PREMIER PRINCIPE D'ÉQUITÉ
Etre en droit de ne distribuer aucun des dons qu'on peut faire, c'est être aussi en droit d'en distribuer d'inégaux aux personnes à qui on veut bien en faire.
Faire un don n'est pas payer une dettes faire un acte de bénéticence ou de misé-.' ricorde n'est pas faire un acte de justice, accorder une grâce n'est pas remplir une obligation. La gratuité est bien définie parle Dictionnaire de Trévoux , faveur, chose nullement duc, nullement méritée La libéralité
INSTRUCTION PASTORALE
est aussi bien définie par les Encyclopédistes, vertu qui s'exerce en faisant part gratuitement aux autres de ce qui nous appartient. Si donc avec ce qui nous appartient nous avons de quoi faire des dous à plusieurs personnes , nous sommes en droit de ne leur en faire aucun ; elles n'ont pas sujet de se plaindre si nous ne leur donnons rien , si nous ne leur faisons nulle distribution. A plus forte raison n'en ont - elles pas sujet si nous leur faisons des distributions inégales , dont la moindre, quelque petite qu'elle soit, est plus que rien. Tout cela est si clair qu'on l'obscurcirait en voulant l'éclaircir davantage. Mais que s'ensuit-il de là? Que faut-il inférer du principe sur lequel nous venons d'insister a cause de l'importance du grand nombre de corollaires que nous allons en déduire , comme autant de divers ruisseaux qui découlent d'une même source heureusement féconde en eaux bien limpides et salubres?
VI. Première conséquence de ce principe d'équité, considéré en général et rendu sensible par des exemples. — I. Inférons-en avec saint Thomas (1) qu'il n'y a point d'acception de personnes , point de partialité , point d'injustice , lorsque de deux personnes qui n'ont nul droit à une faveur purement gratuite on l'accorde à une préférablement à l'autre ; par exemple , lorsque de deux pauvres on fait à l'un l'aumône qu'on ne fait point à l'autre ; lorsque de deux débiteurs on remet à l'un la dette que l'on fait payer à l'autre ; lorsque de deux coupables , l'un obtient du prince des lettres de grâces refusées à l'autre; lorsque de deux ouvriers on donne à l'un au-dessus de son salaire un excédent qu'on ne donne pas à l'autre. Si celui-ci s'en plaignait et imitait les ouvriers murmurateurs dont parle l'Evangile, le maître n'aurait-il pas raison de lui répondre : Quel sujet avezvous de vous plaindre? Quel tort vous fais-je? En donnant à un autre plus que je lui dois , je ne vous ravis ni ne vous retiens ce qui vous appartient. Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux et a'en être libéral? Votre œil est-il mauvais parce que je suis bon? N'êtes-vous pas vousmême méchant et injuste , en trouvant à redire de ce que j'use à mon gré du droit que j'ai? Si vous l'aviez comme moi, et que vous voyant n'en pas user en ma faveur je me plaignisse de vous , approuveriez-vous ma plainte? Comment donc et pourquoi voulezvous que j'approuve la vôtre ? N'est-elle pas contraire à ces principes de la loi naturelle , Chacun doit avoir ce qui lui appartient ; ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît ?
(1) Duplex est dalio, una qu'idem pertinens ad justiiiam , qua scilicel aliquisdat alicui , quod ei debetur : et circa taies dationes attenditur personarum acccplio. Alia est datio ad libéra litatem pertinens, qua scilicet gratis datur alicui quod ei non debelur, et tulis est collalio munerum graliœ, per quam peccaiores assumunturà Deo. Et in hac donaiione non habet locum personarum acceptio, quiaquilibet absque injusiitia potest de suo dare quantum vult et ",ui vult. S. Thom. 2-2, q. 63, a. \
La réponse de ce maître, quoique d'homme à homme , paraîtrait sans doute équitable. Combien plus doit-elle paraître telle si on la met dans la bouche de Dieu , qui a une souveraine liberté de répandre davantage ses largesses sur l'un plutôt que sur l'autre 1 Si celui sur qui il les répand moins s'en plaint, 0 homme I peut lui dire Dieu, est-ce à la créature de faire la loi ou la leçon à son Créateur, comme si lui , de qui seul tout dépend , dépendait d'elle, ou comme si elle, qui ne se connaît pas elle-même, savait mieux que lui, qui sait tout, ce qu'il convient de donner à chacun. Sans envier malignement ce que je donne à ton semblable, dont en augmentant le bonheur je ne diminue pas le tien, contente-toi sagement de ton heureux sort que des murmures criminels te feraient perdre. Loin de te plaindre, rends-moi grâces d'une foule de bienfaits que tu as reçus de ma libéralité. En eusses-tu reçu beaucoup moins , ce serait encore plus qu'il ne t'était dû, puisque pouvant te laisser toujours dans les abîmes du néant, où tu étais moins qu'une fourmi, moins qu'un atome, je ne te devais rien, et qu'ayant bien voulu t'en tirer par pure bonté, tu me dois tout ce que tu as et tout ce que tu es : ignores-tu qu'étant moi seul celui qui est (Exod. 3, 14) par excellence, je suis le premier auteur, le maître absolu, le souverain seigneur de tous les êtres créés? Cieux, terres, mers, honneurs, dignités, royaumes, empires, biens de la nature, biens de la grâce, biens de la gloire , toutes choses sont à mot, tout m'appartient (Exod. 13). J'ai donc droit de disposer de tout comme de mon domaine, selon ma volonté toujours sage, juste, sainte, parfaite, puisque je suis la sagesse, la justice, la sainteté, la perfection même. C'est là mon droit que je suis jaloux de conserver, c'est là ma gloire que je ne donnerai, que je ne cèderai à personne. Ego Dominus, gloriam meam alteri non dabo (Ps. k% 8).
VII. Seconde conséquence du même principe, relativement à la nature humaine , préférée par le Verbe divin â la nature angélique. — Que s'ensuit-il encore de là? Que la plus grande de toutes les grâces, qui est l'union hypostatique à la divinité, n'étant due ni à la nature angélique ni à la nature humaine, a pu sans injustice, sans partialité, être accordée à celle-ci préférablement à celle-là , quoique plus parfaite ; préférence qui fut l'origine de la rébellion des anges apostats et orgueilleusement jaloux , ainsi que nous l'avons dit ailleurs, d'après S. Chrysostôme et plusieurs autres célèbres auteurs (1) ; préférence qui, quoique purement
(1) Invidia autem diaboli mors introivit in orbem terrarum. Sap. 2, 24. Plusieurs théologiens croient que l'envie du démon contre l'homme avait principalement pour objet l'honneur que devait recevoir la nature humaine par l'union hypostatique du Verbe avec elle. Lucifer crut que cet avantage lui était dû préférablement à l'homme , ci voilà ce qui fait dire à l'Ecriture qu'il eut l'ambition de devenir semblable au Très-Haut ; car on ne voit point d'autre voie que celle-là par où il aurait pu prétendre à cette égalité. lia Bern., terni. 17 in Canlita. Ruperl. , 1.8 in Joan. in hmc veita : llle homicida erat ab initio. Catiiarin.,