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dont jouissent les anges et les saints dans le ciel est une grâce à plusieurs titres et sous divers égards.
I. Elle est une grâce dans son principe, c'est-à-dire dans l'opération divine, qui, en tant que productrice de la vision intuitive , surpasse l'exigence de la nature, soit angélique, soit humaine , ainsi qu'on l'a montré ci-dessus. Cette opération est surnaturelle, c'est-à-dire qu'elle surpasse autant en dignité, en excellence, l'opération qui produit la connaissance abstractive de Dieu, que cette connaissance obscure est inférieure à la claire vue : car l'excellence des opérations se règle, se mesure, sur celle des effets qu'elles produisent; et ladignitédes connaissances du même objet se règle sur leur plus ou moins d'étendue et de clarté. Dieu connu obscurément et Dieu vu intuitivement, Dieu opérantdans l'ame cette connaissance obscure et Dieu opérant cette vue claire, est le même Dieu; mais cette connaissance et cette vue, non plus que les opérations qui les produisent, ne sont pas les mêmes; elles diffèrent aussi essentiellement que l'obscurité de la nuit ou du crépuscule diffère de la clarté du grand jour. Elles forment donc deux espèces essentiellement distinctes, deux ordres entièrement disparates , dont l'un, nommé naturel, est fort inférieur à l'autre, qu'on nomme surnaturel.
II. La vie éternelle est une grâce dans son essence , qui consiste en la pleine jouissance de toute sorte de biens sans mélange d'aucune espèce de maux , et sans aucune crainte de tomber, par l'abus du franc arbitre, dans le péché et dans la misère. Nous avons prouvé ailleurs la possibilité de l'état de nature pure. L'homme , en usant bien de sa raison et de sa liberté , aurait pu dans cet état mériter une béatitude naturelle , mais imparfaite , en ce qu'elle ne l'aurait pas exempté de toute souffrance, et ne lui aurait pas ôté pour toujours sa flexibilité au bien et au mal moral , à la vertu et au vice , au mérite et au démérite. Celte flexibilité ou variabilité, ainsi que la sujétion à quelques maux physiques, étant une imperfection de sa nature, Dieu aurait pu , sans la lui ôter, le récompenser de ses bonnes œuvres , en le faisant jouir longtemps d'une quantité de biens et
Donativumvero Dei, vita œlerna. Le lemie donativuin, dans la milice romaine, signifiait les récompenses que l'on donnait aux soldais par-dessus leur solde ordinaire , comme des couronnes, des présents, des honneurs, choses qui ne sont pas dues en rigueur, mais qui sonl de la pure libéralité du général ou du capitaine. C'est à cela que S. Paul fait allusion en cet endroit : La mon étemelle est la solde du péché. Voilà ce que l'on gagne à son service. Mais Dieu est un maître très-libéral et très-magnifique : il vous donne la vie étemelle , non sous le nom de solde et de paiement, mais sous celui de grâce ou d'honoraire C'est une espèce de présent dont il reconnaît vos services et votre mérite. Celte manière de récompense est plus noble et plus digne de Dieu. Les récompenses dont il gratifie ses serviteurs sonl de pures grâces de sa part, puisque quand il couronne nos mérites, il couronne ses dons. Comment, tom. \), pag. 86.
de plaisirs fort supérieure à la quantité de maux et de douleurs dont il ne l'aurait pas affranchi. 11 aurait pu aussi , en lui accordant pour récompense pendant un certain temps cette béatitude imparfaite, lui rendre après ce temps écoulé la puissance d'en déchcoir et de devenir pécheur et misérable par l'abus de son .franc arbitre , dont il lui aurait de nouveau laissé l'usage libre comme un apanage de sa nature.
III. La vie éternelle est une grâce en son intensité, c'est-à-dire en l'accroissement de ses degrés de gloire qu'elle renferme , et qui sont plus ou moins nombreux dans le ciel , à proportion du plus ou dumoins de bonnes œuvres que l'ame juste a faites sur la terre. Il est vrai que la réception de ces degrés est une récompense due et vraiment méritée > ainsi que l'enseigne le Concile de Trente (1), touchant la béatitude ou vie éternelle considédérée en elle-même ; mais il n'est pas moins vrai que, selon la doctrine du même concile, les mérites de l'homme sont des dons de Dieu , qui a promis par miséricorde de les récompenser, Gratia misericorditer promissa. Celte promesse miséricordieuse est une grâce d'autant plus grande à l'égard de ces degrés d'augmentation de gloire et de béatitude , qu'ils sont proportionnés aux degrés de charité habituelle qu'avait le juste au moment de sa mort , et qui eux-mêmes étaient proportionnés au plus ou moins de bonnes œu-
(1) René operantibus , usque in finem, et in Deo sperantibus, proponenda est viia aterna, et lanquam gralia uliis Dei per Çhrisium Jesum misericotditer promissa ; el lanquam merces ex ipsius Dei promissnne bonis ipsorum operibus el merilis fideliler î eddenda. H;ec est enim illa corona juslilirc, quam post stiuni cerlamcn et cursum repositam sibi esse aiébat Aposlolus, a justo Judice sibi reddendam : non solnin aiilem sibi , sed el omnibus qui diligunl advenlinn ejus. Cum enim ille ipse Chrislus Jésus lanquam eaput in membra, et lanquam vilis in palniiles, in ipsos justificalos jugiler virlulem influât, qua: virlus bema eorum opéra semper antecedit, el comitatur, et subscquiiur , et sine qua nulle paclo Deo grata et meritoria es?c posscnl; nibil ipsis juslificalis ainplius déesse credemlum est, quo minus plene illis quidem operibus, qua; in Deo suui lacta, divin» legi pro hujus viiie statu satislecissc, et vitam ajternam suo eliam lempore, si lamen in gratia decesserinl, eonsequendam, verc promeruisse censeantur : cum Chrislus, Salvalor noster, dicat : Si quis biherit ex aqua quam ego dabo ci, non sitiet in sternum , sed fiel in co (uns ai|tia> salicnlis in vilam ;clcrnam. lia neque propria nostra juslilia, lanquam ex nobis propria slatuilur : neque ignoralur autrepudialur juslilia Dei. Qu» enim juslilia nostra dicitur, quia per eam nobis înlKcreniem ju^iificamur ; illa eadem Dei esi , quia a Deo nobis inlïindilur per Christi nieiiluni. Neque vero illud omillendum est; quod licel bonis operibus, in sacris Litleris usque adeo iribualm, ni eliam qui uni ex minimis suis polmn aqua; fwgid» dedcril,promiilai Chrislus eum non esse sua mercede carilurum : el Aposlolus lesictur, ul quod in pra;senli esl monienlancum, et levé iribulalionis nustru?, supra modum in sublimitatc œlerniim gtorine pondus operari in nobis : absil lamen, ut clirisiianus homo m se ipso vcl conlidal, vel glorielur, el non in Domino : cujus lama est erga omnes hoinines bonilas : ut eorum velit esse mérita, quœ sunt ipsius doua. Sess 6, c. i6.
INSTRUCTION PASTORALE
vresque cette reine des vertus lui avait fait faire. Sur quoi
Observons premièrement avec les théologiens que l'homme juste agissant pour Dieu mérite que la charité (principe de son action qu'elle produit ou commande) croisse en lui à proportion de la ferveur avec laquelle il agit. A-t-il dans l'ame deux degrés de charité habituelle ? Si cette vertu agit en lui selon toute l'étendue de ces deux degrés, il en acquerra deux autres, et il deviendra plus saint de moitié , plus agréable à Dieu qu'il ne l'était avant ce premier acte. S'iLJait un second acte aussi fervent qu'il le peut depuis cette dernière augmentation , son trésor double encore, et il se trouve riche de huit degrés. S'il continue à faire ainsi valoir tout son fonds , un troisième acte le fait parvenir jusque au seizième degré de sainteté, un quatrième jusque au trente-deuxième, un cinquième jusque au soixante-quatrième, un sixième jusque au cent vingt-huitième, et ainsi des autres, toujours avec la même proportion.
Observons en second lieu avec les mathématiciens que cette sorte de multiplication ou de progression , pour peu qu'on avance , forme bientôt un nombre si grand (1), qu'il n'est point d'homme qui soit capable de le compter : par exemple , qu'un négociant , disent-ils , mette aujourd'hui un sou dans le commerce , qu'au second jour il en gagne deux, au troisième quatre, au quatrième huit, au cinquième seize , au sixième trentedeux , au septième soixante-quatre , au huitième cent vingt-huit, au neuvième deux cent cinquante-six , et que son argent double ainsi jusqu'au centième jour, il est démontré qu'à ce centième jour le négociant se trouverait riche d'un grand nombre de centaines de millions et de milliards.
Concluons de là qu'un juste qui , plein de
(I) Pour donner une idée juste des accroissements rapides que reçoit la somme d'une progression géométrique au bout d'un nombre même assez médiocre de ternies, en voici un exemple sur la progression double, dont la marche est une des plus lentes; il est tiré, quant à l'historique, de la Mathématique universelle du père Caslel.
L'inventeur du jeu des échecs (y est-il raconté plus au long) fut pressé par son roi qu'il avait comblé de gloire, de lui demander une récompense à son choix et proportionnée à la beau lé de sa découverte. Après s'en être défendu longtemps, il se fit apporter un échiquier, et le montrant au prince : Ordonnez, seigneur, lui dit- '1, qu'il me soit délivré un grain de blé pour la première case , deux pour la seconde, quatre pour la troisième, et ainsi de suite en doublant toujours jusqu'à la soixante-quatrième. La demande au premier coup d'œil pourra paraître très-modeste, et le roi lui-même en jugea ainsi ; mais après un plus mûr examen, il se trouva qu'elle excédait de beaucoup ses facultés et celles des plus opulents monarques. En effet, selon le calcul fait par M. Rallier des Ourmes et rapporté tout au long dans l'Encyclopédie (Tom. 43, pag. 454), l'énorme quantité de blé nécessaire pour la remplir, appréciée en argent, vaudrait, en mettant le prix du boisseau à deux livres de notre monnaie, 47,445,004,800,000 livres. Somme exorbitante et telle, que les trésors réunis de tous les potentats du monde connu seraient éloignés d'y atteindre.
ferveur, a fait une foule de bonnes œuvres pendant une très-longue vie , et a ainsi acquis un nombre prodigieux de degrés d'accroissement de la charité habituelle qu'il est supposé avoir conservée jusqu'à la mort, reçoit dans le ciel un nombre pareillement prodigieux de degrés d'augmentation de gloire et de béatitude. Jugeons aussi par là du prix inestimable de la faveur renfermée dans la miséricordieuse promesse que Dieu a faite de récompenser si magnifiquement les bonnes œuvres qui , s'il ne l'avait pas promis , n'auraient pas mérité d'être ainsi rémunérées ; saisis d'admiration, transportés de reconnaissance, écrions-nous avec le Roi prophète : Que le Dieu d'Israël est bon pour ceux qui le servent avec un cœur droit (Psal. 72, 1) ! Et si nous avons le bonheur de posséder ce riche fonds de charité , quel puissant motif pour nous encourager à l'accroître le plus que nous pourrons par la ferveur et la fréquence des actes de vertu, dont la multiplication multipliera immensément le trésor de la vie éternelle dont nous jouirons en paradis( 1) ! IV. Cette vie est une grâce dans sa durée, parce que Dieu pouvait ne promettre et ne donner pour récompense à ses fidèles serviteurs qu'une béatitude passagère et amissible : or si Dieu avait fait ce que la foi et la raison (2) enseignent de concert qu'il pouvait faire , s'il eût établi un ordre de choses dans lequel il n'eût promis de récompenser et
(1) Nous lisons d'un des anciens pères du désert, que ses disciples le voyant travailler continuellement et pratiquer de grandes austérités, le pressèrent un jour de se donner un peu de relâche, et de modérer ses mortifications , qui élaient excessives. Croyezmoi, mes enfants, leur répondit-il , si la condition des bienheureux pouvait être sujette au déplaisir, ils auraient un extrême regret de n'avoir pas souffert davantage, voyant maintenant la récompense qu'ils en auraient eue et de combien ils eussent pu augmenter leur gloire à peu de frais. Le sentiment de saint Bonavenlure s'accorde très-bien à cela quand il dit que, toutes les fois que nous passons le temps dans l'oisiveté, nous perdons autant de degrés de gloire que nous eussions pu alors faire de bonnes actions.
Ce que l'on raconte de sainte Melchtildc y a aussi beaucoup de rapport. Jésus-Christ, qu'elle avait choisi pour son époux, et à qui elle s'était entièrement consacrée, venait souvent la visiter, et lui découvrait les merveilles ineffables de la gloire. Un jour entre autres elle entendit que les saints s'écriaient : O vous qui vivez encore dans le monde, que vous êtes heureux de pouvoir méritera tout moment ! Si l'homme savait combien il peut mériter chaque jour, il ne se réveillerait point qu'il n'eût le cœur aussitôt rempli de joie en voyant commencer le jour où il peut vivre tout à fait à Dieu, et où, par sa grâce, et pour sa gloire, il peut augmenter à tout moment en mérite ; et cela lui donnerait du courage et de la force pour souffrir toutes choses avec joie. Prat. de la Perfect. chrét., tom. 3, pag. 536.
(2) L'auteur de l'Histoire du Baïanisme prouve que les seules lumières de la raison suffisent pour montrer possible l'étal de pure nature. < Il est évident, dit-il, que Dieu n'a pu créer ni l'homme ni l'ange que pour lui, parce qu'il lui est aussi essentiel d'être la fin dernière de ses créatures que d'en être le principe. Mais Baius et ses sectateurs tirent le rideau sur la différence qui se rencontre entre ces deux propositions : Dieu n'a pu créer l'homme innocent que pour
SUR L'INCARNATION
n'eût effectivement récompensé que d'une béatitude temporelle . imparfaite et naturelle ceux des anges et des hommes qui l'eussent servi fidèlement , les péchés de ceux qui auraient été rebelles à ses ordres eussent-ils été aussi énormes que l'ont été les péchés de Lucifer et d'Adam? Non sans doute ; ils auraient été aussi inférieurs en grièveté à ceuxci qu'une béatitude naturelle , incomplète et passagère est inférieure à une béatitude surnaturelle, complète et perpétuelle. Us n'auraient donc mérité qu'une punition aussi inférieure à celle qu'ont méritée la révolte de Lucifer et la prévarication d'Adam que la première de ces béatitudes est inférieure à la seconde. Or celle-ci est aussi supérieure à celle-là que la grâce l'est à la nature, que le complément de biens l'est au mélange de maux , et que l'éternité , qui ne finit pas , l'est au temps, qui finit. Cette dernière supériorité est au-dessus de toute expression (1) ; elle est incomparable, et, pour parler le langage des géomètres , elle est incommensu-
lui, et Dieu n'a pu créer l'homme innocent que pour jouir éternellement du souverain bien dans le royaume céleste. Ces termes, pour lui et pour le royaume céleste , n'offrent pas le même sens. C'est pour lui , dès que c'est pour son service et pour sa gloire : mais l'ange et l'homme pouvaient "servir et glorifier Dieu sans entrer dans son royaume. Maître absolu des ouvrages de ses mains et de leur destination comme de leur production, il a pu les former pour sa gloire temporelle comme les autres êtres intérieurs. Il a pu les conserver en cette vie toute l'éternité à son service sans antre salaire, puisqu'élant par nature ses serviteurs, leurs services n'auraient été au fond qu'une pure dette qu'ils auraient acquittée. Fecimus quod debuimus. Il a pu créer l'homme pour une récompense intérieure à la vision béatifique : car dès qu'il n'en doit point, il est eu droit de la limiter lorsqu'il veut bien en accorder à des.services qu'on est obligé de lui rendre. Il a donc pu le créer sans le destinera la vision intuitive et par conséquent sans lui accorder les dons de l'esprit sanctificateur qui y conduisent, i Pag. 79.
M. de la Chambre donne aussi des preuves tirées des seules lumières de la raison, pour démontrer la possibilité de l'état de pure nature. Traité de la Grâce, t. 1, p. 277 et suivantes. Il y remarque que les désirs d'être heureux qu'éprouve l'homme dans l'état présent ne seront jamais pleinement remplis que par la jouissance de Dieu dans le ciel, parce qu'il a plu à ce divin Créateur de lui donner pour fin dernière la vision intuitive de sa majesté suprême. Mais les désirs des créatures pour la félicité n'auraient point été de la même espèce dans l'état de pure nature. Bornés à une connaissance moins noble de la divinité ei à une possession moins parfaite de sa gloire, ils n'auraient point occasionné dans les êtres raisonnables des souhaits stériles et infructueux. L'homme et l'ange, fidèles observateurs des lois de leur divin Maître par le secours des dons purement naturels, auraient reçu après la mort une récompense naturelle proportionnée à leurs mérites et dont Dieu seul aurait connu tout le prix et toute l'étendue. Leur cœur, dans cette hypothèse, n'aurait point désiré autre chose, et dès lors ils auraient été parfaitement heureux. Le malheur n'a pour principe que des désirs violents qui sont infructueux et dont l'accomplissement ne peut jamais avoir lieu, quelque chose qu'on fasse pour les conduire à leur exécution.
(1) Si nous considérions bien la grandeur des récompenses attachées à ce que l'on exige de nous,
rable, parce qu'il n'y a nulle comparaison à faire , nulle mesure commune à trouver entre la grâce, qui est d'un prix inestimable , et la nature, qui est d'une médiocre valeur , entre le temps, qui a une fin , et l'éternité, qui n'en a point. La rébellion de Lucifer et la prévarication d'Adam ont donc mérité une punition incomparablement supérieure à celle dont ils se seraient rendus dignes si Dieu n'avait promis et attaché à la fidélité dans son service qu'une béatitude naturelle , imparfaite et passagère. Quand même donc, en cette dernière hypothèse , leur péché , beaucoup moins énorme, n'eût mérité qu'une peine temporelle , il en a toutefois mérité une éternelle dans l'ordre présent des choses où Dieu leur avait promis pour récompense une béatitude surnaturelle , parfaite et perpétuelle. Cette conséquence est une suite manifeste des principes exposés dans la troisième réflexion , où nous avons montré par des exemples sensibles et des suppositions dont il est bien facile de faire l'application à notre sujet que la grièveté d'un crime augmente et s'accroît à proportion non seulement de l'ingratitude à l'égard des bienfaits reçus , mais encore du mépris ou de la négligence des faveurs promises qu'on pouvait et devait se procurer en ne le commettant pas, et que plus elles sont grandes et gratuites, plus ce crime devient énorme et punissable.
nous avouerions que ce que l'on nous demande est peu de chose : c'est nous donner le ciel pour rien de le donner à si bon marché. Pour juger si une chose coûte cher ou non , il ne suffit pas d'en savoir le prix, il faut en connaître aussi la juste valeur; sinon, je vous demande, est-ce cher, à votre avis, d'en donner cent écus? C'est selon, me répondrez-vous ; car ce pourrait être telle chose qu'elle ne vaudrait pas un écu ; mais elle pourrait être telle aussi que ce serait un marché donné, de l'avoir pour mille : si c'est un diamant d'une grosseur extraordinaire, si c'est une terre considérable, c'est l'avoir pour rien. Voulez-vous voir si Dieu demande de vous peu on beaucoup ? Regardez ce que vous achetez de lui, regardez ce qu'il vous donne en échange de ce que vous lui donnez : Je serai, dit-il, moi-même votre récompense (Gen. 15, 1). Hé quoi, c'est Dieu luimême qui se donne à vous ! c'est un marché donné ; c'est ne vous demander rien de vous demander seulement que vous renonciez à votre volonté et que vous mortifiiez vos sens. Il les sauvera pour rien, dit le l'salmisle (Ps. 55, 8) ; que pouvez-vous avoir à meilleur compte?... Il y a, disait S. Antoine à ses disciples, une grande égalité dans le commerce que les hommes font ensemble dans le monde ; chacun y donne autant qu'il reçoit, et ce que l'on vend vaut autant que le prix qu'on achète. Mais pour la gloire étemelle, elle se donne à très-bas prix; car il est écrit que le cours ordinaire de la vie des hommes n'est que de soixante-dix ans ; que les plus robustes vont jusqu'à quatre-vingts, et que tout ce qui est au delà n'est que misère e( que douleur (Ps. 89, 10). Or quand nous aurons servi Dieu quatre-vingts ou cent ans, ou plus, on ne nous récompensera pas seulement par autant d'années de gloire, mais notre récompense n'aura point de fin : nous régnerons éternellement dans la gloire tant que Dieu sera Dieu et dans tous les siècles des siècles. C'est pourquoi, mes chers en* fants, ne vous laissez ni abattre par l'ennui, ni flatter par l'ambition d'une vaine gloire ; car les souffrances
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Septième réflexion. Quelle langue mortelle pourrait exprimer l'excellence de la félicité surnaturelle dont l'on jouit dans le ciel I Ce n'est pas seulement le magnifique spectacle des merveilles de la nature et de la grâce qu'on y contemple ; c'est Dieu même qu'on y voit, non plus à travers les ténèbres de la foi, non plus à l'aide du miroir des créatures représentatives de ses perfections , non plus en énigme et de bien loin , mais de fort près et face à face (1 Cor. 13, 12 ), mais dans le plus bel éclat, dans la plus vive splendeur de sa majesté. Et qui pourra se rassassier en voyant sa gloire (1)? qui peut dire quelle joie produit cette vue claire et intime de Dieu et de son incomparable beauté (2) ? Si l'aspect des créatures , quoique imparfaites et périssables, offre néanmoins quelque chose de fort beau qui plaît, qui réjouit, qui ravit, combien plus est ravissante la beauté du Créateur, celte beauté immortelle, infinie, universelle qui seule a produit toutes les autres , qui seule les renferme toutes éminemment sans nul mélange d'imperfection , qui seule les change toutes sans jamais changer ellemême ! Si les traits réguliers du visage , l'air doux et noble, le teint vif et quelques autres agréments passagers qu'on aperçoit dans des personnes d'une belle figure font souvent et trop souvent sur ceux qui les regardent de tendres et fortes impressions , au point d'émouvoir les esprits les plus tranquilles , de toucher les cœurs les moins sensibles, de soumettre les âmes les plus hautaines, de subjuguer et de captiver les maîtres mêmes du monde ; si les folles ardeurs de la passion violente qu'ils allument vont quelquefois jusqu'à ôter le sommeil , la santé , le jugement , la raison à ceux qui s'en laissent dominer ; combien plus l'éclat souverainement majestueux, les charmes pleins de douceur , les attraits innombrables , infinis et inaltérables de la beauté divine ont-ils de quoi ravir d'admira-
de cette vie n'ont nulle proportion avec la gloire future qui se manifestera en nous. Des afflictions courtes et légères produisent en nous une gloire inconcevable et d'une éternelle durée. Rodriguez, Perfeclion chrétienne, lom. 3, pag. 552.
(1) Et quis salurabitur videns gloriam ejus ? Eccli. 42, 26.
(2) La beauté de Dieu consiste dans l'agréable harmonie de toutes les perfections, dans le concert le plus accompli de tous les attributs qui paraissent le plus opposés, dans ce qu'il est tout à la fois libre et immuable, simple et immense, actif et tranquille, mouvant tout et immobile, bon et terrible, juste et miséricordieux, sévère sans dureté, doux *ans mollesse, irrité sans passion, indulgent sans faiblesse, inexorable au péché et propice au pécheur pénitent , toujours prodigue de ses dons envers sas saints et jamais épuisé, toujours occupé et jamais fatigué, atteignant d'un bout à l'autre avec force cl disposant tout avec suavité (Sap. 8, 1). Ce parfait accord de qualités en apparence si contraires et au fond si bien assorties, ce merveilleux concert cl ce sage tempérament d'attribut» aussi éloignés de tout défaut que de tout excès, et aussi dignes d'amour que d'admiration, constituent la beauté de ce divin Soleil d'intelligence et de justice (Sap. 5. 6), en comparaison duquel celui qui paraît si brillant à nos yeux n'est dans son plus bel éclat qu'obscurité, laideur, difformité.
tion , transporter d'amour et enivrer d'une sainte joie ceux qui dans le ciel les voient tout à découvert et sans aucun voile ! Aussi quelques rayons de gloire émanés de la face de Dieu , que les anges et les saints désirent voir de plus en plus (1 Petr. 1, 12), suffisentils pour les embraser, les rendre comme des flammes de feu (Hebr. 1, 7 ) et les tenir sans cesse dans une bienheureuse extase qui les fait entrer dans la joie du Seigneur (Matth. 25, 21 ), c'est-à-dire dans l'océan immense des délices ineffables qui constituent la béatitude de Dieu même et dont leurs cœurs inondés de toutes parts sont assurés de jouir toujours. Une seule heure de jouissance de cette félicité surnaturelle et inamissible dans le ciel vaut mieux, selon S. Augustin, que mille ans de séjour sur la terre parmi tous les objets qu'on peut imaginer les plus capables d'y rendre un homme parfaitement heureux : qu'on rassemble, si l'on veut, tous les plaisirs , tous les trésors, tous les honneurs, toutes les couronnes du monde pour faire un seul monarque de tout l'univers; qu'on éloigne de cette idée de félicité toute douleur, maladie, crainte, inquiétude, chagrin, tout autre triste apanage de la condition humaine , on n'en pourra jamais séparer la certitude de voir un jour finir par la mort une vie si heureuse.
Mais les justes vivront éternellement : leur récompense immuable, invariable, inaltérable est en Dieu (Sap. 5, 16) qui ne peut changer. Eternellement ils le verront, éternellement ils l'aimeront, éternellement ils le posséderont. Ils régneront avec lui, et leur règne, comme le sien , sera le règne de toits les siècles (Psal. Ikk, 13). Us régneront durant l'éternité et au-delà (Exod. 15, 18).' Expression dont se sert l'Ecriture pour nous faire entendre que la durée de l'éternité s'étend au-delà de tout ce qu'on peut concevoir ou imaginer. Qu'on imagine un temps aussi long qu'on voudra ; qu'on assemble tous les nombres que l'esprit est capable de réunir ; qu'on multiplie ces nombres autant de fois qu'on le pourra ; qu'on remplisse de chiffres autant de volumes qu'il en faudrait pour occuper sans aucun vide tous les espaces immenses qui sont entre le ciel et la terre : qu'est-ce néanmoins que tout cela et cent mille millions de fois plus que tout cela , si on le compare à l'éternité ? Rien , dit S. Augustin , rien ; je ne dis pas que ce n'est qu'un jour, qu'une heure, qu'un instant, je dis que ce n'est rien : Omnia sœculorum spatia definita, si œternitati interminatœ comparentur , non sunt œstimanda exigua, sed nulla. Voilà ce que tout citoyen du ciel peut se dire en se réjouissant de ce que son bonheur n'aura pas de fin : viendra un temps où non seulement le monde aura fini , mais encore où depuis la fin du monde il se sera écoulé autant de siècles que le monde a duré de moments, et il ne se sera encore rien écoulé de ma bienheureuse éternité ! Je suis parfaitement heureux, et je suis entièrement assuré de ne jamais cesser de l'être. Mon Dieu! qu'il est doux de vous posséder sans craindre de jamais vous perdre 1 que
SUR L'INCARNATION
cette pensée est délicieuse! mon cœur nage dans des torrents de joie pure et pleine qui ne me laisse rien à appréhender , rien à désirer ; mais ce qui met le comble à cette joie, c'est que je suis certain que jamais troublée, jamais interrompue, elle durera toujours.
Au contraire ce qui met le comble au supplice des réprouves, c'est la désolante pensée qu'il ne finira jamais. Viendra un temps où chacun d'eux pourra dire : Depuis ma mort, depuis que je suis plongé dans les flammes, si un oiseau, en ne paraissant que de cent mille en cent mille ans, n'avait emporté à chaque fois dans la mer qu'un atome de la terre , toute la masse tant des vallées que des montagnes serait déjà transportée, et il n'en resterait plus rien. Après néanmoins toute cette épouvantable durée de temps passé dans les souffrances, il me reste encore à souffrir une éternité tout entière; mon supplice au lieu de finir est encore comme s'il n'avait pas commencé : sa durée n'est pas diminuée d'un seul moment, et il nie faut encore toujours souffrir comme si je n'axais jamais rien souffert.
Hé quoi ! s'écrie le pécheur incrédule , souffrir toujours, souffrir une éternité de peines pour un seul péché et pour un péché d'un moment, cela est-il juste? Y a-t-il de l'égalité, y a-l-il de la proporlion entre une faute passagère et une peine perpétuelle? Hé quoi! nous écrions-nous à notre tour : ô homme, ver de terre et néant rebelle, y a-til de l'égalité, de la proporlion entre ton extrême petitesse et l'élévation suprême du Très-Haut, contre qui tu as osé te réxolter? Y a-t-il aussi de légalité , de la proportion entre un acte momentané d'amour divin et une béatitude éternelle dont il est récompensé? La magnificence cl l'élernilé des récompenses attachées aux actions vertueuses des justes n'excèdcnl-clles pas autant les mérites de leurs bonnes œuvres que la rigueur et la perpétuité du châtiment des réprouves excèdent, selon vous, les démérites de leurs crimes? L'égalité de ces deux excédents comparés et mesurés l'un avec l'autre ne formel-cllc pas ui\c juste compensation qui ôic l'injustice appareille de la disproportion entre la durée de l'acte du péché cl la durée du châtiment?
D'ailleurs est-ce sur le temps qu'on a mis à faire une offense qu'il faut mesurer la durée de la peine qui lui est due ? N'est-ce pas plutôt sur la dignité de l'offensé et sur la bassesse de l'offenseur, sur la grandeur et la durée du tort que celui-ci a fait ou voulu faire à celui-là, et sur l'excellence du bien dont il l'a privé autant qu'il l'a pu? Quoi de plus équitable, selon la loi du talion, que de punir éternellement celui qui , autant qu'il était en son pouvoir, a fait périr éternellement l'Eternel ? Quoi encore de plus équitable que de n'accorder jamais de pardon à celui qui s'est obstiné à lcrcfuserlorsqu'on le lui offrait, à celui qui voulait toujours vivre pour ne cesser jamais de pécher, à celui qui conservant toujours l'affection au péché ne veut ni ne peut jamais le réparer ou l'expier? L'inégalité entre un moment de plaisir et une éter-
nité de supplice n'était-elle pas pour lui un très-fort motif de ne point prendre ce plaisir passager et de n'avoir pas la folie, la fureur de se précipiter soi-même dans ce supplice éternel dont Dieu l'avait menacé pour le retenir dans le devoir et l'empêcher d'attaquer sa majesté infinie? La menace de ce supplice, tout éternel qu'il est, n'a pu toutefois l'arrêter; la menace d'une peine moins longue, moins rigoureuse , aurait-elle pu réprimer ou contenir son audace effrénée ? N'est-il pas bien juste que Dieu le punisse souverainement par ce supplice, dont la crainte n'a pas eu la force de surmonter l'extrême perversité de son cœur endurci, impénitent, ingrat, insensible à tant et de si excellents bienfaits dont l'un des principaux était la promesse d'une félicité surnaturelle, complète et perpétuelle qui lui était offerte, qu'il n'a tenu qu'à lui d'acquérir et qu'il n'a perdue que par sa très-grande faute ?
La grandeur de cette faute est proportionnée à la grandeur de cette promesse. Quand Dieu ne lui eût promis qu'une béatitude durable pendant un siècle , c'eût été déjà une grande faveur; c'en eût été une bien plus grande s'il lui avait promis de le rendre heureux pendant mille siècles. Mais qu'estce qu'un siècle? qu'est-ce qu'un million et même une centaine de millions de siècles en comparaison de l'immense étendue de toute l'éternité bienheureuse dont il avait promis de le faire jouir? Une telle promesse ne rcnferme-l-elle pas autant de degrés de faveur que l'éternité renferme d'instants de durée ? L'ingratitude ou la folie qui lui a fait mépriser ou négliger la faveur contenue dans cette promesse renferme donc autant de degrés de noirceur qu'il y a de moments dans cette même éternité ; par conséquent son énorme grieveté jointe à la souveraine malice , à la souveraine injustice, à la souveraine offense contenues dans le péché mortel, qui est le souverain mal de Dieu, mérite une souveraine punition , une peine infinie en sa durée sans fin.
Finissons ce premier chapitre : les éclaircissements qu'il contient suffisent pour montrer entièrement la solidité des preuves philosophiques sur lesquelles les saints docteurs ont fondé l'équité des peines éternelles : du moins c'est là le but que nous avons tâché d'atteindre par des traits pleins de lumière et de force que nous ont fournis leurs écrits et d'autres savants ouvrages ; nous en avons ajouté de nouveaux qui nous ont paru propres non seulement à éclairer, à instruire, à convaincre, mais encore à persuader, à loucher, à édifier. Puissent-ils, mes chers frères, servir à vous faire toujours détester, abhorrer, fuir le péché , souverain mal de l'homme, toujours craindre, remercier, aimer Dieu, autant et même plus infini dans la grandeur de ses perfections sans bornes, do ses largesses sans nombre et de ses récompenses sans mesure et sans terme , que dans la juste rigueur de ses perpétuels châtiments ! Puissent-ils aussi vous servir d'armes victorieuses et puissantes en Dieu pour détruire
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INSTRUCTION PASTORALE
les forteresses des raisonnements humains (1) (2 Cor. 10, 5 ) que leur oppose la vaine science des faux sages de ce siècle, et pour vérifier cet oracle de l'Ecriture : Comprehendam sapientes in astutia eorum ( 1 Cor. 3, 19).