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abject des esclaves ne l'est à celle du plus élevé des monarques.
Ne soyez pas surpris, mes chers frères, de ce que nous nous sommes beaucoup étendu sur ce qui concerne la surnaturalité. Deux motifs nous y ont engagé.
1° Cette matière enveloppée d'épaisses ténèbres avait besoin de plusieurs éclaircissements. Ceux que nous avons tâché de donner sont , il est vrai , nouveaux quant à la manière, et nous souhaitons qu'en cela ils ressemblent aux nouvelles lumières par lesquelles les saints Pères, avec le flambeau de la raison , ont éclairci divers dogmes de la foi en disant Non nova, sed nove, ainsi que s'exprime Vincent de Lérins ; mais ils ne sont pas nouveaux quant au fond de la doctrine . ils ne font que développer, qu'expliquer, que rendre plus intelligible la substance des vérités enseignées sur cette matière, soit par les divines Ecritures dont nous avons cité beaucoup de textes, soit par les conciles œcuméniques , spécialement par celui de Vienne (1), soit par les saints docteurs, surtout par S. Augustin , dont nous avons rapporté les passages , et par S. Thomas (2) , qui , en plusieurs endroits , fait consister la surnaturalité en une si excellente participation de la divinité, que nul être créé n'a droit d'y aspirer, quelque parfait qu'on l'imagine. Il' dit aussi en propres termes que la grâce est un commencement de la gloire céleste , qui n'est autre chose que la vision intuitive et l'amour fruitif de Dieu.
2" Le développement de ces importantes vérités nous a paru bien propre à faciliter l'intelligence de celles que nous allons exposer dans les réflexions suivantes. Elles tendront toutes à montrer que la magnificence et l'éternité des récompenses surnaturelles promises par pure grâce à la vertu compensent par une juste proportion, et rendent équitables la rigueur et la perpétuité des châtiments destinés aux crimes. Nous y insisterons sur ce que l'ingratitude de l'homme, qui, malgré l'inestimable bienfait renfermé dans la promesse de ces grandes récompenses, offense Dieu mortellement, est une circonstance très-aggravante qui, à cause qu'elle augmente énormément son
(1) Ce Concile a condamné Jes Begguards, qui soutenaient que l'âme n'avait pas besoin de la lumière de la gloire qui l'élève à la vision et à la bienheureuse jouissance de Dieu. Cette lumière de gloire est donc surnaturelle , ainsi que tout secours propre à nous y conduire , en nous donnant la puissance de devenir les enfants de Dieu (Joan. \ , 12) et les héritiers de son royaume.
(2) Donum aulem gralia? excedit omnem facultatcm nature erealae, cum nihil sit aliud quam quxdam parlicipatio divinae nalurx quœ excedit omnem aliam naluram. 1-2, a. 62, a. 1. Gratta et gloria ad idem genus referunlur, quia gratia nihil aliud est quam quidam inchoatio gloriae in nobis. 2-2, q. 24, a. 4. Klevatnr humana natura dupliciter : uno modo per operalionem, qua scilicet sancti cognoscunt et amant Deum ; alio modo per esse personaie ; qui quidein modus est singularis in Christo, in quo natura humana assumpta est ad quod sit in persona tilii Dei. 3, q. 2, o. 10.
De Pressy. 1.
crime, doit aussi augmenter proportionnément sa punition.
Troisième réflexion. Selon tous les criminalistes (1), la grièveté d'un crime ne dépend et ne se tire pas seulement de son acte soit intérieur soit extérieur, mais encore de ses circonstances qu'ils réduisent à sept principales : savoir, la personne, la cause, le lieu, le temps, laqualité, la quantité, et l'événement. Quant à la personne, disent-ils, il faut considérer celle qui a commis le crime, et celle envers qui il a été commis. Ainsi le crime qui a été commis par un esclave est (toutes choses d'ailleurs égales ) plus grief et plus punissable que celui qui a été commis par une personne libre ; mais si ce crime a été commis par cet esclave envers son maître, par un fils envers son père, par un sujet envers son prince, il le devient encore davantage que s'il avait été commis par un simple étranger. Pareillement le crime commis par un roturier envers un noble , par un laïc envers un prêtre, par un disciple envers son précepteur, par un homme comblé de bienfaits envers son bienfaiteur, est plus énorme et doit être puni plus sévèrement que celui commis de particulier à particulier, d'égal à égal, de personne bienfaitrice à autre personne pareillement bienfaitrice.
Quatrième réflexion. La circonstance delà noire ingratitude de celui qui attente à l'honneur où à la vie de son bienfaiteur aggrave son crime, et en augmente la grièveté à proportion de la grandeur et de la multitude des bienfaits qu'il en a reçus. Plus ils sont grands et nombreux, plus son attentat est détestable et punissable (2). De là vient que comme le don de la vie est le plus grand bien qu'un homme puisse recevoir d'un autre homme, l'atrocité du parricide en la personne d'un fils qui tue son père surpasse de beaucoup la grièveté d'un simple meurtre qu'il aurait fait en tuant une personne dont il n'aurait reçu aucun bien. De là vient encore que quand Dieu, par la bouche du prophète Nathan, reprocha à David son adultère et son homicide, il lui rappela les insignes faveurs qu'il lui avait prodiguées : Je vous ai, lui ditil , sacré roi sur mon peuple, et je vous ai tiré des mains de Saul votre persécuteur. Je vous ai mis en possession de ses biens et de ses trésors ; je vous ai fait souverain d'Israël et de Juda; et si c'est peu de ces bienfaits, je suis disposé à en ajouter d'autres beaucoup plus grands. Pourquoi donc avez- vous méprisé la parole de votre Dieu jusque à commettre à ses yeux les crimes les plus noirs ? La noirceur de ces crimes considérés en euxmêmes était donc augmentée par la noirceur de l'ingratitude qui les accompagnait, et qui était d'autant plus odieuse que David avait reçu des grâces signalées, et qu'il avail lieu d'en espérer de beaucoup plus grandes, s'il avait continué de servir fidèlement le Sei-
(1) Voyez les lnstitutes au Droit criminel, par M. de Vouglans, pag. 19.
(2) Quo indtilgeniior liberalitas, eo inexcusabilior pervicacia. S. Amb. I. 9 inc 20 6'. Luc.
(Dix-sept.)
INSTRUCTION PASTORALE
gneur son Dieu, son bienfaiteur, son protecteur : Si parva sunt ista, adjiciam multo majora'{2Reg. 12,8),
Cinquième réflexion. Ces paroles du texte sacré font assez voir que la grièveté d'un crime est augmentée non seulement par l'i ingratitude à l'égard des grâces reçues, mais encore par le mépris ou la négligence des faveurs qu'on avait lieu d'espérer si on ne l'avait pas commis, et que plus ces faveurs sont gratuites et grandes, plus par là ce crime devient grief et punissable. Mais pour établir davantage cette importante vérité, faisons trois hypothèses. Supposons d'abord qu'un roi par pure bonté répande avec profusion ses faveurs sur un de ses sujets, et qu'il lui demande pour toute reconnaissance la ûdélité à son service, sans lui promettre aucune récompense particulière. Supposons en second lieu que le même roi, non content d'accorder à un autre de ses sujets les mêmes faveurs, y ajoute la promesse d'une récompense très-magnifique en elle-même et trèslongue en sa durée, au cas que ce sujet faisant bien son devoir lui demeure fidèle. Supposons enfin que ces deux sujets se révoltent contre leur prince et se rendent criminels de lése-majesté : ce crime, disons-nous, est énorme tant dans sa nature qu'à raison de la circonstance de l'extrême ingratitude dont ces deux sujets l'accompagnent. Il est, ajoutons-nous, beaucoup moins énorme, moins punissable dans celui dont parte la première supposition, et à qui le prince n'a point promis une récompense comme à celui dont parle la seconde. La grièveté du crime de celui-ci surpasse d'autant plus la grièveté du crime de celui-là que la promesse de cette récompense fort magnifique, fort durable, est une faveur purement gratuite, qui est supposé accordée à l'un préférablement à l'autre, quoique il ne l'ait pas plus méritée que celui à qui elle est refusée. La valeur et le prix de cette faveur, en genre de promesse, doivent se mesurer sur la magnificence et la durée de la récompense qu'elle a pour objet. Plus cette magnificence et cette durée sont grandes , plus est grand le bienfait que renferme la p'romesse faite par pure bonté d'en gratifier par manière de récompense celui à qui, selon les règles de la justice, nulle récompense n'est due, lorsqu'il ne fait que son devoir, en demeurant fidèle à son roi. D'ailleurs plus cette magnificence et cette durée de la récompense promise (1) sont grandes,
(1) Telle fut la promesse que Dieu fit à Abraham lorsqu'il lui ordonna de sortir de son pays, et que, pour l'exciter à l'exécution de cet ordre, il lui ajouta qu'il ferait sortir de lui une grande nation, qu'tV rendrait grand son nom, et que tous les peuples de la terre seraient bénis dans sa race ( Gen. 12, 1-4 ). Dieu sans doute pouvait exiger l'obéissance d'Abraham sans lui faire ceite magnifique promesse ; mais plus elle était magnilique, plus ce patriarche était obligé de faire ce qui lui était commandé, et plus aurait-il été coupable s'il ne l'avait pas fait. I. La grande magnificence de cette promesse lui faisait connaître le grand désir que Dieu avait de se voir obéi. IL La grande satisfaction qu'il aurait de son obéissance. 111. Le
plus aussi est grand, est fort, est pressant le motif d'espérance qu'elles fournissent- pour exciter et encourager à s'acquitter de son devoir; plus par conséquent est déraisonnable, ingrat, coupable, punissable celui qui, malgré un si puissant motif de s'en acquitter, ne s'en acquitte pas, et ne rougit pas d'attenter à la vie où à l'honneur de son roi, qui est son insigne bienfaiteur à double titre, dont l'un regarde le temps passé pendant lequel il en a reçu de très-grandes faveurs, et l'autre concerne l'avenir durant lequel il ne tenait qu'à lui d'en recevoir encore de plus grandes qui lui étaient promises par pure bonté.
Sixième réflexion. L'Ecriture divine nous assigne, dit le saint Evêque de Genève {Traité de l'amour de Dieu, l. 11, c. 6), la félicité et joie éternelle du ciel, pour récompense des travaux et bonnes actions que nous aurons pratiquées en terre. Récompense magnifique , et qui ressent la grandeur du maître que nous servons, lequel, à la vérité, Tkéotime, pouvait, s'il lui eût plu, exiger très-justement de nous notre obéissance et service, sans nous proposer aucun loyer ni salaire, puisque nous sommes siens par mille titres très-légitimes, et que nous ne pouvons rien faire qui vaille qu'en lui, par lui, pour lui, et qui ne soit de lui. Mais sa bonté néanmoins n'en apas ainsi disposé ; ains en considération de son Fils notre sauveur, a voulu traiter avec nous de prix fait, nous recevant à gages, et s'engageant de promesse vers nous qu'il nous salariera selonnos œuvres de salaires éternels. Or ce n'est pas que notre service lui soit ni nécessaire, ni utile : car après que nous avons fait tout ce qu'il nous a commandé, nous devons néanmoins avouer par une très-humble vérité ou véritable humilité qu'en effet nous sommes serviteurs très-inutiles et très-infructueux à notre maître, qui, à cause de 'son essentielle surabondance de bien, nepeut recevoir aucun profit de nous : ains convertissant nos œuvres à notre propre avantage et commodité, il fait que nous le servons autant inutilement pour lui que très-utilement pour nous qui, par de si petits travaux, gagnons de si grandes récompenses ; il n'était donc pas obligé de nous payer notre service, s'il ne l'eût promis.
Mais Dieu était-il obligé de le promettre? Nullement; car, sans insister sur les preuves solides que le savant Continuateur de M. Tournely (Tract, de act. Hum, pag. 727) donne de la gratuité de cette promesse, et qu'il appuie sur des textes formels du concile de Sens et de S. Augustin , il nous suffit d'alléguer ce passage de S. Paul : La vie éternelle est une grâce de Dieu ; Gratia Dei , vita œterna, et d'indiquer l'explication qu'en rapporte dom Calmet (1). Cette vie éternelle
grand déplaisir qu'il aurait de sa désobéissance , qui par conséquent eût été très-criminelle et beaucoup plus condamnable qu'elle ne l'aurait été si Dieu ne lui avait rien promis , ou s'il ne lui avait promis qu'une petite '.récompense.
(1) Quelques-uns après Tertullien traduisent :
SIR L'INCARNATION