‹ Œuvres tres-completesChapitre 29 sur 70 · BG · texte numérisé non relu

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SUR L'JNCARNATION.

cher à Dieu , c'est-à-dire au plus spirituel et au plus parfait de tous les objets.

Quand donc on aura donné les sensations aux animaux, il paraît qu'on ne leur aura rien donné de spirituel. Leur ame sera de même nature que leurs opérations, lesquelles en nous-mêmes, quoiqu'elles viennent d'un principe qui n'est pas un corps, passent pourtant pour charnelles et corporelles , par leur assujettissement total aux dispositions du corps .

De celte sorte ceux qui donnent aux bétes des sensations et une ame qui en soit capable, interrogés si cette ame est un esprit ou un corps, répondront qu'elle n'est ni l'un ni l'autre. C'est une nature mitoyenne qui n'est pas un corps, parce qu'elle n'est pas étendue en longueur, largeur et profondeur; qui n'est pas un esprit, parce qu'elle est sans intelligence, sans capacité de connaître, d'aimer, de posséder Dieu.

Leur objectera-t-on la division ordinaire que font les philosophes de la substance en matière et en esprit? Ils répondront qu'il n'est pas démontré que cette division embrasse toutes les substances possibles ; qu'il est même très-probable qu'il y a au moins une troisième espèce de substance différente des deux premières. Quelle témérité n'y aurait-il pas à l'homme de croire qu'il connaît toutes les diverses espèces de substances que Dieu peut produire? Si, dans la classe des brutes, il ne connaissait que le mouton et le bœuf, il diviserait la brute en mouton et en bœuf ; s'cnsuivrait-il de là que le cheval, le chien fussent des espèces chimériques, parce qu'elles ne seraient pas comprises dans sa division? S'il ne connaissait parmi les couleurs que le blanc et le noir, s'ensuivrait-il (le ce qu'il ne les diviserait dans ce cas-là qu'en l'un et en l'autre, que le vert et le rouge seraient impossibles? S'il ne connaissait parmi les figures que la ronde et la carrée , aurait-il raison d'en conclure que la triangulaire, qui ne serait pas contenue dans la division qu'il ferait en ce cas, est une chimère? Si le Tout-Puissant peut imprimer à ses créatures des modalités inégales et si notablement diverses qu'elles forment des espèces essentiellement différentes, en sorte que l'une ne puisse jamais avoir l'essence de l'autre ; si, par exemple, il peut, parmi plusieurs proportions de matière, imprimer aux unes la rondeur, aux autres la quadrature , de sorte qu'un cercle ne peut jamais être un carré, ni un carré être un triangle ; pourquoi ne pourrait-il pas créer des substances inégales et si notablement diverses en perfections et en propriétés que l'une ne puisse jamais avoir la nature de l'autre ? Y a-t-il plus de contradiction à supposer dans les substances cette inégalité, cette diversité essentiellement notable, que de la supposer dans leurs modalités ? Comme, en la supposant dans [leurs modalités, celles-ci constituent différentes classes ou espèces, dont les unes ont pour différence spécifique la rondeur, les autres la quadrature ; de même, en la supposant dans les substances , celles-ci constituent différentes espèces

dont les unes ont pour différence spécifique la matérialité incapable de sentiment; les autres la faculté de sentir le froid, Iechaud, la faim, la soif, la joie, la douleur; les autres la faculté de connaître et d'aimer, mais seulement les êtres créés ; les autres la capacité d'avoir même la connaissance etl'amour du Créateur.

Si donc on objecte aux mêmes philosophes qu'une substance qui a des connaissances, est spirituelle, et qu'il y a dans les bêtes une substance qui a des connaissances puisqu'un chien connaît son maître qu'il distingue de tout autre, connaît ce qui lui est bon pour se le procurer, connaît ce qui lui est nuisible pour l'éviter; et que par conséquent il y a dans les animaux une substance spirituelle : les uns, avec le père Daniel (1), distingueront la sensation ou la connaissance sensitive d'avec la pensée, et diront que ce que tout le monde, dans l'usage ordinaire, appelle penser et raisonner en nous est visiblement différent de ce que tout le monde, dans le même usage, appelle sensation ou connaissance sentitive. Voir du feu, sentir du feu, et penser au feu, sont des choses très-différentes, et par conséquent très-séparables les unes des autres. Le premier et le second conviendront à l'amc des bétes , et le troisième ne lui conviendra pas. La définition de l'ame de la bête, Une substance capable de sensation , c'est-à-dire, de voir, d'entendre, etc., est aussi claire que la définition cartésienne de l'esprit, Une substance qui pense et qui raisonne.

Les autres recourront à l'instinct, qu'ils diront être un penchant pour certains objets, une aversion pour certains autres objets, selon qu'ils sont utiles ou nuisibles à l'individu. Instinct qui se réveille par la sensation du plaisir ou du besoin, et se déploie par le jeu des organes qu'il met en mouvement (2). Par exemple, un chien malade éprouve une sensation qui le détermine à chercher un remède ou une plante salutaire. Ses organes, mis en jeu et en action par cette sensation de mal-être, déterminent sa marche vers un pré voisin, où ils sont affectés par les corpuscules émanés du sein des différentes plantes : la sensation présente occasionnée par ces divers corpuscules, et dirigée par le penchant de sa nature, guide le chien malade à la plante bienfaisante dont les corpuscules le flattent plutôt qu'à une autre plante dont les corpuscules ne le flattent pas dans cette circonstance.

D'autres trouveront cette réponse insuffisante et inconciliable avec ce qu'on aperçoit dans certains animaux qui paraissent raisonner, réfléchir, examiner le présent, rappeler le passé, prévoir l'avenir, tirer des conséquences de ce qu'ils ont vu à ce qu'ils n'ont point vu; on les voit, logiciens et politiques, conclure juste de (certains principes , profiter des expériences, imag'iner des ruses, former et conduire un dessein avec la der-

(i) Voyage du monde de De3cartcs, p. 266. (2) Voyez le livre qui a pour litre , Eléments de métaphysique, p. 213.

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nièrc justesse, et donner souvent lo change aux hommes, en ce cas moins raisonnants qu'eux. Voilà ce qui avait fait croire à la plupart des anciens philosophes que les bêtes raisonnent. Empédoclc, Pythagorc, Galion, Cléanthc , Eudoxc, Porphyre, Elien, Pline, cités par le père Calmct (1), ont été de ce sentiment. Plutarque a fait des traités entiers du raisonnement des animaux, qu'il élève ou peu s'en faut, au-dessus des hommes. Lactance (2), quoique zélé défenseur de la doctrine chrétienne, a soutenu dans son traité de IraDei, qu'excepté la religion, il n'y arien en quoi les bêles n'imitent les hommes et ne participent aux avantages de l'espèce humaine ; la différence, selon lui , n'est que du plus au moins par rapport à la raison, à la pensée, à la prévoyance. Mais s'ensuit-il de là, comme Bayle paraît le prétendre, qu'il ait cru l'ame des bêtes vraiment spirituelle et de même espèce que l'ame des hommes? Nullement; et les nouveaux philosophes partisans de son opinion nieront absolument cette conséquence. Ils diront que l'ame de l'homme diffère de celle de la bête en ce que la première est capable de connaître le Créateur, et que la seconde n'est capable que de connaître les êtres créés : différence assez notable pour former deux espèces essentiellement distinctes.

C'est un axiome , ajouteront-ils, reçu en philosophie et en théologie que les actes sont spécifiés parleurs objets, Actus specificantur ab objectis. L'acte donc de connaissance du Créateur et l'acte de connaissance de la créature sont aussi spécifiquement distingués que leurs objets : or leurs objets, l'être créateur et l'être créé, l'être infini et l'être fini, sont spécifiquement distingués ; ils forment deux espèces essentiellement différentes, dont la dernière ne peut jamais égaler la première. Multipliez autant que vous voudrez le nombre des créatures et leurs perfections limitées, jamais elles n'égaleront en dignité ni en perfections leur Créateur et ses attributs sans bornes. Multipliez de même autant que vous voudrez le nombre des actes de connnaissancedes êtres créés , tous ces actes réunis ensemble, quelque nombreux, quelque intenses, quelque sublimes, quelque excellents que vous les supposiez , n'égaleront jamais l'excellence, la valeur et le prix du moindre acte de connaissance du Créateur. Or il faut raisonner des facultés productrices de ces deux sortes d'actes comme de ces

(1) Dictionnaire de la Bible, t. 3, p. 106.

(2) Solus (homo) sapientia instructus est ut rcligionem solus intclligat, et hœe est hominis aique brulorum vel prweipua, vel sola distanlia ; nam cœlera qtuvvidentur hominis esse propria, etsi von sint talia in brntis, tamensimilia videri possunt... Quid tamproprium homini quant ratio, et providenlia futuri? Alqui tant animalia, quœ latibulis suis diversos et plures exitus pandanl ; ut, si quod periculum incident, fuga pateat obsessis ; quod non facerenl, nisi inessel Mis intelligentia, et cogilatio. Alia provident in fulurum. Gap, 7, pag. 529. Arnobe, autre zélé apologiste de la doctrine dire • tienne, dans son second livre, Adversus Génies, paraît avoir attribué, comme Lactance, aux bêles une aine douée de la pensée et de la raison.

actes mêmes ; et puisque ceux-ci sont spécifiquementdistincts, et for ment deux espèces différentes, il en est de même des facultés qui les produisent et des substances où elles se trouvent. Par conséquent ces substances qui sont d'une part l'ame humaine et de l'aulre l'ame bestiale (s'il est permis d'user de <v mot) sont d'espèce essentiellement différente : la première est d'un ordre supérieur auquel la seconde ne peut jamais parvenir. Eût-elle la pensée, la réflexion, la prévoyance, le raisonnement; fût— clic non seulement politique et logicienne , mais encore physicienne et plus habile mathématicienne qu'Àrcliimède; en un mot, connût-elle tous les objets créés, leur existence, leurs propriétés, leurs rapports, leurs effets; dès qu'elle ne connaît ni ne peut connaître le Créateur, elle est toujours nécessairement inférieure à l'ame de l'homme, qui a essentiellement la faculté de le connaître, lors même qu'elle n'en a nulle connaissance : car autre chose est la faculté, autre chose l'exercice de la faculté. Celle-ci est essentielle à l'ame humaine et en est inséparable; mais il n'en est pas de même de l'exercice qui lui est accidentel et peut en être séparé sans que pour cela elle perde rien de sa supériorité sur l'ame des bêtes, incapable de connaître Dieu. C'est ainsi qu'un oranger, qui est un arbre d'une espèce supérieure à celle d'un cerisier, conserve toujours sa supériorité spécifique lors même qu'il ne porte aucun fruit et que le cerisier produit beaucoup de cerises, dont l'abondance duc à son heureuse fécondité n'empêche pas qu'il ne soit foncièrement incapable de produire une seule orange.

Pourquoi, demandera-t-on, une ame capable de connaître tous les objets créés serait-elle incapable de connaître le Créateur? La moindre connaissance de Dieu est-elle en soi plus difficile que celle de toutes les créatures? Elle est, disons-nous, plus noble, plus relevée, par conséquent en soi plus difficile elle seule que toutes les autres réunies ensemble : quoique réunies , elles ne s'étendent et ne s'élèvent qu'à des êtres li mités ; elles ne renferment pas la moindre idée de l'infini , qui , contenue dans celle de Dieu , est d'une espèce aussi supérieurement différente de toute autre idée, que l'infini est d'une nature suréminemment différente de tout ce qui est fini.

Mais, dit Bayle, comme de ce que la cire peut recevoir la figure d'un cachet , il s'ensuit manifestement qu'elle est susceptible de la figure de tout cachet ; il faut dire aussi que , dès qu'une amc est capable d'une pensée , elle est capable de toute pensée. Comme , lui répondons-nous, de ce qu'un morceau de cire qui n'a que quatre lignes en longueur et en largeur, il s'ensuit manifestement qu'il ne peut recevoir en entier la figure d'un cachet long et large de huit lignes ; il faut dire aussi que dès qu'une ame n'a que quatre degrés de perfection dans sa nature, elle n'est point capable d'une pensée qui a huit degrés de perfection dans la sienne.

Ce morceau d'étain , dit encore Bayle , qui

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ne fut jamais une assiette, le sera dès que vous le jetterez dans le moule d'une assiette. Vous aurez beau l'y jeter, lui répondons-nous, jamais vous ne changerez sa nature, jamais vous n'en ferez une assiette d'or, quelque bien façonné que soit le moule où vous le mettrez. Pareillement vous aurez beau jeter un morceau d'or dans un moule très-mal façonne , il restera toujours or et vous n'en ferez jamais une assiette d'étain. De même , quelque mal organisé que soit le corps de la bête où vous faites entrer l'ame d'un homme, cette ame conservera toujours la noblesse de sa nature et vous n'en ferez jamais une ame de bête. Quelque bien organisé que soit un corps humain auquel vous unissez l'ame d'une bête, jamais cette ame ne perdra son ignoble nature et ne parviendra à la dignité de l'ame d'un homme.

S'il y avait, c'est encore Bayle qui parle , des substances qui , dans les corps organisés, eussent des pensées beaucoup plus sublimes que les nôtres, pourrait-on dire qu'elles sont d'une nature plus parfaite que notre ame ? Non sans doute, répond Bayle; et quelle raison en donne-t-il ? La voici : Si notre ame, ajoulet-il , était transportée dans ces corps-là , elle y aurait des pensées beaucoup plus sublimes que lesnâtres. Cela serait vrai, répliquons-nous, si les dispositions organiques de ces corps-là étaient cause efficiente, ou cause occasionnelle totale de ces pensées : mais si elles n'en sont que cause occasionnelle partielle , si elles n'influent qu'en partie et que par manière d'occasion dans la production de ces pensées, il est faux que notre ame, transportée dans ces corps, eût des pensées beaucoup plus sublimes que les nôtres.

Eclaircissons ceci par l'hypothèse suivante (1). En admettant comme véritable, ou du moins comme bien probable le sentiment commun des théologiens , qui enseignent que la substance de l'ange est d'une espèce différente et d'une nature plus parfaite que lame de l'homme, supposons qu'un ange anime un corps humain très-bien organisé, les pensées de cet ange seront plus sublimes que ne seraient celles d'une ame humaine si elle était unie à ce même corps. Supposons ensuite qu'un autre ange est uni à un autre corps humain mal ou moins bien organisé, les pensées de ce second ange seront moins sublimes que celles du premier ,

(\) Voici une autre hypothèse dont l'on peut tirer un pareil éclaircissement. Qu'on suppose deux musiciens inégalement habiles, de sorte que l'habileté de l'un soit le double de celle de l'autre, et deux luths inégalement bons , en sorte que la bonté de l'un soit le triple de celle de l'autre : sans douie que le plus habile musicien jouera doublement mieux du luth que n'en jouerait le moins habile ; celui-ci toutefois pourra mieux jouer de ce meilleur luth que celui-là ne jouerait du luth moins bon, dont la bonté est triplement inférieure à celle de l'autre. La raison en est que ce n'est pas seulement le plus ou le moins d'habileté du joueur de luth qui influe sur le plus ou inoins de perfection du jeu de cet instrument ; mais encore le plus ou le moins de bonté de ce même instrument.

mais toutefois elles pourraient être plus sublimes que ne le seraient celles d'une ame humaine si elle animait ce même corps. Pourquoi ? C'est que suivant les lois que Dieu est supposé avoir librement établies touchant l'union de l'ange ou de l'ame avec un corps humain, l'organisation plus ou moins bonne de ces corps influe , comme cause non efficiente ou physique, mais seulement morale ou occasionnelle, sur la production des pensées, sur laquelle, selon les mêmes lois, influe aussi la perfection plus ou moins grande de la substance spirituelle qui est unie à ce corps : par conséquent l'organisation n'-y influe qu'en partie; et quoique elle soit également bonne dans le corps animé par un ange dans la première hypothèse , les pensées do cet ange et celles d'une ame humaine qu'on supposerait transportées dans ce même eprps ne seraient pas également sublimes ; mais elles différeraient autant en sublimité que la substance ou nature angélique et la nature ou substance d'une ame humaine diffèrent spécifiquement en excellence et en perfection : pareillement , quoique l'organisation soit également défectueuse ou moins bonne dans le corps animé par un ange dans la seconde hypothèse, les pensées de ce second ange , quoique moins sublimes que celles du premier, pourraient surpasser en sublimité celles qu'aurait une ame humaine qui animerait le même corps.

II est facile d'appliquer ces suppositions à celles que fait Bayle. Unissez, dit-il, l'ame d'une bête à un corps humain bien choisi , ce sera l'ame d'un habile homme et non plus celle d'une bête. Si cela est , il a droit d'en conclure que toute la différence des âmes et des pensées ne vient que de la différente structure des corps et des organes : mais s'il admet ici ces fausses conséquences qu'en tirent les matérialistes , il détruit , en se contredisant soi-même, les vrais principes qu'il établit contre eux dans d'autres endroits de ses ouvrages. Non seulement il y soutient que , puisque l'ame de l'homme est pensante, elle est immatérielle , et que le dogme de son immortalité doit être considéré comme un des plus importants articles de bonne philosophie (Diction, hist., /. 2, p. 626, au mot Dicéarque ) ; non seulement il prouve que la pensée ne peut convenir qu'à un être indivisible qui ait une unité proprement dite, parce que si la substance qui pense n'était une que de la manière qu'un globe est un , elle ne verrait jamais tout un arbre, et serait très-insensible aux coups de bâton, vu que la douleur se diviserait en autant de particules qu'il y en a dans les organes frappés, qui en contiennent une infinité (Ibid., t. 3. p. 674 , au mot Leucippe ) : mais encore il démontre que le seul arrangement des organes du corps ne peut pas faire qu'une substance qui n'avait jamais pensé devienne pensante. Il fait là-dessus plusieurs bons raisonnements qui , quoique longs, méritent que nous les rapportions en entier, pour le mieux combattre avec ses propres armes.

Tout ce que peut faire, dit Bayle lui-même,

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- l'arrangement de ces organes se réduit, comme 1 dans l'horloge, à un mouvement local diversement modifié. La différence ne peut être que du plus au moins. Mais comme l'arrangement des diverses roues qui composent une horloge ne servirait de rien pour produire les effets de cette machine , si chaque roue , avant que d'être placée d'une certaine façon , n'avait actuellement une étendue impénétrable, cause nécessaire de mouvement dès qu'on est poussé avec tm certain degré de force ;je dis aussi que l'arrangement des organes du corps de l'homme ne servirait de rien pour produire la pensée , si chaque organe , avant que d'être mis à sa place, n'avait actuellement le don de penser. Or ce don est autre chose que l'étendue impénétrable; car tout ce que vous pouvez faire dans cette étendue en la tiraillant , en la frappant , en la poussant de tous les sens imaginables, est un changement de situation, dont vous concevez pleinement toute la nature et toute l'essence .sans avoir besoin d'y supposer aucun sentiment, et lors même que vous niez qu'il y ait là aucun sentiment. Il y a eu de grands génies qui se sont montrés un peu trop tardifs de cœur a croire ( Luc. 2k , 25 ) sur la distinction de i'ame de l'homme d'avec le corps ; mais personne que je sache n'a osé dire jusqu'ici qu'il concevait clairement qu'afin de faire passer une substance de la privation de toute pensée û la pensée actuelle il suffisait de la mouvoir, en sorte que ce changement de situation était , par exemple, un sentiment de joie, une affirmation, une idée de vertu morale, etc., et quand même quelques-uns se vanteraient de concevoir cela clairement , ils ne mériteraient point d'être crus ; il faudrait leur alléguer un passage d'Aristoto que je cite dans un autre endroit. Quelle absurdité ne serait-ce pas que de soutenir qu'il y a deux espèces de couleurs, l'une qui est l'objet de la vue , et rien plus ; Vautre qui est l'objet de la vue, et de l'odorat aussi l 11 est encore plus absurde de soutenir qu'il y a deux espèces de rondeurs, l'une qui consiste simplement en ce que les parties de la circonférence d'un corps sont également éloignées du centre; l'autre qui avec cela est un acte par lequel le corps rond sent qu'il existe, et qu'il voit autour de lui plusieurs autres corps. La même absurdité se rencontre à soutenir qu'il y a deux sortes de mouvements circulaires, l'une qui n'est autre chose que le changement de situation sur une ligne dont les parties sont également éloignées du centre; l'autre qui avec cela est un acte d'amour de Dieu, une crainte, une espérance , etc. Ce que j'ai dit de la rondeur par rapport à la vision se peut appliquer à toutes sortes de figures par rapport à toutes sortes de pensées ; et ce que j'ai dit du mouvement circulaire n'a pas moins de force à l'égard de toutes les autres lignes sur lesquelles un corps se peut mouvoir ou lentement et vitement. Et ainsi l'on doit conclure que la pensée est distincte de toutes les modifications du corps qui soient venues à notre connaissance, puisqu'elle est distincte de toute figure et de tout changement de situation ; mais n'étant point question de cela ici , contentons-nous de conclure que Dicéarque ,

pour raisonner conséquemment , devait admettre la pensée dans toutes sortes de matières ; car sans cela il était absurde de prétendre que, pourvu qu'on mît quelques veines , quelques artères, etc., les unes auprès des autres, comme les différentes pièces d'une machine , on produirait le sentiment de couleur, de saveur, de son, d'odeur, de froid, de chaud, l'amour, la haine, l'affirmation, la néqation, etc. (Ibid., t. 2, p. 628. )

Tous ces raisonnements de Bayle font voir que, suivant ses principes, l'organisation plus ou moins parfaite ne saurait être cause physique des pensées plus ou moins sublimes ; mais qu'elle peut seulement en cire cause occasionnelle , en conformité des lois librement établies de Dieu pour ce qui concerne l'union d'une ame à un corps. Or Dieu, en établissant ces lois , n'a-t-il pas pu faire dépendre le plus ou le moins de sublimité dans les pensées , non seulement du plus ou du moins de perfection dans l'arrangement des organes du corps, mais encore du plus ou du moins de perfection dans les natures des âmes spécifiquement différentes les unes des autres ; en sorte que les âmes humaines étant naturellement plus parfaites que les âmes des bêtes , la supériorité de leurs pensées sur celles des animaux provient en partie de cette plus grande perfection de leur nature ? Oui , sans doute , il est clair que ces lois étant, de l'aveu même de Bayle, arbitraires , Dieu a pu établir une telle dépendance ; et cela seul démontre que quand même l'ame des bêtes serait pensante , il ne s'ensuit pas qu'elle soit de même espèce et de nature aussi parfaite que l'ame des hom mes, quoique le plus ou le moins de perfection des organes de leurs corps influe en partie sur le plus ou le moins de noblesse de leurs pensées. C'est ainsi qu'encore que le plus ou moins de dureté des pièces de charpente qu'on emploie à un édifice et pour la façon desquelles ou emploierait deux marteaux , l'un de fer, l'autre de bois, influe sur le plus ou le moins de perfection de l'ouvrage , il ne s'ensuit pas que ces deux marteaux , dont chacun y influe aussi plus ou moins à proportion de son plus ou de son moins d'idonéité, soient de même espèce.

Enfin , pour saper par le fondement cette proposition sur laquelle s'appuie principalement Bayle, Dès qu'une ame est capable d'une pensée, elle est capable de toute pensée, voici un raisonnement qui , suivant l'auteur de l'Essai philosophique sur l'ame des bêtes ( M. Bouiller ) , en démontre la fausseté. Les esprits créés et finis conviennent avec l'esprit incréé et infini qui est Dieu , par l'attribut commun de la pensée. Donc , si la proposition de Bayle est vraie , il ne saurait y avoir en Dieu de pensée ni d'idée dont ces esprits ne soient susceptibles. Donc ces esprits auront une intelligence infinie ; donc ils seront infinis comme Dieu, et par conséquent incréés. Qu'est-ce qui met une différence essentielle entre Dieu et les esprits créés ? Ce sont les bornes de leur essence ; c'est qu'ils ont un fonds de pensée limité et

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dont l'espèce est fixée par ces limites. Donc, quoique capables de pensée , ils ne sont pas capables de toute pensée. S'ils étaient capables de toute pensée , le fonds de leur pensée, le principe de leur activité serait infini, et rien ne les distinguerait d'avec l'esprit infini.

Ce raisonnement est traité de méprisable sophisme par un autre écrivain , qui lui oppose la réponse suivante. L'homme, dit-il, rencontre dans la recherche de la vérité deux grands obstacles , les préjugés et la préoccupation. Ses sens le distraient, son imagination est libertine, et il faut qu'il prenne beaucoup sur lui pour considérer attentivement un objet. Il doit marcher bride en main , user de méthode , aller des choses connues aux inconnues, des simples aux composées ; mais il précipite ordinairement samarche, il se trompe, ils'égare, une curiosité insatiable le porte àvouloir tout savoir, et il ne sait rien parfaitement. Il peut successivement s'appliquer à la considération d'un objet, et ensuite d'un autre, et cela jusqu'à l'infini; mais que la condition du pauvre esprit humain est humiliante! s'il acquiert une nouvelle science , il en oublie une autre qu'il avait acquise auparavant , une nouvelle pensée chasse les précédentes ; il faut se les rappeler, et cela ne se fait pas sans peine ; tel est le sort de lapauvre condition humaine. Que celui de l'ange est différent! sans préjugé, sans distraction , il voit les effets dans leurs causes , il en juge avec évidence ; mais il ne juge pas de tous , parce que les objets intelligibles sont infinis , et que l'esprit de l'ange, quelque parfait qu'il soit, est limité et fini, il passe successivement de la considération d'un objet à un autre , et le chemin qu'il a à faire est fini. Dieu au contraire a tout à la fois et dans le même instant les idées des choses nécessaires , contingentes , passées , présentes , futures et non futures ou possibles : ce qui ne peut convenir qu'à une intelligence infinie.

Cette réponse satisfait-elle ? Nullement : car, 1° pour combattre son auteur par l'aveu qu'il y fait que l'ange et l'homme sont d'une espèce ou condition différente , cette différence qui, suivant l'opinion commune, provient de ce que l'intelligence angélique est essentiellement plus noble , plus parfaite que celle de l'ame humaine , n'empêche pas que l'une et l'autre ne soient très-éloignées d'atteindre à l'intelligence infinie de Dieu : mais celle de l'ange en est moins éloignée que celle de l'homme, qui, s'il est d'espèce différente , ne peut avoir toutes les pensées sublimes que peut avoir un ange.

2° La supériorité de l'intelligence divine au-dessus de l'angélique et de l'humaine , n'empêche pas que ces deux-ci ne renferment comme celle-là la faculté d'avoir des pensées ; faculté infinie , à la vérité , en Dieu , et limitée en l'ange et en l'homme : mais celte limitation dans les substances spirituelles de l'un et de l'autre ne donne pas droit d'en conclure que l'une et l'autre sont essentiellement égales et par conséquent de même espèce. On peut raisonner des substances spirituelles comparées les unes aux autres

comme des modifications spirituelles comparées semblablement les unes aux autres.

Comparons , par exemple , la simple perception avec le jugement, la connaissance avec l'amour, la joie avec la tristesse ; ce sont là autant de modalités qui toutes sont limitées ; elles ne sont pas néanmoins égales et de la même espèce ; elles sont si essentiellement distinctes, qu'une simple perception ne peut jamais devenir un jugement , ni un acte de connaissance devenir un acte d'amour, ni un sentiment de joie devenir un sentiment de tristesse. Pourquoi Dieu , qui peut produire des modifications spirituelles dont la limitation n'empêche pas qu'elles ne soient d'une nature ou espèce essentiellement différente , ne pourrait-il pas produire parceillement des substances spirituelles qui , quoique toutes limitées , n'aient pas toutes une égale limitation , mais dont les unes essentiellement plus nobles et moins éloignées de l'infinie perfection de Dieu , soient spécifiquement distinguées de celles qui , moins nobles , en seraient plus distantes ? N'est-ce pas se former une idée bien digne de l'Etre infiniment parfait et de sa toute-puissance , que de se le représenter comme pouvant créer divers ordres de substances spirituelles, dont les unes essentiellement inférieures et les autres foncièrement supérieures , sont en très-grand nombre , et dont les espèces différentes forment une espèce de gradation et d'échelle de perfections diverses qui aillent toujours en croissant et montant vers l'élévation suprême de la majesté divine, sans pouvoir jamais y atteindre? rien donc n'empêche d'admettre des différences essentielles entre les êtres pensants ; et cela suffit , selon les principes mêmes de Bayle (1), pour faire voir le faux de cet argument. Une ame est capable d'avoir une pensée, une connaissance qui ne s'étend qu'à un seul objet: donc elle est capable d'avoir toute pensée , toute connaissance , même celle qui embrasserait tout à la fois une foule d'objets. Cette conséquence n'est-elle point aussi fausse que celle par laquelle on conclurait de ce qu'un petit corps est capable d'occuper un espace proportionné à sa petitesse qu'il est capable d'occuper et de remplir tout espace, même celui que remplirait un grand corps ? Ne ressemble-t-elle point encore à celle par laquelle on inférerait de ce qu'un pygmée peut porter quelque fardeau qu'il peut aussi porter tout fardeau , même celui pour lequel il faudrait la force d'un géant? Ne ressemble-t-elle pas

(1) En niant que Dieu a pu faire des corps qui feraient machinalement tout ce que nous voyons faire aux autres hommes, on ne prétend pas donner des bornes à la puissance et à la science de Dieu. On veut seulement signifier que la nature des choses ne souffre point que les facultés communiquées à la créature n'aient pas nécessairement ceriaines limitations. 11 faut de toute nécessité que l'action des créatures soit proportionnée à leur élat essentiel , et qu'elle s'exécute selon le caractère qni convient à chaque machine : car, selon l'axiome des philosophes, tout ce qui est reçu se proportionne à la capacité du sujet; Quidquid recipitur, ad modum reci* pienlis recipitur. Dict. hist., t. 4, p. 918

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encore à celle par laquelle on conclurait de ce qu'un arbre est capable de porter un fruit qu'il est capable de produire toutes sortes de fruits ? N'est-elle pas encore semblable à celle par laquelle on conclurait de ce que Pieu peut avoir une pensée, une affection spirituelle , qu'il peut avoir toute pensée , même celle qui est affligeante , toute affection, même celle qui est douloureuse? La fausseté évidente de ces conclusions montre évidemment la fausseté du raisonnement de Bayle et la vérité de notre assertion 5 que quand même les bêtes seraient capables de penser aux êtres créés , de les connaître , de les aimer, il ne s'ensuit pas do là qu'elles soient capables de la pensée , de la connaissance, de l'amour du Créateur. Capacité toutefois requise pour qu'une amc soit, à proprement parler, spirituelle et de même espèce que la nôtre.

Troisième assertion. Supposé que l'amei des bêtes soit foncièrement spirituelle et d'une espèce aussi noble que Vaine humaine , point de certitude, point même de vraisemblance que leur ame meure avec leur corps et soit anéantie.

Quelle apparence que Dieu veuille anéantir l'ame dans le moment où il la sépare du corps , puisque n'étant pas matérielle , elle est par sa nature un être entièrement étranger à ce corps , un être d'une nature tout-àfait différente et fort supérieure à celle de ce corps? Quelle apparence que Dieu anéantisse toutes les âmes des bêtes , lui qui n'anéantit pas un seul atome dans tout l'univers , lui qui n'anéantit pas le corps , quoique beaucoup moins parfait que l'ame , puisqu'il est plus parfait de penser que de ne penser pas ? Mais , demande-t-on , si ces âmes sont supposées de môme espôco que celle de l'homme, et radicalement capables de le connaître et de l'aimer , 1° d'où vient qu'elles ne le connaissent ni ne l'aiment pas? 2° pourquoi sont-elles unies à des corps où elles ont tant à souffrir? 3 que dovienncnt-ellcs après qu'elles en sont séparées ? Pour résoudre ces questions , nous n'aurons pas recours à l'opinion d'un célèbre philosophe.

M. Leibnitz prétend que toute monade peut do simple entiléchie et d'ame seulement végétative devenir une ame sensitive , et d'ame 3ensitive devenir amc raisonnable et spirituelle , comme celle de l'homme , quoiqu'elle ne le devienne pas (1). Ainsi l'ame des bêtes,

(I) Suivant cette opinion, l'ame do l'homme et l'ame de la bête sont foncièrement de même espèce ; mais elies ne sont pas de même condition ; et il faut leur appliquer ce que plusieurs théologiens disent des différents choeurs des anges, qu'encore qu'ils soient tous de même espèce, ils sont toutefois de diverse condition , en conséquence du bon plaisir de Dieu, qui les a distribués en différentes classes, les unes supérieures, les autres inférieures, et qui les a tous distingués par la diversité des emplois, des ministères et des fonctions auquels il a destiné les individus qui forment chaque chœur : en sorte, par exemple, que la fonction propre et caractéristique des séraphins est différente de celle des ché-

quoique foncièrement capable de devenir ame humaine, ne le devient jamais ; quoique capable de connaître et aimer Dieu , ne l'aime ni ne le connaît jamais. Dieu n'est pas plus tenu de lui donner cette connaissance et cet amour dont elle est capable, que do donner à l'élément de l'eau capable de devenir feu , ou au feu capable de devenir eau , des propriétés ignées ou aqueuses. Pourquoi donc ne leur donne-t-il pas cette connaissance et cet amour ? C'est qu'il ne les a pa6 destinées à cette fin , de même qu'il n'a pas destiné l'eau à devenir feu , ni le feu à devenir eau : c'est qu'il a voulu par là mettro plus d'admirable variété dans ses ouvrages , montrer plus manifestement qu'il est le maître de ses dons , et à fournir à l'homme qu'il en a plus favorisé , un motif do l'en remercier et d'imiter cet ancien philosophe qui rendait grâces à la Divinité de ce que pouvant ne le faire qu'un cheval , un ciron, elle avait bien voulu le faire homme. Quant aux maux que souffrent les bêtes , ils sont compensés par des

rubin9. Comme ceux-ci , quoique de même espèce que ceux là, sont restreints par l'institution primitive de Dieu à une condition moins noble dont ils ne peuvent jamais sortir; ainsi , en supposant que les âmes des bêtes sont radicalement de même espèce que les âmes des hommes, on est en droit de supposer que leur condition , fort inférieure à la nôtre, en est tellement différente que, selon l'ordre établi de Dieu, elles no peuvent jamais atteindre à la dignité des âmes humaines destinées par la volonté divine à la connaissance et à l'amour de leur Créateur. Dans celle hypothèse il en serait de la diversité des âmes comme de la diversité des différents éléments de la matière, que plusieurs philosophes croient homogène et foncièrement uniforme dans tous les corps qui conséquemment, sont tous de même espèce ; mais cela ne les empêche pas de soutenir que la matière, au moment de sa création, a été divisée en plusieurs ordres ou genres de corpuscules différents les uns des autres en masse, en gravité, en dureté, en flexibilité, en ligure, etc., de sorte que chaque genre de corpuscules, chaque élément conserve toujours la la diflérence qui le caractérise, et ne peut être converti en un autre ; par exemple , que l'élément de l'eau ne peut être changé en l'élément du feu par les lois du mouvement ou par les forces actives d'un être créé, mais seulement par la volonté toute-puissante du Créateur, qui néanmoins ne pourrait pas changer l'un en l'autre , s'ils étaient foncièrement d'espèce différente : car les espèces sont dos essences. Or les essences sont immuables ; Tune ne peut pas être convertie en l'autre : la substance, par exemple, ne peut devenir accident, ni l'accident devenir substance ; le corps ne peut devenir esprit, ni l'esprit devenir corps, et il n'est pas plus possible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, ou la matérialité à l'être pensant, que de communiquer la figure carrée au cercle, ou la ronde au triangle. Si quelqu'un prétendait que par- là nous bornons li puissance inlinic de Dieu, s'il demandait avec M. de Voltaire : < Quel esl l'homme qui osera assurer sans une impiété absurde, qu'il est impossible au Créateur de donner à la matière la pensée? » (Lettres philosophiques.) Nous lui répondrions que c'est lui-même qui borne le pouvoir divin, et nous lui demanderions à notre tour par une évidente rétorsion : Quel esl l'homme qui osera assurer sans une impiété absurde qu'il esl impossible au Créateur de créer une substance incapable de penser, un cercle incapable d'eue carré, un triangle incapable d«lre rond ?

SUR L'INCARNATION

biens équivalents qui , tôt ou tard , leur sont accordés dans les différents états par où elles passent successivement. Quoique fort éloigné d'épouser cette singulière opinion, ne peuton pas la faire valoir comme probable , par un argument qu'on appelle ad hominem , contre les incrédules , zélés partisans et admirateurs du philosophe de Leipsick, que : Bayle (Tom. k, p. 913) nomme l'un des plus ! grands esprits de l'Europe, et que les Encyclopédistes (Tom. 9, p. 379) disent faire lui seul autant d'honneur à l'Allemagne que Platon , Aristote et Archimède ensemble en font à la Grèce?

Nous ne recourrons pas non plus au système qu'a mis au jour l'auteur de Y Amusement philosophique sur le langage des bêtes. Mais comme il a- fait naître l'idée d'une autre hypothèse beaucoup plus plausible et plus propre à nous servir de preuve, nous allons eh tracer le précis d'après son inventeur.

Tout le monde, dit-il, convient que les bêtes connaissent. Elles ont donc une ame. Mais cette ame est-elle matière ou esprit ? Il faut qu'elle soit l'un ou l'autre, et vous n'osez cependant dire ni l'un ni l'autre. Vous n'osez avancer qu'elle est matière, puisqu'il faudrait supposer que la matière peut connaître. Direz-vous que c'estun esprit? Non. Ce sentiment entraîne des conséquences contraires aux principes de la Religion. Eh bien, ajoute-t-il, je vais lever toutes ces difficultés. Apprenez que les bétes ont une ame spirituelle comme la nôtre, et que ce sentiment, loin de contredire les principes de la Religion, y est tout-à-fait conforme ainsi qu'à la raison.

La raison nous porte naturellement à croire que les botes ont une ame spirituelle , et la seule chose qui s'oppose à ce sentiment , ce sont les conséquences que l'on en tirerait, et entre autres celle-ci, que les hommes ne différeraient des bêtes que du plus au moins, ce qui ruinerait les fondements de toute religion. Donc, ajoutc-t-il, si je puis éluder toutes ces conséquences , si je puis donner aux bêles une ame spirituelle sans intéresser les dogmes de la Religion, il est évident que mon système, étant d'ailleurs le plus conforme à la raison, est l'unique système rccevable.

Or je le puis et le fais le plus aisément du monde. Je trouve même le moyen d'expliquer par la même voie plusieurs passages fort obscurs de l'Ecriture sainte, et de résoudre de grandes difficultés auxquelles on ne répond pas bien. C'est ce qu'il faut développer plus en détail.

La Religion nous apprend que les démons ont été réprouvés du moment qu'ils ont péché, et qu'ils sont condamnés à brûler éternellement dans l'enfer. Mais l'Eglise n'a pas décidé qu'ils souffrent dès à présent le supplice auquel ils sont condamnés. On peut donc croire qu'ils ne le souffrent pas encore, et que l'exécution de la sentence portée contre eux est réservée au jour du jugement dernier. Il n'en est pas ainsi des âmes des hommes : car l'Eglise a décidé que nos âmes sont jugées au moment de leur séparation

d'avec le corps, et que la sentence est exécutée dans le moment, de sorte que ceux qui meurent dans la disgrâce de Dieu sont plongés à l'instant dans les flammes de l'enfer. Mais l'Eglise n'a rien décidé de semblable des démons. Il est vrai qu'on se le persuade assez communément, et qu'il y a une infinité de personnes à qui il n'est pas même venu en pensée d'en douter. Mais par la raison même qu'on le croit sans réflexion et sans examen, celte opinion n'étant d'ailleurs appuyée ni sur l'Ecriture , ni sur l'autorité des saints pères, ni sur aucune décision, n.e fait point dans l'Eglise une tradition à laquelle on soit obligé de se soumettre : d'autant plus que mon sentiment n'est point absolument nouveau, et que je pourrais citer quelques auteurs qui l'ont insinué, entre autres un écrivain ecclésiastique , Victor, prêtre d'Antioche, qui l'a formellement publié dans ses ouvrages.

D'ailleurs , lorsque j'avance que les démons ne souffrent pas encore les peines de l'enfer, ce n'est pas une supposition gratuite; mais c'est une proposition appuyée de preuves. C'est un article de la foi que le démon nous tente pour nous porter au péché , qu'il nous tend des pièges pour nous faire tomber, qu'il rode sans cesse autour de nous, suivant l'expression de saint Pierre, pour trouver l'occasion de nous dévorer ; il nous remplit l'esprit do mauvaises suggestions; il s'emparo des corps , et lorsqu'il s'en est une fois mis en possession, ce n est point toujours par des fureurs qu'il fait sentir sa présence. Il rit quelquefois, il chante, il se plaît à embarrasser les ministres de l'Eglise qui le veulent chasser. Il raisonne du plus grand sangfroid, comme lorsqu'il tenta Jésus-Christ dans le désert et qu il séduisit Eve dans le paradis terrestre. Or représentez -vous quelqu'un dans l'enfer tel que la foi nous le dépeint , pénétré dans toute sa substance, dévoré, consumé d'un feu dont la vivacité passe tout ce que l'on peut imaginer, et concevez si un homme, si un esprit dans cet état peut s'occuper de quelque autre chose que de l'effroyable tourment qu'il endure. Dites-moi qu'il est transporté de fureur, et que tous ses moments sont remplis par de nouveaux accès de rage et de désespoir, je le conçois nécessairement. Mais qu'il ait le loisir de songer à nous tenter et à ruser avec nous, c'est ce qui est incompréhensible ; et il faudrait conclure ou que les démons ne nous tentent pas, ou que les tourments de l'enfer ne sont pas aussi grands qu'on nous les représente: deux conséquences également contraires à la foi. Concluons donc que les démons ne sont point encore livrés aux tourments.

Je sais ce que disent nos théologiens , que les démons portent partout avec eux leur enfer, et j'en conviens. Je ne crois pas même qu'il soit permis d'en douter. Mais expliquons-nous. Pour qu'il soit vrai de dire que les démons portent partout avec eux leur enfer, faut-il qu'ils en souffrent dès à présent les tourments ? Non. 11 suffit qu'ils y

INSTRUCTION PASTORALE

soient condamnés par un arrêt irrévocable dont ils portent partout la honte et les premiers effets, comme je l'expliquerai dans un moment. Ne dirions-nous pas d'un scélérat dont on suspendrait le supplice pour lui faire traîner quelques jours d'une vie misérable et ignominieuse qu'il porte partout avec lui la roue sur laquelle il doit expirer. C'est ainsi que les démons portent partout avec eux leur enfer. Leur arrêt est prononcé sans aucune espérance de grâce ; ils sont condamnés sans retour, ils en portent partout la flétrissure éternelle, ce souvenir affreux ne les quitte point , et par conséquent ils portent partout avec eux leur enfer, c'est-à-dire l'idée de l'enfer qui les attend. Mais nous avons tout lieu de croire qu'ils n'en souffrent pas encore les supplices réels.

Eh ! pourquoi ne le croirions-nous pas, si l'Ecriture sainte le dit formellement? Dans la sentence que Jésus-Christ prononce d'avance contre les réprouvés , comment s'exprime-t-il ? Allez, maudits, au feu éternel qui est préparé au démon et à ses anges (Matth. 25, kl). Il ne dit pas que le démon et ses anges brûlent dès à présent dans ce feu. Il dit seulement que ce feu leur est préparé, et les attend au dernier jour, qui sera le commencement de leurs tourments. Cela est conforme à cet autre endroit de l'Evangile où les démons chassés par Jésus-Christ se plaignent à lui-même de la peine qu'il leur faisait en les chassant du corps des possédés. Pourquoi, lui disaient-ils, étes-vous venu nous tourmenter avant le temps ( Id. 8, 29 ) ? Quel sens raisonnable peut-on donner à cette expression si les démons souffrent dès à présent le supplice de l'enfer ? Le mal que Jésus-Christ leur faisait en les chassant était certainement trop léger en comparaison de leurs tourments pour mériter leurs plaintes ; mais ne devant commencer à souffrir le feu de l'enfer qu'au dernier jour, ils ne laissaient pas d'être, en attendant , sensibles à des peines beaucoup moindres, et ils croyaient avoir quelque sujet de se plaindre de ce que Jésus-Christ les tourmentait avant ce temps marqué par la justice divine.

Ce que je prétends conclure, c'est que, en attendant le jour du jugement dernier, Dieu pour ne pas laisser inutiles tant de légions d'esprits réprouvés les a répandus dans les divers espaces du monde pour servir aux desseins dé sa providence et faire éclater sa toute puissance. Les uns, laissés dans leur état naturel, s'occupent à tenter les hommes, à les séduire, à les tourmenter, soit immédiatement , comme le démon de Job et ceux qui s'emparent des corps humains , soit par le ministère des sorciers et des revenants. Ce sont ces esprits malfaisants que l'Ecriture appelle les puissances des ténèbres et les puissances de l'air (Eph. 2, 2]. Des autres , Dieu en fait des millions de bêtes de toute espèce qui servent aux usages de l'homme , qui remplissent l'univers et font admirer la sagesse et la toute puissance du Créateur. Par ce moyen , ajoute-t-il , je conçois sans peine comment d'une part les démons peuvent nous

tenter, et de l'autre comment les bêtes peuvent penser, connaître , sentir et avoir une ame spirituelle , sans intéresser les dogmes de la Religion. Je ne suis plus étonné de leur voir de l'adresse, de la prévoyance, de la mémoire, du raisonnement. J'aurais plutôt lieu d'être surpris qu'elles n'en aient pas davantage , puisque vraisemblablement leur ame est plus parfaite que la nôtre; mais j'en découvre la raison. C'est que dans les bêtes comme dans nous , les opérations de l'esprit sont assujetties aux organes matériels de la machine à laquelle il est uni, et ces organes étant dans les bêtes plus grossiers et moins parfaits que dans nous , il s'ensuit que la connaissance, les pensées et toutes les opérations spirituelles des bêtes doivent être aussi moins parfaites que les nôtres, et si ces esprits superbes connaissent leur état, quelle humiliation pour eux de se voir ainsi réduits à n'être que des bêtes ! Mais, soit qu'ils le connaissent ou non, une dégradation si honteuse est toujours pour eux ce premier effet de la vengeance divine dont j'ai parlé. C'est un enfer anticipé. -

Persuadés que nous sommes que les bêtes ont du sentiment, à qui de nous n'est-il pas arrivé mille fois de les plaindre des maux excessifs auxquels la plupart d'entre elles sont exposées , et qu'elles souffrent réellement? Que les chevaux sont à plaindre, disons-nous, à la vue d'un cheval qu'un impitoyable charretier accable de coups 1 Qu'un chien que l'on dresse à la chasse est misérable ! Que le sort des bêtes qui vivent dans les bois est triste ! Continuellement elles essuient toutes les injures de l'air ; toujours agitées de la crainte de devenir la proie des chasseurs ou d'un animal plus féroce, obligées de chercher sans cesse avec beaucoup de fatigue une légère et insipide nourriture, souffrant souvent une faim cruelle, et sujettes d'ailleurs aux maladies et à la mort. Que les hommes soient assujettis à toutes les misères qui les accablent, laReligion nous en apprend la raison: c'est qu'ils naissent pécheurs. Mais quel crime ont commis les bêtes pour naître sujettes à des maux si cruels ?

Si vous croyez que la réflexion que je viens de faire combat ce que vous appelez en théo logie l'état de pure nature, vous vous trompez. Je reconnais comme vous qu'indépendemment d'aucun péché Dieu pouvait créer l'homme (à plus forte raison les bêtes) sujet à toutes les misères qui sont la suite naturelle de sa constitution. Mais ces maux que nous souffrons sont-ils tels en effet qu'ils auraient été dans l'état de pure nature ? Non. Vous êtes obligés de convenir qu'ils sont beaucoup plus grands , et plusieurs théologiens proposent, même après saint Augustin, cet excès de misères comme une preuve de l'existence du péché originel. Que devonsnous donc penser de l'excès effroyable de misères que souffrent les bêtes , misères beaucoup plus grandes que celles des hommes ? C'est dans tout autre système un mystère incompréhensible, au heu que dans le sentiment que je propose, rien de plus aisé a

comprendre. Les esprits rebelles méritent un châtiment encore plus rigoureux ; trop heureux que leur supplice soit différé. En un mot, la bonté de Dieu est justifiée : l'homme lui-même est justifié; car quel droit auraitil de donner la mort sans nécessité et souvent par pur divertissement à des millions de bêtes, si Dieu ne l'avait autorisé; et un Dieu bon et juste aurait-il pu donner ce droit à l'homme, puisque après tout les bêtes sont aussi sensibles que nous-mêmes à la douleur et à la mort, si ce n'étaient autant de coupables victimes de la vengeance divine?

Voici quelque chose de plus fort et de plus intéressant. Les bêtes sont naturellement extrêmement vicieuses. On sait bien qu'elles ne pèchent point, parce qu'elles ne sont pas libres ; mais il n'y manque que cette condition. Les bêtes carnassières et les oiseaux de proie sont cruels. Beaucoup d'insectes de la même espèce se dévorent les uns les autres. Les chats sont perfides et ingrats. Les singes sont malfaisants. Les chiens sont envieux. Toutes sont jalouses et vindicatives à l'excès, sans parler de beaucoup d'autres vices que nous leur connaissons ; et en même temps qu'elles naissent si vicieuses , elles n'ont, disons-nous, ni la liberté, ni aucun secours pour résister au penchant qui les entraîne. Elles sont, comme on dit dans l'école , nécessitées à faire le mal , à troubler l'ordre général , à commettre tout ce qu'il y a dans la nature de plus contraire à l'idée que nous avons de l'équité naturelle et aux principes de la vertu. Quels monstres dans un monde originairement créé pour y faire régner Tordre et la justice 1 C'est ce qui en partie persuada autrefois aux manichéens qu'il devait y avoir deux principes des choses , l'un bon , l'autre mauvais , et que les bêtes n'étaient pas l'ouvrage du bon principe. Erreur monstrueuse : mais comment, après tout , se persuader que les bêtes soient sorties des mains du Créateur avec des qualités si étranges ? Si l'homme est aussi méchant et aussi corrompu qu'il Test, c'est que par son péché il a lui-même perverti l'heureux naturel que Dieu lui avait donné en le formant. Il faut donc dire de deux choses Tune, ou que Dieu a pris plaisir à former les bêtes aussi vicieuses qu'elles sont, et à nous donner dans elles des modèles de tout ce qu'il y a de plus honteux , ou qu'elles ont, comme l'homme , un péché d'origine qui a perverti leur première nature.

La première de ces propositions fait une extrême peine à penser, et est formellement contraire à l'Ecriture sainte, qui dit que tout ce qui sortit des mains de Dieu à la création du monde était bon et même fort bon ( Gen. 1, 31). Car si les bêtes étaient telles alors qu'elles sont aujourd'hui, comment pouvaiton dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu'un singe soit si malfaisant, qu'un chien soit si envieux , qu'un chat soit si perfide? Aussi plusieurs auteurs ont-ils prétendu que les bêtes étaient avant le péché de l'homme différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, et que c'est pour punir l'homme De Pressy. I.

que Dieu les a rendues si méchantes ; mais ce sentiment n'est qu'une pure supposition, dont il n'y a pas le moindre vestige dans l'Ecriture sainte : c'est une mauvaise défaite pour éluder une difficulté réelle. Cela mémo ne se pourrait dire tout au plus que des bêtes avec lesquelles l'homme a une espèce de commerce , et nullement des oiseaux , des poissons, des insectes, qui n'ont aucun rapport avec lui. Il faut donc recourir à la seconde proposition , et dire que la nature des bêtes a été, comme celle de l'homme, corrompue par quelque péché d'origine : autre supposition qui n'a aucun fondement , et qui choque également la raison et la Religion dans tous les systèmes que Ton a suivis jusque à présent sur Tame des bêtes. Quel parti prendre? Admettez mon système, tout est expliqué. Les âmes des bêtes sont des esprits rebelles qui se sont rendus coupables envers Dieu. Ce péché dans les bêtes n'est point un péché d'origine ; c'est un péché personnel qui a corrompu et perverti leur nature dans toute sa substance. De là tous les vices et toute la corruption que nous leur voyons , sans cependant qu'elles pèchent de nouveau, parcequeDieu, en les réprouvant sans retour, les a en même temps dépouillées de leur liberté.

En supposant l'union de ces esprits rebelles à des corps organisés comme les nôtres, rien ne nous doit plus étonner dans les bêtes : elles doivent connaître et sentir comme nous connaissons et comme nous sentons ; et, à en juger par ce qui se passe dans nous , elles doivent être comme nous jalouses, colères, perfides, ingrates, intéressées. Elles doivent être tristes ou gaies , selon les événements ou leur disposition présente ; elles doivent avoir de l'amour et de la haine, désirer de multiplier leur espèce, aimer leurs petits et les élever ; en un mot, elles doivent faire tout ce qu'elles font , et qui nous paraît si incompréhensible , lorsqu'on ne leur donne point une ame spirituelle. 11 est pourtant important d'observer que comme c'est pour avoir abusé de leur raison et de leurs lumières que les esprits rebelles ont mérité d'être ainsi dégradés , Dieu a voulu les humilier par leur raison même, en les assujettissant à des organes si grossiers qu'elle est extrêmement inférieure a celle des hommes : de là vient que nous jugeons bien quelquefois que les bêles font quelque raisonnement; mais nous avons tout lieu de croire qu'elles ne font jamais, comme nous, plusieurs raisonnements suivis et réfléchis, parce que leurs organes se refusent à des mouvements si déliés. C'est ce qui eu fait des automates qui n'agissent le plus souvent que par machine , quoique avec connaissance; et voilà pour un esprit le comble de l'humiliation. Il n'en est pas ainsi de leurs sensations : car les esprits rebelles n'ont pas péché par les sens ; ils n'en avaient point : d'ailleurs , les sens sont toujours des organes matériels et des interprètes grossiers. Leur usage, quelque par fait qu'il puisse être, est toujours humiliant pour un démon (Dix-neuf.)

INSTRUCTION PASTORALE

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qui était créé pour être un pur esprit, et par conséquent pour connaître et sentir d'une manière beaucoup plus parfaite. Voilà pourquoi Dieu n'a pas donné aux bétes des sens plus grossiers que les nôtres. Les esprits qui les animent sont assez punis d'être assujettis à des sens matériels. Il semble même que Dieu , soit pour nous humilier nousmêmes, soit pour faire admirer la variété de ses productions, ait voulu donner à quelques bétes des organes de sensation beaucoup plus délicats que les nôtres. Les oiseaux de proie , par exemple , ont l'œil si perçant , le chien a l'odorat si fin, l'araignée a le toucher si subtil , qu'aucun homme ne les égale en ce point.

Quant, à la question sur ce que deviennent les démons après la mort des bêtes , il est encore fort aisé d'y satisfaire. Pythagore enseignait autrefois , et encore aujourd'hui quelques philosophes indiens croient la métempsycose, c'est-à-dire qu'au moment de notre mort nos âmes passent dans un corps, soit d'homme , soit de bête , pour recommencer une nouvelle vie , et toujours ainsi successivement jusqu'à la fin des siècles. Ce système , qui est insoutenable par rapport aux hommes, et qui est d'ailleurs proscrit par la Religion, convient admirablement bien aux bétes dans le système que je viens de proposer , et ne choque ni la Religion ni la raison. Les démons, destinés par Dieu à être des bêtes, survivent nécessairement à leurs corps, et cesseraient de remplir leur destination si, lorsque leur premier corps est détruit, ils ne passaient aussitôt dans un autre pour recommencer à vivre sous une autre forme. Ainsi tel démon, après avoir été chat ou chèvre, est contraint de passer dans l'embryon d'un oiseau, d'un poisson, d'un papillon pour les animer. Heureux ceux qui rencontrent bien, comme beaucoup d'oiseaux, de chevaux et de chiens , et malheur à ceux qui deviennent bêles de charge ou gibier de chasseur. C'est une espèce de loterie où vraisemblablement les démons n'ont pas le choix des lots.

On pourrait croire pourtant qu'ils ne changent jamais d'espèce, et que le démon qui a été cheval redevient toujours cheval ; mais ce sentiment souffrirait une grande difficulté: car, comme les espèces de bêles augmentent et diminuent souvent sur la lerre, il s'ensuivrait ou qu'il y aurait quelquefois trop peu de démons pour fournir une espèce , ou qu'il y en aurait de reste qui demeureraient en relais sans occupation , ce qui n'est pas vraisemblable; au lieu qu'en admettant une métempsycose générale on prévient toutes les difficultés.

Toutes les espèces de bétes produisent presque toujours beaucoup plus d'oeufs ou d'embryons qu'il n'en faut pour les perpétuer dans la même quantité. Ainsi les démons que Dieu a destinés à les animer ne manquent jamais d'emploi ni de logement : car si une espèce vient à manquer ou à diminuer considérablement, ils peuvent passer dans les œufs d'une autre, et la multiplier,

C'est ce qui fait quelquefois ces prodigieuses nu£cs de sauterelles et ces armées innombrables de chenilles qui désolent nos campagnes et nos jardins. On cherche dans le froid, dans le chaud , dans les pluies ou dans les vents la cause de ces étonnantes multiplications ; et la vraie raison, c'est que dans l'année où elles arrivent ou dans la précédente, il a péri une quantité extraordinaire de bêtes fauves , d'oiseaux ou de poissons avec tous leurs œufs ; de sorte que les démons qui les animaient ont été contraints de se jeter promptement dans la première espèce qu'ils ont trouvée préparée à les recevoir , et qui avait , pour ainsi dire , des maisons à louer.

Enfin vous voyez , conclut l'auteur, que plus on approfondit ce système , plus on y découvre de ces traits de vraisemblance qui frappent et qui persuadent. C'est une source d'observations singulières qui salisfont la curiosité. J'en trouve les fondements dans la Religion même. La raison m'en donne les preuves les plus vraisemblables , et les préjugés n'y opposent que des difficultés frivoles. Peut-on se refuser à un système si plausible et si bien appuyé de toutes parts?

Si ce système , disent les Encyclopédistes (Pag. 351), n'est pas vrai, du moins il est ingénieux. Il paraît, ajoutent-ils, qu'on a censuré trop durement son auteur sur ce qu'il dit que les bêles sont animées par des démons. Il est aisé de voir qu'il n'a jamais regardé ce système que comme une imagination bizarre et presque folle. Le litre d'Amusement qu'il donne à son livre et les plaisanteries dont il l'égaie font assez voir qu'il ne le croyait pas appuyé sur des fondements assez solides pour opérer une vraie persuasion. Ce n'est pas que ce système ne réponde à bien des difficultés , et qu'il ne fût assez difficile de le convaincre de faux : mais cela prouve seulement qu'on peut assez bien soutenir une opinion chimérique pour embarrasser des personnes d'esprit, mais non pas assez bien pour les persuader. Il n'y a, dit M. de Fontenelle dans une occasion à peu près semblable, gue la vérité gui persuade, même sans avoir besoin de paraître avec toutes ses preuves. Elle entre si naturellement dans l 'esprit, gue guand on l'apprend pour la première fois , il semble gu'on ne fasse gue s'en souvenir. Pour moi, s'il m'est permis de dire mon sentiment, je trouve ce petit ouvrage charmant et très-agréablement tourné. Je n'y vois gue deux défauts, celui d'être l'ouvrage d'un religieux , et l'autre , le bizarre assortiment des plaisanteries gui y sont semées , avec des objets qui touchent à la Religion, et gu'on ne peut jamais trop respecter.

A ces remarques d'un encyclopédiste , joignons celles d'un théologien philosophe dont nous avons parlé ci-dessus (Col. 46 et 97), et qui rejette absolument ce système proposé , soit comme thèse , soit comme hypothèse. Proposé comme thèse, il contredit la doctrine universellement reçue dans toutes les écoles de théologie. Proposé comme hypothèse, il ne donne aucun moyen de concilier ce qu'enseigne l'expérience avec l'idée que l'Ecriture

SUK L'INCAKNATION.

et la tradition nous donnent dles démons : l'une et l'autre nous les représentent tous comme autant d'ennemis déclarés et irréconciliables du genre humain , auquel ils prennent plaisir de nuire en toute manière, quant au corps et quant à l'ame. L'expérience fait voir que plusieurs animaux, le cheval, le chien, sont amis de l'homme, à qui ils donnent des marques d'affection et de reconnaissance. D'autres animaux domestiques et la plupart des brutes paraissent plus craindre l'homme que l'aimer, mais ne témoignent pas le haïr, et ne cherchent pas à lui faire du mal lorsqu'il ne leur en fait pas. Les bétes mêmes les plus sauvages et les plus féroces s'apprivoisent, s'attachent à lui lorsqu'il leur fait du bien. Le système donc en question n'est pas soutenable , même comme simple supposition ; mais il m'a donné occasion , dit ce théologien , d'en imaginer un autre qui me semble avoir toutes les conditions requises par Bayle pour une bonne hypothèse, savoir, qu'we ne. renferme aucune contradiction et qu'elle donne raison des phénomènes ( Dict. hist. , t. k, p. 92 ). Cet autre système consiste dans les suppositions suivantes.

I. Qu'il me soit permis de supposer avec beaucoup d'illustres auteurs que les astres ne sont pas de simples luminaires. Le sentiment qui leur accorde la vie et la raison a été fort commun dans l'antiquité. Les plus anciens philosophes, comme Thaïes (Laert

soutient qu'elle ne regarde point ia foi; et plusieurs modernes (1) n'ont pas fait difficulté de soutenir l'affirmative, et de donner aux astres des âmes raisonnables : Bodin, Ricius Ticho et Kepler sont, dit-on, dunombre de ces derniers. Le même commentateur dit ailleurs (Tom. 5, p. 578) que parmi les modernes, le cardinal Cajétan a appuyé ce sentiment des anciens, qui attribuent de l'intelligence aux astres.

Ma supposition ne doit pas déplaire ni paraître étrange aux incrédules partisans des Encyclopédistes [Tom 1, p. 344), qui disent que depuis quelque temps on s'est fait des idées plus justes du monde intellectuel. On a compris, ajoutent-ils, que ce monde doit être beaucoup plus étendu qu'on ne croyait, et qu'ilrenferme bien d'autres habitants que les anges et les âmes humaines.... Supposons que le vice surpasse la vertu da?is le genre humain, comme l'on suppose que le nombre des réprouvés surpasse celui des élus, il ne s'ensuit nul~> lement que le vice et la misère supassent la vertu et la félicité dans l'univers. Il faut plutôt juger tout le contraire , parce que la cité de Dieu doit être le plus parfait de tous les états possibles , puisqu'il a été formé, et qu'il est toujours gouverné par le plus grand et le meilleur de tous les monarques. L'univers n'est pas contenu clans la seule planète de la terre. Que dis-je ? Cette terre que nous habitons , comparée avec l'univers , se perd et s plus habiles s'évanouit presque dans le néant. Quand même et les plus accrédités, comme Platon (In Tl- la révélation ne m'apprendrait pas déjà qu'il mœo et Epinomis, p. 583), Aristote et les y a des intelligences créées aussi différentes stoïciens, ont soutenu non seulement que les entre elles, par le)ir nature, qu'elles le sont de astres étaient animés , mais encore qu'ils moi , ma raison ne me conduirait-elle pas à

l. 1 in Thalete) et Pythagore, les plus habiles

étaient raisonnables. S. Clément d'Alexandrie (In selectis e prophetis) et Origène dans les premiers siècles de l'Eglise, et plusieurs autres Pères dans les siècles suivants ont cru, dit le père Calmet (1), que les astres étaient capables de mériter et de démériter ; qu'ils étaient animés par des âmes d'un plus grand mérite et dune plus grande pureté que celles qui animent nos corps ; mais les uns ont dit que ces âmes animaient véritablement les astres; d'autres ont seulement prétendu que les astres étaient gouvernés et assistés de ces âmes , à peu près comme un charriot qui est conduit par un cocher. S. Augustin, S. Jérôme, S. Isidore de Peluse et S. Thomas ont regardé comme une chose assez indifférente la question qu'on agitait de leur temps, savoir, si les astres étaient animés ou non : S. Thomas (2)

(1) Comment, t. 1, p. 8. Le même commenlaleur met au nombre des SS. pères défenseurs de la même opinions. Isidore de Séville. Tom. 6, p. 5.

(2) Hoc aulem quod diclum est de animatione cœli, non dixinms quasi asserendo secundum lidei doctrinam, ad quam nihil pertinel sive sic, sive aliter dicatur : unde Anguslinus in Enchiridio dicil : Nec illud qnidem certuni habeo, utruui ad eamdcm socielalem, scilicet Angelorum, periiueant sol et luna, et cuncia sidéra : quamvis nonnutlis lucida esse corpora, non tamen sensu vel intelligenlia videanlur. L. 1, Conl. Cent., c. 70.

Apml doctores ùdei, fuit circa hoc diversa opmio. ÇJrigenes enim posuit corpora coeleslia aniraata. Hye-

croire que la région des substances pensantes est peut-être aussi variée dans ses espèces que la matière l'est dans ses parties? Quoi l cette matière , vile et morte par elle-même , reçoit un million de beautés diverses, qui font presque méconnaître son unité parmi tant de différences ; et je voudrais penser que, dans l'ordre des esprits , il n'y a pas de différences pareilles? Je voudrais croire que tous ces esprits sont enchaînés dans la même sphère de perfection. Or, dès que je puis et que je dois

ronimus eti:im idem sentire videtur, exponens illud Ecclesiasuc primo, Lustrons universa per cireuitum pèrgil spiritus. Basilius veroet Damascenus asserunt corpora cœlestia non esse animata. Auguslimis vero sul) dubio dereliquit, in neutram partem declinans. 1. q. 70, a. 3.

Voici le texte de S. Jérôme dans son Commentaire sur les paroles de Salomon, rapportées ci-dessus par S. Thomas : « Quod autem ait : Garant gyrar.do vadil spiritus, et in cirrulossuos revertitur : sive ipsuui solem spiritum nominavit (Ecclcsiasti-;) quod animet et spiret et vegetet, et annuos orbis cursus exuleat ut ait Poeta (Virgil.) : Interen magnum sol cireumvolvilur orbem : sive quod luhae lucentem glolmut cl astra lilania spiritus inlus alit, loiamque infusa per arlus mens agitât molem, et magno se corpore miscet. » lit Commentaire de S. Jérôme est d'autant plus remarquable, que l'Eglise dans son Oraison nomme ce Père, Doctorem maximum in exponendis sacrîs Scripturis.

(1) Bodin, In Tlieatro naiwœ, et Ricius, de Anima cœli.

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supposer des esprits d'un autre ordre que n'est le mien, me voilà conduit à de nouvelles conséquences , me voilà forcé de reconnaître qu'il peut y avoir , qu'il y a même beaucoup plus de bien moral que de mal moral dans l'univers (Tom. 10, p. 27).

Il Qu'on me permette encore de supposer, avec les écrivains cités par le père Calmet , que ces âmes raisonnables qui animent ou assistent et gouvernent les astres ne sont pas du nombre des anges , qui tous , soit les bons, soit les mauvais, ont été créés dans un état surnaturel , et dont aucun n'est plus capable de mériter ou de démériter. Capacité que les saints docteurs cités par le père Calmet attribuent à ces âmes (1), que je puis par conséquent supposer avoir été créées dans l'état de pure nature, et destinées à y rester du moins jusqu'à la On du monde.

III. Je suppose, par manière non d'assertion certaine , mais de simple conjecture et de pure hypothèse , que chaque astre (ou du moins chaque planète) a été, dès le moment de sa création, peuplé d'une grande multitude de ces âmes pour être occupées non à l'animer, mais à le gouverner (2) selon certaines lois que Dieu a établies , et qu'elles sont obligées de suivre chacune dans son département, à l'égard de la portion de cet astre en laquelle est fixée sa demeure , et dont le

(1) Une autre preuve que les SS. docteurs n'ont pas cru que ces aines fussent du nombre des anges, c'est qu'ils les l'ont résider dans les astres, qu'ils placent dans un ciel distingué de l'empirée qui, selon eux, est la demeure des SS. anges.

(2) Cette supposition est analogue au commentaire du père Calmet sur ces paroles de l'Ecriture : Princeps aillent regni Persarum restitit mini (Dàn. 10, 13). < S. Jérôme , Théodorel et la plupart des interprètes soutiennent que ce prince des Perses était l'ange à qui Dieu avait confié la garde et le gouvernement du royaume des Perses. C'est un sentiment fort commun dans l'antiquité , que non seulement chacun de nous a son bon ange, qui veille à notre conduite ; mais aussi que chaque étal, chaque empire a son archange qui en a soin , qui le gouverne. Cet ange des Perses s'opposait , dit-on , à Gabriel , à S. Michel , par ce qu'il voulait retenir les Juifs le plus longtemps qu'il pouvait dans le royaume de Perse, où ils convertissaient quelques Persans, et sur lequel ils attiraient les bénédictions de Dieu, i Gomment, t. 7 , p. 694.

Nota. Hœc pugna Gabrielis cum Angelo Persarum peractaest non digladiando, nec verberando, sed primo contraria volendo ; secundo, contra antagonistam disputando ; tertio, Micbaelem et alios angelosad idem contra euin advocando et concitando ; quarto, Deum ardenler orando contra vota alterius , ejusque rationes solvcndo , et suas perurgendo. Cornet, à Lapid. Comment, in Daniel.

Si la parfaite charité qui règne parmi les bons anges confirmés en grâce n'empêche pas qu'il n'y ait entre eux quelque conflit et combat de sentiment qui fait que les uns résistent aux autres ; rien a plus forte rais'ui n'empêche de supposer que des aines créées dans l'état de nature pure et avec un plein pouvoir de bien user ou d'abuser de leur franc arbitre, sont susceptibles de pareil conflit d'opinions, et capables d'ënirer en lice les unes contre les autres par une espèce de guerre spirituelle, en laquelle le bon et le mauvais usage de la raison et de la liberté ail triompher les uns et succomber les autres.

soin lui est confié , ou dont le domaine et l'empire lui sont accordés.

Cette supposition n'est pas moins plausible que plusieurs autres semblables que rapporte le père Calmet (Tom. 9, p. 428) , dont voici les propres termes dans son Commentaire sur ces paroles de S. Paul, Secundum principem potestatis aeris hujus (Eph. 2, 2), Selon le prince des puissances de l'air. Théodoret dit qu'au commencement Dieu avait donné aux anges, avant leur rébellion , l'empire de l'air ; mais que depuis leur révolte ils ont été dépouillés de cette domination, et réduits à tenter les hommes et à exercer sur ceux qui se livrent à eux leur malice et leur pouvoir. Mais d'autres croient qu'à la vérité le démon avait été privé de ce pouvoir aussitôt après sa chute; mais qu'après la désobéissance du premier homme, Dieu permit de nouveau à satan d'exercer son empire sur l'air et sur les corps sublunaires. Il y en a qui li nent que depuis la mort de Jésus-Christ , les démons sont tous confinés au fond des enfers. D'autres soutiennent qu'il y en a encore une grande partie dans l'air et dans le monde. Mais S. Chrysostôme et la plupart des anciens pères sont persuadés que les démons sont répandus dans l'air, et qu'ils sont réellement princes, ou plutôt tyrans et usurpateurs de ce siècle, parce qu'ils y exercent leur empire sur la plupart des hommes, qui préfèrent la domination du démon au juste empire de leur Seigneur. H n'est pas proprement prince de l'air, mais il y demeure et y exerce sa malice contre les hommes vicieux et corrompus. « Hœc autem omnium doctorum opinio est, dit S. Jérôme, quod acr iste qui cœlum et terram médius dividens inane appellatur , plenus sit contrariis fortitudinibus. »

Cette même supposition n'est pas moins admissible que l'opinion admise par des chrétiens catholiques du temps de S. Chrysostôme, et jugée probable par ce saint docteur, dont voici les paroles explicatives de ce texte sacré, Nequam servum projicite in tenebras exteriores : Non dixitMittite eum in tenebras inferiores ; sed in tenebras exteriores. Quidam dicunt non tantum esse infernum deorsum, sed extra mundum islum esse aliqua tenebrosissima loca et ignea, in quibus puniuntur qui digni sunt. Forte ergo dixit Exteriores tenebras et non inferiores. H omit, in cap. Matth. 25.

Cette même supposition n'est pas moins probable que l'opinion d'un célèbre écrivain, dont les Encyclopédistes (Tom. 10, p. 428) parlent en ces termes : M. de Fontenelle a le premier répandu, dans un ouvrage qui a le même titre que cet article, que chaque planète, depuis la Lune jusqu'à Saturne, était un monde habité comme notre terre. La raison générale qu'il en apporte est que les planètes sont des corps semblables à notre terre, que notre terre est elle-même une planète; et que par conséquent, puisque cette dernière est habitée, les autres planètes doivent l'être aussi. L'auteur se met à couvert des objections des théologiens, en assurant qu'il ne met point des bonifies dans les autres planètes, mais des ha-

SUR L'INCAiiNATION.

bitants qui ne sont point du tout des hommes. Que sont-ils donc ? Je n'en sais rien, répond M. de Fontenelle (Préf., Plural, des mondes), je ne les ai pas vus ; ce n'est pas pour les avoir vus que j'en parle : et ne soupçonnez pas que ce soit une défaite pour éluder votre objection, que de dire qu'il n'y a point d'hommes dans la lune ; vous verrez qu'il est impossible qu'il y en ait , selon l'idée que j'ai de la diversité infinie que la nature, ennemie des répétitions , doit avoir mise dans ses ouvrages.

S. Augustin ( De Civit. Dei, 1. 16, c. 8) se propose la question , s'il y avait jamais eu des peuples tels que l'histoire profane les représentait , d'une figure extraordinaire et toutefois ressemblante à celle de l'homme , par exemple, des nations entières, soit de pygmées, soit de géants , soit de cyclopes , qui n'eussent qu'un œil au milieu du front , soil d'autres qui eussent les yeux aux épaules, ou qui n'eussent pas de bouche, ou qui eussent une tête de chien, ou un aboiement semblable à celui de cet animal : il répond que peut-être tout ce qu'on raconte de merveilleux à cet égard n'est pas vrai ; que supposé que cela soit vrai, ce ne sont pas des hommes, ou si c'en sont ils viennent d'Adam. 11 nie qu'il y ait des antipodes, parce que jugeant impossible, selon la fausse opinion de son siècle, la communication de noire hémisphère avec le leur, ces antipodes n'eussent pas été des descendants d'Adam, ce qui est contraire à l'Ecriture; mais cette raison n'attaque pas le sentiment de M. de Fontenelle, qui met dans les planètes des habitants tout-à-fait distingués des hommes , et dont l'on ignore la nature. Peut-être, dit làdessus un illustre auteur (1), le soleil luimême est-il l'habitation d'une espèce de créatures qui nous sont inconnues ? Si nous n'étions pas accoutumés à voir des poissons respirer l'eau , aurions-nous jamais soupçonné cet élément propre à nourrir des êtres ? Qui sait donc si le feu n'a point celte vertu ?

On sait qu'il n'a pas celle de brûler certains corps qu'on nomme incombustibles, l'amiante, l'asbeste (2), et les espèces de toiles qu'on fait avec les filaments de cette pierre. Doit-on trouver de la répugnance à ce que des créatures vivantes dans le soleil fussent pareillement incombustibles? D'ailleurs qui sait si cet astre est uniquement

(1) M. le marquis de Caraccioli, l'Univers enigmatique, p. 50.

(2) « Asbeste, matière incombustible. On prétend que c'est une espèce de lin fort délié et aussi fin que je la soie , lequel croît sur les Pyrénées. Les anciens parlent de certains linceuls dans lesquels ils brûlaient les morts, et que le feu ne consumait point. On peut voir une expérience de Vasbeste dans les Transactions philosophiques d'Angleterre , de Juin 1085. C'est une pierre noirâtre qu'on appelle aussi amiante. Elle se résout en filaments blancs, qui ont servi à faire les linceuls dont les anciens ont parlé. Quelque temps qu'on la laisse dans le feu elle ne se consume pas, quoique elle soit en feu comme un charbon allumé. » Diction, de Trévoux, t. I , pag. 625. Cela peut servir aussi à expliquer comment les corps des damnés peuvent toujours brûler dans le feu de l'enfer, sans y être jamais consumés.

composé de cette matière lumineuse et ignée qui seule paraît à nos yeux, parce qu'elle seule se trouve à l'extrémité de sa superficie ? Qui peut assurer qu'au dedans de son globe il n'y a point de grands espaces remplis d'une autre matière ressemblante à celle de ses taches qui, suivant l'opinion commune, sont des corps opaques ? Au temps du déluge, la terre, toute couverte d'eau n'aurait paru à ceux qui auraient seulement aperçu sa superficie que composée de matière fluide : aurait-on eu droit d'en conclure que tout son globe ne contenait qu'une matière aqueuse? Un homme qui de loin n'aperçoit que la lueur d'un flambeau a-t-il droit d'en inférer que ce flambeau n'est composé que de matière lumineuse et ignée? Quant aux planètes il n'y a point de difficulté ; tout le monde convient que ce sont des globes opaques comme celui de la terre, qui par conséquent peuvent avoir comme lui des habitants.

IV. Je suppose que, pour exercer leur franc arbitre et leur capacité de mériter et de démériter, ces âmes ont eu à remplir des devoirs de religion envers Dieu et de société les unes envers les autres habitantes du même astre, et divisées en plusieurs ordres ou chœurs formant diverses hiérarchies (1); que des récompenses étaient attachées à l'accomplissement de ces devoirs et des peines à leur inobservation ; que ces récompenses consistaient en l'augmentation de leur béatitude commencée , mais imparfaite et amissible, qu'elles avaient reçue dans !e premier moment de leur existence, et qui pouvait s'accroître par un accroissement de lumières, de vertus et de satisfactions proportionnées à une plus grande autorité et à un plus vaste domaine, dont la nouvelle acquisition eût été le prix de leur fidélité à s'acquitter de leurs obligations ; que ces peines devaient consister dans la privation ou diminution de cette béatitude, dans la soustraction d'une partie de leurs lumières et de leurs autres bonnes qualités naturelles, dans l'assujettissement à conserver la coulpe du péché, la souillure du péché, l'attache non libre mais spontanée au péché, et à venir animer sur la terre les corps des animaux pendant plus ou moins de temps, avec plus

(1) Ces hiérarchies , semblables à celles des bons et mauvais anges, sont supposées inégales en perfection, en lumière et en larce, en grade et en rang, en dignité et en autorité. On peut leur appliquer, ainsi qu'aux âmes qui composent chacune d'entre elles , ce que S. Jean Damascène dit des esprits célestes. « Quoad essenliam quidein œqualesne sint, an dispares , comperlum non est : solus hoc scit , creator illorum Deus , qui universa explorale novit. Splendoris modo et gradu differunt ; sive pro splendoris proportione gradum sint consecuii; sive contra pro sedis discrimine splendorem percêperinl. Alii alios illustrant, ob ordinis vel naturœ prœstantium. Liquel aulevi eos qui sublimiores sunl , inferiorihis lumen ac scieniiam af- {undere » (De Fidu orlhod. t.%c.6). On peut donc admettre entre ces hiérarchies et ces aines une supériorité et une subordination qui soient cause qu'elles aient des devoirs de société à remplir, parce que les supérieurs doivent bien commander aux inférieurs, et celles-ci bien obéir à celles-là.

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ou moins de douleurs à supporter selon la grièveté plus ou moins grande de leur péché ; durant lequel temps, privées entièrement de la connaissance et de l'amour de Dieu, elles seraient uniquement occupées d'objets sensibles, bassement dominées par des désirs charnels, nécessairement entraînées par des affections terrestres, dont plusieurs portées à l'excès seraient foncièrement vicieuses, mais non déméritoires, faute de liberté.

V. Qu'il me soit encore permis de supposer que ce qui était possible est arrivé avant la production des animaux, dans la mer et sur la terre; que parmi cette multitude presque infinie d'ames, capables toutes de remplir ou ne pas remplir leurs devoirs, et par là de mériter ou de démériter, les unes en plus grand nombre les ont remplis , et ont ainsi mérité les récompenses ci-dessus exposées, les autres aussi en grand nombre ont péché, mais inégalement; les unes plus, les autres moins ; les unes plus souvent, les autres plus rarement ; les unes d'une manière, en n'observant pas les devoirs de religion envers Dieu ; les autres d'une autre, en manquant aux devoirs réciproques de société; les unes par haine et inimitié, les autres par dureté, par défaut de douceur dans le commandement; les autres par indocilité, par refus de se tenir dans la subordination ; d'autres par envie et jalousie ; d'autres par entêtement, toutes par vanité, par orgueil, à cause que ce vice est le commencement de tout péché [Eccli. 10, 15) ; aucune néanmoins avec toutes les conditions requises pour faire un péché mortel, dont je suppose que Dieu, par une faveur spéciale, les a toutes préservées : faveur qu'il n'a pas accordée aux mauvais anges, qui, comblés des dons de la grâce, avaient beaucoup plus de facilité de ne le pas commettre que ces âmes douées seulement des dons delà nature; et pour celte raison celles-ci ont été moins ingrates, moins coupables : en sorte que ce qui a été péché mortel dans les démons, à cause de leur plus grande ingratitude, peut être supposé n'avoir été que péché véniel dans ces âmes, et n'avoir mérité que les peines temporelles dont j'ai fait ci-devant mention. Après l'expiration du temps plus ou moins long fixé pour la punition de ces âmes par leur séjour dans les corps d'animaux sur la terre, qui est pour elles une espèce de purgatoire, elles peuvent être supposées recouvrer, avec l'usage de leur raison, la connaissance de Dieu, (ainsi qu'il arriva à Nabuchodonosor après sept années passées dans sa métamorphose en bœuf ), et retourner dans l'astre qu'elles habitaient auparavant (1), pour y reprendre,

( 1 ) Ce retour des âmes dans les astres d'où elles étaient venue;» animer les corps des bêtes était enseigné par les anciens philosophes, dont Virgile exprime la doctrine avec tant de grâce par ces vers sur les abeilles , où il dit que toutes les merveilles qu'on y admire ont fait croire à plusieurs qu'elles étaient animées par un souffle divin , par une portion de la Divinité qui , remplissant tout l'univers , est le principe de toutes les générations ; que c'est de là que

avecleurs précédentes fonctions, leur ancien domaine, dont d'autres âmes plus fidèles et pour cette raison plus heureuses a\ aient obtenu la jouissance jusque à leur retour. Comme la béatitude dont jouissent les âmes qui habitent et gouvernent les astres n'est point invariable ni inamissible, rien n'empêche de supposer que, par différents exercices du franc arbitre, il y en a qui la perdent, d'autres qui la conservent, d'autres qui la recouvrent, et peut-être qui la perdent ensuite de nouveau ; en sorte qu'il y en a toujours un nombre suffisant, tant pour gouverner les globes célestes, que pour animer les corps des bêtes.

VI. Sans recourir à la métempsycose pour expliquer comment il y a toujours des aines prêtes à animer les fœtus au moment qu'ils sont dans l'état qu'exigent pour cette animation les lois établies par le Créateur, je suppose que le nombre des âmes pécheresses surpasse de beaucoup celui de ces fœtus, et que Dieu, qui est le maître de différer leur punition, la diffère en effet jusque au temps où ces mêmes lois requièrent qu'il les unisse aux corps organisés de ces fœtus. S'il arrive que ces corps soient détruits par la mort avant que les âmes aient expié leur faute, Dieu peut être supposé les punir d'une autre manière , en commuant cette peine satisfactoire en une autre équivalente; si au contraire il arrive que ces corps ne doivent mourir qu'après l'expiration du temps destiné à la punition de ces âmes, qui, jusque à ce qu'ils meurent, continuent de leur être unies et souffrent plus de peines qu'elles n'ont mérité, cet excédent de peine peut être réparé par quelque faveur spéciale que Dieu en ce cas leur accorde tôt ou tard, et qui les dédommage suffisamment de cette prolongation ultérieure du temps de leur pénitence.

les bêtes, les troupeaux et les hommes reçoivent la vie en naissant, et qu'ensuite, au moment de leur mort , leurs âmes se déiachaient de toute la matière terrestre , pour retourner d'où elles étaient venues , et pour s'envoler au ciel , où elles roulaient au nombre des astres.

Esse apibus partem divinœ mentis et haustus jEtuereos dixere; Deum namque ire per omnes Terrasque, tractusque maris cœluinque | rofundum. Mine pecudes, armenla, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascenlem arcessere vitas. Scilicet hue reddi deinde, ac resohua referri Omnia, nec niorli esse locum, sed viva volare Sideris in numerum, atque alto succedere cœlo. ( Georg. t. 4. )

Selon le père Calmel (Diction, de la Bible, t. 3, page 78 ) , les Juifs donnent de l'intelligence aux étoiles ; ils tiennent qu'elles connaissent Dieu , qu'elles se connaissent elles mêmes ; que Dieu est l'objet de leurs désirs ; que leurs connaissances et leurs actions sont plus parfaites que celles de l'homme. Philon, un de leurs plus célèbres écrivains, qui vivait dans le premier siècle de l'Eglise, dit que les astres sont non seulement des animaux , mais même qu'ils sont des esprits très- purs; que l'air est plein d'animaux ou d'esprits , qui en descendent continuellement pour animer les corps. Ce sont les propres paroles que le père Calmel attribue à cet auteur , en indiquant le livre d'où il les a extraites (Leg, Allégor. I. 1, p. 41).

SUR L'INCARNATION

bW

Ce dédommagement est une espèce de compensation semblable à celle dont il est probable, selon S. Augustin, que Dieu use envers certains enfants, pour les indemniser des souffrances qu'il leur a fait endurer, même après le baptême , dont la réception a été suivie de leur mort, avant qu'ils eussent atteint l'âge de raison. Quis ergo novit, dit-il, quid ipsis parvulis in secreto judiciorumsuorum bonœ compensationis reservet Deus (De libero Arbitrio, l. 3)?

Voilà sans doute bien des suppositions conjecturales ; mais celles que renferment les systèmes de Copernic sur le mouvement de la terre , de Descartes sur la formation du monde, sur la diversité des tourbillons , de Leibnitz sur la nature des monades, ne sontelles pas aussi en grand nombre? Pourquoi ces systèmes , fondés sur de simples conjectures, ont-ils tant de défenseurs? C'est qu'au jugement de ceux-ci ils ne contiennent rien d'absurde, rien d'impossible, rien qui blesse la raison ou la religion , rien qui ne puisse servir à expliquer les phénomènes. Or tous ces traits caractérisent mon hypothèse , dont le seul exposé montre qu'il ne s'y trouve aucune impossibilité, aucune contrariété aux principes de la vraie philosophie et de la saine théologie. Il ne me reste qu'à faire voir que , moyennant toutes les suppositions qu'elle renferme , je donne raison des phénomènes, par des réponses satisfaisantes, aux questions qui concernent la diversité qu'on aperçoit dans les bêtes, dans leurs bonnes ou mauvaises qualités, dans leurs louables ou vicieuses inclinations, dans la durée plus ou moins longue de leur vie, dans la rigueur plus ou moins grande de leurs travaux et de leurs souffrances.

Demande-t-on d'où vient la variété qu'on remarque dans les corps des différentes espèces d'animaux plus ou moins grands , beaux , forts, et même dans ceux des individus d'une même espèce? Je réponds qu'elle vient de ce que cette variété des corps est analogue à celle des âmes divisées pareillement en différents ordres , qui sont inégaux en élévation , en beauté , en force , et dont les individus, quoique semblables dans les attributs essentiels , ont quelque dissemblance accidentelle qui les distingue les uns des autres. La variété de structure des corps d'animaux de différentes espèces est aussi relative et analogue à la variété caractéristique des âmes qui les animent : ainsi celles qui animent les corps des lions étant naturellement plus fortes , plus Gères, plus hardies que celles qui animent les corps des renards , leurs membres , leurs organes ont aussi plus de force, et on aperçoit sur la face du lion un assemblage de traits fiers, de linéaments terribles, qu'on n'aperçoit pas sur celle du renard , et qui portent l'épouvante dans le cœur des autres animaux et même des hommes. Cette même variété de structure des corps est aussi analogue à la diversité caractéristique des fonctions auxquelles les âmes de différentes espèces d'animaux sont destinées. Ainsi celles des bœufs et des

chevaux destinés à labourer les terres et à transporter les fardeaux animent les corps construits de manière à bien exercer ce labourage et ce transport.

Demande-t-on pourquoi ils ont plus ou moins de bonnes ou mauvaises inclinations? Je réponds que l'usage plus ou moins bon ou mauvais que leurs âmes , avant d'être unies à leurs corps , ont fait de leur liberté, en est la cause , et par conséquent qu'on aurait tort de m'objecter le texte de l'Ecriture où il est dit que Dieu vit tous les ouvrages qu'il avait faits, et que tous étaient bons et très-bons (Gen. 1, 31) : car ce texte, appliqué aux animaux, doit s'entendre de la bonté de leurs corps, que Dieu avait fait produire les uns par la terre, les autres par l'eau , et non de la bonté de leurs âmes, que ni la terre ni l'eau n'avait produites et n'avait pu produire, puisque ce qui vient de ces deux éléments étant matériel ne peut être spirituel comme elles le sont. D'ailleurs leur création est supposée antérieure à celle du monde visible , et par conséquent à l'ouvrage que Dieu fit en formant les corps des animaux; il est vrai qu'alors il les unit à ces corps , et que cette union fut son ouvrage. Mais il n'est pas moins vrai que cette union ainsi faite était bonne et très-bonne, quoique ces âmes eussent des qualités mauvaises et des penchants vicieux. La conservation de ces qualités et de ces penchants qu'elles avaient auparavant contractés par leur péché en était la punition, et servait par conséquent à glorifier Dieu, en manifestant sa justice.

Demande-t-on pourquoi on aperçoit dans certains animaux plusieurs indices de connaissance, d'adresse, d'intelligence, de réflexion, de raison, qu'on n'aperçoit pas dans d'autres , ou qu'on y remarque beaucoup moins ? Je réponds que c'est parce que ceux-là ayant moins abusé que ceux-ci de leurs lumières , de leur franc arbitre et de leurs autres bonnes qualités naturelles , en ont moins mérité la soustraction ou diminution. Dieu leur en a laissé une partie suffisante pour opérer certains ouvrages auxquels il les a destinés , et auxquels seuls il a tellement restreint leur industrie , leur intelligence , qu'ils en manquent pour tous les autres. C'est ainsi qu'on voit des hommes fort industrieux dans certains arts , ou fort intelligents dans certaines sciences, qui ne le sont nullement dans d'autres. On voit des fous qui raisonnenttrès-bien surtoutes sortes de sujets , à l'exception d'un seul sur lequel ils extravaguent.

Demande-t-on d'où vient que certains animaux paraissent avoir des vertus, la simplicité, la prudence , la fidélité, la reconnaissance , et d'autres au contraire paraissent avoir des vices , la malignité , la cruauté, la perfidie, l'ingratitude? J'ai encore recours au différent exercice que les âmes des uns et des autres ont fait de leur liberté avant qu'elles fussent unies à leurs corps, et dont elles conservent l'impression et l'habitude soit vertueuse, soit vicieuse , mais qui n'est

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ni méritoire ni déméritoire , parce que les actes qui en proviennent ne sont pas plus libres que ceux des saints dans le ciel , des réprouvés dans l'enfer, et des âmes souffrantes dans le purgatoire.

Demande-l-on enfin pourquoi parmi les animaux il y en a qui souffrent les uns plus, les autres moins , les uns une telle espèce do peines, les autres une autre? Je fais la même réponse, fondée sur ce que leurs âmes, avant que d'être jointes à leurs corps , ont péché les unes plus , les autres moins , les unes sont tombées dans un vice , les autres dans un autre , et que Dieu inflige à chacune le châtiment analogue et proportionné à son vice, ainsi qu'il le fait à l'égard des malheureux habitants de l'enfer, selon les textes que j'indique (1) : mais un châtiment qui est commun à toutes, parce qu'il est la punition dupéché d'orgueil, qui a été commun à toutes , c'est d'une part la privation entière de l'honneur et du bonheur qu'elles avaient de connaître et d'aimer Dieu, et d'une autre part l'humiliation bien honteuse pour des âmes destinées à ces deux spirituelles etsuhlimes fonctions d'être dominées par des inclinations sensuelles et des passions basses et terrestres dans les corps qu'elles animent. Quoique le séjour qu'elles y font soit pour elles une espèce de prison et de purgatoire, elles ne laissent pas de s'y plaire , parce que Dieu leur faisant oublier leur état passé, et ignorer leur état futur , elles ne sont occupées que du présent, et ne peuvent résister au penchant invincible qu'il leur imprime d'aimer leur corps, de pourvoir à ses besoins , de chercher à conserver sa vie , d'éviter et d'empêcher, autant qu'elles peuvent, sa mort, en fuyant les herbes venimeuses et les animaux ennemis (2) qui tâchent de la lui procurer, ou en le défendant contre leurs attaques avec les griffes , les dents , les cornes , ou autres armes dont il est pourvu. Dieu imprima un pareil penchant à Nabuchodonosor, qui transformé en bœuf exerçait nécessairement , mais toutefois spontanément, les viles fonctions de cet animal, et ne pensait ni à sa situation précédente , ni à son rétablissement futur sur le trône. C'était néanmoins pour lui une vraie et grande punition d'en avoir été chassé , banni de la société des hommes, réduit à la basse condi-

( 1 ) In quibus homo magis peccavit, in Mis gravius punielur. loi acediosi ardenlibus siimulis perurgontur : et gulosi ingenti siti ac faine cruciabnnliir. Ibi luxuriosi, et voluplatum amalores, ardenti pice et fœlido sulphure perfundentur : et sicut f'uriosi canes prae dolore invidiosi ululabunt. Nullum vilium erit , quod suiini proprium cruciatum non habebil. Ibi superbi omni confusionc replebuntur : et avari niiserrinia egesiate arctabuntur. De Imitai. Chr. I. \ , c. 24.

(2) L'inimitié qu'on remarque dans de certains animaux contre d'autres qu'ils cherchenl à tuer et à dévorer peut être supposée provenir de ce que leurs âmes connaissent par perception ou par sentiment que leur corps se nourrira mieux de la ebair de telle espèce de brutes que de celle d'une autre espèce.

tion des bêtes, à leur nourriture, à leurs souffrances pendant sept années , après lesquelles il recouvra son bon sens et son sceptre.

Toutes ces explications des phénomènes par mon hypothèse suffisent, selon le principe de Bayle, pour faire voir sa bonté; mais afin de la montrer encore plus probable, je crois devoir insister sur la vraisemblance de la principale supposition qu'elle renferme; savoir, que les astres, du moins les planètes , sont habités.

Les habitants des planètes ne sont pas bien certains, dit M. Fontenelle (Pag. 120, 121) , mais ils sont plus que vraisemblables. On ne saurait vous les faire voir, et vous ne pouvez pas demander qu'on vous les démontre comme l'on ferait une affaire de mathématique ; mais toutes les preuves qu'on peut souhaiter d'une pareille chose, vous les avez; la ressemblance entière des planètes avec la terre qui est habitée, l'impossibilité d'imaginer aucun autre usage pour lequel elles eussent été faites , la fécondité et la magnificence de la nature , de certains égards qu'elle paraît avoir eus pour les besoins de ses habitants, comme d'avoir donné des lunes aux planètes éloignées du soleil, et plus de lunes aux plus éloignées: et, ce qui est très-important, tout est de ce côtélà, et rien du tout de l'autre, et vous ne sauriez imaginer le moindre sujet de doute, si vous ne r°prenez les yeux et l'esprit du peuple.

Il serait bien étrange, dit-il encore ( Page 70), que la terre fût aussi habitée qu'elle l'est, et que les autres planètes ne le fussent point du tout ; car ne croyez pas que nous voyons tout ce qui habite la terre , il y a autant d'espèces d'animaux invisibles que de visibles. Nous voyons depuis l'éléphant jusqu' m ciron ; là finit notre vue , mais au ciron commence une multitude infinie d'animaux , dont il est l'éléphant , et que nos yeux ne sauraient apercevoir sans secours. On a vu avec des lunettes de très-petites gouttes d'eau de pluie, ou de vinaigre, ou d'autres liqueurs remplies de petits poissons ou de petits serpents, que l'on n'aurait jamais soupçonnés d'y habiter... On a trouvé jusque dans des espèces de pierres très-dures de petits vers sans nombre, qui étaient logés de toutes parts dans des vides insensibles, et quitte «g nourrissaient que de la substance de ces pierres qu'ils rongeaient. Figurez-vous combien il y avait de ces petits vers, et pendant combien d'années ils subsistaient de la grosseur d'un grain de sable ; et sur cet exemple, quand la lime ne serait qu'un amas de rochers, je la ferais plutôt ronger par ses habitants que de n'y en pas mettre. Enfin tout est vivant , tout est animé : mettez toutes ces espèces d'animaux nouvellement découvertes , et même toutes celles que l'on conçoit aisément, qui sont encore à découvrir, avec celles que l'on a toujours vues, vous trouverez assurément que la terre est bien peuplée , et que la nature y a si libéralement répandu les animaux, qu'elle ne s'est pas mise en peine que l'on en vît seulement la moitié. Croirez- vous qu'après qu'elle a poussé in sa fécondité jusqu'à l'txcès, elle ait été pour

SIR L'INCARNATION

foules les autres planètes d'une stérilité à n'y rien produire de vivant... ? On dit qu'il pourrait bien manquer un sixième sens naturel , qui nous apprendrait beaucoup de choses que nous ignorons. Ce sixième sens est apparemment dans quelque autre monde, où il manque quelqu'un des cinq que nous possédons. Peutétre même y a-t-il effectivement un grand nombre de sens naturels; mais dans le partage que nous avons fait avec les habitants des autres planètes il ne nous en est échu que cinq , dont nous nous contentons faute d'en connaître d'autres.

M. de Fontenelle propose, non comme certaine, mais comme fort vraisemblable, cette pluralité de mondes presque innombrables , puisque , selon lui , toutes les étoiles fixes sont autant de soleils, ayant, comme le nôtre, plusieurs planètes qui sont autant dé mondes habités. 11 avoue que son opinion est combattue par l'imagination et par les sens , puissances redoutables et difficiles à vaincre : car on ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en la place de leurs yeux; mais il soutient qu'elle ne donne nulle atteinte aux vérités révélées: L'Ecriture, il est vrai, ne dit pas expressément qu'outre la terre il y ait d'autres mondes habités, mais elle ne dit pas le contraire. Elle dit, en parlant des ouvrages du Tout- Puissant, que ceux qui nous sont cachés sont plus grands que ceux qui nous sont connus. Le peu que nous en voyons comparé à ce que nous n'en voyons pas n'est que comme une étincelle (Eccli. 4-2, 23 ) comparée à un très-grand incendie. Elle parle des bons et des mauvais anges , à cause des relations qu'ils ont avec les hommes, qui doivent invoquer les uns comme leurs protecteurs , et se tenir en garde contre les autres qui sont leurs tentateurs. Mais quand même elle n'en aurait point parlé, son silence ne conclurait rien contre leur existence ; de même qu'il ne conclut rien contre celle soit des antipodes , dont elle ne dit pas un seul mot , soit des animalcules , dont elle ne parle point, et que jusque au temps de l'invention du microscope personne ne croyait exister. Au reste , quoique elle ne fasse pas une mention claire ou expresse des intelligences résidentes dans les astres , elle contient plusieurs textes favorables à cette opinion. On y lit que les étoiles louaient le Seigneur au commencement du monde {Job 38, 7) ; que quand Dieu les appelle elles répondent : Nous voici; que le soleil connaît le temps de son coucheras. 103, 19). Ces expressions, il est vrai , s'entendent aisément dans un sens figuré; mais, comme l'observe le père Calmet, elles paraissent donner de la connaissance et du sentiment à ces globes lumineux qui, selon le même commentateur (Tom. 6, p. 267), étaient considérés par plusieurs Hébreux comme des êtres intelligents, ou du moins animés par des intelligences qui les habitaient et les gouvernaient : il y a d'autres passages qui favorisent davantage cette opinion.

Le premier est celui de l'Ecclés as te que

nous avons ci-dessus rapporté (Col. 580\ , avec l'explication qu'en adonnée S. Jérôme. Le second est celui-ci : Laudate Dominum de cœlis; laudate eum in excelsis (Ps. 148, 1). Le père Calmet le traduit ainsi. Louez le Seigneur, ô vous qui êtes dans les cieux; louezle dans les plus hauts lieux. Il dit, en le commentant, que plusieurs interprèles reconnaissent deux cieux ; l'un l'empirée , l'autre nommé le firmament , qui sépare les eaux inférieures des supérieures. Le Psalmiste , selon ces auteurs , invite ces deux cieux , et tous les corps qui y sont, et tous les esprits qui les habitent, à louer le Seigneur. Il cite Théodoret, qui explique ce verset en la manière suivante. Duos cœlos a Deo factos esse magnus Moses nos edocuit, unum simul cum terra conditum, alterum postea médium interaquas positum esse, quod et firmamentum appellavit : propterea de cœlis et excelsis Deum laudare prœcepit, hoc est , et eos qui in hoc et in Mo degunt , nimirum incorporeorum choros (Interpret. in Ps., p. 353). Théodoret passe ensuite à l'exT plication de cet autre verset : Laudate eum omnes angeli ejus ; laudate eum omnes virtutes ejus. Angelos, dit-il, et virtules, intelligentes naturas vocat: angelos quidem ut pote qui divina verba transmittunt ; virtutes vero, quippequœ corporeis affectibus carent, etjussa perficere possunt : pot entes enim, inquit.fortitudine ad faciendum verbum ejus : totam enim naturam intelligibilium per hœc nomina comprehendit. Cœterum congruenter admodumcœlestes choros primo s in hymnorum cantilenam vocavit. 11 est clair par là que , selon Théodoret et d'autres interprèles qui ont adopté son sentiment, le plus haut des cieux, l'empirée, le paradis est habité parles anges, qu'il appelé Cœlestes choros, et que le ciel inférieur qu'il nomme le firmament, est habité par d'autres esprits incorporels, par d'autres intelligences, par des puissances distinguées des saints anges qui sont élevés au-dessus d'elles.

Au reste si les écrivains sacrés n'ont parlé que rarement et obscurément de ces intelligences habitantes des astres , cela peut être attribué à un motif de prudence et à la crainte de donner occasion aux Juifs de tomber dans l'idolâtrie , en rendant des hommages divins à ces intelligences et à ces astres : idolâtrie à laquelle était fort porté ce peuple , à qui l'Ecriture reproche en plusieurs endroits d'avoir adoré l'armée des étoiles, la milice du ciel (Jer. 19, 13 ; Act. 7, 42).

Le troisième texte sur lequel Théodoret et les autres saints docteurs ont pu fonder leur opinion touchant les astres habités par des intelligences se trouve dans l'Apocalypse (Cap. 12, v. 12) : Réjouissez-vous , 6 cieux et vous qui les habitez. Le mot cieux signifie-t-il le seul ciel empirée , le seul paradis qui est l'habitation des anges et des saints? ou signiGe-t-il plusieurs cieux, savoir, celui qu'on nomme l'empirée , et celui que l'Ecriture appelle le firmament où sont les astres ? Cette dernière signification a pu paraître plus probable que la première, à ceux qui

INSTRUCTION PASTORALE

ont fait attention que S. Jean , soit dans son Evangile , soit dans ses Epîtres , soit dans sou Apocalypse (1), se sert toujours du mot ciel au singulier, pour exprimer l'empirée, le paradis. On peut voir dans la concordance soixante-dix endroits cités, dans lesquels il csl clair que ce mot a cette unique signification. On peut aussi y voir que le mot cœli au pluriel n'est employé par S. Jean que dans un seul texte, qui est celui dont il s'agit, Lœtamini, cœli, et quihabitatis in eis. Or, si l'écrivain sacré n'avait voulu parler dans ce texte que de l'empirée et de ses habitants , n'est-il pas fort probable que suivant son usage constant et observé dans tous les autres endroits, il se serait servi du mot ciel au singulier, en disant Lœtare. cœlum , et qui habitalis in eo? Pourquoi donc s'en est-il servi au pluriel dans ce seul endroit? N'estil pas vraisemblable que c'est parce qu'il y parle non pas uniquement de l'empirée, que S. Paul nomme le troisième ciel, mais de plusieurs cieux; savoir, de l'empirée, et en outre du firmament, que les Juifs appelaient le second ciel, et qu'ils distinguaient du premier , connu sous le nom de ciel aérien. Par le mot cieux, ils entendaient souvent l'ensemble des trois , ou au moins l'ensemble du troisième, qu'ils croyaient être la demeure des saints anges, et du second, renfermant les astres , que Philon , auteur contemporain de S.Jean, croyait animés ou gouvernés par des substances spirituelles. Je ne sais , dit le père Calmet (Tom. 1 , page 8) , si les anciens Juifs n'étaient pas dans la même opinion : il csl certain, ajoute-t-il, que Philon était toutdéfait platonicien à cet égard Le rabbin

Maimonides donne aussi des âmes aux astres. 11 n'est donc pas sans vraisemblance que les saints docteurs qui ont été dans cette même opinion aient cru que le texte de S. Jean lui était, sinon conforme , du moins favorable. Quoi qu'il en soit, quand même ces conjectures ne seraient pas fondées , il n'en est pas moins certain que l'opinion de ces saints docteurs ne doit pas être accusée d'hétérodoxie. Celle de M. Fontenelle mérite-t-elle davantage cette odieuse accusation? L'une et l'autre, jointes ensemble, ne sont-elles pas plutôt dignes d'éloges , en ce qu'elles sont propres à faire naître les sentiments de la plus haute admiration et de la plus profonde humiliation, aussi honorables à Dieu que salutaires à l'homme? Quand Dieu n'aurait mis sur les voûtes immenses qui couvrent nos têtes tant de millions d'astres que comme des flambeaux allumés pour briller à nos yeux, un spectacle si étonnant, si ravissant suffirait, il est vrai, pour nous faire admirer sa puissance et sa bonté. Mais une telle profusion, bornée à cet unique dessein en faveur des seuls habitants de ce petit globe qu'on nomme la terre, et qui n'est qu'un petit coin de l'univers, nous ferait moins admirer sa sagesse et sa munificence que s'il avait peuplé tous ces globes prodigieusement grands de créatures capables de

( 1 ) Le mot ciel y est répété 50 fois.

le connaître et de l'aimer. Chacun t'e nous aurait aussi plus de motifs , dans cette dernière hypothèse, de s'écrier : Combien est puissant, sage, magnifique celui qui, non seulement a fait tant de mondes matériels en aussi grande quantité que les grains de sable qui couvrent les rivages des mers , mais encore a rempli chacun d'eux d'êtres spirituels qui en sont les habitants beaucoup plus nombreux que ceux de la terre 1 Combien dois-je m'abaisser profondément sous cette majesté suprême devant qui tous ces globes sans nombre et tous les êtres qui les habitent, auprès desquels je disparais et ne suis rien, disparaissent eux-mêmes et ne sont que comme un néant I

Enfin, dit ce philosophe théologien, mon hypothèse touchant la création d'une multitude d'ames dans un état naturel, c'est-àdire, qui convient à leur nature, est, si on la considère en elle-même, plus vraisemblable, moins surprenante, moins difficile à croire que la création des anges et des hommes dans un ordre surnaturel, auquel par pure grâce Dieu a daigné les élever. Cette grâce refusée à tant d'ames, dont tôt ou tard ils sauront l'existence , devra les toucher plus sensiblement et exciter en eux une plus vive reconnaissance que si elle n'avait été refusée qu'à des créatures purement possibles qui n'existeront jamais. Si le nombre de ces âmes créées dans l'état de pure nature peut être supposé égaler ou surpasser celui des hommes et des anges, les uns et les autres trouveront dans cette prédilection purement gratuite dont Dieu les a honorés préférablemeut à tant d'autres êtres d'une nature aussi ou même plus excellente que la leur un nouveau motif de l'en remercier et de l'en aimer davantage.

Quoique mon hypothèse , soutenue d'ailleurs de diverses probabilités dans plusieurs de ses suppositions fondées en raison et en autorité, me paraisse plus vraisemblable que celle de l'auteur de l'Amusement philosophique ; je n'ai garde de m'en glorifier , et je nose pas la faire trop valoir en m'écriant comme lui : Peut-on se refuser à un système si suivi et si bien appuxjé de toutes parts (1) ? Mais je dis que, ne renfermant nulle contradiction et rendant raison des phénomènes , elle a toutes les conditions requises par Bayle pour une bonne hypothèse : j'ajoute que supposant que ces âmes existeront du moins jusqu'à la fin du monde, elle prouve la vérité de cette assertion ; supposé que les âmes des bêtes soient foncièrement d'une espèce aussi noble que l'ame humaine, point de certitude qu'elles meurent avec leur corps et soient anéanties.

(1) Il est caduc par bien des endroits. Les bêtes selon le père Bougeant , sont des démons. Les démons , selon l'Ecriture , tiennent assujettis à leur puissance les bommes devenus par le péché leurs esclaves ; les hommes, quoique pécheurs, exerrent leur empire sur les bêles. Si donc celles-ci sont des démons , elles sont tout à la fois soumises et non soumises aux hommes : ce qui , impliquant contradiction, fait voir que oc système , loin d'être suivi, bien appuyé , tombe en ruine de toutes paru.

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