon, Sermo de Naliv.

propres à vous inspirer les sentiments d'allégresse spirituelle et de pieuse reconnaissance qu'exigent les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ïDignis, dilectissimï, exultemus gaudiis, et pia gratiarum actions

lœtemur ampliora adepti per ineffabilem

Christi graliam, quam per Diaboli amiseramus invidiam : namquos virulentus inimicus primi habitacuii fclicitate dejecit , eos sibi incorporâtes Dei Filiusad dexteramPalris collocavit, cum quo vivit et régnât in unitate Spiritus sancti per omnia sœcula sœculorum. Amen.

Donné à Boulogne, en notre Palais Episcopal , le 1" Janvier 1774.

FRANÇOIS JOSEPH, évéque de Boulogne.

Par Monseigneur,

CLÉMENT , Secrétaire.

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