COI
SUR L'INCARNATION
Quatrième assertion. Supposé que l'ame des bétes meure avec le corps et soit anéantie , point de conséquence qu'il en soit de même de l'ame des hommes.
Cette ame, il est vrai, n'est pas un être permanent par soi-même et qui ail une existence nécessaire : il n'y a qu'un être qui ait l'existence par soi qui ne puisse jamais la perdre, et qui la donne, ou qui l'ôte , comme il lui plaît, à tous les autres. Dieu n'aurait besoin d'aucune action pour anéantir une créature. Il n'aurait qu'à faire cesser un moment l'action par laquelle il continue sa création en chaque moment , pour la replonger dans l'abîme du néant d'où il l'a tirée; comme un homme n'a besoin que de lâcher la main , pour laisser tomber une pierre qu'il tient en l'air , elle tombe d'abord par son propre poids. La conservation est sans doute un bienfait, de même que la création, et elle ne serait pas un bienfait, si, étant due , Dieu ne pouvait la refuser à l'être qu'il a créé , quelque excellent qu'on le suppose. L'ange même , dit S. Jean de Damas (1) , n'est point immortel par sa nature ; mais il l'est par la faveur et la grâce de Dieu. La question donc sur l'immortalité de l'ame ne consiste nullement à savoir si l'ame peut être anéantie, en cas que Dieu le veuille : il est certain qu'elle peut l'être ; mais il s'agit de savoir si de la supposition qu'il veuille anéantir l'ame des bêtes il s'ensuit qu'il veuille aussi anéantir lame de l'homme. Nous soutenons que ce dernier cas n'est pas une conséquence, une suite nécessaire du premier, puisque les raisons qui militent pour l'un ne militent pas pour l'autre. Nous avons ci-dessus montré qu'en accordant à l'ame des bêtes la pensée , la réflexion, le raisonnement sur les êtres créés , on est en droit de lui refuser toute idée de règle et de loi , toute liberté pour le bien ou le mal moral, toute susceptibilité de vertu ou de vice, de mérite ou de démérite, de récompense ou de châtiment. Incapables delà connaissance et de l'amour de Dieu , elles n'ont pu être créés pour le connaître et l'aimer ; mais elles peuvent être supposées n'avoir été faites que pour animer les corps. Or la raison nous dit que Dieu, qui , essentiellement sage , ne fait rien en vain , doit cesser de conserver des êtres dont la conservation, n'ayant plus de fin à remplir, devient inutile : l'expérience nous apprend qu'il en agit ainsi à l'égard des modalités, soit de notre ame, soit de notre corps, lesquelles cessent d'exister, lorsque, après avoir duré un temps plus ou moins long selon leur destination , elles cessent d'avoir une fin à remplir. Si donc les âmes des bétes ne sont destinées qu'à animer leur corps, elles doivent êtres anéanties (2) dès que la destruc-
(1 ) Immorlalis est , non quidem natura , sed Dei minière el gralia. De Fide orlhodoxa , <. 2.
(2) Un auteur moderne objecte que l'anéantisse* ment d'une substance spirituelle est un morceau difficile à digérer. « Quoi , s'écrie-t-il, Dieu crée le
tion du corps animal fait cesser le motif de leur existence et l'objet de leur destination.
D'une autre part la raison nous dit que Dieu , essentiellement juste, doit mettre de la distinction entre le vice et la vertu, ne pas traiter le pécheur comme le juste, mais punir l'un et favoriser l'autre. L'expérience nous apprend que cela ne se fait pas toujours en ce monde, où l'on ne voit que trop souvent le vice triomphant et la vertu opprimée. 11 faut donc qu'il y ait une autre vie dans laquelle Dieu rendra à chacun selon ses œuvres (Eccli. 3, 16 et 17). Cette conclusion, tirée par le plus sage des rois , est si conforme au bon sens , au sens commun , qu'elle a été admise par l'écrivain même le plus amateur des paradoxes. Quand je n'aurais d'autre preuve, dit J. J. Rousseau, de l'immortalité de l'ame que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce inonde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'har-
matin un million d'esprits qu'il anéantit le soir ! celle idée n'est elle pas révoltante » ? Quoi , peut-on lui répondre , Dieu fait éclore le malin , selon vousmême, un million de belles fleurs qu'il détruit le soir ! Dieu fait naître au malin , selon de célèbres naturalisas, un million de pelils corps organisés qu'ils nomment animalcules , dont ils assurent qu'un très- grand nombre ne vit que durant quelques heures , et il les fait mourir même avant le soir ! celle idée n'est-elle pas révoltante? Non, elle ne l'est pas , et en voici la raison : la beauté de ces fleurs et la vie de ces animalcules sont de purs dons que Dieu leur accorde, et qu'il est le maître de leur conserver plus ou moins longtemps , selon son bon plaisir. Leur prompte destruction peut être pour les intelligences , soit angéliques, soit humaines, que Dieu n'anéantit jamais , une leçon et un motif de continuelle reconnaissance pour le bienfait de la conservation perpétuelle dont il daigne les favoriser. Plus celte conservation est longue en comparaison de celle des animalcules cl des âmes des bêles , plus ils doivent en êlre reconnaissants , et en louer, en remercier Dieu , qui a pu se proposer de leur faire par là connaître plus clairement el sentir plus vivement la grande obligation qu'ils lui ont de ce qu'il daigne leur l'aire part de sa bienheureuse immortalilé. Lui seul la possède essentiellement et par nature : Soins liabel immortalitalem. Il pouvait ne jamais la leur communiquer ; il pouvait ne leur donner l'être que pour en jouir pendant un certain temps, après lequel il le leur aurait ôié, en les faisant rentrer dans le néant d'où il les a tirés. Il est vrai que dans l'état présent des choses , nous ayant destinés à celle bienheureuse immortalité , il en a gravé dans nos cœurs le désir, qui est une marque et une preuve que par son bon plaisir il a fait nos âmes immortelles; mais dans un aulre ordre possible, dans l'étal de pure nature, il aurait pu ne nous destiner qu'à une béatitude passagère qui, après un certain laps de temps , eût été suivie de l'anéanlissemenl : comme dans celte hypothèse il ne nous eût pas imprimé le désir d'une perpétuelle existence ; de même , en supposant qu'il n'ait destiné les âmes des brutes qu'à exister pendant un certain temps, on doit conséipiemment supposer qu'il ne leur fait pas désirer d'exister toujours , et qu'il leur donne seulement une forte inclination à conserver la vie de leur corps et à fuir tout ce qui lend à sa destruction , au moment de laquelle il a fixé celui de leur anéantissement, dont elles n'ont pas plus sujet de se plaindre qu'elles n'eu ont de ce qu'il ne les a pas fait exister pendant plusieurs siècles qui ont précédé leur existence.
INSTRUCTION PASTORALE
monie universelle me ferait chercher à la résoudre; je me dirais :Tout ne finit pas pour nous avec la vie ; tout rentre dans l'ordre à la mort (Emile, t. 3, p. 59). Si la mort était la ruine et la dissolution du tout , disait le plus raisonnable de? anciens philosophes (1) , ce serait un grand gain pour les méchants après leur mort d'être délivrés en même temps de leur ame, de leur corps et de leurs vices.
A cette preuve nous pourrions en ajouter plusieurs autres : un savant religieux (2) les a recueillies dans un ouvrage (3) dont nous vous conseillons, mes chers frères, la lecture. Vous y trouverez aussi la solution des principales difficultés des matérialistes; et quant à celles qu'ils tirent de l'ame des bêtes, vous y verrez qu'elles tournent à leur confusion, parce qu'elles n'aboutissent qu'àvouloir qu'on s'enfonce follement dans les ténèbres, afin de pouvoir se persuader que la lumière n'existe point. Rien de plus lumineux que les idées claires qui montrent la spiritualité de nos âmes ; rien de plus certain que les motifs convaincants qui établissent leur immortalité, admise dans tous les siècles parmi tous les peuples , ainsi que l'atteste l'Orateur romain (k), qui observe que le pressentiment d'une vie à venir est inhérent à la nature de l'homme , et que ce pressentiment, cette idée de l'immortalité existe et paraît avec le plus d'éclat dans les plus grands génies et dans les âmes les plus élevées. Rien au contraire de plus obscur ni de plus douteux que ce qui concerne l'ame ou l'instinct des animaux. Ce ne sont que des incertitudes , que des peutêtre, que des possibilités, que des conjectures , que des opinions hasardées qui , quand même elles seraient supposées véritables , n'empêcheraient pas que nos quatre assertions n'aient démontré faux les principes allégués dans l'objection de Bayle en faveur du matérialisme. Vous avez recours aux bêtes , écrivait le célèbre père Tournemine (5) à un matérialiste, c'est le dernier retranchement des incrédules. Je vous laisse le choix; prenez sur
(1) Sociale. Voyez Platon, I. 29 de Anima.
(2) Le R. P. Hubert Hayer, récolet.
(3) Intitulé, La spiritualité et l'immortalité de l'ame. (&) Maximum vero argnmentum est naturam ipsam
de immortalité animorum tacitam judicare.... Nescio quomodo inh.cret in mentions quasi sasculorum augurium futurorum; idque in maximis ingeniis allissimisque animis etexistit etapparel facillime...Permanere animos arbitramur consensu nationum omnium. Tuscul. Quœst. I. 1.
(5) La lettre de ce savant se trouve dans le tome 4 des Mémoires de Trévoux de l'année 1735, et contient la réflexion suivante , qu'avait faite avant lui M. de la Rruyère ( Voyez Mœurs du Siècle , p. 585), Si tout était matière , d'où l'ame matérielle auraitellft tiré l'idée d'un être immatériel et la persuasion qu'elle est immatérielle ? Je défie d'imaginer sur cette difficulté rien qui contente. On conçoit aisément qu'un esprit attaché à la matière , dépendant de la matière, occupé de plaisirs et de douleurs qui viennent de la matière, plein d'images des choses matérielles, s'enfonce dans la matière, perd de vue les idées spirituelles, et en vient jusque à se croire matière; mais la matière existante est la source de son erreur : l'erreur de la matière qui se croirait esprit n'aurait point de tources'il n'existait point d'esprit.
l'ame des bêtes le parti que vous voudrez; vous n'en conclurez rien contre la spiritualité de notre ame. Vous ne paraissez pas disposé à les croire de pures machines. Les cartésiens vous diront qu'elles sont dé terminées par l'objet, que leurs actions ne changent point sans quelque changement dans l'objet motif, que cela indique l'effet d'un ressort; ils vous diront que des machines fabriquées par la sagesse infinie doivent passer de bien loin les machines inventées, exécutées par les hommes ; si cela ne vous contente pas, donnez avec quelques philosophes et même avec quelques théologiens, une ame spirituelle aux bêtes, que le défaut des organes empêche de raisonner et d'agir librement; laissezvous persuader à l'exemple des enfants, et à la figure très-différente des hommes et des bêtes. Si vous ne goûtez pas ce sentiment , supposez avec des philosophes et des théologiens plus hardis un être qui ne soit ni corps ni esprit , donnez-le pour ame aux bêtes. Je vous laisserai, monsieur, prendre un libre essor, raisonner à perte de vue, vous épuiser en conjectures. Pour moi, docile en cette seule occasion aux règles que donnent les esprits forts, et qu'ils n'observent pas, je ne m'exposerai point à rai' sonner sur ce qui m'est inconnu, je me bornerai à des idées claires , à des sentiments convaincants. Je ne sais point ce qui se passe dans la bête ,je sais ce qui se passe dans moi. La bête pense-t-elle ? Je l'ignore. Je suis sûr que je pense. Je suis donc sûr, infailliblement sûr que je ne suis point matière , la bête sera ce qu'il vous plaira.
Troisième difficulté, tirée du livre intitulé : L' Homme-machine. — Les opérations de l'ame suivent les progrès et les déchets du corps. Faibles dans l'enfance , fortes dans la jeunesse , vigoureuses dans l'âge viril , languissantes dans la vieillesse , débiles dans la maladie , elles disparaissent entièrement à la mort. Donc elles n'ont pas d'autre sujet d'inhérence que le corps organisé, et s'éteignent, meurent avec lui par la cessation du mouvement des esprits animaux dans ses nerfs et ses organes , dont la structure et l'ébranlement le rendaient susceptible de sentiment.
Ainsi raisonne l'auteur du livre intitulé L' Homme-machine : L'ame, dit-il, suit les progrès du corps , comme ceux de l'éducation ; et si elle donne quelques signes de maturité et de force dans un certain âge, bientôt la vieillesse l'affaiblit, la glace, et la replonge dans sa première faiblesse On m'objectera , dit-il , que
si l'ame n'est pas spirituelle , si elle n'est pas distinguée du corps, si elle est matérielle comme lui , il s'ensuit que le sentiment accompagne toujours le corps, qu'il ne cesse pas même dans les cadavres, et qu'on se flatterait en vain qu'il ne persévérât point après la mort. Rien n'est plus facile, répond-il, que de lever la difficulté, en supposant que le sentiment soit une propriété non de la matière, et du corps en général, mais de telle matière de tel corps en particulier, par exemple, de la matière organisée Pour fonder la supposition , il suffit que nous ne connaissions aucun corps organisé qui ne sente point, et aucune matière qui , sans le se-
SUR L'INCARNATION
coirs de V organisation , soit capable de sentiment. Or de ceite vérité incontestable il s'ensuit nécessairement que ce sentiment ne doit se rencontrer dans un corps qu'autant qu'on le suppose organisé ; que par conséquent les esprits animaux ne peuvent conserver aucun sentiment hors des nerfs , puisque outre qu'à leur sortie ils cessent eux-mêmes d'être esprits animaux, changeant alors depropriété, je veux dire de mouvement et de figure , ils sont dèslo?~s privés du secours des organes dans lesquels se produit le sentiment; et qu'enfin le sen-
rations sensitives attachées au mouvement des organes corporels.
Mais cesse-t-elle d'agir sur elle-même et d'exercer les fonctions intellectuelles qui font penser, concevoir, juger, raisonner, réfléchir, délibérer, vouloir ou ne pas vouloir, choisir ou ne pas choisir une chose plutôt qu'une autre? Ces opérations , il est vrai, disparaissent , c'est-à-dire que l'ame ne les manifeste plus par la parole ou par d'autres signes extérieurs, ainsi qu'elle le faisait, lorsque son corps, vivait? Mais s'éteignent-elles, meurent-
timenl ne doit se rencontrer ni dans la pierre, elles avec lui, parce quelles n'ont point d'aule bois ou les métaux, ni dans les cadavres. tre sujet d'inhérence que la matière organisée ,
que les nerfs et les esprits animaux ? C'est ce
Réponse. — Nous avons déjà réfuté , du moins en grande partie , cette difficulté dans nos Instructions précédentes : nous vous exhortons, mes chers frères, à en relire les endroits que nous vous indiquons (1). En y démontrant que tous les corps ont été créés par un pur esprit, nous avons sapé par les fondements le spinosisme et le matérialisme ; en y expliquant l'union de l'ame et du corps, nous avons fait voir que ce sont deux substances de nature essentiellement diverse qui, par elles-mêmes, et indépendamment du bon plaisir divin , n'ont entre elles aucune liaison : quel'ame, qui se sert de tout le corps, qui le transporte à son gré où bon lui semble, qui l'expose à tels périls qu'il lui plaît, et même, lorsqu'elle le veut, à sa ruine entière, est sans doute d'une nature beaucoup supérieure à ce corps qu'elle fait servir en tant de manières et si impérieusement à ses desseins ; que ce corps n'est qu'une machine ou qu'un instrument dont le bon ou le mauvais état influe sur les opérations de l'ame selon les lois que Dieu a librement établies touchant leur correspondance et leur assujettissement mutuels (2) ; qu'ainsi il ne faut pas s'étonner si l'ame fait bien ou mal ses fonctions, paraît forte ou faible, selon que le corps est bien ou mal disposé, et selon qu'il est vigoureux ou languissant; qu'enfin , quand i! meurt, l'ame cesse d'agir sur lui et d'exercer les opé-
(1) Inslruct. sur le mystère de la sainte Trinité, col. 106 et suivantes. Prem. Instruction sur l'Incarnation, col. 189 et suiv.
(2) Assujettissez le plus industrieux agent à une certaine machine, en sorte qu'il ne puisse remuer sans elle ; dès que la machine se délraque, l'agent, cessant de pouvoir opérer avec justesse, ne donne plus les mêmes preuves d'industrie. Si le jeu de la machine s'arrête, l'agent s'arrête aussi ; l'on dirait qu'il a perdu toute son activilé. Que l'on donne au plus excellent musicien un luth qui n'est point d'accord, il n'en tirera que de faux tons, vous ne saurez ce que son talent est devenu. Cependant il n'est ni augmenté ni diminué, il reste le même. Ainsi dans l'enfant, dans le jeune homme, dans le vieillard, dans le frénétique , dans le malade, l'ame est essentiellement la même ; elle ne croît ni ne diminue par rapport à sa substance , elle ne se fortifie ni ne s'affaiblit à l'égard du fonds de son être : seulement son assujettissement au corps qu'elle anime dans ces différents étals la fait paraître enfantine dans les enfants, vigoureuse dans les jeunes gens et dans les jeunes hommes sains , usée dans les vieillards , et infirme dans .les malades. Vovez là-dessus la seconde lettre critique «iw la nature de l'ame, page 61 et suivantes.
que suppose l'auteur de la présente difficulté, mais c'est ce qu'il ne prouve pas; et nous allons prouver le contraire , en démontrant la vérité des deux propositions suivantes :
Première proposition. Les opérations intellectuelles , quoique distinctes entre elles , quoique plus ou moins nombreuses, quoique se succédant les unes aux autres et existant en des temps plus ou moins éloignés , n'ont toutes qu'un même sujet, un même fonds, une même substance individuelle , à l'unité de laquelle leur distinction , leur multiplicité , leur succession n'apporle nul changement. En changeant de pensée, dit M.Bossuet (Tom. 10, p. 33), je ne change pas de substance , et ma substance demeure une, pendant que mes
pensées vont et viennent Ma substance est
toujours la même dans son fonds, quoiqu'elle entre toute entière dans toutes ces manières d'être si différentes. L'essence de nos ames, dit un autre écrivain moderne (1), est le sens intime de notre existence individuelle, par lequel chacun de nous , soit en sortant d'un sommeil profond, soit étant éveillé, sent qu'il est le même individu , qui se rappelle beaucoup de sensations, dépensées, de vouloirs qui ont précédéle sommeil, qui a subsisté durant le sommeil, qui subsiste après. Voilà le fonds de notre substance. Qu'est-ce effectivement qu'une substance? Ce qui subsiste le même sous une variété successive de modifications, et qui peut les perdre toutes les unes après les autres, sans cesser d'être le même ? Quel est le fonds commun de toutes nos sensations agréables ou désagréables, de toutes nos perceptions, de toutes nos pensées, de tous nos vouloirs ? Quel est le sujet commun de tous ces modes, et qui reste constamment le même , sous toutes ces variations , et même sous une infinité^ de modalités actuelles dans l'enfance , dans l'adolescence , dans l'âge viril , dans le déclin de l'âge, dans la décrépitude, à la mort ? Le sens intime de mon individualité persévérante et identique. Je ne me rappelle absolument rien de plusieurs années de ma vie ; cependant je sens que j'étais le même être au à présent, dans ces intervalles de ma durée, dont toutes les époques sont échappées à ma mémoire. Les Encyclopédistes, dont nous avons cité ailleurs le texte , enseignent la même vérité, qu'aucun homme sensé ne peut révoquer en doute, et que Bayle, quoique fort
; Voyez Témoignage du sens intime, t. 5, p. 41.
INSTRUCTION PASTOUALL'
enclin au pyrrhonisme, propose comme indubitable (1).
Seconde proposition. Si l'ame n'était pas spirituelle , si elle n'était pas distinguée du corps , si elle était matérielle comme lui et comme les organes, les os, la chair, les nerfs et les esprits animaux qu'il contient, les opérations intellectuelles qui se succèdent dans l'enfance, dans l'adolescence, dans l'âge viril, dans la vieillesse, n'auraient pas un même sujet toujours subsistant, un même fonds toujours persévérant, et ne seraient pas inhérentes à une même substance individuelle , toujours exempte de changement dans les différentes époques de la vie : cette substance changerait totalement, puisque toutes les parties, soit charnues, soit osseuses du corps humain, à plus forte raison celles qui composent les nerfs et les esprits animaux, sont entièrement changées après un temps considérable que les physiciens fixent les uns à sept années , les autres à dix , après lesquelles ils soutiennent que le corps d'un homme est entièrement renouvelé. Ce qui arrive aux os rougis par la garance rend incontestable celte vérité, appuyée d'ailleurs de preuves et d'autorités qu'on pourra voir dans notre Instruction sur l'Eucharistie, où nous citerons ce que disent là-dessus les Mémoimoires de Trévoux et les Encyclopédistes.Citons maintenant sur ce qui concerne ce mot le même, idem, Bayle , dont le témoignage n'est pas suspect aux matérialistes. Le mot idem, dit-il, signifie deux choses, ou identité, ou similitude. Un tel, disons-nous, est né le même jour que son père, et mort le même jour que sa mère. A l'égard d'un homme qui serait né le premier mars 1630, et mort le 10 février 1655, et dont le père serait né le premier mars 1610, et la mère serait morte le 10 février 1655 , la proposition serait véritable selon les deux sens du mot même. On le prendrait pour semblable dans la première partie de cette proposition, mais non pas dans la second*.... Il y a bien peu d'idées dans notre esprit qui soient plus claires que celles de Tidentité. On la brouille, j'en conviens , cl on l'applique très-mal dans le langage ordinaire : les peuples, les fleuves, etc. , passent pour les mêmes peuples et les mêmes fleuves pendant plusieurs siècles ; le corps d'un homme passe pour le même corps pendant soixante ans ou plus : mais ces expressions populaires et abusives ne nous ôtent point la règle sûre de /'identité. / Diction, hist. , t. 5 , au mot Spinosa ) Cette règle consiste à distinguer dans une chose qu'on dit être la même, sa substance d'avec ses modalités , son être essentiel , son fonds individuel et immuable d'avec ses manières ou façons d'être accidentelles et chan-
(\) Nous savons par expérience que la même aine en nombre pèche ei fait de bonnes actions. Quand on se repentet qu'on implore la miséricorde, et qu on réoare par des aumônes, etc., sa mauvaise vie, ce ne sont pas deux substances qui font loul cela; cest un seul et même sujet, nous le savons par conscience; la raison veut que la chose soit ainsi : car pourquoi s'afflieerait-on et se repentirait-on d'une faute quon n'aurait point faite? Eclaircmem. m le» manichéens, p. 740.
géantes. Qu'on prenne une portion de matière, qu'on la mette d'abord en mouvement , et qu'après on la laisse en repos ; qu'on lui donne une figure ronde et ensuite une figure carrée, l'identité proprement dite convient à cette portion de matière, dont le fonds substantiel , l'être individuel est toujours le même , quoique ses modalités , ses manières et façons d'être ne soient pas les mêmes et reçoivent du changement. Qu'on prenne une autre portion de matière, et qu'on lui donne des modalités tout-à-fait semblables à celles de la première , il y aura entre elles une similitude , mais non une identité proprement dite, puisque l'une n'est pas l'autre, et que les parties individuelles de l'une sont réellement distinctes de celles de l'autre. Par conséquent, puisque toutes les parties individuelles du corps d'un homme dans la vieillesse sont vraiment distinctes de toutes celles qui composaient son corps dans l'adolescence, et dont il n'en conserve pas une seule, il n'y a pas entre ces deux corps une identité réelle et strictement dite.
Il n'y a pas non plus de vraie identité entre le sujet d'inhérence des modalités de l'un et le sujet d'inhérence des modalités de l'autre, entre le fonds substantiel, essentiel, individuel de l'un et celui de l'autre. Or les matérialistes mettent au nombre de ces modalités toutes les opérations intellectuelles de cet homme dans tous les âges de sa vie , dans sa vieillesse comme dans sa jeunesse : toutes, selon eux, ont pour sujet d'inhérence quelque portion de matière de l'un ou de l'autre de ces deux corps. Donc, puisque aucune portion de matière n'est individuellement la même quant au fonds et à la substance dans ces deux corps , il est clair que nulle de celles de l'un ne peut être le même sujet d'inhérence de celles de l'autre. Nulle ne peut dire, Moi, qui dans la jeunesse ai connu telle personne , aimé tel objet , voulu telle chose, je connais dans ma vieillesse telle autre personne, j'aime tel autre objet, je veux telle autre chose , et malgré la multiplicité , la diversité de toutes ces modalités accidentelles , qui se sont succédé les unes aux autres , j'ai toujours conservé et je conserve encore le même moi, le même fonds essentiel d'être, la même substance individuelle. Voilà néanmoins ce que cet homme a droit de dire , et en le disant il a une entière certitude qu'il dit vrai. Cette ferme certitude qu'aucune subtilité, qu'aucun effort ne peut ébranler dans son esprit ni arracher de son cœur, est fondée
1° Sur son sentiment intime , règle infaillible de vérité, ainsi que le soutiennent tous les philosophes et même les Encyclopédistes (1).
(1) Le sentiment intime que chacun de nous a de sa propre existence et de ce qu'il éprouve en lui même, c'est la première source et le premier principe de toute vérité dont nous soyons susceptibles. 11 n'en e6t point de plus immédiat, pour nous convaincre que l'objet de noire pensée existe aussi réellement que notre pensée même, puisque cet objet et notre pensée, el le sentiment intime que nous en avons, ne sont réellement que nous mêmes qui pensons, qui exis-
SUR LINCARNAT10N.
2" Sur sa facultéde comparer les opérations intellectuelles qu'il a eues dans sa jeunesse avec celles qu'il a dans sa vieillesse, et de se dire àsoi-même, Moi, qui ai aimé étant jeune tel objet, j'en aime actuellement un autre : moi-même j'ai aimé plus celui-là que je n'aime celui-ci , ou j'aime plus celui-ci que je n'ai aimé celui-là. Or comment pourraitil faire cette comparaison si le sujet d'inhérence de ces deux actes d'amour n'était pas le même? N'y aurait-il pas une contradiction visible et une absurdité ridicule à tenir pareil langage, qui énonce formellement, clairement l'identité de ce sujet, si ce sujet n'avait pas toutefois cette identité, et ne devait pas être Aitidem? Oui, sans doute; ce serait là le comble de l'absurdité, et un matérialiste ne saurait former là-dessus quelque doute, sans donner dans un pyrrhonisme extravagant, qui irait jusque à éteindre toutes les lumières de la raison, jusque à renverser toutes les notions du sens commun, et jusque à nier le sentiment intime de sa propre expérience. Tout homme sensé doit donc admettre ses assertions. Je suis certain d'une part qu'il y a dans moi quelque chose que j'appelle intelligence ou esprit, qui demeure toujours le même invariablement, malgré la variété et la multiplicité des opérations intellectuelles dont il est le sujet ; je suis certain d'une autre part que ni mon corps, ni rien de tout ce qu'il contient, chair, os, membres, nerfs, esprits animaux, ne demeure pas toujours invariablement le même , puisque tout cela change entièrement dans les divers âges de ma vie, se décompose et se dissipe totalement, sans qu'il en reste la moindre parcelle individuelle en moi. Rien donc de tout cela n'est en moi ce qui dans tous les divers âges persévéramment est le même sujet d'inhérence des opérations de ce quej'appelle mon intelligence ou mon esprit. Mon espritest donc une substance totalement distincte de mon corps, et par conséquent ne meurt pas avec lui , quoique , selon les lois de leur union librement établies par lrur Créateur, les fonctions de l'un et de l'autre aient une dépendance mutuelle et une influence réciproque, qui sont cause des différents phénomènes de faiblesse, de force, de maturité , de décadence qu'on aperçoit dans les différentes époques de la vie.
Est-il besoin de nous arrêter davantage à réfuter une doctrine aussi monstrueuse que l'est le matérialisme ? « Cent fois, dit éloquemment un illustre prélat (1), dans son Mandementeontre un livre qui a pour titre, De l'Esprit, on a développé l'horreur et l'absurdité de
tons, et qui en avons le sentiment. Tout ce qu'on voudrait dire afin de prouver ce point ou de l'éclaircir davanlage ne ferait que l'obscurcir : de même que si Ton voulait trouver quelque chose de plus clair que la lumière, et aller au-delà, on ne trouverait plus que ténèbres. 11 faut nécessairement demeurera celle première règle qui se discerne par elle-même dans le plus grand jour, et qui pour celle raison s'appelle évidence au suprême degré. Tome 15, page 57.
(1) Monseigneur l'archevêque de Paris.
ce système. On a démontré la spiritualité de notre amepar le sentiment que nous avons de la pensée, par la faculté qui est en nous de produire des jugements , des raisonnements, des désirs, des doutes, des résolutions, par la vivacité avec laquelle nous comparons nos idées, nos sensations , nos réminiscences; par l'avantage de pouvoir nous élever à la connaissance de Dieu, de la vertu, de la loi , du mérite, et en général de tous les objets purement intellectuels, par le libre arbitre inséparablement attaché à notre nature. Et cet amour nécessaire de l'existence, cette ardeur dominante que nous éprouvons pour la gloire, ce cri violent de toutes nos facultés vers la possession d'un bonheur sans bornes et sans vicissitudes, ne sont-ce pas autant de gages d'une vie future , autant de témoignages sensibles et subsistants de l'immortalité de Vame? Arguments infaillibles par eux-mêmes, et qui se présentèrent à l'intelligence humaine jusque au milieu des ténèbres de l'idolâtrie. Quelle force n'acquièrent-ils point par les lumières de la révélation l Quelle joie ne répandent-ils point dans les cœurs que la grâce a détachés du monde !
Quatrième difficulté, extraite des ouvrages DE M. TlLLOTSON, ARCHEVÊQUE DE
CANTORBÉitY(/'ûme 5, p. 13). - • Il y a cette différence remarquable entre les promesses et les menaces , que tout promettant donne un vrai droit à celui en faveur de qui il s'engagent ainsi est obligé par les règles de la justice et de la fidélité de tenir inviolablement sa parole; en sorte que s'il y manque, l'autre est non seulement frustré de son attente, mais encore reçoit une véritable injure. Au lieu qu'en matière de menaces celui qui en est l'auteur se réserve le droit de les exécuter ou non, et il n'est tenu de les mettre en effet, qu'autant que le demandent les Ons du gouvernement. Il peut, sans faire aucun tort a celui qu'il avait menacé, r. lâcher de la peine autant qu'il le juge à propos. C'est une grâce qu'il fait alors et non pas une injustice : ainsi personne n'a sujet de s'en plaindre ou d'y trouver à redire.
Une telle conduite ne donne aucune atteinte à la fidélité ou à la véracité de Dieu. On ne peut pas plus pour cela le soupçonner de quelque supercherie que l'on ne traite parmi les hommes de fourbes et de menteurs ceux qui manquentd'exécuter leurs menaces. Dieu menaça autrefois les Ninivites , en termes absolus, de les détruire entièrement : son prophète trop rigide prenant cela à la lettre , fut extrêmement fâché que Dieu l'eût commis, pour ainsi dire, en mettant dans sa bouche des menaces qui ne se vérifièrent pas par l'événement. Mais Dieu, qui savait les droits que lui donne sa liberté souveraine, fit ce qu'il jugea à propos , nonobstant la délicatesse mal entendue de Jonas, qui s'imaginait qu'il y allait de son honneur que la pré liction s'accomplit, jusque là que, si la chose eût été à son choix, il eût mieux aimé mourir que de voir échapper les Ninivites, de crainte d'être pris pour un faux prophète!
Je sais ce que l'on dit là-dessus. On prétend
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que Dieu ayant confirmé par serment les menaces des supplices éternels, c'est une preuve certaine de l'immutabilité de sa résolution; et qu'ainsi sa véracité demande nécessairement qu'il exécute à la rigueur ses menaces. Le pays de Canaan était un type du ciel ; et les Israélites , qui se rebellèrent dans le désert un type des pécheurs impénitents sous l'Evangile. Par conséquent le serment que Dieu fit au sujet des Israélites rebelles , lorsqu'il jura en sa colère qu'ils n'entreraient point dans son repos , c'est-à-dire , dans le pays de Canaan, lui impose aussi une nécessité indispensable d'exécuter ce dont il a menacé tous les pécheurs impénitents sous l'Evangile , qu't'/s n'entreront jamais dans le royaume de Dieu. Voilà qui est bien , pourvu qu'on n'étende pas les menaces au-delà de leur juste borne, c'est-à-dire, au-delà de la force des termes dans lesquels elles ont été conçues. Or ici rexpressiondel'écrivain sacré semble seulement exclure les pécheurs impénitents de l'entrée dans le ciel, ou dans le bonheur des gens de bien, représenté sous l'idée d'un repos ; et elles renversent ainsi l'opinion, attribuée à Origène, que les démons et les méchants seront sauvés à la fin ; ce qui est incompatible avec le serment que Dieu fit dans sa colère, que des âmes criminelles comme celles-là n'entreraient jamais dans son repos.
Comme les supplices éternels , dont Dieu menace les méchants dans l'autre vie , ne sont pas nécessairement compris dans ce serment : Ils n'entreront point dans mon repos ; de même la teneur de la sentence que notre Seigneur nous assure devoir être prononcée contre eux au grand jour du jugement : Loin de moi, maudits, allez-vous-en au feu éternel; et ce qui est dit aussi dans notre texte , que les méchants s'en iront subir un supplice éternel : tout cela , dis-je, n'empêche pas que Dieu ne puisse faire ce qu'il lui plaira.
Réponse. — Nous disons d'abord avec les saints docteurs cités par le père Calmet (Tom. 7, pag. 901), que, quoique la prophétie de Jonas parût absolue dans les termes, elle était pourtant conditionnelle dans le sens du prophète. LesNinivites jugèrent bien que Dieu ne les aurait pas fait menacer par un homme envoyé de si loin , et avec des circonstances si remarquables (car Jonas ne manqua pas de leur raconter ce qui lui était arrivé), s'il n'eût eud'autre dessein que de les perdre. Les menaces , jointes au retardement du supplice, leur firent aisément comprendre l'intention du Seigneur. Ils s'humilièrent et changèrent de conduite ; ils firent une véritable et sincère pénitence ; dignes en cela d'être proposés pour modèles par Jésus - Christ même et par les pères , qui remarquent que la conversion des Ninivites accomplit d'une manière plus parfaite la prédiction de Jonas que n'aurait pu faire la ruine de leur ville. Factum est erqo quod prœdixit Deus , dit S. Augustin: È versa est Ninive , quœ mala erat, et bona œdificata est, quœ non erat ; stantibus enim mœnibus , atque domi bus, eversaesi civitas inperditis moribus.
Nous répondons en second lieu que les
expressions dont Dieu s'était servi en ordonnant à son prophète d'aller annoncer sa parole aux habitants de Ninive laissaient entendre que la menace de la ruine prochaine de leur ville n'était que conditionnelle. Allez, lui dit-il, en la grande ville de Ninive, et y prêchez. Pourquoi y prêcher? Parce que la voix de sa malice monte jusque àmoi, elle sol licite ma vengeance. Yade in Ninivem civita» tem grandem, et prœdicain ea, quia ascendit malitia ejus coram me. Mais que devait-il prêcher, et qu'y prêcha-t-il en effet? Sans doute ce que Dieu lui avait fait connaître , savoir que la malice, la dépravation actuelle des Ninivites était cause qu'il voulait la punir non pas actuellement comme il pouvait le faire , mais après quarante jours ? Encore quarante jours et Ninive sera détruite. Ces paroles précédées ou suivies de celles-ci , parce que la malice de ses habitants crie vengence au ciel, Quia, ascendit malitia ejus coram me (Deo), ne leur donnaient-elles pas à entendre que cet espace de quarante jours leur était accordé pour ôter par leur conversion la cause du prochain châtiment dont ils étaient menacés, et pour éviter ce châtiment par leur pénitence, qui, en faisant cesser leur malice , ferait cesser la raison qui le provoquait.
C'est ce que comprit leur roi , qui fit publier un édit pour leur enjoindre d'apaiser la colère divine par le jeûne et par le repentir de leurs iniquités. Qui sait, dit-il, si te Seigneur ne se tournera point vers nous pour nous pardonner (Jon. 3,9)? C'est ce que comprit aussi Jonas, et c'est ce qui fut cause qu'il reçut l'ordre de Dieu avec une extrême opposition , dans la crainte que sa prophétie n'étant pas accomplie , il ne passât pour un visionnaire dans l'esprit de ceux qui , la prenant trop à la lettre , n'y auraient pas aperçu la condition qu'elle renfermait, eu égard aux circonstances dont elle était accompagnée et à celles qui pouvaient la suivre : il prévit qu'il pourrait bien arriver que les Ninivites, touchés de ses discours et effrayés des maux dont ils étaient menaces, auraient recours à la pénitence ; que le Seigneur, porté comme il était à la clémence , ne se résoudrait pas à les exterminer , mais leur pardonnerait, et ne détruirait pas leur ville. C'est ce que lui-même déclara, lorsque voyant qu'après les quarante jours écoulés , leur ville subsistait encore , à cause qu'ils s'étaient convertis , il dit en son chagrin à Dieu : N'est-ce pas ce que je disais , lorsque j'étais encore dans mon pays ? C'est ce que j'ai prévu d'abord , et c'est pour cela que j'ai fui à Tharsis ; car je savais que vous êtes un Dieu clément , plein de miséricorde (Jon. k, 2).
Y a-t-il dans ce que dit l'Ecriture de l'éternité du supplice des pécheurs impénitents quelque circonstance pareille qui donne lieu de croire ou de conjecturer que ce n'est qu'une manace conditionnelle ? Non ; au contraire tout y fait voir qu'elle est absolue. 1° L'Ecriture ne désigne aucun laps de temps , soit d'années, soit de jours pendant lequel , après leur mort, ils pourront se convertir , avant
SUR L'INCARNATION
que d'être punis. 2° Elle les représente, à la mort, implorant en vain la clémence de Dieu, qu'elle dépeint leur rendant alors mépris pour mépris , et aussi sourd à leurs prières qu'ils l'avaient été à sa voix lorsque , pendant leur vie , ils les avaient appelés à la pénitence (1). 2° La manière dont elle parle du jugement, soit particulier, soit général, montre clairement que la sentence qui sera prononcée s'exécutera sans délai et pour toujours , suivant les règles de la justice divine , qui rendra à chacun selon ses œuvres, h" Elle fait dire à Jésus-Christ, parlant des damnés, que le ver qui les ronge ne meurt point ; et que le feu qui les brûle ne s'éteint point. Ce n'est pas ici une simple menace ni une simple prédiction de l'avenir, mais une déclaration formelle d'un événement actuel et d'une vérité qui subsiste et subsistera toujours, ayant été proférée par celui dont les paroles, plus permanentes que les cieux et la terre, ne passeront jamais (Matth. 24 . 35) .
On trouve la confirmation de cette même vérité dans ces autres textes de l'Evangile : Quelqu'un ayant fait cette demande. Seigneur, y ena-t-il peu qui sont sauvés? Jésus-Christ répondit: Faites effort pour entrer par la porte étroite ; car je vous assure que plusieurs chercheront les moyens d'y entrer, et ne le pourront. Et quand lepère de famille sera entré , et aura fermé la porte , et que vous étant dehors , vous commencerez à heurter , en disant : Seigneur ouvrez-nous ; il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes. Alors vous direz: nous avons mangé et bu en votre présence, et vous avez enseigné dans nos places publiques. Et il vous répondra: Je ne sais d'où vous êtes : retirez-vous de moi , vous tous qui vivez dans l'iniquité. Ce sera alors qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents , quand vous verrez qu'Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes seront dans le royaume de Dieu, et que vous autres vous serez chassés dehors ( Luc. 13 , 23 et seq. ) Quoi de plus clair que ce récit pour montrer que l'arrêt d'exclusion du royaume des cieux et de condamnation au séjour des enfers, où il y aura des pleurs et des grincements de dents , sera mis à exécution, malgré les instances et les efforts que ceux contre qui il aura été prononcé feront inutilement pour le faire révoquer? Quoi par conséquent de plus popre à faire voir que la menace qui y a rapport n'est pas conditionnelle , mais doit être regardée comme absolue ? ainsi qu'aurait dû être regardée comme telle la menace de Jouas , si , non content de dire aux Ninivites que leur ville serait détruite dans quarante jours , il avait ajouté expressément que ce serait en vain qu'ils voudraient et tâcheraient de fléchir Dieu , et de l'engager à ne les pas faire périr ?
Nous répondons en troisième lieu que si la prédiction de Jonas avait été absolue, Dieu l'aurait nécessairement accomplie : Car je suis, dit-il lui-même , le Seigneur , et je ne change point (Mal. 3, 6). Dieu n'est point comme
(\) Ego quoque in intenta vestro ridebo et subsannabo. Prov. i, 24.
De Presst. I.
l'homme pour mentir, ni cowmeleûlsdel 'homme pour étresujet au changement; il a dit, et ne le fera-t-il pas ? il a parlé, et n 'exécuter a-t-ii pas (Num. 23,19). Une menace point comme un honn me ( Judith 8. 15 ), Un homme peut quelquefois ne point exécuter ses menaces, même absolues, sans qu'on puisse le soupçonnerdesiir percherie, ni le traiter de fourbe et'de menteur ; parce qu'il arrive quelquefois qu'ayant menacé absolument de punir, et y étant entièrement résolu , il survient ensuite des circonstances qu'il n'avait pas prévues, et qui sont pour lui des motifs raisonnables et légitimes de changer de résolution. Mais cette raison n'a point lieu à l'égard de Dieu, qui avant que de faire une menace absolue n'a rien ignoré de ce qui pouvait l'en détourner, et a prévu tout ce quiprécéderait,accompagnerait, suivrait son exécution. Il ne saurait donc avoir aucun motif de changer de résolution ; et lui attribuer pareil changement , c'est une impiété qui ne blesse pas moins la raison que la foi, et qui, par l'atteinte mortelle qu'elle donne à la fidélité , à la véracité de Dieu , ne tend à rien de moins qu'à affaiblir ses lois , et qu'à détruire la force de ses menaces : car , une menace ne fait presque aucun effet, du mo^ment qu'on se persuade qu'elle ne s'exécutera point. Ce sont les propres paroles du Prélat anglican, qui en tire cette conséquence bien remarquable. Ainsi, dit-il, on ne saurait, sans une grande impiété, enseigner ou tâcher de persuader quoi que ce soit qui tende à insinuer le contraire de ce que signifient clairement les termes dans lesquels les menaces sont conçues : ce serait livrer les hommes à une misère qu'ils auraient peut-être évitée , s'ils avaient été bien convaincus du danger où ils étaient d'y tomber. Or il s'est rendu lui-même coupable de cette grande impiété, en enseignant et tâchant de persuader la proposition suivante qu'on lit dans son sermon : La teneur de la sentence que Notre-Seigneur nous assure devoir être prononcée au grand jour du jugement : Loin de moi , maudits ; allez-vous-en au feu éternel , et ce qui est aussi dit que les méchants s'en iront subir un supplice éternel, tout cela n'empêche pas que Dieu ne puisse faire ce qu'il luiplaira. Cette proposition toutefois tend ouvertement à insinuer le contraire de ce que signifient clairement les termes dans lesquels sont conçues les menaces que contiennent plusieurs textes sacrés qu'elle rapporte. Elle fait donc tomber ce prélat en une contradiction d'autant plus blâmable qu'il soutient que la forte impression que ces menaces peuvent faire pour détourner du vice devrait plutôt être augmentée que diminuée. Je soutiens , dit-il que s'il y avait quelque chose de plus terrible que la crainte des peines éternelles pour épouvanter les ouvriers d'iniquité, on n'aurait pas mal fait de s'en servir ; parce que cela même n'aurait pas encore eu trop de force pour détourner les hommes de s'abandonner au vice.
Quant à la différence qu'il établit entre les promesses dont l'inexécution est une injustice pour celui à qui on les a faites et leà menaces dont l'inexécution est une grâce ;
(Vingt.)
INSTRUCTION PASTORALE
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nous avouons que si , par impossible, Dieu n'exécutait point ses menaces absolues, il ne ferait, en faisant grâce au coupable, injustice à personne , il ne manquerait à rien de tout ce qu'il doit à ses créatures ; mais il manquerait à ce qu'il se doit à soi-même , à ses perfections, à sa véracité, à son immutabilité, qui exigent qu'il ne soit ni menteur ni inconstant. Or les menaces qu'il a faites aux pécheurs impénitents sont absolues : il leur a déclaré que, comme ils n'ont pas voulu V écouter lorsqu'il les appelait pendant leur vie , il ne les écoutera pas, lorsqu'ils l'invovoqueront au temps de la mort , qui viendra fondre sur eux comme une tempête ( Prov. 1 , 26 , 27 , 28 ) ; qu'en vain ils l'appelleront à leur secours, lorsque, à la vue du bonheur des justes, ils seront saisis d'une horrible frayeur, et que touchés de regret et de repentir ils reconnaîtront leur folie , et que jetant des soupirs dans le serrement de leur cœur ils diront .' Ce sont là ceux qui ont été autrefois l'objet de nos railleries et de nos outrages ; qu'ils seront parmi les morts dans une ignominie durable à perpétuité , et dans un opprobre éternel qu'ils auront toujours devant les yeux ( Sap. 5,2, 5 ; Ibid. k , 19 ).
Tous ces textes de l'Ecriture, qui n'étaient pas ignorés du Prélat anglican , auraient dû le convaincre que les menaces de l'enfer sont absolues , et que Dieu, malgré la souveraine liberté qu'il avait de ne les point faire , les ayant faites , leur exécution future est aussi certaine qu'il est certain que Dieu ne peut mentir ni se contredire.
Au reste, de l'aveu même de M. ïillotson, la sévérité même de ces menaces est un grand effet de miséricorde; et rien, ajoute-t-il, n'est plus capable de justifier l'infliction actuelle des peines éternelles que la témérité insensée des pécheurs à s'y exposer, malgré des menaces si claires et si expresses.... Que peut faire davantage la bonté même , que de nous avertir du malheur extrême auquel nous nous exposons en vivant mal ; de nous exhorter fortement à l'éviter, et de nous effrayer par la vue des plus terribles menaces?
Cinquième difficulté , extraite d'un ouvrage de m. klng, archevêque de du- BLIN (1). — La bonté du Créateur ne permet pas qu'il mette sa créature dans un état où elle ait lieu de souhaiter de n'avoir point été créée , parce qu'il vaudrait mieux pour elle de n'avoir jamais existé que d'être exposée à souffrir toujours des maux horribles , dont l'idée seule fait souffrir.
Répondre que c'est par sa faute qu'elle tombe dans cet état de tourments éternels , ce n'est pas disculper suffisamment la bonté divine, qui n'aurait pas dû l'exposer au péril de tomber dans cet abîme perpétuel de malheurs affreux. Péril lui-même 8i affreux , qu'une créature raisonnable qui aurait le choix ou d'y être exposée , ou d'être anéantie, aimerait mieux ne pas exister que de courir , en existant , le risque d'être horri-
(1) 11 a pour titre : De origine mali.
blement et éternellement malheureuse. Comment donc l'existence accompagnée d'un danger si effroyable serait-elle un vrai présent, un don digne de la bonté du Créateur? Comment mériterait-elle la reconnaissance et les actions de grâces de la créature? Peut-on nier que celle-ci ne serait pas sage , si pouvant par l'anéantissement se garantir d'un tel danger elle consentait à y être exposée? Peut-on assurer que Dieu , en l'y exposant , ne cesserait pas d'être bon? Ne doit-on pas convenir de cette maxime , que celui-là n'est point sage qui expose tout son patrimoine au risque d'être entièrement perdu , et que celui-là n'est pas bon qui contraint un autre à s'exposer ainsi au risque de tout perdre et de se perdre soi-même ? Sapiens non est , dit un célèbre auteur, qui sorti patrimonium totum committit , nec bonus, qui cogit ut aliquis committat.
Réponse. — Cette maxime , à la vérité , se lit dans l'ouvrage de M. King (P. 203), et fait partie de la difficulté ci-dessus qu'il se propose à lui-même ; mais il la réfute par plusieurs raisons que nous allons exposer; nous ne prétendons pas les approuver toutes, mais elles contiennent quelques réflexions judicieuses qui méritent que nous les rapportions , et même que nous les développions beaucoup plus qu'il ne l'a fait.
I. Il est incertain , dit-il , s'il vaut mieux n'être pas que d'être misérable : c'est une question indécise sur laquelle on dispute , et on cite de part et d'autre des textes des saints docteurs (1). Mais ce que l'Evangile dit de Judas prouve qu'il aura.it mieux valu pour ce traître, sinon de n'avoir pas existé, du moins de n'être point né, et par conséquent que les biens dont il a joui depuis sa naissance seulement jusqu'à sa mort ne lui ont pas causé tant de joie que lui ont causé de douleur les maux par lui endurés pendant sa vie , et que lui en ont aussi causé et causeront les supplices qu'il a ensuite soufferts et qu'il souffrira toujours.
II. Je conviens , à l'égard non pas de tous les réprouvés, mais seulement des plus scélérats d'entre eux, auxquels seuls S. Augustin (2) approprie ce que l'Evangile assure du malheureux sort de Judas (3), et qui sont
(1) Considéra quantum boiium est esse, quod et beati et miscii volunt : majus enim est esse et esse miserum', quam omniuo non esse. S'. Augutl. I. 5 , de lib. Arbit., c. 7. Meiius est non esse quam malc esse. S. Hyeron. in explicatione lioium vcrborui» Job : Maledicla dies in qua nalut tum.
(2) Nondicoparvulos tania pœna Dei esse plectendos ut eis non nasci potins expediret, cum hoc non de quibuslibet peccaloribus , sed de scclesti%ini/s jnipiissiinisquc dixerit. L. Sconl. Jul., c. 11.
(5) La terre a produit des monstres si semblables à celui-là , qu'une éternité de peines, surtout lorsqu'on les suppose soulagées de temps en temps |> r quelque interruption, ou diminution, ou relâche (ainsi que la foi permet, selon S. Augustin, de le supposer ou de le conjecturer), ne sera pas assez longue pour punir leurs détestables forfaits. Lorsqu'on réfléchit, par exemple, sur ceux de Caïn , qui par pure malice, pour assouvir sa furieuse envie, trempe* de gaieté de cœur ses mains dans le sang de
SUR L'INCARNATION
en petit nombre , qu'il vaudrait mieux pour eux ne pas être que d'être toujours misérables. J'avoue , dit le même auteur, que c'est là le jugement qu'en porteraient des hommes prudents et sensés; mais je ne conviens pas que ce soit le jugement qu'en portent les réprouvés. On peut supposer leur raison dérangée sur ce seul article : semblables à plusieurs fous qui ne le sont que sur un sujet, ils raisonnent de bon sens sur toute autre matière ; mais lorsqu'on vient à toucher certaine corde, on s'aperçoit du désordre de leur esprit, qui ressemble à un jeu d'orgues où il se Irouve quelques tuyaux dérangés : l'organiste joue fort juste , tant qu'il ne touche pas à ces tuyaux ; mais dès qu'il les remue , il n'en résulte qu'une cacophonie. On peut encore comparer les réprouvés à ces insensés furieux qui, quoique très-misérables , se plaisent dans leur misère , et aiment mieux continuer à la sentir, en laissant subsister la cause qui la produit , que de la faire cesser, en ôtant cette cause dont la destruction parait à leur cerveau blessé et à leur imagination extravagante un plus grand mal que la misère même qu'ils souffrent : cette misère envisagée sous ce point de vue leur plaît tellement, que si on leur donnait à choisir ou d'en être délivrés , ou d'être anéantis , ils aimeraient mieux la sentir toujours , en jugeant (quoique sans raison et contre toute raison) qu'elle est un moindre mal que l'anéantissement qui les priverait de l'espèce de plaisir qu'ils ont à persévérer dans le choix qu'ils ont fait et dans l'affection qu'ils conservent pour les objets de leur passion. De là il conclut (1) que Dieu, sans blesser sa
son frère ; d'un Absalon, qui , comblé des bienfaits d'un trop bon père, dont il avait déjà éprouvé la clémence, ne laisse pas de vouloir lui arracher tout a la fois l'honneur, le sceptre et la vie ; d'un tyran qui a pris plaisir à tourmenter ses semblables, qui, la flamme et le fera la main, s'est plu à porter la désolation dans toutes les familles dont il devait être le père et le protecteur , qui a regardé les biens, l'honneur et la vie de ses sujets, comme autant de jouets de ses passions; d'un renégat, qui, après avoir été éclairé des lumières de la foi, s'est aveuglé lui-même jusqu'à leur préférer les plus extravagantes superstitions de l'idolâtrie et de la magie ; on conçoit que de tels monstres de méchanceté, d'ingratitude, d'irréligion, peuvent et doivent être pour jamais traités selon leurs œuvres, et que les supplices élernels de l'enfer sont une juste punition du taureau de Phalaris, des torches ardentes de Néron, des sanguinaires sacrifices de victimes humaines , et des horribles blasphèmes de Julien l'Apostat. C'est à eux et à leurs semblables qu'on peut appliquer ce que dit M. King : Quidmhumsi puucos in miseria, quampravis eleclionibus sibi accersiverunt, relinquendo. reltqu.it documentant Dcus dat, quantum a similibus cavere debent ?
(l)Non igilur saiviliœ insimulanda honitas divins, quod illiï laie esse permiltat , licet infelicissimum ; cuin ipsi ablatum esse nolunt : nec quod statum eorum non mulet , quem mutatum esse penilus récusent : praestat illis igilur non esse quam esse, al sasapienlium senlentia , cui non assenliuntur : indulgent enim sibi in eleclione sua ohslinala , et licet undique miseriis circumdati et oppressi, mulare nolunt, quod semelamplexi sunt... Licet inlinilis malis se mergi vîdeant , malunl lamen ea perferre quam pcenitere;ul amantes, ambitiosi et invidi maluul
bonté, peut laisser pour toujours ces réprouvés dans cet état d'existence très-malheureuse dont ils ne veulent jamais sortir, et il allègue plusieurs exemples de pareille folie en des personnes assez insensées pour aimer mieux souffrir toutes sortes de peines , de douleurs , de tortures , et la mort même , que de reconnaître leur tort et de changer leur résolution ou de quitter leur mauvaise habitude.
Les paroles que l'Ecriture met dans la bouche des méchants et par lesquelles ils conjureront les montagnes et les collines de les couvrir, de les écraser, pour les soustraire à la vengeance divine , ne prouvent pas que les réprouvés désirent d'être anéantis : car elles ne sont dites que des méchants vivant encore sur la terre, et par conséquent ne sont pas contraires à l'opinion de M. King; mais cette opinion ne résoud point le principal nœud de la difficulté, qui consiste en ce que la bonté de Dieu devait, ce semble , l'empêcher d'exposer l'homme au péril affreux de tomber dans un gouffre horrible de misère éternelle, dont le seul risque paraît renfermer un mal prépondérant au don de l'existence qui, conséquemment , ne
cruciatus, fortunœ jacturas, vitee pericula , quam fascinantes et slultos hosce affectus deponere. Auclis igilur impiorum pervicacia et slultitia apud inferos, in miseria summa eos versari, nec taincn ab his libertalem velle, facile concipiamus. De origine Mali, page 205, 206.
Un autre écrivain protestant (a) paraît avoir eu des sentiments encore plus favorables aux réprouvés. Une opinion, dit-il, qui est la plus tolérable, mais qui ne nous accommode pourtant pas entièrement , c'est celle qui enseignerait que quelque fortes que soient les expressions de l'Écriture, si on en excepte un petit nombre des plus scélérats de lous les hommes, tous les autres damnés souffriront des peines assez tolérables pour préférer leur état, quelque malheureux qu'il soit , à celui de n'être point. Les damnés seront semblables à certains malheureux que nous voyons sur la terre, qui ont incessamment à combattre contre la pauvreié , conire les maladies, contre les infirmités, qui jouissent à peine d'un moment de repos ; mais qui ne laissent pas de préférer leur vie, toute malheureuse qu'elle est, à la mort ; qui aiment mieux vivre que d'être délivrés de toutes leurs misères par cette voie. 11 y a, a joule-til, quelque chose de vrai dans celte opinion , mais elle n'est pas vraie en lout. > Ce qu'elle a de vrai, selon lui, est que le plus malheureux des hommes sur la terre ne l'est pas lant que celui qui l'est le moins entre les damnés. Comment et pourquoi ? Parce que les damnés conservant toutes leurs passions, qu'ils veulent toujours et ne peuvent jamais assouvir font de tout ce qui en esl l'objet la matière de leur supplice, et deviennent eux-mêmes leurs propres bourreaux ; en sorte néanmoins qu'ils ne souhaitent pas leur anéantissement. 11 réduit ainsi l'enfer des ambitieux, des avares, des voluptueux, à un violent désir des honneurs, des richesses , des plaisirs, et à un grand dépit de ne pouvoir y parvenir : semblables à ce roi fabuleux que les poètes représenlcnt tourmenté d"une faim continuelle et d'une soif excessive que sans cesse il se flatte de pouvoir éteindre , et que sans cesse il s'efforce inutilement d'élancher.
(a) Jacques Bernard. Tnùté de l'excellence de la Religion.
INSTRUCTION PASTOIULE
mériterait pas la reconnaissance de la créature envers le Créateur. Quelle est donc la •vraie solution de celte difficulté? C'est celle que nous avons donnée dans notre Instruction précédente , en justifiant la permission du péché , et qui reçoit une nouvelle force des éclaircissements" que nous avons ajoutés en celle-ci.
Nous y avons fait voir que la magnificence éternelle des récompenses surnaturelles promises par pure grâce à la vertu compense et même surpasse de beaucoup la rigueur perpétuelle des châtiments destinés au vice; par conséquentles hommes de bonne volonté auxquels l'état présent est plus favorable que ne l'auraitéié l'état d'impeccance ne sauraient trop en remercier la bonté divine. Enles exposant au risque de tomber dans un abîme éternel de malheurs , elle leur fournit des motifs et des moyens non seulement de s'en préserver, mais encore d'acquérir une félicité beaucoup plus honorable, plus abondante , plus satisfaisante , plus flatteuse pour eux que celle qu'ils auraient pu obtenir en ne courant pas ce même risque , qui a , il est vrai , de quoi les effrayer ; mais cette frayeur que doit leur inspirer la faiblesse de leur nature • et la défiance deux-mêmes , trouve dans la puissance de la grâce et dans la confiance en Dieu , avec le secours de qui ils peuvent tout (Philipp. k, 13), un contrepoids plus que capable (au cas qu'ils eussent à choisir entre l'état présent ou l'état d'i'mpeccance, ou celui d'anéantissement) de les décider en faveur du premier. Le risque qu'ils y courent augmente à la vérité le nombre et la difficulté de leurs combats , la grandeur et la multiplicité de leurs efforts nécessaires pour repousser les tentations, et surmonter les ennemis de leur salut ; mais par cela même il sert à augmenter la gloire de leur courage , à rehausser le prix de leurs ■victoires , à donner plus de lustre à leurs triomphes , plus d'éclat à leurs couronnes , plus d'étendue à leur félicité. On a donc tort d'objecter cette maxime, Ce n'est pas être sage que d'exposer au sort tout son patrimoine: maxime vraie en certaines circonstances où non seulement on aurait plus à craindre la perte qu'à espérer le gain , mais encore où ce gain ne serait pas assez considérable pour que l'espoir de l'obtenir contrebalançât suffisamment la crainte d'une perte entière ; maxime fausse en des conjonctures contraires , telles que sont celles où se trouvent tant de militaires et de négociants qui exposent aux périls de la guerre et au hasard de la mer toute leur fortune, leur liberté , leur vie même, Et hi quidem ut corruptibilem coronam accipiant ; nos aulem incorruptam (lCof.9,15). Ah, inestimable couronne d'immortalité , si les hommes pesaient bien ce que tu vaux , quel courage supérieur à tous les risques (1) ne leur inspirerait pas la
(i) La Irès-grande futilité qu'Adam, selon les propres paroles de S. Augustin, avait de m point pécher, rendait très-petit le risque auquel il était exposé de devenir, en péchant, malheureux. Ce risque est grand
bienheureuse espérance (TU. 2, 15) de t'acquérir! Les martyrs t'ont achetée au prix de tout leur sang; et ils ont cru après cela que tu leur étais donnée pour rien.
Sixième difficulté, extraite de l'Encyclopédie (Tom. 17, pag.391). — Un juge équitable ne voudrait pas faire souffrir des peines éternelles à un coupable pour des péchés temporels et qui n'ont duré qu'un temps. Pourquoi donc veut-on que Dieu soit moins juste et plus cruel que lui ? D'ailleurs , comme le dit très-bien un auteur célèbre ( Thomas Bur.net) , un tourment qui ne doit avoir aucune fin ni aucune relâche ne peut être d'aucune utilité à celui qui le souffre ni à celui qui l'inflige; il ne peut être utile à l'homme s'il n'est pas pour lui un élat d'amélioralion, et il ne peut l'être s'il ne reste aucun lieu à la repentance, s'il n'a ni le temps de respirer, ni celui de réfléchir sur sa condition. L'éternité des peines est donc de tout point incompatible avec la sagesse de Dieu , puisque dans cette hypothèse il serait méchant uniquement pour le plaisir de l'être.
Réponse. — Le péché morlcl peut être considéré , ou en tant que , comme offense d'homme à homme , il est nuisible à la société : un juge équitable qui le considérerait sous ce seul aspect ne voudrait pas faire souffrir des peines éternelles au coupable, dont le crime ainsi envisagé ne contient qu'une malice bornée; ou en tant que , comme offense d'homme à Dieu, il est injurieux à la majesté souveraine qu'il outrage et qu'il tend à détruire et anéantir. Nous avons ci-devant démontré que sous ce regard il renferme une malice infinie, et par conséquent qu'un juge équitable qui proportionne la grièveté du châtiment à la grièveté du crime exerce un acte non de cruauté, mais de justice , en punissant une offense infinie dans son énormité par une peine infinie dans sa durée.
Quant à l'autre objection , elle suppose qu'afin qu'un supplice soit équitable il doit être utile ou à celui qui le souffre, ou à celui qui l'inflige : principe faux et contraire à l'idée qu'on doit avoir de la justice vindicative, dont l'office propre est de punir le péché, parce que de lui-même et à cause de sa malice intrinsèque il mérite d'être puni , et non point parce que celte punition sert à améliorer le coupable (1), ou à procurer quelque avantage au juge : de même que l'office propre de la gratitude est de reconnaître le bienfait
pour la plupart de ses descendants; mais c'est une suite du péché originel , dont nous avons montré ailleurs (a) que la transmission ne blesse pas la bonté divine.
(1) Lorsqu'on condamne un scélérat à être rompu vif sur un échafaud , est-ce pour l'amélioration du criminel? Point du tout ; d'ordinaire on n'y pense même pas, mais c'est pour détourner les aunes du crime, et pour venger la loi et l'honneur du législateur. Quand même ce scélérat aurait été amélioré par une sincère conversion avant son supplice, il ne serait pas moins condamné à le subir.
(«) Instruction précédente, col. 938 et suiv.
Gâj
SUR L'INCARNATION
à cause qu'il mérite la reconnaissance par lui-même, et non point par aucune vue intéressée d'obtenir un nouveau bienfait : de même encore que l'office propre de la bienfaisance est de faire du bien , non pas pour sa propre utilité, ou en vue d'en recevoir des louanges ou des remerciements, mais en vue du bien même, et parce qu'il est beau, bonnête, louable en soi d'en faire : de même enfin que la vertu doit être récompensée, parce que d'elle-même elle mérite la récompense, mais non point parce que cette récompense peut être utile, soit à celui qui l'accorde et à qui elle procure une belle réputation, soit à celui qui la reçoit et qu'elle encourage à continuer de bien faire ou à faire mieux. Quoique ce motif d'encouragement n'ait pas lieu à l'égard des anges et des bienheureux dans le ciel, leur récompense n'en est pas moins juste : ainsi , quoique le motif d'amélioration n'ait pas lieu à l'égard des démons et des réprouvés dans l'enfer , leur châtiment n'en est pas moins équitable, ni moins confortai aux lois de la sagesse, qui, appréciant les actions en elles-mêmes, et les traitant selon leur mérite ou démérite intrinsèque, porte à récompenser les bonnes précisément à cause de leur bonté, et à punir les mauvaises , précisément à cause de leur malice. Elle peut avoir d'autres vues ; mais rien ne prouve qu'elle le doive ; et quand même elle le devrait, l'incrédule ne montrera jamais qu'elle n'en a point d'autres que celles qui nous sont connues.
Nous ne savons pas si l'éternité du supplice des damnés sera toujours utile pour empêcher d'autres êtres libres de pécher, ou pour les engager à s'améliorer; mais nous ne savons pas le contraire, ou du moins nous n'avons pas là-dessus une certitude entière. Quoique la pluralité des mondes soutenue par M. de Fontenelle ne soit pas sans difficulté, elle n'est pas non plus sans vraisemblance; et nous avons droit d'opposer à l'incrédule, parun argument qu'on nomme ad hominem, ce qu'en disent les Encyclopédistes (2'. 10, p. 640), dont le témoignage ne lui est pas suspect. Selon eux, elle ne blesse ni la raison , ni la foi. Elle fait admirer le Tout-Puissant , dont la fécondité inépuisable dans la production de nouveaux êtres, s'étend à tous les siècles. Ces nouveaux êtres, qui existeraient successivement sans fin, seraient des créatures intelligentes , capables de profiter du spectacle ou de la créance de l'enfer pour concevoir une grande horreur du péché , ou un plus grand amour de la vertu : il suffit que cela soit possible , pour que la présente objection n'ait aucune solidité : car un châtiment qui n'est utile ni à celui qui l'inflige, ni à celui qui le reçoit , ne laisse pas d'être sage et équitable, "dès qu'il est utile pour l'exemple de ceux qui, en étant témoins ou en ayant connaissance, sont par là intimidés et détournés de mal faire.
On peut ajouter avec S. Augustin , S. Grégoire , S. Thomas (1) que la punition des rél" (1) Impiorum pœnx in perptuum duralurœ non runt omnino inutiles. Ul\e& cnim erunt ad duo.
prouvés est utile aux bienheureux, à qui elle fournit un motif d'admirer la sainteté de Dieu , d'adorer sa justice , de louer et d'aimer sa bonté, qui , en les préservant ou les délivrant du péché , leur a fait la grâce d'éviter les tourments de l'enfer et de mériter les délices du paradis, où ils chanteront éternellement ses miséricordes (Psal. 88, 1). N'estil pas évident que la cessation des peines qui ne seraient pas éternelles ferait cesser en grande partie ce motif? Leur perpétuité le fera toujours subsister dans toute sa force, et par conséquent sera toujours utile. Elle sera aussi toujours agréable à Dieu par motif non de cruauté et de méchanceté, mais de justice et par amour de l'ordre, qui demande qu'une créature toujours criminelle soit toujours malheureuse; de même qu'il demande qu'une créature toujours sainte soit toujours heureuse. L'éternité des peines n'est donc nullement incompatible avec la sagesse divine , dont le propre caractère est de suivre en tout les règles de l'ordre.
Une autre propriété caractéristique de cette perfection est de prendre , en se proposant une fin , les moyens d'y parvenir. Nous avons fait voir ailleurs (Col. 283 et suiv.) que D.ieu, en choisissant l'ordre actuel de choses plus avantageux en soi aux bons qu'auxméchants, avait eu dessein de leur faire mériter la félicité surnaturelle et perpétuelle, à laquelle il a destiné les hommes pour leur faire remplir dans le ciel les places que la rébellion des mauvais anges y a laissées vacantes. Nous avons aussi montré que, si Dieu n'avait établi que des peines passagères, cet établissement eût élé en général moins avantageux aux bons , qui , dans l'état présent, méritent en grand nombre une éternelle béatitude , et dont presque aucun ne l'eût méritée, si la punition décernée contre le péché mortel n'avait été que temporelle. Que serait- il arrivé dans cette dernière hypothèse? Presque tous ceux des justes qui , craignant un enfer éternel, ont conservé leur innocence, l'eussent perdue , parce que des plaisirs présents et certains font beaucoup plus d'impression que des peines futures qu'on sait devoir finir, qu'on aime à ne considérer que dans le lointain, à ne regarder que comme incertaines, et
Primo ad hoc, quod in eis divina justifia conservatur, qiuc est Deo accepta propie.r scipsam. Unde Greg. in 4 Dialog. (Cap. 44) : Omnipoteiis Deus, quia pius est, miserorum cruciatu non pascitur : quia aulem justus est, ab iuiquorum ullioue in perpelnnm non sedalur. Secundo , ad hoc surit utiles, ut de his electi gaudeant , dum in his Dei jusliliam contemplanlur , et dum eas cognoscunt se evasisse. Unde in Psal. 57, Lœlabilur justus cum viderit viudiclani ; et Isa. uliimo , Erunt ( scilicet impii ) usque ad satielatem visionis , scilicet Sanctis , ul Gioss. intérim, dicit. Et hoc est quod Greg. dicit in 4 Dial. : Iniqui onmes œterno supplicio deputati , sua quidem iniquilaie puniunlur : et tamen ad aliquid ardebuni, scilicet ut jusli omnes et in Deo videanl gaudia, qn;» percipiunl : et in illis respiciant supplicia quœ evaserunt : quatenus tanio magis in œternum divin» graliœ debitores se esse cognoscant, quanto in rçiernum mala puniri conspiciunt , quae ejus adjutorio vicarunl. 3. q. 89, a. 1.
qu'on se flatte de ne jamais encourir. Presque tous ceux des pécheurs qui , frappés de celte même crainte, se sont convertis, se sont sauvés, seraient restés toute leur vie dans la voie de damnation ; les autres, morts dans l'impénitence, malgré la terreur d'un châti—
à ce mauvais jeu des bourreaux, ou qu'ils les ont exhortés sous main à s'en servir. ( Notez qu'on ne doit pas entendre ceci dans l'universalité à lu rigueur : il y a des cas ou le peuple approuve qu'on fasse mourir à petit feu certains criminels, comme quand François /■
ment perpétuel , seraient à plus forte raison fit ainsi mourir quelques personnes accusées morts impénitents, s'ils n'avaient été mena- d'hérésie , après les fameux placards de l'an
ces que d'un châtiment temporel. Ainsi dans cette hypothèse, presque aucun homme n'eût obtenu cette béatitude surnaturelle et immortelle dont la promesse et la concession sont les plus grands effets de la souveraine bonté de Dieu; et Dieu n'aurait pas obtenu la fin qu'il a eu en vue dans la création du genre humain , et conséquemment n'aurait pas manifesté sa sagesse dans le choix des moyens employés pour exécuter son dessein. En l'exécutant, bien loin d'être méchant , uniquement pour le plaisir de l'être , il a le plaisir d'être singulièrement bon envers les bons et les saints , dont il a raison de préférer les intérêts à ceux des méchants et des réprouvés, qui ne doivent imputer qu'à eux-mêmes et à l'abus criminel de leur liberté le malheur qu'ils ont de n'être pas du nombre des justes et des prédestinés.
Dernière difficulté , extraite des ouvrages de Bayle ( Met. hist., t. 5, p. 114). — Faire du bien, user de miséricorde, c'est l'occupation quotidienne et favorite de Dieu, selon l'Ecriture ; il y règne, si j'ose m' exprimer ainsi , une affectation perpétuelle de relever la bonté de Dieu sur les autres attributs ; châtier, punir, user de rigueur , c'est son œuvre non accoutumée et malplaisante. Ainsi , tant qu'on en demeurera là et qu'on ne se soumettra point humblement à quelques textes de l'Evangile, on regardera avec horreur le dogme des tourments et des supplices infinis de tous les hommes , à quelques-uns près.
Nousvoyonsmanifestement, dit-il ailleurs (1), qu'un souverain qui veut exercer et la justice et la clémence, lorsqu'une ville s'est soulevée, doit se contenter de la punition d'un petit nombre de mutins et pardonner à tous les autres : car, si le nombre de ceux qui sont châtiés est comme mille à un, en comparaison de ceux à qui il fait grâce, il ne peut passer pour débonnaire, et il passe pour cruel : il passerait à coup sûr pour un tyran abominable, s'il choisissait des châtiments de longue durée, et s'il n'épargnait le sang que parce qu'il serait persuadé qu'on aimerait mieux la mort qu'une vie misérable ; et si enfin l'envie de se venger avait plus de part à ses rigueurs que l'envie de faire servir au bien public la peine qu'il ferait porter à presque tous les rebelles. Les malfaiteurs que l'on exécute sont censés expier leurs crimes si pleinement par la perte de la vie, que le public n'en demande pas davantage, et qu'il s'indigne quand les bourreaux sont maladroits. On 1rs lapiderait, si l'on savait qu'expressément ils donnent plusieurs coups de hache ; et les juges qui assistent à l'exécution ne seraient pas hors de péril, si l'on croyait qu'ils se plaisent
(i) Réponse aux quest. d'un provincial, t. 3 , c. 478, p. 12-25.
1534. On n'eut aucune pitié pour Ravatllac, qui fut tourmenté en plusieurs manières horribles. V oyez le Mercure français, tom. 1, fol. m. 455 et suivantes. Voyez aussi Pierre Matthieu dans son histoire de la mort d'Henri I V, et n'oubliez pas ce qu'il dit, pag.m.99, touchant ce que les juges discutèrent à l'égard du supplice de ce parricide.) Enfin il est d'une notoriété qui n'a presque point d'égale, que les souverains qui se régleraient sur saint Paul , je veux dire qui condamneraient au dernier supplice tous ceux qu'ils condamnent à la mort éternelle, passeraient pour ennemis du genre humain, et pour destructeurs des sociétés : il est incontestable que leurs lois, bien loin d'être propres selon le but des législateurs à maintenir la société , en seraient la ruine entière. ( Appliquez ici ces paroles de Pline le Jeune , Epist. 22 , lib. 8 : Mandemus memoriœ quod vir mitissimus , et ob hoc quoque maximus , Thrasea crebro dicere solebat , qui vitia odit, homines odit).
Réponse. — Pour faire disparaître le vain éclat de ces objections de Bayle, qui ne sont spécieuses et captieuses que parce qu'il a eu l'art insidieux d'y mêler d'une manière éblouissante le vrai et le faux, distinguons , séparons l'un d'avec l'autre.
I. II est vrai que faire du bien, user de miséricorde envers les pécheurs pénitents, c'est l'occupation quotidienne et favorite de Dieu, selon l'Ecriture, qui relève sa bonté sur les autres attributs, en le représentant plein de tendresse, de compassion et de clémence envers les imitateurs de l'enfant prodigue revenu de ses égarements dans la maison de son père, empressé à le recevoir avec joie et à lui faire du bien au-delà même de ses espérances. Il est vrai encore que châtier, punir, user de rigueur c'est pour Dieu une œuvre malplaisante , si par rigueur on entend une justice outrée, trop sévère, ou si par œuvre malplaisanle on entend celle qui prive Dieu du plaisir qu'il aurait eu à pardonner et à user de miséricorde si les pécheurs s'étaient convertis ;«mais il est faux que châtier, punir par des peines justement proportionnées aux crimes les pécheurs obstinés et impénitents ce soit pour Dieu une œuvre non accoutumée et malplaisante, selon l'Ecriture ; il y est dépeint comme un Dieu trois fois saint qui a en horreur l'impiété et l'impie, comme un Dieu vengeur entre les mains de qui c'est une chose horrible de tomber, parce que ses châtiments égalent sa miséricorde , et que comme il est puissant pour pardonner à ceux qui se convertissent, il l'est aussi pour punir ceux qui, méprisant les richesses de sa bonté par l'impénitence et la dureté de leur cœur, s'amassent des trésors de colère pour le jour de son juste jugement, où il rendra à chacun selon ses œu-
SUR L'INCARNATION
vres (Eccli. 16, 12, 13; «om. 2, 4-6). C'est alors qu'tV se consolera par la perte de ses ennemis {Isa. 1, 24), et qu'il se satisfera par la rigueur de leurs tourments. Ce n'est pas queces tourments, considérésen eux-mêmes, lui fassent plaisir, et que son premier dessein ait été de les infliger (1); mais, envisagés comme la punition des crimes, ils plaisent à sa justice, dont l'exercice et la manifestation lui sont agréables, parce qu'ils sont conformes aux règles de l'ordre suprême , qui demande que, malgré son infinie bonté, il ne traite pas les méchants comme les bons. Les ti/rans les plus férocs , dit Bayle lui-même (Diction, hist., t. 3, p. 2211 ) , font une trèsgrande distinction entre ceux qui les honorent et ceux qui les méprisent; et les rois les plus débonnaires font la même distinction entre ceux qui les respectent et ceux qui les offensent. Nous avons fait valoir ailleurs (Col. 326) ce texte comme très-propre à confondre Bayle, et à le convaincre d'inconséquence par l'aveu qu'il y fait : Quoi, vous avouez, lui disons-nous, qu'un prince en faisant une trèsgrande distinction entre ceux qui l'honorent, le respectent, et ceux qui le méprisent et V offensent , ne laisse pas d'être Irès-débonnaire ! vous donnez même à entendre qu'en ne la faisant pas, il serait moins bon que le tyran le plus féroce qui ne manque pas de la faire ; et toutefois vous prétendez que Dieu en faisant la même distinction entre les observateurs respectueux de ses lois, et les infracteurs insolents de ses ordres , ne mérite pas la même louange de bonté , et qu'il mérite plutôt d'être accusé de cruauté 1 Quoi donc , Dieu a-t-il moins de droit de commander aux anges et aux hommes ses créatures, qu'un prince à ses sujets ? et ceux-ci en obéissant ou désobéissant à leur roi, sont-ils plus dignes de faveur ou de défaveur, de récompense ou de châtiment que les agents libres, en respectant ou en méprisant leur Créateur, en lui obéissant de cœur et d'affection, ou en lui désobéissant, selon votre langage , avec une franche volonté, qui se fait un plaisir et un jeu de V offenser?
II. Il est vrai que si la souveraine bonté de Dieu consiste à ne mettre aucune distinction entre les bons et les méchants, à toujours faire du bien également et à tout le monde , et à n'user de rigueur envers personne , le dogme de Y éternité des tourments devrait être regardé avec horreur ; mais il est faux qu'elle consiste en cela; autrement il faudrait dire que Dieu ne pourrait, sans blesser sa souveraine bonté, infliger la moindre peine pendant un seul moment pour le crime même le plus atroce. Quoique l'absurdité de celte conséquence révolte la raison, Bayle l'admet comme une suite de ses principes, dans la manière dont il fait raisonner le manichéen contre l'origéniste, à qui il fait dire par celui-là : Vous trouveriez de la cruauté dans un supplice continué pendant cent mille millions de siècles ; prenez seulement la moitié de cette durée; et si vous y trouvez autre chost qu'une
(1) De suo bonus, de nostrojustus. Tertull.
diminution de rigueur, vous vous abusez vousmême ; car cinquante millions d'années ne diffèrent de cent mille millions que du plu- ou moins , et Von ne passe pas de la cruauté à la souveraine bonté par la simple diminution de la cruauté. Les qualités in summo gradu, la chaleur, par exemple , exclut absolument tous les degrés de froideur : il faut donc que la bonté in summo gradu, exclue tous les degrés quelconques de la qualité opposée. Vous ne pouvez donc parvenir à la suprême bonté de Dieu qu'en supprimant jusqu'à la dernière minute les supplices de l'enfer : car ce que Dieu peut être un moment, il le peut être deux heures et deux siècles et dans toute l'éternité; mais ce qui serait incompatible avec sa nature dans l'éternité , l'est aussi dans chaque instant de la durée des choses ( Dict. hist., t. 3, p. 2127).
D'ailleurs l'éternité des peines, loin de donner atteinte à la bonté divine, sert à la faire éclater envers les bons par les menaces mêmes qu'elle leur en fait pour les forcer en quelque sorte d'élre à jamais souverainement heureux ; aussi ne sera-t-elle pas trop longue pour punir les méchants qui ont criminellement abusé de ses grâces, et qui, malgréles remords deleur conscience et les autres secours qu'ils ont eus pour se convertir, ont persisté jusqu'au dernier soupir dans leur méchanceté. Cette détestable et opiniâtre méchanceté ayant privé Dieu des éternelles actions de grâces que méritaient de leur part ses bienfaits, sa justice, vengeresse des outrages faits à son infinie bonté, ne peut être satisfaite que par un châtiment qui rende les coupables à jamais malheureux.
III. Il est vrai qu'il y a un grand nombre de réprouvés en qui se réalise le dogme des tourments et des supplices infinis dans leur durée; mais il est faux que tous les hommes soient de ce nombre , à quelques-uns près. Bayle avait-il oublié ce texte de l'Apocalypse (Cap. 17, v. 9) : Je vis une grande multitude que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils étaient debout devant le trône et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches, et ayant des palmes à la main. Texte qui ne doit s'entendre que de la multitude des seuls martyrs , qui seuls ont lavé et blanchi leurs robes dans le sang de l'Agneau sans tache (Ibid., v. 14 ). Or, si les seuls martyrs forment une multitude innombrable, combien doit être prodigieusement grand le nombre de tous les autres saints, dont cette multitude n'est peut-être pas la cent millième partie ; surtout si on y comprend une foule d'enfants morts après le baptême avant d'avoir atteint l'âge de raison. Bayle ignorait-il qu'une infinité d'autres enfants morts sans baptême doivent ou peuvent être exceptés du nombre des réprouvés qui souffrent les tourments de l'enfer (1) ? Or le nombre de ces enfants est innombrable (2), puisque, à en croire un
(1) Voyez notre Instruction précédente, col. 426.
(2) Il est démontré par les dénombrements faits a Séville qu'il meurt à peu près autant d'enfants avant
auteur moderne (1), selon les calculs les plus exacts, la multitude des hommes qui meurent avant de naître, ou naissent morts, ou meurent de maladie ou d'accident avant huit ans, est à peu près aussi grande que celle de ceux qui passent cet âge. Combien aussi qui ne le passent que de peu d'années, et qui meurent sans avoir commis de péché mortel! Leur ignorance, ou leur peu de lumières, la faiblesse de leur raison peu capable de réflexion, la légèreté de leur imagination et d'autres circonstances sont cause que des fautes qu'ils commettent (quoique grièves en elles-mêmes) deviennent vénielles par accident, ainsi que l'expliquent les théologiens. Selon eux , pour qu'un péché soit mortel, il faut, outre l'importance de l'objet , une parfaite liberté, c'est-à-dire, une parfaite advertance , un parfait consentement : il arrive souvent aux personnes même d'un âge mûr, mais beaucoup plus souvent aux jeunes gens, de n'avoir point cette pleine liberté en péchant ; et quand même les péchés qu'ils commettent sans l'avoir seraient mortels de leur nature , ils ne leur font pas perdre la vie de la grâce.
Il est d'ailleurs très-permis de soutenir comme bien probable l'opinion de Suarès (2), selon laquelle la plupart des catholiques vont en paradis : il est encore permis de soutenir comme probable le sentiment de divers théologiens dont parle M. Nicole (3), et qui, suivant ses propres termes, reconnaissent parmi les sectes hérétiques et schismatiques beaucoup de gens qui ne sont , comme ils le disent , que matériellement schismatiques , c'est-à-dire, qui ne sont pas coupables d'une hérésie ni d'un schisme formel, sous prétexte qu'ils sont dans une ignorance invincible de la vraie Eglise , ou de quelque erreur condamnée.
La faculté de théologie de Paris, cette école si célèbre, qui depuis tant de siècles s'est acquis la gloire d'être un des plus puissants boulevarts de la religion et une des plus fermes colonnes de l'Eglise , ne condamne pas
l'usage de raison qu'il en meurt après; et il résulte du calcul fait à Londres que de cent enfants il n'y en a pas plus de soixanle-qualre qui atteignent l'âge de six ans, et plus de quarante qui aillent jusque à seize. Traité des devoirs des pasteurs, par M. Collet, paye 307.
(1) Dictionnaire philosophique de la Religion, par fauteur des Erreurs de Voltaire.
(2) Si per ChrislinnoS intelligamus solos illos, qui intra Ecclesiam catliolicam moriuntur, verisimilius mihi est plures illofum salvari, in lege graliae. Ratio est, quia in primis ex his, qui moriuntur ante adullam ae.tatem, maxima multiiudo decedit cum baptismo: ex aduliis vero, licet major pars hominuni saepius inortalitér peccet, tamen siepius resurgunt, et ila cadfcfldo, et resurgendo vilam Iransigiint. Tandem vero in liue pauci sunt, qui per Sacramenta non prapaveutur ad morlem, et de peccalis doleant, saltem, per atlritionem : hoc autein sufficit, ut in co tempore juslificentur. Et postquam justiheantur, facile soient iilo parvo tempore persévère sine novo peccalo mortali : ergo pensatis omnibus, verisimile est plures ex his Christianis salvari. L. de Comparât, et Prœtiestin. et Reprob., c. 3.
(5) Traité de l'Unité de l'Eglise.
le sentiment des théologiens dont parle M. Nicole. Elle paraît même le favoriser dans sa censure du livre intitulé, Emile; après avoir observé que la connaissance des faits qui concernent les communions séparées doit les faire abandonner, elle ajoute que cette connaissance est impossible a tous les enfants qui y sont baptisés et qui n'ont pas encore atteint l'usage de raison, aussi bien qu'à plusieurs simples qui y vivent. Ces simples, dit-elle (Page 102) , peuvent dans plusieurs de ces communions être instruits de plusieurs vérités de foi qu'on y a retenues , et qui suffisent absolument au salut; ils peuvent les croire sincèrement; ils peuvent , avec les secours de la grâce , mener une vie pure et innocente : Dieu ne leur impute pas des erreurs auxquelles ils ne sont attachés que par une ignorance invincible. Ainsi ils peuvent appartenir à rame de V Eglise , avoir la foi, l'espérance, la charité. Quel est le nombre de ces simples? Dieu , dit-elle encore, le connaît. Sans le connaître au juste, la charité chrétienne qui, selon l'Apôtre, croit tout, espère tout (2 Cor. 13, 7) ce qui est favorable au salut du prochain, aime mieux le présumer plutôt grand que petit.
On objecte que, selon l'oracle de l'Evangile , il y en a peu qui entrent par la porte étroite du salut, et beaucoup qui suivent le chemin large de la perdition. Mais cet oracle doit s'expliquer par ces autres textes qui y ont rapport. Quelqu'un ayant fait cette demande, Seigneur, y en a-t-il peu qui sont sauvés? Jésus-Christ répondit : Faites effort pour entrer par la porte étroite; car je vous assure que plusieurs chercheront les moyens d'y entrer et ne le pourront; et quand le père de famille sera entré et aura fermé la porte , et que vous étant dehors , vous commencerez à heurter, en disant, Seigneur, ouvrez-nous; il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes ; alors vous direz : Nous avons mangé et bu en votre présence , et vous avez enseigné dans nos places publiques (Luc. 13, 25 et seq.). Ces dernières phrases font connaître que ce qui est dit dans les phrases précédentes touchant la porte étroite et le petit nombre de ceux qui entrent par elle doit s'appliquer aux Juifs qui étaient présents à ce discours de Jésus-Christ, et dont plusieurs avaient mangé et bu avec lui. Ainsi l'oracle dont il s'agit doit s'entendre du temps et du lieu où il a été proféré et des personnes à qui il était adressé, c'est-à-dire, aux Juifs qui étaient tenus de joindre à l'observation de la loi naturelle celle de la loi mosaïque. Or cette, loi qui était à leur égard une chose de nécessité pour le salut, n'était observée que par très-peu d'entre eux, puisque Jésus-Christ leur disait, Personne de vous n'accomplit la loi (Joan. 7, 19) , et qu'il reprochait aux pharisiens , qui passaient pour être les plus attachés à cette loi, d'être pleins d'hypocrisie, de vanité , d'avarice , de rapine.
Mais en est-il de même de la loi évangélique , nommée à juste litre la loi de grâce , parce que les grâces y sont beaucoup plus abondantes , plus fortes , plus fé-
SUK L'INCARNATION.
condes en fruits de justice et de sainteté ! Qui oserait nier que , depuis sa propagation par toute la terre , elle a eu dès le premier siècle de l'Eglise (1), et dans chacun des siècles suivants jusqu'à nos jours , un fort grand nombre de fidèles et fervents observateurs , non seulement de ses préceptes , mais encore de ses conseils. On ne peut compter, dit M. Bossuet, (Tom. 8, 195), les exemptes , ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres , ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges , ni des pasteurs charitables qui se sont fait tout à tous, toujours prêts à donner à leur troupeau non seulement leurs veilles et leurs travaux , mais encore leur propre vie. Que dirai-je de la pénitence et de la mortification ? Les juges n'exercent pas plus sévèrement la justice sur les criminels que les pécheurs pénitents ne Vont exercée sur eux-mêmes. Bien plus les innocents ont puni en eux, avec une rigueur incroyable, cette pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptiste , qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmi les fidèles ; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs; et il y a eu tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont été contraints de chercher des solitudes plus profondes, tant on a fui le monde, tant la vie comtemplative a été goûtée.
Tels étaient les fruits précieux que devait produire V Evangile L 'Eglise n'est pas moins riche en exemples qu'en préceptes , et sa doctrine a paru sainte en produisant une infinité de saints.
On objecte encore que, selon l'Evangile, où il est dit qui/ y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus , le nombre des habitants du ciel est petit : 11 n'est point, répondonsnous , petit en soi, puisque Jésus-Christ a dit : Il y a beaucoup d'habitations dans la maison de mon père (Joun. lk , 2). Or où il y a beaucoup d'habitations , il y a sans doute beaucoup d'habitants. Jésus -Christ a dit aussi en parlant aux Juifs. Beaucoup de Gentils viendront d'Orient et d'Occident, et s'assiéront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des deux; mais les enfants dit royaume seront jetés dans les ténèbres extétérieures (Matth. 8, 21). Si donc ces mots, j7 y a peu d'élus , signifient , il y a peu de sauvés , cela doit s'entendre des Juifs , et non des Gentils. Mais nous ferons voir ci-après qu'ils ont une autre signification. Nous nous bornons à remarquer ici que le nombre des sauvés ne doit point être dit petit par opposition à la multitude des réprouvés, si par ce mot réprouvés on entend les pécheurs impénitents qui souffrent la peine du dam et celle du sens, dont sont exempts les insensés nés, les enfants innombrables mortsavantrâge de raison, auxquels plusieurs théologiens accordent même une béatitude naturelle : il n'est
(1) Voyez dans les Actes des apôlres combien était grande la piété, la concorde, la charité des premiers chrétiens.
petit que par opposition au nombre des infidèles positifs et des mauvais juifs ou chrétiens qui , appelés à la foi ou à la pénitence, ne correspondent pas à leur vocation; c'est d'eux que Notre-Seigneur a dit , Il y a beaucoup d'appelés. Paroles qui ne regardent pas les enfants, les imbécilles, les infidèles négatifs : car on n'appelle que ceux qui sont en état d'entendre et de répondre : ni les uns ni les autres n'entendent et ne peuvent entendre la prédication de l'Evangile ; on doit leur appliquer ces paroles de l'Apôtre, Quomodo credent ei quem non audierunt ? Quomodo autem audient sine prœdicante? Ce n'est donc que relativement à beaucoup d'appelés par la prédication de l'Evangile, que Jésus-Christ a dit qu'il y a peu d'élus.
Cela n'empêche pas qu'avant cette prédication, avant même la loi de Moïse, avant et après le déluge, il n'y ait eu un nombre considérable d'hommes justes qui, ressemblant à Abel, à Selh, à Enos , à Enocq, à Noë, à Abraham, à Melchisédech , à Job , à Corneille ; observant avec le secours de la grâce, la loi de nature écrite dans leur cœur; croyant, adorant, aimant un Dieu rémunérateur (flebr. 11, 6), ont été sauvés parla foi implicite en celui qui était l'attente des nations (Gen. 49, 10). On n'a qu'à lire une savante dissertation du père Calmet (Comm. t. 9, p. 28) sur la possibilité du salut des Gentils qui n'ont pas connu la loi mosaïque : il y rapporte les sentiments de S. Clément d'Alexandrie , de S. Justin , d'autres saints docteurs, et de plusieurs célèbres théologiens. On n'a qu'à bien examiner leurs textes , et on verra qu'ils donnent lieu de croire ou de présumer que la plus grande partie des hommes qui ont existé , qui existent, qui existeront, sans être du nombre des élus , n'est ou ne sera pas du nombre des réprouvés , c'est-à-dire , de ceux qui souffrent ou souffriront les supplices, les tourments infinis dont parle Bayle. Comment lui qui n'ignorait pas le passage que nous avons cité de l'Apocalypse où lamultitude des saints est dite si grande que personne ne peut les compter , a-t-il eu le front d'attribuer calomnieusement à la doctrine chrétienne le prétendu dogme des tourments infinis de tous les hommes , à quelques uns près ? Quelle impudente témérité ! quelle horrible exagération !
Pour mieux faire sentir toute l'horreur qu'elle mérite , et pour trancher entièrement le nœud de la difficulté prise de ces paroles , Beaucoup d'appelés , mais peu d'élus, nous allons expliquer leur sens littéral (1) , dans les deux paraboles à la fin desquelles on les lit.
La première est celle des ouvriers que le
(1) En disant le sens littéral, nous n'excluons pas le sens moral ou accomodalice, qu'ont donné à ce texte plusieurs saints pères, et que leur donnent les prédicateurs. Sans prétendre faire la leçon à ceux-ci, dont quelques uns augmentent de beaucoup trop le nombre des réprouvés, par des exagérations plus p«opres à porter au découragement et au désespoir qu'à inspirer une sainte confiance jointe à une crainte salutaire , nous leur conseillons de lire les Pensées du pèreBourdaloue sur le petit nombre des élus, tome 1", pa<r. 83 et suiv.
INSTRUCTION PASTORALE
le maître de famille loue à différentes heures, et à qui il donne le même salaire, en commençant par les derniers et unissant par les premiers. Cette parabole est proposée par Jésus-Christ comme une explication et une preuve de ce qu'il avait dit immédiatement auparavant, que plusieurs qui sont les premiers seront les derniers , et plusieurs qui sont les derniers seront les premiers. Multi aulem étant primi novissimi , et novissimi primi. Sentence qui est répétée à la fln de cette parabole : Sic erunt novissimi primi, et primi novissimi. Ce mot sic Tait voir que la parabole est proposée en exemple et en preuve que beaucoup des premiers seront des derniers, et que beaucoup des derniers seront du nombre des premiers.
Mais qui faut-il entendre par ceux qui auront été les premiers? il faut entendre les riches; et par ceux qui auront été les derniers et qui deviendront les premiers il faut entendre les pauvres. C'est ce qui est prouvé par ce qu'on lit dans le chapitre précédent , où est rapportée l'histoire de ce jeune homme fort riche qui ne voulut point quitter ses grands biens et les donner aux pauvres , pour suivre Jésus-Christ pauvre. Alors Jésus-Christ dit à ses disciples qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, et qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Ses disciples étonnés s'écrièrent : Qui donc pourra être sauvé? Jésus-Christ leur répondit : Cela est impossible pour les hommes, mais toutes choses sont possibles à Dieu. S. Pierre alors prenant la parole , lui dit : Pour nous autres, vous voyez que nous avons tout quitte' , et que nous vous avons suivi : Quelle sera donc la récompense que nous en recevrons ? Jésus leur dit : Je vous dis en vérité, que pour vous qui m'avez suivi, lorsqu'au temps delà résurrection le Fils de l'homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez aussi assis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël. Et quiconque abandonnera pour mon nom sa maison, ou ses frères , ou ses sœurs , ou son père , ou sa mère, ou sa femme , ou ses enfants, ou ses terres" , en recevra le centuple , et aura pour héritage la vie éternelle. Mais plusieurs qui avaient été les premiers seront les derniers ; et plusieurs qui avaient été les derniers seront les premiers (Matth. 19,25 et seq.).
C'est par cette dernière proposition que finit le chapitre 19 de l'Evangile de S. Matthieu ; et c'est pour en prouver la vérité et en apporter un exemple que dès le premier verset du chapitre suivant commence la parabole dont il s'agit, et à la fin de laquelle on lit cette autre proposition : C'est ainsi que les premiers seront les derniers , et que les derniers seront les premiers. Ce mot ainsi est remarquable, parce qu'il fait connaître que ces deux propositions se rapportent l'une a l'autre , et que la première qui précède immédiatement la parabole et la seconde qui la suit immédiatement expriment une même
vérité, un même oracle qu'on verra s'accomplir au temps de la résurrection générale dont il est parlé dans le verset 28. Alors les riches (c'est-à-dire un très-grand nombre d'entre eux) après avoir été les premiers en ce monde seront les derniers en l'autre, soit parce qu'ils seront damnés, soit parce que la plupart de ceux mêmes qui seront sauvés (1) n'obtiendront que les dernières places dans le ciel. Au contraire, la plupart des premières seront occupées par des pauvres semblables aux apôtres; ceux-ci, après avoir été les derniers en ce monde , où on les foulait aux pieds comme des ordures et des balayures (1 Cor. k, 15), sont du nombre des premiers dans le royaume céleste, où, assis sur des trônes, ils jugeront les douze tribus d'Israël : ils y auront pour associés, dans des rangs fort honorables , les imitateurs de leur détachement de cœur et d'affection des biens de la terre, auxquels les riches ont communément beaucoup plus d'attache que les indi— gens, qui, par là même qu'ils en manquent, ou qu'ils en ont peu, ont moins de quoi satisfaire les passions ennemies de la vertu et favorables au vice. Par là même encore ils ont moins d'obstacles à leur salut , que s'ils étaient dans l'état d'opulence , où ordinairement les tentations sont plus fortes, plus fréquentes, les moyens de conserver ou de réparer l'innocence plus difficiles et plus rares. C'est donc des personnes qui sont dans cet état qu'il faut entendre ces paroles de l'Evangile : Ceux qui étaient les premiers seront les derniers ; car il y a beaucoup d'appelés , mais peu d'élus : Primi ( erunt) novissimi : multi enim vocati , pauci vero electi. Le sens de ces paroles ainsi entendues est conforme à ce que dit S. Paul parlant des premiers chrétiens entre lesquels il n'y avait pas beaucoup de riches : Non multi potent es, non multi nobiles (1 Cor. 1 , 26) ; à ce que dit S. Jacques, Pauperes elegit Deus, divites in fide, hœredes regni ; à ce que Jésus -Christ dit de lui-même :
Evangelizare misit me pauperibus paupe-
res evangelizantur ; à ce que lui - même dit dans le même verset 16 du même cha pitre : Sic erunt novissimi primi , et primi novissimi; c'est pour prouver cette proposition qu'il ajoute immédiatement après, multi enim vocati , pauci vero electi. Ces mots se rapportent à ces deux-ci qui les précèdent, Primi novissimi, et qui signifient que les premiers, c'est-à-dire, les riches , seront les derniers. Pourquoi ? Parce qu'encore qu'il y en ait parmi eux beaucoup d'appelés à la foi , au christianisme, au royaume des cieux, il y en a peu d'élus , c'est-à-dire , peu qui soient favorisés ou peu qui usent bien des grâces
(I) Parmi les riches sauvés, il y en a qui, ayant mérité par leurs admirables vertus les grands éloges contenus dans ces textes de l'Ecriture, Beatus divea qui invenlus est sine macula, qui post uurum non abiil, etc., occupent quelques-unes des première place du paradis; mais leur nombre est si petit relativement à celui des pauvres sauvés, que ces exceptions rares cl particulières n'empêchent pas la vérité de cette proposition générale, qui doit être prise moralement, Les premiers seront les derniers.
SUR L'INCARNATION
particulières et spéciales , nécessaires , soit pour embrasser la foi , soit pour pratiquer la loi chrétienne, dont l'observation leur est très-difficile et comme impossible, parce que leur état d'opulence est d'ordinaire un état d'orgueil, de fierté, d'arrogance, un état de vie molle, oisive, voluptueuse, un état de dureté , d'inhumanité , d'insensibilité à la misère des pauvres , et par là même un état de malédiction (1) , de perdition , de réprobation , ainsi que le démontre l'histoire du mauvais riche et la conduite de la multitude de ceux que l'Ecriture appelle hommes de richesses. Cet oracle donc pauci electi ne devant s'entendre que des seuls riches , ne peut nullement servir à Bayle pour prouver que parmi tous les hommes , dont le plus grand nombre est dans l'état de pauvreté ou de médiocrité, il y a peu d'élus, peu de sauvés.
La seconde parabole à la fin de laquelle on lit ces mots , Multi vocati , pauci autem electi (Mat th. 22, 14), est de toutes celles de l'Evangile la plus énigmatique , la plus difficile à expliquer. Aussi est-elle diversement interprétée. Voici le commentaire du père Calmet sur ces paroles, Il y en a beaucoup d'appelés , mais peu d'élus. « On a déjà vu la même manière de parler. Là elle signifie qu'il y a beaucoup de Juifs appelés et invités au royaume du ciel , mais que peu en ont profité : ici Jésus-Christ en fait V application aux chrétiens et à ceux qui sont entrés dans l'Eglise , mais qui n'ayant pas la robe nuptiale en sont honteusement chassés. Mais comment dit -il qu'il y a beaucoup d'appelés , mais peu d'élus, puisque selon la parabole mémeil n'y en a qu'un seul d'excl%is de tout ce grand nombre qui était venu dans le festin? Ne serait-il pas plus naturel de dire : Il y a peu d'appelés et encore moins d'élus, mais presque aucun d'exclus? En effet de tous les Juifs il y en a très-peu qui soient entrés ; plusieurs païens n'entrèrent pas; et de tous ceux qui entrèrent il n'y en eut qu'un seul de chassé. Mais ce n'est pas là le sens de la parabole. Le fils de Dieu veut dire , 1° que de tout ce grand nombre de Juifs à qui l'Evangile est prêché , il y en a si peu qui en profitent, que cela sera compté pour rien. 2° De ceux même qui croiront, tant des Juifs que des Gentils , il y en aura encore qui seront exclus de la salle du festin où ils étaient entrés. Ainsi beaucoup d'appelés , peu d'élus ; et de ceux mêmes qui paraissent élus et qui étaient entrés dans l'Eglise il y en aura encore quelques-uns qui en seront chassés à cause de leur indignité. S. Augustin croit que cet homme qui est chassé ignominieusement du festin est la figure de tous les réprouvés (Tom. l,p. 195J.
Cette réponse de dom Calmet à l'objection qu'il s'était faite , ne paraît point suffire pour la résoudre; elle n'explique point pourquoi Notre-Seigneur ayant dit dans le verset précédent : C'est là qu'il y aura des pleurs et aV.s- grincements de dents, en donne pour raison qu'il y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. Ces mots ne signifient pas peu de sauvés ; car il n'est pas possible de concilier
(1) Vue vobis divitibus. Luc. G, 24.
cette signification avec le texte sacré , dont voici les principaux articles : 1° Le père de famille invita d'abord à son festin beaucoup de personnes, Vocâvit multos. 2° Au défaut de ces personnes , dont aucune ne voulut y venir, il en invita beaucoup d'autres, afin que sa maison fût remplie, Ut implealur domus mea. 3" La salle des noces fut remplie de personnes qui se mirent à table : Impletœ sunt nupliœ discumbentium. k° Le père de famille entra ensuite dans la salle pour voir ceux qui étaient à table : lntravit ut videret discumbenies. 5° Il n'en vit qu'un qui n'avait pas la robe nuptiale : Vidit ibi hominem non vestitum veste nuptiali. Tous les autres donc , à l'exception de celui - là , avaient cette robe, c'est-à-dire, comme l'interprète dom Calmet d'après les saints docteurs et les autres commentateurs, l'innocence, la charité, qui empêcha qu'ils ne fussent exclus comme lui de la salle du festin. Puis donc qu'ils n'en furent pas exclus , ils y restèrent, ils y conservèrent jusque à la fin cette robe, cette innocence ; par conséquent si ce mot élus signifie sauvés , ils furent du nombre des élus. Cependant ils étaient beaucoup de personnes , puisqu'ils remplissaient la maison, la salle du festin. Si donc ce mot élus signifie sauvés, cette proposition, Il y a peu d'élus, serait fausse. C'est donc une nécessité de donner à ce mot une autre signification.
Celle que nous lui donnons est relative à ce qu'on lit dans S. Luc (Cap. 14), que le serviteur qui, par ordre de son maître, avait amené dans la salle du festin les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux, lui ayant dit qu'il y avait encore des places de reste, le maître lui répondit. Allez dans les chemins et le long des haies, et contraignez les gens d'entrer, Compelle intrare. Ceux en qui s'accomplirent ces dernières paroles, furent non pas seulement appelés, invités au festin comme les autres dont il est parlé auparavant, mais encore contraints, forcés; c'està-dire, sollicité"?, pressés si fortement et avec de si vives instances , qu'encore qu'ils donnassent librement leur consentement à venir au festin, ils étaient dans l'impossibilité morale de le refuser. Ceux-là étaient en petit nombre et figuraient ceux qui , parmi les Juifs elles Gentils auxquels la loi fut annoncée, reçurent des grâces si puissantes, si victorieuses, qu'encore qu'ils fussent libres de n'y pasconsentir,ilsavaientune impuissance morale d'y résister. La concession de ces sortes de grâces singulières et surabondantes, suppose et renferme de la part de Dieu une élection, c'est-à-dire, un choix particulier, une prédilection spéciale à l'égard de ceux à qui il les accorde préférablement au grand nombre d'autres aidés seulement de secours généraux, qui quoique abondants et puissants ne le sont pas assez pour les mett>e dans une impuissance d'y résister.
Parmi les appelés à la foi du temps de la première prédication de l'Evangile, et après la mort de Jésus-Christ, il yen eut beaucoup qui, quoique aidés de ces secours, refusèrent d'embrasser le christianisme : mais il y en
eut aus9i beaucoup qui, profitant de ces secours, entrèrent dans l'Eglise chrétienne avec la robe nuptiale que leur avait conférée le baptême dignement reçu, et qu'ils conservèrent ainsi qu'on alieudecroire, en faisantattention à ce que les Actes des apôtres rapportent de la grande ferveur des premiers chrétiens: il y en eutcependant quelques-uns, commeunSimon, qui ne reçurent pas cette robe nuptiale.n'ayant pas apportéau baptême les dispositions requises, autres que la foi, qui suffisait à la vérité pourlesincorporeràl'Eglise,maisqui, n'étant pas accompagnée de la charité, nesuffisait pas pourles exempter de mériter d'en être exclus. Comme il n'y en eut que quelques-uns à qui, par des cas extraordinaires et fort rares, cette exclusion arriva, leur très-petit nombre est cause que dans la parabole ils ne sont figurés que par un seul chassé de la salle du festin et jeté dans les ténèbres extérieures.
C'est là, ajoute le texte sacré, qu'il y a des pleurs et des grincements de dents. Ces termes expriment de grandes et douloureuses peines infligées , non pas uniquement à l'homme entré dans l'Eglise sans la robe nuptiale, mais encore à tous ceux qui étant appelés au christianisme n'avaient pas répondu à cette vocation, et avaient d'autant plus mérité d'être rigoureusement punis de leur résistance aux secours de la grâce, que ces secours avaient été puissants et abondants, puisque beaucoup d'autres appelés pareillement à la foi et aidés de pareils secours s'étaient convertis et avaient obtenula robe d'innocence, et en la conservanls'étaient sauvés.
Voilà ce qui produira les pleurs et les grincements de dents des damnés, qui seront accablés de la plus humiliante et delà plus désolante confusion, en pensant et en sentant qu'ils ont pu opérer leur salut par tant de moyens qui leur ont été accordés, et qu'ils ne l'ont point voulu par leur propre et trèsgrande faute, puisque beaucoup d'autres l'ont opéré, quoiqu'ils n'eussent pas plus de secours, ou même qu'ils en eussent moins. Celui des réprouvés qui est figuré dans la parabole par l'homme exclus de la salle du festin des noces, à cause qu'il y était entré sans la robe nuptiale, aura lieu de pleurer et de grincer des dents, en se reprochant à soimême de s'être rendu très-coupable et trèspunissable pour deux raisons.
\ 1° Parce que, ayant eu comme tous les autres appelés les mêmes grâces pour entrer dans l'Eglise comme eux par la charité jointe à la foi, il n'a pas correspondu comme eux à ces grâces, s'étant contenté de croire, et n'ayant pas apporté au baptême les dispositions requises pour y recevoir la charité.
2' Parce que l'exemple de tous ces autres appelés qu'il a su avoir bien usé de ces grâces était pour lui un puissant motif de les imiter, et plus ils étaient en grand nombre, plus ce motif était puissant. S'il y avait eu beaucoup d'élus et peu d'appelés, ce motif tiré de leur exemple aurait eu moins de force, et la culpabilité encourue pour ne l'avoir pas suivi eût été moindre et digne d'une moindre punition.
L'explication que nous venons de donner à la seconde paraboie contient des éclaircissements que nous n'avons trouvés dans aucun commentateur. Quoiqu'ils soient nouveaux, la signification qui y est donnée à ce mot élus et à ce texte, Contraignez-les d'entrer, n'est pas nouvelle. Elle est tirée, quant à ce mot élus, du père Calmet, dans son Dictionnaireuniversel de l'Ecriture sainte ( Tom 1, au mot Electus ) ; il y dit que ce mot electus signifie élu, choisi pour avoir part aux bienfaits particuliers de Dieu, ce qui peut s'entendre de son alliance dans laquelle on entre ; et il y cite plusieurs passages (1) soit de l'Ancien Testament qui montrent que les Juifs sont nommés élus, comparativement aux Gentils, à qui Dieu n'avaitpas conféré, comme à eux, des faveurs spéciales, soit du Nouveau Testament, où les chrétiens sont nommés élus, comparativement aux Juifs à cause des grâces plus abondantes dans l'Eglise q.ue dans la Synagogue : comme donc ceux qui., par des secours spéciaux et très-puissants, avaient été en quelque sorte contraints d'entrer dans la salle du festin avaient été beaucoup plus favorisés que ceux qui n'avaient été qu'inv-ités et que pourvus de secours généraux, cette dénomination élus, convenait aux premiers comparativement aux seconds.
Quant à notre explication de ce texte, Compcllc intrare , elle est non seulement conforme à celle qu'on lit dans le commentaire de Cornélius à Lapide (2) , mais encore elle pulvérise l'objection de Bayle. Quel avantage peut-il tirer pour ses énormes exagérations touchant la multitude des réprouvés de cette proposition, Il y a peu d'élus? Aucun, puisque ainsi expliquée elle signifie seulement que le nombre de ceux qui avaient été favorisés de grâces extraordinaires et comme miraculeuses pour entrer dans l'Eglise chrétienne, était petit en comparaison du grand nombre de ceux qui pour y entrer n'avaient reçu que des grâces communes et des secours généraux. Nous avons aussi fait voir qu'il ne peut tirer avantage du sens que cette proposition a dans la première parabole. Sans donc nous arrêter davantage làdessus , passons à ses autres allégations.
IV. Il est vrai pour l'ordinaire qu'un souverain qui veut exercer et la justice et la dé mence, lorsqu'une ville s'est soulevée, doit se
II) Dedi in deserto aquas ut darem potum populo meo, eleclo meo. Isa. 23, 20. Disposui testanienlum clectis rneis. Psal. 88, 4. Electis. advenis. 1 Pelr. 1,1. Vos aiitem genus eleelum. lbid. 2, 9.
(2) Compclle imrare ; quia enim génies mullae idololalrx, barbarae et belluinx, bine majori et validiori vi pradicationis vocandœ, et quasi compellenda.' fuere ad salutem, nimirum per miracula, per spiritual ardenlein, per plagas etiain et vindictas a Deo subinde immissas , in ostensione spiritus et virtulis , ait Paulus l Corinlh. 2, ver». 4, et l Thessal. 1, vers. 5. Evangelium nosti uni, ait, non fuit ad vos in sernione tantum, sed et in virlute, et in Spiritu sanclo, cl in plenitudineniulia. Hinc et noster Suarez : Compelle intrare, ait, vel laboribus et doloribus affligendo, vcl veliemenli vocalione et impulsu quasi miraculose convertendo.
6M SUR L'INCARNATION
contenter de la punition d'un petit nombre de Ravaillac mutins, <et pardonner à tous les autres ; car si le nombre de ceux qui sont châtiés est comme mille à un, en comparaison de ceux à qui il fait tir ace, il ne peut passer pour débonnaire, et il naisse pour cruel. Mais il est faux que cette proposition ou cette règle ne souffre, aucune exception. L'empereur Tite (1) a passé non pour cruel, mais pour très-débonnaire, quoique il eût exercé sur Jérusalem et sur tous ses habitants, à quelques-uns près, la plus terrible vengeance qui fit périr par l'épée ou par la famine plus d'un million d'entre eux : il condamna aussi une foule prodigieuse de
Juifs à l'esclavage. En leur infligeant ce châtiment de longue durée, il ne passa point pour un tyran abominable : pourquoi? C'est que l'envie de se venger eut moins de part à ses rigueurs que Y envie de faire servir au bien public la peine qu'il faisait porter à un si grand nombre de rebelles. La vengeance, dont il est probable que cet empereur suivit en partie les mouvements, était en lui un vice; mais elle est une vertu en Dieu, qui, jugeant toujours avec tranquillité (Sap. 22, 18 ) , sans passion, sans émotion, ne condamne jamais sans qu'on l'ait mérité, ne punit jamais avec excès, et suit toujours les règles d'une parfaite équité, en proportionnant la mesure du châtiment à lagrièvetédu crime. Voilà pourquoi il s'est réservé à lui-même la vengeance (2) et l'a interdite aux particuliers, que leur excessive sensibilité aux injures reçues sxposerait à en outrer la punition.
V. Il est vrai pour l'ordinaire que les malfaiteurs que Von exécute sont censés expier Inîrs crimes si pleinement par la perte de la vie, que le public n'en demande pas davantage , et qu'il s'indigne quand les bourreaux sont maladroits. On les" lapiderait, si l'on savait qu'expressément ils donnent plusieurs coups de hache : et les juges qui assistent à l'exécution ne seraient pas hors de péril si l'on croyait qu'ils se plaisent à ce mauvais jeu des bourreaux, ou qu'ils les ont exhorté ssous main à s'en servir. Mais il est faux qu'on doive entendre ceci dans l'universalité à la rigueur. Bayle lui-même en excepte plusieurs cas, et cite l'exemple de Ravaillac, dont ni les juges ni les spectateurs n'eurent aucune pitié, quoique il fût tourmenté longtemps en plusieurs manières horribles : pourquoi?
C'est qu'il le méritait bien, ayant attenté à la vie d'un grand et bon roi : mais qu'étaitce que les grandes et bonnes qualités de Henri IV, en comparaison des grandeurs et des bontés infinies de Dieu, sinon quelque chose de moins qu'un atome comparé à tout l'univers, ou qu'un jour comparé à toute l'éternité? Celui donc qui par le péché mortel a attenté, ainsi que nous l'avons montré ( Col. 451 ), à la vie d'un Dieu inGniment grand et bon ne mérite pas plus , mérite même moins qu'on ait compassion de lui, quoique il endure des supplices éternels, que
(1) Ce prince ne comptait ses jours que par ses bienfaits, dont la multitude le fit nommer les Délices du genre humain.
(2) Mea est ullio. Deuter. 32, 35.
qui n'était plaint de personne , malgré les longs et affreux supplices qu'on lui voyait souffrir.
VI. Il est vrai que les souverains ne se règlent pas sur S. Paul, et qu'ils agissent sagement en ne condamnant pas au dernier supplice tous ceux qu'il condamne à la mort éternelle. La raison en est que le nombre de ceux-ci est si grand , que s'ils étaient tous condamnés au dernier supplice, à la mort, il resterait peu d'hommes en vie sur la terre; et que par conséquent cette condamnation, qui diminuerait fort considérablement le genre humain, serait en grande partie destructive des sociétés. Mais il est faux que ce motif, qui, pour éviter un plus grand mal,' ou pour ne pas empêcher un plus grand bien, engage prudemment les souverains à ne pas condamner à la mort tous les pécheurs dont parle S. Paul, ait lieu par rapport à Dieu, et doive l'empêcher de punir d'un supplice éternel tous ceux qui meurent en état de péché mortel ; car il est évident que ce supplice, qui ne leur est infligé qu'après la mort, ne diminue pas le nombre des hommes vivants, et ne blesse pas l'intérêt social.
Il est d'ailleurs certain que le dogme des peines de l'enfer est très-utile au genre humain, pour l'empêcher de commettre bien des crimes destructeurs de la société. Le Dictionnaire philosophique, composé par un des principaux docteurs de l'incrédulité, contient là-dessus ces paroles bien remarquables. Dès que les hommes vécurent en société, ils durent s'apercevoir que plusieurs coupables échappaient à la sévérité des lois : ils punissaient les crimes publics ; il fallait établir un frein pour les crimes secrets. La religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Chai déens, les Egyptiens, les Grecs imaginèrent des punitions après cette vie. L'auteur du même livre appelle le dogme de l'enfer un dogme réprimant et nécessaire au peuple ; il ne laisse pas toutefois de le combattre et de s'en moquer : en quoi il ne se montre pas moins ennemi de la raison et de la saine philosophie que de la religion et même de la société, dont l'intérêt demande qu'on ne s'efforce pas d'ôter au peuple la croyance d'un dogme nécessaire pour le contenir dans le devoir. La nécessité de ce dogme est une preuve qu'il lire son origine non des hommes, qui par politique l'auraient imaginé, mais de Dieu même, qui, par une providence attentive à tout ce qui est nécessaire au maintien du bon ordre et du culte divin, Ta enseigné au genre humain pour empêcher que le libertinage, la dissolution, l'impiété ne régnassent dans le monde. C'est là une suite évidente du principe admis par cet écrivain, qui, ne raisonnant pas conséquent ment, ne mérite que le nom de sophiste, et non celui de philosophe, c'est-à-dire, selon la définition que lui-même en donne, d'amateur de la sagesse et de la vérité. Il y a d'autres endroits (1) dans son Dictionnaire où son (i) Tels sont ceux-ci. c 11 est donc absolument nécessaire pour les princes et pour les peuples que l'idée d'un Etre suprême, créateur, gouverneur, ré-
INSTRUCTION PASTORALE
prétendu esprit philosophique tombe honteusement en contradiction avec soi-même.
Mais voyons ce qu'on y lit contre le dogme de l'éternité des peines. « Une faute d'un moment ne peut mériter un châtiment infini, une peine éternelle. » Faut-il donc mesurer la durée de la peine sur celle de la faute, et s'il ne faut qu'un moment pour commettre le plus énorme forfait , ne faudra-t-il qu'un moment pour le punir? Faudra-t-il réprouver comme injustes et cruelles toutes les lois humaines qui, pour des transgressions momentanées, infligent des peines longues et en quelque sorte éternelles , puisqu'elles
f «rivent pour toujours , autant qu'il est en eur pouvoir , de l'honneur et de la vie les scélérats qu'elles condamnent à l'infamie et à la mort? Il est donc clair qu'il faut mesurer la durée du châtiment non sur la durée, mais sur la grièvelé du crime, et que si cette grièveté est infinie, elle mérite une peine infinie, du moins dans sa longueur : mais l'incrédule prouvera-t-il qu'il n'y a aucun crime dont la grièvelé soit infinie? Réfutera-t-il d'une manière satisfaisante les raisons sur lesquelles les philosophes et les théologiens appuient cette infinité de l'offense que contient la malice du péché mortel? Suffit-il d'objecter avec les sociniens , dont l'Encyclopédie ( Tom. 17, p. 391 ) rapporte l'objection que l'homme ne peut pas offenser Dieu ? Sans doule qu'il ne peut pas lui causer aucune douleur, aucune tristesse, ni diminuer en aucune manière son bonheur sans bornes. Mais s'ensuit-il de là qu'il ne peut pas l'offenser? N'est-ce pas une conséquence aussi absurde que si de ce qu'un sujet , en foulant aux pieds la statue de son prince, ne cause aucune souffrance à la personne de son souverain on en concluait qu'il ne lui fait aucun outrage, aucune offense? Cet impie qui dit dans son cœur, Il n'y a point de Dieu, ne porte-t-il pas son ingratitude et son audace monstrueuse jusque à vouloir, autant qu'il est en lui , ôter le bonheur d'exister à l'auteur même de son existence ? En voulant ainsi que Dieu ne soit pas éternellement heureux, ne mérite-t-il pas lui-même d'être éternellement malheureux? S'il voulait ôter la vie à son père ou à son prince, quoique il ne pût pas exécuter son dessein , ne serait -il point coupable d'un affreux parricide, et digne de douloureux et longs tourments? Mais qu'est-ce que le parricide en comparaison du déicide? N'y a-t-il pas autant de disproportion entre l'énormité de l'un et celle de l'autre
numérateur et vengeur, soit profondément gravée: dans les esprits,» pag. 34, au mol Alliée... « L'élerniié de la matière n'a nui chez aucun peuple au culte de la Divinité. La religion ne fut jamais effarouchée qu'un Dieu éternel lut reconnu comme le maîirc d'une in.uière éternelle, » p. 226, au mot Matière. La contradiction qui se trouve entre ces deux textes est évidente; si l'éternité de la matière n'a nui chez aucun peuple au culle de la Divinité, il s'ensuit clairement qu'il n'est point nécessaire pour les peuples que l'idée d'un Etre suprême, créateur, c'est-à-dire, qui a tiré e monde du néant, et a donne commencement à la matière, soit profondément gravée dans les esprits.
qu'il y en a entre le Créateur et la créature, entre le fini et l'infini, entre le temps et l'éternité? Si donc un criminel de lèse-majesté humaine mérite la sévérité d'un châtiment temporel, un criminel de lèse-majesté divine ne mérite-t-il pas la rigueur d'un supplice éternel?
Suffit-il encore d'alléguer avec l'auteur du livre intitulé Bélisaire, cette excuse qu'il met dans la bouche de son héros : Dieu sait bien que je n'ai ni la folie ni la malice de vouloir l'offenser; c'est une rage impuissante et absurde que je ne conçois même pas? Quoi donc! n'y a-t-il d'autres offenses que celles qui renferment une telle volonté, formelle, expresse de les commettre? Un sujet, sans avoir une volonté directe d'offenser son roi, ne l'offense-t-il pas grièvement lorsque par haine, non contre la personne du prince, mais contre celle de son ministre ou de son favori , ou par amour de l'indépendance , il enfreint ses lois ? Une femme adultère n'offense-t-elle pas fort son mari lorsque, sans le haïr formellement et sans vouloir directement lui déplaire , elle manque , pour satisfaire sa passion, à la fidélité conjugale? L'auteur qui fait tenir à Bélisaire ce langage ne se croiraitil pas lui-même fort offensé par quelqu'un qui, sans en vouloir expressément à sa personne et sans attenter à sa vie, lui ravirait ses biens, sa réputation, son honneur? Nous avons montré ci-devant que, sans avoir lu rage aussi impuissante qu'absurde de vouloir réellement enlever à Dieu ses perfections, son bonheur , son être , l'homme qui pèche mortellement veut, autant qu'il est en son pouvoir, le détrôner, le détruire, l'anéantir, et que la malice que renferme cette volonté étant infinie en sa grièvelé mérite une peine infinie en sa durée.
Nous avons aussi fait voir qu'il faut raisonner d'un acte énorme de scélératesse comme d'un acte héroïque de vertu. Celui-ci, quoique momentané, peut mériter une récompense plus grande et plus longue qu'un autre acte vertueux, mais faible, très-peu intense, qui serait continué pendant un temps fort considérable : de même un seul forfait atroce , par exemple , un parricide commis dans un seul moment, peut mériter une peine beaucoup plus douloureuse cl plus durable qu'une très-légère faute , par exemple , un très-petit sentiment de vanité qu'un homme qui l'aurait conçu dans son cœur serait supposé l'y entretenir sans cesse et l'y conserver sans interruption fort longtemps, même pendant tout un siècle.
Achevons de confondre cet auteur, en lui faisant la demande suivanle. Y a-t-il , selon vous, de la proportion entre un verre d'eau froide donné par charilé et un torrent de volupté éternelle dont , selon nous , il sera récompensé , ou n'y en a-t-il point ? Hepondez-vous qu'il y en a? Si cela est , vous répliquons-nous, vous devez convenir qu'il y en a pareillement entre la faute d'un moment et la rigueur d'un châtiment infini dans sa durée. Répondez-vous qu'il n'y en a pas, et qu'une récompense souverainement magni-
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fique et perpétuelle n'excède infiniment le mérite d'un don modique et passager? Cet excédent infini du côté de la récompense, vous disons-nous , compense l'autre excédent que vous prétendez être du côté du châtiment; et cette équitable compensation établit une juste proportion de part et d'autre. C'est ce que nous avons ci-dessus démontré par des principes et des exemples auxquels nous vous défions de répondre d'une manière satisfaisante.
VII. Il est vrai que Pline le Jeune cite cette maxime d'un ancien : Qui vitia odit, homines odit ; mais rien de plus faux que cette maxime à laquelle nous opposons la vérité de celle-ci : Qui vitia diligit , homines odit. Qui aime les vices et veut qu'ils soient impunis hait les hommes. Car, comme dit excellemment l'Orateur romain (1), l'espoir de l'impunité des crimes est l'attrait le plus fort qui porte à les commettre; et néanmoins tous les hommes, même les plus méchants, ont intérêt à ce qu'ils ne se commettent pas. Bayle lui-même va nous en donner la preuve. Il est vrai, dit-il (2), qiï un méchant homme trouverait son compte, par rapport à sa conscience, dans une doctrine qui lui permettrait l'empoisonnement, l'adultère, le parjure, etc. ; mais par bien d'autres endroits il ne l'y trouverait point. Il a mère, femme, sœur et nièces qui le chagrineraient mortellement si elles se diffamaient par leurs impudicités ; il y a plus de gens qui le peuvent empoisonner, voler, tromper, etc. , qu'il n'y en a contre qui il puisse commettre ces mêmes crimes. Chacun est plus capable d'être offensé que d'offenser ; car entre vingt personnes égales, il est manifeste que chacune a moins de force contre dix-neuf que contre une : il est donc de l'intérêt de chaque particulier , quelque corrompu qu'il soit , que l'on enseigne une morale très-propre à intimider la conscience. S'il est commode , dit-il encore au même endroit, à chaque particulier de ne pas craindre les supplices de l'autre vie, il est encore plus incommode de songer qu'on a tous les jours affaire avec des gens qui ne les redoutent pas ; il n'est donc point de l'intérêt des particuliers qu'aucun dogme qui est capable de diminuer la peur des enfers s'établisse dans le pays , et il est assez probable que les prédicateurs de cette espèce de relâchement choqueront toujours le public beaucoup plus qu'ils ne lui plairont.
Ces dernières réflexions de Bayle sont judicieuses ; nous croyons qu'elles doivent vous empêcher, mes très-chers frères, de proposer dans vos instructions publiques (3) certaines
(1) Impuni las, peccandi maxima illecebra. L. 1 de Offic.
{%) Dictionnaire historique, au mot Socin.
(3) Nous disons publiques ; car nous n'oserions blâmer ( dans quelques cas rares et extraordinaires ) des instructions particulières adressées à des personnes que la terreur des peines de l'enfer, fortement empreintes dans leur imagination trop vivement frappée des peintures épouvantables et ouirées qu'on leur en a faites, jette dans un trouble extrême, au point qu'il y a lieu de craindre qu'elles n'en perdent la raison, ou ne succombent à la tentation d'accuser Dieu de cruauté. On peut, ce semble, pour les pré-
opinions permises ou tolérées, qui favorisent cette espèce de relâchement ; mais comme nous faisons une dissertation théologique , adressée seulement aux ecclésiastiques de notre diocèse, nous allons, en exposant le pour et le contre, mettre sous vos yeux ces opinions, avec les preuves qui les appuient et les difficultés qui les combattent.
Pour lever le scandale de la cruauté prétendue de la doctrine des enfers, ou du moins pour en adoucir la rigueur , on fait valoir plusieurs textes de l'Ecriture et des saints pères.
Server d'un si grand malheur, ou d'un si grand crime , leur proposer ces opinions qui ne sont pas condamnées par l'Eglise, et qui peuvent servir à dissiper leurs frayeurs immodérées. On peut , par le même molif, leur représenter comme bien probable l'opinion selon laquelle le feu de l'enfer et le ver des réprouvés ne sont que métaphoriques. Ne peut-on pas aussi en agir de même à l'égard des incrédules , quand ce ne serait que pour faciliter leur conversion ou du moins diminuer leurs blasphèmes, et modérer la fureur avec laquelle ils se déchaînent contre le dogme de l'éternité des peines ?
< Juste Ciel ! s'écrient-ils , selon le langage que l'Encyclopédie (Tom. M , page 591) met dans leur bouche, quelle idée faudrait-il avoir de Dieu, si cette hypothèse, dont tout homme doit avoir horreur, était seulement vraisemblable? Comment ces âmes de pierre qui osent la soutenir peuvent-elles , sans trembler, annoncer ce terrible arrêt? De quel droit et à quel titre se donnent-elles ainsi l'exclu*ion, et s'exemptent-elles des peines dont ils menacent inhumainement leurs frères? Qui leur a dit, à ces hommes de sang, qu'ils ne prononçaient pas eux-mêmes leur propre condamnation ? » Un prêtre de ce diocèse nous a communiqué une lettre que lui a écrite un de ces incrédides ou inconvaincus , pleine de pareilles invectives contre le dogme de l'enfer, qui , joint à celui du petit nombre des élus, est, dit l'Auteur de celle lettre, un dogme affreux, surtout si l'on suppose un véritable feu dans l'enfer: on ne peut v penser sans perdre la foi ou la raison.
Transportez-vous, ajoute-l-il, dans une verrerie , dites-vous à vous-même: Dieu plonge dans un pareil feu presque tous ses enfants, ou du moins le plus grand nombre. Ce feu les brûle sans les consumer ; Dieu est le spectateur de ces supplices affreux : il entend les cris, les hurlements effroyables de tous ces malheureux : et insensible à tout, il les tourmente continuellement, et entretient sans cesse ce feu dévorant qu'il pourrait éteindre. Je vous défie de dire après cela, Nemo tant Pater.... Je sais qu'il n'est pas de foi qu'il y ail un véritable feu en enfer. Mais peuWon le croire sans témérité? Je vous avoue que cela me consolerait beaucoup. « Il ne tiendra qu'à lui d'avoir cette grande consolation , s'il lit notre présente Instruction, et s'il y joint la lecture de la précédente sur la permission du péché ; nous espérons qu'il trouvera en l'une et l'autre les principes propres à résoudre toutes les difficultés qu'il propose d'après Bayle, et dont la principale est prise de la bonté de Dieu, qui prévoyant que le péché rendrait horriblement malheureuses tant de créatures, n'aurait pas dû le permettre. H est vrai, y dil-il encore, que l'objection de Bayle a lieu dans tous les sentiments, et qu'elle conduit à l'athéisme ; mais il faut avouer qu'elle est bien affaiblie, si on admet un enfer beaucoup moins effroyable, qui ne doit être le partage que d'un assez petit nombre de scélérats ou de grands pécheurs. Je vous avoue que, si je pouvais me persuader que Dieu punît moins sévèrement, je l'en aimerais beaucoup mieux, et je le servirais de meilleur cœur. *
i" On cite les passages de l'Evangile où le mauvais riche , après avoir prié en vain Abraham de lui envoyer Lazare, afin que, trempant le bout de son doigt dans l'eau, il lui rafraîchisse la langue, le supplie de l'envoyer dans la maison de son père, afin que leur attestant (d ses frères) ces choses, il les empêche de venir aussi eux-mêmes dans ce lieu de tourments (Luc. 16, 24,27, 28). Si ces tourments, dit-on, sont aussi douloureux que le supposent les descriptions qu'en font les peintres et les prédicateurs ; s'ils égalent et même surpassent ceux qu'endure un homme à qui on fait l'opération de la pierre , ou à qui on arrache le cœur et les entrailles, ou que l'on tire à quatre chevaux, ou dont le corps posé au milieu d'un grand feu y brûle de toutes parts, est-il possible qu'un damné souffrant des peines si excessives, qui le percent jusqu'au vif et le pénètrent jusqu'au fond de lame, ait en même temps d'autres sentiments que celui de sa souffrance actuelle, et qu'il détourne sa pensée, son attention de sa douleur présente pour les porter sur d'autres objets , pour se souvenir du passé , se rappeler son père, ses frères, s'attendrir ou s'inquiéter sur leur sort futur, et s'occuper des moyens propres à les préserver d'un malheur pareil au sien ? On n'a qu'à consulter l'expérience et le sens intime. On sait ce qu'on éprouve en soi-même dans des états de crises et de douleurs très-violentes. On ne pense alors qu'à soi et qu'à son mal. On n'est pas même capable de penser à autre chose , à moins qu'on n'ait des secours surhumains , semblables à ceux qu'ont reçu plusieurs martyrs : leurs corps étaient déchirés ou embrasés ; leurs âmes néanmoins s'occupaient à louer Dieu et à prier pour leurs persécuteurs : mais c'était-là des miracles de la grâce de Jésus-Christ, qui remplissait leurs cœurs d'une joie surnaturelle ; sans quoi ils eussent été uniquement concentrés, abîmés, absorbés dans la douleur. Une violente colique néphrétique suffît seule pour mettre celui qu'elle tourmente hors d'état de faire des réflexions aussi suivies que celles que l'Evangile attribue au mauvais riche : comment donc celui-ci est-il en état de les faire , si les maux qu'il souffre sont à chaque instant fort supérieurs à tous ceux de cette vie ?
2° On cite encore des passages , soit de l'Ecriture, soit des saints pères, sur lesquels est appuyée la doctrine commune des théologiens (1) qui, d'après S. Thomas, enseignent
F" (l)Tenendaesiauctorisnostri (S. Thomae) sentcnlia , dx'monum, ut et animarum damnatorum siipplicium, non differri usque ad judicium universale. lia docenl Prosper, lib. 1 de Vila Contemp., c. 5; Beda in c. 5 Jac; August., lib. de Corrept. et Gratia, c. 10. Sicutergo sancli Angeli stalim in ipsa confirmalione acceperunt prœmium essentielle beatitudinis, neque illud postuniversale judicium augebitur, quamvis usque ad illud crescant gandin accidenlalia ; ita diminues lam carentia; visionis Dei, quam ignis inferni poenam, slatim à lapsu acceperunt, neque illa crit aliquando auclior, quainvis accideulalis crescat usque ad diem judicii... .Neque vero bis obslat, quod, Lucie 8, dœmones rogaverinl Chrislum ne niitleren-
que le supplice des démons , même de ceux qui , sans être détenus dans l'enfer, sont répandus dans l'air et sur la terre, n'est point différé jusqu'au jour du jugement dernier ; mais que dès à présent ils l'endurent, quant à la peine essentielle , qui n'est pas moim douloureuse que celle des damnés. Ce supplice toutefois n'empêche pas les démons de tenter les hommes, de leur dresser des embûches, etc. De là on conclut, par un argument semblable au précédent, que les démons et les réprouvés n'endurent pas des douleurs aussi grandes que celles qui ont coutume de leur être attribuées , puisque celles-ci, accompagnées de continuels transports de fureur et de rage, les mettraient dans l'impuissance de s'occuper d'autre chose que de leurs tourments.
3° On fait valoir ce qu'assurait S. Bernard (1) que, sans l'espérance du ciel, les maux de ce monde ne lui paraîtraient guère plus tolérables que ceux de l'enfer ; et on en infère que ceux-ci ne lui paraissaient pas aussi grands que les supposent plusieurs au tcurs et prédicateurs, qui les dépeignent tellement affreux et douloureux, que les peines de cette vie ne laisseraient pas d'être beaucoup plus supportables que les tourments de l'autre, quand même elle ne seraient point diminuées par l'espoir du paradis. Combien
tnr in abyssum : id enim non petierunt, quasi jam ab igné abyssi non paterentur ; sed propler alias causas : quarum prima est , quia lune cum erunl in abysso, non poterunt amplius nocere bominibus morlalibus , quod eis veliemenler displicet. Secunda, quia quando lue sunt cum bominibus, extorquent ab illis aliquem cullum, quem ingebennanon babebunl. Tertia, quia in die judicii, quem tune limebant, omnibus manifesta erunt ipsorum malefieia et lormenta ; ex quo pœna eorum aceidentalis crescet. Sylvius, Comment, in prim. pari. Sum. S. Thom.
Ce grand iliéologien, qui a fait tant d'honneur à la célèbre université de Douai, réfute au même endroit l'objection Urée de ces paroles de l'Evangile, Iguem mlernum qui paratus est diabolo, etc. Respondeo, ditil, Christum ibi quidem affirmarc ignem infernalcm esse proeparatum diabolo et Angelis ejus ; non tamen negare, quin modo pœna m aliquam ab islo igné patianlur.
Le même auteur fait au même endroit , la remarque suivante, fort analogue à la question présente. < Adverte in dnbium verli, num iu dœmonibus sit verum gaudium de Victoria quam reportant hommes superando, ac in peccaia dejiciendo. liesp. Non esse verum ac proprie dictum gaudium. Dolorenim summus, quo afficiunlur, non compalitur secum veri nominis gaudium. Coniirmalur, quoniam eisi eatenus, obiineanl id quod desiderant, in eo tainen volunias eorum non quietatur; lum quia neque lam multos , neque lam fréquenter hommes superant quam vellenl; tum quia dolorde amissa beatiludine, et invidia de hominum saline, deque Dei glm-ia, non permiltitvolunlatemipsorumquietari.UndeB.Thom. in 4, d. 45, quoest. 2, art. 2, quaisliuncula 1 , ad 4, de damnatis dirons, quod habent aliquod gaudium, du m implelur hoc quod desiderant ; sicut et dremones gaudercdicunliirdum hommes ad peccataperlrahunt; expresse dicit illud gaudium non verum, sed phantasticum esse.
(1) Non multo niihi tolerabilior viderelur hujus mundi habitatio quam gehenna, nisi Dominus Sabaoth reliquisset nobis semen liduche et exspeclationis, quando eslelevatus in nubibus. Serm. deAtcens.
SUR L'INCARNATION
de personnes qui, quoique elles ne croient ni n'espèrent les récompenses célestes, et quoique elles souffrent de grands maux sur la terre , aimeraient néanmoins mieux, si elles avaient à choisir , vivre toujours dans cette vallée de larmes que de mourir ou d'être anéanties !
k° On insiste principalement sur les textes, que nous indiquons , de S. Augustin (1), et qui méritent grande attention. Le^saint Docteur n'y blâme pas ceux qui croient que les peines afflictives des réprouvés sont de temps en temps soulagées et mitigées par quelque adoucissement ou par quelque interruption , Dolorum relevatione vel intermissione. Il laisse la liberté de soutenir cette opinion , pourvu qu'on ne la propose que comme une simple conjecture, et qu'on ne nie pas l'éternité du supplice des damnés. Il fait consister ce supplice principalement dans la peine du dam, qui , fût-elle à chaque instant fort légère , fût-elle même souvent adoucie ou interrompue, ne laisserait pas toutefois de former à la longue, dès qu'elle n'aurait pas de fin , une quantité si grande de douleurs souffertes successivement, que toutes les peines imaginables des tourments les plus
(l)Nonnulli, imo quam plurimi seternam damnatorum pœnam, et cruciatus sine inlermissione perpetoos, humano miserantur aflectn , atque ita futurum esse non credunl, non quidem Scripluris adversando divinis , sed pro suo molu dura quseque molliendo, et in leniorem flcciendo sênlenliam , quse putant in eis terribilius esse dicta qnam verius. Non enim obliviscctur, inquiunt, misereri Deus, aut continebit in ira sua miseraiiones suas. Hoc quidem in Psalmo legitur sanclo : sed de his sine ullo scrupulo inielligitur, qui vasa misericordiœ nuncupantur , quia et ipsi non pro meritis suis, sed Deo miserante de miseria liberanlur. Aut, si hoc ad omnes existimant pertinere, non ideo necesse est , ut damnationem opinentur posse finiri eorum, de quibus diclum est : et ibunt bi in supplicium seternum : ne islo modo putelur habilura finem quandoque félicitas etiam illorum de quibus e contrario diclum est jusli aulem in vitam œternam. Sed pœnas daninatorum certis lemporum iutervallis existiment, si boc eis placet, aliqualenus miligari : etiam sic quippe inieliigi potest manere in illis ira Dei , hoc est, ipsa damnalio. ILcc enim vocatur in ira Dei ; non fit divini animi perturbatio (a) : ul in ira sua, hoc est, manens in ira sua, non tamen conlineat miseraiiones suas , non œterno supplicio (inem dando, sed levamen adiiibendo, vel inierponendo cruciatibus : quia nec Psalmus ait, Ad iiniendam ira m suam,vel,Post iramsuam, sed, In ira sua. Qu* si sola esset, quanta ibi minima cogitari potest, perire a regno Dei , exulare a civitale Dei, alienari a vita Dei, carere ta m magna mullitudine dulcedinis Dei quam abscondit timentibus se, perfecil aulem speranlibus in se : tain grandis est pœna, ul ei uulla possinl lormenta quse novimus comparari, si illa sil selerna , isla aulem sinl quamlibet mullis •seulis longa.
Manebit ergo sine fine mors illa perpétua daninatorum, id est alienalio a vita Dei, et omnibus eril ipsa commuais , quamlibet homines de varietate pœnanim, de dolorum relevalione vel intermissione pro suis humanis molibus suspiceniur, sicut manebit eommuniler omnium vita alterna sanclorum , quamlibet bonorum distanlia concordiler fulgeant. Enchir., e. 112.
(a) Ceu mutatio.
De PnEssY. I.
douloureux et les plus longs, dont la durée aurait une fin, ne sauraient lui être comrparées et ne seraient presque rien auprès d'elle.
La raison en est que toutes ces peines n • formeraient qu'unequantité finie, qu'un nombre déterminé, et qu'il n'y a pas de quantité finie et de nombre déterminé qui ne soient, à la longue, surpassés incomparablement par une autre quantité et un autre nombre, qui vont toujours en augmentant à l'infini , et dont l'augmentation ne sera jamais déterminée. Le même saint docteur ne détermine pas, dans le texte que nous examinons, les degrés de douleurs des damnés. Il dit dans un autre endroit qu'ils reçoivent une damnation plus ou moins grande, à proportion du plus ou du moins de péchés qu'ils ont commis. 11 enseigne , selon le savant ContinuateurdeM. Tournely (1), que les prières qu'on fait pour eux leur sont utiles, non pour faire cesser leur damnation, mais pour la rendre plus tolérable par l'adoucissement de leurs peines. 11 ne juge pas ces peines si douloureuses pour tous, qu'il valût mieux pour chacun d'eux de ne pas exister que de les souffrir. Il paraît restreindre (2) ce qui est dit de Judas, C'eût été un bien pour lui de n'être pas né, à ce traître et à d'autres semblables monstres de scélératesse et d'impiété. Il n'empêche pas, ce semble, il ne défend pas de penser ou de conjecturer que les autres qui sont en beaucoup plus grand nombre n'endurent pas des maux si rigoureux, si supérieurs aux biens (3) à eux accordés , qu'ils aient lieu d'être fâchés (eu égard non seulement au présent et à l'avenir, mais encore au passé) d'avoir été tirés du néant. Il ne trouve pas à redire qu'on soutienne que Dieu , loin de les traiter avec dureté, use envers eux d'une véritable miséricorde en les punissant moins qu'ils ne méritent. Ce qui est conforme à des textes sacrés
(1) Certe, inquiunt, suntex SS. Patribus, qui probable putant minui aliquando , aliquando augeri daninatorum pœnas. Opinionem banc proponit et permittit Augustinus Enchir., cap. 112, his verbis : Pœnas daninatorum certis lemporum intervaltis existiment, si hoc eis placet, aliqualenus miligari : etiam sic quippe inieliigi poiesi manere in illis va Dei , hoc est ipsa damnalio... ut in ira sua... non tamen conlineat miseraiiones suas , non mémo supplicio finem dando, sed levamen adiiibendo, vel inierponendo cruciatibus. Idem exprimitur in Missa quam exhibet pervetustus Codex Gellonensis , in qua pelitur pro anima fumuli quam traxit Deus deprœsenli sœculo absque pœnitentnj spatio, ut si forsilan non merelur surgere ad gloriam, per hœc sacra oblationis libamina , vel lolerabilia fiant ipsa lormenta. Tractai, de Relig., pag. 79.
(2) Non dico parvulos lanta pœna esse pleclendos, ut eis non nasci polius expedirel, cum hoc Deus non de quibuslibel peccatoribus, sed de sceleslissimis et impiissimis dixeril. Lib. 5 cont. Julian. , c. 11.
(3) Mon fils, dit Abraham dans l'Evangile au mauvais riche, souvenez-vous que vous avez reçu des biens pendant voire vie (Luc. 16, 25). Comme la jouissance de ces biens n'excluait pas la souffrancede tout mal, ne peut-on pas dire avec S. Thomas que les maux qu'endure un réprouvé n'excluent pas la jouissance de tou: bien ? Voyez ci-dessus le texte de ce saint docteur et plusieurs autres passages qui favorisent la même
(Vingt-une.) ,
INSTRUCTION PASTORALE
où Dieu est représente se souvenant , même dans sa colère, de sa miséricorde, se plaisant
opinion qu'on appuie encore sur ce que Dieu (a) dime toutes tes choses qui sont et ne hail aucun de ses ouvrages, li déteste à la vérité le péché, qui n'est pas son ouvrage, el le pécheur, en tant qu'il est l'a.\iteur du péché ; mais il ne laisse pas d'aimer ce pécheur, en tant que, malgré son péché qui est en lui une propriété accidentelle, il conserve les propriétés essentielles à la nature humaine, qui sont l'ouvrage du Créateur, et qui, malgré le péché, continuent d'être en elles-mêmes bonnes el très-bonnes : comme telles elles ont l'estime, l'amour de leur auteur, et celui en qui elles se trouvent, quelque criminel qu'il soit, ne laisse pas d'éprouver la vérité de ce que dit un écrivain sacré en parlant à Dieu : Vous êtes indulgent envers tous, parce que vous êtes le Seigneur de tous : Ob hoc quod omnium Dominus es, omnibus le parcere facis (Sap. 11, 16). Au reste, disent les défenseurs de cette opinion, nous ne la proposons que comme une simple suspicion (b) ou conjecture qui peut servir à diminuer la trop forte impression que fait sur certains esprits l'idée de tourments affreux soufferts sans le moindre adoucissement ou sans la moindre interruption ; mais par cela même qu'elle n'est qu'une conjecture, elle ne doit pas enhardir les méchants à commettre le péché , puisque 1° dans une matière aussi importante, ce serait une folie de ne pas suivre, pour la pratique, l'opinion contraire qui est plus probable, plus fondée, sinon en raison, du moins en autorité, et qui par conséquent oblige d'agir, c'est à-dire de fuir le mal et de faire le bien, comme si on n'avait aucun doute sur la continuité de ces supplices. 2° Quand même on serait certain qu'ils dussent être de temps en temps diminués ou interrompus, ce serait encore une grande folie de s'exposer pour des plaisirs passagers et fort courts non seulement à la privation d'une gloire immortelle et d'une souveraine félicité sans fin, mais encore à des peines que* cette diminution ou interruption n'empêcherait pas d'être perpétuelles el bien douloureuses : car quand même on restreindrait ce que.Notre-Seigneur a dit de Judas aux plus impies et aux plus scélérats des réprouvés, suivant l'inter-
Ï relation que S. Augustin a donnée à ces paroles, 'onum erat hotnini, et que d'autres saints docteurs ne leur ont pas donnée , il ne s'ensuivrait pas que les moins scélérats, les moins impies, n'endurent pas de grandes souffrances, puisque elles peuvent être grandes sans l'être au point de rendre l'anéantissement préférable à l'existence. Celles que les Hébreux endurèrent durant leur servitude en Egypte étaient bien grandes; car l'Ecriture compare en trois endroits l'Egypte à une fournaise ardente où l'on fait fondre le fer (c); elle les dépeint plongés au milieu de cette fournaise comme ce métal l'est au milieu des flammes, pendant qu'on l'y fond : peinture fort ressemblante à celle que l'Evangile fait de l'enfer (d), et fort expressive de la grandeur des maux qu'ils souffrirent en ce royaume, mais qui, mêlés de la jouissance de plusieurs biens el adoucis ou interrompus de temps en temps, ne leur paraissaient point insupportables au point de leur faire préférer la mort à la vie et le néant à l'être. Dégoûtés de la manne dans le désert, ils regrettèrent les ognons d'Egypte et les poissons qu'ils y man-
ia),Diligis eniin omnia qua? sunt , et nihil odisli eorum quae fecisu — Parcis autem omnibus, quoniam tua sunt , Domine, qui amas animas, sap. 11, 27.
(b) Cette expression est relative à celle de S. Augustin, dans le texte ci-dessus rapporté, Susptcentur.
(c) Eduxit de fornace ferrea jEgypti. Deut. 4, 20. De fornace ferrea. Jeretn. 11, 4. De medio fornacis. 3 Reg. 8, SI.
(d) Mittent eos m cauùnum ignis. natth. 15, 42.
plus à exercer sa clémence que sa justice > dont il y déclare lui-même que les plus affreux châtiments qu'il fit sentir aux Juifs du temps de Nabuchodonosor étaient au dessous de ce que méritaient leurs crimes (1).
Les défenseurs de cette opinion citent encore en sa faveur les vers d'une hymne composée par Prudence , poète chrétien et catholique, qui florissait dans le quatrième siècle :
Sunt et spiritihus saepe nocentibus
Pœnarum célèbres sub Slyge ferise,
Illa nocte, sacer qua rediit Deus
Stagnis ad superos ei Acheronucis:
{Prudent., Btjm. 5, cathemer. v. 123.)
Marcent supplicùs rartara mitibus,
Exsultatque sui carceris otio.
Umbrarum populus liber ab ignibus :
Nec fervent solito flumina sulphure. {ibid.y v. 153.) Le père le Quien , dans une de ses dissertations survies ouvrages de S. Jean Damascène, soutient et prouve que le sentiment de l'Eglise grecque est que les tourments des damnés peuvent être soulagés par les prières et les aumônes des fidèles. Il cite pour preuve deux discours que fit le fameux Marc (2), archevêque d'Ephèse, au concile de Florence , qui ne condamna pas ce sentiment, et n'exigea point des grecs, pour être réunis à l'Eglise latine, qu'ils y renonçassent.
Saint Thomas, exposant dans son ouvrage sur les livres du Maître des Sentences les diverses opinions des théologiens touchant l'effet des prières pour les damnés, les réfute comme fausses , mais non comme hérétiques ou erronées. Réfulant ailleurs (3, q. 99, a. 3)
geaient avec d'autant plus de plaisir qu'ils les avaient gratuitement (Num. 11, 5).
Il est à observer que l'opinion selon laquelle le feu de l'enfer n'est que métaphorique n'exclut pas la peine du sens consistant dans une vive douleur afflictive du corps, quoique non causée par le feu. Les Israélites, pendant leur servitude en Egypte comparée à une fournaise ardente, n'enduraient pas le supplice du feu, mais ils souffraient de grandes peines corporelles. 11 est dans l'ordre de la justice que les corps qui ont coopéré avec les âmes des réprouvés aux crimes en partagent avec elles le châtiment. L'Ecriture sainte donne à entendre que leur chair aura part à ce ehâtiment : Vindicta, dit-elle, carnis impii, ignis el vermis. Sur quoi S. Augustin fait cette remarque : Potuit brevius dici vindicta impii ; cur ergo dictum est carnis impii ? Nisi quia uirum que, id est, el ignis et vermis, pœna erit carnis (De Civit. Dei l. 21, c. 9). La même Ecriture se sert souvent du mot ignis pour signifier affliction, peine, soit de l'esprit, soit du corps, épreuve par tribulation (a).
(11 Non feci juxta scelera tua. Ezéch. 12, 43.
(2) In utraque oratione asserit (Marcus Metropolita Èphesinus) peccatorum animas qux œternis suppliciis addiclae sunt, tantillum quandoque relaxations ex fidelium precibus percipere. Quo plane sensu Augustinus ipse in Enchiridio, cap. 110, ait, supplicationes et sacrificia defunclis prodesse, illis qui deiu qui, cum valde mali non essent, inortem obierunt, ut sit plena remissio, et valde malis, ut tolerabilior fiât ipsa damnatio. Tom. 1. Oper. S. Joan. Damasc, pag. 65.
(a) Igné me examinasU. Pt. 10, 7. Igné nos examina sti. Pi. 65 , 19. Transivimus per ignem. /Mot., v. 12. lu medio ignis uon sum aastuatus. Ec ai. 5, 6.
SUR L'INCARNATION
une objection tirée de ce texte : Numquid in
% œternum irascetur Deus, il rapporte doux so-
I lutions, dont la dernière est exprimée en ces
' termes : Hoc intelligitur de misericordia ali-
guid relaxante, non de misericordia totaliter
libérante , si extendatur etiam ad damnatos ;
unde non dicit.Continebit ab iramisericordias
suas, sed, In ira, quia non aliter tota pœna tol-
letur, sed ipsa pœna durante, misericordia ope-
rabitur eam diminuendo.
Mais comment accorder cette diminution ou cet adoucissement de la peine des damnés avec la parabole ou l'histoire du mauvais riche , auquel la moindre goutte d'eau pour rafraîchir sa langue est refusée ? C'est là une des plus fortes objections contre l'opinion dont nous examinons le pour et le contre. Ceux qui la soutiennent distinguent deux sortes de réprouvés (1) : les uns qui parleur cruelle dureté envers les pauvres ont mérité, comme ce mauvais riche , d'éprouver la vérité de cet oracle de l'Ecriture, Point de miséricorde à qui n'a point fait miséricorde (Jacobi 2, 1) ; les autres envers qui Dieu use de quelque miséricorde, en diminuant la rigueur de leurs peines, parce qu'eux-mêmes ont été, du moins quelquefois, miséricordieux, en soulageant la misère de leur prochain.
Leur objecle-t-on ces paroles de l'Apocalypse (Cap. lk, 11) , Cruciabuntur die ac no-
cle nec habent requiem die ac nocte, ils
répondent qu'elles ne prouvent pas plus la rigueur continuelle et sans aucune relâche du supplice de tous les réprouvés, que ces paroles de saint Paul, Nocte et die non cessavi cum lacrymis, monens unumquemque (Act. 20), ne prouvent la continuité des larmes et des avertissements de cet apôtre en chaque instant de la nuit et du jour. Ils appuient leur réponse sur ce qui est dit dans l'Apocalypse (Cap. 5,8) des quatre animaux hiéroglyphiques, Requiem non habebant die ac nocte , dicentia, Sanctus .sur quoi le père Calmet (Tom. 9, p. 9M) remarque qu'encore qu'ils ne cessassent point de dire jour et nuit ce cantique, il y avait toutefois quelque intervalle entre chaque reprise. Ils confirment la même réponse par cet autre texte sacré : Servietis ibi diis alienis die ac nocte, qui non dabunt vobis requiem ( Jerem. 16 , 13 ) : texte par lequel Jérémie prédisait aux Juifs qui devaient être conduits en captivité à Babylone, qu'ils y seraient assujettis à des dieux étrangers, c està-dire, selon l'explication du pèie Calmet et des autres interprètes, à des maîtres étrangers, qui , avares et cruels, les fatigueraient en les faisant travailler jour et nuit , sans leur donner de repos ; ce qui s'entend moralement d'un travail qui durerait une grande partie du jour et de la nuit, pendant lesquels toutefois il serait de temps en temps discon-
(l) Quott ergo dictum est, judicium sine misericordia fieri illi qui non fecil misericordiam : U» intelligi potest, quod judicium damnationis fiel illi qui non fecit misericordiam, pro eo quod fuit sine misericordia. Vel fiet judicium ei sine misericordia liher*cte et salvante ; qui tamen in aliqua pœnx allevatione misericordiam Dei sentiet. Magist. Sentent, tib. 4, dm. 46.
tinué ou diminué. Ils peuvent ajouter à ces textes celui où il est dit que Noire-Seigneur resterait dans le cœur de la terre pendant trois jours avant sa résurrection , ce qui ne doit pas s'entendre de trois jours entiers , puisque le corps du Sauveur ne demeura dans le tombeau que pendant plusieurs heures du troisième jour : pourvu donc que les réprouvés souffrent sans discontinualion pendant beaucoup d'heures de chaque jour et de chaque nuit , cela suffit pour vérifier ce que dit l'Apocalypse , qu'ils n'ont, dans leurs tourments, du repos ni jour ni nuit.
Enfin leur objecte-t-on que si on admet quelque diminution ou discontinuation dans les douleurs des damnés il s'ensuit qu'on en doit aussi admettre dans les joies des bienheureux , ils nient cette conséquence, et allèguent pour disparité l'inclination de Dieu plus grande , selon les saints docteurs , à récompenser qu'à punir, parce que sa miséricorde, qui s'élève au-dessus de la rigueur du jugement , s'étend sur tous ses ouvrages (Jac. 2 , 13) , même sur les hommes méchants et ingrats, même sur les démons dont il a daigné en plusieurs occasions exaucer les demandes , et qui , par l'accomplissement de leurs désirs , ont reçu alors quelque plaisir ou quelque soulagement dans leurs peines (Job 2, 6 ; 2 Par. 18, 21; Luc. 8, 33).
Comment, dit-on aux défenseurs de cette opinion, pouvez-vous la concilier avec ces paroles de l'Ecriture touchant le supplice des réprouvés : Ignis eorum non extinguitur? C'est, dit l'un d'eux, en reconnaissant que ce supplice, quoique interrompu ou adouci de temps en temps, ne finit pas : la fournaise de feu où les Israélites , selon le langage métaphorique de l'Ecriture, furent plonges durant leur servitude en Egypte, ne s'éteignit point jusque à leur sortie de ce royaume. Ils en éprouvèrent jusque à cette époque les ardeurs qui étaient de temps en temps amorties ou suspendues , mais non éteintes. Le feu des persécutions qu'essuya le christianisme depuis la mort du Sauveur jusque à la conversion deConstantin,nes'éteignit point jusque alors ; il était toutefois interrompu et diminué de temps en temps. Le feu d'une fièvre qui n'est pas continue n'est pas censé éteint par la diminution ou l'interruption des accès, mais seulement par leur cessation. Ce n'est aussi que par une cessation proprement dite que le feu de la guerre s'éteint : une trêve , une suspension d'armes suffit bien pour son interruption, mais non pas pour son extinction.
Ce qui vient d'être dit du feu doit s'appliquer au ver des damnés qui ne meurt point : Vermis eorum non moritur. Un ver vit dans le corps d'un homme, dont il ronge habituellement les entrailles; quoique il ne les ronge pas continuellement, on ne peut pas dire que cette discontinuation le fait mourir. Au reste ce passage et un autre (1) de la sainte Ecriture étant susceptibles de plusieurs sens et
(i) Ibi erit fleius et stridor dentium. Christus nou dixil, Ibi erit conlinuus fletus, etc.
INSTRUCTION PASTORALE
pouvant être entendus des peines ou continuelles ou interrompues , il convient , ce semble , de les interpréter dans le sens le 'moins rigide, le plus favorable, le plus conforme à cet autre texte sacré : Sentite de . Domino in bonitate (Sap. 1, 1) , et à ce principe du droit :Odia restringenda, favores ampliandi.
Quoique ces réponses ne satisfassent point les défenseurs du sentiment contraire , elles sont toutefois assez plausibles pour montrer à l'incrédule que l'opinion qu'elles appuient, et qui n'est point condamnée, ne blesse ni la foi ni la raison; par conséquent elles peuvent servir à lever dans son esprit le scandale de la cruauté qu'il attribue au dogme de l'éternité des peines ; mais rien n'est plus propre à le lever entièrement qu'un discours de saint Chrysostôme, qui, quoique il semble d'abord annoncer un paradoxe révoltant, ne laisse pas d'exprimer une vérité édifiante. Ne cessez , dit-il , de remercier la bonté divine , non seulement de ce qu'elle vous a préparé les délices perpétuelles du paradis, mais encore de ce que, pour vous faciliter leur obtention et pour vous faire en quelque sorte une nécessité de travailler à leur bienheureuse acquisition, elle a creusé les abiines de l'enfer et vous a menacé de vous y rendre éternellement malheureux. Cette menace est un bienfait d'autant plus grand , qu'elle est plus terrible et par là même plus capable de vous éloigner du souverain malheur dont Dieu , en vous la faisant , a dessein de vous préserver : car il ne menace pas les hommes afin qu'en péchant ils donnent lieu à la peine, mais afin que ne faisant pas le mal, ils n'encourent pas la punition, et que faisant le bien, ils donnent lieu à la récompense. Ce n'est pas seulement sa justice qui par haine du vice a allumé pour toujours les feux de l'enfer; c'est aussi sa miséricorde qui par amour de la vertu a eu intention de multiplier les citoyens du ciel. Ah ! que le nombre des âmes vertueuses serait petit, que celui des pécheurs et des scélérats serait grand sur la terre , si Dieu n'avait pas fait d'enfer ou s'il ne l'avait pas fait éternel l
En veut-on voir la preuve? Qu'on considère combien fait peu d'impression la crainte des peines du purgatoire sur ceux mêmes qui , convaincus de leur réalité, croient fermement que semblables à celles de l'enfer dans leur rigueur , elles n'en différent que dans leur durée qui n'est que passagère. Voit-on que cette crainte fasse faire beaucoup de bonnes œuvres, ou éviter beaucoup de péchés ? Parmi même les âmes pieuses et timorées, n'en voit-on pas un très-grand nombre que l'appréhension de ces peines ne touche guère , et n'empêche pas de commettre souvent des transgressions vénielles et toutefois grièves dont, avec le secours de la grâce, il leur était facile de s'abstenir? Parmi même ceux des fidèles qui croient le plus fermement un enfer éternel n'en voit-on pas qui éprouvent qu'en mille occasions cette pensée effrayante d'un supplice perpétuel peut à peine contrebalancer daas leurs cœurs le poids de la passion
violente qui les entraîne au désordre? Que serait-ce donc si ce frein leur était ôté? Et comment des hommes que la crainte d'une éternité. malheureuse ne retient que difficilement dans le devoir pourraient- ils sans cette affreuse idée se contenir dans l'ordre ?
Ne lit-on pas dans les actes de plusieurs martyrs que , quoique embrasés de l'amour de Dieu , pour qui ils étaient prêts de souffrir les plus cruels tourments , à la vue toutefois et aux approches de ces tourments , ils se rappelaient ceux de l'enfer, et s'armaient de ce souvenir comme nécessaire ou très-utile pour ne pas craindre les hommes, qui n'ont de pouvoir que sur le corps, mais pour craindre uniquement Dieu , qui peut précipiter l'ame et le corps dans cet abîme de maux sans fin ? Osons donc le dire, et ne craignons point de donner atteinte par cette exclamation au mérite des saints : Oh ! qu'il y aurait peu de saints aujourd'hui dans le ciel s'il n'y avait pas eu d'enfer! qu'il y aurait peu de chrétiens que la magnificence du royaume céleste engagerait à faire leurs efforts pour le conquérir s'il leur était permis de renoncer à sa conquête sans devenir la proie éternelle des flammes infernales ! Osons donc encore le dire , c'est l'enfer qui peuple le ciel ; c'est la crainte du feu éternel qui d'ordinaire commence à allumer dans les cœurs le feu de l'amour divin et qui continue à l'entretenir. C'est à elle qu'une infinité d'ames pécheresses doivent leur conversion , et d'ames justes leur persévérance. Sans elle la corruption des mœurs ne serait-elle pas presque générale , et le débordement des crimes presque universel? L'éternité heureuse et l'éternité malheureuse sont les deux grands contrepoids des vices et les deux grands aiguillons des vertus ; mais le second est le plus fort, le plus efficace. Les hommes doivent donc remercier Dieu de le leur avoir donné, ainsi que le premier, comme un trèspuissant moyen de salut : il connaissait leur cœur naturellement intéressé, vivement sensible aux biens et aux maux, et encore plus sensible au mal et à la douleur qu'au plaisir et à la joie. Voulant donc les sauver par l'obéissance à ses lois, il a daigné condescendre à leur faiblesse et s'accommoder à leurs inclinations qui les portent à aimer moins l'honnête que l'utile , et à redouter plus la souffrance qu'à rechercher la félicité : il a donc intéressé leur amour-propre non seulement par l'espoir d'un souverain bonheur, mais encore par la crainte d'un souverain malheui : c'est dans cette vue, dit saint Chrysostôme (Orat. in secunda Domin. Àdvent.) , qu'après avoir créé pour eux le paradis, il a ensuite creusé l'enfer, non afin qu'ils s'y précipitassent, mais afin que la menace d'une si terrible punition les empêchant d'être ennemis d'eux-mêmes jusque au point de vouloir être éternellement malheureux les forçât en quelque sorte de vouloir se sauver et dé mériter , par l'observation de ses commandements, le royaume qu'il leur a préparé dès la constitution du monde.
Ainsi toutes les spécieuses objections de
SUR L'INCARNATION
Bayle, prises de Vidée brillante de la bonté divine, s'en vont en fumée; puisque c'est cette bonté même de Dieu qui a pu l'engager, suivant ce que nous avons prouvé ci-dessus [Col. 468) , à établir une éternité de peines pour les méchants .
Enfin , comme il y a dans l'enfer, de même que dans le paradis, beaucoup de demeures (Joan. 14, 2) différentes et inégales, le dogme de l'inégalité des peines n'adoucit pas peu ce qu'a de rigoureux le dogme de leur éternité. Comme il n'y a peut-être pas deux hommes dans le monde qui aient été partagés également des dons du ciel, il n'y a pas peut-être deux réprouvés qui aient une portion égale des supplices de l'enfer : il y a, du côté des dons reçus, beaucoup d'inégalité entre un païen et un juif, entre un juif et un mahométan, entre un mahométanetun chrétien, entre un chrétien hérétique ou schismatique et un chrétien catholique. Or, selon l'oracle de l'Evangile , Il sera beaucoup redemandé à celui à qui il a été beaucoup donné {Luc. 12, 48) : il faut donc que le païen et le juif, le juif et le mahométan, le mahométan et le chrétien, le chrétien hérétique et le catholique reçoivent une punition aussi inégale que l'est la mesure des dons qu'ils ont reçus et des abus qu'ils en ont faits. Bien plus cette inégalité de dons et d'abus se trouve aussi entre païen et païen, entre juif et juif, entre mahométan et mahométan, entre chrétien et chrétien, entre hérétique et hérétique, entre catholique et catholique ; il faut donc qu'il y ait une inégalité de punition entre tel catholique et tel autre catholique, entre tel hérétique et tel autre hérétique, entre tel juif et tel autre juif, entre tel païen et tel autre païen.
De combien de difficultés, dit un auteur (1) que nous avons déjà cité avec éloge sur celte matière , s'est-on laissé envelopper pour n'avoir pas fait attention à ce dogme des différents degrés de peine! De quel usage eûtil été, par exemple, pour répondre aux objections qu'on a faites sur la destinée des païens! Comme on a considéré les peines de l'enfer sous l'idée de toutes les plus vives douleurs, on n'a pu comprendre comment Dieu voudrait condamner les sages païens à un état qui ne paraissait sortable qu'à ces monstres qui bouleversent la société et qui défigurent la nature. L'on a élargi la porte du ciel ; on a admis d'autres voies pour y parvenir que ce nom de Jésus qui seul a été donné aux hommes : on a mêlé les Caton, les Socrate, et les Aristide avec ces troupes rachetées de toutes les nations et de tous les peuples. Au lieu que si l'on avait fait attention au dogme de la diversité des peines on eût trouvé que la condamnation des païens n'a rien d'opposé aux perfections divines, pourvu qu'on ne l'envisage que comme une peine proportionnée à ce qu'il y eut de défectueux dans leur état et de criminel dans leur vie : car personne n'est en droit de taxer Dieu d'injustice sur les malheurs des païens, à moins qu'il n'ait prouvé
(1) Le ministre Saurin, Serm. t. 2, page 243.
que le degré de leur peine excédera celui de leur crime ; et comme personne ne peut faire cette combinaison, comme l'Ecriture assure positivement que Dieu observera cette proportion, personne ne peut murmurer sans blasphème contre sa conduite.
Nous disons que personne ne peut faire cette combinaison, soit à l'égard des païens, soit à l'égard des chrétiens. Car pour la faire il faudrait savoir au juste et le degré de leur crime et le degré de leur peine , pour comparer l'un avec l'autre, et voir si la proportion s'y trouve ou non. Or qui est-ce qui peut savoir le degré de leur crime? Il faudrait pour cela connaître clairement le plus ou le moins de secours, de moyens, de lumières, de grâces qu'ils ont eus pour l'éviter ou le réparer, le plus ou le moins de résistance qu'ils ont opposé à ces secours, à ces grâces : mais comment l'homme peut-il avoir cette claire connaissance réservée à Dieu seul? Qui est-ce aussi qui peut savoir au juste le degré de leur peine ? Ni la raison ni la foi ne nous montre déterminément ce degré. L'Ecriture, il est vrai, nous parle d'un feu qui ne s'éteint point et d'un ver qui ne meurt point. Mais ce feu, ce ver sont-ils effectifs ou seulement métaphoriques , en sorte que sous le nom de feu on ne doive entendre qu'une douleur vive, et sous le nom de ver que le remords de la conscience? Les pères et les théologiens sont partagés sur l'une et l'autre question. C'est ce qui paraît dans leurs textes cités ou indiqués par le père Calmet (Comment, t. 6, pag. 313, 314). Ceux des écrivains sacrés ne peuvent pas servir à décider incontestablement laquelle de ces opinions est mieux fondée ; puisque on y voit des expressions semblables à celles qu'ils ont employées poui représenter un état de misère et de souffrance tel qu'était celui de la servitude du peuple de Dieu en Egypte, sous l'image d'une fournaise de terre ou de fer embrasée ( 3 Reg. 8, 51; Jerem. lit 4), dans laquelle tous les Hébreux étaien, plongés durant toute cette servitude. Expressions Ggurées, ainsi que celles dont l'Eglise se sert, en appelant la terre une vallée de larmes, pour marquer qu'on y souffre beaucoup, mais sans fixer le degré de ces souffrances qui, quoique communes à tous, sont cependant fort inégales, c'est-à-dire, beaucoup plus grandes dans les uns et beaucoup moindres dans les autres ; de sorte qu'il est vrai de dire que ceux-ci ne souffrent presque rien en comparaison de ceux-là.
Il y a de même une si grande différence entre les peines des mauvais chrétiens et celles des païens dans l'enfer, que les souffrances de ceux-ci , en comparaison des tourments de ceux-là, sont peu de chose ou presque rien, si l'on en croit un ancien auteur. Nous citons ses paroles (1) que nous
(1) Sic qiiidem differt inter chribtianorum qui ibi lorquentur pœnas el paganorum, ut paganorum cruciamenla respeclu eorumqu* falsi chrisliani et peccnlores sustinent, sint quasi nulla. Inter Opéra S, Aug. lom. 10, pag. 18t.
INSTRUCTION PASTORALE
fiS8
avons lues dans le recueil des ouvrages de saint Augustin, où elles font partie d'une lettre qu'on a longtemps cru par erreur avoir été écrite à ce père par S. Cyrille de Jérusalem. Nous les citons, non point pour soutenir que l'extrême différence dont elles font mention soit aussi grande qu'elles le supposent ; mais parce qu'en resserrant dans de justes bornes ce qui y est dit par manière d'exagération, elles nous paraissent pouvoir servir de contrepoison au venin d'un livre qui n'a fait que trop d'éclat et de mal dans ce royaume, livre qui n'eût pas fait tant d'impression sur les esprits, si on avait été plus attentif à cette différence qui , sans avoir autant d'étendue qu'elles lui en donnent, ne laisse pas d'en avoir beaucoup (1) : livre dont l'auteur a renfermé le fond de son système dans deux propositions anti- chrétiennes.
(1) Quelque intolérable que doive paraître l'enfer
toutes les victimes que Dieu y condamnera, leurs
douleurs y paraîtront légères, comparées à celles que
le chrétien réprouvé doit y souffrir. Serm du Père
Chapelain, tom. 4, pag. 217.
En effet, la plus grande peine du chrétien réprouvé est celle du dam. Elle est pour lui, qui a eu tant de moyens d'acquérir le ciel, mille fois plus douloureuse , dit S. Chrysosiôme (a) , que celle du sens. Mais comparativement elle est en quelque sorte légère pour les païens, du moins pour ceux que les ihéologiens appellent infidèles négatifs, parce qu'ils n'ont point entendu ni été à portée d'entendre ta parole de la foi, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu et d'entrer dans le royaume des cicnx ; la douleur d'en être exclus ne se fait seniir à eux qu'à proportion du pouvoir éloigné et de la faculté peu considérable qu'ils ont eu d'y parvenir : car la droite raison ne permet de s'affliger de la privation d'un bien qu'autant qu'on a pu s'en procurer l'acquisition. Principe incontestable, selon S. Thomas, qui en conclut que les enfants morts sans baptême ne s'affligent nullement d'être sujets à la peine du dam, qu'ils n'ont pu en aucune manière éviter. Recta ratio, dit-il, non patitur ut aliquis perlurbetur de eo quodin ipso non fuit , ut vitarelur : propter quod Seneca probat , quod pertnrbalio in sapienlem non cadit : sed in pueris est recta ratio, nullo acluali peccato obliquata. Ergo non turbabuntur de hoc quod talem pœnam (damni) sustinent, quant vitare nullo modo poluerunl... Nihil omnino dolebunl de carenlia vimonis divinœ ; imo magis gaudebunl de hoc, quod participabunt multum de divina bonilale et perfeelionibus naturalibus (In l. 2, Sentent., dist. 34, a. 4). La principale de ces perfections naturelles, qui est de connaître et d'aimer Dieu comme auteur des effets delà nature, se trouve aussi dans les païens ou infidèles négatifs dont nous parlons, et dans tous les damnés. Damnait, dit le même saint docteur, nalurali affeclu diligunt Deum, quantum ad effeclus nalurœ. Habebunt tamen eum odio quantum ad effectus juslitiœ per quam punientur ( In i. 4 Sentent., dist. 50, a. 2). Ces effets de la justice divine, par rapport à la peine soit du dam, soit du sens, n'affligent ceux qui les endurent qu'autant et à proportion qu'ils ont pu être évités : moins donc les païens, les infidèles négatifs ont eu des secours avec lesquels ils aient pu les éviter, moins ils eu sont affligés, et ils le sont peu en comparaison du chrétien réprouvé qui a eu incomparablement plus de moyens de s'en préserver.
(a) Sî mille aliquis ponat gehennas, nil taie quid dicturus est, ab oblatae illius gloriœ possessione repelli. Homil. 24 in tap. 7 Matth., nom. 10, 8.
La cour de Dieu, dit-il , sera composée de ces Titus, de ces Trajan, de ces Antonin qui ont fait les délices du monde ; c'est avec eux et tous les gens de bien de tous les pays et de tous les âges que le pauvre aveugle Bélisaire se trouvera devant le trône du Dieu juste et bon. Et plus loin : Je ne puis me résoudre à croire qu'entre mon ame et celle d'Aristide, de Marc- Aurèle et de Caton, il y ait un éternel abîme. Livre par conséquent dont la perverse doctrine ne se borne pas à retirer de l'éternel abîme et à soustraire au feu de l'enfer les âmes de plusieurs païens, mais encore leur ouvre le paradis, leur décerne, à titre de gens de bien seulement et sans leur supposer des vertus surnaturelles, une place dans la cour céleste. N'est-il point clair que par là il détruit la nécessité de la foi, du moins implicite, en Jésus-Christ, rend inutile l'œuvre de la rédemption, anéantit le mystère de la croix, et sape le christianisme par ses fondements pour élever sur ses ruines l'édifice monstrueux du déisme ou même du paganisme?
Livre justement censuré par monseigneur l'archevêque de Paris, dont nous vous exhortons, mes chers frères, de lire le Mandement ainsi que d'autres instructions pastorales, par lesquelles cet illustre prélat a prémuni les fidèles contre d'autres ouvrages encore plus pernicieux que celui-là. Elles pourront suppléer à ce que nous omettons dans celle-ci, déjà trop longue pour que nous voulions l'étendre davantage. Finissons-la par une courte récapitulation des principales vérités que contiennent ses différentes parties.
I. C'està tort que l'incrédule blâme comme désordonnée la permission du péché. Rien de plus conforme aux idées de l'ordre que les motifs, non d'obligation et de nécessité, mais de convenance et de décence, qui ont engagé Dieu à cette permission, plus avantageuse aux bons que ne l'aurait été l'état d'impeccance, et plus propre à augmenter leur mérite, leur récompense, leur gloire et la sienne par la manifestation de ses attributs, surtout de sa très-haute sagesse, qui tire du mal un plus grand bien, et de son incomparable sainteté, qui éclate dans la différence infinie entre sa nature essentiellement impeccable et celle de toute créature foncièrement et radicalement faillible. Les objections el les comparaisons qu'oppose Bayle sont toutes défectueuses, particulièrement à cause de la fausse idée qu'elles donnent de la bonté divine, qui n'exige pas que Dieu, qui fait tout ce qu'il doit, et même beaucoup plus qu'il ne doit, fasse tout ce qu'il peut pour empêcher l'abus du franc arbitre. Abus que les agents libres ne doivent imputer qu'à eux-mêmes, etdans lequel ni la prévision, ni l'action deDicu n'influent en aucune manière. Abus que sa bonté a pu permettre, parce que, quelque grande qu'elle soit, elle n'a pas dû l'empêcher de mettre, en le permettant, une très-grande distinction entre les bons, reconnaissants de ses bienfaits» et les méchants, rebelles à ses ordres. Cette très-grande distinction, dont nous avons ap*
SUR L'INCARNATION
uyé les sages motifs sur les propres paroes de Bayle , est un bouclier impénétrable et plus que suffisant pour parer tous les coups du manichéisme. Elle doit aussi faire sentir toute la force du raisonnement suivant. Une bonté bornée n'est pas incompatible avec une justice également bornée :
pourquoi une bonté infinie ne compatiraitelle pas avec une justice également infinie?
II. L'incrédule a tort de rejeter comme injuste la transmission du péché d'Adam à sa postérité qui en est coupable, parce qu'elle l'a commis non physiquement, mais moralement, en vertu d'un pacte qui renfermait dans la volonté du premier homme toutes celles de ses descendants, et qui faisait dépendre du mérite de son obéissance ou du démérite de sa désobéissance leur justice ou leur dépravation originelle , leur acquisition ou leur exclusion du royaume céleste. Les conditions de ce pacte n'avaient rien d'injuste ou de trop rigoureux à leur égard. Elles leur étaient au contraire si favorables en soi ( à cause de la très-grande facilité qu'avait Adam d'obéir et de persévérer), que la prudence exigeait qu'au cas qu'elles leur eussent été proposées , ils les acceptassent avec joie. Dieu donc et Adam ont eu droit de supposer leur acceptation, et de faire en leur nom ce pacte, comme si eux-mêmes y avaient personnellement consenti. D'ailleurs, dans l'opinion permise qui admet la coexistence de toutes leurs âmes à celle d'Adam, ni la foi ni la raison n'empêchent de supposer ou de conjecturer que toutes y ont donné leur consentement personnel. Nulle injustice donc ne leur a été faite, suivant cette maxime du droit, Volenti non fit injuria. Quant à la manière dont ce péché leur est transmis, elle n'est pas plus difficile à concevoir que celle dont leur eût été transmise la justice originelle , si Adam ne l'avait pas perdue. L'une ou l'autre transmission était une suite du pacte : il y a toutefois entre elles cette différence que l'opération de Dieu aurait influé directement dans la transmission de la justice, au lieu qu'elle n'influe nullement ou n'influe qu'indirectement dans la transmission du péché , laquelle doit être imputée à la volition d'Adam, ou à l'action du démon, ou à l'une et à l'autre.
III. L'incrédule a grand tort de condamner comme inique et cruelle la punition éternelle d'un péché momentané. Plusieurs exemples de peines très-longues infligées sans cruauté par la justice humaine pour des forfaits commis dans un instant font voir que ce n'est point la durée du temps employé à commettre un crime qui doit décider de la brièveté ou de la longueur du châtiment. La durée de ce châtiment doit se régler, suivant la loi du talion, sur celle du mal que le coupable a causé réellement ou autant qu'il pouvait à la personne innocente, et sur celle de son affection habituelle au péché qui , s'il n'est jamais réparé ou expié, ne doit jamais être pardonné , et par conséquent doit être toujours puni, suivant cette maxime du
droit, Peccati venianon datur nist correcto. La durée de la peine doit aussi se mesurer sur la noirceur du crime , sur la nature du péché mortel qui outrage une majesté infinie : il mérite donc une peine infinie; et comme cette peine ne peut être infinie en son intensité , il faut qu'elle le soit dans sa perpétuité.
D'ailleurs , quand même le péché mortel ne mériterait point par sa nature une peine perpétuelle, il n'y aurait ni cruauté ni injustice à le punir toujours, pourvu que l'excès de la durée du châtiment fût compensé par l'excès delà récompense d'un acte d'amour divin rémunéré toujours , quoique par sa nature il ne mérite point d'être toujours récompensé. Nous avons fait là-dessus un dilemme dont l'incrédule ne pourra jamais éluder la force. Jamais aussi il n'ébranlera par ses objections spécieuses la solidité des preuves employées par les saints docteurs pour établir l'équité des peines éternelles. Puissent les éclaircissements par lesquels nous avons tâché de mettre ces preuves dans tout leur jour, vous affermir de plus en plus, mes chers lrères , dans la croyance de ce dogme et des autres grandes vérités qu'il suppose et que vous devez rappeler souvent aux peuples confiés à vos soins 1 Pour percer leurs chairs d'une crainte (Psal. 118, 120) salutaire de la justice redoutable d'un Dieu vengeur perpétuel de l'obstination dans le crime , représentez leur fréquemment avec de vives couleurs et des traits frappants ce qu'il y a de plus terrible dans la religion ; l'énormité monstrueuse du péché mortel; l'infinité de la malice, de l'ingratitude , de l'injustice et de l'offense qu'il renferme ; la multitude et la grandeur des châtiments horribles qu'il traîne après soi ; une concience cruellement déchirée par des remords rongeurs; une vie tristement troublée dans le sein même de la volupté par un avenir effrayant; une mort impénitente , un jugement rigoureux , une condamnation irrévocable a des maux sans fin : mais en même temps, pour faire dominer dans leurs cœurs, selon l'avertissement de S. Jean Chrysostôme (1 ), l'amour filial sur la crainte servile,
(1) Ce n'est pas, di( ce saint docteur, le moment auquel Dieu nous punira que nous devons craindre ; quand nous n'aurions point fait d'autres péchés que celui de craindre plus l'enfer que Jésus-Christ même, nous mériterions par cela seul d'y être précipités. Si nous aimions, ajoute t- il , véritablement Jésus-Christ comme nous y sommes obligés, nous regarderions le mal d'offenser celui que nous aimons plus grand que les supplices mêmes de l'enfer. Mais parce que nous n'avons point d'amour pour Notre- Seigneur nous ne connaissons point toute l'étendue du mal que nous cause la privation de cet amour. Ce n'est qu'a fin de nous obliger à l'aimer qu'il nous a menacés de l'enfer , et qu'il nous a promis son royaume. Aimons-le donc, comme il est juste d« l'aimer : c'est là notre plus grande récompense , notre royaume céleste ; ce sont nos plaisirs et nos délices, c'est notre honneur, notre gloire , notre lumière et notre souveraine félicité.» Homél. cinquième sur CEpit. aux Rom.
On lit dans une autre de ses homélie* cette belle sentence : < Aucun de ceux qui pensent souvent et
INSTRUCTION PASTORALE
ne manquez pas de mettre sous leurs yeux ce que la foi enseigne de plus consolant, un Dieu créateur et père des hommes, un Dieu rédempteur et mort en croix pour les hommes, un Dieu bienfaiteur et prodigue de ses dons et de soi-même envres les hommes, un Dieu propice aux pécheurs pénitents, à qui il pardonne les plus grands forfaits ,
sérieusement aas tourments de l'enfer ne les souffrira ; au lieu qu'aucun de ceux qui les méprisent , parce qu'ils ne les croient point, ne les évitera. » ( Homél. 2e sur la \" Epître aux Tliessalon. ) C'est à ces incrédules qu'il faut appliquer ces autres paroles du même saint docteur. < Dites tant qu'il vous plaira que Dieu est bon, tôt ou lard vous reconnaître! aussi qu'il est juste. >
un Dieu rémunérateur des justes , dont il récompense magnifiquement les moindres œuvres par une couronne de gloire surnaturelle et immortelle dans son royaume céleste , où leurs âmes et leurs corps brilleront comme la splendeur du firmament et comme les astres (Dan. 12, 3) durant tous les siècles des siècles. Amen.
Donné à Boulogne dans notre Palais Episcopal, le 8 Juillet 1776.
t FRANÇOIS JOSEPH, Evéque de Boulogne.
Par Monseigneur,
CLÉMENT, Secrétaire.
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