‹ Œuvres tres-completesChapitre 32 sur 70 · CC · texte numérisé non relu

CC

se trouve, de ne pas faire acception de personnes et de rendre à chacun selon ses œuvres. Enfin dans le choix arbitraire des moyens indifférents ou non nécessaires pour parvenir à ses fins il est toujours dirigé par des motifs de convenance que nous expliquerons en général dans le cours de cette Instruction.

V. Plan de cette Instruction. — Pour procéder avec ordre, nous la diviserons en deux parties. Dans la première, nous établirons les principes d'équité , par lesquels la raison, de concert avec la foi , justifie l'inégalité de la distribution des dons de la grâce. Dans la seconde, nous détruirons les principes d'illusion, par lesquels l'impiété de concert avec l'hérésie, attaque l'équité de cette distribution à qui elle impute faussement de ne fournir des moyens suffisants de se sauver qu'à ceux des hommes qui se sauvent.

La carrière des questions de la grâce où il nous faudra entrer, parce qu'elles sont analogues à notre sujet , aurait de quoi effrayer notre faiblesse , si nous n'avions pas d'autre appui que les forces de la nature. Carrière entrecoupée de mille routes obscures et compliquées qui forment une espèce de labyrinthe, où il est aussi facile que dangereux de s'égarer, et d'où l'on a bien de la peine à sortir. Le trajet en est vaste , le terrain glissant, le chemin semé d'épines et bordé de précipices. Ah! qu'il est à craindre qu'on ne s'y perde pour peu qu'on abandonne les traces anciennes des saints docteurs, et que, emporté par une téméraire curiosité, pour avoir la gloire d'y faire de nouvelles lécouvertes , on veuille pénétrer trop avant fans les profondeurs de ces abîmes ! L'histoire des premiers siècles de l'Eglise et celle des derniers temps nous font déplorer le sort funeste de plusieurs hommes célèbres par leur génie et leur savoir, mais encore plus par leur chute et leur perte pour n'avoir point suivi ces salutaires maximes : Ne cherchez point ce qui est au-dessus de votre portée; ne vous appuyez pas sur votre prudence, ne soyez point sage à vos propres yeux (Prov. 3, 5, 7).

O vous , sagesse éternelle qui , sortte de la bouche du Très-Haut , avez prononcé ces oracles , venez nous apprendre à ne marcher que dans les voies de la prudence des justes (Ibid. 9, 6) , et à ne prendre que des guides sûrs dans la route périlleuse où nous entrons. Que l'Ecriture, la tradition, les conciles , les saints pères et les théologiens orthodoxes conduisent tous nos pas vers le terme delà vérité, où nous tendons. Que

pour y parvenir nous nous éloignions avec respect du côté ténébreux de la colonne de feu et de nuée (1), où parmi les ombres d'une obscurité majestueuse vous avez placé votre trône; mais que nous approchions avec confiance de son côté lumineux , pour le considérer d'un œil attentif à l'aide du flambeau de la raison, dont les vives clartés jointes aux sombres lueurs de la foi nous fassent apercevoir l'équité de votre conduite dans la dispensation inégale de vos dons. Accordeznous celui de connaître les mystères du royaume des deux (Matth. 13, 11) et de les bien expliquer. Ouvrez-nous Vesprit, afin qus nous ayons comme vos apôtres l'intelligence du vrai sens de vos divines Ecritures (Luc. 24, 45), en sorte qu'une sainte érudition nous mette au nombre de ces véritables et bienheureux savants qui , pour récompense de leur application à vous éclaircir et à manifester aux autres vos secrets, auront la vie éternelle (2) et brilleront comme les astres durant tous les siècles (Dan. 12, 3). Ainsi soit-il. .

(1 ) La colonne de nuée qui guidait les Israélites dans le désert était en partie obscure, en partie lumineuse. Quelques Hébreux ont voulu , dit le père Calmet, qu'il y ait eu deux colonnes différentes, dont l'une ait été lumineuse, pour éclairer les Israélites durant la nuit, et l'autre obscure et épaisse comme un nuage, pour les mettre à couvert des ardeurs du soleil pendant le jour. Le sentiment le plus reçu est qu'il n'y avait qu'une seule nuée qui servait à ces deux usages successivement , à éclairer pendant la nuit et à mettre à couvert les Israélites pendant le jour. Comment. T. 1, page 451.

Un autre commentateur expliquant le vingtième verset du chapitre quatorze de l'Exode, où est décrit le passage de la mer-Rouge, dit que pendant la nuit où il se lit, la colonne de nuée eut deux usages : car du côté qu'elle regardait le camp des Israélites, elle était si brillante et si lumineuse , que les Hébreux voyaient parfaitement à se conduire, et que la nuit devint pour eux un beau jour. Du côté au contraire qu'elle regardait les Egyptiens, elle formait une nuit sombre et obscure qui leur dérobait la vue des Hébreux, et les empêchait de s'approcher d'eux. Ces deux usages opposés représentent bien les deux effets contraires que produit sur les fidèles et sur les incrédules la révélation des mystères que l'Ecriture propose à notre loi. Dieu, qui gouvernail la main et conduisait la plume des écrivains sacrés , a tellement dispensé par une juste et prudente économie les dogmes contenus en leurs livres, qu'il y a répandu des clartés suffisantes pour faire naître la lumière dans les cœurs droits (Ps. 111, 4), et qu'il y a laissé assez de ténèbres pour aveugler les esprits déréglés, ennemis de la vérité, parce qu'ils sont ennemis de la vertu.

(2) Qui élucidant me , vitam internant habebunt. Eccli. 24, 31.

^remtm partU.

Dieu, dit S. François de Sales (1), montre admirablement la richesse incompréhensible de son pouvoir en cette si grande variété de

(1) Traité de l'amour de Dieu, 1. 2, c. 6, p. 15, 3*1

choses que nous voyons en la nature ; mats il fait encore plus magnifiquement paraître les trésors infinis de sa bonté en la différence nonpareille des biens que nous reconnaissons en le grâce. Car, Théotime, il ne s'est pas contenté

G69 SUR LA GRACE

en l'excès sacré de sa miséricorde, d'envoyer à qui suivent leur

son peuple , c'est-à dire au genre humain, une rédemption générale et universelle par laquelle un chacun peut être sauvé ; mais il l'a diversifiée en tant de manières, que sa libéralité, reluisant en toute cette variété, cette variété réciproquement embellit aussi sa libéralité... La variété de ses faveurs est si grande , qu'on ne peut dire qui est plus admirable, ou la grandeur de toutes les grâces en une si grande diversité, ou la diversité entant de grandeurs. Qui ne voit qu'entre les chrétiens les moyens du salut sont plus grands et puissants qdentre les barbares , et que parmi les chrétiens il y a des peuples et des villes où les pasteurs sont plus fructueux et capables? Or de nier que ces moyens extérieurs ne soient point des faveurs de la providence divine , ou der évoquer en doute qu'ils ne contribuent pas au salut et à lu perfection des âmes, ce serait être ingrat envers la bonté céleste, et démentir la véritable expérience qui nous fait voir que, pour l'ordinaire, où ces moyens extérieurs abondent les intérieurs ont plus d'effet et réussissent mieux. Cette inégalité des moyens du salut que le S. Evêque de Genève trouvait si louable, si aimable, si équitable, l'incrédule la trouve blâmable , odieuse , inique. Si Dieu, nous dit-il , gratifiait également de ses dons tous les anges et tous les hommes qui sont tous également ses créatures , je vous avoue que personne n'aurait lieu de se plaindre; mais, je vous le demande, dans l'état présent des choses , ceux des anges dont vous avouez qu'il n'a pas vouluréparer la nature tombée, quoique il ait réparé celle des hommes, ceux des infidèles à qui vous convenez qu'il refuse les grâces qu'il accorde aux fidèles , et ceux des chrétiens à qui il en accorde moins qu'à d'autres chrétiens, n'ont-ils pas droit de l'accuser d'injustice, de partialité, d'acception de personnes ? Non , lui répondonsnous, et en vain fait-on revivre de nos jours cette objection aussi ancienne que le christianisme : dès son berceau, les Celse, les Porphyre et d'autres célèbres philosophes se flattèrent,enlalui opposant, deporterdans son sein un coup mortel. Les Clément d'Alexandrie, les Justin et ses autres savants apologistes le firent triompher à l'aide des principes victorieux dont ils se servirent pour sa défense. Nous suivrons leur exemple, et en profitant de leurs lumières , nous tâcherons par de nouvelles observations d'éclaircir de plus en plus ces principes d'équité naturelle, c'est-à-dire fondée sur la nature même des choses et capable d'être aperçue par les seuls yeux de la droite raison. On peut réduire tous ces principes aux six suivants. Premier principe d'équité. Etre en droit de ne distribuer aucun des dons qu'on peut faire, c'est être aussi en droit d'en distribuer d'inégaux aux personnes à qui on veut bien en faire.

Second principe d'équité. L'inégalité des dons est compensée par l'inégalité tant des obligations et des périls qui accompagnent leur réception , que des mérites ou des démérites, des récompenses ou des châtiments

bon ou mauvais usage.

Troisième principe d'équité. L'inégalité des dons est justement proportionnée a l'inégalité des dispositions de celui qui , ne les demandant pas , ou les demandant mal , ou les payant d'ingratitude, ou mettant obstacle à leur réception , ne les reçoit pas , ou en reçoit moins que celui qui tient une conduite toute contraire.

Quatrième principe d'équité. Quelque inégaux que soient les moyens de salut , un ♦homme qui par le bon usage des secours faibles et généraux peut en recevoir de puissants et de spéciaux ne doit pas se plaindre de cette inégalité.

Cinquième principe d'équité. Un homme n'a pas sujet de se plaindre de n'être pas plus favorisé qu'il l'est, lorsque l'abus qu'il a fait de moindres faveurs donne sujet à Dieu de prévoir qu'il abuserait pareillement de plus grandes, si elles lui étaient accordées.

Sixième principe d'équité. Personne ne doit se plaindre de ce qu'en la distribution des dons inégaux et même prévus inefficaces Dieu suive sagement des lois générales dont il fait dépendre l'application aux cas particuliers, non de sa seule prescience ni de son seul bon plaisir, mais de la nature des choses ou des circonstances, et de la volonté des agents libres.

Reprenons séparément, parcourons successivement ces six principes qui, comme des anneaux formant une même chaîne de vérités pour atteindre le même but, se tiennent tous ensemble, s'entr'aident et se fortifient les uns les autres. Tirons-en des conséquences dont la liaison manifeste soit capable de porter la lumière dans l'esprit et d'entraîner sa conviction. Pour lui rendre plus sensible le vrai, attachons-nous à le lui présenter par tous les côtés qui peuvent mieux le lui faire connaître. Ne cherchons point à lui plaire par des fleurs agréables qui amusent la curiosité, par des pensées brillantes qui charment l'imagination , par des périodes harmonieuses qui flattent l'oreille. Tâchons, s'il est incrédule, de vaincre sa résistance par des arguments solides d'une saine philosophie et par les traits frappants d'une éloquence mâle, nerveuse , armée de raisons pressantes contre l'erreur qu'elle poursuit, pour ainsi dire, l'épée dans les reins, jusque à ce que l'ayant poussée à bout elle l'ait forcée de rendre hommage à la vérité.

Page 1