‹ Œuvres tres-completesChapitre 28 sur 70 · I. Point do certitude que les bétes aient une ame · texte numérisé non relu

I. Point do certitude que les bétes aient une ame

II. Supposé qu'elles en aient une, point de certitude qu'elle soit, à proprement parler, spirituelle et de même espèce que celle de l'homme.

III. Supposé qu'elle soit de même espèce que l'ame humaine , point de certitude, point même de vraisemblance qu'elle périsse avec le corps et soit anéantie.

IV. Supposé qu'elle périsse avec le corps , point de conséquence qu'il en soit de même de famé humaine.

Pour dissiper les nuages, les faux jours par lesquels la doctrine monstrueuse du matérialisme, si fort répandue dans notre siècle, s'efforce d'offusquer la raison et de pervertir la foi, nous désirerions faire briller la vérité de chacune de ces assertions dans tout son éclat : mais, comme cela nous mènerait audelà des bornes prescrites à cette Instruction, nous nous contenterons, en indiquant plusieurs auteurs qui ont amplement traité ce sujet, de tracer l'abrégé de leurs meilleures preuves, et d'y ajouter de nouveaux éclaircissements.

Première assertion. Point de certitude que les bétes aient une ame.

Que les animaux ne soient pas de pures machines, c'est une opinion fort probable, nous en convenons ; il est très-vraisemblable qu'ils ont une ame, nous l'avouons. Mais opinion n'est pas certitude, et vraisemblance n'est pas vérité. Il y a des choses fausses si fort vraisemblables ; qu'elles paraissent plus vraies que les véritables ; il y a aussi des choses vraies si peu vraisemblables, que quelquefois la fausseté ressemble plus à là vérité que la vérité même. C'est ce que nous avons prouvé ailleurs (Première Instruction, col. 56 et sim;.)parune foule de paradoxes tirés de l'histoire, de la géométrie, de la physique, et principalement par les merveilleuses reproductions qui se font dans toutes les parties d'u n polype, dont les petits se multiplient par rejetons sans accouplement. L'hypothèse cartésienne , qui fait des bétes de purs automates, ne peut-elle pas être mise au nombre de ces paradoxes vrais qui semblent choquer la raison et ne la choquent pas en effet? Quoique destituée de certitude, est-elle dénuée de probabilité? renferme t-elle quelque impos-

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sibilité? Ses adversaires mêmes (1) n'avouentils pas que l'idée féconde et presque infinie des possibilités mécaniques des combinaisons de la figure et du mouvement , jointe à celle de la sagesse et de la puissance du Créateur, est comme le fort inexpugnable du cartésianisme, surtout lorsqu'on y ajoute le parallèle des machines surprenantes que l'art des hommes a su construire avec le merveilleux infiniment plus grand que l'auteur de la nature, le constructeur de l'univers pourrait mettre dans celle qu'il voudrait faire ? Ses défenseurs ne l'appuient-ils d'aucunes raisons (2) capables de faire quelque impression sur un homme sensé ? Ne donnent-ils aucune solution plausible aux difficultés qu'on leur oppose ?

Si on leur objecte qu'elle est contraire à la manière ordinaire dont pensent les hommes et par conséquent au sens commun , est-ce une folie à eux de répondre que peu de personnes ont la force et prennent la peine de s'élever par un noble essor de l'esprit audessus des préjugés de l'enfance , comme ont fait les Descartes , les Mallebranche , les Rohault , les Régis , les Bossuet, et tant d'autres personnages d'un génie supérieur et d'une éclatante réputation ? Si on leur oppose cette prétendue absurdité qui paraît suivre de leur sentiment, qu'aucun d'eux ne peut prouver que les hommes avec qui il vit

(1) Les Encyclopédistes, qui la combattent fortement, font cet aveu ; tom. 1, p. 344.

(2) La principale est celle-ci. 11 est certain que beaucoup d'actions se font dans l'homme machinalement, c'est-à-dire sans qu'il y pense et qu'il le veuille. Soil|que nous le voulions, soit que nous ne le voulions pas, soit que nous y pensions, soit que nous n'y pensions pas, notre cœur bat dans notre poitrine, le sang circule dans nos veines, la digestion se fait dans notre estomac. Ces mouvements, qui se font par la seule disposition de la machine du corps, ne supposent donc pas nécessairement dans les bêtes une ame pensante ou connaissante. 11 conste encore par l'expérience qu'il se fait dans l'homme grand nombre d'autres actions où l'influence de l'ame ne paraît avoir aucune part : de ce nombre sont les habitudes corporelles dont l'on ne peut, ce semble, attribuer le principe qu'à la liaison d'une longue suite de mouvements qu'on aura réitéras souvent dans le même ordre. Un musicien, un joueur de clavecin, un danseur, exécutent les mouvements les plus variés et les plus ordonnés tout ensemble d'une manière trèsexacte, sans faire la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Dès qu'il a donné le premier branle aux esprits animaux pour chanter ou jouer un tel air, tout le reste suit régulièrement sans qu'il y pense. De ce nombre encore sont tant d'actions surprenantes des gens distraits, des somnambules, tant de mouvements naturels tellement involontaires, qu'on ne saurait les retenir; par exem-

' pie, les effets de ce mécanisme admirable qui tend à conserver l'équilibre lorsqu'on se baisse, lorsqu'on tombe, lorsqu'on marche sur une planche étroite : dans tous ces cas les hommes ne sont-ils pas autant d'automates ? Si le seul mécanisme suffit pour expliquer tout ce qui arrive dans tous ces cas, ne suffit-il pas aussi pour rendre raison des mouvements même les plus étonnants du corps animal des brutes? Et s'il suffit, l'hypothèse qui leur donne une ame , n'est-elle point montrée fausse par cela même qu'elle est superflue ?

ne sont pas des automates , puisque Dieu pouvait faire une machine capable d'exécuter par son seul mécanisme toutes les actions étonnantes que l'on admire dans un chien ou dans un singe, il peut aussi former pareillement d'autres machines qui imiteront parfaitement toutes les actions des hommes , et que dans cette dernière hypothèse il ne nous tromperait pas plus qu'il ne nous trompe, selon eux , dans la leur ; extravaguent-ils en alléguantdes raisons de disparité prises, 1° de la loi naturelle gravée dans le cœur de tout homme , d'aimer son prochain comme soimême , de traiter ses semblables comme il veut en être traité , de ne pas faire à autrui le mal qu'il ne voudrait pas en recevoir : loi qu'il n'enfreint jamais sans sentir des remords de conscience, dont il serait indigne de la sagesse divine d'imprimer le sentiment, si ceux avec qui il vit étaient des machines auxquelles il serait impossible de faire du mal et de causer de la douleur ; 2° De l'opinion même de leurs adversaires , qui avouent que Dieu les tromperait si de ce qu'ils voient des configurations, des adresses, des industries, des actions semblables dans tous et chacun des individus qui forment une classe d'animaux, par exemple , de singes , ils n'avaient pas droit d'en conclure que chacun de ces individus est de même espèce que les autres ? Dieu donc, selon vos principes, peut leur dire un cartésien , me tromperait , si de ce qu'appercevant dans tous les autres hommes, dans leurs figures , dans leurs discours, dans leurs opérations , des ressemblances entières à ce que j'aperçois en moi, je n'avais pas droit d'en inférer qu'eux et moi sommes de même espèce , et que , comme je ne suis pas une pure machine , ils ne sont pas de purs automates.

Enfin , si on leur objecte que les animaux industrieux , tels que les hirondelles et les abeilles, font leurs actions conformément à la raison aussi bien que l'homme, et par conséquent qu'ils raisonnent comme l'homme , font-ils une réponse ridicule en disant , avec M. Bossuet (Tom. 10, pag. 656) , que c'est autre chose de faire tout d'une manière conforme à la raison , autre chose de connaître la conformité à la raison ? L'un convient non seulement aux animaux , mais encore aux végétaux , qu'on avoue n'être pas intelligents et raisonnables ; l'autre est le véritable effet de l'intelligence et du raisonnement.

Si les arbres poussent leurs racines autant qu'il est convenable pour les soutenir, s'ils étendent leurs branches à proportion , et se couvrent d'une écorce si propre à les défendre contre les injures de l'air ; si la vigne, le lierre et les autres plantes qui sont faites pour s'attacher aux grands arbres ou aux rochers, en choisissent si bien les petits creux et s'entortillent si proprement aux endroits qui sont capables de les appuyer ; si les feuilles et les fruits de toutes les plantes se réduisent à des figures si régulières , et s'ils prennent au juste avec la figure le goût et les autres qualités qui suivent de la nature de la plante : tout cela se fait par raison ; mais

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certes cette raison n'est pas dans les arbres.

On a beau exalter l'adresse de l'hirondelle , qui se fait un nid si propre ; ou des abeilles, qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches. Les grains d'une grenade ne sont pas ajustés moins proprement, et toutefois on ne s'avise pas de dire que les grenades ont de la raison. Cette raison est en Dieu, ou plutôt cette raison c'est Dieu même, qui maître absolu de la matière la tourne comme il lui plaît , et, souverainement sage, met de la convenance et de l'ordre dans tous ses ouvrages. Moins il y a de raison dans les végétaux et et les animaux , plus il y en a dans celui qui les a faits avec tant d'art : et certes c'est l'effet d'un art admirable d'avoir si industrieusement travaillé la matière qu'on soit tenté de croire qu'elle agit par elle-même et par une industrie qui lui est propre. Les sculpteurs et les peintres semblent animer les pierres et faire parler les couleurs, tant ils représentent vivement les actions extérieures qui marquent la vie ! On peut dire à peu près dans le même sens que Dieu fait raisonner les animaux , parce qu'il imprime dans leurs actions une image si vive de raison , qu'il semble d'abord qu'ils raisonnent.

Il semble en effet que Dieu ait voulu nous donner dans les animaux une image de raisonnement, une image de finesse, bien plus , une image de vertu et une image de vice ; une image de piété dans le soin qu'ils montrent tous pour leurs petits , et quelques-uns pour leurs pères ; une image de prévoyance, une image de fidélité, une image de flatterie , une image de jalousie et d'orgueil , une image de cruauté , une image de fierté et de courage. Ainsi les animaux nous sont un spectacle où nous voyons nos devoirs et nos manquements dépeints (1). Chaque animal est chargé de sa représentation; il étale , comme un tableau, la ressemblance qu'on lui a donnée ; mais il n'ajoute, non plus qu'un tableau, rien à ses traits. 11 ne montre d'autre invention que celle de son auteur, et il est fait non pour être ce qu'il nous paraît , mais pour nous en rappeler le souvenir.

Admirons donc dans les animaux , conclut M. Bossuet, non point leur finesse et leur

(1) Le Créateur, voulant instruire l'homme par le spectacle même de la nature , a répandu dans les animaux diverses inclinations et propriétés, pour cire comme autant de tableaux raccourcis des différents devoirs dont il doit s'acquitter et des bonnes ou mauvaises qualités qu'il doit rechercher ou fuir. Ainsi il a peint une image sensible de la douceur et de l'innocence dans l'agneau, de la fidélité cl de l'amitié dans le chien ; au contraire de la violence, de la rapacité, de la cruauté dans le loup, dans le lion, dans le tigre , et ainsi du reste ; et il a voulu faire une leçon et un reproche secret à l'homme, s'il était insensible pour lui-même à des qualités qu'il ne peut s'empêcher d'estimer ou d'abhorrer dans les animaux mêmes.

C'est un langage muet que toutes les nations en- ' tendent ; c'est un sentiment gravé dans la nature

Îue chacun porte en soi-même. Ilist. anc. par f. Rollin, t. 2, p. 647.

industrie , car il n'y a point d'industrie où il n'y a point d'invention ; mais la sagesse de celui qui les a construits avec tant d'art, qu'ils semblent même agir avec art.

Ces idées du savant Evêque de Meaux ont quelque analogie avec celles des anciens philosophes qui ont cru , disent les Journalistes de Trévoux ( An. 1703 , p. 1190 ) , que l'ame des bêtes n'est qu'une irradiation ou une espèce d'écoulement de la suprême source de la vie, ou , pour parler plus clairement , une opération de Dieu, qui donne aux bêtes les mouvements qu'une ame leur donnerait. Un auteur moderne (1) a fait revivre de nos jours cette opinion antique. « Les opérations des bêtes , selon lui , ont une cause première efficiciente, et une cause seconde occasionnelle. Leur cause première efficiente, c'est Dieu. Leur cause seconde occasionnelle , ce n'est ni le pur mécanisme, ni une ame actuelle ; mais c'est une ame spirituelle possible. C'est un esprit créable , mais non créé , dans lequel , quoique non existant , Dieu voit toutes les impressions que cet esprit recevrait dans chaque circonstance en cas qu'il existât et toutes les déterminations qu'il prendrait, n'exerçant jamais que la seule faculté de sentir et de vouloir, avec ce faible raisonnement que forme la seule combinaison des idées sensibles.

M. le comte Barbieri pénétre dans le sanctuaire de la théologie pour y chercher des preuves de son opinion philosophique. Selon les théologiens, Dieu, qui connaît sa toutepuissance , doit connaître , outre les choses actuelles, toutes les possibles futures et toutes les possibles qui n'auraient point de futurition ; d'où il, conclut que Dieu voit les actes , soit spontanés, soit libres que produiraient des esprits qui n'ont que la possibilité; et que Dieu , le moteur de tous les corps , opère dans les animaux cette suite de mouvements que produirait, comme cause occasionnelle , une ame qui serait en eux.

Un journaliste étranger , après avoir rapporté cette hypothèse , prétend la bien réfuter par le raisonnement suivant. Si cette substance est possible, pourquoi n'existe-t-ellepas ? C'est que dans le sentiment de M. Barbieri une telle ame existante serait semblable à l'ame humaine, ce qui répugne : mais si elle répugne, comment la concevez-vous possible ?

N'ayant pas lu l'ouvrage de l'écrivain italien , nous n'osons ni affirmer , ni nier que , selon lui , la raison pourquoi cette substance possible n'existe pas, c'est qu'elle serait semblable à l'ame humaine , et que , selon lui , cela répugne. Mais nous ne craignons pas d'assurer que cette hypothèse ( pourvu qu'on en retranche ce qui y est dit tant de la liberté de l'ame dont elle fait mention , que de la prévision conditionnelle par l'usage de la science moyenne) peut bien se soutenir, sans être étayée de cette raison qui paraît inconséquente et ridicule. On peut lui en substituer une autre qui semble bien plausible. Pourquoi , demande le journaliste , cette ame

(1) M. le comte Barbieri rué à Viccncc en 1750.

Son ouvrage est impri

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possible n'est-elle pas existante ? C'est, peuton lui répondre , qu'il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité , et que l'existence de cette ame possible n'est d'aucune nécessité pour l'exécution des desseins que Dieu a eus en créant les animaux. Il les a créés non seulement pour nous nourrir , nous vêtir , nous récréer , nous aider , nous défendre , nous soulager ou nous punir ; non seulement pour nous instruire parle spectacle des affections et des passions , des vertus et des vices dont ils sont des tableaux vivants, mais encore pour nous faire connaître, admirer , louer les merveilles de la sagesse infinie qui éclatent dans cette apparence et cette ombre de sagesse bornée qu'on aperçoit dans les industries des oiseaux , des brutes et des poissons.

Louons Dieu, dit M. Bossuet (Tom. 10, p. 80), et considérons un moment toute la nature animale comme l'objet de notre raison. Qui a formé tant de genres d'animaux et tant d'espèces subordonnées à ces genres, toutes ces propriétés, tous ces mouvements , toutes ces adresses, tous ces aliments , toutes ces forces diverses , toutes ces images de vertu , de pénétration , de sagacité et de violence ? Qui a fait marcher, ramper , glisser les animaux ? Qui a donné aux oiseaux et aux poissons ces rames naturelles qui leur font fendre les eaux et les airs ? (Ce qui peut-être a donné lieu au Créateur de les produire ensemble , comme animaux d'un dessein à-peu-près semblable ; le vol des oiseaux semblant être une espèce de faculté de nager dans une liqueur plus subtile , comme la faculté de nager, dans les poissons, est une espèce de vol dans une liqueur plus épaisse.) Le même auteur a fait ces convenances et ces différences : celui qui a donné aux poissons leur triste et , pour ainsi dire , leur morne silence a donné aux oiseaux leurs chants si divers , et leur a mis dans l'estomac et dans le gosier une espèce de lyre et de guitare , pour annoncer, chacun à leur mode, les beautés de leur Créateur. Qui n'admirerait les richesses de sa providence , qui fait trouver à chaque animal jusque à une mouche , jusque à un ver, sa nourriture convenable ? En sorte que la disette ne se trouve dans aucune partie de sa famille , mais au contraire , que l'abondance y règne partout , excepté maintenant parmi les hommes , depuis que le péché a introduit la cupidité et l'avarice.

Ainsi l'on peut dire que tous les animaux sont à l'usage de l'homme, puisqu'ils lui servent à connaître et à louer Dieu. Mais pour cela il n'est pas nécessaire qu'ils aient une ame. Il suffit que Dieu lui-même opère dans leurs sens et leurs organes tous les mouvements quiy seraient produits s'ils avaient des âmes douées de ces adresses et de ces industries, de ces affections et de ces passions, de ces vertus et de ces vices , qui domineraient en elles et les nécessiteraient à en suivre les impulsions, dont l'on verrait les marques dans leurs corps remués d'une manière propre à représenter au dehors ce qui se passerait au dedans d'elles. Or, que Dieu puisse opérer immédiatement par lui-même tous ces mouvements selon des lois générales et

relatives aux différentes circonstances particulières dans lesquelles il a pu prévoir que les animaux se trouveraient par rapport aux hommes, c'est ce que le savant Continuateur de M. Tournely (1) prouve n'être pas impossible au Tout-Puissant. Mais si cela est possible, quelle certitude a-t-on que Dieu n'a pas joint la réalité à la possibilité? A-t-on assisté à ses conseils ? Quis consiliarius ejus fuit (Rom. 11,34). t

On aurait tort d'objecter que, dans cette hypothèse , Dieu agirait continuellement par miracle, et que ce n'est pas raisonner en philosophe que de faire venir Deum ex machina dans une chose naturelle et ordinaire, où il ne doit intervenir qu'en la manière qu'il concourt à toutes les autres choses de la nature : car les défenseurs de cette hypothèse peuvent faire la même réponse que fit Bayle a Leibnitz, qui objectait la même chose contre le système des causes occasionnelles. L'on ne peut pas dire, lui répondit-il , que ce système fasse intervenir l'action de Dieu par miracle , Deum ex machina, dans la dépendance réciproque du corps et de l'ame : car , comme Dieu n'y intervient que suivant des lois générales ; il n'agit point là extraordinairement... Je suis persuadé qu'afin qu'une action soit miraculeuse il faut que Dieu la produise comme une exception aux lois générales, et que toutes les choses dont il est immédiatement l'auteur selon ces lois-là sont distinctes d'un miracle proprement dit (2).

(i) Asseri potest Deumposse producere machinait) belluis simillimam : imo addam non videri Omnipolenli impossibilem machinait), quoad corporis structurant), homini similem, quae articulalos edat sonos, pedes moveat, cœterasque mechanice prœstet exleriores acliones, quas honio verus ex principio vilali, alque duce ratione operatur. Potuit siquidem Dcus circumstantias , occasiones , in quibus ea machina reperiri posset, proevidere, sicut et varia quœsita ab hominibus ad ipsam directa : porro hac posila procvisione concipitur certa quadam organorum corporeorum mulliplicitate , ac apta dispositione Deum posse prœstare, ut mechanice exlerius se gérai hœc vana hominis imago , quomodo verus homo vitalilcr exlrinsecus se gereret et ageret. De Opère sex dierum, p. 1336.

(2) Diction, histor., t. 4, p. 914 et 917. Ajoutons que le système cartésien suppose des lois générales selon lesquelles telle impression faite en telle circonstance particulière par les objets extérieurs sur les organes de tel animal est la cause occasionnelle qui fait que Dieu remue le corps de cet animal d'une manière relative et analogue à sa destination ; par exemple, Dieu ayant destiné le chien pour servir de compagnie, d'aide et de défense à son maître , et ayant établi une loi générale selon laquelle il imprimerait à cet animal les divers mouvements nécessaires pour remplir dans les diverses circonstances ces divers offices, il ne manque pas, en telle et telle circonstance où se trouvent le maître et son chien , d'imprimer au corps de celui-ci tels et tels mouvements qu'exigent ces offices, et dont les impressions faites sur ses sens ne sont que cause occasionnelle.

Supposons que ce maître, attaqué, blessé par un voleur, appelle son chien , qui vient aussitôt à son secours. C'est Dieu qui, comme cause physique, imprime à ce chien les mouvements nécessaires pour la défense de son maître ; c'est la voix de celui-ci

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Mais, dira quelqu'un, n'est-il pas indigne de Dieu d'opérer immédiatement par luimême certaines actions des bêtes , et de donner en elles des modèles de tout ce qu' il y a de plus vicieux? On lui répondra que ces actions étant opérées afin d'inspirer de l'horreur des vices ,qui y ont rapport, celte fin honnête écarte toute l'indécence qu'il suppose dans leur opération : de même que le but qu'un historien ou un peintre se propose en rapportant ou en représentant certaines actions criminelles pour en donner de l'aversion , ôtc la messéanec qui paraît en accompagner le récit ou la peinture : de même encore que la fin qu'avait en vue S. François d'Assise , en contrefaisant devant ses religieux les manières mondaines et superbes d'un d'entre eux , pour leur en faire mieux sentir le ridicule et leur en inspirer plus d'éloignement, ôtait l'indécence apparente des mouvements de son corps. Ce saint, dit un illustre auteur (1) , ce saint si mortifié et qu'on propose comme le modèle de la plus austère pénitence, ne contrefit-il pas au milieu d'un chapitre frère Elie, de manière à exciter les ris de tous les assistants?

Il est absurde de dire, objecte un célèbre écrivain (2) , que Dieu est le principe immé-

qui a appelle son chien cl l'impression que le son de cette voix a faite sur cet animal qui sont cause occasionnelles de ces mouvements. C'est l'ame de ce voleur qui a été cause physique de sa libre détermination a attaquer ce maître ; mais quoique elle n'ait été que cause occasionnelle des mouvements qu'il s'est donnés pour l'attaquer et le blesser, c'est à elle qu'ils doivent être imputés dans l'ordre moral, c'està-dire, par rapport à ce qu'ils ont de vicieux. C'est en conséquence de celte libre détermination de l'ame du voleur, et eu égard aux effets dont elle a été suivie, que Dieu exécute la loi générale, dont nous avons parlé, dans ce cas particulier, en donnant aux membres du chien les mouvements propres à défendre son maître el semblables à ceux qu'il aurait eus , dans l'hypothèse que son corps eût été uni à une ame qui, pleine de reconnaissance cl d'affection pour ce même maître, n'aurait pu le voir en péril, sans l'aire toulec qui aurait dépendu d'elle pour le- secourir. Dieu en ce cas n'agit point par miracle ni extraordinaire ment , puisqu'il ne remue ce corps que conformément à la loi générale qu'il a établie. De même que, quand en conséquence de ce que je veux actuellement écrire, il meut ma main et ma plume d'une manière propre à former une écriture, il agit d'une façon non extraordinaire et miraculeuse, mais conforme à une loi générale cl au cours ordinaire des choses. 11 n'y a rien en tout cela qu'on ne puisse raisonnablement admettre en conséquence de ce principe du système cartésien : Dieu est l'unique cause physique de tous et de chacun des mouvements qui se foni dans le monde ; cl les créatures, même intelligentes cl libres, n'ont que le pouvoir de déterminer, dans les circonstances particulières, ces mouvements selon certaines lois générales que Dieu s'est prescrites.

(1 ) M. le marquis de Carraccioli. Traité de la Gaieté, p. 75.

(2) M. l'abbé Bergier , dont les doctes et solides ouvrages, que nous avons lus avec beaucoup de satisfaction, méritent que nous en recommandions la lecture à nos diocésains, surtout à notre clergé, y résout très-bien plusieurs objections des incrédules, et spécialement celle qu'ils tirent de ce que l'immortalité de l'ame et l'éternité des récompenses et des châtiments ne paraissent pas clairement énoncées

dial des opérations des brutes ; que c'est Dieu qui poursuit un lièvre par les chiens , qui dévore les moulons par les loups , qui siffle par le gosier d'un serin. Ce langage, Dieu est l'ame des brutes , nest ni décent ni philosophique. Ne peut-on pas répondre que les anciens philosophes l'ont toutefois tenu ? Les stoïciens , les platoniciens , dit le père Calmet (Tom. 8, p. 967), voidaicnt que l'ame du monde fût Dieu même, qui donna la vie, l'être et le mouvement à toutes les créatures. Leur sentiment , ajoutc-t-il , peut recevoir un trèsbon sens , puisqu enfin il est vrai que Dieu est le principe de toutes choses (1) : mois si on le prend d'une manière corporelle et divisible, en sorte que Dieu soit par partie dans les différents êtres , comme ils semblent le vouloir dire quelquefois , ce sens sera injurieux à Dieu et insoutenable. Il ne paraît point certain que ce sens insensé ait été soutenu par les auteurs cités au même endroit. Voici leurs passages.

Le premier est du philosophe Scnèquc :

Prope est a te Deus, tecum est, intus est

Totum hoc quo continemur , et unumest, et Deus , et socii ejus sumus et membra.

Le second est du poète Lucain :

Jupiter est quodeumque vides , quoeumque moveris.

Le même commentateur (Tom. 6, p. 517) traduit un texte de l'Ecriture par ces mots : Dieu est l'ame de tout (Eccli. 43, 29) ; il est l'ame de tous les êtres vivants , dans le sens que c'est lui qui donne à tous la vie , la respiration (Act. 27, 25), le mouvement par conséquent qui meut les pieds des chiens , les gueules des loups, les gosiers des serins; mais il ne l'est pas dans le sens que ce soit lui qui seul produise immédiatement toutes les opérations des êtres vivants et intelligents, tels que sont les anges et les hommes ; ce n'est pas Dieu seul qui opère en eux , ils opèrent aussi avec Dieu , ils sont les principes immédiats du moins de plusieurs de leurs actions. En est-il de même des animaux ? Y a-t-ilen eux un principe intérieur, distingué de Dieu et de leurs corps, qui agisse et produise ce qu'on leur voit faire ? ou n'y en a-t-il pas , et ce qu'on leur voit faire , ce qui paraît qu'ils font avec beaucoup d'industrie, se fait-il delà même sorte que se font les plantes , les fleurs , les arbres et les animaux eux-mêmes , c'est-à-dire , avec art et raison du côté de Dieu , mais sans art et sans raison qui réside en eux ? Voilà ce qui est en question, ce qui est controversé, et sur quoi, sans blesser ni la décence ni la philosophie, chacun peut abonder dans son sens ( Rom. lk, 5 ) , et choisir à son gré l'une ou l'autre opidans les livres de Moïse, qui aurait dû, ce semble , faire de ces deux dogmes la base de ses lois (a). Nous ne réfuterons pas ici celle objection. Elle est en quelque sorte étrangère au but que nous nous sommes proposé de justifier seulement les preuves philosophiques employées par les saints docteurs touchant l'éternité des peines.

(1) Qui operatur omnia in omnibus. 1 Cor. 12, 6.

(a) Voyez l'Apologie de la Religion, t. I, p. 384, et t. 2. p. oi't etsuiv.

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nion. M. Bossuet (Tom. 18, p. 659) a choisi la dernière. Quand les animaux , dit-il, mon- , trent dans leurs actions tant d'industrie, S. Thomas --a raison de les comparer à des horloges et aux autres machines ingénieuses, où toutefois l'industrie réside , non dans l'ouvrage , mais dans l'artisan : car enfin quelque industrie qui paraisse dans ce que font les animaux, elle n'approche pas de celle qui paraît dans leur formation , où toutefois il est certain que nulle autre raison n'agit que telle de Dieu.

I 11 est donc du moins probable que c'est aussi la seule raison divine qui agit dans leurs opérations les plus industrieuses, qui, si elles provenaient d'un principe intelligent résidant en eux , dénoteraient qu'ils raisonnent mieux que beaucoup d'hommes. Il est vrai toutefois qu'en voyant ces opérations on est porté à croire qu'ils ne les font pas comme de simples machines, qui n'ont en elles-mêmes rien de vraiment actif. L'homme sent très-bien que le principe de ses actions est en lui et non hors de lui : l'analogie qu'il voit entre celles des animaux et les siennes , lui donne une grande pente à juger qu'ils ont en eux-mêmes, aussi bien que lui, le principe de leurs opérations. Nous convenons donc que l'opinion qui nie que les bêtes ont une ame a contre elle une forte présomption qui naît du sentiment intérieur. Mais nous ne la disons ni absurde ni ridicule, et nous croyons avoir bien prouvé qu'encore que le sentiment contraire ait pour lui une grande probabilité, il n'a toutefois aucune certitude.

Seconde assertion. Supposé que les bêtes aient une ame, point de certitude qu'elle , soit, à proprement parler, spirituelle et de 1 ; même espèce que l'ame humaine.

Dans les ouvrages polémiques, ainsi que dans les combats militaires, on ne doit céder à l'ennemi que le moins de terrain qu'on peut. Dans les controverses il est aussi souvent dangereux de trop accorder à l'adversaire que de ne lui pas accorder assez. En accordant donc à Bayle qu'il est bien probable que les bêtes ont une ame, ne lui accordons pas qu'il soit certain que cette ame (quoique non matérielle) soit, à proprement parler, spirituelle et demême espècequel'amc humaine. Remarquons avec M. Bossuet [Tom. 10, p. 687) que tous les philosophes, même les païens, ont distingué en l'homme deux parties , l'une raisonnable, qu'ils nomment en latin mens, en notre langue, esprit, intelligence; l'autre qu'ils appellent sensitive et s irraisonnable.

Ce que les philosophes païens ont nommé en latin mens , partie raisonnable et intelligente, c'est à quoi les saints pères ont donné le nom de spirituel : en sorte que dans leur langage, nature spirituelle et nature intellectuelle c'est la même chose.

Ainsi le premier de tous les esprits, c'est Dieu, souverainement intelligent.

La créature spirituelle est celle qui est faite à l'image de l'esprit souverainement in-

telligent, à qui elle ressemble en l'entendant, c'est-à-dire en le connaissant, comme il s'entend, se connaît soi-même.

Tout ce qui n'est pas intellectuel n'est pas l'image de Dieu, ne porte pas l'empreinte de la suprême intelligence du premier des esprits. Dès là il n'est pas spirituel.

De cette sorte l'intellectuel et le spirituel c'est la même chose.

Notre langue s'est conformée à cette notion. Un esprit, selon nous , est toujours quelque chose d'intelligent, et nous n'avons point de mot plus propre pour expliquer celui de mens que celui d'esprit.

En cela nous suivons l'idée des mots esprit et spirituel qui nous est donnée dans l'Ecriture , où tout ce qui s'appelle esprit, au sens dont il s'agit, est intelligent, et où les seules opérations qui sont nommées spirituelles sont les intellectuelles.

C'est en ce sens que S. Paul appelle Dieu le Père de tous les esprits (Hebr. 9, 12), c'està-dire de toutes les créatures intellectuelles capables de s'unir à lui.

Dieu est esprit, dit Noire-Seigneur, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité (Joan. k, 24); c'est-à-dire que cette suprême intelligence doit être adorée par l'intelligence.

Selon cette notion, les sens n'appartiennent pas à l'esprit.

Quand l'Apôtre distingue l'homme animal d'avec l'homme spirituel , il distingue celui qui agit par les sens d'avec celui qui agit par l'entendement et s'unit à Dieu.

Quand le même apôtre dit que la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair (Gai. 5, 17) , il entend que la partie intelligente combat la partie sensitive, que l'esprit capable de s'unir à Dieu, est combattu par le plaisir sensible attaché aux dispositions corporelles.

Le même apôtre (Ibid. 19, 22), en séparant les fruits de la chair d'avec les fruits de l'esprit, par ceux-ci entend les vertus intellectuelles, et par ceux-là entend les vices qui nous attachent aux sens et à leurs objets.

Et encore que parmi les fruits de la chair, il range beaucoup de vices qui semblent n'appartenir qu'à l'esprit, tels que sont l'orgueil et la jalousie, il faut remarquer que ces sentiments vicieux s'excitent principalement par les marques sensibles de préférence que nous désirons pour nous-mêmes, et que nous envions aux autres; ce qui donne lieu de les ranger parmi les vices, qui tirent leur origine des objets sensibles.

Il paraît donc que les sensations d'ellesmêmes ne font point partie de la nature spirituelle , parce qu'en effet elles sont totalement assujetties aux objets corporels et aux dispositions corporelles.

Ainsi la spiritualité commence en l'homme où la lumière de l'intelligence et de la réflexion commence à poindre, parce que c'estlà que l'ame commence à s'élever au-dessus du corps, et non seulement à s'élever audessus, mais encore à le dominer et à s'attà-

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