‹ Œuvres tres-completesChapitre 31 sur 70 · DE MONSEIGNEUR L EVEQUE DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

DE MONSEIGNEUR L EVEQUE DE BOULOGNE

sur l'accord de la foi et de la raison dans le mystère de la distribution des dons inégaux de la grace et des moyens suffisants de salut.

FRANÇOIS JOSEPH, etc., etc., à tout le clergé de notre diocèse ; salut et bénédiction en notre Seigneur Jésus-Christ, Sauveur de tous les hommes , principalement des fidèles ( 1 Timoth. k , 10 ), par les grâces du Saint- Esprit distribuées selon sa volonté (H ebr. 2,4) inégalement, mais toutefois équitablement.

/. Courte récapitulation des trois instructions précédentes. — Les trois dernières Instructions que nous vous avons adressées, mes très-chers frères, vous ont montré l'accord des pures lumières de la raison avec les saintes ténèbres de la foi dans les mystérieux prodiges de puissance et de bonté d'un Dieu fait homme et mort en croix pour les hommes. Nous y avons fait voir que, quelque inconcevables que soient ces mystères de l'Incarnation et de la Rédemption , ils ne renferment rien d'absurde, rien d'impossible, rien de plus difficile à croire que les merveilles de la création, que les secrets de la nature, que les paradoxes de la physique, que les lignes incommensurables de la géométrie, que certains faits fort extraordinaires , très-contraires à la vraisemblance , et toutefois très-conformes à la vérité de l'histoire. Nous y avons réfuté les objections de l'incrédule sur la convenance ou la nécessité que le Verbe s'incarnât, sur la compatibilité de ses grandeurs divines avec ses infirmités humaines, de son entière liberté avec sa parfaite impeccabilité , de sa vision béatifique avec ses extrêmes souffrances, sur ses satisfactions plus que suffisantes pour l'expiation du péché , sur les motifs de la permission du péché, sur les causes de la transmission du péché, sur l'éternité des peines dues au péché , sur l'immortalité de l'ame et sur la résurrection des corps.

Nos réponses à toutes ces objections sont-

elles si victorieuses, si satisfaisantes à tous égards, qu'elles ne laissent rien à désirer? Oserions-nous adopter ce jugement favorable qu'en porte un illustre écrivain (1) ? Nous souhaiterions , il est vrai , que nos ouvrages polémiques méritassent autant son approbation que les siens méritent celle des ennemis de la fausse sagesse qui caractérise les chefs de la philosophie anti-chrétienne, contre laquelle il a exercé la force et l'élégance de sa plume. Cette plume, qui joint aux tours nerveux d'un style ferme et mâle les vives couleurs d'une élocution belle et brillante , lui a servi de pinceau pour faire un portrait bien ressemblant à ce qu'il nomme le philosophisme. Il en peint au naturel non seulement les causes perverses, les effets funestes, les ruses trompeuses , les vices masqués, les inconséquences manifestes ; mais encore les affectations superbes d'esprit fort, les airs arrogants, les tons altiers , les manières fanfaronnes, les vanteries odieuses et ridicules, qui ne sont pas moins propres à inspirer de l'horreur et du mépris qu'à faire voir que le philosophe du siècle a été bien défini par S. Jérôme, Un animal glorieux, vil esclave de la renommée (2). Nous conseillons la lecture de ses Mémoires philosophiques à nos diocésains,surtout à ceux qui ayant l'esprit à moitié

(i) L'Evêque de Boulogne a écrit sur tous nos mystères avec la plus grande profondeur, et y a répandu de vives lumières; il expose avec toute la force possible toutes les objections qui ont été faites par les incrédules et particulièrement par Bayle, etc., et les solutions qu'il en donne ne laissent rien à désirer; on ne peut trop admirer l'abondance de se» preuves dans tous les genres. Mémoires philosophiques, lome 2, page 128.

(2) Philosophus mundi animal glorix, popularis aune atque ruinorum vénale mancipium. T. 4, Epist. 54 ad Pammachium.

SUR LA GRACE

perverti par des discours séduisants ou à demi-gâté par des livres pestilentiels éprouvent des doutes qui rendent leur foi chancelante et flottant au gré de tout vent de doctrine ( Eph. 4, 14) : ils y trouveront, pour l'affermir et la fixer, ce judicieux mélange de l'utile et de l'agréable, si fort loué par un ancien (1) : il leur sera facile d'en profiter sans que, pour les bien entendre, ils aient besoin d'une profonde application. Elle leur serait nécessaire s'ils voulaient pénétrer le fond de plusieurs raisonnements contenus dans nos dissertations théologiques.

Nous les avons adressées, non aux simples fidèles qui ne sont ni versés dans ces matières, ni obligés de les approfondir, ni chargés d'en instruire les autres, et d'attaquer ou de repousser les contradicteurs de la saine doctrine (Tit. 1,9); mais aux ecclésiastiques, surtout aux prêtres, qui, comme chefs de la milice sainte, doivent être plus aguerris, plus exercés aux combats que les ennemis de la religion ne cessent de lui livrer. Nous avons tâché, selon le plan et le but que nous nous étions proposé, d'y recueillir, comme dans un arsenal universel, toutes les armes offensives et défensives que les plus célèbres auteurs , soit anciens , soit modernes , ont employées, les uns pour insulter nos mystères en les accusant d'être absurdes ou du moins inintelligibles , les autres pour les venger de cette calomnie en les conciliant avec la raison , dont le flambeau fait disparaître leur contradiction apparente sans toutefois dissiper entièrement leur obscurité réelle.

Nous avons cherché, mes très-chers frères, à y mettre sous vos yeux, sur des vérités anciennes, ces éclaircissements nouveaux, ces développements lumineux que S. Augustin , Vincent de Lerins , le cinquième concile de Latran témoignent désirer qu'on donne aux dogmes de la foi (2). Y avons-nous réussi ? Si cela est , donnez-en , Seigneur, la gloire , non pas à nous dignes de tout mépris, mais à votre nom ( 1 Reg. 2, 3) digne de tout honneur. Vous êtes nommé à juste titre le Dieu des sciences, le père des lumières, vous découvrez à qui il vous plaît les choses profondes et cachées (Dan. 2, 22 ). Vous les révélez, non aux sages et aux prudents dont vous détestez la confiance présomptueuse en leur prétendue force d'esprit ; mais aux petits et aux humbles de cœur (Matth. 11, 25) que vous jugez mériter d'autant plus vos insignes faveurs, qu'ils se jugent eux-mêmes plus indignes de vos moindres bienfaits. Soyez béni d'avoir manifesté les secrets de votre sagesse ( Psal. 50, 8) au théologien dont nous avons souvent parlé dans nos dissertations, et qui par modestie ne veut ni être connu, ni passer pour inventeur des éclaircissements qu'elles renferment. Cette même modestie ne lui permet pas de se flatter qu'ils méritent les

(1) Omne tulit punclum qui miscuit utile dulci.

(Horat.)

(2) Voyez notre Instruction sur la Religion, col. 49 et suivantes.

grandes louanges que l'auteur des Mémoires philosophiques , plusieurs savants prélats et d'autres personnes d'un haut rang et d'un mérite distingué leur ont, selon lui, plutôt libéralement prodiguées que justement'données. Quoiqu'il en soit, ils nous ont paru bien propres à résoudre les principales difficultés que renferment nos ouvrages et que nous avons extraites la plupart mot pour mot de ceux de Bayle et des autres insignes docteurs de l'incrédulité.

II. Objection faite par les bonzes à S. Fran çois Xavier. — Parmi ces difficultés il s'en trouve une à laquelle nous n'avons pas entièrement répondu : c'est celle que proposaient les bonzes à l'Apôtre du Japon : OuDieu prévoyait que Lucifer et ses complices devaient se révolter, et être damnés éternellement , ou il ne le prévoyait pas. S'il ne le prévoyait pas, ses lumières ne s'étendent pas si loin que vous dites ; mais s'il le prévoyait , c'est bien pis de n'avoir pas empêché leur révolte et leur damnation qui ont été, selon vous, la source de tant de maux ; ainsi vous êtes contraint , disaient les bonzes, de reconnaître ou de l'ignorance ou de la malice dans votre Dieu. Quoi donc, ajoutai*1 nt les Japonais, nospèresbrûlent éternellement dans l'enfer, parce qu'ilsn'ontpas adoré un Dieu qui leur était inconnu, et qu'ils n'ont pas observé une loi dont ils n'avaient point ouï parler? Si notre mal, à cause du prétendu péché de notre premier père, est aussi ancien que le monde, disaient-ils subtilement, pourquoi Dieu a-t-il laissé passer tant de siècles sans y remédier? Que n'est-il descendu du ciel pour se faire. homme et pour racheter le genre humain par sa mort , dès que l'homme a été coupable? En quoi les premiers hommes ont-ils péché pour s'être rendus indignes d'une telle grâce ? Et quel a été le mérite de leurs descendantspour être traités d'unemanière plus favorable (1)? Une religion dont le Dieu est partial dans ses dons peut-elle être véritable?

S. Xavier , si l'on en croit son historien , répondit à la seconde partie de cette objection d'une manière qui satisfit les Japonais : il leur montra en général que la plus ancienne de toutes les lois estla loi deDieu, non celle qui est publiée avec le son des paroles, mais celle qui est écrite dans les cœurs de la main même de la nature; en sorte que quiconque vient au monde apporte avec soi certains préceptes que son propre instinct et la raison lui enseignent.

777. Réponse de l'Apôtre du Japon à cette objection. — Avant que le Japon prît ses lois des sages de la Chine , disait Xavier, on y savait que l'homicide , le larcin et l'adultère étaient à fuir : c'est pourquoi on cherchait des lieux écartés et obscurs pour les commettre. Après les avoir commis, on sentait les reproches de la conscience, qui accuse toujours secrètement les coupables , oien que leurs mauvaises actions ne soient pas connues du public , ni même défendues par les lois humaines. Qu'un enfant soit nourri avec les bêtes dans les bois, loin du commerce des hommes et hors des villes

(1) Vie de S. François-Xavier, p. 159, 160.

INSTRUCTION PASTORALE

bien policées, il ne laissera pas de savoir quelles sont les règles de la société civile : car étant interrogé si c'est une chose malhonnête de tuer un homme, de lui ôter son bien, de violer son lit , de le surprendre ou par artifice ou par force , il répondra indubitablement que oui. Que si cela est vrai d'un sauvage qui n'a nulle éducation, combien le sera-t-il plus des hommes polis qui vivent ensemble et qui ont l'esprit cultivé? Donc, ajoutait le Saint, Dieu n'a pas laissé tant de siècles le Japon dans l'ignorance, comme prétendent vos bonzes.

Il leur faisait entendre par là que la loi naturelle était un degré qui conduisait insensiblement à la loi chrétienne, et qu'un homme qui vivrait moralement bien ne manquerait pas de connaître Jésus-Christ par quelque voie que ce fût, c'est-à-dire, qu'avant sa mort Dieu lui enverrait un prédicateur , ou l'éclairerait immédiatement luimême.

L'historien de S. François Xavier rapporte que ces raisons contentèrent si fort les païens qu'ils n'eurent plus de difficulté sur un point qui leur faisait tant de peine ; mais devaientils en être contents? Non , si l'on en croit les déistes ennemis de toute religion révélée. Le sort infortuné de tant de millions d'hommes qui , faute d'une révélation dont ils n'ont pas même de soupçon , ont le malheur de n'être pas chrétiens , fait le fond d'une objection favorite que les incrédules rebattent sans cesse dans leurs écrits et dans leurs discours. Comme ils s'imaginent qu'elle est sans réponse , ils en concluent d'abord à la tolérance universelle ou à l'indifférence de toutes les religions, à celles même du polythéisme et de l'idolâtrie, parce que, disent-ils, toutes ces différentes pratiques ou manières de penser se réduisent au culte de la Divinité. Sur cela ils demandent d'un ton moqueur et par une espèce de sarcasme si un Japonais, un Chinois, un Iroquois seront damnés pour avoir ignoré l'histoire de Jésus -Christ et pour n'avoir pas été les membres de son Eglise, qu'ils n'ont ni connue ni pu connaître.

Un poète (1) trop malheureusement célèbre, après avoir mis cette spécieuse objection dans la bouche de son héros (2), y joint

(i) M. de Voltaire.

(2) « Quelle est, disait Henri, s'interrogeant lui-même,

■ Quelle est de Dieu sur eux la justice suprême?

« Ce Dieu les punit-il d'avoir formé les yeux

« Aux clartés que lui-même il plaça si loin d'eux ?

« Pourrait-il les juger tel qu'un injuste maître,

«. Sur la loi des chrétiens qu'ils n'ont point pu connaître?

« Non, Dieu nous a créés, Dieu veut nous sauver tous.

t Partout il nous instruit, partout il parle a nous.

« 11 grave en tous lescœurs la loi de la nature,

« seule a jamais la même, et seule toujours pure ;

* sur cette loi, sans doute, il juge les païens,

« El si leur cœur fut juste, ils ont été chrétiens. »

Tandis que du héros la raison confondue

Poitail sur ce, mystère une indiscrète vue,

Aux pieds du trône même une voix s'entendit.

Le ciel s'en ébranla, l'univers en frémit :

ses accents ressemblaient à ceux de ce tonnerre,

Quand du montsinai Dieu parlait a la terre.

Le chœur des immortels se lut pour l'écouler ;

Et chaque astre en son cours alla la répéter.

A la faible raison qarde-toi de le rendre ;

Dieu t'a fait pour l'aimer et non pour le comprendre.

une réponse qui, mêlée de vrai, de faux, d'équivoque, est susceptible d'un bon et d'un mauvais sens. Un autre écrivain (1) également fameux et dangereux par le charme séducteur des saillies de son esprit, des jeux de son imagination , des agréments de son style, des attraits du faux brillant de ses paradoxes et du tour neuf de ses paralogismes, propose la même difficulté d'une manière plus énergique et aussi pleine de malignité que d'artifice et d'imposture. Il accuse la doctrine chrétienne de nous peindre un Dieu partial, qui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain ; il la calomnie en lui imputant de nous faire croire que c'est un crime digne des supplices éternels de n'avoir point la foi , parce qu'on n'a jamais entendu parler de la révélation : il prétend qu'afin que la révélation fût vérita ble et qu'on dût s'y soumettre , il faudrait qu'elle eût des signes évidents, manifestes, également sensibles à tous les hommes.

Ecoutons-le proposant lui-même ses raisonnements captieux. Ou toutes les religions, dit-il, sont bonnes et agréables à Dieu, ou s'il en est une qu'il prescrive aux hommes et qu'il les punisse de méconnaître , il lui a donné des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux , également sensibles à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants, Européens , Indiens , Africains, Sauvages. S'il était une religion sur la terre hors de laquelle il n'y eût que peine éternelle et qu'en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion serait le plus inique et le plus cruel des tyrans.... Cependant , ajoute-t-il , combien de millions d'hommes n'ont jamais entendu parler de Moïse , de Jésus-Christ ?... Quand il serait vrai que l'Evangile est annoncé par toute la terre , qu'y gagnerait-on ? La veille du jour que le premier missionnaire est arrivé dans tin pays , il y est sûrement mort quelqu'un qui n'apu l'entendre. Or dites-moi ce que nous ferons de ce quelqu'un-là ? N'y eût-il dans tout l'univers qu'un seul homme à qui l'on n'aurait jamais prêché Jésus-Christ, l'objection serait aussi forte pour ce seul homme que pour le quart du genre humain.

IV. Précis et éloge de la censure que la Sorbonne a faite du livre intitulé Emile. — Cet auteur, dont nous avons rapporté les propositions extraites mot pour mot de son livre intitulé Emile (Tom. 3, p. 119), ne pourra pas nous faire le reproche qu'il y fait aux théologiens. Où sont , s'écrie-t-il , ceux qui se piquent de bonne foi ? Où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires ne commencent pas par les affaiblir ? Loin d'affaiblir les siennes , nous en ajouterons

Invisible à tes yeux, qu'il règne dans ton cœur ; il pardonne aux humains une invincible erreur : Mais il punit aussi toute erreur volontaire ; Mortel , ouvre les yeux quand son soleil t'éclaire. {iienriade, chant vu.) (1) J. J. Rousseau.

encore de plus fortes dans le cours de cette Instruction ; mais pour les réfuter par où commencerons-nous ?' Pouvons-nous mieux faire que de leur opposer d'abord la censure qu'en a faite la Sorbohne? Cette école si célèbre , qui depuis tant de siècles s'est acquis la gloire d'être un des plus puissants remparts de la religion , a proscrit comme fausses , téméraires , impies , les propositions où l'on ose prescrire à la sagesse et à la bonté de Dieu les règles et les lois auxquelles on prétend l'assujettir dans la distribution de ses dons; où l'on refuse avec opiniâtreté et en blasphémant de se soumettre à sa volonté manifestée, et de faire usage des lumières et des grâces qu'il présente, à moins qu'il ne le fasse à la manière qu'on s'imagine qu'il le devrait.

Elles sont d'ailleurs contraires à la raison , qui nous apprend que quand Dieu choisit des hommes préférablement à d'autres pour leur communiquer sa révélation il n'y a pas en lui d'injustice , parce qu'on ne viole aucun droit en n'accordant pas un bien qu'on ne doit pas ; et que dans ce choix Dieu ne fait pas non plus acception des personnes, puisque faire acception d'une personne c'est enlever quelque chose à l'une pour rendre la condition de l'autre meilleure , et que Dieu n'ôte rien à ceux qu'il laisse dans leur ignorance naturelle , tandis qu'il accorde à d autres des dons surnaturels et qui ne leur étaient point dus.

La raison nous apprend que nous devons recevoir avec action de grâces les lumières ou la révélation que Dieu nous donne , et en profiler , pour accomplir sa volonté sans vouloir pénétrer les raisons pourquoi d'autres hommes n'ont pas les mêmes lumières et les mêmes secours que nous , et sans que notre ignorance là dessus doive nous faire rejeter les dons qui nous sont offerts. Nous devons savoir que nous sommes trop faibles pour sonder les desseins de Dieu,, et qu'il n'est pas surprenant que ses voies soient audessus de notre portée. L'auteur vante beaucoup les lumières de la raison. Nous l'avons blâmé de les avoir exagérées aux dépens de la révélation. Mais nous ne les rejetons pas : nous nous y conformons même quand nous adhérons à la révélation. Mais que répondrait l'auteur si on lui objectait que la lumière de la raison n'éclaire point également tous les hommes sur les dogmes et les devoirs de la religion naturelle ? Sa réponse sera la nôtre , excepté que nous ne dirons pas , comme nous avons vu qu'il le fait, que ceux mêmes qui, faute de lumières, ne croient pas en Dieu seront sauvés. Mais nous dirons que la condamnation de tous ceux qui l'auront méritée sera proportionnée au degré de lumière et de force que chacun d'eux aura reçu et à la manière plus ou moins criminelle dont il en aura abusé.

Telle est la vraie solution des faux raisonnements du Philosophe de Genève. Elle contient un riche fonds de vérités importantes et de preuves solides , mais exposées seulement en abrégé. On ne les y voit tracées

(pour ainsi parler) qu'en raccourci et qu'en petit, par une première ébauche et par une légère esquisse. Afin donc qu'on puisse les apercevoir mieux représentées en grand et en entier par un tableau accompli qui les fasse luire dans tout leur jour, briller dans tout leur éclat, sentir dans toute leur force , ce fonds demande d'être développé avec plus de clarté, d'étendue et d'énergie : c'est ce qu'avec l'aide du ciel nous tâcherons de faii e dans cette Instruction. Nous nous proposor s aussi d'y examiner les questions suivantes , qui ont des rapports d'analogie à notre su jet. Pourquoi le Verbe divin s'est-il uni à 1 1 nature humaine plutôt qu'à la nature angélique? Pourquoi après la chute de lune et de l'autre a-t-il réparé la première plutôt que la seconde? Pourquoi a-t-il choisi la race d'Abraham pour en tirer son extraction et pour en faire son peuple chéri , plus favorisé de ses grâces que toutes les autres nations? Pourquoi certaines âmes sont-elles unies à certains corps moins viciés plutôt qu'à d'autres qui le sont davantage? Pourquoi tant de millions d'hommes ont-ils le malheur de naître dans les pays infidèles, où ils ont moins de secours pour se sauver, tandis que d'autres ont le bonheur de venir au monde dans les régions chrétiennes, où ils en ont beaucoup plus?

Notre dessein encore est d'y réfuter les objections que les incrédules empruntent des hérétiques pour attaquer la suffisance d-îs moyens de salut donnés ou offerts à tous les hommes. Nous voulons faire voir qu'encore que Dieu les leur. dispense inégalement, il les leur distribue toutefois équitablement. La manière souvent occulte dont il les accorde ou les présente à chacun d'eux est un mystère sur lequel il faut s'écrier : O inscrutabililé des voies de Dieu ! Ses jugements là-dessus sont de grands abîmes (Rom. 11, 33; Ps 35, 7). Leurs profondeurs impénétrables, lorsqu'on les considère en particulie- et en détail, sont inaccessibles à la vue la plus perçante. Nous espérons cependant montrer que lorsqu'on les regarde en général et (pour ainsi parler) en gros on peut voir que ce sont des abîmes qui renferment , non des amas confus de fantaisie, d'ignorance , de partialité, de dureté, mais des trésors bien ordonnés de sagesse, de science (Rom. 11, 13), de justice , de bonté.

Le Très-Haut , le Créateur tout-puissant , le Roi et le souverain Dominateur de l'univers [Eccli. 1, 8) a sans doute plus droit que le plus absolu monarque du monde de dire, en faisant des décrets, Tel est mon bon plaisir : mais ce bon plaisir est-il sujet, comme l'est quelquefois celui des potentats de la terre , aux illusions de l'erreur, aux caprices du despotisme, aux bizarreries de l'humeur , aux dérèglements de la passion ? Non ; il est toujours éclairé des lumières infaillibles de la souveraine raison , toujours guidé par les règles immuables de l'ordre essentiel , toujours observateur des commandements éternels (Eccli. 1,5), qui ordonnent d'aimer la vertu , de haïr l'iniquité partout où elle

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