CHAPITRE DEUXIÈME
Où l'on réfute les objections des incrédules contre le dogme de l'éternité malheureuse.
Plût à Dieu que les contradicteurs de ce dogme fussent assez sages pour considérer d'un œil attentif la force des principes inébranlables sur lesquels il est appuyé, Utinam sapèrent et intelligerent ac novissima providerent (Deuter. 32, 29 ) ! Sans doute qu'ils cesseraient de le combattre s'ils n'étaient pas ennemis de la licence de leurs passions. C'est le désir de n'être ni gênés, ni troublés dans leurs désordres qui les rend ingénieux à dresser des batteries de toutes parts et obstinés à faire des attaques de tous côtés pour renverser de fond en comble, s'ils le pouvaient, des vérités qui les effraient et qui les con-
(1) Voici les raisonnements que Jacques Saurin met dans la bouche d'un pécheur incrédule, c De quelque côlé que j'envisage un être souverainement parlait, je ne saurais me convaincre qu'il veuille exposer ses créatures à des tourments éternels. Toutes ses perfections me rassurent contre les terreurs que cette doctrine semble devoir inspirer. Si j'envisage la Divinité comme un être libre, il me paraît qu'ayant dénoncé des sentences de condamnation, elle s'est réservée le droit de les révoquer ou de les exécuter à la rigueur ; d'où je tire cette conséquence que personne ne peut décider de quel côlé sa liberté le fera pencher. Si je considère Dieu comme un être bon, je ne saurais accorder le dogme d'un supplice éternel avec celui d'une miséricorde infinie , ces entrailles de charité avec ces flammes dévorantes, ces titres de pitoyable et de tardif à colère (Exod. 34, 8) avec l'exécution de cet arrêt : Allez, maudits, au feu éternel, qui eut destiné au diable et à ses anges (Malth. 25, 51). Enfin si je me représente Dieu sous l'idée d'un législateur équitable, je ne saurais comprendre comment des crimes commis dans une période qui finit seront punis par des périodes s;uis bornes. Qu'on suppose en même temps la plus longue et la plus criminelle vie qui lût jamais; qu'on rassemble, s'il est possible, les vices de tous les hommes dans un seul ; qu'on étende la durée de la corruption depuis le moment où ce monde fut tiré du sein du néant jusque à celui de sa destruction, toujours ces vices seront finis, et une peine sans limite excédera toujours celle que méritent des vices limités, et par conséquent ce dogme ne peut convenir avec la justice divine» (Sermon sur les tourments de l'enfer) .
Observons avec le même auteur qu'il y a de l'extravagance à trouver dans ces raisonnements, que font valoir les libertins, une ombre de raison pour oser vivre et mourir en état de péché. Quand au lieu d'une peine éternelle on n'aurait à souffrir dans l'enfer que mille années de tourments; quand on ne serait pendant ces mille ans que dans l'état où se trouve un homme tourmenté de la pierre ou de la goutte, ne faudrait-il pas être insensé, même dans celte supposition, pour s'abandonner au crime? Tous les charmes des plaisirs criminels de celte vie si courte ne sont-ils point absorbés par l'idée d'un avenir si long et si désolant? 0 mort, que ton souvenir est amer (Kccli. 41 , \ ) au pécheur, lorsqu'il ne peut opposer à tes frayeurs et aux horreurs de les suites que cette seule pensée : Peut-être les peines de l'enfer seront-elles moindres en durée et en degré que l'Ecriture ne les représente
damnent. Ce sont des criminels qui, prévenus contre leur juge, ne trouvent bon ou vrai que ce qui les flatte , et qui trouvent injuste ou faux et déraisonnable tout ce qui contrarie leurs intérêts et blesse leur amour-propre. De là vient que les uns, pour détruire le sujet capable de souffrir en corps et en ame une peine éternelle , nient la résurrection de la chair et l'immortalité de l'aine. Les autres prétendent que les peines des réprouvés finiront après un certain temps et soutiennent que le dogme de leur perpétuité offense les perfections de Dieu, sa clémence, sa justice, sa liberté, sa sagesse, sa bonté. Nous allons exposer et résoudre les objections des uns et des autres.
Première difficulté extraite de l'Encyclopédie. — L'éternité des peines suppose que tous les hommes qui ont existé, qui existent, qui existeront, peuvent ressusciter dans leur même chair. Il est toutefois impossible que les particules des corps humains que la mort et le temps ont répandues en mille endroits de l'univers soient rassemblées même par l'efficace de la puissance divine. On sait, dit un auteur anglais cité dans l'Encyclopédie ( Tom. 17 , p. 392 ) , et on voit tous les jours de ses propres yeux que les cendres et les particules des cadavres sont en mille manières dispersées par mer et par terre, et non seulement par toute la terre , mais qu'étant élevées dans la région de l'air par la chaleur et par l'attraction du soleil , elles sont jetées et dissipées en mille différents climats , et elles ne sont pas seulement dispersées, mais elles sont aussi comme insérées dans le corps des animaux, des arbres et autres choses d'où elles ne peuvent être retirées facilement. Enfin dans la transmigration de ces corpuscules dans d'autres corps, ces parties ou particules prennent de nouvelles formes et figures, et ne retiennent pas les mêmes qualités et la même nature.
Celte difficulté se faisant sentir vivement à ceux qui sont capables de réflexion et à ceux qui ne donnent pas tête baissée dans les erreurs populaires , on demande si ce miracle dont nous venons de parler, si celte récollection de toutes ces cendres, de toutes ces particules dispersées en un million de lieux et métamorphosées en mille sortes de différents corps, est dans l'ordre des choses possibles. Il y a plusieurs personnes qui , pour appuyer leur incrédulité sur ce sujet, allèguentla voracité de certaines nations, de certains anthropophages qui se mangent les uns les autres , et qui se nourrissent de la chair humaine : cela supposé , voici comme ils raisonnent , c'est qu'en ce cas il sera impossible que cette même chair, qui a contribué à faire de la chair à tant de différents corps alternativement, puisse être rendue numériquement et spécifiquement à divers corps en même temps.
Mais pourquoi nous retrancher sur ce petit nombre d'anthropophages? Nous le sommes tous, ettous, tant que nous sommes, nous nous repaissons des dépouilles et des cadavres des autres hommes, non pas immédiatement, mais après quelques transmutations en her-
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bes ; et dan» ces animaux nous mangeons nos ancêtres ou quelques-unes de leurs par- * lies. Si les cendres de chaque homme avaient ' été serrées et conservées dans des urnes depuis la création du monde, ou plutôt si les cadavres de tous les hommes avaient été convertis en momies et qu'ils fussent restés entiers ou presque entiers, il y aurait quelque espérance de rassembler toutes les parties du corps, n'ayant pas été confondues ni mélangées dans d'autres corps ; mais puisque les cadavres sont presque tous dissous et dissipés , que leurs parties sont mélangées dans d'autres corps , qu'elles s'exhalent en l'air, qu'elles retombent en pluie ou en rosée , qu'elles sontimbibées parles racines, qu'elles concourent à la production des graines, des blés et des fruits , d'où par une circulation continuelle elles rentrent dans des corps humains et redeviennent corps humains , il se peut faire que par ce circuit presque infini la même matière aura subi plus de différentes métamorphoses et aura habité plus de corps que ne lç Gt l'ame de Pythagore. Or elle ne peut être rendue à chacun de ces corps dans la résurrection : car si elle est rendue aux premiers hommes qui ont existé , comme il paraît juste que cela soit, il n'y en aura plus pour ceux qui sont venus après eux ; et si on la rend à ces derniers, ce sera alors au préjudice de leurs ancêtres. Supposons, par exemple, que les premiers descendants d'Adam ou les hommes des premiers siècles redemandent leurs corps , et qu'ensuite les peuples de chaque siècle successif recherchent aussi les leurs, il arrivera que les neveux d'Adam les plus reculés ou les derniers habitants dé la terre auront à peine assez de matière pour faire des demi-corps.
Réponse. — LesEncyclopédistes, qui rapportent cette objection, reconnaissent eux-mêmes qu'un philosophe célèbre (Leibnitz) la résout d'une manière plausible. Tout ce qui est essentiel au corps, dit-il, est le germe ou le stamen originel qui existait dans la semence du père, bienplus, suivant la théorie moderne de la génération, qui existait même dans la semence du premier homme. Nous pouvons concevoir ce stamen comme la plus petite tache ou point imaginable, qui par conséquent ne peut être séparé ou déchiré pour s'unir au stamen d'aucun autre homme. Toute cette masse que nous voyons dans le corps n'est qu'un accroissement au stamen originel , une addition de matière étrangère, de nouveaux sucs qtii se sont joints \au stamen solide et primitif; il n'y a donc point de réciprocation de la matière propre du corps humain, par conséquent point d'incorporation, et la difficulté proposée tombe d'elle-même, parce qu'elle n'est appuyée que sur une fausse hypothèse.
On objecte , ajoutent les Encyclopédistes , que selon les dernières découvertes qu'on a faites sur l'économie animale , le corps humain change perpétuellement. Le corps d'un homme, dit-on, n'est pas entièrement le même aujourd'hui qu'il était hier. On prétend qu'en sept ans de temps le corps éprouve un changement total, de sorte qu'il n'en
reste pas la moindre particule. Quel est , demande-t-on , celui de tous ces corps qu'un homme a. eu pendant le cours de sa vie qui ressuscitera? Toute la matière qui lui a appartenu ressuscitera-t-elle , ou si ce n'en sera qu'un système particulier, c'est-à-dire la portion qui aura composé son corps pendant tel ou tel espace de temps ? Sera-ce le corps qu'il aura eu à vingt ans , ou à trente ou à soixante ans? S'il n'y a que tel ou tel de ces corps qui ressuscite , comment est-ce qu'il pourra être récompensé ou puni pour ce qui aura été fait par un autre corps? Quelle justice y a-t-il de faire souffrir une personne pour une autre ?
On peut répondre à cela sur les principes de M. Locke (1) , que l'identité personnelle d'un être raisonnable consiste dans le sentiment intérieur , dans la puissance de se considérer soi-même comme la même chose en différents temps et lieux. Par là chacun est à soi, ce qu'il appelle soi-même, sans considérer si ce même est continué dans la même substance ou dans des substances différentes. L'identité de cette personne va même jusque là ; elle est à présent l.e même soimême qu'elle était alors; et c'est par le même soi-même qui réfléchit maintenant sur l'action que l'action a été faite.
Or c'est cette identité personnelle qui est l'objet des récompenses et des punitions , et que nous avons observé pouvoir exister dans les différentes successions de matière ; de sorte que pour rendre les récompenses et les punitions justes et raisonnables, il ne faut rien autre chose, sinon que nous ressuscitions avec un corps tel que nous puissions avec lui retenir le témoignage de nos actions. Au reste on peut voir dans Nieuwentit une excellente dissertation sur la Résurrection. Cet auteur prouve très-bien l'identité que l'on conteste, et répond solidement aux objections.
L'éloge que les Encyclopédistes font de cette dissertation nous a engagé à la lire, et nous engage à vous en tracer ici, mes chers frères , le précis dans lequel nous emploierons presque toujours les propres expressions de l'auteur.
I. 11 n'y a point d'homme qui, outre une. ame, n'ait un corps, que nous appellerons corps visible , autant que tout le monde le peut voir.
IL On peut nommer ce corps , par rapport à ceux des autres hommes, un corps particulier ou propre , puisque c'est par là qu'un homme se distingue des autres , et qu'il ne sert qu'à la composition de cette personne.
III. Ce corps visible et particulier souffre de fort grands changements ; et selon la différence de l'âge et selon la constitution bonne ou mauvaise d'un homme ou autrement , il diminue ou augmente en grandeur, il engraisse ou il maigrit, il devient plus léger ou plus pesant.
(t) Ces principes sont insoutenaoïes, ainsi qu'on le prouvera dans la suite.
IV. Le corps visible est composé. V de matières fluides dont il fait rémunération exacte; 2° de matières solides que les modernes, dit-il, réduisent toutes à des nerfs et à des os; 3° chaque corps visible, ajoute-t-il, pendant tout le temps qu'il est animé, a ses lois particulières : ainsi il y a des lois dans le corps humain qui règlent la digestion des aliments dans l'estomac, la séparation du chyle d'avec les matières grossières au les excréments , le changement du chyle en sang, la séparation des humeurs, le mouvement du sang et la nutrition. C'est par ces mêmes lois que le sang forme ici des os, là des nerfs et des tendons, dans un autre endroit, des membranes, etc. Ce sont ces lois qui règlent la génération et la production des corps. Selon ces lois nous voyons que lorsqu'un homme, un chien, une poule ou une carpe mangent un morceau de pain , il se change dans les trois premiers en trois espèces de chairs différentes l'une de l'autre, et dans le dernier animal il devient un poisson : le même aliment forme une peau blanche dans un européen , et noire dans un nègre; il fait un homme gras et un homme maigre.
V. Il faut donc que le corps propre soit composé de l'une de ces trois choses, ou de deux ; je veux dire de fluides , de solides et de lois.
11 semble qu'il n'est pas composé de fluides, puisqu'il y en a plusieurs qui changent, qui augmentent ou diminuent, et qui peuvent entièrement se séparer du corps , tandis qu'en même temps il demeurera le même corps propre de la même personne.
En effet nous voyons que le sang diminue tous les jours par la séparation des humeurs et par la transpiration , et qu'il augmente tous les jours en recevant du nouveau chyle. Que dira-t-on de ces grandes pertes de sang que les hommes et les femmes font? J'en connais une qui , dans très peu d'années, en perdit une quantité si considérable , que le poids du sang qu'elle perdit surpassait de beaucoup celui de son corps : or de quelle manière que ce sang fût composé, il est certain que son corps propre demeura absolument le même.
Ainsi si le sang n'appartient pas essentiellement au corps propre il est sûr que les autres humeurs qui s'en séparent ne sauraient lui appartenir, parce qu'elles changent tous les jours. En effet on voit que la graisse diminue : la même chose arrive aux autres fluides. D'où nous pouvons conclure qu'il n'y a presque point de fluides, ou du moins qu'en très-petit nombre, qui soient nécessaires à la composition de ce que nous appelons le corps propre.
VI. Il est encore certain que les lois ne regardent point essentiellement le corps propre : 1" elles changent souvent dans le même homme, quoique elles subsistent dans la même personne. En effet l'expérience nous apprend que les personnes malades et celles qu{ «ont en santé, les jeunes et les Tieux, ne sont pas sujets aux mêmes lois
ce qui se trouve vrai dans les hottlmcs et les femmes ; 2" on peut inférer la même chose non seulement de ce que le corps est matériel et que les lois ne consistent que dans certains mouvements et certaines propriétés , mais en particulier (ce qui met la chose hors de doute) de ce qu'on croit qu'un corps visible, lorsqu'il est mort, dans lequel on ne saurait dire que ces lois continuent de subsister, est le corps propre de la personne morte , aussi bien que lorsqu'il était en vie.
VIL Enfin on voit évidemment par tout ce que nous venons de dire qu'un corps peut encore continuer d'être le corps propre d'une personne, quoique il soit rempli d'humeurs et de sucs tout-à-fait différents de ceux qu'il avait autrefois ; que ces fluides peuvent se mouvoir selon des lois entièrement différentes , et que ces mêmes lois cessent entièremont, lorsque le corps est mort : nous ne devons donc chercher le corps propre que dans les seules parties solides qui le composent.
VIII. Il faut traiter un peu plus à fond des parties solides.
Ceux qui sont versés dans les recherches de ce siècle ne sauraient ignorer que les hommes , de même que les plantes et les animaux, ont un principe ou germe, qu'on peut nommer corps propre , ou du moins quelque chose qui le contient.
Dans le temps que ce germe croît et qu'il se développe peu à peu, il se revêt, pour ainsi dire, et se remplit continuellement d'autres particules , jusque à ft* que le corps visible soit parvenu à la grandeur requise pour former une créature complète.
Or, puisque le germe, dans le temps que le corps croît, se revêt et se garnit d'autres matières tant en dedans qu'en dehors , et puisqu'il contient toutes les parties solides du corps à proportion de sa grandeur , il faut absolument convenir que c'est ce germe développé, sans aucune autre matière étrangère ou accidentelle, qui est le corps propre; ou bien conjointement avec la matière dont il est revêtu et garni, et qui dans la suite devient des os, de la chair, des ligaments , des membranes , etc., en tant que ces parties composent les parties solides du corps , ce sera le même germe qu'on devra prendre pour le corps propre; il est certain que l'un ou l'autre est vrai.
Ainsi dans ces deux suppositions, dont l'une ou l'autre doit être absolument reçue , nous tâcherons de résoudre les objections des incrédules; nous résoudrons en premier lieu celles qu'ils ont accoutumé de tirer de la nature, et ensuite celles qu'ils tirent de l'Ecriture sainte.
IX. Si on suppose que c'est le seul germe (non développé et dilaté à proportion de la grandeur du corps) qui est le corps propre , le corps qui doit continuer d'être le même dans tous les hommes depuis leur naissance jusque à leur mort , sans y comprendre aucune partie de la matière qui remplit et garnit le germe, il ne faudrait autre chose, pour
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faire ressusciter cette personne avec son propre corps , si ce n'est que le germe , séparément des particules qui le revêtent et le remplissent, se conservât et que sa substance ne reçût aucune perle; il suffirait après cela que i'auteur de notre résurrection ne fit, après la mort, que le développer, le revêtir pour en former un corps visible, avec la même matière qui lui avait appartenu auparavant, durant sa vie, lorsqu'il était visible, ou du moins avec une autre matière telle qu'il lui plairait.
X. Si un enfant devait ressusciter et paraître en qualité d'enfant avec son corps propre, i! ne faudrait autre chose pour cela , si ce n'est que la matière de son germe se conservât, et se remplît de nouveau dans le temps de la résurrection, avec les mêmes parties qui avaient servi à le faire croître , ou avec d'autres.
Si une personne doit ressusciter dans la même grandeur qu'auparavant, le germe n'a qu'à se développer de la même manière qu'il s'était développé durant sa vie , se rem-
f>lir ensuite de la même matière qui lorsque e corps était en vie , et que le volume de ce corps augmentait, aurait servi pour le remplir et le faire croître; dans ce cas-là un chacun doit avouer que la même personne ressusciterait avec son propre corps,
On peut encore dire la même chose d'un homme qui aurait perdu une jambe ou un bras pendant son enfance , et qui serait mort après cela; car dans ce cas-ci il suffit que la partie du germe qui devait composer le bras ou la jambe se développe, se remplisse et se garnisse à proportion de la grosseur du corps , ainsi que nous venons de le faire voir au sujet des personnes plus petites.
D'ailleurs si un homme, qui serait maigre en mourant, se remplissait et grossissait avec une matière qui ne lui aurait jamais appartenu , ou autrement, avec une matière qui aurait autrefois servi à remplir les tuyaux de son corps propre pour le rendre visible, pourquoi ne passerait-il pas pour le même homme? et pourquoi n'aurait-il pas sou propre corps aussi bien que Job? Il est dit que Job fut le même, et qu'il retint son propre corps, lorsque, par un effet de la bonté divine, il eût recouvré ses forces et sa santé, quoique il eut été si défiguré qu'il pouvait tfire de sa propre bouche, chap. 19, v. 20 : Mes chairs ont été réduites à rien , mes os se sont collés à ma peau, et il ne me reste que les lèvres autour des dents. Or il est fort probable que ce qui augmenta le volume et le poids de son corps visible après qu'il eut recouvré sa santé ne consistait que dans des matières et des aliments qui n'appartenaient point auparavant à son corps.
XI. Enfin je suppose qu'un cannibale ne se soit nourri durant toute sa vie que de la chair des corps visibles des autres hommes, et que Dieu ait voulu empêcher que les germes de tous ceuv qu'il a dévorés, au lieu de lui servir de nourriture , soient sortis de son corps avec les autres excréments , est-il impossible alors que le germe particulier de
chaque personne (lequel nous supposons ici être le corps propre) se sépare de ces matières, et se remplisse de nouveau d'une matière convenable et peut-être d'une matière qui avait déjà servi au même usage ?
Par cette même raison le germe du cannibale pourra se conserver tout seul sans aucun des fluides qui avaient servi à le développer, et se remplir d'autres matières dans le temps de la résurrection, et il pourra ressusciter aussi de cette manière là avec son propre corps : car qui pourra nier qu'un homme , par exemple , qui aura vécu de chair humaine durant vingt années et ensuite cinquante années avec du pain ne conserve dans ces deux cas-là son propre corps? De là vient que le corps de chaque personne reste toujours le même corps , quoique il soit rempli d'autres fluides.
XII. Passons à présent à une autre chose , et tâchons de résoudre les objections des incrédules par un autre principe; je veux dire, en supposant que le corps propre d'un homme ne consiste pas uniquement dans le germe tout seul , mais qu'il comprend outre cela une certaine portion de matières qui remplissent les tuyaux du germe, et qui s'y attachent.
Observons que le corps propre d'un homme, quoique il ne consiste que dansle germe augmenté par l'union d'autres matières, comme nous venons de le dire, n'est eomposé que de parties solides; car les fluides et les lois changent tous les jours, et ces derniers cessent entièrement dans le temps de la mort.
D'ailleurs comme le corps visible, quoique réduit à une maigreur aussi grande que nous venons de dire, continue d'être le même corps visible, n'ayant jamais été entièrement dépouillé de ses fluides pendant sa maigreur, le corps propre doit encore moins consister dans la matière que le corps visible, lorsqu'il est amaigri , c'est-à-dire que la quantité de la matière du corps propre est beaucoup moindre.
Que le corps propre n'est par conséquent composé que d'os et de nerfs qui composent les membranes, et les membranes composent les vaisseaux , dont toutes les parties de notre corps sont composées; et les vaisseaux , surtout les fibres charnues , lorqu'elles sont privées de sang et d'autres humeurs , font une si petite partie du corps visible, qu'on a de la peine à les voir et à les toucher extérieurement dans une maigreur extrême; de sorte que cela fait voir que le véritable corps propre n'est principalement composé que d'os.
XIII. Nous avons déjà parlé d'un second principe , selon lequel nous avons dit qu'on pouvait résoudre les dernières objections que les incrédules proposent contre la possibilité de la résurrection. Supposons qu'un enfant vienne à mourir; s'il faut qu'il ressuscite avec le corps d'un enfant , il quitte en mourant son corps propre, qui reste dans le corps visible; c'est une chose dont on ne saurait douter.
INSTRUCTION PASTORALE
S'il faut que cet enfant ressuscite avec le corps d'une personne adulte , il est certain qu'il n'est point d'incrédule qui ose nier que la matière qui devait remplir et garnir les tuyaux du corps propre de cet enfant (en cas que l'enfant fût parvenu à la grandeur d'un homme ordinaire) ne fût une matière absolument étrangère à ce corps ; il est cependant hors de doute que son corps propre aurait toujours' été le corps de la même personne. Supposons à présent que la même matière qui aurait servi à l'accroissement de l'enfant, s'il eût vécu , serve à augmenter le volume de son corps dans le temps de la résurrection; quelle raison pourra-t-on avoir pour assurer qu'un corps qui aurait crû de cette manière ne serait pas le corps propre de l'enfant dans l'un aussi bien que dans l'autre cas ?
On peut encore appliquer la même chose à une personne qui , dans sa jeunesse, aurait perdu^une jambe ou un bras, ou quelque autre membre ; on répond aussi par là aux objections de certaines personnes qui prétendent que la plupart des hommes devront ressusciter avec des corps maigres et ruinés. Car, comme nous l'avons montré , un corps, quoique extrêmement maigre, peut rester le même corps visible de la même personne, quoique il soit rempli de fluides différents, et qui ne lui ont jamais appartenu. On ne saurait donner aucune raison pour prouver que ce qui arrive dans la résurrection à un corps exténué durant la maladie ne puisse s'appliquer à un corps rempli de parties qui le rendent beaucoup plus beau, et qui lequaliflent de corps propre et visible d'une même personne. Cela est d'autant plus probable que la même matière qui avait auparavant rempli ce corps, lorsqu'il était en vie , peut encore servir au même usage ; dans le temps de la résurrection, il y en aura une quantité prodigieuse, et plus qu'il n'en faut.
XIV. Enfin nous pouvons encore répondre, selon les mêmes principes , à une difficulté qui passe, dans l'esprit de certains incrédules, pour insurmontable. Ils supposent, par exemple, un anthropophage quiaitdévoré un nombre considérable d'hommes , et qui n'ait vécu d'autre aliment que de chair humaine. Mais on supplie ces messieurs d'observer que l'origine de leur erreur consiste en ceci : c'est qu'ils s'imaginent qu'un anthropophage peut se nourrir aussi bien du corps propre que du corps visible d'un homme, cependant le contraire de cela est vrai.
Pour prouver ceci , je demande si un anthropophage pourrait seulement vivre (je ne parle point de sa santé) s'il ne mangeait que des corps maigres et défaits, tels que nous les avons décrits ci-dessus? Pourrait-il aussi manger des os qui seraient encore plus flétris et plus secs que ceux qu'on fait sécher au soleil? Peut-il se nourrir de nerfs et de membranes entièrement dépouillées de leurs sucs ? Car un corps visible, à quelque maigreur qu'il puisse être réduit, ne saurait jamais passer dans aucun sens pour le corps propre pendant tout le temps qu'il y a des fluides, comme
nous avons fait voir ci-dessus.
Au contraire l'expérience nous apprend tous les jours que les substances dont nous nous servons pour aliments n'appartiennent qu'au corps visible, de même que les fluides qui s'y trouvent ; de là vient que le suc de la viande rôtie et la soupe qu'on fait avec le jus de la viande en la faisant bouillir fournissent une nourriture très-bonne ; mais pour les parties solides qui appartiennent au corps dont nous nous nourrissons, elles se séparent des sucs nourriciers , et s'échappent de notre corps.
Or puisque le corps propre doit être distingué des humeurs ou des fluides et qu'il faut le considérer à part , et puisque tout ce qui sert de nourriture et d'aliment à un anthropophage ne provient uniquement que de la matière qui sert à la composition du corps visible de la personne dévorée, il est clair qu'on peut conclure delà que, quoique un cannibale eût dévoré plusieurs centaines de corps visibles d'autres hommes , il arriverait , selon le cours ordinaire de la nature , que les particules solides étant dépouillées de tous leurs sucs , les corps propres des personnes dévorées sortiraient hors du corps de l'anthropophage , auquel elles ne pourraient jamais s'unir; d'où il est aisé de conclure qu'elles paraîtraient toutes séparées et entières au jour de la résurrection.
On voit par ce précis que M. Nieuwentit distingue nos corps en deux corps , l'un propre et essentiel qui en fait la base, et l'autre accidentel et étranger qui résulte des aliments dont nous nous nourrissons. Le premier n'est autre, selon même sa première explication, que le squelette et toutes les parties solides de notre corps , surtout les os dont le cannibale ne se nourrit pas, et non la chair et le sang dont il se nourrit. Voyons maintenant ce qu'on peut objecter là-dessus à l'auteur , dont le sentiment , quoique soutenu de quelques observations ingénieuses , est combattu par plusieurs raisons bien fortes.
I. Le sang n'est pas moins partie propre de nos corps que les os ; il n'est pas moins nécessaire qu'eux pour rendre nos corps entiers et complets.
II. Réduire notre corps propre au squelette sec et décharné , c'est contredire toutes les idées ordinaires, c'est choquer de front toutes les notions communes : par squelette on entend une carcasse qui , dénuée de sang et de chair, n'est pas, à proprement parler, un corps, mais seulement un amas d'os desséchés et disposés dans leur situation naturelle.
III. Ces mots du Symbole des apôtres, Carnis resurrectionem , mais surtout ceux-ci du saint homme Job, Rursum circumdabor pelle mea, et in carne mea videbo , etc., paraissent signifier que les hommes ressusciteront avec leurs corps composés de chair et de la même ; chair qu'ils avaient durant leur vie ou à leur | mort.
IV. Il n'évite point par son explication tirée des os qui ne se mangent point la difficulté dont il s'agit , puisqu'il est souvent arrivé
- que des barbares ont mange jusqu aux os ou calcinés ou broyés de leurs ennemis. On fit a Paris , assiégé par Henri IV, une espèce de pâte des os pulvérisés des corps humains exhumés du cimetière des SS. Innocents, et cette pâte servait de nourriture à une partie des habitants de cette grande ville, réduite à une extrême disette de vivres (1).
V. Cette explication suppose que la dureté des parties osseuses les rend inaltérables depuis la conception ou naissance de l'homme jusqu'à sa mort. Or néanmoins cette dureté n'empêche pas que , selon les naturalistes , elles ne soient des parties vivantes qui ont besoin de la nutrition, laquelle renferme nécessairement déperdition d'anciennes parties et acquisition de nouvelles qui remplacent celles qui se perdent. Ce qui arrive aux os rougis par la garance (2) rend incontestable cette vérité , que les parties osseuses d'un corps humain sont entièrement changées après un temps considérable , ainsi que les parties charnues. Les Encyclopédistes ûxent ce temps à sept années, d'autres à dix, après lesquelles ils soutiennent que le corps humain est renouvelé.
VI. Cette explication n'expose pas comment le corps d'un saint et celui d'un réprouvé seront en ressuscitant composés des mêmes parties avec lesquelles l'un , en coopérant avec l'ame aux bonnes œuvres , a mérité d'être avec elle récompensé, et l'autre, en coopérant avec son ame à des actions mauvaises, a mérité d'être avec elle puni.
VII. L'auteur de cette explication paraît supposer, 'selon M. de Lignac (3), que les corps prototypes , c'est-à-dire les germes , demeurent jusque à la mort dans leur intégrité, et qu'après la mort ils se resserrent et sont remis dans le même état où ils étaient avant leur développement; en sorte qu'ils ne sont ni corrompus ni dissous dans la terre, ni réduits en cendre dans le feu où les Romains faisaient consumer les corps de leurs parents. C'était l'idée que les anciens avaient de l'étui de matière éthérée qu'ils donnaient à l'esprit. Cette supposition est contredite parle retranchement des bras et des jambes auquel l'homme est assujetti. En perdant une jambe on perd une partie du corps prototype. L'indestructibilité du corps prototype n'est point du tout nécessaire au dessein de Nieuwentit. Il craint que le cannibale, qu'il suppose s'être nourri toute sa vie de chair humaine, ne rende pas aux âmes de ceux qu'il a dévorés, le corps qui leur avait été uni et qui constitue leur personne. Mais les corps prototypes de ces infortunés n'ont passé dans le corps du can-
(1) Voyez l'Histoire de France parle père Daniel, t. 7, p. 63.
(2) On sait que cette plante ( la garance ) rougit les os des animaux qui en usent dans leurs aliments... On a aussi observé que les os des jeunes animaux rougissent plus vite que les os des vieux. Mémoires de Trévoux, 1770, pag. 1467... Dés le troisième jour un pigeon avait ses os teints. Encyclopédie , tom. 7, pag. 479.
(3) Voyez son livre intitulé : Présence corporelle de l'homme, pag. 168.
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nibale que comme matière accidentelle : il
peut donc en être privé, ce barbare, sans rien perdre de la matière qui était propre à sa personne. Ainsi à la résurrection les âmes de ces infortunés trouveront réunies dans leur corps prototype ces mêmes parties dont le barbare s'était engraissé. Quand on connaît la toute-puissance, comme Nieuwentit la connaissait, on n'est point embarrassé sur la manière dont elle réunira la poussière d'une jambe laissée à Constantinople avec la poussière du tronc et des autres membres éparpillée en France.
Enfin , dit M. de Lignac , dont nous venons de citer les paroles , qu'était le corps propre ou prototype au moment de l'union à l'ame? Nieuwentit hésite sur deux partis différents. Est-ce le germe pur non développé ? est-ce ce même germe développé et fortifié par quelque matière étrangère? Mais soit que l'on opte pour l'un de ces deux cas, il veut que le germe soit considéré indépendamment de tout fluide. Il ne lui accorde donc le titre de corps propre ou de prototype qu'autant qu'on imaginerait qu'il est mort, qu'il n'a aucun'principe vital : ce qui contredit toutes les idées communes. Car on pense universellement que l'union de l'ame et du corps n'est formée que lorsque le germe est développé, qu'il vit, que le cœur y est au moins en mouvement et en fonction , et que le cerveau intérieur a déjà pris quelque forme. Quoique on ne sache pas les conditions précises qui occasionnent la création de l'ame, nous n'entrevoyons pas le moindre prétexte de contredire en ce point une opinion universelle.
Le premier parti que Nieuwentit propose a un inconvénient particulier : il contredit un des caractères de la personne, la filiation. Le germe ne peut appartenir qu'à l'un des deux auteurs de notre être. Un homme pourrait-il être appelé le flls d'un individu dont il ne tiendrait aucune portion de son existence ? Pour fixer le temps auquel le germe commence à être le corps propre ou prototype , j'ai pris, continue M. de Lignac, l'homme au moment où, par la création de l'ame, l'animal vivant déjà est parvenu à une personne complète. Que le fond du corps soit un germe préexistant, créé dans le premier homme ou dans la première femme , ou que ce corps soit formé de nouveau dans le sein de la mère, ni l'un ni l'autre cas ne dérange rien à mes vues. Le corps auquel l'ame est unie est également formé du fonds contribué par le Çère et par la mère : il appartient également à l'un et à l'autre de nos auteurs. Lorsqu'il est parvenu à un degré de perfection connu du seul Créateur, il est l'occasion de la création et de l'union d'une ame ; et le tout qui résulte de cette grande opération est dès lors une personne complète et pour toujours le flls de tel et telle. Ce corps est le prototype qui sert de fondement à l'identité corporelle que nous ne pouvons pas dire que nous ne sentons pas. C'est ce corps qui devait croître jusque à un certain point en se garnissant successivement d'une matière étrangère, qui, parvenu à ce point, dissipe con-
INSTRUCTION PASTORALE
tinuellement du fonds acquis et acquiert toujours du nouveau. Et ce sujet dans la première institution devait être impérissable.... Je puis maintenant réunir tous les caractères du corps prototype. C'est un tel corps organisé pour les fonctions d'une intelligence, tenant et la matière numérique dont il est composé et la vie de tel père et de telle mère ; muni du germe du sang proprement dit, dont une partie développée et imprégnée de suc nourricier circule où les esprits animaux agissent déjà ; construit sur des principes par lesquels il devrait être immortel, s'il ne fût pas survenu des désordres dans la nature. Il a été uni à une ame immortelle , créée pour lui , qui en a acquis la propriété à perpétuité par les lois primitives de son union, au moment de cette union même, et la propriété passagère des matières employées à en étendre les dimensions , et à le garnir par l'usage des aliments qu'il doit prendre successivement dans cette vie.
Puisque le corps prototype , tel que nous venons de le définir, est le seul sur lequel l'ame ait acquis des droits éternels au moment de l'union , lui seul est donc le fondement de l'identité corporelle que nous sentons.
Mais cette identité'exige-t-elleque la quantité de matière employée dans le corps prototype soit toujours la même ? C'est une question très-dèlicate qui nous reste à approfondir : elle exige quelques observations et de profondes réflexions sur ces mêmes observations. Je les distribuerai, si vous voulez bien me le permettre, monsieur, en diverses classes, et je les traiterai très-succinctement.
Première observation. Dans le règne végétal, un marronnier d'Inde que j'ai vu planter il y a cinquante ans est aujourd'hui pour moi le même arbre que j'ai vu planter. Cependant quelle dissipation s'est faite de la matière numérique dont il était composé dans le temps de la plantation ! Tant de feuilles, tant de fleurs, tant de fruits qu'il a poussés depuis ce temps-là : il ne lui en reste que les filets qui servaient de tige intérieure à tout cela , et qu'il faut distinguer des pédicules extérieurs destinés à être détachés avec les feuilles, les fleurs et les fruits qu'il portait : et ces filets intérieurs ont formé les fibres ligneuses. Cependant tout cela faisait partie de la matière numérique dont le germe préexistant du marronnier était réellement composé. La première année qu'il a commencé à pousser , il contenait toutes ces feuilles , toutes ces fleurs , tous ces fruits , comme les gants sont plies dans les noix à Blois. D Seconde observation. Il en est à peu près de même de notre corps. Combien avonsnous perdu, à un certain âge, de globules du sang préexistant de ces filières-matrices destinées à préparer et à distribuer le suc nourricier? Ces filières-matrices faisaient pourtant une partie de la matière numérique employée dans le corps prototype au moment de l'union.
Troisième r>hservation. Un nomme a qui
l'on a coupé les bras et les jambes a certainement perdu quatre membres du corps prototype, et en eux quatre portions considérables de la matière numérique dont il était composé : il ne cesse pas d'être identique, et pour lui-même et pour nous, et quant à l'ame et quant au corps.
Quatrième observation. Une écrevisse à laquelle ses ennemis ont dévoré une patte de devant , en pousse une pareille par le développement d'un appareil contenu dans son germe préexistant. Dans la patte qui lui a été retranchée elle a perdu une partie de la matière dont son corps prototype était coinposé ; cependant l'animal est devenu complet, et c'est le même animal.
Cinquième observation. Dans la supposition admise par tous les philosophes , que Dieu eût réduit, en un clin d'oeil, toute la matière dont l'univers est formé à la millionième partie de ce qu'il est, en conservant le même nombre de corps qui était auparavant , et toujours dans la même proportion entre eux et à l'égard de la masse réduite , il est évident que mon corps serait réduit à la millionième partie de ce qu'il était, et mon corps prototype aussi. Les corps prototypes des enfants dont l'ame viendrait d'être créée le moment d'avant ce changement miraculeux seraient aussi réduits à la millionième partie de la matière numérique dont ils étaient composés. Cependant ces enfants ne deviendraient pas de nouvelles personnes complètes ; ils continueraient d'appartenir au même père et à la même mère, puisque le fonds numérique de matière qui leur resterait viendrait de l'un et de l'autre, que leur vie ne serait que la continuation de celle qu'ils avaient reçue de leurs auteurs. Moi-même je me trouverais constamment la même personne ; j'aurais le sens d'identité de mon corps, tel que je l'avais auparavant : car je n'aurais aucun moyen de m'apercevoir du changement prodigieux qui serait arrivé dans le monde, parce que je ne connais pas les corps par leur grandeur absolue, mais par leur grandeur relative.
Ces observations de M. de Lignac font voir que l'identité physique des mêmes parties de matière n'est point requise pour l'identité numérique du même corps. C'est ce que nous prouverons dans la suite par l'exemple de Notre-Scigneur,donl le corps sur la croix et dans le tombeau était le même corps numérique que celui qu'il avait dans le sein de Marie et dans la crèche. Or l'un et l'autre n'avaient pas les mêmes portions de matière: le corps de Notre-Seigneur était à cet égard semblable au nôtre qui, après trente ans, ne conserve plus aucune des portions de matière qu'il avait dans le sein maternel.
Quelqu'un a dit qu'à la vérité le corps se dissipait sans cesse par des transpirations insensibles , mais que les prima stamina de l'embryon restaient immuables. Cette idée , selon la remarque d'un autre écrivain moderne (1), ne paraît point puisée dans l'étude
(1) Le révérend père Hubert Hayer, récolct.
SUR L'INCARNATION
de la physique : car ces prima stamina , en supposant qu'ils demeurassent dans le corps • lors même qu'il est formé, que pourraient- > ils être autre chose qu'une matière en mouvement , puisque sans ce mouvement , sans cette agitation du moins des parties insensibles, le corps ne peut pas être vivant? Or par là ils doivent être sujets à la transpiration insensible et par conséquent à la déperdition de certaines parties et à l'acquisition de parties nouvelles.
Ce que les Encyclopédistes rapportent de cette transpiration ( Tom. 16, p. 558 ) peut servir à résoudre l'objection prise des anthropophages ou mangeurs d'hommes. « En supposant, disent-ils, une diète modérée, un âge moyen et une vie commode, Sanctorius (1) a trouvé, en Italie, que la matière de l'insensible transpiration était les cinq huitièmes de celle que l'on prenait pour aliment ; de sorte qu'il n'en restait que les trois huitièmes pour la nutrition et les excréments du nez , des oreilles , des intestins , de la vessie. Il suit des expériences de Sanctorius qu'on perd davantage dans un jour par la transpiration qu'en quinze jours par tous les emonctoires ; que pendant la durée de la nuit on perd ordinairement seize onces par les urines ; et qu'un homme qui, en mangeant et en buvant, prend dans un jour huit livres d'aliment en consume cinq par l'insensible transpiration. »
Il s'ensuit aussi de là que, malgré tous les changements survenus aux parties de nos corps métamorphosées , soit pendant la vie , soit après la mort, en portions de plantes, de fruits, d'animaux et même d'autres hommes, chacun de nous pourra ressusciter avec son propre corps idem numéro (2) : car sans
médecine dans
il n'est de matière qui le
(1) Très -célèbre professeur en l'Université de Padoue.
(2) Pour que ce corps soit idem numéro point nécessaire que les parties composeront au jour de la résurrection aient entre elles la même situation , le même ordre et arrangement qu'elles avaient lorsqu'elles le composaient pendant sa vie. Il suflit que ce soient les mêmes parties, quoique elles soient différemment siluées,posées, arrangées, et que celles , par exemple, qui étaient dans la main lorsqu'il vivait se trouvent dans le pied lorsqu'il sera ressuscité. De même que , suivant la comparaison dont se sert S. Augustin (L. 22 , de Civil. Dei , c. 19), pour qu'une statue de métal, après avoir été tondue de nouveau, soit la même qu'auparavant, il sullit que , lorsqu'elle a été brisée et mise en pièces , le fondeur mêlant toutes les parties de métal dans son fourneau et les faisant couler dans un moule semblable au premier, en forme une statue tonte semblable à celle qui avait été rompue, quoique leur situation ne soit plus la même et qu'une portion de métal qui après la première fonte était située, par exemple, sur le bras, soit après la seconde fonte située sur le front.
On peut objecter contre l'exactitude de cette comparaison, qu'il y a de la disparité consistant en ce que toutes les parties de métal qui composent la statue soit fondue, soit refondue, sont homogènes et similaires; au lieu que celles du corps humain sont dissimilaires et hétérogènes , puisque les parties charnues ne sont pas de même nature que les parties osseuses. Mais voici une autre comparaison plus
nous arrêter à réfuter l'hypothèse (1) mora-
exacte, en laquelle il y a toute la parité qu'on peut désirer. Mon corps est aujourd'hui le même qu'il était hier, quoique des portions de matière qui formaient hier le chyle ou le sang, et qui aujourd'hui se trouvent unies et incorporées à des parties charnues ou osseuses , n'aient plus la même situation ni la même nature, puisque de chyle ou de sang qu'elles étaient hier elles sont aujourd'hui tranformées en chair ou en os. Mon corps serait au jour de la résurrection le même qu'il a été pendant sa vie , quand même alors les parties qui l'ont composé et le composeront auraient changé de situation et de nature par la transformation de ce qui était chair en os, et de ce qui était os en chair. Il serait aussi le même, quoique alors il ne fût composé que de molécules qui lui auraient appartenu dans différents temps de la vie, les unes dans l'enfance, les autres dans l'adolescence, les autres dans Page viril, les autres dans la vieillesse. La raison en est que la différence de collocation des molécules prises du temps ne doit pas plus l'empêcher d'être le même que la différence de collocation des molécules prises du lieu. Or nous venons de voir que celle-ci ne l'empêche pas d'être le même ; et véritablement il est le même dans l'une et dans l'autre de ces différentes collocations , parce que dans l'une et dans l'autre il n'est composé que de molécules qui ont éié unies hypostaiiquemcnl à la même âme d:ms le corps dont elles faisaient partie. Celle aine ( si elle est sainte) pourra au jour de la résurrection dire : Toutes les molécules du corps que j'ai actuellement m'ont appartenu en propre pendant le cours de la vie ; et quoique je n'en aie eu la propriété qu'en différents temps, elles ne i.nc sont pas moins chères ni ne m'appartiennent pas moins que si je les avais eues en même lemps. Toutes, ou la plupart, ont coopéré autrefois à mes bonnes oeuvres , et pour en avoir partagé la peine et le mérite, elles en partagent maintenant et en partageront toujours la récompense.
(1) Cette hypothèse , absolument contraire au cours ordinaire des choses, n'a jamais été et ne sera jamais réalisée : mais quand même elle l'aurait éié ou qu'elle le serait, il suffirait pour léfuler l'objection d'un incrédule qui la proposerait de recourir aux solutions suivantes données par S. Thomas (a). Celle
(a) Quod nec resurrectionis (idem impedire potest, eliaru si aliqui carnibus liumanis vescanlur, ut quinlo objiciebatur, non enim est necessarium ( ut oslensuni est ) quod quidquid luit in homine niaterialiler, resurgat in eo : et iterum si aliquid deest, suppleri potest per potentiamDei. Caro igilur comesta resurget in eo in quo primo fuit anima rationalis perfecta : in secundo vero, si non solis carnibus humanis est pastus, sed et aliis cibis, resurgere poierit tantum de alio quod ei niaterialiler advenit, quod eritnecessarium ad debitam quantitatem corporis restaurandam.
Si vero solis humanis carnibus sit pastus, resurget in eo quod a geuerautibus traxit : et quod defuerit, supplebitur omnipoleulia Creatoris : quod et si parentes ex solis humanis carnibus pasli fuerint, ut sic et eorum semen quod est superfluum alimenti, ex carnibus alienjs generatun? sit, resurget quidein semen in eo qui est natus ex semine, loco cujus carnes comesta; sunt, supplebitur aliunde ; hoc enim in resurreclione servabitur, quod si aliquid materialiter fuit in pluribus homiuibus, resurget in eo ad cujus perléctionem magis perlinebat, unde si fuit iu uno ut radicale semen ex quo est generatus, in alio vero sicut superveniens nutrimenlum, resurget in eo qui est generatus ex hoc sicut ex semine.
Si vero in uno fuit ut pertinens ad perfectionem individui, in alio autem ut depulalum ad perfectionem speciei : resurget in eo ad quem perlinebat secundum perfectionem individui : unde semen resurget in geuilo et non in générante : et costa Ad;e resurget in Eva, non in Adam, iu quo fuit sicut in naturae principio. Si autem secundum euuidern perfeclionis inodum fuit in ulroque, resurget in eo in quo primitus fuit. Lib. 2,conl.Gent.,c. 81.
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lement impossible d'une race entière d'hommes anthropophages qui tous pendant toute leur vie n'auraient eu pour manger que la chair humaine , et pour boisson que le sang humain; supposons (selon celle de Sanctorius) qu'ayant pris chaque jour en mangeant et en buvant huit livres d'aliments, dont cinq huitièmes aient été consumés par la transpiration , il n'en soit resté que trois huitièmes tant pour la nutrition que pour les excréments , qui peuvent raisonnablement être supposés former au moins deux huitièmes, il ne sera donc resté pour la nutrition qu'un huitième. Les parties dispersées par la transpiration seront donc quatre fois plus nombreuses que les parties employées à la nutrition et par conséquent beaucoup plus que suffisantes pour qu'il s'y trouve une quantité capable de suppléer au retranchement des parties qui seraient devenues portions de quelqu'un ou de plusieurs corps d'autres hommes que nous : car celles-ci ne sont rien en comparaison d'autres molécules dont les unes auront été réduites et restées en poussière, les autres transformées en portions de pierres, de fossiles, de minéraux, de métaux, de végétaux, d'animaux terrestres, de poissons, d'oiseaux, dont le nombre (si on fait de tout cela un ensemble) surpasse fort celui des hommes , et qui par conséquent auront reçu beaucoup plus que ceux-ci, quelque portion des molécules dissipées par la transpiration. Celles-ci au jour de la résurrection pourront donc composer en totalité ou en partie les corps des âmes auxquelles elles auront été unies hypostatiquement pendant la vie ; et cette union, quoique antérieure, quoique arrivée en différents temps, suffira pour qu'elles soient censées appartenir alors à ces âmes comme elles leur auront autrefois appartenu, et conséquemment pour que ces âmes au jour de la résurrection aient leur propre corps idem numéro.
Il est à observer que ce que nous avons dit d'après Sanclorius sur la dissipation trèsconsidérable de molécules qui se fait par la transpiration est aussi attesté comme certain par les Encyclopédistes. Les émanations abondantes, disent-ils (Tom. 1, p. 227), qui sortent perpétuellement des corps des animaux par la transpiration qu opère sans cesse la chaleur vitale, portent dans Vair, pendant le cours entier de la vie d'un animal plus de particules de sa substance qu'il n'en faudrait pour recomposer plusieurs corps semblables. Il s'ensuit encorede là, pour les mêmes raisons, que chacun des saints et chacun des ré- Jjrouvés pourra être récompensé et puni dans ecorpsquia servi d'instrument à ses bonnes ou mauvaises actions : il n'est point nécessaire que toute la matière qui a appartenu à
que nous donnons, lirée de la transpiration, suffirait aussi dansle cas qu'on supposerait que ces anthropophages eussent pris pour boisson , non seulement du sang humain , mais encore de l'eau ou d'autres liqueurs dont une grande partie changée, après la digestion, en sang, en bile ou autre fluide , aurait été unie hypostatiquement à l'ame de celui qui les aurait bues.
leurs corps ressuscite ; il suffit qu'il en ressuscite autant qu'il faut pour former un corps humain d'une stature ordinaire, et que pour le former Dieu choisisse, du moins en partie, les molécules de matière avec îlesquelles les uns ont fait de bonnes œuvres et les autres de mauvaises; nous disons en partie , parce que si elles lui étaient toutes réunies, elles formeraient un corps monstrueux ou gigantesque.
Que la substance de ces molécules ait été réduite en poussière , qu'elle ait été dissipée par la transpiration, qu'elle ait été changée en blé ou en fruit , qu'elle soit devenue la substance d'une bête carnassière ou d'un homme barbare qui s'en sera nourri , Dieu saura la recueillir et la ramener au corps auquel elle appartient.Quoique avant la création elles ne fussent rien , il a bien su les tirer du néant ; ne saura-t-il pas bien retirer chacune d'elles du lieu, quel qu'il soit, où elle aura été dispersée? Quoique avant notre conception elles fussent dispersées en mille endroits , il a bien pu les réunir dans le sein de nos mères , qui n'ont eu que très-peu de part à leur transmutation en chair, en os, en membres, et qui , comme le disait la mère des Mâcha bées à ses flls (2 Mach. 7, 21), ignoraient la manière dont nos corps y ont été formés; Dieu qui a pu les y réunir, les y arranger, les y organiser , les y vivifier , ne pourra-til pas les rassembler , les rapprocher , leur rendre l'arrangement , la situation qu'elles ont eue, les unir de nouveau à la même ame, et en faire le même corps redevenu vivant? Un anatomiste peut remettre en leur place tous les os séparés et en former un squelette; un horloger peut remonter une pendule , rétablir une montre entièrement dérangée ; un fondeur peut refondre une statue totalement brisée, et en remettant le même métal dans le même moule en former une statue si semblable à celle qui avait été rompue, qu 'on dira avec raison que c'est la même : un Dieu tout-puissant qui a su former nos corps sans moule , sans modèle, pourra sans doute les rétablir en un état si semblable, qu'il sera vrai de dire que ce sont les mêmes corps. On conçoit donc clairement la possibilité de la résurrection ; et les suppositions contenues dans la difficulté que nous réfutons portent visiblement à faux.
« Supposons, y est-il dit, que les premiers descendants d'Adam ou les hommes des premiers siècles redemandent leurs corps et qu'ensuite les peuples de chaque siècle successif recherchent aussi les leurs ; il arrivera que les neveux d'Adam les plus reculés ou les derniers habitants de la terre auront à peine assez de matière pour faire des demicorps. »
Quand même ce qu'on suppose contre toute vraisemblance ( car tous les corps des hommes sont bien peu de chose en comparaison de toutes les autres parties de matière qui composent la terre, les fleuves et la mer) serait vrai, ces demi-corps, auxquels Dieu joindrait d'autres molécules de matière pour en faire des corps entiers , suffiraient , selon
SUR L'INCARNATION
S. Augustin (Enchirid.,c. 89), pour qu'on pût dire que ce sont véritablement les corps de tels et tels hommes , dont la stature , quoique diminuée de moitié, n'empêcherait pas qu'on ne pût dire avec vérité que ce sont les mêmes hommes; de même que si Dieu à présent diminuait mon corps de moitié , en le mettant dans le même état où il était dans le temps qu'il n'avait que la moitié des parties de matière dont il est actuellement composé, on aurait droit, après cette diminution, de l'appeler encore mon corps.
Enûn (1), sans que Dieu fît aucune addition à ces demi-corps, il pourrait les faire paraître aussi grands que s'ils étoient entiers. Nous lisons dans la vie de S. François Xavier (Pag. 244) que son corps , dans certaines circonstances, paraissait aux yeux de ceux qui le regardaient beaucoup plus grand qu'il ne leur paraissait d'ordinaire : nous lisons aussi dans l'Art de penser , qu'on peut bien voir par les sens quun tel corps est plus grand qu'un autre corps ; mais on ne saurait savoir avec certitude quelle est la grandeur véritable et naturelle de chaque corps ; et pour comprendre cela, il n'y a qu'à considérer que , si tout le monde n'avait jamais regardé les objets extérieurs qu'avec des lunettes qui les grossissent , il est certain qu'on ne se serait figuré les corps et toutes les mesures des corps que selon la grandeur dans laquelle ils nous auraient été représentés par ces lunettes. Or nos xjeux mêmes sont des lunettes , et nous ne savons point précisément s'ils ne diminuent ou n'augmentent point les objets que nous voyons , et si les lunettes artificielles que nous croyons les diminuer ou les augmenter ne les établissent point au contraire dans leur grandeur véritable ; et partant on ne connaît point certainement la grandeur absolue et naturelle de chaque corps. C'est le bon plaisir de Dieu qui , dans la vie présente , a fixé par rapport à nos yeux , selon une certaine mesure ou proportion la grandeur des corps, telle que nous la voyons. Il pourrait dans la vie future la fixer et la déterminer selon une autre mesure et proportion qui augmenterait de moitié relativement à celle qu'ils ont dans l'ordre actuel des choses : nous disons relativement ; car il n'y a point dans les corps de grandeur absolue. Un ciron n'est ni grand ni petit : il est petit par rapport à un éléphant, il est grand par rapport à une foule d'animalcules , incomparablement plus petits qu'on n'aperçoit qu'à l'aide d'un miscroscope. La terre, qui est prodigieusement grande, si on la compare à un atome , n'est elle-même qu'un atome , si on la compare à l'immense étendue du soleil, des étoiles et des autres parties de l'univers.
(1) Cette dernière solution, non plus que la précédente , n'est pas nécessaire pour réfuter les arguments contre la possibilité de la résurrection. Notre furemière réponse , tirée principalement des effets de a transpiration, suffit pour cela. Mais ce qui n'est pas nécessaire, ce qui est surabondant , n'est ni inutile ni vicieux. Quod abundal, non vitiui.
De Phessy. I.
Qu'on ne dise pas que Dieu nous tromperait par le rapport infidèle de nos yeux , si les objets paraissaient à notre vue plus ou moins grands qu'ils ne sont. Nous réfuterons cette objection dans notrelnstruction sur l'Eucharistie. On y trouvera dans divers éclaircissements des principes et des conséquences bien propres à montrer possible la résurrection de la chair, et à résoudre les difficultés.
Il ne nous en reste qu'une à réfuter. Elle concerne le feu qui brûlera toujours la chair ressuscitée des réprouvés, sans jamais la consumer. Comment, dit-on, ce feu peut-il ne pas dissoudre les corps des damnés? Qu, s'il ne peut pas les dissoudre , comment peut-il causer de la douleur à leurs âmes ? Car la douleur que la brûlure cause en celte vie à l'ame ne vient que de la dissolution de ce qu'il y a de contenu dans le corps.
Comment, répondons-nous, ose-t-on faire une objection si futile pour quiconque a quelque notion de la toute-puissance divine? Dieu , qui de rien a tout créé, et de qui le feu tient toute son activité , ne peut-il pas la lui conserver tout entière sans aliment, sans nouvelle matière et sans dissolution , ni altération des corps que sa flamme environne ? N'est-ce pas ce qu'il fit autrefois à l'égard des trois enfants hébreux dans la fournaise de Babylone ? Ne peut-il pas faire dépendre la douleur de l'ame, non de cette dissolution ou altération du corps , mais de ce feu seul, comme cause occasionnelle ; puisque , lors même qu'elle était en ce monde dans le corps, la douleur de la brûlure était , non dans ce corps, mais dans l'ame seule, et que ce n'était autre chose qu'une pensée de tristesse qu'elle ressentait à l'occasion de ce qui se passait dans lé corps auquel Dieu l'avait unie? N'estil donc pas aisé de concevoir, et Bayle (1) lui-même n'en est-il pas convenu, que la justice de Dieu peut tellement disposer une certaine portion de matière à l'égard d'un esprit, que le mouvement de cette matière ignée soit une occasion à cet esprit d'avoir
(1) Noire ame pourrait sentir du froid et du chaud, sans le rapporter à un pied ni à une main y tout comme elle sent la joie d'une bonne nouvelle ou le chagrin d'une mauvaise , sans rapporter ces sentiments à aucune partie du corps ; et si pendant qu'elle est unie à un corps , elle rapporte à quelque partie de ce corps la douleur et certains plaisirs , le sentiment de brûlure, le chatouillement, etc. , ce n'est que par une constitution tout-à-fail libre [de l'auteur de son union avec le corps ; ce n'est qu'afin qu'elle puisse mieux veiller à conserver la machine qui lui est unie. Si cette raison cessait, il ne serait plus nécessaire qu'elle rapportât hors de soi ses sentiments; et néanmoins elle serait toujours susceptible de la modification qu'on nomme douleur, plaisir, froid , chaud. Dieu pourrait lui imprimer toutes ces modifications, ou sans se régler sur aucune cause occasionnelle , ou en se réglant sur une cause occasionnelle qui ne serait pas un corps, mais les pensées de quelque esprit... D'où il résulte que le plaisir, de quelque espèce qu'il soit, peut faire le bonheur de l'ame, et la douleur peut faire son; malheur, en quelque état qu'on la suppose , unie ou non avec la matière. Dict. Iiist., tom. 2, p. 741 , au mot Epicure.
(Dix-huit.)
INSTRUCTION PASTORALE
des pensées affligeantes , qui est tout ce qui arrive à notre ame dans la douleur que lui cause la brûlure.
D'ailleurs ce n'est pas un article de foi que le feu de l'enfer soit réel : plusieurs saints docteurs l'ont cru métaphorique. S. Jérôme dit que la plupart des chrétiens de son temps ne le faisaient consister que dans les remords et déchirements de la conscience. S. Ambroise et S. Grégoire deNysse sont cités par le père Calmet (Comment, t. 6, p. 313), comme défenseurs de la même opinion , qu'il assure avoir été et être encore commune parmi les Grecs. Au concile de Florence, ajoute-t-il, ils soutinrent que le feu du purgatoire, qui est le même que celui de l'enfer , n'était point un yrai feu, et ce concile ne condamna pas leur assertion. Le même auteur, dans son Commentaire sur les ardeurs du feu dont est tourmenté le mauvais riche, qui ne peut obtenir une seule goutte d'eau pour rafraîchir sa langue, diten termes formels que ces ardeurs, cette langue , cette eau doivent s'entendre dans un sens figuré. On peut donc, sans per- • dre malheureusement la foi, croire que ce feu n'est pas plus réel que le ver des réprouvés, qui , selon S. Thomas, suivi d'une foule de théologiens, n'est que métaphorique. Sans adopter ce sentiment , on peut permettre à l'incrédule, s'il veut se convertir, de l'cmirasser; et cela suffit pour saper par le fondement son objection, qui n'est appuyée que sur la réalité du feu infernal.
Seconde difficulté extraite du Dictionmaire de Bayle au mot Rorarius. — L'ame de l'homme et l'ame des bêtes ne diffèrent pas substantiellement, elles sont de même espèce : l'une acquiert plus de lumières que l'autre ; mais ce ne sont que des avantages accidentels et dépendants d'une institution arbitraire.
S'il y avait des substances qui, dans des corps organisés, eussent une suite de sensations , et d'autres pensées beaucoup plus sublimes que les nôtres , pourrait-on dire qu'elles sont d'une nature plus parfaite que notre ame? Non, sans doute; car si notre ame était transportée dans ces corps-là, elle y aurait cette même suite de sensations, et d'autres pensées beaucoup plus sublimes que les nôtres. Il est aisé d'appliquer ceci à l'ame des bêtes. On nous avoue qu'elle sent les corps, qu'elle les discerne, qu'elle en souhaite quelques-uns, qu'elle en abhorre quelques autres. C'est assez; elle est donc une substance qui pense, elle est donc capable de la pensée en général, elle peut donc recevoir toutes sortes de pensées , elle peut donc raisonner , elle peut connaître le bien honnête, les universaux,les axiomes de métaphysique, les règles de la morale , etc. : car, comme de ce que la cire peut recevoir la figure d'un ca- . chet il s'ensuit manifestement qu'elle est susceptible de la figure de tout cachet, il faut dire aussi que , dès qu'une ame est capable d'une pensée , elle est capable dé toute pensée. Il serait absurde de faire ce raisonnement : ce morceau de cire n'a reçu l'empreinte que de trois ou quatre cachets ; donc il ne
peut pas recevoir l'empreinte de mille cachets. Ce morceau d'étain n'a jamais été une assiette ; donc il ne peut pas être une assiette , et il est d'une autre nature que cette assiette d'étain que je vois là. On ne raisonne pas. mieux quand on assure : l'ame du chien n'a jamais eu que des sensations, etc.; donc elle n'est point capable des idées de morale , ni des notions de métaphysique. D'où vient qu'un morceau de cire porte l'image du prince, et qu'un autre ne la porte pas? C'est à cause du cachet qui a été appliqué sur l'un, et non pas sur l'autre. Ce morceau d'étain qui ne fut jamais une assiette le sera dès que vous le jetterez dans le moule d'une assiette. Jetez de même cette ame de bête dans le moule des idées universelles et des notions des arts et sciences, je veux dire, unissez-la à un corps humain bien choisi , ce sera l'ame d'un habile homme , et non plus celle d'une bête.
On voit donc que les philosophes de l'école sont hors d'état de prouver que l'ame de l'homme et l'ame des bêtes soient de différente nature. Qu'ils disent et qu'ils répètent mille et mille fois : Celle de l'homme raisonne et connaît les universaux et le bien honnête, celle des animaux ne connaît rien de tout cela ; nous leur répondons : Ces différences ne sont que des accidents, et ne sont point une marque d'une distinction spécifique entre des sujets. Aristote et Cicéron à l'âge d'un an n'avaient point eu de pensées plus sublimes que celles d'un chien ; et s'ils eussent vécu dans l'enfance trente ou quarante ans, les pensées de leur ame n'eussent été que des sensations, et de petites passions de jjeu et de gourmandise ; c'est donc par accident qu'ils ont surpassé les bêtes, c'est à cause que les organes dont leurs pensées dépendaient ont acquis telles et telles modifications, à quoi les organes des bêtes ne parviennent pas. L'ame d'un chien , dans les organes d'Aristote ou de Cicéron, n'eût pas manqué d'acquérir toutes les lumières de ces deux grands hommes.
Cette conséquence-ci est très-fausse : une telle ame ne raisonne pas , et ne connaît pas les universaux ; donc elle est d'une nature différente de l'ame d'un grand philosophe : car si cette conséquence était bonne, il faudrait dire que l'ame des petits enfants n'est pas de la même espèce que celle des hommes faits. A quoi songez-vous donc , philosophes péripaléticiens, lorsque vous osez prétendre que si l'ame des bêtes ne raisonne pas, elle est substantiellement moins parfaite que les j âmes qui raisonnent? Il faudrait premièrement que vous prouvassiez que le défaut de raisonnement dans les bêtes procède d'une imperfection réelle et intérieure de leur ame, et non pas des dispositions organiques dont elle dépend. Mais c'est ce que vous ne sauriez jamais prouver ; car il est clair qu'un sujet qui est capable des pensées que vous donnez à l'ame des animaux , est capable du raisonnement et de toute autre pensée : d'où il résulte que s'il ne raisonne pas actuellement , c'est à cause de certains obstacles accidentels veux dire à cause que le Gréa-
SUR L'INCARNATION
leur de toutes choses a fixé chaque ame à une certaine suite de pensées , en la faisant dépendre des mouvements de certains corps. C'est ce qui fait aussi que les enfants à la mammelle, les fous et les (frénétiques ne raisonnent pas.
Si pour conserver à notre ame le privilège de l'immoitalité on l'étend sur celle des bêtes, dans quels abîmes se trouvera-t-on ? que ferons-nous de tant d'ames immortelles? y aura-t-il aussi pour elles un paradis et un enfer? passeront-elles d'un corps à un autre? seront-elles anéanties à mesure que les bétes meurent? Dieu créera-t-il incessamment une infinité d'esprits pour les replonger sitôt après dans le néant? Combien y a-t-il d'insectes qui ne vivent que peu de jours? Ne nous imaginons pas qu'il suffise de créer des âmes pour les bêtes que nous connaissons. Celles que nous ne connaissons point sont encore en plus grand nombre. Le microscope nous en fait découvrir par milliers dans une goutte de liqueur. On en découvrirait bien d'autres , si l'on avait des microscopes plus parfaits. Et qu'on ne dise pas que les insectes sont des machines ; car on expliquerait plutôt par cette hypothèse les actions des chiens que les actions des fourmis et des abeilles. Il y a peut-être plus d'esprit et plus de raison dans les animaux invisibles que dans les plus gros.
Si le cartésien raisonne conséquemment , il renoncera à des opinions qu'il ne peut soutenir sans s'exposer au ridicule et sans admettre des absurdités qui sautent aux yeux; car où est l'homme qui oserait dire qu'il n'y a que lui qui pense, et que tous les autres sont des machines? Ne le regarderait-on pas comme un personnage plus extravagant que ceux qu'on enferme dans les petites maisons, ou que l'on séquestre de toute société humaine?
Ce qui incommode plus les cartésiens n'est pas de dire que les bêtes se meuvent promptement en mille et mille façons, c'est de dire qu'elles donnent plusieurs marques d'amitié ou de haine , ou de joie, ou de jalousie, ou de crainte, ou de douleur.
Il s'ensuit de là (c'est-à-dire, de ce que l'ame des bêtes et l'ame de l'homme sont de même espèce) que si les âmes des bétes sont matérielles et mortelles , les âmes des hommes le sont aussi, et que si l'ame de l'homme est une substance spirituelle et immortelle , l'ame des bêtes l'est aussi.
Réponse. — Les actions des bétes, dit Bayle lui-même (Dictionnaire historique, tom. 1 , p. 6V7), sont peut-être un des plus profonds abîmes sur quoi notre raison se puisse exercer. Exerçons-la, puisque cela est nécessaire pour la défense de notre foi ; descendons en esprit jusqu'au fond ténébreux de cet abîme, non pour y puiser des connaissances claires sur des choses que Dieu a voulu que nous ignorions entièrement, ou que nous ne sussions qu'obscurément et conjecturalement , mais pour tirer du sein même de nos ignorances ou de nos obscures notions , la solution lumineuse des difficultés de Bayle. Fai-
sons voir que ses allégations fausses ou du moins douteuses, incertaines, problématiques sur ce qui concerne l'opération machinale , l'instinct aveugle ou l'intelligence prétendue des brutes, ne sont que des traits vainement lancés en l'air , propres peut-être à blesser des imaginations faibles, mais incapables de frapper des esprits solides, et de donner la moindre atteinte aux vérités constantes , indubitables, démontrées touchant la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'ame des hommes. N'avançons rien sans en apporter de bonnes preuves. Prouvons péremptoirement les quatre assertions suivantes.