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PREMIER CHAPITRE

Où l'en justifie les preuves philosophiques que les saints docteurs ont données de l'équité des peines éternelles.

Les jugements de Dieu , mes chers frères, n'ont pas besoin de la justification des hommes, puisqu'ils se justifient assez par euxmêmes ( 1 ) ; cependant les saints docteurs, persuadés que comme les vases d'argenî des Egypliens furent, quoique profanes, employés par Moïse à des usages saints , ainsi les sciences humaines peuvent et doivent servir à l'éclaircissement des choses divines, se sont appliqués à faire voir sur l'éternité malheureuse les convenances que la raison y découvre, et ont répandu dans leurs écrits les rayons delà lumière naturelle qui la montrent équitable. C'est cette équité que nous entreprenons de monlrer par la justification des preuves philosophiques qu'ils en ont données: nous les réduisons à quatre, dont voici l'abrégé, le fonds et la substance. IV. Preuves philosophiques de l'équité des peines éternelles, réduites à quatre. — I. Le péché mortel étant infini en grièveté, mérite un châtiment infini en durée.

II. Celui qui pèche mortellement veut, autant qu'il peut , pécher toujours. 11 mérite donc d'être puni toujours.

III. L'aine impénitente ne peut jamais réparer son péché, ni en effacer la tache, ni en abolir la coulpe. Elle doit donc en subir toujours la peine.

IV. La magnificence et l'éternité des récompenses surnaturelles promises par pure grâce à la vertu, compensent par une juste proportion et rendent équitables la rigueur et la perpétuité des châtiments destinés au vice.

La solidité de ces raisonnements, dont nous établirons ci-après les principes inébranlables, n'empêche pas qu'ils ne soient en butte à la contradiction, non seulement des déistes et des aulres incrédules, mais encore de divers auteurs chrétiens qui ont tâché d'en éluder ou d'en affaiblir la force. On donne parmi ces auleurs un rang distingué au célèbre Tillotson (2), archevêque de Canlorbery qui, après avoir exposé plusieurs de ces

ne pont pas s'aimer plus qu'il ne s'aime ; aussi hait-il le péché d'une haine infinie, et il ne peut pas le haïr plus qu'il le hait. Biblioth. des Prédicat., tom. 7, page 223.

(1) Jmlicia Domini vera justificata in semetipsa. Ps. 18, 10.

(2) Tillotson s'acquit une grande réputation par ses ouvrages... Les Anglais regardent tous ses sermons comme ce qu'ils ont de plus excellent en ce genre. Diction, de M. Lavocat, tom. 2, page. 854.

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US

preuves, ajoute qu'aucune, à son avis, ne satisfait pleinement. Nous allons rapporter ses propres paroles.

V. Objections d'un prélat anglican contre plusieurs de ces preuves. — 1° Quelques-uns disent que le péché mérite une peine infinie à cause de la nature de l'objet contre lequel on pèche ; savoir, Dieu, qui est un Etre infini.

Mais si Von examine bien cette réponse je crains bien qu'on ne la trouve plus subtile que solide. Il est vrai que la dignité de la personne offensée aggrave beaucoup la faute ; et qu'ainsi les actions par lesquelles on offense Dieu directement, sont sans contredit les plus criminelles. Mais on ne saurait accorder raisonnablement que Vénormité des crimes augmente pour cela à l'infini, et la raison en est claire ; c'est que, dans cette supposition, il faudrait nécessairement que le démérite de tous les péchés fût égal ; car il n'y a pas du plus ou du moins dans l'infini ; or si le démérite de tous les péchés est égal, les peines doivent aussi êtr$ égales dans l'autre vie. Mais nier qu'il y ait divers degrés de peines, c'est un principe contraire et à la raison et aux paroles formelles de notre Seigneur, qui dit, que les uns seront battus de plus de coups {Luc. 12, 47, 48) que les autres, et qu'An jour du jugement quelques-uns seront traités plus tolérablement ( Math. 11, 22, 24) que d'autres. D'ailleurs si le moindre péché commis contre Dieu peut être censé d'un démérite infini à cause de son objet, par la même raison la moindre peine infligée de Dieu pourra être regardée comme infinie à cause de son auteur ; et ainsi toutes les peines que Dieu infligerait seraient égales, aussi bien que tous les péchés : c'est ce qui est d'une absurdité palpable. La réponse n'est donc pas bonne, et ne suffit pas pour résoudre l'objection.

2° D'autres répondent que si les méchants demeuraient toujours en ce monde, ils pécheraient toujours, et qu'ainsi ils méritent une punition éternelle; mais cela n'est pas plus satisfaisant : car qui peut assurer que si un homme vivait éternellement ici-bas, il ne viendrait jamais à se repentir et à changer de conduite ?

Déplus, la justice de Dieu punit seulement les péchés commis pendantle cours de cette vie, et non pas ceux que l'on aurait peut-être commis si l'on eût vécu plus longtemps.

3° On dit enfin que Dieu a mis devant les hommes un bonheur et un malheur éternel, et qu'ainsi le pécheur n'aura que ce qu'il a luimême choisi.

Celte raison renferme deux choses qui semblent d'abord fournir une assez bonne réponse.

L'une, que la récompense, que Dieu promet à ceux qui lui obéiront est égale à la peine dont il menace ceux qui lui seront désobéissants ; mais cela ne touche pas au nœud de Va/faire : car il n'est pas, à la vérité, contre 'la justice de récompenser quelqu'un au-delà de % ce qu'il mérite, parce que alors c'est une pure à 'faveur; mais il peut y avoir de l'injustice à punir quelqu'un plus que ne mérite ce qu'il a ait.

L'autre partie de la réponse, c'est que le pécheur n'a ici aucun sujet de se plaindre, puisqu'il n'aura que ce qu'il a lui-même choisi. Cela suffit, je l'avoue, pour imposer silence au pécheur, et pour le convaincre que sa perte vient de lui-même (Osée, 13, 9) : mais je ne vois pas que la difficulté tirée de la disproportion qu'il y a entre l'offense et la peine soit par là suffisamment résolue.

Telles sont les objections du prélat anglican contre la solidité des preuves qu'ont allégués les saints docteurs sur l'équité des peines éternelles. Comme il n'a tracé de louis raisonnements qu'un précis fort succinct qui on diminue la force, nous avons dessoin de les exposer dans toute leur étendue, d'examiner chacun d'eux séparément, et de l'éclaircir d'une manière propre à dissiper les nuages par lesquels on a tâché de l'obscurcir.

E clair cissemenls justificatifs de la première preuve de l'équité des peines éternelles , fondée sur ce que le péché mortel étant infini en grièveté mérite un châtiment infini en durée.

Un ancien philosophe a eu raison de dire que si on voyait la beauté de la vertu dans tout son éclat, on en serait si ravi, qu'on ne pourrait s'empêcher de l'aimer éperduement. Nous n'avons pas moins raison de dire que si l'on aperçoit la laideur du péché mortel dans toute sa difformité, on en concevrait tant d'horreur , qu'on serait forcé de le haïr souverainement , comme étant le souverain mal de l'homme et de Dieu même. Souverain mal de l'homme, parce que lui ôtant la vie la plus précieuse, qui est celle de la grâce, il lui donne la mort la plus funeste, qui est celle de l'ame. Souverain mal de Dieu, parce que tendant aie détrôner, à l'anéantir, abusantde ses propresdons pourl'outragcr, iui refusant ce qui lui est le plus dû par toute sorte de titres, lui ravissant sa gloire, qui est parmi ses œuvres ad extra son plus excellent bien , son bien souverain, il renferme à son égard 1° une malice souveraine; 2° une ingratitude souveraine; 3' une injustice souveraine; 4° une offense souveraine. Considérons-le successivement sous ces quatre points de vue, et convainquons-nous par là qu'étant infini en grièveté il mérite une peine infinie en durée.

première considération. Souveraine malice du péché mortel.

Cette malice, supérieure à toutes nos idées , consiste en ce qu'il joint à la rébellion le déicide , et qu'il attente , non pas uniquement à la majesté, à l'autorité, mais encore à la vie , à l'existence même du Roi immortel de tous les siècles (1 Tim. 1 , 17). I'l ne se borne pas à attaquer injurieusement sa souveraineté par le refus superbe d'olicir à sa loi; mais autant qu'il est on lui il blesse mortellement, il détruit entièrement , il anéantit éternellement sa divinité, qui

renferme une infinité de grandeurs , de beautés, de perfections ineffables (1). Ces gran-

(1) Les perfections de Dieu ne sont pas moins au- , dessus de toute expression que de tout éloge : La fin \de leurs louanges n'en est que le commencement , et I après s'être épuisé à les exalter dans la vue de par- I venir à ce qu'elles ont de plus haut, on finit par de- « meurer interdit et frappé d'étonnement, à cause que plus on se flattait d'en approcher, plus on s'en trouve éloigné , tantest véritable ce que dit S. Paul , que Dieu habite une lumière inaccessible (1 Tim. 6, 46) ITanl est vraie cette belle pensée d'un saint docteur, que si toute la terreélait pleine de papiers à écrire , si tous les hommes étaient autant d'écrivains , et si toute l'eau de la mer était changée en encre, les papiers seraient plus tôt remplis, les écrivains plus lot lassés et la mer plus tôt épuisée, que l'on exprimerait une seule des perfectionsde Dieu. Réunissez ensemble.si vous le pouvez, toutes celles des hommes, toutes les plus excellentes qualités du corps, de l'esprit et du cœur, toutes les merveilles de la nature , de la grâce et de la gloire; ajoutez-les, augmentez-les, multipliez-les mille et mille fois, tout cela néanmoins ne serait rien ou ne serait que comme une goutte d'eau ( Isaiœ 40, 15 ) en comparaison de l'océan immense de divines perfections, dont l'on ne conçoit jamais mieux l'infinité qu'en désespérant de la concevoir.

Quelle langue mortelle pourra donc , sinon en bégayant, dire ce qu'elles sont , et où pourrez-vous en trouver une juste idée? Ne la cherchez pas ailleurs que dans l'Ecriture sainte, qui vous en donnera des notions sublimes. Dieu, qui l'a inspirée et qui seul pouvait exprimer dignement ce qu'il est, a conduit la main des écrivains sacrés, et s'est servi de leur plume comme d'un fidèle pinceau pour tracer lui-même son propre portrait. Aussi s'est-il peint en Dieu , et avec des traits si augustes , si majestueux , qu'il est facile même aux moins clairvoyants de le reconnaître pour l'auteur et l'objet tout à la fois de cet admirable tableau. Il y est représenté comme le Roi des rois, le souverain Monarque de l'univers ( Mallh. 7, 9 ). La royauté ne lui est point venue par succession ni par élection ; il ne la tient que de lui-même et de son propre fonds, c'e>t-à-dire, de sa naiure infiniment noble et accomplie en tout. L'ancienneté de son empire remonte jusque avant l'origine de tous les temps {Eccli. 1, l). L'éternité de son règne s'étend jusque au-delà de tous les siècles (Exod. 15, 18). La magnificence de sa gloire s'élève plus au-dessus

^des cieux, que les deux eux-mêmes ne s'élèvent audessusde la terre. Quoique prodigieusement hauts et vastes, ils disparaissent comme un grain de poussière (Isaice 40, 15) sous les yeux de son immensité qui remplit , excède sans bornes tous les espaces. La plénitude des trésors de science, de sagesse, renfermés dans son sein lui a suffi pour diriger seul tous ses ouvrages sans assistance de personne. Qui est-ce (/«! a aidé l'esprit du Seigneur , ou qui lui a servi de conseiller ( lbid. v. 13) , et lui a monlré dans la construction du monde ce qu'il fallait faire ? Quel autre que lui a mesuré la hauteur du firmament, sondé la profondeur de l'abîme, compté les grains de sable, pesé les montagnes , mis les collines dans la balance, placé les eaux des fontaines dans leur équilibre, imposé des lois à la mer, en lui disant : Tu viendras jusque là sans passer outre, et tu briseras ici l'orgueil de tes

I flots ? Quel autre que lui tient d'une main la voûle brillante du ciel suspendue sur nos têtes, soutient de trois doigts la pesante masse de la terre ( lbid. v. 12 ) affermie sous nos pieds , la fait tantôt trembler d'un seul regard (Psal. 103 , 32) de sa colère, tantôt se réjouir (Psal. 64 , 11) des dons abondants de sa libérable. Il est si bienfaisant que les malfaiteurs mêmes sur lesquels il daigne faire lever son soleil oui part à ses largesses , si miséricordieux qu'il est nommé à iusle lilre le Père des miséricordes (2 Cor. 1,3); si

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deurs mille fois plus élevées au-dessus de nos basses conceptions que les cieux ne le sont au-dessus de nos têtes, ces beautés mille fois plus ravissantes que les magnifiques splendeurs de tous les astres , ces perfections mille fois plus nombreuses que les gouttes de toutes les mers , que les atomes de tout l'univers, méritent sans doute non pas seulement de toujours exister, mais encore de toujours recevoir de toute créature intelligente qui n'existe que par elles et pour elles, toute sorte d'hommages , de respects , d'honneurs , de témoignages d'admiration , d'amour, d'estime la plus haute et de vénération la plus profonde : cependant qu'arrivet-il? O prodigieux dérèglement, ô renversement monstreux de l'ordre! ces adorables perfections dignes d'être révérées durant tous les siècles sont indignement déshonorées, énormément outragées, souverainement méprisées par l'ame criminelle qui les compte toutes pour rien , et autant qu'il dépend d'elle les réduit toutes à un néant perpétuel.

En effet, selon le victorieux raisonnement de S. Bernard (1), son amour excessif pour elle-même dont elle se rend idolâtre, et son horreur extrême pour tout ce qui s'oppose

juste qu'il ne laisse pas sans châtiment une seule pa ■ rôle inutile, ni sans récompense un seul verre d'eau froide donné pour son amour ; si saint que les aslres mêmes ne sont pas purs en sa présence. Mille millions d'anges prosternés au pied de son trône d'où sort un fleuve de lumière et de feu (Dan. 7,10) se couvrent la face avec leurs ailes, ne pouvant soutenir la splendeur éblouissante du Roi de gloire ( Csal. 23, 7) et du Dieu de majesté (Psal. 28, 3). S'il Faut lui offrir un sacrifice digne de lui, le Liban n'aura pas assez de bois pour son autel, ni la terre assez d'animaux pour son holocauste (Isaiœ 40, 16). Tous les êtres sont devant lui comme s'ils n'étaient pas. Il les regarde comme un vide, un néant (lbid. v. 17) , pqrce qu'il est seul celui qui est, qui peut tout, qui par une fécondité inépuisable produit tout, appelant ce qui n'existe pas comme ce qui existe. Levez les yeux en haut, et voyez qui a créé les cieux, qui les a étendus comme une tente, qui a rangé comme en ordre de bataille l'armée des étoiles, donnant à toutes leur nom (lbid. v. 26 ) , assignant leur poste, prescrivant leur marche, sans qu'aucune, depuis lant de siècles, ait manqué d'obéir à ses ordres. Portez la gloire du Seigneur le plus haut que vous pourrez; elle éclatera encore au-dessus. Car le Tout-puissant est supérieur à tous ses ouvrages ! Beaucoup d'entre eux qui nous sont cachés sont plus grands que ceux qui nous sont connus ; te peu que nous en voyons (Eccli. 43, 30, 32, 33, 36), comparé à ce que nous n'en voyons pas, n'est que comme une trèspetite étincelle comparée à un très-grand-embrâsement. Jugez de là combien le très-haut excelle en puissance, en force , en grandeur, en toute sorie de perfections. Concluez de là que le péché mortel qui, autant qu'il est en lui, détruit totalement et fait éternellement périr l'être souverainement parfait , renferme une malice souverainement détestable , éternellement punissable.

(1) Quantum in ipsa ©4 Deum perimit volunlas propria. Omnino eniin vellet Deum peccala sua aut vindicare non posse, aut nolle, flut nescire. Vult ergo eum non esse Deum, quse quantum in ipsa est, vult eum aut impolenlem aut injusium esse, aut insipientem. Crudelisplane et omnino exsecranda malitia, quae Dei poleuliam, juslitiam, sanicnliam perire desiderat. Sein», de Resurrecl.

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à sa passion , qu'elle veut absolument satisfaire à quelque prix que ce soit, lui font former le cruel, l'exécrable désir, que Dieu ne connaisse pas son crime, ou qu'il le connaisse sans le détester, ou qu'il le déteste sans vouloir le punir, ou qu'il le veuille punir sans le pouvoir, et dès lors que manquant de science ou de sainteté, ou de justice, ou de puissance, il cesse d'être ce qu'il est par sa nature, c'est-à-dire souverainement parfait; elle désire par conséquent qu'il cesse d'être Dieu , qu'il perde les avantages infinis qui accompagnent sa bienheureuse vie, son existence divine; et comme il ne peut les perdre pendant un instant sans les perdre pour toujours, ni être privé d'une seule de ses perfections essentielles sans être privé de toutes les autres qui en sont absolument inséparables, elle doit être censée désirer, du moins implicitement, qu'il les perde toutes , et que par leur perte entière il soit totalement anéanti, non pas seulement pour quelques jours , pour quelques années, pour quelques siècles, pour quelques temps déterminés , mais pour toute l'étendue immense de l'éternité. Cet abominable désir n'a-t-il pas une souveraine malice? N'est-il pas vrai que son horrible méchanceté n'a ni bornes ni limites, puisqu'elle embrasse dans l'effet auquel elle tend et qu'elle produit autant qu'il dépend d'elle, tous les siècles des siècles sans nombre et sans fin?

N'est-il pas clair qu'elle renferme autant de degrés de culpabilité, et par conséquent qu'elle mérite autant de degrés de punition que l'interminable éternité renferme d'instants de durée? N'est-il pas certain que plus le temps pendant lequel on prive quelqu'un d'un bien qui lui appartient, par exemple, de la liberté, de la vie, de la santé , est long , plus la faute qu'on commet et la peine qu'on mérite sont grandes? Un homme qui détiendrait en prison un innocent pendant vingt ans serait sans doute plus coupable et plus punissable que s'il ne l'y détenait que pendant deux années. Une personne qui aurait tué un jeune homme jouissant d'une parfaite santé serait plus criminelle et mériterait une plus grande peine que si elle l'avait tué dans une extrême vieillesse et dans le temps où il aurait été attaqué d'une maladie mortelle. Un homme qui par une grande blessure faite injustement à un autre l'aurait privé de la santé pendant dix mois, lui aurait fait plus de tort et par conséquent serait plus coupable et digne d'un plus grand châtiment que s'il ne lui avait fait qu'une blessure légère qui ne lui eût ôlé la santé que pendant dix jours.

Ajoutons à ce lexlc de S. Bernard celui-ci de S Augustin, disant au pécheur : Tu voulais pécher, et lu ne voulais rien souffrir, en sorte que c'était peu pour loi d'êtfe injuste, si lu n'en venais à vouloir que le Seigneur même fût assez injuste pour ne le pas punir de tes crimes. « Peccare volebas, cl laborarc nolcbas, ut parum libi csscl quod esses injustns, nisi ul cum esse injusium voluisses, a quo in le vindicari noluisses. » In Pset. H.

De là vient que Moïse, non content d'ordonner que l'auteur d'une injuste blessure subisse la loi du talion , œil pour œil , dent pour dent, le condamne de plus à dédommager le blessé pour les honoraires des médecins (1), et pour le temps qu'il a perdu pendant sa maladie (2), qui l'a empêché de rien gagner.

Ces exemples font voir la certitude des principes suivants qu'a dictés dans tous les temps et chez tous les peuples l'équité naturelle , et sur lesquels est fondée particulièrement la loi du talion , observée non seulement chez les Juifs, mais encore chez les Grecs, les Romains et d'autres nations, même barbares.

Il est juste de traiter le coupable en la même manière et en la même mesure (3)

(1) ha lamen ut opéras ejus el impervsas in medicos restituât. Exod. 21, 19.

(2) C'est la règle qu'on observe encore aujourd'hui dans tous les tribunaux où se rend la justice , el au sujet de laquelle les Encyclopédistes l'ont la réflexion suivante : « Il semble, disent-ils, que la peine du talion doive s'entendre dans une proportion géométrique plutôt qu'arithmétique , c'est-à-dire que l'objet de la loi soil moins de /aire souffrir au coupable précisément le même mal qu'il a fail que de lui faire supporter une peine égale, c'est-à-dire proportionnée à son crime; et c'esl ce que Moïse luimême semble faire entendre dans le Deuléronome, ch. 25 , où il dit que si les juges voient que celui qui a péché soit digne d'être battu, ils le feront jeter par lerre et battre devant eux selon son méfait , Pro mensura peccali erit et plagarum modus. » Tom. 15. pag. 864.

(3) On se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi envers les autres ( M au h. 7. 2 ). Ces paroles de Jésus-Christ doivent servir d'explication à celles ci : Vous avez appris qu'il a été dit œil pour œil et dent pour dent ; el moi je vous dis de ne pus résister au mal qu'on veut vous faire : Mais si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentezlui encore l'autre. Jésus-Christ a voulu par celle doctrine, non réformer les peines que la puissance publique infligeait conformément à la loi de Moïse , mais réprimer les vengeances particulières que chacun se croyait mal à propos permises en vertu de la loi du talion, interprétée contre son vrai sens, selon lequel il est réservé à la justice temporelle de venger les injures faites à autrui , à la justice divine de les punir en ce inonde ou en l'autre, de manière que le coupable, traité lui-même comme il a trailé ou voulu traiter son prochain , reçoive une peine pareille el proportionnée à son crime. Ainsi l'ut traité le roi Adonihézeeh, à qui on coupa les extrémités des pieds et des mains , parce qu'il les avaii fait couper à plusieurs rois ses prisonniers. Ce malheureux prince ainsi mutilé fui contraint de reconnaître la justice de Dieu. Sicut feci; dit-il, ita mihi reddidil Deus \Jud. 1 , 7). Ainsi furent traités les accusateurs iniques de Daniel : on les jeta avec justice dans la fosse des lions où ils l'avaient l'ait jeter injustement. Ainsi fut trailé le cruel Aman, qu'on attacha à la même potence qu'il avait fait dresser pour Mardochée. Ainsi fut traité l'empereur Bajazel par le fameux Tamerlan, qui, l'ayant fail prisonnier dans une bataille, lui proposa d'abord avec bonté des conditions de paix assez avantageuses : mais Bajazet, naturellement superbe et devenu follement plus fier de sa défaite (ce sont les paroles d'un historien de l'Eglise [<Jj), refusa tout, el s'emporta en injures

(a) M. l'abbé de Choisi, tom. 7, page 328.

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qu'il a traité injustement l'innocent. Cette injustice a été plus ou moins grande , selon que le tort qu'il lui a fait est plus ou moins grand. Ce tort est plus ou moins grand , selon que le bien dont on l'a privé est plus ou moins estimable , soit dans sa valeur intrin sèque plus ou moins considérable, soit dans la durée plus ou moins longue du temps pendant lequel l'innocent aurait joui de ce bien, si on ne l'en avait pas injustement privé. Quand même le coupable ne l'en aurait pas privé réellement, il suffit, pour qu'il soit justement puni de la même peine, qu'il ait voulu l'en priver, et qu'il ait fait pour cela tout ce qui dépendait de lui. Ainsi un fils dénaturé ( comme l'infâme empereur Caraccalla [1]) qui désire la mort de son père, et qui, tirant l'épée pour l'en percer, tente quoique inutilement de lui ôter la vie, n'est pas moins coupable de parricide , ni moins digne d'un rigoureux supplice-que s'il la lui avait réellement ravie. Ainsi un faux accusateur mérite d'être puni de la même peine qu'il avait voulu procurer par ses calomnieuses imputations à l'accusé, quoique par l'événement il ne la lui procure pas en effet. Ainsi les deux vieillards calomniateurs de la chaste Suzanne subirent le supplice auquel ils l'avaient fait condamner, et dont elle fut miraculeusement délivrée. Ainsi on suivit à leur égard ce que prescrivait la loi de Moïse dans les textes suivants qui méritent bien d'être remarqués. Si un faux témoin accuse un homme de prévarication dans le démêlé qu'ils auront ensemble, les deux parties se présenteront devant le Seigneur, en la présence des prêtres et des juges qui seront en charge en ce temps-là; et lorsque, après une très-exacte recherche, ils auront reconnu que le faux témoin a avancé une calomnie contre son frère , ils le traiteront comme il avait dessein de traiter son frère ; et vous ôterez le mal du milieu de vous, afin que les autres entendant ceci soient dans la crainte , et qu'ils n'osent entreprendre rien de semblable. Vous n'aurez point de compassion du coupable ; mais vous ferez rendre vie pour vie, œil pour œil , dent pour dent , main pour main, pied pour pied (Deut. 19, 16 seq.). Appliquons ces textes et ces principes à notre sujet ; puisons-y les preuves d'une conclusion que nous avons tirée en partie de S. Thomas (2) , mais que nous prouverons autrement que n'a fait ce saint docteur (3).

contre son vainqueur, qui alors lui dh : Comment m'aurais-lu traité si la fortune m'avait mis entre les mains? Je t'aurais, lui répondit Rajazel, enfermé dans une cage de fer comme une bête farouche. Il est donc juste, lui répliqua Tamerlan , que je le fasse un traitement semblable; et depuis il le fit porter partout où il allait, dans une cage de fer, lié d'une chaîne d'or.

(1) Caracalla marchait derrière son père , et tout d'un coup il mit l'épée à la main pour le frapper. Tous ceux qui étaient présents jetèrent un grand cri qui fit peur à ce parricide et le retint, tlisl. de l'Eglise var l'abbé de Choisi, tomel, page 282.

(2) Conclusio. Cum peccatores peccent contra Deuin qui uHernus est, conveniens est ut pœna acterna ex divina jus ti lia eis inferalur. 3. q. a. 1.

(3) S. Thomas ne prouve sa conclusion que par rapport à l'équiié de la peine du dam , qui exclut

De Pressy. I.

Comme les pécheurs pèchent contre Dieu qui est éternel ; comme, autant qu'il est en eux, ils le détruisent , l'anéantissent, le privent à jamais et pour tous les siècles de sa béati tude , de sa vie et de ses autres perfections dont la jouissance doit être éternelle, il est juste , il est dans l'ordre que, privés pareillement pour toujours de ce qui peut les rendre heureux , ils subissent une peine dont la durée soit éternelle.

Si la calomnie , considérée en tant qu'offense d'homme à homme, mérite d'être punie dans l'exacte égalité qu'exige la loi du talion, dans le cas même où la mauvaise volonté de nuire au prochain n'a pas eu son effet , ne doit-on pas admettre l'application de la même loi et l'observation de la même égalité dans la punition du péché mortel , considéré comme offense atroce de Dieu , que la perverse volonté de l'homme détruit , anéantit autant qu'il est en elle? Pourquoi l'exécution de la loi du talion contre le faux accusateur était-elle équitable ? C'est à causé; ainsi qu'il est marqué dans le Deutéronome, qu'elle le faisait traiter comme il avait eu dessein de traiter son frère ( Deut. 19 , 19 ) à qui il voulait injustement ravir son honneur, et causer du tort dans sa réputation, dans ses biens ou dans sa vie. Or celui qui commet un péché mortel , par exemple , un blasphème , soit déshonestalif, en attribuant à Dieu la cruauté, soit imprécatif, en lui souhaitant la mort, ne commet-il pas une injustice fort supérieure à celle du faux accusateur? En accusant Dieu d'un vice qu'il n'a point, ne lui ravit-il pas son honneur? En lui désirant la mort , n'anéantit-il pas pour toujours autant qu'il peut sa divinité? La loi du Talion exige donc que , traité comme il a voulu traiter Dieu, il soit puni pour toujours.

Ce raisonnement , dira-t-on, prouve seulement que les pécheurs méritent la privation éternelle de la béatitude , de la vie , de l'existence dont ils ont désiré priver Dieu. Or pour cela il suffit que Dieu les anéantisse; il n'est point nécessaire qu'il leur fasse souffrir aucune douleur ; lui-même n'en souffrirait aucune s'il cessait d'exister : l'anéantissement seul serai t pour eux une peine pareille à celle qu'ils lui ont criminellement souhaitée.

11 est vrai , répliquons-nous, ce serait une peine pareille , mais ce ne serait pas une peine égale ; et il y aurait autant d'inégalité entre l'une et l'autre , qu'il y en a entre le Créateur et les créatures, entre sa félicité

pour toujours de la cité céleste, à jamais permanente, et en cela bien différente des cités ou villes d'ici bas, qui tôt ou lard périssent, ainsi que leurs citoyens et leurs magistrats, qui n'étant pas éternels } comme Dieu ne peuvent pas comme lui éterniser ! la peine d'un criminel, dont la vie ne dure pas toujours. Quod autem pœna quam civilas mundana infli- . gil, perpétua non repulalur , hoc est per accidens ; vel j in quantum homo perpetuo non manet, vel in quantum eliam ipsa civilas déficit : unde si in perpeluum viveret, pœna exilii vel servitutis quœ per legem humanam in • p'rlur, in eo perpetuo manerel. lbid.

(Quinze.)

INSTRUCTION PASTORALE

sans bornes et la leur toujours nécessairement bornée, entre l'immensité de son être et la limitation du leur. Inégalité qui , étant infinie, ne peut être compensée que par quelque douleur infligée, dont l'éternelle durée rende la peine égale , autant qu'il est possii ble, à l'infinité de la malice du péché, qui , autant qu'il est en lui , t'ait à Dieu un tort infiniment supérieur au mal que renfermerait pour le pécheur son éternel anéantissement.

L'ordre et la justice demandent que la peine soit non point seulement semblable et pareille, mais encore égale et proportionnée (1) au tort injuste qu'on a causé réellement ou autant qu'on a pu. Comme plus ce tort , ce dommage est long , plus la peine aussi doit être longue; de même plus il est grand, plus elle doit être grande. Or la grandeur du tort ou du dommage se règle , se mesure sur la grandeur du bien dont il prive. Ainsi la vie étant un plus grand bien que la liberté et que la santé, on fait un plus grand tort à un homme en le tuant qu'en l'emprisonnant ou on le blessant. Ainsi une vie longue et agréable valant miewx qu'une vie courte et souffrante, un vieillard qui , parvenu au-delà de quatre-vingts ans, où il n'y a plus que peine et douleur (Ps. 89, 10) , tuerait un jeune homme jouissant d'une parfaite santé et de tous les agréments de la vie, le priverait d'un bien beaucoup plus grand que celui dont il serait privé lui-même, si ce jeune homme le tuait; par conséquent il ferait beaucoup plus de tort à ce jeune homme que celui-ci ne lui en ferait, et il serait beaucoup plus coupable, beaucoup plus punissable que lui : la peine du même genre de mort que l'un et l'autre mériteraient dans cette hypothèse, et qu'on supposerait leur être infligée, serait une peine pareille, semblable, mais non égale et proportionnée à la différente culpabilité ; pour compenser cette inégalité, il faudrait faire souffrir au vieillard un genre de supplice dont les rigueurs surpassassent autant celle du genre de supplice dont serait puni le jeune homme que les forces et les agréments de la jeunesse surpassent les infirmités et les souffrances de la vieillesse.

Autre, exemple plus analogue à notre su-

(1) L'exemple ci-dessus rapporté de l'homme Messe dont parle Moïse montre évidemment la juslice de celte égalité cl l'insuffisance de la parité de peine. En supposant que cetie blessure l'aurait éborgné , crever un œil à celui qui la lui avait faite eûl été une peine pareille ; mais Moïse exige de plus , avec raison, un dédommagement qui la rendît égale, et qui compensât, reparât loul le tort fait à ce blessé... On lit dans l'Encyclopédie (T. 16, p. 865) qu'au rapport de Diodore de Sicile, un homme déjà borgne auquel on avait crevé le bon œil qui lui restait représenta que le coupable auquel on se contenterait de crever un œil serait moins à plaindre que lui qui était toul-à-fait privé de la vue. Sa représentation fut trouvée juste par les magistrats de la ville de Cataneoù il demeurait; et elle l'était en effet, parce que le tort qu'on lui avait l'ail eu lui ôlant le seul œil qui lui restait et que celte circonstance lui rendait plus cher, plus précieux, était pour lui un bien plus grand que ne l'était un œil pour le coupable qui avait ses deux yeux.

jet. Un esclave assassine son roi en lui enfonçant dans le cœur un poignard qui lui ôte à l'instant la vie sans lui faire sentir presque aucune douleur ; si on se contentait de le punir en lui ôtant la vie de la même manière qu'il l'a ôtée à son prince, ce serait une peine , il est vrai , assimilée et pareille , mais non égale à l'atrocité de son crime , ni proportionnée au tort qu'il a fait a son roi : tort qui excède autant celui qu'il aurait fait à un autre esclave , en l'assassinant de la même manière, que les honneurs et les avantages de la royauté excèdent la bassesse et la misère de l'esclavage. Pour contrebalancer cet excédent, l'équité, qui consiste à mettre de l'égalité entre le châtiment et le crime , demande qu'on fasse souffrir à cet esclave un très-douloureux supplice; mais quelque grands que paraissent ces honneurs et ces avantages de la royauté, que sont-ils sinon rien ou presque rien, en comparaison de l'infinité de ceux qui sont attachés à la divinité, et dont la prive, autant qu'il est en lui, le péché mortel : il mérite donc un supplice incomparablementplus douloureux que celui de cet esclave, et par conséquent une punition tout-à-fait différente de l'anéantissement qu'aucune douleur n'accompagnerait ni ne suivrait, et qui d'ailleurs serait trèsinjustement égale dans l'homme le moins criminel qui n'aurait commis qu'un seul péché mortel témoins grief, et dans l'homme le plus scélérat qui en aurait commis des millions et des plus énormes. Quelle punition, s'écrie un illustre orateur chrétien (1), serait-ce pour V impie de n'être plus? Il souhaite cet anéantissement; il se le propose comme sa plus douce espérance ; il vit tranquille au milieu de ses plaisirs dans cet agréable attente. Quoi! le Dieu juste punirait le pécheur en lui faisant une destinée au gré de ses propres désirs ? Ah l ce n'est pas ainsi que Dieu punit. Car que peut trouver l'impie de si triste à retomber dans le néant ? Serait-ce d'être privé de son Dieu ? Mais il ne l'aime point, il ne le connaît point, il n'en veut point : et son Dieu, c'est lui-même. Seraitce de n'être plus ? Mais quoi déplus doux pour un monstre qui sait qu'il ne pourrait plus vivre au-delà du trépas que pour souffrir et expier les horreurs d'une vie abominable? Serait-ce d'avoir perdu les plaisirs du monde, et tous les objets de ses passions? Mais quand on n'est plus, on n'aime plus. Imaginez, si vous le pouvez , un sort plus heureux pour l'impie ; et ce serait là enfin le doux terme de ses débauches , de ses horreurs et de ses blasphèmes.

Si un très-méchant homme portait la scélératesse jusqu'à désirer d'ôter la vie et l'existence à tous les autres hommes , à tous les anges , à tous les êtres créés , sa malice , quoique envisagée sans rapport à l'offense de Dieu, ne laisserait pas d'être très-énorme en soi ; elle mériterait sans doute une peine douloureuse , différente de celle de son anéantissement , puisque celle-ci lui serait due , selon la loi du talion , quand même il n'eût voulu anéantir qu'un seul homme. Sa (1) M. Massillon, 1. 1, p. 229.

SUK L'INCARNATION.

méchanceté néanmoins , par laquelle il désirerait anéantir un nombre innombrable d'élrcs excellents , serait très-légère en comparaison de la malice du péché mortel , considéré en tant que celui qui le commet, désire ôter et ôte (autant qu'il est en lui) à Dieu sa vie et son existence infiniment plus précieuse, pius «xcellente que celle de toutes les créatures iomtes ensemble.

Concluons que cette malice étant souveraine et infinie à l'égard de Dieu , qu'elle tend à anéantir pendant toute l'éternité, elle mérite , selon la loi du talion , une douloureuse peine pareillement souveraine et infinie en sa durée pendant toute l'éternité.

Seconde considération. Souveraineingratiludequerenfermelepéchémortel.On passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père ou pour son ami de qui l'on a reçu quelque faveur signalée. Combien plus doit paraître souverainement odieuse la noire ingratitude de l'homme envers Dieu , de qui il lient la vie et tous les biens qu'elle renferme ! C'est sur quoi les saints docteurs ont beaucoup insisté pour en conclure l'énorme grièveté du péché mortel. Suivons leur exemple ; considérons successivement chacune des trois propriétés qui , selon eux , relèvent le prix des bienfaits divins: 1° leur gratuité, 2° leur multitude, 3° leur grandeur.

VI. Combien la gratuité des bienfaits de Dieu doit exciter la reconnaissance de l'homme. — Rien de plus propre à pénétrer d'amour et de gratitude quiconque a un cœur noble et généreux , que les insignes faveurs qu'il reçoit d'une personne qui, quoique elle lui soit très-supérieure en dignité , quoique elle n'ait reçu de lui aucune grâce, et n'ait aucun besoin de l'aimer ni d'en être aimée , l'aime toutefois la première de son plein gré , le recherche de son propre mouvement, et le gratifie de ses excellents dons par pure bonté , sans y être engagée par aucun motif d'intérêt. L'homme a-t-il coutume de trouver dans quelqu'un de ses semblables une manière d'en agir si généreusement à son égard ? Non ; et s'il y en a des exemples, ils sont bien rares ; mais il la trouve dans Dieu, dont l'amour prévenant et la libéralité purement gratuite ont fait dire à S. Jean : Aimons Dieu, parce que Dieu nous a aimés le premier (Joan. k, 19). Quoique infiniment élevé au-dessus de nous, vils vermisseaux, ce grand Dieu a daigné nous aimer le premier, lors même que nous ne pouvions lui rendre amour pour amour. Avant que nous fussions au monde, et avant tous les siècles, il a pensé à nous , et il n'y a pensé que pour nous faire du bien, sans qu'il lui en revînt aucun profit, et sans que nous l'eussions aucunement mérité. Qu'étions-nous avant qu'il nous donnât l'existence , et que pouvions-nous faire pour l'engager à nous la donner? Avait-il besoin de nous ? Aurait-il été moins heureux , moins parfait , moins Dieu, s'il nous avait laissés dans les abîmes du néant ? Non, sans doute. Seul nécessaire et indépendant, il se suffit à lui-môme, et trouve dans son

unique fonds la plénitude universelle de tous les biens. Son bonheur infini et ses perfections sans bornes ne peuvent ni augmenter ni diminuer. Qui donc l'a porté à nous aimer, à nous créer , à nous faire ce que nous sommes , préférablement à cent millions d'hommes qui n'existeront jamais ? Sa bonté, et sa bonté seule. C'est elle qui , en traçant dans nos âmes le portrait auguste de sa" divinité , les a couronnées de gloire et d'honneur (Ps.S, 6) par le don précieux d'une intelligence immortelle , et par la haute noblesse d'une destination semblable à celle des esprits célestes. C'est cette même bonté qui , en formant dans nos corps des organes si bien assortis et des membres si bien proportionnés , leur a donné tout ce qu'ils ont de beauté, de grâce, de majesté , de force , de mouvement et d'action. Ils sont, il est vrai, sujets à des maux (1), à des souffrances; mais, ô souffrances vraiment heureuses , lorsque endurées comme il faut, vous servez à expier nos fautes, à guérir ou à réprimer nos vices , à épurer et a perfectionner nos vertus, à nous mériter plus abondamment un poids éternel de gloire (2 Cor. k, 17) et de félicité, vous n'êtes que des maux apparents 1

VII. Combien la multitude et la grandeur des bienfaits de Dieu méritent notre gratitude. — Qui peut exprimer le nombre des biens réels dont Dieu nous comble, tant par soi-même que par nos semblables? Tous les bons offices que nous rendent les anges et les hommes qui nous assistent nous soulagent, nous consolent ou nous protègent; n'en sommes - nous pas redevables à Dieu , qui leur en donne le pouvoir et leur en inspire la volonté? Tous les avantages que nous retirons des autres êtres, soit vivants , soit inanimés, ne les devons-nous pas à Dieu, qui s'en sert comme d'instruments, ou plutôt qui daigne nous servir lui-même par chacun d'eux ; qui nous éclaire par la lumière et nous échauffe par le feu, qui nous rafraîchit par l'eau et nous ranime par l'air; qui couvre nos corps par la toison des brebis, et embellit nos vêtements par la dépouille des vers à soie ; qui charme nos oreilles par le ramage des oiseaux, et délecte nos yeux par la verdure des campagnes et l'émail des prairies ,

(1) De tous les attributs de Dieu, dit Bayle (Nout> de la répub. des lettres, août 1684), la bonté serait la plus visible, si les hommes se servaient de réflexion. Quelle bonté n'est-ce pas d'avoir attaché du plaisir à toutes les actions nécessaires , et de nous avoir rendus susceptibles du plaisir en une infinité de laçons ? On a beau dire que nous sommes encore plus susceptibles du chagrin et de la douleur, cela n'est pas vrai ; et quand cela serait vrai , nous ne devrions pas pour cela méconnaître la grande bonté île Dieu, puisqu'il nous serait aisé de voir que les plaisirs dont nous jouissons viennent des lois qu'il a posées dans la nature ; et qu'au contraire, la plupart de nos chagrins viennent du mauvais usage que nous faisons de noire raison. Mais il n'est pas vrai que dans ce monde l'homme souffre plus de maux que de biens; c'est notre ingratitude, noire orgueil el notre humeur insatiable qui nous fait parler de la sorte : Fat&e querilur de natura sua gentil humanum. Sallust.

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par le pourpre des roses et la blancheur des lis?

Qu'y a-t-il dans nous , hors de nous, à nos côtés, sur nos têtes , sous nos pieds, qui ne soit un don de ses mains toujours ouvertes pour remplir nos cœurs de nourriture et de joie {Act. ik , 17)? Magnifiquement libéral dans ses largesses , ce Dieu de bonté ne se borne pas à nous donner les organes et les sens les plus accomplis, pour nous faire jouir d'une variété infinie de couleurs , de sons , d'odeurs et de saveurs ; il ne se borne pas à mettre autour de nous et sous notre main une foule d'êtres destinés , les uns à nous préparer, les autres à nous fournir le nécessaire, l'utile, le commode, l'agréable ; il emploie encore à notre service et à notre instruction tous les objets que présente à notre vue le grand spectacle de la nature. Pour qui le soleil répand-il sa vive lumière pendantlejour, et les étoiles leur douce clarté pendant la nuit? Pour qui tombent du ciel les pluies fécondes, les trésors des neiges (Job 38, 22), sources abondantes de riches récoltes ? Pour qui la terre arrosée de ruisseaux fait-elle sortir de son sein fertile tant de sortes de bons grains et de plantes salutaires , tant de fleurs odoriférantes et de fruits délicieux , tant d'arbres propres à tous les ouvrages de l'architecture et de la navigation? Pour qui cette mère commune de nous tous (Eccli. 42), soigneuse d'entretenir le commerce, d'encourager le travail et de récompenser l'industrie de ses enfants, tient-elle en réserve dans ses entrailles les métaux de toute espèce, les carrières de marbre et de pierre , les mines de charbon , de fer, de plomb, d'argent , d'or et de diamant? Pour qui tant de productions et tant de richesses? N'est-ce pas pour l'homme, que Dieu a établi comme gouverneur et roi sur ses ouvrages , et à qui il a donné, comme à son représentant sur la terre, la seigneurie, la jouissance , le domaine de ses créatures , dans la vue de l'exciter à se donner tout entier lui-même à son Créateur ?

N'est-ce pas dans la même vue qu'il a fait éclater tant de grandeur et de magnificence en la structure delà vaste machine du monde, tant d'ordre et d'harmonie en l'arrangement des êtres visibles qui la composent? Les voûtes immenses et la splendeur étincelante du firmament, qu'il a semé d'une multitude de globes lumineux et brillants de toutes parts, qui sont le plus bel ornement des deux (Eccli. 43,1 0) , les montagnes qui se sont élevées, les vallons qui sont descendus (Psal. 103, 8), où sa main les a placés avec une charmante variété qui forme le grand agrément des paysages ; les différentes espèces d'animaux qu'il a destinés, les uns a nous nourrir et à nous vêtir, les autres à nous récréer et à nous soulager; le cours et la révolution si constante des fleuves , qui reviennent au lieu d'où ils sont sortis pour couler de nouveau ( Eccle. 1,7); le flux et reflux si réglé de la mer , dont les flots en fureur , dans le temps qu'on dirait qu'ils vont tout engloutir, viennent se briser contre un grain de sable ; la multitude innombrable de ses poissons, leur variété pro-

digieuse, leursuccession constamment réglée dans les diverses saisons, leur chair succulente qui fournit une nourriture aussi saine qu'agréable et délicieuse ; l'opposition et l'accord des éléments qui , mêlés ensemble , quoique contraires les uns aux autres , s'unissent en se combattant, et se conservent par ce qui devrait, ce semble, les détruire; le germe et la vertu prodigieuse des semences qui, à peine mortes et pourries dans le sein de la terre, renaissent, ressuscitent, se reproduisent et se multiplient ; en un mot , toutes les merveilles de cette admirable machine publient hautement la gloire, la majesté, la puissance et la sagesse infinies du suprême ouvrier qui les a faites ; mais ne publient-elles pas encore plus hautement sa bonté, sa magnificence, sa libéralité inépuisable envers nous, pour qui il les a faites ? Ne sont-elles pas comme autant de bouchps éloquentes qui nous annoncent son amour par un langage bien intelligible à un bon cœur? Tout ce qu'il y a d'astres suspendus sur nos têtes , d'oiseaux qui volent dans les airs , de poissons qui nagent dans les mers , de troupeaux qui errent dans les campagnes, et en un mot toutes les créatures qui servent à nos usages , à nos plaisirs , à nos délices mêmes , ne nous disent-elles pas sans cesse en nous présentant les largesses de notre Dieu : Voyez et sentez combien Dieu vous aime , puisque c'est pour l'amour de vous qu'il nous a faites ce que nous sommes , et qu'il veut que continuellement nous vous servions , afin que vous-mêmes serviez, glorifiez , aimiez par dessus tout celui qui nous a créées pour vous, et vous pour lui.

Dieu, non content d'employer le service et le langage de ses créatures pour gagner par ses bienfaits le cœur de l'homme , .s'abaisse soi-même jusque à le solliciter, le prier en quelque sorte de le lui donner. Mon fils, lui dit-il, donnez-moi votre cœur ( Prov. 23,26 ) ; je vous le demande comme la plus noble portion de vous -même, qui vous devez tout entier à moi votre créateur, votre conservateur, votre bienfaiteur, votre protecteur, votre père; je vous aime avec une tendresse vraiment paternelle qui me fait désirer ardemment votre bonheur éternel, attaché à la haine du péché mortel , le souverain mal, mon capital ennemi elle vôtre. Haïssez-le donc de tout votre cœur, et, imitant la nation des justes qui n'est qu'obéissance et amour (Eccli. 3, 1) , obéissezmoi , aimez-moi avec une affection vraiment filiale; vous que j'ai comblé d'autantde faveurs qu'il y a d'objets qui vous environnent, ne me refusez pas cette cordiale affection que j'ai droitd'exiger de vous comme un juste tributde votre reconnaissance ;je veux bien cependant la recevoir comme un pur don de votre libre volonté , à qui, parce qu'elle est maltresse de son choix , et qu'elle peut par son franc arbitre me désobéir et me haïr, je m'en tiendrai en quelque sorte obligé, tant je désire qu'elle me l'accorde de bon gré. Prœbe, fili mi, cor tuum mihi (Prov. 23, 26).

L'homme, vivement touché de cette demande amoureuse de son Dieu peut-il asseï

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lui en témoigner sa sensibilité et sa confusion en lui répondant , Vous avez blessé mon cœur (Cant. k, 9) par les traits perçants de votre amour qui , dans la recherche empressée du mien, vous fait oublier votre grandeur et ma bassesse? Dieu de majesté ! Hé, que suis-je pour que vous daigniez me faire cette demande ? Tout vil que soit mon chétif et misérable cœur , qui ne peut vous être bon à rien , vous désirez et êtes jaloux de le posséder , comme si votre félicité dépendait de la sienne. Ah , que je souhaiterais qu'il fût digne de vous 1 Tel qu'il est , je vous le donne sans réserve , ou plutôt je vous rends ce qui est à vous , qui m'avez donné tout ce que je suis. Je le remets tout entier et pour toujours entre vos mains, ne voulant plus vivre ni respirer que pour vous. O mon Dieu et mon tout , soyez à jamais le maître , le roi, le Dieu de mon cœur. Qu'il soit désormais tout à vous ce cœur , et que les créatures n'y aient plus de part. Méritent-elles que je m'y attache? Qui d'entre elles est comparable à vous, pour oser, en se déclarant votre rivale, vous disputer mon cœur? Qu'est-ce que la terre, la mer, les cieux ont de beau, d'agréable , de magnifique qu'ils n'aient reçu de vous , et qui ne soit une ombre très-légère des charmes infinis qui se trouvent en vous leur créateur ? Que n'ai-je tous les trésors, tous les empires du monde? Que n'ai-je mi'le et m'^e mon(les en mon pouvoir , non pas pour m' y attacher , mais pour y renoncer et vous offrir par là un sacrifice plus digne de vous , plus proportionné à vos perfections et à vos bienfaits ? Que n'ai-je mille et mille cœurs ? Je vous les donnerais tous, et je regarderais ce don comme rien , en comparaison de toutes les largesses que j'ai reçues, que je reçois, et que j'espère recevoir de vous , 6 source intarissable de tous les biens , 6 Dieu de mon cœur, et mon partage pour toute l'éternité (Psal. 72,27). Heureuse l'arae juste qui peut tenir avec sincérité ce langage ! En se donnant ainsi à Dieu , elle mérite que Dieu dès cette vie se donne à elle , et que, la prévenant des bénédictions de ses douceurs (Psal. 20, 4), il la remplisse de cette joie spirituelle qui est un avant-goût des délices du paradis. Mais malheureuse l'ame criminelle qui ne mérite que trop les tourments de l'enfer , en refusant à Dieu son amour , et en osant lui dire avec insolence , sinon de bouche , du moins de cœur et par sa conduite, Je ne vous aimerai pas , je ne vous servirai pas ( Jérem. 2, 20 ), je ne vous obéirai pas. Vous m'ordonnez sous peine d'encourir éternellement votre indignation de faire telle bonne œuvre ; je ne la ferai pas. Vous me défendez sous la même peine de faire telle mauvaise action ; je la ferai, non par inadvertance, mais de mon plein gré, avec une entière liberté, une volonté réfléchie , un parfait consentement. Je la ferai malgré vous , malgré l'évidence de votre loi , dont je vois bien l'importance en matière grave ; malgré les secours de votre grâce, avec lesquels je sens bien qu'il ne tient qu'à moi de vaincre la tentation ; mal-

gré les frayeurs et les alarmes de ma conscience , qu'en vain vous intimidez et remuez pour mtfretenir dans le devoir. Ni la terreur de vos menaces et de vos châtiments , ni la magnificence de vos promesses et de vos récompenses , ni la grandeur et le nombre infini de vos perfections et de vos faveurs, m'empêcheront d'aimer vos créatures plus que vous , de préférer leur jouissance passagère à votre éternelle possession, d'être réfractaire à vos ordres , de me soustraire à votre empire, et de renoncer à votre service ; Non serviam. Loin d'employer vos dons à vous servir et à vous marquer par leur bon usage ma reconnaissance , je me servirai pour vous offenser, de ce que vous m'avez accordé de vie, de santé , de force; je ferai de vos bienfaits mêmes les armes de mon iniquité (Rom. 6, 13), les instruments de ma révolte contre vous , que je ne crains pas d'attaquer , et que je veux , autant qu'il est en moi (1), déprimer, dégrader, détrôner, anéantir. Vous comptant pour rien , et ne faisant pas plus de cas de votre divinité que si elle n'existait pas , je substitue en sa place l'idole que je me suis faite et que j'ai trouvée dans le plus cher objet de ma passion. C'est dans lui, dans sa jouissance que je mettrai mon bonheur : c'est lui qu'un amour prédominant fera régner dans mon ame :

c'est lui qui sera le souverain, le dieu de mon cœur, préférablement à vous que je n'aimerai ni ne servirai. Idolum invenimihi... non serviam (Osée 12, 8).

Pour faire mieux sentir l'odieuse ingratitude de cette ame rebelle à son Dieu, dont elle a reçu tant de biens dans l'ordre de la nature, détaillerons-nous ici tous ceux dont il l'a comblée dans l'ordre de la grâce , par les mystères de l'Incarnation , de la Rédemption et de l'Eucharistie? Ce détail immense nous mènerait trop loin ; et d'ailleurs nous l'avons fait suffisamment dans nos Instructions précédentes. Bornons-nous donc à rappeler en abrégé les faveurs particulières accordées aux chrétiens et aux catholiques. Leurs âmes étaient venues au monde comme des plantes non seulement stériles, mais encore gâtées du péché originel. Une prédi-

(1) Il est vrai que Dieu est tellement élevé par la hauteur infinie de son être, qu'il est inaccessible aux efforts de toutes les créatures. Rien ne lui peut nuire effectivement; et le vouloir al laquer, c'est imiter ces peuples qui tiraient des flèches contre le soleil, et faisaient la guerre au ciel. Mais, quoique Dieu soit ainsi inaltérable en lui-même, il est néanmoins vrai qu'il peut souffrir quelque chose dans notre estime et dans l'appréciation que nous en faisons, et n'avoir pas en nos idées ce qui le doit faire en nous le Dieu de notre cœur. Car, ayant droit d'être reconnu de nous pour ce qu'il est, d'être honoré par dessus tout ce qui est hors de lui, d'être l'objet de notre culte et d'une vénération qui ne peut être due qu'à lui , nous pouvons lui ravir cette gloire qu'il exige de nous, et le détruire ainsi en nous-mêmes ; en sorte qu'il soit vrai de dire qu'il n'est point Dieu dans notre esprit , et que nous l'avons anéanti pour nous, substituant une idole en sa place, et c'est ce qui se fait par le péché, et ce qui rend sa malice si énorme. Livre intitulé la Sagesse chrétienne, c. 5.

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lection miséricordieuse de Dieu les a d'abord tranférées par le baptême dans son Eglise , dans ce champ fertile et inondé (h;s rosées du ciel, dans cette véritable terre de promission où coulent avec profusion les mérites du sang de Jésus-Christ et où abondent les moyens de salut. Que d'instructions publiques et particulières ? Que de livres de piété pleins de lumière et d'onction I Que de grâces offertes dans les sacrements ! Que de secours soit intérieurs, soit extérieurs accordés à la plupart des fidèles, et surtout à nous, mes chers frères, dispensateurs des mystères de Dieu 1 Combien de fois avonsnous éprouvé les soins aimables de sa providence attentive à tous nos besoins spirituels. Depuis notre enfance jusqu'à ce jour , a-t-il cessé de nous faire entendre au fond de notre cœur une voix secrète , mais forte et puissante, pour nous avertir de nos devoirs, pour nous reprocher nos désordres , nous éloigner du vice, et nous porter à la vertu ? S'est-il lassé, malgré notre inclination au mal, de nous faciliter la pratique du bien, en nous excitant , nous aidant à suivie le droit sentier de la justice, et nous servant lui-même de maître et de guide dans les voies sublimes de la sagesse et de la sainteté; comme un aigle qui , après avoir couvé et nourri ses petits, voltige doucemenlau-dessus de leur nid , et les prend sur ses ailes pour leur apprendre et les provoquer (Deut. 32, 11) par son exemple à voler et à s'élever jusque au ciel?

Où trouverons-nous des termes assez forts pour exprimer combien estdamnable l'ingratitude de l'homme qui pèche mortellement , malgré tous ces bienfaits , qui sont d'un prix d'autant plus inestimable qu'il y a plus de distance entre l'élévation suprême de celui qui les accorde et la bassesse extrême de celui qui les reçoit. Car, à proportion de cette distance, leur valeur augmente, de même que les riches présents qu'un roi ferait au dernier de ses sujets seraient censés beaucoup plus considérables que s'il les faisait au premier seigneur de sa cour.

Quel est celui qui les accorde ? C'est Dieu, que l'Ecriture nomme à si juste titre le Très - Haut. Voulons-nous voir combien il mérite celte glorieuse dénomination ? Levons les yeux de notre ame vers la lumière inaccessible où il fait sa demeure ( 1 Tim. 6, 16), et (Voit, la maison de terre que nous habitons ici bas, la prison obscure de ce corps de mort nous tient infiniment éloignés. Afin de nous en approcher, donnons un libre mais saint essor à notre imagination; faisons-lui prendre son vol avec les ailes de la foi dans les espaces immenses qui séparent le Créateur des créatures même les plus nobles, après nous être transportés en esprit par-dessus les cieux et les vertus des deux (Luc. 21, 20), les anges et les archanges , les chérubins et les sér.iphins; du plus haut point de vue où nous ayons pu atteindre, contemplons avec un très-profond respect le Dieu de majesté (Psal. 28, 3), tout resplendissant de gloire sur un trône mille fois plus brillant que le

soleil , et mille fois plus élevé au-dessus des étoiles que les étoiles le sont au-dessus de nos têtes. Adorons ce Dieu des dieux à qui les principautés, les dominations humblement prosternées en sa présence offrent leurs hommages avec leurs couronnes qu'elles jetlent à ses pieds (Apoc. 4, 10). Admirons, louons ce Roi des rois qui, tenant dans sa main les cœurs , les sceptres , les empires des maîtres du monde, est le seul monarque de tout l'univers , le seul puissant cl bienheureux (1 Tim. 6, 15), dont le bonheur immuable n'aurait été ni augmenté, quand même il aurait crée autant de mondes qu'il y a de grains de sables qui couvrent les rivages des mers; ni diminué, quand même il n'aurait fait part à personne de ses faveurs purement gratuites.

Quel est celui qui les reçoit? C'est l'homme formé de boue et sujet, par la nature de son corps, à retourner dans la terre d'où il a été tiré. 0 mon Dieu, qu'est-ce que l'homme pour que vous daigniez vous souvenir de lui (Psal. 8, 5) ? Il n'est que vanité; il n'a de son fonds que l'instabilité, l'ignorance, le mensonge, le péché, lapourriture, nommée ajuste titre sa mère et sa sœur ( Job 17, 14). Cependant en soufflant dans sa boue, un esprit de vie (Gènes. 6, 17) , une ame spirituelle et immortelle, vous ne l'avez mis qu'un peu au-dessous des anges (Psal. 8, 6), qui sont les princes de votre cour céleste, et que vous avez néanmoins chargés de prendre un soin particulier de lui, d'être ses gardiens et ses protecteurs. Ces intelligences si pures et si sublimes n'ont presque rien au-dessus de lui, capable comme elles de vous aimer, et d'être éternellement heureux en vous aimant : mais ce quïl a pardessus elles, c'est que vous avez soumis à son empire les ouvrages visibles de vos mains (Psal. 8, 8). Toutes vos créatures corporelles semblent n'exister, n'agir et travailler que pour lui, comme pour leur maître, leur seigneur et leur souverain.

N'est-ce pas en effet pour l'homme que brillent les astres, que soufflent les vents, que coulent les rivières, que poussent les blés, que mûrissent les raisins, que les abeilles composent leur cire et leur miel? N'est-ce pas pour l'homme que les arbres se couvrent de leurs fruits, les prés de leurs fleurs, les forêts de leur feuillage, les champs de leurs moissons, les nacres de leurs perles ? Toutes ces riches et abondantes productions de la nature, dit le célèbre Louis de Grenade, tous les agréments et avantages qu'elles renferment, sont moins pour elles-mêmes, qui n'en savent pas le prix et n'en sentent p'as l'usage, que pour l'homme, qui en connaît l\ valeur et en (ire le profit.

Le même auteur observe (Guide des pécheurs, p. 10) que Dieu ne s'est pas contenté de nous donner ce qui est sous le ciel; qu'il nous a fait présent de tout ce qui est dans le ciel même, en nous présentant la gloire et les richesses dont il est rempli. Non seulement , ajoute-t-il, nous avons les cieux , mais le Seigneur même des cieux, qui s'est donné à nous en mille manières , comme père, comme

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tuteur, comme sauveur, comme maure , comme médecin , comme notre prix , notre exemple, notre nourriture , notre remède et notre récompense. Enfin le Père nous a donné son Fils, le Fils nous a rendus dignes du Saint-Esprit et le Saint-Esprit nous a fait mériter le même Père et le même Fils, de qui découlent toutes sortes de biens. Toutes choses sont à vous, dit S. Paul (1 Cor. 3). Que s'il est vrai que Dieu nous ait mis entre les mains tout ce qu'il a, et que vous ayez employé ses propres biens pour offenser un maître si magnifique et si libéral, nêtes-vous pas monté au dernier degré de la malice ? que sera-ce d'ajouter à l'ingratitude te mépris et V offense du bienfaiteur ? Si le jeune Joseph se trouvait incapable d'offenser un maître qui avait mis entre ses mains la conduite de toute sa maison , comment pourrezvous offenser celui qui vous a donné le ciel, la terre et soi-même? 0 malheureux ! si vous ne connaissez pas votre mal, n'êtes-vous pas plus ingrat que les brutes , plus farouches que les plus cruels animaux! Car il n'y a point de lion ni de tigre qui s'emporte à faire du mal à celui qui lui a fait du bien. Au contraire, selon plusieurs exemples rapportés parle même écrivain, la reconnaissance a eu tant de pouvoir et d'empire sur les animaux domestiques (1), et même surdes bêtes féroces, qu'on les a vus s'exposer à la mort pour sauver la vie ou pour tenir compagnie aux hommes leurs bienfaiteurs.

Si les hommes exigent de la reconaissance pour les dons qu'ils font à leurs semblables, et s'ils abhorrent eu ceux-ci l'ingratitude comme un vice si bas, si noir que rien ne peut en laver l'odieuse et infâme tache, combien ne devraient-ils pas avoir horreur d'être ingrats envers Dieu, de faire servir à l'outrager ses propres bienfaits 1 Plus ceux-ci sont gratuits , nombreux et grands , plus nous avons droit d'en tirer une conclusion diamétralement opposée à celle que tirent de la bonté divine les contradicteurs de l'équité des peines éternelles. Ils font beaucoup valoir, d'après Bayle (Dict.hist., t.§,aumot Socin.), cette idée brillante d'une bonté infinie qui, mo-

(1) J'ai observé, dil Louis de Grenade en rapportant des faits dont il avait été témoin oculaire, trois choses, dans un lévrier : la première, qu'il ne se séparai! jamais de la compagnie de son maître ; la seconde que si quelquefois le maître commandait qu'on le lirai d'auprès de lui il grondait, il hurlait , et si on le voulait emporter, il se défendait, pour empêcher qu'on ne remportât ; et la troisième chose que je vis fut que ce seigneur à qui était le chien, voyageant durant le mois d'août, et ayant faii trois lieues sans s'arrêter, celte pauvre bête qui mourait de soif, et qui ne Voulait pas le quitter, fut portée par son ordre, et par force dans une métairie qui était proche du chemin, afin qu'on lui donnât à boire. J'y étais présent, et je vis qu'à chaque gorgée d'eau qu'il buvaii, il tournait les yeux vers le chemin, pour voir si son maître paraissait encore ; de sorte que même en buvant il n'était pas où il était, parce que son cœur , ses yeux et son désir étaient avec son maitre : mais aussitôt qu'il le vit paraître, sans achever l'eau qu'il avait devant lui, cl sans qu'on le pût retenir un seul moment, il sauta et courut pour accompagner son maitre. Calécli., tome l, page 292.

mère représente lmmensos dolores Perpétuas palilur

ralement parlant, constitue le principal caractère de la divinité. Ils disent avec lui, Deus optimus maximus, étaient les titres courants et ordinaires de la nature divine, selon le langage des anciens païens : c'était leur style de formule en parlant de Dieu: ce style ne connaissait pas Deus severissimus, implacabilissimus(l).Ce style contenait deux épithètes qui, à proprement parler n'étaient que l'image et que

(I) L'épilhèle très- bon , optimus, que les païens donnaient à Dieu, ne les empêchait pas de le croire très-sévère, très- implacable, severissimus, implacabilissimus. Leur Jupiter, leur Pluton, leur Minos, leurs Furies devaient, selon eux, être toujours inexorables, toujours inflexibles aux cris des coupables une fois condamnés ; el l'espèce de leur supplice, quoique très-rigoureux, devait êlre éternellement invariable. Tel élait celui de Sisyphe, qtj I souffrant des douleurs immenses , patientent (a), et dont Ovide dit , pœnas. Tel était celui de Tityus, dépeint dans ces vers de Virgile :

Nccnon et Tityon, Terrae omniparentis alumnum Cernere erat : per tota novem cui jugera corpus Porrigitur ; rostroque immanis vultur obunco immortale jecur tundens, fecundaque pœnis Viscera, rimaturque epulis, habitatqiie sub altc Peclore : nec flbris requics datur ulla renati§.

{/Eneid. 6, il. 595.) Tel élait encore le supplice de Thésée, dont le même poète dit :

Sedet aeternumque sedebit Inl'elix Theseus, Phlegiasque mlserrimus omnes Admonet, et magna testalur voce per umbras, Discile justitiain monili, et non tenmçre divos.

(Ibid. v. 617.) L'éternelle rigueur des tourments de l'enfer élait enseignée non seulement par les poêles , mais encore par les philosophes et les sages du paganisme. Platon met dans la bouche de Socrate les paroles suivantes : Quando in cum locuin defuncii pervenerint quo dxmnn unumquemque perducit, primo illic judicantur, et qui honeste , sancteque, et qui' aliter vixerinl... qui vero ob scelerum magniludinem insanabiles esse videnlur, qui videlicei sacrilegia multa et magna, vcl caedes iniquas, vel alia horum similia perpetraverint, hos omnes conveniens sors mergil in tariara, unde numquam egrediunlur ! Lib. 26 Phaedo vel de Anima

Le même Plalon dit ailleurs que les habitants du Tarlare souffrent en tout temps des peines très-grandes, très- douloureuses , très- terribles. Propler flagitia maximis acerbissimisqne , el terribilissimis pœnis omni tempore cruciatos , tamqnam exemplum monimenlumque et speciaculum apud inferos in carcere praebentes injusiis omnibus qui ad ca loca descendunl- Quorum unum dico foie Archelaum, si vera narrât Polus, el alium quicumque lyrannus lalis extiterit. Arbilror aulem in eorum numéro qui solumexempla tradunl, plurimos esse lyrannos, reges, potentes, civilaium gubernalorcs. Quippe cum In ob ipsam peccandi licentiam grayissima profanissimaque peccala commiltanl. Atleslalur autem nobis Homerus, qui reges el potentes inducit apud inferos omni tempore cruciatos, ceu Tantalum, Sisyphum elTiiyum. Georgias vel de Rltelorica.

Nous pourrions ajouter beaucoup d'autres textes d'auleurs , soil grecs, soit latins ; mais ceux que nous avons cités suffisent pour meilre en évidence la fausselé de celle proposition de Bayie ; le style des anciens païens ne connaissait pas Deus severissimus, implacabilissimus.

(o) Ce sont les propres termes de la traduction latine de l'Odyssée, liv. 11 .

l'expression d'une seule qualité, je veux dire, d'une bonté souveraine; car afin que la bonté se déploie comme il faut elle doit être accompagnée de la granaeur ; et qu'est-ce, je vous prie, que la grandeur? Est-elle autre chose que magnanimité, générosité, munificence, effusion de biens?

Ils en concluent avec lui qu'il faut rejeter avec horreur le dogme des tourments éternels, comme blessant la bonté infine de Dieu. Aveuglés par leur malice (Sap. 2, 21), ils ne voient pas que c'est l'infinité même de cette bonté souveraine qui justifie ce dogme : si Dieu étajt peu bon, l'homme, qui abuse de ses dons pour l'offenser, serait peu méchant, peu ingrat : si Dieu était médiocrement bon, l'homme pécheur serait médiocrement méchant et ingrat ; mais parce que Dieu est très-bon , souverainement et infiniment bon , l'homme est très-méchant, souverainement méchant, pervers, ingrat, et par là même digne d'une peine éternelle , lorsque , malgré la munificence, la générosité de Dieu , il ne laisse pas de l'outrager avec ces biens mêmes dont il a reçu l'effusion. Ah ! pour lequel de ces biens que la main magnifiquement libérale du Très- Haut a répandus avec profusion sur toi , 6 homme prévaricateur, offenses-tu celui qui t'a fait tant de largesses ? Est-ce pour t'avoir créé, nourri, conservé, racheté, justifié, protégé , préservé de tant de périls , délivré de tant de maux , comblé de tant de faveurs ? Est-ce pour toutes ces faveurs que tu oses l'outrager, en lui préférant, quoi? Quand ce serait l'empire perpétuel du monde entier, ce serait toujours un affront insigne ; la grandeur toutefois d'un prix diminuerait la grandeur du crime : mais préférer à un Dieu infiniment grand et bon un plaisir bas, honteux , un vain point d'honneur chimérique, une satisfaction d'un moment, un intérêt de rien ; 0 deux, soyez étonnés d'un si indigne choix ! 0 portes éternelles du royaume céleste, pleurez, soyez inconsolables (Jér. 2, 12) d'une si monstrueuse ingratitude , qui mérite que vous soyez à jamais fermées à l'homme qui s'en rend coupable, et qui, payant si mal les bontés de son Créateur et Rédempteur, foule aux pieds le Fils du Très-Haut, et couvre d'opprobres l'esprit de la grâce, en traitant comme une chose immonde le sang divin répandu sur la croix pour son salut? La profanation de ce sang d'une valeur infinie ne crie-t-elle pas vengeance au ciel, et ne mérile-t-clle pas d'être punie par les tourments éternels de l'enfer ?

Cette dernière raison a de la force non contre J. J. Rousseau et d'autres incrédules qui nient le mystère de l'Incarnation , mais contre M. Tillotson et d'autres auteurs chrétiens qui l'admettent , et toutefois ne trouvent pas satisfaisantes les preuves de l'équité des peines éternelles. Fixez, leur disonsnous avec un écrivain protestant (1), dont le discours sur cette matière est fort estimé même par les catholiques , fixez votre attention sur le Verbe incarné ; comprenez , si vo-

(I) Le ministre Saurin, Scrm. loin. 2, p. 240.

tre esprit y peut suffire, ce que c'est qu'un Dieu qui s'anéantit jusqu'à prendre la forme de serviteur (Pilipp. 2, 7) ; considérez la grandeur de Dieu ; approchez-vous de son trône; voyez ces feux étincelants quipartentdeses yeux, cette force et cette majesté qui sont dans son sanctuaire ; regardez ces armées célestes qui sont les ministres de ses volontés ; formez-vous ainsi, s'il est possible, quelque idée de l'Etre suprême ; pensez que ce Dieu s'est uni à une chair mortelle, afin de souffrir pour nous tout ce que la fureur des hommes , tout ce que la rage des démons pouvaient imaginer de plus rigoureux. Je ne sais, mes frères, quelles impressions ces objets produisent sur vous. Pour moi j'avoue que si quelque chose était capable de me rendre la religion, chrétienne suspecte ou problématique , ce serait ce qu'elle nous dit touchant ce mystère. J'avoue du moins que j'ai besoin de toute ma foi et de toute l'autorité de celui qui parle dans nos écritures, pour me persuader que Dieu ait voulu se ravaler de cette manière. Que si parmi les ténèbres dont ce mystère est couvert je découvre quelque lueur pour le réduire en quelque sorte à ma portée, elle naît, cette lueur, des peines que Dieu infligera à ceux qui auront méprisé un si grand sacrifice. Après cela le dogme de l'éternité des peines n'a plus rien qui me paraisse opposé à la justice divine. Non, cet étang ardent avec sa fumée, cette éternité avec ses abîmes , ces démons avec leur rur/e , cet enfer avec ses horreurs , n'ont rien qui me semble trop rigoureux, pour des hommes qui auront foulé aux pieds le Fils de Dieu , et tenu pour une chose profane le sang de la nouvelle alliance (Hebr. 10 , 29). Revenons à Rayle, et pour achever de réfuter son objection prise de Vidée brillante de la bonté divine qu'il fait tant valoir, remarquons que c'est cette bonté même de Dieu pour les bons qui a pu l'engager à établir dans l'ordre présent des choses, une éternité de supplices pour les méchants. Il aurait peut-être pu choisir un autre ordre dans lequel il ne leur aurait infligé que des peines passagères. Mais comme des plaisirs présents font d'ordinaire beaucoup plus d'impression que des peines futures qu'on sait devoir finir, cet ordre eût été moins avantageux aux bons qui, dans l'état présent, méritent une éternelle béatitude, et dont presque aucun ne l'eût méritée, si le péché mortel n'était puni que d'une peine temporelle. Que serait-il arrivé dans celte dernière hypothèse? Un très-grand nombre de justes qui , craignant un enfer éternel, ont conservé leur innocence l'eussent perdue ; et un très-grand nombre de pécheurs qui , frappés de cette même crainte, se sont convertis ne l'eussent pas recouvrée; : les autres pécheurs morts dans l'impénilence , malgré la terreur d'un châtiment perpétuel, seraient à plus forte raison morts impénitents, s'ils n'avaient été menacés que d'une punition passagère. Ainsi dans cette hypothèse, presque aucun homme n'eût obtenu cette félicité surnaturelle et immortelle, dont nous montrerons dans la suite que la promesse et la

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concession sont les plus grands effets de la souveraine bonté de Dieu. Il nous suffit pour le présent d'avoir prouvé que la méchanceté et l'ingratitude de l'homme outrageant Dieu ) avec les biens mêmes dont sa main infini- ' mont libérale l'a comblé , ont autant de de- ' grés de culpabilité et d'énormité que ses faveurs sans nombre dans l'ordre de la nature et ses dons d'un prix immense dans l'ordre de la grâce ont de degrés d'excellence et de valeur. Elles sont donc criminelles souverainement et punissables éternellement. Bien loin que la bonté divine soit blessée par leur perpétuel châtiment, c'est cette bonté même qu'elles blessent infiniment qui demande que , selon la loi du talion, leur atrocité sans bornes subisse une punition sans.fin.

Troisième considération. Souveraine injustice que renferme le péché mortel.

La grandeur d'une injustice se mesure sur la grandeur du tort qu'elle fait ; et la grandeur de ce tort se mesure sur la grandeur du bien dont il prive. Ce bien est-il peu grand, l'injustice de ce tort est peu grande; est-il fort grand, elle est fort grande; si c'est un bien souverain, elle est souveraine. Telle est l'injustice que renferme le péché mortel , puisqu'il prive Dieu de sa gloire, qui est parmi ses œuvres dans l'ordre moral son très-grand bien, son bien souverain , fort supérieur à ceux qu'il possède hors de soi dans l'ordre physique. Tous les êtres corporels sont des biens qui lui appartiennent comme à leur premier auteur , et qui lui plaisent comme autant de portraits visibles où sont admirablement peintes ses invisibles perfections. Tous sont plus ou moins agréables à ses yeux , selon qu'ils sont plus ou moins d'excellents ouvrages de ses mains, qui se sont, pour ainsi dire, jouées (Prov. 8, 30) dans la merveilleuse variété de figures et de couleurs , de propriétés et d'ornements, dont il a plû à sa bonté et à sa sagesse de les enrichir et de les embellir. Tous, bien différents de l'homme, qui, malgré sa raison , abusant de sa liberté et se dégradant, se détériorant soi-même, ne résiste et ne déplaît que trop souvent à son Créateur, le glorifient, le contentent, et le font se délecter dans la vue (1) de leur constante perfection et de leur continuelle obéissance (2). Les astres, les nuées, les vents, les pluies , les éclairs , la foudre s'empressent d'exécuter ses ordres ; il regarde d'un œil de

(1) Lœlabilnr Dominusin operibus suis. Ps. 103.

(2) Moyse rapporte que lorsque Dieu eut achevé l'ouvrage de six jours, il considéra tous les êlres d'une seule vue, et que les ayant comparés entre eux et avec le modèle éternel dont ils étaient l'expression, il en trouva la beauté et la perfection cxcel lenie. L'univers parut à ses yeux comme un tableau qu'il venait de finir, et auquel il avait donné la dernière main. 11 trouva que chaque partie avait son usage, chaque irait sa grâce et sa beauté; que chaque ligure éi-iit bien située, et faisait un bel effet; que chaque couleur était appliquée à propos, mais surtout que l'ensemble en était merveilleux. Encyclop-, t. 2, page ZlS.

complaisance leur prompte docilité à sa voix. 77 a appelé la lumière, et elle lui obéit en tremblant. Il a appelé les étoiles, aussitôt elles ont dit, Nous voici. Elles ont pris plaisir à luire pour lui qui les a créées (Baruch 3, 33, 35), et lui, il a pris plaisir à considérer ces armées prodigieusement nombreuses de globes célestes qui , comme des sentinelles infatigables dans leur veilles (Eccl. 43, 11)', gardent sans cesse le firmament et y brillent d'une flamme si pure et si vive. Néanmoins toutes ces créatures réunies ensemble, tous leurs empressements à faire ce qu'il ordonne , tous leurs divers degrés de bonté , de grandeur, de beauté, dont il connaît et apprécie au juste la vraie valeur, ne lui plaisent pas tant, ne contribuent pas tant à sa gloire, à son contentement, à sa joie, qu'un seul acte,. magnanime de charité semblable à celui de S. Paul, lorsque donnant un généreux défi à tout ce qu'il y a de plus haut et de plus profond , à toutes les puissances du ciel et des enfers, à tout ce qu'il y a de plus capable d'affliger et d'effrayer , à la faim , à la soif, à la nudité , au glaive, à la mort même, il protestait que rien au monde ne pourrait le séparer de V amour de Dieu en Notre-Seigneur Jésus-Christ [Rom. 8, 39).

Un tel acte d'amour divin par lequel Dieu est aimé au-dessus de tout, l'honore souverainement. Il lui donne une gloire infinie à quelque égard, ainsi que nous l'avons prouvé ailleurs (1). Par la même raison il lui plaît souverainement et en quelque sorte infiniment. Il lui est plus agréable et lui donne dans l'ordre de la grâce plus de satisfaction et de joie ; que ne lui en donne dans l'ordre de la nature le spectacle de toutes les beautés de l'univers. Par la raison des contraires, un seul acte de péché mortel qui éteint dans une ame l'amour de Dieu ," dont elle se sépare pour s'attacher à des choses de néant, le déshonore souverainement et en quelque sorte infiniment. Il lui cause plus de déplaisir que ne lui plaisent tous les ornements, soit de la terre , soit des cieux, et plus que ne lui déplairait l'anéantissement de tous les êtres corporels , puisque leur existence ne lui plaît beaucoup qu'à cause que les grandes merveilles qu'elle renferme et les grandes utilités qu'elle fournit sont propres à lui attirer de la part des êtres intelligents qui les voient et en profitent l'honneur et la gloire qui lui en sont dus. Quoique cette gloire ne soit pas un bien dont il ait besoin, elle est néanmoins le bien qu'il estime et aime le plus. Elle est, pour ainsi parler , son domaine favori , sa plus noble, sa plus riche, sa plus chère possession. Jaloux de la conserver il ne la donne ni ne la cède à personne (2). Il ne voit qu'avec horreur qu'on l'en prive, qu'on la lui ravisse, ou qu'on refuse de la lui rendre, malgré une foule de litres qui lui en assurent la légitime propriété, et dont nous allons exposer en abrégé les principaux.

(1) Voyez l'Instruction précédente, col 383.

(2) Gloiiam meam alleri non dabo. Isai. 48, M.

INSTRUCTION PASTORALE

I. N'esMl pas bien juste que les hommes lui rendent cette gloire, en lui offrant des hommages d'adoration comme à leur créateur, d'actions de grâces comme à leur bienfaiteur , d'invocation et do supplication comme à leur protecteur, de soumission et d'obéissance comme a leur souverain seigneur , de respect et d'amour ûlial comme à leur père et au meilleur des pères (1), de confiance et de crainte comme au rémunérateur de la vertu et au vengeur du crime. Si, loin de le glorifier par ces actes de religion , ils se font une gloire de mépriser son culte, un plaisir de blasphémer son saint nom, un jeu de fouler aux pieds ses lois les plus sacrées , ne méritent-ils pas qu'il confonde leur damnable injustice par ces sanglants reproches et ces terribles menaces qu'il leur adresse dans la sainte Ecriture? Le fils honore son père, et le serviteur révère son seigneur. Si donc je suis votre père, où est Vhonneur que vous me rendez ? Et si je suis votre seigneur , où est la crainte respectueuse que vous me devez {Malach. 1,6)? Sachez et comprenez (par la rigueur de mes châtiments) quel mal c'est pour vous et combien il vous est amer d'avoir abandonné le Seigneur votre Dieu (Jérem. 2, 19). Le souffle de ma colère a alluméi, pour vous punir après la mort, un feu qui brûlera jusqu'au fond des enfers (Deuter. 32 , 22). Dès cette vie même votre propre malice vous accusera, et votre éloignement de moi s'élèvera contre vous. En effet, la tribulalion et la tristesse entre dans Vame de tout homme qui opère le mal (Rom. 2, 9). Sa raison , aux lumières de laquelle il est follement rebelle , lui en fait des reproches , l'accuse, le reprend , le juge, le condamne. Sa conscience que les saints docteurs nomment à si juste titre son bourreau domestique , le tourmente par de cruels remords qui, comme des vers rongeurs , déchirent son cœur : Tel est, dit S. Augustin (Confess. l.i,c. 12), Tordre invariable de la justice divine, que toute ame déréglée devient à elle-même son propre supplice , et trouve la peine du péché dans le sein même du péché. O péché, que tu as de suites funestes 1 que tu caches de grandes et longues douleurs sous le voile d'une volupté frivole et passagère! que les amorces agréables sont trompeuses? avant de le commettre, on s'imagine n'aller goûter que plaisir et douceur; après t'avoir commis, on ne trouve que fiel et amertume : juste châtiment de l'injuste préférence que tu donnes à la créature sur le créateur.

IL Les biens de la vie présente et de la vie future, la tranquillité de l'esprit, la pajx de l'ame , la j'oie du cœur, le repos délicieux d'une bonne conscience, l'attente et l'espoir d'une glorieuse immortalité, sont jutant de justes motifs qui obligent l'homme à rendre à Dieu, en l'adorant et l'aimant, la gloire qui lui est due. Tous les siècles passés ont vu, tous les siècles futurs verront s'accomplir cet oracle divin que lui-même à prononcé : Je glorifierai quiconque me glorifiera

(l) Neiuo lam Pa'cr. Tertull.

(1 Iieg. 2, 30), et celte magnifique promesse qu'il fit à Abraham et en sa personne à tous ses imitateurs, Je serai ton protecteur et ta récompense excessivement grande (Gen. 15, 1). III. La gloire d'être aimé préférablement à toutes choses par des intelligences maîtresses de leur choix, est l'unique but que Dieu s'est proposé dans la création du monde, soit spirituel, soit matériel. C'est la fin de tous les soins paternels de son aimable providence dans le gouvernement du monde entier, surtout du genre humain. C'est là le motif de toutes ses continuelles opérations en faveur de l'homme, le prix de toutes ses amoureuses recherches du cœur de l'homme, la récompense de toutes les libérales effusions des richesses de sa bonté et des trésors de sa munificence sur la personne de l'homme, à qui il a prodigué ses dons dans l'ordre de la nature, et à qui il s'est donné, s'est prodigué lui-même dans l'ordre de la grâce (1). Qu'estce que Dieu demande pour tant d'insignes bienfaits et tant d'inestimables largesses? Il demande que l'homme lui donne son cœur par un acte d'amourde choix pour son créateur (2), préféré à toute créature. Il ne tient qu'à l'homme que cet acte d'amour divin existe, en coopérant (3) au secours de Dieu,

(1) O Deum, si fas est, dicere, prodigum sui , prai desiderio hominis! S. Ambros.

(2) Ama, et fac <|iiodvis. S. August.

(3) Pour faire mieux entendre notre pensée par une comparaison, supposons qu'un excellent maître écrivain prenant la main de son apprenti la remue et la conduise de façon que si elle en suivait les impulsions et directions il en résulterait une fort belle écriture : mais que , parce qu'a la formation de chaque mot ou de chaque lettre cet apprenti indocile et obstiné résiste à ces impulsions et directions , eu donnant à sa main des mouvements tout contraires , il en résulte une écriture irès-difforme. Celte difformité dont lui seul serait cause pour n'avoir pas fait de son côté ce qu'il devait , priverait son maître de la gloire qu'il aurait retirée de la grande beauté de cette écriture, et pour l'acquisition de laquelle il a fait tout ce qu'il devait. La résistance opiniâtre de son apprenti représente celle du pécheur endurci qui, comme Pharaon , se révolie , se raidit , s'arme d'un orgueil inflexible contre le Tout- Puissant ( Job lo , 25, 26). Rien ne le touche, rien ne lui fait impression, ni bienfaits, ni châtiments, ni amour, ni crainte, ni honneur, ni devoir. Au lieu de coopérer, comme il le peut et le doit, avec son Créateur , à perfectionner son ame , à l'orner et à l'embellir par le bon usage de son franc arbitre ; l'abus criminel qu'il en fait la détériore, l'enlaidit , la défigure : celte ame fait servir l'opération même divine à son iniquité (a), qui la rend horriblement difforme, en effaçant en elle les traits les plus vifs de sa ressemblance avec l'auteur de son être. Ces traits éclatants qui, selon la comparaison de l'Ecriture, la rendaient brillante comme l'étoile du matin (Eccli. 5, Gi, se changent en des taches plus noires, plus hideuses que les ténèbres qui couvraient la face de l'abîme (Gen. 1,2): elles la rendent un objet d'abomination aux yeux de Dieu, qui en a un tel déplaisir , une telle horreur, qu'il se repentirait, s'attristerait de l'avoir créée, s'il était susceptible de regret et de douleur. Quoiqu'il ne sente pas celle douleur , l'ame pécheresse qui a fait ce qui dépendait d'elle pour la lui faire sentir , n'est pas moins coupable ni moins pu-

■ (a) Servire me fecistis peccalis veslris [Isa. 43. 24).

SUR L'INCARNATION

qui fait tout ce qu'il doit et même plus qu'il ne doit pour le faire exister; mais il ne peut exister, à moins que l'homme ne fasse de son côté ce qu'il doit pour le produire. S'il était produit, s'il existait, ce serait un excellent bien qui appartiendrait à l'homme, comme l'ouvrage de son franc arbitre aidé de la grâce ; mais qui appartiendrait encore plus à Dieu, comme l'ouvrage de sa grande bonté, qui a fait au-delà de ce qu'elle devait pour le faire exister, n'ayant épargné pour cela ni secours extérieurs, avertissements, exhortations, préceptes, menaces, promesses; ni secours intérieurs, lumières, attraits, inspirations, bonnes pensées, bons mouvements. Si donc il n'est pas produit, s'il n'existe pas, c'est la très-grande faute de l'homme, qui, n'ayant pas fait tout ce qu'il pouvait et devait faire, a privé Dieu de ce bien qui devait lui appartenir, et qu'il avait droit d'attendre : il l'attendait en effet (1), il le désirait pour régner aussi librement que souverainement sur un cœur qui eût été sa glorieuse conquête. Il en eût préféré la libre acquisition à tous les biens qu'il possède hors de soi, à tous les êtres visibles qui lui appartiennent dans l'ordre physique, et qui ne peuvent se soustraire à sa domination. Il les \\ soumis en très-grande partie à l'homme, en lui donnant la terre et tout ce qu'elle contient, pour que la reconnaissance, jointe aux autres motifs , excitât son franc arbitre à choisir de l'aimer par-dessus tout. Cet amour de choix dont nous avons prouvé ailleurs (2) le prix fort supérieur à celui d'une infinité d'actes d'adoration forcée ou de dileclion purement spontanée, cet amour libre de l'homme pour Dieu, son souverain bien, est en même temps le bien souverain de Dieu par la gloire qu'il lui donne dans l'ordre moral : gloire particulière, incomparablement plus précieuse à ses yeux, plus chère à son cœur que la gloire générale qu'il reçoit des êtres inanimés, ou des agents nécessités dans leurs opérations. Le péché donc renferme à son égard une souveraine injustice, puisqu'il lui ravit cette gloire suprême qui est son bien souverain.

L'Etre souverainement parfait, objecte làdessus l'auteur détestable du Système de la nature, peut-il être flatté de cette gloire, c'està-dire de l'amour, de l'estime, des hommages et de l'admiration des hommes? Il ne peut, répondons-nous, en être vainement flatté, comme s'il était capable d'en avoir de la vanité, ou comme s'il ne la méritait point, ou comme s'il en avait besoin, et qu'il ne trouvât pas sa parfaite béatitude dans la connaissance et l'amour de soi-même : mais il

nissablc que si elle la lui faisait souffrir : de même qu'encore que les enfants Hébreux ne. sentissent aucune douleur dans la fournaise de Babylone, Nabuchodonosor, qui, en les y faisant jeter , avait fait ce qui dépendait de lui pour les faire souffrir , n'était pas moins criminel ni moins digne de châtiment que s'ils avaient réellement souffert.

(1) Exspectavi ut faeeret uvas et fecit labruscas , lsai, 5, <4).

(2) Voyez notre Instruction précédente , col. 311.

peut en être justement et agréablement touché pour deux motifs; 1° parce que ces hommages d'amour, d'estime, d'admiration améliorent et perfectionnent ses plus nobles créatures qui, en les lui rendant, font un bon usage tant de leur raison que de leur liberté, et qui par là deviennent plus agréables à ses yeux; 2° parce qu'ils sont conformes aux règles immuables de l'ordre éternel dont il est la source, et dont par conséquent il ne peut voir qu'avec plaisir l'observation. Quelles sont ces règles? Les voici, selon les propres termes de Bayle, dont le texte que nous indiquons (1) est fort propre à réfuter les in-

(1) Il y a dans la nature et dans l'essence de certaines choses un bien ou un mal moral qui précède le décret divin. Rien de mieux fondé que cette doctrine. C'est une chose certaine que l'existence de Dieu n'est pas un effet de sa volonté. Il n'existe point, parce qu'il veut exister, mais par la nécessité de sa nature infinie. Sa puissance et sa science existent par la même nécessité. Il n'est pas tout-puissant, ilnc connaît pas toutes choses, parce qu'il le veut ainsi, mais parce que ce sont des attributs nécessairement identifiés avec lui-même. L'empire de sa volonté ne regarde que l'exercice de sa puissance ; il ne produit hors de lui actuellement que ce qu'il veut , et il laisse tout le reste dans la pure possibilité. De là vient que cet empire ne s'étend que sur l'existence des créatures, il ne s'étend point aussi sur leurs essences. Dieu a pu créer la matière , un homme , un cercle , ou les laisser dans le néant ; mais il n'a pu les produire sans leur donner les propriétés essentielles. Il a fallu nécessairement qu'il fît l'homme un animal raisonnable , et qu'il donnât à un cercle la figure ronde, puisque selon ses idées éternelles et indépendantes des décrets libres de sa volonté , l'essence de l'homme consistait dans les attributs d'animal et de raisonnable, et que l'essence du cercle consistait dans une circonférence également éloignée du centre quant à toutes ses parties. Voilà ce qui a fait avouer aux philosophes chrétiens que les essences des choses sont éternelles, et qu'ily a des propositions d'une éternelle vérité, et par conséquent que les essences des choses et la vérité des premiers principes sont immuables. Cela ne se doit pas seulement entendre des premiers principes théoriques,mais aussi des premiers principes pratiques et de toutes les propositions qui contiennent la véritable définition des choses. Ces essences, ces vérités émanent de la même nécessité de la nature que la science de Dieu. Comme donc c'est par la nature des choses que Dieu existe, qu'il est tout puissant et qu'il connaît tout en perfection , c'est aussi par la nature des choses que la matière, que le triangle , que l'homme , que certaines actions de l'homme, etc. , ont tels et tels attributs essentielle ment. Dieu a vu de toute éternité et de toute nécessité les rapports essentiels des nombres, et l'identité de l'attribut et du sujet des propositions qui contiennent l'essence de chaque chose. Il a vu de la même manière que le terme juste est enfermé dans ceux-ci, Estimer ce qui est estimable , aimer ce qui est aimable, avoir de la gratitude pour son bienfaiteur, accomplir les conventions d'un contrat , et ainsi de plusieurs autres propositions de morale. On a donc raison de dire que les préceptes de la loi naturelle supposent l'honnêteté et la justice de ce qui est com • mandé, et qu'il serait du devoir de l'homme de pratiquer ce qu'ils contiennent , quand mên?c Dieu aurait eu la condescendance de n'ordonner nen làdessus.

Prenez garde, je vous prie, qu'en remontant, par nos abstractions à cet instant idéal où Dieu n\ encore rien décrété , nous trouvons dans les idées do

INSTRUCTION PASTORALE

crédules qui nient la différence essentielle du bien et du mal moral. // faut estimer ce qui est estimable, aimer ce qui est aimable, avoir de la gratitude pour son bienfaiteur, rendre à chacun ce qui lui est dû. Il est digne de la créature raisonnable de se conformer à la raison. Or qu'y a-t-il de plus conforme à la raison que d'estimer, d'aimer par-dessus tout l'Etre souverainement parfait, qui est infiniment es timable , aimable? Donc une créature raisonnable qui suit ces règles, ces maximes que Bayle propose comme certaines et dérivées de l'ordre éternel et immuable ne peut qu'are louable de rendre à Dieu ce qui lui est dûj et Dieu, auteur et amateur de cet ordre, ne peut voir qu'avec approbation et satisfaction qu'elle s'y conforme. Il ne peut au contraire voir qu'avec improbation et détestation qu'elle ne s'y conforme point, et que par là elle commet à son égard une souveraine injustice.

Quatrième considération. Offense souveraine que renferme le péché mortel.

La grièveté de l'offense doit être mesurée, évaluée, appréciée proportionnément , 1° à la dignité de la personne offensée ; 2U à la bassesse de la personne offensante. Un outrage fait à un roi par un villageois son sujet est plus grand (toutes choses d'ailleurs pareilles) que s'il lui était fait par un seigneur de sa cour ou par un autre roi son égal. Il y a autant de distance entre la grièveté que renferme cet outrage dans le premier cas et celle qu'il renferme dans le second qu'il y en a entre la basse condition de ce paysan et la haute dignité de ce seigneur ou de ce roi. Si ce roi était offensé très-grièvement par un autre roi son égal, il y aurait entre cette offense, comparée à une autre pareille qu'il serait supposé recevoir d'un esclave, autant de disproportion qu'il y en a entre la majesté royale et la sujétion servile. L'une et l'autre offense serait un crime de lèse-majesté ; mais la seconde serait beaucoup plus énorme que la première. Il est donc vrai que ladignité delà personne offensée aggrave beaucoup la faute ; c'est ce que dit en termes formels b; prélat anglais que nous réfutons (1). Ainsi ajoute-t-il, les actions par lesquelles on offense Dieu directement sont sans contredit plus criminelles; mais à ces propositions vraies il faut joindre celles que nous venons d'établir, savoir, que la dignité de la personne offensée aggrave plus ou moins la

Dieu les principes de morale sous des termes qui emportent une obligation. Nous y concevons ces maximes comme certaines et dérivées de l'ordre éternel et immuable-: // est digne de la créature raisonnable de se conformer à la raison : une créature raisonnable qui se conforme à la raison est louable ; elle est blâmable quand elle ne s'y conforme pus. Vous n'oseriez dire que ces vérités n'imposent pas un devoir à l'homme par rapport à tous les actes conformes à la droite raison , tels que ceux-ci : Il faut estimer tout ce qui est estimable, rendre le bien pour le bien, ne faire tort à personne, honorer son père, rendre à chacun ce qui lui est dû. Bayle, Pensées diverses sur la comète, lom. 2, (1) Voyez ci-dessus, col. 447.

faute, à proportion de ce que cette dignité est plus ou moins élevée au-dessus de la personne offensante. Or l'élévation du Créateur au-dessus de sa créature qui, par le péché mortel, l'outrage au point d'attenter à sa souveraineté, à sa vie, à son existence même , est infinie. Elleaggrave donc infiniment cette offense. Mais une offense dont la grièveté est infinie, demande une peine infinie. Et comment le sera-t-elle? Sera-ce en elle-même et dans son intensité? C'est ce qui ne se peut, puisqu'il répugne absolument qu'un être créé dont les forces sont nécessairement bornées, puisse porter le poids d'une peine infinie en soi. Reste donc que ce soit une peine infinie, autant qu'elle le peut être , c'est-àdire, dans sa durée immense, dans son éternité. Sans cette éternité , il y aurait une distance infinie entre l'offense et la peine; mais par cette éternité, qui étend la peine à tous les siècles , quoique Dieu ne soit jamais pleinement satisfait, parce que la mesure de cette peine qui, étant éternelle , ne finit jamais , ne peut jamais être entièrement remplie , il y a toutefois entre le châtiment et le crime toute l'égalité possible.

Ce raisonnement n'est-il fondé, comme le fait entendre M. Tillotson, que sur la nature de l'objet contre lequel on pèche, savoir Dieu qui est un être infini? Cet auteur ne savait-il pas ou feignait-il d'ignorer que les saints docteurs y joignent la nature du péché mortel et sa différence essentielle d'avec le péché véniel, dont, selon eux, il surpasse tellement la culpabilité que tous les péchés véniels réunis ensemble ne peuvent pas en former un seul mortel (1), ni par conséquent en égaler la malice et en mériter la peine? Or il pourrait la mériter si cette peine due au péché mortel n'était pas éternelle : car si elle était restreinte à un temps limité et déterminé elle pourrait être égalée et même surpassée par l'assemblage des peines dues à tous les péchés véniels qui ont été commis , qui se commettent, qui se commettront et peuvent être commis. La multitude de ces péchés peut aller toujours en augmentant jusque à l'infini , sans que cette augmentation les fasse

(1) Omnia pecrata venialia de mundo non possunt liabere tantum de realu quantum unum peccalum mortale. S. Thomas. \-1, q. 88, a. 4.

Les théologiens conviennent que des péchés véniels, quelque nombreux qu'ils soient, n'égalent jamais la grièveté d'un péché mortel, tant qu'ils demeurent dans le rang et l'espèce des fautes vénielles, et que leurs objets multipliés ne s'unissent pas pour en composer un mortel ; ce qui arrive en matière d'injustice, dans laquelle cent petits larcins d'un sou font un tort notable au prochain. De là vient qu'ils s'unissent entre eux pour faire un péché mortel ; ce qui n'arrive pas dans les antres actions où la justice n'est pas intéressée. Il est vrai que S. Augustin compare beaucoup de péchés véniels à beaucoup de petits grains de sable , dont la grande quantité accable enfin celui qui en est couvert ou chargé. Mais par cette comparaison et par plusieurs autres dont se sert le saint Docteur , il veut seulement l'aire entendre que la multitude des péchés véniels dispose aux mortels et conduit peu à peu à de grandes chutes celui qui méprise les petites choses, Qui spernil modica, puulatim decidet. Eccli. 19, 1.

SUR L'INCARNATION

jamais parvenir à la malice d'un seul péché mortel , et sans qu'elle puisse être limitée à aucun point fixe. Pareillement la multitude des degrés de douleur et des instants de durée des peines dues à tous ces péchés véniels nasses , présents , futurs et possibles , peut aller toujours croissant jusqu'à l'infini, sans que cet accroissement puisse être borné ou déterminé à une peine fixe. Par conséquent la somme de toutes les peines dues à tous ces péchés, surpasserait et en degrés de douleur et en instants de durée la peine due à un seul péché mortel, quelque douloureuse et longue qu'on la suppose, pourvu toutefois qu'on suppose en même temps que les degrés de sa douleur et les moments de sa durée sont bornés fixement à un nombre déterminé.

Cette conséquence suit clairement de ce principe qu'il n'y a pas de nombre fini et fixé qui, quelque grand qu'on le suppose, ne soit à la longue surpassé par un autre nombre qui va toujours en augmentant à l'infini, sans être jamais déterminé ni fixé. Mais, pour le mettre encore dans un plus grand jour, développons chacune des vérités suivantes sur lesquelles est appuyé ce raisonnement. 11 mérite d'autant plus d'attention que, outre les réflexions puisées dans des auteurs anciens , il renferme plusieurs pensées neuves et profondes d'un théologien philosophe dont nous avons parlé dans nos Instructions prédédentes , et qui par modestie ne veut pas être connu.

Première vérité. Créateur et créature, amour et haine, conservation et perte de l'amitié de Dieu , fin dernière et non dernière de l'homme , sont choses contradictoirement opposées qui diffèrent essentiellement; en sorte qu'il répugne absolument, infiniment qu'elles soient la même chose. Il y a donc une différence essentielle, et par là même en quelque sorte infinie (1) , entre mettre le Créateur au-dessus de la créature, et mettre celle-ci en place du Créateur, entre aimer Dieu et le haïr , entre être aimé de Dieu et en être détesté, entre conserver son amitié et la perdre, entre mettre dans la jouissance de Dieu la dernière fin de l'homme et ne l'y pas mettre. Il y a donc aussi une différence essentielle entre ce qui ne faisant que diminuer l'amitié de Dieu n'empêche pas qu'on ne la conserve et ce qui la détruisant entièrement fait qu'on la perd. Par conséquent il va une différence essentielle entre le péché véniel, qui n'offensant Dieu que légèrement, et n'empêchant pas qu'on ne l'aime par-dessus tout et qu'on n'en soit aimé, ne fait que diminuer sa bienveillance sans la détruire, et le péché mortel, qui, offensant Dieu grièvement, la fait perdre totalement, et met celui qui le commet dans un état d'aversion de son

(i) Une différence essentielle est infinie , parce qu'elle est fondée sur l'essence même des choses qu'une puissnnce même infinie ne peut ni changer ni détruire. De là vient que les théologiens et les philosophes enseignent que les essences des choses sont nécessaires immuables, indépendantes du bon plaisir de Dieu même.

Créateur, qu'il cesse de regarder et de rechercher comme sa dernière fin , en mettant son souverain bonheur dans la jouissance de la créature, dont par là il fait en quelque sorte son Dieu, son idole. De même donc que leCréateurestdansun ordre essentiellement, incomparablement supérieur en dignité à celui qui compète à la créature ; ainsi le péché mortel , qui met la créature en place du Créateur, est dans un ordre essentiellement, incomparablement supérieur en grièveté à celui du péché véniel, qui n'empêchant pas qu'on n'aime le Créateur plus que la créature n'empêche pas non plus qu'on ne laisse entre lui et elle une différence essentielle, une distance infinie.

Seconde vérité. Lorsque deux sortes d'actes sont d'espèce essentiellement différente, ceux de l'espèce d'un ordre inférieur, fussent-ils multipliés à l'infini , ne peuvent jamais former ou égaler un seul acte de l'autre espèce d'un ordre supérieur. La raison en est que leur multiplicité ne change pas leur nature, n'altère pas leur essence, n'empêche pas que chacun d'eux en particulier et tous ensemble ne demeurent dans leur même espe.ee. Il en est de ces deux sortes d'actes entre lesquels il y a une différence essentielle , comme de deux sortes de substances qui diffèrent essentiellement , par exemple , comme des corps et des esprits. Multipliez tant que vous voudrez à l'infini le nombre des corps , jamais vous ne parviendrez à en former un seul esprit, et tous les corps ensemble n'égaleront jamais en dignité une seule substance spirituelle , qui est d'un ordre supérieur à celui des substances matérielles. De même multipliez tant que vous voudrez les esprits créés et leurs perfections limitées , jamais ils n'égaleront en dignité ni en perfections l'esprit incréé qui est Dieu. Multipliez tant que vous voudrez les offenses commises contre une créature , elles n'égaleront jamais en grièveté une seule offense commise contre le Créateur, parce que celle' ci, d'une espèce essentiellement différente de celle-là , les surpasse ( quelque nombreuses qu'on les suppose) autant que le Créateur surpasse la créature. De même encore multipliez tant qu'il vous plaira le nombre des péchés véniels , supposez qu'un homme juste qui vivrait jusqu'à la fin du monde, et même au delà de cent millions de siècles , commît à chaque quart d'heure de sa vie un péché véniel , cet homme à la longue se trouverait coupable d'un nombre innombrable dépêchés véniels ; mais quelque innombrables que fussent tous ces péchés , ils resteraient toujours dans la même espèce , dans le même ordre inférieur : tous ensemble ne formeraient pas un seul péché mortel, et n'en égaleraient pas l'énormité qui est d'un ordre supérieur. Tous ensemble n'empêcheraient pas que cet homme ne conservât l'amitié de Dieu, qu'il continuerait d'aimer par-dessus tout , et qui se tiendrait moins offensé par eux tous que s'il avait reçu de lui un seul outrage : mais outrage insigne par lequel ce même

homme se serait déclaré son ennemi capital, au point de vouloir, s'il le pouvait, le détrôner et l'anéantir.

C'est ainsi qu'un père, un roi se tiendrait moins offensé d'une foule innombrable de mépris légers de sa personne et de son autorité que d'un seul attentat contre sa vie , commis par son Gis ou par son sujet. Comme cet attentat renfermerait lui seul plus de malice que tous ces mépris légers réunis ensemble, de même un péché mortel, qui est un crime de lèse-majesté divine, a lui seul plus de malignité que n'en aurait une succession continuelle de péchés véniels qu'un homme juste commettrait chaque jour et plusieurs fois chaque heure du jour pendant des millions et des centaines de millions de siècles, durant lesquels ils ne l'empêcheraient pas de toujours vivre dans la grâce et l'amitié de Dieu. Un ami aimerait mieux recevoir une foule innombrable d'offenses légères de la part de son ami qui ne lui manquerait en rien d'essentiel, et qui lui demeurerait toujours cordialement attaché, que d'en recevoir une seule offense atroce, telle que serait une noire trahison, une insigne calomnie, une déclaration ouverte d'inimitié mortelle. L'atrocité de cette offense lui paraîtrait moins pardonnable et plus punissable que toutes ces légères offenses réunies ensemble.

Troisième vérité. Point de bonne œuvre , quelque petite quelle soit ( ne fût-ce qu'un verre d'eau froide donné librement par charité), qui ne soit digne de louange, d'honneur, de joie et de satisfaction de l'avoir faite, parce qu'en la faisant, quoiqu'on fût le maître de ne la point faire, on a bien usé de sa raison ou de sa liberté. Point au contraire de péché, quelque léger qu'il soit (ne fût-ce qu'une parole oiseuse), qui ne mérite quelque blâme, quelque confusion, quelque douleur, quelque peine réparatrice ou expiatoire de la faute qu'on a commise, en abusant de son libre arbitre et en violant les règles de l'ordre (i), qui exige qu'une créature raisonnable se conforme à la raison et se soumette à l'autorité légitime.

Quatrième vérité. La peine doit être plus ou moins grande , selon que lé péché renferme plus ou moins de grièvelé. Donc, puisqu'un seul péché mortel contient lui seul

(I) Quidquid conlra ordinem aliquem insurgit , consequeiis est ut ab eo ordine et principe ofdiflis deprimatur. Cum auteni pcccaluni sil aclus iflordinattis; manifeslum est, quod quicumque peccii , contra aliquem ordinem agit, cl ideo ab ipso ordine consequens est quod deprimalur : qu;c quidem depressio pœna est. Unde seciindum très ordines quibus subdilur Immana volunlns , triplici pœna poicst homo puniri. Primo quidem enim subdilur humana natura ordini propriœ ralionis. Secundo , ordini ex terioris bominis gubemantis , vel spiiïlualitcr , vel lemporalilcr, politice sen œconomicc. Tertio sùbditur universali ordini divini reginiinis. Quilibei autem lioruin ordinum per peccatuin pcrvcrlitur, dum ille qui peccat agit et conlra ralionem , cl conlra legem humanam et conlra iegem divinam. Unde Iriplicem pœnani incurril : unam quidem a seipsoqu.c cslcoiu scientiœ remorsus ; aliam vero ab hominc ; tertiam vero a Deo. 9. Thomas, 1-2, q. 87, a. 1.

plus de grièveté que tous les péchés véniels qui seraient commis dans l'hypothèse dont on a ci-devant parlé, il s'ensuit que lui seul mérite une peine plus grande que celle qui est due à tous ces péchés , fussent-ils continués pendant des centaines de millions de siècles et multipliés à l'inflni. Par conséquent la peine due à eux tous ne peut jamais égaler, encore moins surpasser celle qu'il mérite.

Cinquième vérité. Les peines dues à tous ces péchés véniels pourraient égaler et même surpasser la peine due à un seul péché mortel , si celle-ci n'était pas éternelle et avoit une On. Quelque nombreux qu'on suppose que fussent les instants, les siècles même de sa durée et les degrés de sa douleur, ils ne formeraient qu'une quantité Onie et qu'un nombre déterminé. Or il est certain , ainsi que l'observenl les Encyclopédistes (1) et que le démontrent les mathématiciens , qu'il n'y a pas de quantité finie et de nombre déterminé qui ne fût à la longue surpassé par une autre quantité et par un autre nombre qui irait toujours en augmentant à l'inGni , et dont l'augmentation ne serait jamais déterminée à un point ûxe. Tels seraient le nombre et la quantité des instants de durée et des degrés de douleur que renfermeraient les peines dues et infligées à celte foule innombrable de péchés véniels d'un homme juste qu'on suppose en commettre plusieurs par chaque heure du jour pendant des siècles , dont le nombre croîtrait toujours sans jamais finir. Ces peines donc, quelque légères qu'elles fussent à chaque moment , surpasseraient à la longue en instants de durée et en degrés de douleur la peine due à un seul péché mortel , si celle-ci , quelque rigoureuse qu'on la supposât, devait avoir une fin. Elle n'en doit donc jamais avoir , puisque , suivant la quatrième vérité , elle ne peut jamais être égalée , encore moins surpassée par celle qui est due à tous ces péchés véniels ; quand même chacun d'eux nemériteraitqu'unc peine aussi légère qu'une piqûre d'épingle endurée pendant un seul instant , et quand même la peine qu'on supposerait être due pendant un temps trèslong, mais toutefois fixé et déterminé, serait plus rigoureuse que ne l'ont été tous les affreux tourments des martyrs, et plus durable que cent millions de siècles ; car nous avons prouvé qu'à force de multiplier le nombre de ces péchés véniels et celui des instants de durée et des degrés de douleur attachés à chacun d'eux, cette douleur et cette durée deviendraient supérieures à celles qu'on aurait assignées, pendant un temps déterminé, pour la punition d'un péché mortel.

Ces cinq vérités justificut le raisonnement des auteurs qui fondent l'équité de la peine éternelle due au péché mortel sur sa différence essentielle d'avec le péché véniel , en même temps que sur la nature de l'objet

(i) La grandeur Susceptible d'augmentation sans lui demeure toujours finie, mais peut être augmenté»] jusqu'à surpasser telle grandeur finie que l'on veut, Tome 5, p. 705.

contre lequel onpèche savoir Dieu, qui est un être infini. Ces dernières paroles sont du Prélat anglican. On ne saurait, ajoute-t-il, accorder raisonnablement que l'énormité des crimes augmente pour cela à ïinfini , et la raison en e$t claire: c'est que dans cette supposition, il faudrait nécessairement que le démérite de tous les péchés fût égal , car il n'y a pas du plus ou du moins dans ïinfini. 11 est faux, lui répliquonsnous , qu'il n'y ait point du plus ou du moins dans tout ce qui s'appelle infini, par exemple dans la distance immense qui sépare toute créature du Créateur, et que vous-même appeliez inGnie (1). Il y a toutefois du plus ou du moins dans cette distance, qui est plus grande en un atome et moindre dans un ange , lorsqu'on les compare tous deux à Dieu , dont un ange approche plus en perfections qu'un atome. Il est vrai, ajoutons-nous, qu'il n'y a pas du plus ou du moins dans ce que les attributs divins ont d'infiniment grand ; mais il y en a dans ce que les êtres créés ont d'infiniment petit en comparaison du Créateur. Leur substance , leur nature est comme rien devant la sienne (2). Leur bassesse , leur faiblesse comparées à sa suprême majesté , à sa souveraine puissance , sont infinies dans le sens qu'elles en sont incomparablement surpassées , et qu'on a beau multiplier le nombre des créatures et

(1) Un autre exemple qu'on peul apporter est celui de l'éternité : quoique sa durée soit infinie , il y a du plus en elle comparée à la durée des hommes actuellement existants, el il ij a du moins en elle comparée à la durée des hommes qui ne corn • menceronl à exister que dans un siècle. L'existence de ceux-ci, quoique elle doive durer pendant la suite immense de tous les siècles des siècles, ne parviendra jamais à être aussi longue que le sera celle de ceux-là. Il est vrai qu'on a coutume et raison de dire que du fini à l'infini il n'y a point de mesure ni de proportion , parce qu'on a beau multiplier par quelque nombre que ce soit le fini, il n'égalera jamais l'infini. Mais cela n'empêche pas que de deux êtres tous deux finis, l'un ne puisse être moins fini, moins petit, ou plus grand que l'autre , par conséquent approcher plus , ou devenir moins éloigné de l'infini. Nous avons montré ailleurs (Col. 582) que le rapport du fini à l'infini n'est point zéro, el que ce n'est qu'entre l'cire et le néant qu'il n'y a nul rapport. Ajoutons ici que l'offense de Dieu est infinie, non dans l'ordre physique et en proportion arithmétique, puisqu'elle n'a pas autant de degrés intrinsèques de malice que Dieu en a de bonié el de perfection ; mais dans l'ordre moral et en proportion géométrique, parce qu'elle surpasse autant en grièvelé l'offense d'un être créé , que le Créateur surpasse en dignité la créature. Quoique mule créature lui soit incomparablement inl'ei ieure, en sorte qu'on a beau augmenter toujours les perfections dont elle est capable, elle ne pourra jamais égaler l'auteur de son être ; cependant Dieu surpasse plus en dignité certaines créatures, par exemple , celles qui sont privées de raison plus que celles qui en sont douées. Sa supériorité donc audessus de certaines créatures , n'est pas si grande qu'elle ne puisse l'être davantage. Elle est susceptible du plus el du moins. La supériorité de la grièvelé de l'offense du Créateur au-dessus de celle de l'offense d'un être créé, est pareillement susceptible du plus et du moins.

(2) Subslanlia mea tanquam nihilum aille te. Psul. 38,8.

SUR L'INCARNATION. 482

augmenter les perfections qu'elles peuvent avoir, jamais elles n'égaleront le Créateur: mais cette bassesse , cette faiblesse infinies en ce sens n'empêchent pas qu'il n'y ait en elles du plus et du moins, parce que encore que les créatures comparées au Créateur soient si peu de chose qu'elles paraissent un néant, elles sont cependant, dans la vérité et au jugement même de Dieu , quelque chose, elles ont quelque réalité ; et cette réalité, quoique infiniment petite dans le sens ci-dessus exposé, a du plus el du moins . du plus dans les anges comparés aux hommes et dans les hommes comparés aux brutes ; du moins dans les plantes comparées aux animaux et dans les corps comparés aux esprits. Elle a même du plus et du moins dans les uns et les autres comparés à Dieu : du phis dans tous les esprits que dans un seul ; du moins dans tous les corps que dans un seul esprit, parce qu'un seul esprit est lui seul plus noble, plus approchant ou moins éloigné de l'infinie perfection de Dieu que tous les corps ensemble. Comme donc malgré l'infinie perfection du Créateur et l'infinie bassesse des êtres créés , la réalité toutefois des créatures n'est pas égale, mais a du plus et du moins , même à l'égard de Dieu , qui surpasse moins en dignité les plus nobles et plus les moins nobles : de même, malgré l'infinie culpabilité que renferme l'offense de Dieu , le démérite de tous les péchés n'est point égal; mais il est susceptible du plus et du moins. D'ailleurs l'offense de Dieu peut être considérée ou en général et en tant qu'elle se trouve dans la nature spécifique de tout péché , ou en particulier et en tant qu'elle se rencontre dans l'esséité individuelle de tel et tel péché. Sous le premier aspect elle est égale en eux tous : de même que la nature humaine considérée en tant qu'elle se trouve tout entière en tous ses individus , est égale dans tous les hommes , dont le plus petit (1) n'est pas moins homme que le plus grand : de même encore que l'attribut d'être tiré du néant est égal en toute créature, dont la plus noble n'est pas moins sortie du néant que la plus abjecte ; mais sous le second aspect , toute offense de Dieu n'est pas égale : elle est susceptible du plus et du moins, à raison du plus ou moins d'advertance , de consentement et de la diversité des autres circonstances ; ainsi la nature humaine considérée dans tel et tel homme en particulier et dès lors différenciée par des attributs individuels qui les distinguent à raison de leur plus ou moins d'intelligence, de savoir, etc., n'est pas égale. Quoique donc le mensonge , par exemple, renferme une offense infinie à quelque égard relativement à l'infinité d'une seule perfection divine qu'il blesse, cette offense toutefois n'est pas infinie à plusieurs égards , comme l'est celle que contient le parjure , qui en blesse plusieurs , et le blas-

(1) Propria autem tolalilas substantiœ continclur indifferenter in parva vel magna quanlilate ; sicut tota natura aeris in magno , vel parvo aère, et lot» nature hominis in magno , vel parvo homine. S, Thomas, 3, q. 76, a. 1.

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phème imprécatif, qui les outrage toutes.

Il n'y a pas à la vérité du plus et du moins dans l'infini à tous égards , s'il n'y a en lui qu'un seul attribut à raison duquel il soit infini ; mais s'il y a en lui plusieurs attributs infinis (1) , cette pluralité met ou suppose du plus en lui, puisque plusieurs attributs infinis sont quelque chose déplus qu'un seul: dans l'opinion des scotistes, cela est évident; dans celle des thomistes, un attribut infini qui équivaut à plusieurs renferme quelque chose de plus qu'un attribut qui n'équivaudrait qu'à un seul. Par conséquent un crime de lèse-majesté divine qui attaque uu attribut équivalent à six autres est plus grief que celui qui en attaquerait un autre équivalent seulement à deux.

Il en est du démérite inégal des péchés mortels comme du mérite inégal des vertus théologales. Quoique la foi , l'espérance, la charité , qui ont Dieu pour objet immédiat , l'honorent toutes trois infiniment à quelques égards , elles ne l'honorent pas toutefois également. La foi qui ne rend hommage qu'à sa véracité, l'espérance qui ne le rend qu'à sa fidélité dans ses promesses , ne l'honorent pas autant que la charité qui , l'aimant comme infini dans ses perfections, les glorifie toutes ensemble. Chacune de ces vertus fait tendre à l'observation de cette maxime de l'Evangile : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Matth. k, 48) mais la troisième fait plus approcher ou tient moins éloigné de cette souveraine perfection de Dieu , à laquelle on doit tendre toujours pour en approcher sans jamais y arriver, et dont par conséquent l'approche ou l'éloignement est susceptible du plus et du moins. Sans doute que le premier des séraphins en appoche plus que le dernier des anges ; sans doute aussi que le plus grand saint du paradis en est moins éloigné que le plus grand pécheur de la terre : il y a cependant une distance infinie entre la perfection de tout être créé , quelque excellent qu'il soit, et celle du Créateur (2). Comme cette distance, quoique infinie dans toutes les créatures, n'empêche pas qu'elles ne soient inégales en valeur, en mérite , de même l'offense , quoique infinie dans tous les péchés, n'empêche pas qu'ils ne soient inégaux en démérite.

On aurait tort de nous objecter que si l'offense faite à Dieu par le péché est infinie , comme nous le prétendons . à cause de la dignité infinie de son objet, la satisfaction qui en serait faite par un homme pur serait d'une valeur infinie, à cause de la dignité de

(t) Si on pouvait concevoir un corps infini en longueur, en largeur, en profondeur, on concevrait en lui plusieurs attributs infinis, dont la pluralité le rendrait susceptible du plus et du moins ; car sa longueur et sa largeur jointes ensemble formeraient quelque chose de plus que sa seule longueur : sa profondeur toute seule serait quelque chose àe moins que ses autres dimensions.

(2) M. Tillotson lui-même en convient dans son Sermon 40*, t. 5, pag. 255. Il y dit que par la vertu on approche de Dieu , et que par le péché on s'en éloigne.

Dieu qu'elle aurait pareillement pour objet : car la valeur d'une satisfaction se règle sur i la dignité non de celui à qui elle est faite , mais de celui qui la fait. Plus celui-ci est une personne honorable par sa dignité, plus il honore par son humiliation la personne à qui il satisfait, selon cet axiome universellement reçu, Honor est in honorante. Ainsi les soumissions et satisfactions d'un homme de qualité ont plus de mérite que celles d'un paysan, celles d'un fils de roi plus que celles d'un homme de qualité, et celles d'un roi vis-à-vis d'un autre roi plus que celles de son fils. Cette gradation fait voir que les humiliations , les souffrances , les satisfactions de l'Homme-Dieu surpassent infiniment en valeur celles d'un homme pur, à raison de la dignité infinie de sa personne qui , égale à Dieu, lui rend une satisfaction aussi infinie que l'offense. La même gradation montre, par une raison inverse , qu'une créature pure ne pouvait satisfaire à Dieu pour l'offense qu'il avait reçue de l'homme : car la grandeur de l'offense augmente à proportion de la dignité de l'offensé et de la bassesse de l'offenseur, au contraire la grandeur et le mérite de la satisfaction diminuent à proportion de la dignité de celui à qui elle est faite et de la bassesse de celui par qui elle est faite. Donc la bassesse de l'homme offenseur de la majesté infinie de Dieu le rendait incapable de lui faire une satisfaction infinie et proportionnée à son offense qui avait deux caractères d'infinité , l'un à cause de l'élévation infinie de Dieu offensé, l'autre à cause de la bassesse infinie de l'homme offenseur. Ces deux caractères de grièveté , qui d'abord paraissent se confondre l'un dans l'autre , sont toutefois réellement distincts : de même que l'offense faite par un paysan à un roi , comparée à une pareille offense faite par un prince souverain à ce même roi , renferme deux caractères de grièveté ; au lieu que celle faite par ce souverain à ce roi son égal n'en renferme qu'un seul.

On peut voir par là combien est puérile l'objection du Docteur anglican, qui prétend que si! le moindre péché commis contre Dieu peut être censé d'un démérite infini à cause de son objet, par lu même raison, la moindre peine infligée de Dieu pourra être regardée contme infinie à cause de son auteur : car la dignité de celui qui inflige une peine n'augmente ni la grièveté ni la honte de cette peine. Bananias , général des armées de Salomon , tua de sa propre main Adonias et Joab, que son roi lui avait ordonné de faire mourir. Cette peine de mort leur fut-elle plus douloureuse que si elle leur eût été infligée par la main d'un soldat? leur fut-elle plus honteuse? Ne semble-t-il pas au contraire qu'elle le fut moins à cause de la dignité de celui qui la leur faisait souffrir? Ne semblet-il pas que chacun d'eux aurait pu s'appliquer les paroles que le poète latin fait adresser par le héros de son poème à un jeune guerrier que le grand Enée perça de sa propre main d'un coun mortel?

SUR L'INCARNATION

Hoc tamen infelix miseram solabere mortem :

/Eneœ magni dexlra cadis.

( mteid. 1. 10, v. 820. ) Paroles qui font souvenir de celles qu'un autre poète (Sénèque) met dans la bouche d'Hercule, qui, à sa mort, ne trouvait rien de plus triste et de plus honteux que de mourir par la malice d'une femme. 0 turpe fatum! femina Herculeœ necis auctor feretur. Paroles enfin qui rappellent à la mémoire celles que dit le fier Abimelech , lorsque blessé par une femme il ordonna à son écuyer de le tuer , Ne forte dicatur quod a femina interfectus sum (Jud. 9, 5k).

Passons à une autre difficulté moins facile à résoudre. Si le péché mortel mérite d'être éternellement puni , le péché véniel le mérite aussi , puisqu'il renferme une offense de Dieu , et que toute offense de la majesté de Dieu est infinie. Oui , répondent plusieurs théologiens , le péché véniel mérite une peine infinie dans sa durée , lorsqu'il est joint à l'état de péché mortel dans lequel meurt celui qui l'a commis. C'est ce qu'enseignent, d'après saint Thomas, une foule d'auteurs , qui soutiennent qu'outre la peine du dam et celle du sens qu'endure , pour avoir péché mortellement , un réprouvé qui a aussi péché véniellement , il souffre de plus une peine particulière qui durera toujours , et que Dieu ne cessera de lui infliger pour ce péché véniel qui par conséquent la mérite (1): autrement Dieu serait injuste en la lui infligeant ; mais le péché véniel ne mérite pas une peine infinie dans sa durée , lorsque l'homme qui le commet n'est point en état de péché : la raison en est que cette peine peut alors être rédimée par le prix infini soit de la grâce sanctifiante que possède l'ame du juste , soit de la grâce actuelle qui lui est accordée pour en obtenir le pardon en ce monde , soit de la punition temporelle qu'il souffre en purgatoire *et par laquelle il mérite de condigno (2) ou obtient par impétra-

(1) Non ralione suae gravilalis , d'il S. Thomas, sed condilione subjecti qui sine gralia invenitur, per

quam solum fit remissio pœna; ; œlernilas enim

pœna; non respondet qnaniitali culpœ, sed irremissibilitali ipsius. 1-2, q. 87, a. 5.

. (2) Alii vero dicunt quod , quamdiu aliquis est in slalu vitne, potest aliqualiter mereri elsi non praemium essenliale , tamen pracmiurn accidcntalc, scilicel accelerationem glorire et remissionem venialis culpo. S. Thomas , in k Sentent. , disl. 2! , a. 2.

Culpa venialis in co qui cum gratia decedit, post liane vilam dimitlitur per ignem purgatbrium ; quia pœna illa aliqualiter voluntaria virtnle gratuc habebil vim expiandi culpam omnem, quee siniul cum gralia s tare potest. 3. q. 100, a. 6.

Selon d'autres théologiens, quoique les âmes du purgatoire ne puissent rien mériter, elles peuvent toutefois obtenir par impéiration de condigno que leurs souffrances, en vertu des mérites infinis de Jésus-Christ qui leur sont communiqués , apaisent la colère divine et fassent disparaître toute tache et toute peine du péché : de même que les prières des bienheureux dans le ciel , quoique incapables de rien mériter, ne laissent pas d'impétrer de condigno plusieurs grandes faveurs pour les habitants de la terre.

De Pressy. I,

tion le pardon de son péché véniel. Pourquoi ? C'est que la grâce qui le rend ami de Dieu et le fait participer aux mérites immenses de Jésus-Christ donne une valeur infinie à ses bonnes œuvres ou à ses souffrances ennoblies , consacrées et en quelque sorte divinisées par son union à l'Homme- Dieu comme à son chef qui vit, agit, souffre en lui. Mais en est-il de même d'une ame en état de péché mortel ? Non. Dès-lors ennemie de Dieu et séparée de Jésus-Christ , elle ne peut acquérir aucun mérite de condigno.

Donnât-elle tous ses biens aux pauvres , et livrât-elle par zèle pour la foi tous les membres de son corps aux flammes , tout cela , faute d'être animé par la charité et d'être uni aux mérites de l'Homme-Dieu , ne lui servirait de rien pour obtenir le pardon du moindre péché véniel et la remise de la peine qui lui est due.

On peut objecter qu'il s'ensuit de là que dans l'état de la nature pure, où il n'y aurait eu ni grâce sanctifiante ni communication des mérites infinis du Verbe incarné, un seul péché véniel qu'un homme exempt de tout péché mortel eut commis , aurait pu être puni d'une peine éternelle. Il y a des théologiens dont nous ne prétendons pas soutenir ici l'opinion, qui avouent cette conséquence en distinguant deux sortes de peines éternelles : l'une incompatible avec la béatitude, parce qu'elle renfermerait l'inimitié de Dieu, et qu'elle ne serait point beaucoup diminuée par une joie supérieure; l'autre compatible avec la béatitude , parce qu'elle n'exclurait point la bienveillance de Dieu , et qu'elle serait notablement diminuée par .une joie plus grande. Telle était la douleur que la trèssainte ame de Jésus-Christ a endurée durant sa vie mortelle, et qui ne l'empêchait pas de jouir de la béatitude inséparable de la vision intuitive. On peut voir là-dessus ce que nous en avons dit dans la première partie de notre Instruction pastorale sur l'Incarnation ( Col. 221 et saiv. ) : nous y avons montré comment la félicité que cette trèssainte ame n'a cessé de posséder dans le temps même de sa passion se concilie avec la crainte , l'ennui , la douleur et la tristesse mortelle qu'elle ressentit alors. Cet exemple fait voir, disent ces théologiens , que dans l'état de la nature pure une ame juste , souillée seulement d'un péché véniel qui ne lui aurait pas été remis avant qu'elle fût parvenue au terme de la béatitude naturelle méritée par ses bonnes œuvres , eût pu souffrir, sans cesser d'être bienheureuse, une peine éternelle, mais légère en ses degrés et surabondamment contrebalancée par une joie beaucoup plus grande.

A cet exemple on joint les suppositions suivantes qui paraissent montrer plus clairement la compatibilité d'une peine éternelle avec une béatitude naturelle. On suppose, 1* que Dieu eût créé deux hommes, Pierre et Paul , dans l'état de nature pure dans lequel ils eussent pu , par une vie innocente , obtenir après leur mort cette béatitude plus ou moins grande à proportion

(Seize.)

INSTRUCTION PASTORALE

de leurs œuvres plus ou moins bonnes ; 2° que les bonnes œuvres de l'un et de l'autre eussent été égales , et eussent mérité à chacun dix degrés de cette béatitude s'ils étaient morts sans aucun péché; 3° que l'un et l'autre fussent morts avec un seul péché véniel d'égale malice, k° qu'en punition de ce péché Dieu , avant que de les admettre à la béatitude naturelle, leur fasse souffrir pendant quelque temps quelque peine également afflictive; 5° qu'à cause que leur péché véniel renferme une offense inOnie à quelque égard , il veuille , en les admettant à cette béatitude , leur infliger en même temps une autre peine qui soit éternelle par deux manières différentes , mais équivalentes , et que pour cela il fasse souffrir à Pierre un seul degré de douleur égale en son genre à un des dix degrés de la béatitude qu'il lui aurait accordée (1) et qu'il ne fasse souffrir à Paul aucun degré de douleur; mais qu'au lieu de lui accorder comme à Pierre dix degrés de joie ou de béatitude il ne lui en donne que neuf, et par conséquent ciu'il le prive d'un des degrés de joie donnée a Pierre, cette privation , quoique non douloureuse, serait pour Paul , selon ces théologiens , une punilion équivalente à celle de Pierre , quoique celle-ci fût accompagnée d'un degré de douleur. La raison en est que la douleur de Pierre est accompagnée d'un degré de joie que Paul ne ressentira jamais ; et qui , à chaque moment de l'éternité, dédommagera Pierre de ce degré de souffrance légère (2) , incapable d'empêcher sa béatitude. Tout donc compensé et eu égard à ce que l'avantage et le désavantage des deux situations de

(1) Si quelqu'un prétend qu'un seul degré de joie ne suffit pas pour compenser un degré de douleur, parce que l'homme est plus sensible à la douleur qu'à la joie , il peut augmenter le nombre des degrés de joie autant qu'il voudra et qu'il le jugera nécessaire pour former cette compensation. S'il répond que les degrés de joie, quelque nombreux qu'on les suppose , ne peuvent pas compenser un seul degré de peine ou de douleur, et que tout homme aimerait mieux avoir un seul degré de joie sans aucun degré de douleur que cent mille millions de degrés de joie mêlés d'un seul degré de peine , il avance un paradoxe qui révolte la raison et que dément l'expérience qui fait voir une foule de personnes préférer un plaisir mêlé de quelque peine (par exemple celui de la chasse ou de la pèche) à un autre plaisir exempt de toute peine, par exemple, à celui d'un agréable concert de musique.

(2) Une souffrance même très-deuloureuse en soi est compatible avec une joie même très-abondante. S. Paul , quoique chargé de chaînes et couvert de plaies, ne laissait pas dédire: Superabundo gaudio in omni tribulalione ; plusieurs martyrs, dans le sein même des plus cruels supplices, protestaient que jamais festin ne leur avait paru si délicieux. ISunquam tam jucunde epulali sumus, sicut liœc tibenter paiimur. Un jeune homme nommé Théodore , tout déchiré qu'il éiait par des ongbs de 1er. eut encore le courage de montrer aux bourreaux une de ses jambes qui n'était point couverte de sang. Vous tui faites injure, leur dit-il, de ne la pas consacrer par les souffrances, comme les autres parties de mon corps. Sa constance les lassa, il n'en mourut pas ; et l'historien Rufiin rapporte qu'il eut le bonheur de le voir long-

Pierre et de Paul (1) seraient contrebalancés avec une égale mesure et proportion, l'un et l'autre seraient également heureux et recevraient une égale punition qui , par sa durée infinie, réparerait l'offense infinie faite à Dieu par le péché véniel.

Au reste noire opinion , disent ces théologiens , est bien différente de celle de Baïus : sa vingtième proposition (2) a été justement censurée dans le sens de cet auteur, qui par peine éternelle entendait la damnation éternelle , par conséquent la peine du dam incompatible avec une vraie béatitude , puisqu'elle renferme la disgrâce et la malédiction de Dieu. On n'a qu'à lire sa 2' proposition (3)et sa 71e (k) pourvoir qu'il enseignait temps après, et que lui ayant demandé à lui-même s'il avait senti toute la violence des tourments , il lui répondit que la joie de souffrir pour Dieu est si grande, qu'on ne fait pas attention à la douleur. Hist. de l'Eglise par M. l'abbé Choisi, loin. 2, p. 590.

(1) Ces deux différentes situations de Pierre et de Paul peuvent être comparées à celles de deux hommes qui seraient nourris toute leur vie, l'un de fruits délicieux, mais qui joindraient à dix degrés de saveur agréable un degré d'amertume ou d'àprelé; l'astre de fruits excellents qui n'auraient que neuf degrés de saveur agréable , mais qui seraient exempts de tout goût amer ou âpre. Lequel de ces deux hommes serait le mieux partagé? Lequel de ces deux fruits serait le meilleur? Ne seraient- ils pas également bons?

(2) Nulluni est peccalum ex natura sua veniale, sed omne peccalum meretur pœnam œlernam. La proposition de Baïus , qui enseigne que tout péché mérite par lui-même la damnation, et qu'il n'en est aucun qui soit véniel par sa nature, est téméraire et même erronée, selon M. l'abbé de la Chambre , dans son Traité de la doctrine de Baïus, tome 2, p. 245 ; il y réfute solidement celte erreur. Il y a, dit-il, des différends de plusieurs espèces entre les hommes ; les uns qui aliènent entièrement les esprits , et d'autres qui ne font qu'affaiblir l'amitié qui se trouve entre eux. On regarderait comme trop dure et comme trop sévère une personne qui se brouillerait avec un de ses amis pour une faute légère : pourquoi donc n'eu serait il pas de même des prévarications des hommes par rapport à Dieu? Les lois de l'amitié sont invariables, elles ne sont sujettes à aucun changement. Jésus-Christ compare les péchés mortels à une poutre qui crève l'œil, et les péchés véniels à une paille qui nuit à la vue sans la détruire. Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, d'il il, lorsque vous ne vous apercevez pas d'une poutre qui est dans le vôtre (Luc. b. 41)?Celle comparaison est lumineuse : c'est, indépendamment des décrets arbitraires de Dieu, que le coup d'une poutre fait perdre la vue, taudis que celui d'une paille ne l'ail que l'affaiblir. Il faut donc dire la même chose des péchés actuels. Les uns par eux-mêmes donnent la mort à l'aine eu lui faisant perdre la grâce de Dieu, et les autres portent simplement quelque atteinte à la vie spirituelle en diminuant le l'eu de la charité : semblables en cela à une blessure considérable qui sépare du nombre des vivants, ou à une blessure légère qui altère seulement la santé.

!.">) Sicut opus maluin ex natura sua est morlis a-terme meritorium , sic bonuin opus ex natura sua est vilae aeiernae ineritorium. Propos. 2. Dans le langage des théologiens et de l'Eglise, Mors œlema et dumnaiio œlema, sont des termes synonymes. On dit dans les Litanies des saints , A morte perpétua libéra nos, Domine.

(4) Homo existons in peccalo moilali, sivein reatu :> t rua: damnationis, potcsl hubere veram chanta-

SUR L'INCARNATION

que toute mauvaise action est par sa nature méritoire de la damnation éternelle.

Si la réponse de ces théologiens, mes chers frères, vousparaîtpeuconforme aux idées communes, peu éloignée du sentiment de Baïus et plus subtile que solide , vous pouvez lui préférer celle du savant Continuateur de M. Tournely (1) , ou la solution dont est auteur un théologien dont nous avons parlé ci-dessus. H avoue que le péché véniel est une vraie offense de Dieu, laquelle, quoique légère en comparaison de celle que renferme le péché mortel, ne laisse pas d'être inGnie à quelque égard en comparaison d'une offense légère qu'un sujet fait à son roi. Il avoue encore que conséquemment elle mérite une peine infinie à quelque égard, une peine incomparablement supérieure à celle dont est digne l'offense légère faite au plus grand monarque du monde : mais il nie que pour avoir cette infinité à quelque égard, cette incomparable supériorité, il faille nécessairement que cette peine soit éternelle. 11 suffit, selon lui, qu'elle consiste pour le juste qui pèche véniellement, 1° dans la perte de quelques degrés de la bienveillance de Dieu, perte incomparablement supérieure à celle de quelques degrés de la bienveillance d'un homme , quel qu'il soit : perte par conséquent infinie à quelque égard ; 2° dans quelque douleur passagère que cause à ce juste non seulement cette perte, mais encore quelque pénitence, mortification, souffrance qu'il s'impose librement à lui-même, ou qu'il accepte ou endure avec une volonté soumise et un parfait repentir d'avoir offensé Dieu , et en vue de satisfaire indirectement à sa justice (2).

tem. Ceux qui sont instruits du système de Baïus savent que, selon sa doctrine, ce qu'il appelle reatus a'ieriiœ damnalionis, est la même chose que ce qu'il nomme peccatum morlale. Voyez sur cet article rili-toire du Baïanisme par le père Ducliène, p. 104.

(1) Peccatum veniale illud habet commune cum pecralo morlali, quod utroque praceplum Dei violelui, verum longe diverso sensu. Peccatum mortale ita offendit Deum , ut ejus contemplum et abjectionem includat. Nimirum peccans mortaliter unionem cum creatun, unioni cum Deo antcpnnit, ;ic proinde Deum deseril et contemnil, alque in eum rebellât. Contra vero justus in peccatum veniale incidens a Deo ut fine ultimo non averlilur, ipsum non deserit nec contemnit, benevolentia: divime non pnefert creaturarum possessionem ; quippe niliil aliud est peccatum veniale, quam aliqua praceplidivini transgressa ita levis , m juxla veram aistimationem dissolvend;c Dei cum crealura sua unioni non sufficiat. Jam porro nemo non videt offensam ejusmodi non esse offensam simplicitcr, sed lanluni secundum quid et sub aliquo respeclu , proindeque de ejusmodi offensœ gravitate et ordine idem non esse staluendum quod de offensa per peccatum morlale illata docuiinus. Tract, de Incarn. tom. 2, pag. 353.

(2) L'offense étant une injure par laquelle l'offenseur déprime l'offensé et l'abaisse ou lâche de l'abaisser, de le faire descendre au-dessous du rang qui lui est dû, la satisfaction, qui est la réparation de l'offense, peut se faire en deux manières, directement ou indirectement : directement , par une humiliation volontaire de l'offenseur, qui s'abaisse soimême au-dessous de son rang autant qu'il a abaisse ou voulu abaisser l'offensé au-dessous du sien, n Boite qu'il y ail entre l'un el l'autre abaissement une

Le même théologien observe que ce douloureux el parfait repentir est à deux égards d'une valeur infinie, 1" en tant que douloureux, parce que l'acte de douleur d'avoir offensé Dieu vaut infiniment mieux , est incomparablement plus excellent que l'acte de douleur d'avoir offensé un homme : car l'excellence des actes se tire de celle de leur objet ; voilà pourquoi les actes des vertus théologales, qui ont Dieu pour objet immédiat, sont d'un prix fort supérieur a ceux des vertus morales (1) ; 2"» en tant que parfait, c'est-à-dire, perfectionné par la charité, dont tout acte , considéré non comme œuvre satisfactoire , mais seulement comme œuvre méritoire , a , dit le savant continuateur de M. de Tournely (2) , autant de valeur que le péché mortel a de démérite. Ce même acte de repentir a toutes les conditions requises par S. Thomas (3) pour le mérite qu'il dit être appuyé sur la justice et qu'il appelle meritum condigni. Il est produit avec un secours auquel l'homme qui n'a péché que véniellement a droit , et que Dieu ne pourrait lui refuser sans injustice. Pourquoi ? C'est que le péché véniel n'a point fait perdre à cet homme le droit qu'il avait à la béatitude surnaturelle dans l'état présent, ou qu'il aurait eu à la béatitude naturelle si on le suppose créé dans l'état de nature pure et destiné à

mesure égale, une juste proportion ; indirectement , par quelque action ou souffrance de l'offenseur, qui, sans mettre dans son abaissement celle égalité et celle proportion, fait ou endure quelque chose au mérite de laquelle est tellement attaché son pardon , que l'offensé est tenu de le lui accorder, comme s'il en avait reçu une satisfaction directe, parce que le défaut de celle-ci est d'ailleurs suffisamment compensé. Si, par exemple, le dernier sujet de la dernière classe des citoyens fait à son roi une légère offense, il ne pourra lui faire une satisfaction directe, puisque élanl au plus bas rang il ne peut se mettre au-dessous de sa place autant qu'il a mis son prince au-dessous de la sienne ; mais il peut lui l'aire une satisfaction indirecte, soit en souffrant une peine afflictive avec un vif regret de lui avoir déplu, soit en le sauvant de quelque grand danger, soit en lui rendant quelque signalé service? S'il lui en rendait un égal à celui que David rendit à Saùl et à sa patrie en vainquant Goliath, ne mériterait-il point le pardon de sa faute? Son prince ne serait-il pas aussi tenu de la lui pardonner, que s'il en avait reçu une satisfaction directe? Ainsi , quoique l'homme ne puisse satisfaire directement à la justice de Dieu pour une offense- légère , à cause qu'il ne peut se mettre dans un rang assez bas pour relever dans une exacte proportion la majesté divine qu'il a déprimée , cependant il peut satisfaire indirectement par quelque souffrance ou action méritoire à laquelle Dieu a pu el dû attacher la remise d'une légère offense , qui n'a pas ôlé à l'homme qui l'a commise son droit à la béatitude el à l'obtention des moyens nécessaires pour l'acquérir.

(1) Voyez là-dessus noire Instruction précédente.

(2) Tanlus est valor actus carilalis, in rationo operismeritonii, quantum est peccati mortalis demeritum, concedo. In ratione operis salisfactori, nego. Tract, de Incarn. tom. 2, pag. 547.

(3) Duplex est meritum, unum quod innilitur juslili e , et islud esl meritum condigni ; el aliud quod soli misei'icorduu inmlilur, quod dicitur morilum congrui. Lect. 3 in cap. 3 Kpitt. ad Hebr.

INSTRUCTION PASTORALE

acquérir aans cet état cette naturelle béatitude. Dans l'un et dans l'autre état le juste, tant qu'il ne pèche pas mortellement et qu'il ne perd pas la bienveillance et l'amitié de Dieu, conserve son droit à l'une ou à l'autre béatitude et conséquemment à la réception des moyens ou secours nécessaires pour y parvenir. Donc si l'on suppose que l'une et l'autre exclut tout mélange de mal et de souffrance, il faut admettre que le péché véniel de ce juste ne doit pas être puni d'une douleur éternelle , incompatible avec une telle béatitude, et qu'il peut être expié, rédimé en ce monde ou en l'autre par une satisfaction indirecte.

Mais doit-on dire la même chose de l'homme qu'on suppose avoir péché mortellement dans l'un ou l'autre de ces états? Nullement; son péché mortel , en lui faisant perdre la bienveillance divine, lui a fait en même temps perdre son droit à la béatitude et par conséquent à l'obtention des secours propres et nécessaires à l'acquérir (1). Il ne peut donc pas dire comme l'homme coupable seulement du péché véniel : II est juste que le Seigneur m'aide (2).

D'ailleurs l'offense divine contenue dans le péché mortel n'est pas infinie seulement à quelque égard, comme celle renfermée dans le péché véniel, dont le repentir auquel la charité donne un mérite pareillement infini à quelque égard, peut suppléer au défaut de satisfaction directe; mais elle est infinie à plusieurs égards, dont le plus offensant ne se trouve pas dans le péché véniel. On a ci-devant montré qu'il y a une différence essentielle et en quelque sorte infinie entre celui-ci, qui , n'offensant Dieu que légèrement el n'empêchant pas qu'on ne l'aime par-dessus tout et qu'on n'en soit aimé, ne fait que diminuer son amitié sans la détruire, el le péché mortel, qui, offensant Dieu grièvement, la fait perdre entièrement, et rend celui qui le commet un objet d'horreur cl d'abomination aux yeux du Seigneur. Aussitôt donc qu'il a été commis , Dieu a droit de le punir d'une peine aussi essentiellement etsupérieurcment différente de celle dont est digne le péché véniel, que l'offense contenue dans celui-là est essentiellement et supérieurement différente de l'offense renfermée dans celui-ci. On a aussi fait voir que cette différence est si grande, si notablement supérieure, que la malice de tous les péchés véniels n'égale pas la

(1) Dieu peut à la vérité lui accorder du temps et des secours pour se convenir ; mais il ne les lui doil pas ; et s'il les lui donne , ce n'est point à tilrc de justice, mais par pure grâce et miséricorde. Sans ces secours le pécheur ne peut rien mériter, et avec eux, il ne peut acquérir que ce que S. Thomas appelle meriium congrui. Si Dieu ne les lui donne pas et ne l'aide point a quitter son attache à la créature dont, par un choix aussi libre que criminel, il a préféré la jouissance à celle du Créateur, l'homme n'a aucun lieu de se plaindra de Dieu, qui ne lui laisse que ce que lui-même a choisi de son plein gré.

(2) Juslum adjulorium meum a Domino qui salvos facit rectos corde. Ps. 7, H.

malice d'un seul péché mortel , et par conséquent que celui-ci mérite lui seul une punition plus douloureuse que tous ceux-là, et conséquemment une peine éternelle.

Si quelqu'un objecte que la malice du péché mortel n'est pas infinie à tous égards et qu'elle a du plus et du moins , selon qu'on a plus ou moins de secours pour l'éviter, nous en convenons ; mais nous répondons que cette punition, quoique infinie en sa durée , n'est point non plus infinie à tous égards , puisqu'elle est bornée dans son intensité.

Si on insiste sur ce que l'infinité des perfections divines n'est point connue ou du moins comprise du pécheur qui n'a qu'une notion fort imparfaite des grandeurs de Dieu, dont d'ailleurs la bonté infinie ne paraît point compatible avec la rigueur d'un supplice éternel , nous répondons que du moins il connaît ou doit connaître ce grand Dieu comme son souverain Seigneur et aussi supérieur en dignité à tout homme que l'éternité est supérieure en durée à tout instant. N'en est-ce pas assez pour mériter un châtiment toujours durable? Un sujet assez insolent, un fiU assez dénaturé pour faire outrage à la personne et attenter à la vie de son roi qu'on suppose être en même temps son père et le meilleur des pères , ainsi que le plus accompli des princes , mériterait-il son pardon, parce que dans le temps de son attentat il ne connaissait point parfaitement la valeur, la sagesse et les autres vertus de son souverain , à qui il doit le jour? La très-grande bonté de ce père serait-elle un obstacle à la punition de ce fils ? Ne serait-elle pas plutôt une circonstance aggravante qui, en augmentant la noirceur de son parricide , en devrait augmenter le châtiment? Nous avons ci-dessus fait voir que le péché mortel renferme l'atroce grièveté non pas seulement d'un parricide, mais encore d'un exécrable déicide , qui le fait nommer à juste titre le souverain mal de Dieu. Non content de lui ravir sa gloire qui est dans l'ordre moral son bien souverain, et de s'armer de ses propres dons pour lui faire la guerre, il joint à la rébellion ouverte contre sa majesté suprême et à l'ingratitude monstrueuse pour ses bienfaits un horrible attentat contre ses adorables perfections, contre sa vie même et son éternelle existence, qu'il détruit et anéantit autant qu'il est en lui. Il a donc une malice souveraine et en quelque sorte infinie, qui conséquemment mérite , ainsi que nous l'avons prouvé par la loi du talion, une peine souveraine et en quelque sorte infinie par sa durée sans fin.

Eclaircissements justificatifs de la seconde preuve philosophique de V équité des peines éternelles, à cause que le pécheur désire pécher toujours.

Celte preuve nous est fournie par saint Jérôme , saint Augustin , saint Grégoire , saint Bernard. Oui , mes frères , dit le premier de ces pères , l'homme pécheur doit éternellement satisfaire à Dieu, parce que sa volonté était de résister éternellement à Dieu. Cetto

pensée est solide ; mais pour la bien concevoir, écoutons saint Augustin, lequel a pris soin de l'éclaircir et de la mettre dans tout son jour. Car, selon la belle remarque de ce saint docteur, dans une volonté perverse et criminelle , ce n'est point précisément l'effet qu'il faut regarder, mais encore plus la volonté, l'affection du cœur ; et quoique l'effet manque, parce qu'il ne dépend pas de l'homme, il est juste que la volonté soit punie, et qu'elle le soit d'une peine proportionnée à sa mauvaise disposition : Merito malus punitur affectus, etiam cum non succedit effectus. Or n'y a-t-il pas des pécheurs si mal disposés et si fort attachés aux biens de la terre dans lesquels ils mettent leur félicité que, comptant pour rien ceux du ciel, ils désirent ne jamais quitter la vie présente? N'est-il pas certain qu'un avare, qu'un voluptueux désirent toujours vivre pour toujours jouir, l'un de ses richesses, l'autre de ses plaisirs ? N'est-ce pas pour cela que l'un et l'autre craignent tant la mort, et quittent avec tant de regret la vie? Il est vrai qu'ils savent que ce désir de vivre toujours en ce monde ne sera pas rempli ; mais il n'est pas moins vrai qu'ils l'ont , et que c'est malgré eux qu'il ne sera pas accompli : de même qu'un homme qui souffre de la douleur désire ne la pas sentir et ne la sent que malgré lui, quoiqu'il sache qu'au moment qu'il l'endure, son désir d'en être exempt ne peut alors être rempli.

On objecte, dit saint Grégoire, qu'une faute qui a fini ne doit pas être châtiée sans fin et que Dieu étant juste, il ne peut punir éternellement ce qui n'est pas une faute éternelle. Cette objection aurait quelque vraisemblance , si le juste juge n'examinait que les actions et non pas les cœurs; mais il sait que les méchants n'ont cessé de pécher que parez qu'ils ont cessé de vivre , et qu'ils auraient voulu vivre sans fin , pour persévérer sans fin dans l'iniquité; ils souhaitent même plus dépêcher que de vivre, en sorte qu'ils ne désirent de vivre toujours en ce monde qu'afin de pécher pendant toute leur vie : ainsi il est de la justice du juge sévère de ne mettre point de bornes aux supplices des méchants, puisque tant qu'ils ont pu ils n'en ont point mis à leurs crimes {Moral. I. 3k, c. 16).

Pourquoi le crime que commet dans le temps une Volonté inflexible pour la vertu et obstinée dans le vice est-il puni d'une éternité de peine? C'est sans doute, répond saint Bernard , par la raison que ce qui est court , eu égard au temps ou à l'action, est de longue durée par rapport à une volonté opiniâtre ; en sorte que le coupable ne cesserait jamais de vouloir pécher s'il n'avait jamais à mourir, ou plutôt il voudrait vivre toujours, afin de pouvoir toujours pécher. Aussi peut-on dire de lui : Dans un petit espace il a rempli la mesure des temps infinis, en ce que n'ayant point voulu dans aucun temps changer de dessein, il a mérité de souffrir dans tous les temps le châtiment de son crime (1).

(1) 01) hoc prncul dubio inflexibilis et obslinnioe mentis punitur aternaliler malum, licet lemporaliler perpelrutum ; quia quod brève fuittempore vel opère,

Remarquez , mes chers frères , que cette preuve employée par les saints docteurs n'est pas la même que celle dont se sont servis , suivant l'Encyclopédie (Tom.ï>, p. 669), quelques théologiens qui ont prétendu que si les méchants pouvaient vivre toujours ils ne cesseraient jamais de pécher. Mats c'est là, dit Tillotson, unepure spéculation, et non pas un raisonnement : c'est une supposition gratuite et dénuée de fondement. Qui peut assurer, ajoute-t-il, que si un homme vivait si longtemps, il ne se repentirait jamais ? D'ailleurs la justice vengeresse de Dieu ne punit que les péchés commis par les hommes, et non pas ceux qu'ils auraient pu commettre ; comme sa justice rémunérative ne couronne que les bonnes œuvres qu'ils ont faites réellement, et non celles qu'ils auraient pu faire, ainsi que le prétendaient les sémi-pélagiens.

Saint Bernard et les autres pères enseignent, non comme ces théologiens , que les méchants , s'ils pouvaient vivre toujours , ne cesseraient jamais de pécher ; mais que la forte attache aux objets criminels de leurs passions leur inspire le désir de vivre toujours, pour n'en être jamais séparés, désir qui renferme celui de toujours pécher, et qui étant plus criminel que celui de ne pécher que pendant un temps déterminé mérite d'être plus puni à proportion de la durée ultérieure à laquelle il s'étend.

Pour mieux faire entendre notre pensée , supposons que de deux hommes qui ont commis un péché également véniel et qui en ont contracté l'habitude , l'un désire continuer à le commettre seulement pendant dix ans , et que l'autre souhaite persévérer dans sa mauvaise habitude pendant vingt années : n'est-il pas vrai que celui-ci mérite un plus grand châtiment que celui-là , et que si le premier est digne d'être puni pendant dix années , le second est digne d'être puni pendant vingt ans? La durée donc de la punition doit être proportionnée à la durée du temps à laquelle s'est étendu le désir de pécher. Par conséquent si ce désir s'est étendu à une durée sans fin, il est juste que la punition aussi s'étende à une durée interminable , pendant laquelle Dieu punit non pas, comme le suppose faussement l'objection que nous réfutons, des péchés que le pécheur aurait pu commettre et qu'il n'a pas commis , mais le désir criminel qu'il a eu réellement de pécher toujours : car quiconque pèche mortellement préfère au Créateur la créature, en la jouissance de laquelle il se plaît comme en son souverain bien , et se flatte de trouver une satisfaction qui soit capable de le rendre vraiment heureux , et que pour cette raison, il désire , du moins tacitement, implicitement, goûter et sentir toujours. Or ce désir pervers , quoique non exécuté , mérite une punition qui s'étende à tous les temps que sa perversité embrasse aux yeux de Dieu, qui considère le cœur (1 Reg. 17 , 16) , dont il récompense ou

longum esse constat in perlinaci voluntate : ita ut si nunquam morerelur, niniquam velle peccare desineret, imo semper vivere vellet, ut semper peccare posset. Ep. 253.

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punit les bonnes ou mauvaises affections, comme si elles étaient suivies île leur effet. Ainsi récompensa-t-il Abraham , comme s'il avait réellement immolé lsaac ; et Da\id, comme s'il lui avait effectivement bâti un temple. Ainsi, dit saint Bernard, récompense-t-il toujours dans le ciel la bonne volonté du juste qui a désiré sur la terre l'aimer toujours , et a mérité par là d'être éternellement rémunéré. Sempiterna ilaquejusti esuries sempiternam meretur refectionem (Epist. 25, 3). Par la même raison n'a-l-il pas droit de punir toujours la mauvaise volonté du pécheur qui a désiré l'offenser toujours , en désirant de demeurer toujours attaché à l'objet de sa passion criminelle? Ne faut-il pas en conclure qu'il y a toute la proportion nécessaire entre l'éternité de sa peine et la malignité de son cœur? On ne doit donc pas s'étonner que le châtiment n'ait point de fin, après que la volonté de pécher n'a pas eu de terme.

Qu'on ne dise point qu'il y a des pécheurs qui, en péchant, ont dessein de se convertir après qu'ils auront satisfait leur passion , et qui par conséquent ne veulent pas toujours pécher : car ce dessein de conversion future peut bien précéder ou suivre l'acte de péché mortel, mais il ne peut l'accompagner (1). Supposer qu'il l'accompagne , c'est-à-dire qu'un homme produise cet acte par lequel il s'attache de tout son cœur à la créature comme propre à faire sa félicité , et qu'au même instant il ait la résolution de s'en détacher après un certain temps pour se convertir et s'attacher à Dieu comme à l'unique centre de sa béatitude , c'est faire une hypothèse qui n'implique pas moins contradiction que celle dans laquelle on supposerait qu'au homme ferait un acte d'amour de Dieu comme de son souverain bien , et au même moment se résoudrait à l'offenser mortellement après un certain temps. Pourquoi l'une et l'autre hypothèse impliquent-elles contradiction ? C'est qu'elles renferment deux idées et deux, résolutions incompatibles : savoir, de regarder et d'aimer un objet comme assez excellent pour y trouver son bonheur, puisqu'on s'y attache de tout son cœur, et au même instant de ne le regarder ni de l'aimer comme tel, puisqu'on est résolu de s'en détacher dans la suite, quoique dans la suite cet objet (soit le Créateur , soit la créature ) conserve sa même nature, soit infinie , soit finie. C'est parce que la nature de l'objet auquel l'homme s'attache en péchant mortellement est finie qu'il ne peut trouver dans sa jouissance la béatitude qu'il y cherche avec autant d'ardeur et d'affection que si la satisfaction qu'il y

(1) Il faut raisonner du péché comme de l'erreu» ; car quiconque pèche par la volonté erre dans l'enleiulement. Voyez là-dessus S. Thomas («) ; or un acle par lequel un homme qui eue croit fermement et absolument vrai ce qui est faux ne peut cire accompagné d'un autre acte par lequel il se résout au môme instant a croire dans la suite faux ce qu'il croit présentement vrai.

(a) 1-2, q. 74, a. t. Il y cite ce lexie de l'Ecriture : titrait qui operatUur matmii. l'rov. 14, "22

goûte et dont il fait son idole pouvait le rendre toujours heureux et devait toujours durer : il est vrai qu'elle ne durera pas toujours, et qu'il devait étire attention que n'étant que passagère elle ne peut lui procurer un bonheur solide, complet , permanent et proportionné à l'étendue immense des désirs de son cœur, et par conséquent qu'il a tort de s'y attacher comme si elle était son souverain bien : mais il n'est pas moins vrai que par l'abus insensé de sa raison et de sa liberté il la regarde et l'aime comme si elle l'était ; cl quoique, en la regardant et l'aimant comme telle, il ne puisse pas la faire changer de nature et la transformer en divinité immortelle et capable d'éterniser son bonheur , il doit néanmoins être censé le vouloir, et il le veut en effet autant que cela dépend de lui. De même qu'encore qu'il ne puisse pas en péchant anéantir Dieu, il doit toutefois (ainsi que nous l'avons prouvé ci-dessus) être censé vouloir son anéantissement ; et la volonté qu'il en a, quoique il ne puisse pas l'exécuter, le rend aussi coupable et aussi punissable que si réellement il l'effectuait. La preuve que nous en avons donnée milite également pourdémontrer qu'encore que la satisfaction criminelle qu'il goûte dans la jouissance d'une créature qu'il préfère au Créateur, et dont il fait en quelque sorte son Dieu, ne soit que passagère, il s'y affectionne toutefois au point d'estimer et d'aimer celle créature comme si elle était une divinité capable de le rendre éternellement heureux ; par là il désire, il veut éterniser, autant qu'il le peut, son attache pour elle, et il se rend aussi criminel et aussi digne de châtiment que s'il l'éternisait en effet.

Eclaircissements justificatifs de la troisième preuve de l'équité des peines éternelles, fondée sur ce que rame impénitente ne pouvant jamais après la mort ni réparer son péché , ni en effacer la tache, ni en abolir la coulpe, ni en perdre le souvenir, doit en subir toujours la peine.

L'effet doit subsister tant que la cause qui le produit subsiste. Donc une peine éternelle, dit saint Thomas, doit accompagner un péché éternel dont elle est l'effet. Or le péché mortel est éternel en ce sens qu'il subsiste éternellement dans l'ame impénitente de l'homme qui l'a commis. En effet il ne peut être aboli qu'en l'une de ces deux manières , ou de la part de cet homme par une satisfaction digne, d'être acceptée , ou de la part de Dieu par une cession gratuite et absolue de ses intérêts. Que le pécheur réprouvé satisfasse dignement à Dieu, c'est de quoi il est incapable, puisqu'il est privé de la grâce, sans laquelle il ne peut plaire à Dieu, et qu'il ne peut ni recouvrer ni mériter en aucune manière par les seules forces de la nature. Que Dieu cède ses droits , c'est à quoi rien ne l'oblige et ce qu'on ne peut exiger de lui. Donc, à s'en tenir aux termes de la justice, ce péché dans toute l'éternité ne se séparera jamais et paraîtra toujours aux yeux de Dieu comme péché ,

SUR L'INCARNATION

comme objet d'horreur et d'exécration. Or tandis que le péché subsiste et que sa tache n'est pas effacée ni sa coulpe abolie par aucune réparation , il doit avoir sa peine , conclut le Docteur angélique, et la durée perpétuelle du châtiment doit répondre à la durée perpétuelle du péché.

Saint Thomas ajoute d'autres raisonnements que nous indiquons comme propres à éclaircir sa preuve (1). On fait contre elle plusieurs objections que nous espérons résoudre d'une manière qui la rendra encore plus lumineuse.

Première objection. Un bon roi peut, sans blesser sa justice , accorder la grâce d'un criminel digne de mort , selon les lois : pourquoi Dieu ne pourrait-il pas , sans cesser d'être juste, user d'indulgence envers le pécheur impénitent?

Réponse. Un bon roi peut, sans blesser sa bonté, ne pas accorder la grâce d'un criminel qui a mérité le dernier supplice. Dieu donc, sans cesserd'être bon, peut ne pas faire grâce au pécheur impénitent qui a mérité l'enfer. Un roi qui peut pardonner au criminel repentant, ne peut, sans blesser sa justice et sa sagesse , pardonner à un coupable, à un rebelle qu'il connaîtrait certainement conserver toujours dans son cœur l'affecti jn de son crime, et ne vouloir jamais se repentir de sa rébellion. Henri IV cessa-t-il d'être un

(1) Sicut enim in corporibus deordinalio mortis, qurc est per remolionem principii vil*, est irreparabilis secundiiin naluram : inordinatio aulem œgritudinis reparari potesl, propier id quod salvatur principium vît» : siiniliter esi in his quœ pertinent ad animai» , nain in speculalivis, qui errât circa principia, impersuasibilis est: qui antem errai salvatis principiis, per ipsa principia revocaii poiest : et simililer in operativis, qui peccando averlitur ab ullimo fine, quantum est ex nalura peccaii, habet lapsum irreparabilcm ; et ideo dicilur peccare mortaliler, œternaïiter pnniendus. t-2, q. T% a. 5.

Ptccalnin mortale dicilur ad simililudinein morbi, qui ilicilur mortalis, ex co quod inducit defeclum irreparabilem per dcslitulionem alicujus principii, ut dietum es*. Priucipium aulem spiritualis «Me, qme est secundinn viilutem, est (irdo ad ulliinum finem, ut supra diclum est, qui quidem si deslitntus fuerit, reparari non poiest per aliquod principium inlrinsecuni, sed solum per virlutein divinam. 76ic/.,f/.88, a. 2.

3° Volunlaiem a peccato mulari in bonumnon conlingil nisi per graliam Dei : ut palet ex bis quœ in tertio dicta suni, sicut autem bonorum anima; admiliunlurad perfeclam parlicipationcm divinse bonilaiis : ila damnalorum anima: a gralia totaliter excludunlur : non igilur polerunt aniin* danmalae in melius inutare volunlaiem.

A" PraHerea, sicut boni in carne vivenles, omnium suorum operuin et desideriorum finem conslituunl in Deo; ita mali in aliquo indebito line averlenle eos a Deo ; sed anima; separalre bonorum immobililer inbxrebunl fini quem in bac vila sibi pracstiierunl, scilicet Deo : ergo et anima; malorum immobililer inhxrebunt fini quem sibi elegeruni : sicut igilur bonorum volunlas non poleril fieri mala, ita nec malorum poteril fieri bona. Svm. conlr. Gentil. I. 4, c. 93.

Homo a peccalo resurgere non poiest nisi per graliam; per peccalum enim morlale bomo ab ultimo fine averiiiur ; in ulliinum autem finem bomo non ordinalur nisi per graliam. Ibid., c. 157.

bon roi lorsqu'il punit de mort un illustre criminel (1) qui refusa obstinément de se reconnaître coupable, et d'obtenir par là le pardon que ce prince lui avait offert à cette condition? Pourquoi Dieu cesserait-il d'être très-bon en n'accordant jamais de pardon à celui qui ne le méritera jamais, à celui qui l'a refusé lorsqu'on daignait le lui offrir pourvu qu'il reconnût et détestât son péché, à celui que Dieu voit toujours obstiné dans son péché, toujours par conséquent digne d'en être puni? La raison ne nous dit-elle pas que celui qui ne peut ni ne veut cesser d'être criminel ne peut ni ne doit cesser d'être misérable?

Seconde objection. C'est le sentiment des meilleurs philosophes , que la liberté est si essentielle à tout être pensant, qu'il ne peut en être privé dans quelque état qu'on le suppose : il faut donc reconnaître qu'après la mort nos âmes seront libres , c'est-à-dire qu'elles conserveront le pouvoir de vouloir ceci ou cela , d'aimer tel ou tel objet. Sur ce pied-là il est aisé de conclure qu'on peut donc supposer possible la conversion d'une ame séparée de son corps dans l'état de péché mortel. Mais si on admet cette possibilité de se convertir, il doit paraître trèsvraisemblable que la conversion aura lieu. Celte ame , dégagée du fardeau de son corps terrestre qui l'opprimait et l'empêchait de connaître les objets selon leur juste valeur et de les apprécier pour ce qu'ils sont réellement; cette ame, dis-je, n'étant plus sollicitée par l'impression séduisante que les sens faisaient sur elle, verra clairement son illusion d'avoir préféré des faux biens, un néant à Dieu, le vrai et souverain bien. Touchée de son erreur , il est à croire qu'elle se tournera vers son Créateur, qu'elle aura horreur de l'objet qui l'a séduite, qu'elle le détestera. Si on accorde ceci , on ne peut s'empêcher d'avouer que cet esprit sera touché d'un salutaire repentir, qu'il aimera Dieu. Mais cet amour est incompatible avec la haine de ce même Dieu et par conséquent avec un châtiment sans fin. Ne doit-on pas conclure de ceci que les pécheurs impénitents dans cette vie se convertiront dans l'autre? Par là il s'ensuivra nécessairement que les peines ne seront point éternelles.

Réponse. Pour résoudre cette objection, un célèbre prélat anglican (2) représente, dans son livre De Origine midi , les damnés comme autant d'insensés et de fous qui sentiront vivement leurs misères , mais qui s'applaudiront pourtant de leur conduite, et qui aimeront mieux être et être ce qu'ils sont que de ne point être du tout. Ils aimeront leur état, tout malheureux qu'il sera, comme les gens en colère, les amoureux, les ambitieux, les envieux se plaisent dans les choses mêmes qui ne font qu'accroître leur misère. Il ajoute que les impies auront tellement accoutumé leur esprit aux l faux jugements , qu'ils n'en feront plus désormais d'autres ; et passant perpétuellement

(1) Le marécbal de Biron.

(2) M. King, archevêque de Dublin.

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d'une erreur à une autre, ils ne pourront s' empêcher de désirer perpétuellement des choses dont ils ne pourront jouir, et dont la privation les jettera dans des désespoirs inconcevables, sans que l'expérience les puisse jamais rendre plus sages pour r avenir, parce que par leur propre faute ils auront entièrement corrompu leur entendement et l'auront rendu incapable déjuger sainement d'aucune chose.

Ces idées qui, suivant un fameux philosophe (t), ne sont pas à mépriser, ressemblent à celles de quelques auteurs anciens qui ont enseigné que le démon demeurerait volontairement et de bon gré dans la disgrâce de Dieu au milieu de ses. tourments, et qu'il ne voudrait point en obtenir la délivrance par une humble soumission : ils ont feint qu'un anachorète, dans une vision, tira parole de Dieu qu'il recevrait en grâce le prince des mauvais anges s'il voulait reconnaître sa faute ; mais que Lucifer rejeta orgueilleusement la proposition qui lui en fut faite, et qu'il aima mieux se résoudre à toujours souffrir que de demander humblement pardon.

M. Bossuet (Tom. 10, p. 62) paraît avoir eu des pensées approchant de celles-là.

Dans ses Elévations sur les mystères , il adresse aux démons les paroles suivantes : Maudits esprits haïs de Dieu et le haïssant , comment étes-vous tombés si bas ? Vous l'avez voulu, vous le voulez encore, puisque vous voulez toujours être superbes, et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur... Vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin (si on le peut appeller ainsi) que donne un orgueil aveugle et une basse jalousie.

Il ajoute en parlant des démons (Ibid. p. 537) qu'il ne leur reste plus, au lieu de la félicité dont ils jouissaient, que le plaisir obscur et malin que peuvent avoir des coupables à se faire des complices, et des malheureux à se donner des compagnons de leur disgrâce.

Le fameux Milton, dans son admirable poème du Paradis perdu, met dans la bouche du prince des démons un langage analogue aux mêmes pensées. Si mon éclat extérieur, y dit Satan , est effacé, mon courage, mon esprit demeurent inébranlables. J'ai toujours ce même cœur qui n'a pas craint pour ennemi le Tout-'Puissant. Une foule innombrable d'anges indignés de sa tyrannie est encore engagée dans ma querelle ; ils ont brisé son joug ; ils m'ont mis a leur tête. Nolrcpuissance a tenu contre la sienne; et par un combat douteux dans les plaines du ciel nous avons ébranlé son trône. Eh quoi! pour avoir perdu le champ de bataille, tout est-il perdu? Une volonté inflexible nous reste encore, un désir ardent de vengeance, une haine immortelle et un courage indomptable. Sommes-nous donc vaincus ? Non , malgré sa colère, malgré toute sa puissance , il n'aura point la gloire de m'avoir forcé à fléchir un genou suppliant pour lui demander grâce. Je ne reconnaîtrai jamais

(1) M, Lcibnitz, Théodîc, p. 525.

pour souverain celui dont ce bras a pu faire chanceler l'empire. Ce serait une bassesse, une ignominie, un affront plus sanglant encore que notre défaite... Nous ne saurions être condamnés à faire le bien. Notre ennemi ne nous donnera pas cette conformité avec lui. Goûtons donc le plaisir de faire du mal, et qu'il gémisse lui-même en voxjant ses desseins renversés. Tom. I, liv. 1, pag. 11.

Saint Augustin (L. 2 de Gent. cont. Manich. ) dit que le démon se réjouit du malheureux pouvoir qu'il exerce sur les comtempteurs des préceptes de Dieu. Diabolus potestatem habet in eos qui prœcepta Dei contemnunt, etdehac tam infelicipotestatelœlatur.

Saint Léon ( Serm. de Nativ. ) représente le démon comme se glorifiant d'avoir trouvé, en rendant l'homme prévaricateur comme lui quelque consolation dans ses maux. , Gloriabatur Diabolus... in malis suis quoddam deprœvaricatoris consortio invenisse solalium.

Saint Thomas ( 3 a. q. 99, 2-3) enseigne que la souffrance de tous les maux qu'endurent les réprouvés n'exclut pas la jouissance de tout bien , par conséquent de tout plaisir. Ultima malorum miscria non excludit omne bonum.

Quoi qu'il en soit de ces divers sentiments favorables en partie à ceux du prélat anglican , il semble d'abord qu'on ne peut pas concilier son opinion avec le langage raisonné et suivi que l'Evangile met dans la bouche du mauvais riche et qui ne dénote nullement un insensé; cependant si on fait attention que parmi les insensés il s'en trouve qui conservent en partie leur bon sens et raisonnent conséquemment sur tout autre objet que celui dans lequel consiste leur folie , on conviendra que rien n'empêche d'accorder aux damnés l'usage de la raison sur tout ce qui n'a point de rapport à leur conversion, sur laquelle seule Dieu les a livrés à un sens réprouvé, en sorte qu'ils extravaguent et sont en démence sur ce qui la concerne. Leur entier aveuglement là-dessus est la juste punition de l'abus qu'ils ont fait des lumières de leur raison et des autres secours qu'ils ont eus pendant leur vie pour connaître la vérité et pratiquer la vertu. Ainsi la facilité qu'on leur attribue dans l'objection que nous réfutons de reconnaître après la mort leurs erreurs, de détester leurs désordres, de recourir à Dieu et de l'aimer, n'est pas moins une chimère que le pouvoir qu'on attribuerait auxbienheureuxdans le ciel d'abuser de leur raison et de leur liberté pour haïr et offenser Dieu. C'est une maxime certainement conforme à la foi et nullement, contraire à la raison, que le bon ou le mauvais exercice de la liberté est un apanage des vivants et non des morts (1) ; que l'homme est le maître d'u-

(1) Pourquoi les aines séparées de leur corps ont-elles une volonté immuable dans le bien ou dans le mal en général , quoiqu'elles conservent le fonds et même l'usage de leur liberté dans le eboix de loi ou de tel bien particulier , si elles sont justes ,ei de tel onde tel mal particulier, si elles sont pécheresses et réprouvées ? S. Thomas ( L. 4 contra Gentil. , c. 55) en donne une preuve philosophique sur

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scr à son gré de son franc arbitre pour mériter ou démériter pendant qu'il est voyageur sur la terre ; mais que quand après son temps d'épreuve écoulé il est parvenu au terme , sa volonté immuablement fixée à l'amour dominant du Créateur ou de la créature n'est plus susceptible de variation, n'est plus capable de mérite ou de démérite. Les bienheureux sont dans une heureuse nécessité d'aimer toujours Dieu dont ils contemplent à découvert et éprouvent sans cesse la bonté qui leur prodigue ses faveurs, dont une des principales est d'éloigner toute tentation, tout objet capable de les pervertir : il faut dire la même chose dans le sens contraire des réprouvés.

Fixés par un fatal choix de leur part dans l'aversion de Dieu dont ils n'envisagent et ne sentent que la justice vengeresse, un des principaux châtiments qu'il exerce sur eux dès l'instant de leur mort est de ne plus offrir à leur esprit et à leur cœur les motifs et les grâces de conversion qu'il leur avait inutilement fournis pendant leur vie (1). Rejetés à jamais, maudits de Dieu, ils persévèrent dans une funeste nécessité de le haïr toujours et dans une malheureuse impuissance de jamais le fléchir. Comme leur affection au péché qu'ils ne peuvent expier ni réparer ne finira jamais, il est juste aussi que la peine de cette affection criminelle que Dieu abhorrera toujours ne cesse jamais.

L'Ecriture, il est vrai, les représente touchés dans l'Enfer d'un grand et douloureux repentir qui les fait gémir et pousser [des soupirs dans un profond serrement de cœur. Mais il n'est pas moins vrai qu'elle représente ce repentir comme forcé et plein de désespoir, par conséquent comme incapable d'opérer leur conversion , de changer leur sort, et de les faire passer de l'enfer au paradis. C'est ce qu'Abraham fait entendre au mauvais riche par ce chaos grand et insurmontable qui les sépare ; en sorte que de ce bienheureux séjour où repose ce saint patriarche on ne peut plus tomber dans ce lieu

laquelle nous ne croyons pas devoir insister. Outre qu'elle paraît peu propre à faire impression sur l'esprit de nos philosophes incrédules , elle n'est nullement nécessaire pour montrer qu'ils auraient tort de rejeter cette doctrine comme opposée à la raison ; puisqu'en ne consultant que la lumière naturelle on n'y aperçoit rien qui répugne , soit du côté de la volonté humaine qui n'est pas moins susceptible d'immutabilité dans le mal que dans le bien , soit de la volonté divine qui a pu , pour récompenser les bons et punir les méchants, faire dépendre la fixation invariable de leurs affections bonnes ou mauvaises après la mort , du bon ou mauvais usage qu'ils auraient fait de leur liberté pendant la vie. Ce que le décret de celle fixation a de défavorable poulies méchants est compensé par ce qu'il a défavorable pour les bons ; et celle compensation ne rend pas moins équitable le traitement des uns que celui des autres, ainsi que nous le prouverons dans la suite. ( 1 ) Quia vocavi et renuislis, extendi manum et non luit qui aspiceret ; despexislis omne consilium meum et increpationes mcas neglexislis ; ego quoque in interitu vesiro ridebo et subsannabo... /l'une invocabunt tnc cl non exaudiam. Prou. 1 , 24 , 25 , 20 ,

de tourments où souffre le mauvais riche ; et que de ce lieu de tourments où ce riche souffre on ne peut plus monter à ce délicieux séjour où Abraham goûte un repos inaltérable. Pourquoi ? Parce que dans l'un on ne peut plus perdre la grâce, et dans l'autre on ne peut plus la recouvrer

Mais quoi , s'écrie l'incrédule , toujours souffrir, et par de si longues souffrances ne rien acquitter pour des crimes passés qui ne sont plus ! Comment cela peut-il se concilier avec la bonté divine ? Cette bonté, répondonsnous avec Tertullien, n'est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté. Or une sainteté toujours subsistante est toujours ennemie du péché, et par une suite nécessaire, elle doit toujours détester le péché, toujours poursuivre le péché, toujours punir le péché, si le péché dure toujours. Donc puisqu'il n'y a rien dans l'enfer qui abolisse le péché, il n'y aura jamais rien qui en abolisse le châtiment; rien aussi qui abolisse la mémoire des crimes passés, dont le souvenir fera une partie de leur punition.

Il est vrai, dit St. Bernard, que ces crimes ne sont plus dans la réalité de leur être, mais ils sont encore dans la pensée et dans le souvenir. Or c'est par la pensée qu'ils feront souffrir une ame réprouvée de Dieu. Transierunt a manu, sed non transierunt a mente. Ils ne seront plus, ajoute ce père, mais ils auront été, et il ne sera plus au pouvoir ni du pécheur ni de Dieu même qu'ils n'aient pas été. Or ils ne tourmentent ni dans l'enfer ni sur la terre que parce qu'ils ont été; et de là vient qu'ils tourmentent lors même qu'ils ne sont plus, ou plutôt qu'ils ne commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus. Et parce que n'être plus et avoir été sont deux termes infinis qui égaleront l'éternité de Dieu et qui subsisteront dans leur manière de subsister autant que Dieu sera Dieu, ces crimes qui ont été et qui ne seront plus auront, s'il m'est permis de parler ainsi, une activité éternelle dans l'enfer pour tourmenter le réprouvé. Ils ne l'ont contenté qu'un moment pendant qu'il les commettait, et ils le tourmenteront éternellement quand il ne les commettra plus.

Pourquoi? Parce que chaque chose, dit excellemment St. Augustin, agit selon l'étendue de sa durée. Or le présent qui fait le plaisir du pécheur combien est-il présent? Un instant, et rien davantage; et voilà pourquoi le pécheur l'a si peu goûté : au lieu que le passé qui tourmentera sera toujours passé, et que comme passé, n'ayant point de fin, il faudra par une nécessité indispensable qu'il se fasse toujours sentir. In œternum ergo necesse est cruciet, conclut admirablement saint Bernard , quod in œternum te fecisse memineris.

Voyez, poursuivit-il, ce qui arrive tous les jours à une ame innocente, lorsque par une fragilité malheureuse elle vient à oublier Dieu et à s'oublier elle-même. Celte femme avait de l'honneur, elle avait aimé jusque là son devoir; mais enfin une poursuite opiniâtre la fuit succomber : quel repentir, quelle

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douleur , quelle confusion de sa lâcheté , quelle horreur de son crime 1 Elle voudrait le pouvoir racheter aux dépens de mille vies ; et si les choses étaient encore au point qu'elle pût opter à son gré , il n'y aurait point de mort qu'elle n'acceptât plutôt que de donner un si criminel et un si honteux consentement : mais il n'y a plus de retour , et toujours il sera vrai qu'elle s'est abandonnée à l'infamie et à l'opprobre du péché. Voilà ce qui produit et ce qui entrelient dans elle ce fonds d'amertume qu'elle porte quelquefois jusqu'au tombeau. Voyez ce qui arrive à un homme emporté, lorsque dans l'ardeur de sa passion il commet une action noire, un homicide, un assassinat. A peine a-t-il fait le coup, que son esprit se trouble, que son sens s'égare, qu'il n'a plus de paix, presque plus de raison. Que ne ferait-il pas, que ne donnerait-il pas, que ne serait-il pas prêt d'endurer pour être encore à commettre ce qu'il a commis et ce qu'il n'est plus en état de réparer? Or ce n'est là qu'une Ggure et qu'une ombre de l'enfer, parce qu'avoir péché sera quelque chose d'éternel, il faudra par une sévère, mais juste loi que le tourment le soit aussi, et que l'ame soit malheureuse pour jamais, parce qu'elle ne cessera jamais de se souvenir qu'elle a été un moment coupable : Nam etsi facere in tempore fuit, sed fecisse in œternum manet.

Mais ce qui augmentera encore sa désolation sera son souvenir continuel d'avoir pu pendant la vie quitter son affection au péché et de ne l'avoir pas voulu, quoiqu'elle ait eu tant de motifs de le vouloir, tant de moyens qu'elle a rendus inutiles, tant de secours qu'elle a négligés, tant de lumières qu'elle a rejetées, tant d'inspirations qu'elle a méprisées, tant de remords qu'elle a étouffés, en s'endurcissant contre la voix qui, au fond de sa conscience, l'a si souvent, si fortement, mais toujours en vain appelée à la pénitence. Comme pendant la vie elle s'est obstinément rendue indocile, sourde à celte voix intérieure, cette voix après la mort ne se fait plus entendre à elle ; et Dieu, lui rendant abandon pour abandon, la laisse dans son affection au péché, dont la coulpeet la lâche durent toujours, et dont par conséquent la peine doit aussi durer toujours.

éclaircissements justificatifs de la quatrième preuve philosophique de l'équité des peines éternelles, à cause que les récompenses magnifiques et surnaturelles promises par pure grâce à la vertu sont pareillement éternelles.

Cette preuve est fondée sur deux principes incontestables. 1" Un crime de lèse-majesté divine n'est pas moins digne de châtiment, qu'un acte héroïque d'amour divin est digne de récompense. 2° Il n'y a pas d'injustice à augmenter la durée du châtiment au-delà du temps pendant lequel ce crime, considéré en sa seule nature, mérite d'être puni, pourvu qu'on augmente en égale proportion la durée de la récompense au-delà du temps pendant lequel cet acte d'amour, considéré en sa seule

nature, mérite d'être rémunéré : car cette augmentation se faisant de part et d'autre et en même mesure et proportion , il y a une juste compensation qui ôte tout sujet de se plaindre de l'excédent de la durée dans le châtiment, parce que ce même excédent de durée se trouve également dans la récompense. Qu'un roi, par exemple, fasse une loi qui contienne une peine pour les infracteurs et une récompense pour les obsrrvateurs, en supposant que l'infraction ne mérite en soi qu'un châtiment de dix années, et que l'observation de cette loi ne mérite d'elle-même qu'une récompense de dix ans; ce prince, sans blesser la justice, pourra prolonger le châtiment jusqu'à vingt ans, pourvu qu'il prolonge également la récompense à vingt années. Qu'on ne dise pas avec le Docteur anglican qu'il n'est pas à la vérité contre la justice de récompenser quelqu'un au-delà de ce qu'il mérite, parce qu'alors c'est une pure faveur, mais qu'il peut y avoir de l '.'injustice à punir quelqu'un plus que ne mérite ce qu'il a fait; car dans cette hypothèse, quoique le prince punisse l'infracieur de sa loi au-delà de ce que mérite l'infraction considérée en elle-même, cependant il ne la punit pas plus qu'elle ne mérite, si on l'envisage relativement à ce que la récompense attachée à l'observation de la loi excède pareillement ce qu'elle mérite en soi-même. La raison en est que cet excédent ajoute un nouveau motif à ceux qui obligent d'observer la loi , et qu'en la violant, malgré ce nouveau motif qui doit faire impression sur toute personne douée de raison, on démérite davantage, on est plus déraisonnable, par conséquent plus coupable et plus punissable que si ce motif n'existait pas.

Voici une autre hypothèse qui éclaircira davantage cette vérité. Supposons 1° que les lois de la guerre obligent, en quelques circonstances particulières, deux ofticiers de faire un exploit militaire, en exposant leur vie pour le succès d'une entreprise aussi importante que difficile et dangereuse; 2" que le courage qui fait faire cet exploit mérite, à cause de la difficulté et du péril qui l'accompagne, d'être récompensé pendant dix ans par un emploi également honorable et lucratif; 3 que la lâcheté qui empêche de le faire mérite d'être punie pendant dix ans par l'exil ou par la prison ; V que le roi promette au premier de ces deux officiers dédoubler, au cas qu'il fasse cet exploit, la durée de la récompense, en le faisant jouir des honneurs et des profits de l'emploi en question pendant vingt ans; 5° que le roi ne fasse pas cette promesse au second ; 6U que tous les deux manquent également à leur devoir en ne faisant pas cet exploit.

Nous soutenons qu'en ce cas le second ne mérite qu'une punition de dix ans, mais que le premier en mérite une de vingt années. Tous deux, il est vrai, sont supposés également coupables d'un manquement à leur devoir, considéré seulement en soi-même et indépendamment de l'inégalité des récompenses proposées à l'un et à l'autre ; mais,

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eu égard à cette inégalité, la culpabilité de ce manquement n'est pas égale : car le premier officier est doublement plus coupable que le second, parce qu'il avait pour faire son devoir un motif double de celui qu'avait le second. Si donc celui-ci , à qui on avait proposé une récompense seulement de dix ans, mérite une punition de dix années , celui-là, à qui une récompense de vingt années était offerte, mérite, proportion gardée, une punition de vingt ans : car il est certain que plus on a de justes motifs de faire bien, plus on a tort de faire mal , et plus alors on est punissable. Celui donc qu'une récompense éternelle doit déterminer à faire bien , et qui toutefois fait mal, mérite'unc punition autant supérieure à celle que mérite celui qui n'est excité que par une récompense temporelle que l'éternité surpasse le temps, c'est-à-dire, qu'il mérite une peine perpétuelle, tandis que l'autre n'en mérite qu'une passagère.

Voici encore plusieurs réflexions qui serviront à pi*ouver la justice de l'éternité des peines par la considération de l'élernilé et de la surnaturalilé des récompenses.

Première réflexion. S. Augustin parlant de la prévarication de notre premier père (1) dit qu'elle lui avait fait mériter un mal souverain, un châtiment infini en sa durée éternelle. Pourquoi? Parce qu'en la commettant, ils'était rendu d'autantplus criminel, qu'ayant reçu la grâce qui le faisait jouir de l'amitié deDieu, il avait par une énorme ingratitude détruit en oi le bien souverain attaché à cette grâce dont il ne tenait qu'à lui de jouir toujours, et dont en effet il aurait toujours joui, si son péché ne lui avait pas fait perdre la vie éternelle qui lui était promise. Le raisonnement de ce saint docteur est fondé d'une part sur l'excellence de la grâce accordée par pure bonté à Adam et sur l'éternité de la gloire à lui promise gratuitement pour l'exciter à faire son devoir ; d'une autre part sur la noire ingratitude dont il s'était rendu coupable en péchant, malgré la grande facilité qu'il avait de ne point pécher et la très-grande impression que devait faire sur son cœur la promesse divine de lui accorder, s'il demeurait fidèle, une béatitude surnaturelle et perpétuelle.

Seconde réflexion. La foi, l'espérance , la charité infuses, la grâce sanctifiante quereçut Adam étaient-elles des dons surnaturels qui ne lui étaient pas dus?A cette question il n'y a qu'une seule réponse parmi les théologiens orthodoxes. Tous conviennent de la surnaturalilé de ces dons ; mais d'où vient cette surnaturalilé, et en quoi consiste cette supériorité aux forces et à l'exigence de la

(l)Pœna auerua ideo dura el injusta sensiuus videtnr humains , quia in hac iiifinnitaie moribundorum scnsiiuin deest ille sensus altissima; purissinineque sapicnliœ, quo senliri possit quanlu.ni nefas in illa prima prauvarii alione cominissum sil : quanlo enim inagis homo Iruebatur Defl, tanlo majore inipietaie dereliquit Deum , et faelus csl malo dignus a:icrno , qui hoc in se peremit bonuin quod esse possel a-ternum. DeCivilate Dei, l. 21, c. 1-2. Adam , desertor œlemaî vita: , cliam ;*■ it-i-i i:» , (nisi gratin liberarct) morte daimuiu-. lbid. I. 14, c. 15.

nature? Autre question qui, semblable à la fatale pomme de discorde, diviseétrangement les théologiens. On peut voir leurs différentes opinions dans le savant Continuateur de M. Tournely (1), et juger ensuite si le reproche fait à toutes de n'avoir rien de bien intelligible est fondé ou non. Quoi qu'il en soit, tâchons de nous mettre à l'abri de ce reproche en distinguant deux sortes de surnaturalités, l'une relative, l'autre absolue.

Pour avoir une idée claire de la première, supposons 1° que comme les animaux sont partagés en diverses espèces inégales, dont les uns valent mieux que les autres : ainsi les substances spirituelles sont partagées en différents ordres inégaux, dont les uns surpassent en excellence , en dignité les autres. Dans ces ordres les séraphins tiennent le premiers rang, les chérubins le second, et les hommes le dernier. L'inégalité qui se trouve entre les substances spirituelles d'un ordre comparées à ccllesd'un autre ordre provientelle de ce qu'elles sont d'une espèce différente essentiellement et indépendamment du bon plaisir divin? ou provient-elle de la libre volonté de Dieu , qui quoique leurs facultés et propriétés essentielles fussent égales , aurait fixé et réglé leur excellence et leur dignité spécifique plus ou moins grande sur les qualités accidentelles plus ou moins parfaites qu'il lui aurait plu de leur donner ? C'est ce que ni la foi ni la raison ne nous découvrent.

Mais quelque opinion qu'on embrasse sur le principe et la source d'où provient l'inégalité qui se trouve dans les substances spirirituellcs d'un ordre comparées à celles d'un autre ordre , on ne peut disconvenir que la nature de celles qui composent tel ordre, par exemple , celui des séraphins , n'est autre chose que la totalité des attributs spécifiques qui , le constituant ce qu'il est, le caractérisent, le différencient d'un autre ordre, par exemple , de celui des chérubins , auquel il csl supérieur par un certain nombre de degrés d'excellence et de dignité qu'il a plus que lui et qui le distinguent de lui.

Supposons 2° que, au cas que Dieu veuille que les substances spirituelles de ces divers

(1) Voici les principales. Les uns définissent le surnaturel tout ce qui surpasse les forces passives de la nature ; d'autres disent que c'est ce qui surpasse les forces lant actives que passives de la nature. Mais outre qu'on n'entend pas clairement ce que c'est que ces forces actives , il est certain que la création d'une ame ou d'un ange surpasse les forces activei de la nature, et n'est pas cependant proprement un elTel surnaturel.

D'autres disent que pur surnaturel on doit entendre tout ce qui surpasse l'exigence et les forces tant physiques qu'intentionnelles des substances existantes et des modifications qui leur sont naturelles. Quelques-uns prétendent qu'un être ou un effet est surnaturel dès qu'il se rapporte à Dieu comme auteur de la grâce ou de la gloire ; mais on sent assez combien ces définitions sont vagues et insuffisantes.

La plupart des théologiens entendent par surnaturel tout ce qui surpasse les forces et l'exigence de toute nature créée ou à créer, ce qui a un rap-

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ordres exercent leurs facultés et les fonctions de leur ministère (exercice pour lequel elles ont besoin de son assistance), il soit nécessaire ou convenable , ainsi que l'enseigne l'Ange de l'école, que l'abondance, la force, la noblesse des secours et des autres dons qu'il est censé leur accorder, soient relatives, conformes et proportionnées à la dignité plus ou moins grande des différents ordres qu'elles composent. Dans cette hypothèse, ces secours , ces dons analogues et conformes à l'excellence et à la dignité de tel ordre, par exemple , de celui des séraphins , dont elles constituent la nature, sont naturels à ces bienheureux esprits qui ont le premier rang dans la hiérarchie céleste.

Supposons 3° que Dieu accorde aux chérubins les secours qui sont, dans le sens que nous venons de dire, naturels aux séraphins, et qu'il accorde aux hommes les secours, les dons qui sont naturels aux anges ; dans cette hypothèse les dons, les secours naturels aux séraphins et aux anges seraient surnaturels par rapport aux chérubins et aux hommes", qui conséquemment participeraient, les uns à la nature séraphique, et les autres à la nature angélique. De même que si Dieu , changeant l'état actuel des choses , accordait aux cerfs, naturellement timides , le courage des lions , ce courage aurait pour les cerfs une surnaturalité relative qui , les élevant audessus de ce qui convient à leur espèce, les ferait participer à la nature des lions, supérieure à la leur : il en serait de même s'il accordait aux cigognes des ailes et des serres aussi fortes que celles des aigles, et les faisait par là participer à la nature de ces oiseaux, qui est plus noble que la leur. Ainsi à l'égard des substances spirituelles, nous entendons par surnaturalité relative celle qui, élevant les substances d'un ordre inférieur au-dessus de ce qu'exige leur nature pour être entière et complète , les fait participer à la nature des substances d'un ordre supérieur, en leur communiquant des propriétés qui ne conviennent, ne sont naturelles qu'à celles-ci, et que celles-là d'un ordre inférieur ne peuvent jamais avoir que par une faveur singulière, distinguée des bienfaits de la création et de la conservation.

Par surnaturalité absolue nous entendons celle qui , élevant au-dessus de ce qu'exige la plus parfaite nature créée ou créable, fait participer à la nature divine (2 Petr. 1, 4) :

port spécial à Dieu, comme auleur de la grâce ou de la gloire, et ce qui suppose une union avec Dieu : soit que celte union soit réelle et physique, comme l'union hyposlalique ; soit qu'elle soit intentionnelle , immédiate et prochaine , comme la vision béaiifique ; soit qu'elle suit intentionnelle, mais médiate et moins prochaine, comme la grâce sanctifiante: les vertus infuses et lliéologiques et les autres dons surnaturels sont comme autant de degrés pour arriver à la vision béalifique ou qui ont rapport à l'union hyposlalique. Ces définitions, renfermant le mol de grâce qui est ellc-inônie un don surnaturel , sonl trèsobscures en ce qu'elles expliquent idem per idem , et ne tout eniendre ni ce que c'est que la grâce, ni ce que c'esl uue la nature.

mais comment se fait cette participation ? Elle peut se faire en quatre manières.

I. Par l'union hypostatique d'une créature à une personne divine, qui la dépouille de son moi et se l'approprie, la fait sienne en la manière que nous avons ailleurs expliquée(l).

II. Par l'union morale que donnent au sujet divin de cette union hypostatique et aux membres du corps mystique dont il est le chef, les relations intimes qu'il a en conséquence avec eux et qu'ils ont avec lui. Ainsi les justes , amis , frères , membres du Verbe incarné, ont avec lui des rapports d'intimité qui , dans le mystère de l'Eucharistie , les unissent à lui cœur à cœur, esprit à esprit, corps à corps, les font chair de sa chair , os de ses os (Eph. 5 , 29) , sang de son sang, et en quelque sorte d'autres lui-même : cet Homme-Dieu agissant, souffrant, vivant, demeurant en eux et les faisant demeurer en lui {Joan. 6, 57), consacre, ennoblit, sanctifie, divinise en quelque manière leurs actions, leurs souffrances , leur vie, leur personne. Ainsi les transformant en lui, et se les attachant comme les branches sont attachées au cep de la vigne (2), il leur communique la valeur inGnie de ses mérites, etles fait participer à sa nature divine. Ainsi les dons et les secours propres par leur essence ou destinés par l'institution de Dieu à former cette divine participation (3), à l'entretenir, à la perfectionner, à la conserver sur la terre et à consommer en l'unité (Ibid. 17 , 23) dans le ciel cette union morale et même physique (k) des justes avec Jésus-Christ, leur chef, sont vraiment sur humains, sont absolument surnaturels. Ainsi les effets qui en proviennent étant marqués au sceau de la divinité ont par là un prix fort supérieur à leur nature : de même que les pièces d'or et d'argent marquées au coin du prince reçoivent de cette empreinte une valeurqu'elles n'ont point par leur essence. Le saint Evêque de Genève se sert d'autres comparaisons (5) aussi justes

(1) Première Instruction sur l'incarnalion.

(2) Ego sum vilis, vospalmiles. Joan. 15, 5.

(5) Par exemple , les sacrements de la nouvelle loi.

(4) L'union que les justes ont avec Jésus-Christ en mangeant sa chair qui , selon le langage des saints docteurs, s'identifie avec la leur, est physique, comme l'est celle que nous avons avec nos parents, et par leur moyen avec Adam, à cause qu'une partie de leurs corps poiis a élé communiquée. < Les saints pères, dit M. Bossuet, se sont servis de cette comparaison d'Adam pour montrer que Jésus-Christ de vait être en nous autrement que par foi et par affection ou moralement ; car ce n'est point seulement par affection cl par la pensée qu'Adam et les parenls sont dans leurs enfants, c'est par la communication du même sang et de la même substance : et c'est pourquoi l'union que nous avons avec nos parents, et par leur moyeu avec Adam d'où nous sommes tous descendus, n'est pas seulement morale, mais physique et snbsianlielle. Les pères ont conclu de là que le nouvel Adam devait êlre en nous d'une manière aussi physique et aussi substantielle , afin que nous puissions tirer de lui l'immortalité, comme nous lirons la mortalité de notre premier père. » Tom. 3, pag. 518.

(5) L'écarlate et la pourpre , ou fin cramoisi violet,

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qu'ingénieuses pour éclaircir la même vente.

III La participation à la nature divine

(en quoi consiste la surnaturalité absolue)

se fait oar l'opération du S. Esprit, qui,

se pour

fait par ,

nous servir de cet exemple plus clair qu'une définition lorsqu'il inspirait les prophètes , les écrivains sacrés , les apôtres (1) , s'appropriait leur bouche en parlant par elle , s'appropriait leur main en écrivant par elle, s'appropriait leur langue en s'exprimant par elle; en sorte que ce n'étaient point eux qui parlaient , point eux qui écrivaient , point eux qui s'exprimaient , mais c'était l'Esprit saint qui parlait, qui écrivait, qui s'exprimait par eux et qui rendant siennes leur bouche, leurs mains,leurlangue,ets'enservantcomme

esi un drap grandement précieux et royal ; mais ce n'est pas à raison de la laine, ains à cause de la teinture. Les œuvres des bons chrétiens sont de si grande valeur, que pour icelles on nous donne le ciel : mais, Théolime, ce n'est pas parce qu'elles procèdent de nous et sont la laine de nos cœurs , ains parce qu'elles sont teintes au sang du Fils de Dieu, je veux dire que c'est d'autant que le Sauveur sanctifie nos œuvres par le mérite de son sang. Le sarment uni et joint au cep porte du fruit, non en sa propre venu, niais en la vertu du cep. Or nous sommes unis par la charité à notre Rédempteur, comme les membres au. chef ; c'est pourquoi nos fruits et nos bonnes œuvres tirant leur valeur d'icelui méritent là vie éternelle. La verge d'Aaron était sèche , incapable de fructifier d'elle-même (Num. 17, 8) ; mais lorsque le nom du grand-prêtre fut écrit sur icelle, en une nuit elle jeta ses feuilles, ses fleurs et ses fruits. Nous sommes, quant à nous, branches sèches , inutiles, infructueuses, qui ne sommes pas suffisants de penser quelque chose de nous-mêmes , comme de nous-mêmes ; mais toute notre suffisance est de Dieu , qui nous a rendus officiers idoines et capables de sa volonté (2 Cor. o, 5) : et partant soudain que par le saint amour, le nom du Sauveur, grand Evoque de nos âmes , est gravé en nos cœurs, nous commençons à porter des fruit» délicieux pour la vie éternelle. Et comme les graines qui ne produiraient d'elles-mêmes que les melons de goût fade, en produisent des sucrins et muscats, si elles sont détrempées en l'eau sucrée ou musquée, ainsi nos cœurs , qui ne sauraient pas projeter une seule bonne pensée pour le service de Dieu, étant détrempés en la sacrée dilection par le Saint-Esprit, qui habite en nous (Rom. 8, 9), ils produisent des actions sacrées qui tendent et nous portent à la gloire immortelle. Nos œuvres, comme provenant de nous, ne sont que des chétifs roseaux ; mais ces roseaux deviennent d'or par la charité, et avec iceux on arpente la Jérusalem céleste , qu'on nous donne à celte mesure ; car tant aux hommes qu'aux anges on distribue la gloire selon la charité et les actions d'icelle : De sorte que la mesure de l'ange est celle-là même de l'homme (Apoc. 21, 17) : et Dieu a rendu et rendra à chacun selon ses œuvres (Matth. 16, 27), comme toute l'Ecriture divine nous l'enseigne... Ainsi donc nos œuvres , comme un petit grain de moutarde ne sont aucunement comparables en grandeur avec l'arbre de la gloire qu'elles produisent ; mais elles ont pourtant la vigueur et vertu de l'opérer : parce qu'elles procèdent du Saint-Esprit, qui, par une admirable infusion de sa grâce en nos cœurs , rend nos œuvres siennes , les laissant nôtres tout ensemble , d'autant que nous sommes membres d'un chef duquel il est l'esprit, et entés sur un arbre duquel il est la divine humeur. Traité de l'Amour de Dieu, liv. 11, chap. 6.

(1) Voyez notre première Instruction sur l'Incarnation, col. 15G, 192, 193,

des choses lui appartenant en propre ou comme parties accessoires de lui - même et unies passagèrement à sa personne , les faisait participer à sa nature divine tant que durait son inspiration.

IV. La participation à la nature divine se fait par la communication de quelqu'une des perfections caractéristiques de la divinité , et ainsi nommées à cause que n'étant essentielles et n'appartenant en propre qu'à la seule nature divine , elles la constituent et la différencient de toute autre nature à qui , ne pouvant être qu'accidentelles et qu'étrangères, elles ne sauraient être accordées que par une singulière faveur, distinguée des bienfaits et des apanages de sa création et de sa conservation : faveur qu'il lui est absolument impossible d'acquérir par ses seules forces et de mériter avec des secours seulement conformes et proportionnés à la dignité de sa nature, qui ne laisserait pas d'être toujours entière et complète, quand même ces perfections ne lui seraient jamais communiquées. Sur quoi il est à observer qu'il y a en Dieu trois sortes de perfections.

Les premières sont absolument incommunicables à la créature même la plus excellente , par exemple , pouvoir créer tous les êtres possibles , connaître et comprendre toutes les vérités intelligibles , exister nécessairement et par soi-même en tous temps, en tous lieux , sont des perfections sans bornes qui ne peuvent se trouver que dans une nature infinie , et que Dieu par conséquent ne peut communiquer ni aux hommes ni aux Anges, ni même à l'humanité sainte de Jésus-Christ qui, tirée du néant et bornée essentiellement, ne saurait jamais égaler le Créateur.

Les secondes sont communicablcs à la créature sans une faveur spéciale et distincte de celle d'être créée ou conservée; par exemple, avoir une substance ou existence en soi, avoir un entendement , avoir une volonté , avoir une liberté , sont des perfections qui se trouvent en Dieu et qu'il peut communiquer pour toujours à des substances spirituelles en vertu des seuls bienfaits de leur création et de leur conservation.

Les troisièmes sont communicables à la créature , mais par un bienfait singulier , distingué et séparable de ceux que Dieu lui accorde en la créant et en la conservant ; par exemple , ne pouvoir jamais se tromper , ne pouvoir jamais pécher , ne pouvoir jamais souffrir , ne pouvoir jamais être privé du bonheur de voir clairement la suprême vérité et d'aimer souverainement le souverain bien , ce sont des perfections que la seule nature divine (1) exige comme lui

(1) De là vient que dans l'Ecriture Dieu est dit seul sage , Soli sapienti Deo (Rom. 16,27); seul saint, Non est sanclus, ut est Dominus (1 Reg. 2, 2) ; seul immortel, bienheureux et seul puissant : Qui solus habet immortalitatem.... Bealus et solus polem (1 Tim. 6, 16, 15). Ce dernier titre (potens) appartient à Dieu seul , non pas uniquement à cause que lui seul peut tirer des êtres du néant et les conserver ; mais encore parce que le pouvoir d'opérer des miracles vrais cl proprement dits., c'est-à dire des effets contraires aux lois générales et constantes qu'il a éta •

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étant essentielles et sans lesquelles elle ne serait ni entière ni complète. Dieu peut toutefois par une faveur spéciale les communiquer à la nature, soit humaine, soit angélique; mais ni la nature humaine, ni la nature angéliquc, ni aucune autre , quelque excellente qu'on la suppose, n'exige ces perfections dont la privation n'empêche pas qu'elle ne soit entière et complète. Dieu peut donc la créer et la conserver toujours sans jamais les lui donner ni jamais lui accorder des secours convenables et analogues pour les lui faire acquérir et mériter.

Ces secours, d'une autre espèce que ceux qui sont relatifs et proportionnées à la dignité de toute nature sortie du néant , ont une surnaturalilé absolue , parce qu'ils font participer médiatement à la nature divine en tant qu'ils sont des moyens propres à faire obtenir les perfections dont nous venons de parler et qui font participer immédiatement à cette bienheureuse nature. Elle seule les possède en propre , comme un bien inséparable de son fonds et de son existence qu'elle ne tient que d'elle-même, et qui par conséquent exclut nécessairement les défauts qui leur sont opposés , pouvoir se tromper , pouvoir pécher, pouvoir cesser d'être heureux en cessant d'avoir la vision intuitive et l'amour fruitif du souverain bien. Toutes les autres natures spirituelles ayant été créées portent dans leur propre fonds tiré du néant la racine et le germe de ces défauts dont elles ne peuvent cesser d'être susceptibles que par une faveur singulière que Dieu n'est tenu d'accorder à personne. Il n'est aucun individu de ces natures à qui Dieu , en le créant et en le conservant, n'ait droit de refuser l'infaillibilité, l'impeccabilitc, l'impassibilité, parce qu'il n'en est aucun à qui il ne puisse, pour éprouver sa fldélité, laisser le libre exercice de sa raison et de son franc arbitre , par conséquent le pouvoir de se tromper ou de ne pas se tromper, de pécher ou de ne point

blies pour le gouvernement de l'univers , el dont il n'interrompt le cours que rarement et dans des cas extraordinaires , n'appartient par nature qu'à lui seul et ne peut être communiqué que par pure laveur, soit aux anges, soit aux hommes, pour qui par conséquent il doit être dit surnaturel- De là ce texte de l'Ecriture, Qui (Deus) faeil mirabilia magna svlus (Ps. 155, 4). Le titre de bienheureux convient par excellence à Dieu seul et caractérise sa nature, feule essentiellement incompatible avec les vices et les maux dont toute autre nature est susceptible par cela même qu'elle est tirée du néant. Quamvis, dit saint Augustin , non omnis beata possit esse crealura.... ea tamen quœ polesl, non ex seipsa potest quia ex nihilo croula est. L. 42 de Civil. Dei, C. 1, n. 1. Quanquani, dit-il ailleurs, en parlant de la créature intelligente, magna natura sil , viliari tamen poluit, quia summa non est. L. 14 de Trin., c. 4. Enfin le litre de sage convient par excellence à Dieu , qui seul connaît essentiellement toutes les vérités nécessaires pour bien gouverner l'univers , même celles qui dépendent de l'exercice du franc arbitre des agents libres, dont lui seul peut par soi-même prévoir et prédire les déterminations futures. D'où il suit que le don de prophétie n'est pas moins surnaturel que le don des miracles.

pécher, de mériter ou de ne point mériter la peine douloureuse due au péché : aucun par conséquente qui il ne puisse refuser la claire connaissance du vrai et l'amour nécessité du bien qui lui ôteraient ce pouvoir, en éloignant de son esprit et de son cœur tous les objets et tous les motifs qui, s'ils leur étaient présents , seraient capables de les séduire.

Ce sont là autant de conséquences des principes que nous avons établis dans notre précédente Instruction ( Col. 345 et suiv. ) Nous y avons fait voir que Dieu a pu permettre le péché de l'ange et de l'homme pour manifester l'extrême différence qui se trouve entre sa nature infiniment parfaite et la leur essentiellement défectueuse, entre sa liberté absolument immuable dans le bien et la leur radicalement flexible au mal. Nous y avons montré combien on doit avoir une idée trèshaute de Dieu et de sa sainteté souverainement respectable, parce qu'il renferme dans son entière exemption de tout défaut et de toute imperfection d'entendement et de volonté le principe et la source inépuisable de toutes les vertus; combien au contraire la créature spirituelle doit avoir une idée trèsbasse d'elle-même et de son propre fonds souverainement méprisable, parce qu'il contient dans son imperfection originelle, dans sa faiblesse cl sa fragilité naturelle, le germe fécond de tous les vices. Nous y avons prouvé que son extraction du néant la met par sa nature dans une condition entièrement scrvile, et que Dieu n'est pas tenu d'avoir pour elle plus d'amour qu'un prince souverain n'est obligé d'en avoir pour un vil et pauvre esclave qui n'a rien qui ne soit à son maître et dont celui-ci n'ait droit de le priver à tous moments ; il a droit aussi de ne lui fournir que le pur nécessaire pour sa subsistance, de ne lui donner aucun salaire pour son travail, de le punir s'il est paresseux ou vicieux , et, quand même il ne le serait pas, de le chasser et de le vendre. L'inégalité entre le prince el l'esclave, quelque grande qu'elle soit, est-elle comparable à celle qui se trouve entre le Créateur et la créature même la plus excellente? Dieu, qui par pure bonté lui adonné l'être, n'est-il pas entièrement maître de le lui ôter ? S'il le lui consen e dans un état où il vaut mieux pour elle d'exister que de ne pas exister, quoique pour lui faire sentir sa dépendance, il l'assujettisse à la souffrance de quelques maux compensés et surpassés par plusieurs biens dont il la fasse jouir, a-t-elle sujet d'être mécontente, el ne doit-elle pas dire comme Job : Si bona sus ce pi ::ius de manu Dei, mnla quare non suscipiamus (Job 2, 10) ?

Loin de se plaindre de Dieu, ne doit-elle pas le remercier de ce qu'il la met dans qu état préférable à l'abîme du néant d'où il 1. tirée et où il ne lient qu'à lui de la faire rentrer? Il peut donc, sans blesser ni sa bonté ni sa justice, laisser toujours cette nature dans l'état que les théologiens appellent de pure nature, sans jamais l'exempter de toute souffrance, ni jamais l'aimer avec une tendresse vraiment paternelle. Quand il n'aurait

SUR L'INCARNATION

SU

pour elle qu'un amour égal à celui que le plus grand des rois doit avoir pour le dernier de ses sujets, ne l'aimerait-il pas encore beaucoup au-delà de ce qu'elle mérite ? N'at-il pas droit dé la traiter, non comme sa fille, mais comme sa sujette ou sa servante? A parler exactement, il n'est pas son père, puisqu'il ne l'a pas engendrée de sa propre substance; il ne lui doit donc pas les sentiments d'affection particulière et les traitements de bienfaisance spéciale qu'un père doit à son fils; il ne lui doit ces sentiments et ces traitements que lorsqu'il veut bien par une bonté singulière l'adopter pour sa fille. Par cette adoption il la fait entrer, pour ainsi parler, dans sa famille, et conséquemment dans les droits que la naissance donne à un enfant d'être plus chéri et mieux traité qu'un serviteur ou qu'un esclave. On sait combien la condition d'un esclave est différente de celle d'un fils , et combien celui-ci est traité beaucoup plus favorablement que celui-là ; en sorte que ce qui est de l'exigence de la condition filiale n'est nullement de l'exigence de la condition servile. Il y a entre l'une et l'autre une différence essentielle et si grande, que si l'esclave était traité avec les mêmes égards, les mêmes soins, les mêmes marques de tendresse, de confiance, de familiarité, de bienveillance que le fils, ce traitement, qu'on pourrait nommer naturel à l'égard du fils, devrait être appelé surnaturel à l'égard de l'esclave, parce que n'étant point exigé par la nature de l'esclavage, il élève l'esclave au-dessus de la condition servile.

On voit par là comment et pourquoi la grâce qui nous fait ou tend à nous faire enfants de Dieu est un don aussi excellent que surnaturel, et aussi digne de notre reconnaissance que de notre admiration. Voyez, nous dit l'apôtre saint Jean, jusqu'à quel excès s'est portée la charité du Père céleste, de vouloir qu'on nous appelle et que nous soyons en effet enfants de Dieu : Videte qualem caritatem dédit nobis Pater, ut filii Dei nomincmur et simus (Joan. 3, 1). Une élévation si grande, une distinction si glorieuse qui nous donne droit d'appeler Dieu notre Père (1)

(1) Sainte Thérèse, dont l'Eglise, dans l'oraison de sa fêle, loue la céleste doelrine expliquant l'excellente prière que Jésus-Christ nous a enseignée et qui commence par ces mots, Noire Père, exhorte à ne pas proférer seulement des lèvres ce nom de Père ( OEuves de sainte Thérèse, p. 597 ); mais à en concevoir le sens pour être louché jusqu'au fond de l'aine. Ce nom bien conçu est en effet capable de fendre les cœurs les plus durs , de les amollir, de les fane fondre d'amour, et de les remplir de consolation, de reconnaissance et d'admiralion. 0 mon Dieu ! vous êtes mon Père. Que dirai-je davantage ! Y ;s-l il quelque nom plus doux, plus tendre et qui donne plus de confiance? Que pouvais-je désirer de plus honorable et de plus avantageux que de vous avoir pour père ? Qui l'aurait cru, et aurais-jc jamais osé me flatter que le Dieu de majesté, l'Eternel (Psal. 28, 3). le Tout-Puissant , le Très-Haut eût daigné abaisser les deux (Ibid. 17 , 10) et s'abaisser lui même jusqu'à m'adopler pour son (ils ? Moi homme , et qu'est-ce que l'homme pour être élevé à une telle gloire (Job 7, 17) ? Lui qui a pour mère la corruption, pour

nous était-elle duc comme un apanage de notre conception et de notre naissance charnelle? Non : ce n'est ni par le sang, ni par la chair, ni par le ministère d'aucun homme que nous sommes montés à ce haut point de grandeur. Penser de la sorte, ce serait ignorer la bassesse naturelle de l'homme et l'excellence de la dignité dont nous avons été gratuitement honorés. Non ex sanguinibus, neque ex voluntate carnis, neque ex voluntate viri (Joan. 1, 13); mais toute la gloire de cette naissance spirituelle et de celte filiation divine nous vient de la volonté de Dieu, de la prédestination de Dieu, du choix et de la volonté de Dieu ; Sed ex voluntate Dei.

Cette filiation qui nous élève au-dessus de la nature humaine nous rend participants de la nature divine par la communication immédiate ou médiate des perfections qui ne sont propres qu'à la Divinité, seule incapable par son essence de se tromper, de pécher et de cesser d'être heureuse, à cause qu'elle nepeut cesser de connaître clairement et d'aimer nécessairement le souverain bien qui est ellemême. Cette claire connaissance, cet amour nécessaire, cette béatitude perpétuelle qui la rendent toujours inaccessible à l'erreur , au péché et à la douleur, lui sont naturelles, parce qu'elles constituent sa nature , et la différencient de toute autre, et ne peuvent être communiquées à aucune pure créature (1) que par une faveur spéciale du Créateur. L'état donc où ces perfections, ces propriétés sont immédiatement communiquées pour toujours à des êtres spirituels, tels que sont les anges et les bienheureux citoyens du ciel, est absolument surnaturel pour eux tous , puisque aucun n'avait pu l'acquérir par ses seules forces , ni la mériter par des secours uniquement analogues et proportionnés à la dignité de sa nature.

La destination à cet état pour les êtres intelligents qui n'en jouissent pas encore, mais qui peuvent y parvenir par des dons et des secours qui y sont relatifs et analogues, a aussi une surnaturalité absolue qu'ont pareillement ces mêmes dons et secours qui communiquent médiatement ces perfections , à cause qu'ils sont, soit parleur essence, soit par l'institution divine, des moyens analogues et propres à les faire obtenir : de même que si Dieu donnait à un homme des ailes pour voler, ces ailes seraient pour cet homme un don surnaturel, et les secours par lesquels Dieu l'aiderait à faire usage de ce don et qui ressembleraient à ceux qu'il accorde aux oiseaux pour user de leurs ailes seraient

sœur la pourriture, et pour héritiers les vers (Ibid. 17, ii), pouvait-il s'aitcndre à celte auguste adoption qui lui donne le Seigneur de l'univers pour père, le propre Fils de Dieu pour frère, le royaume ei le Koi même du ciel pour héritage?

(I) On peut dire avec plusieurs théologiens que l'impeccabililé, la vision intuitive et l'amour béalifique sont naturelles à la sainte amede Jésus-Christ, parce que son union hyposlatique à la personne du Verbe divin exigeait qu'il lés lui communiquât ; mais cette très-sainte ame considérée en tant qu'unie à la nature divine n'est pas une pure créature.

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