XIX. Réflexions très -judicieuses de S
François de Sales, relatives à ce principe d'équité. — La foi enseigne, la raison démontre que la reconnaissance de l'homme doit être proportionnée aux dons de Dieu. Plus il en reçoit, plus elle l'oblige d'y coopérer, et plus il pèche en n'y coopérant pas , moins il en reçoit, moins la gratitude l'oblige d'y coopérer, et moins il pèche en n'y coopérant pas De là vient qu'au jour du jugement , dit S. François de Sales , les Ninivites et la reine de Subu s'élèveront contre les Juifs, et les convaincront d'être dignes de damnation : parce que quant aux Ninivites, étant idolâtres et de nation barbare , à la voix de Jonas ils se convertirent, et firent pénitence; et quant à la reine de Saba, quoique elle fût engagéedans les affaires d'un royaume, néanmoins ayant ouï la renommée de la sagesse de Salomon , elle quitta tout pour le venir ouïr. Et cependant tes Juifs oyant de leurs oreilles la divine sagesse du vrai Salomon, Sauveur du monde, voyant de leurs yeux ses miracle*, touchant de leurs mains ses vertus et bienfaits , ne laissèrent pas de s'endurcir et résister à la grâce qui leur était offerte... Certes Nôtre-Seigneur montre clairement, et tous les chrétiens entendent simplement qu'en ce juste jugement on condamnera les Juifs par comparaison des Ninivites ; parce que ceux-là ont eu beaucoup de faveur et n'ont eu aucun amour ; beaucoup d'assistance et nulle repentance ; ceux-ci moins de faveur et beaucoup d'amour; moins d'assistance et beaucoup de pénitence (Traité de l'amour de Dieu, l. 2, c. 10).
Le saint Evéque de Genève fait sur la même matière plusieurs autres judicieuses réflexions qu'il serait trop long de rapporter ; mais nous ne devons pas en omettre une qui est fort analogue à notre sujet. S'il est vrai, dit-il , comme S. Thomas le prouve extrêmement bien, que la grâce ait été diversifiée es anges à proportion et selon la variété de leurs dons naturels , les séraphins auront eu une grâce incomparablement plus excellente que ïes simples anges du dernier ordre. Comment sera-t-il donc arrivé que quelques-uns des séraphins, voir le premier de tous, selon la plus probable et commune opinion des anciens , soient déchus, tandis qu'une multitude innombrable des autres anges , inférieurs en nature et en grâce , ont excellemment et courageusement persévéré? D'où vient que Lucifer, tant élevé par nature et surélevé par la grâce, est tombé, et que tant d'anges moins avantagés sont demeurés debout en leur fidélité? Certes
SUR LA GRACE
ceux qui ont persévéré en doivent toute la louange à Dieu , qui par sa miséricorde les a créés et maintenus bons ; mais Lucifer et tous ses sectateurs, à qui peuvent-ils attribuer leur chute, sinon , comme dit S. Augustin , à leur propre volonté , qui par sa liberté a quitté la grâce divine , qui les avait si doucement prévenus? , ,
Plus Lucifer et ses complices avaient ete si doucement prévenus des dons de la grâce , plus la reconnaissance les obligeait d'y correspondre, et plus ils ont démérité en n'y correspondant pas : moins S. Michel et les autres saints anges avaient été favorisés des dons de la grâce, moins ils étaient obligés par reconnaissance d'y correspondre , et moins ils auraient démérité en n'y correspondant pas,. Il en est de même des hommes, dont les uns reçoivent plus, les autres reçoivent moins de grâces. Le plus ou le moins de mérite ou de démérite , de récompense ou de punition , doit être réglé , mesuré sur le plus ou le moins de bon usage ou d'abus des grâces reçues en plus grande ou moindre quantité.
XX. Preuve du même principe, tirée de la parabole des dix talents. — Selon la parabole de l'Evangile, celui qui a dix talents n'est pas récompensé pour les avoir reçus , mais pour les avoir fait profiter ; celui qui n'a qu'un talent n'est pas puni pour n'en avoir reçu qu'un, mais pour l'avoir enfoui. Selon la même parabole, celui qui a reçu dix talents est tenu d'en gagner dix autres ; s'il les fait tous valoir, il recevra une récompense de dix degrés; s'il n'en fait valoir aucun, loin d'être récompensé, il recevra une punition de dix degrés. Celui qui n'a reçu que cinq talents n'est tenu d'en gagner que cinq ; s'il use bien de tous les cinq , il en gagnera cinq autres; s'il abuse de tous les cinq , il recevra une punition de cinq degrés. Par conséquent il y a une telle compensation , que d'une part le premier en faisant fructifier ses dix talents reçoit une récompense double de celle que reçoit le second en faisant fructifier ses cinq talents ; et d'une autre part le premier en abusant de ses dix talents reçoit une punition double de celle que reçoit le second, s'il abuse de ses cinq talents* Ainsi, selon la remarque de M. Bossuet (1), les portions entre l'inégalité des ta-
(1) Tout esl donc ici dans une entière proportion, la peine, In récompense. Il y en a une commune à tous pour la fidélité qui l'est aussi. Il y en a de particulières selon la diversité du travail, et tout l'ordre de la justice est accompli. 0 Dieu ! je chanterai vos louanges sur voire justice et sur votre vérité.
Il paraît par la même raison de proportion et d'égalité que si celui qui avait reçu cinq talents ou deux talents avait été paresseux, il aurait été plus puni que celui qui n'en avait reçu qu'un : cl il n'y a plus à chacun qu'à examiner ce qu'il a reçu pour voir ce qu'il a à craindre. 0 mon Dieu ! que vous ai-je rendu pour la foi que vous m'avez donnée, pour tant de saintes instructions, pour tant de lumières, pour tant de crimes pardonnes, pour tant de temps, et pour votre longue patience! 0 Dieu! que vous aije rendu , et ne vous ayant rien rendu , que doisje craindre? T. 9, p. 241.
ïents et celle des récompenses ou punitions sont exactement gardées ; en sorte que , comme le sort du premier usant bien de ses dix talents est doublement plus avantageux que celui du second usant bien de ses cinq talents, de même le sort du premier abusant de ses dix talents est doublement pire que celui du second abusant de ses cinq talents. Dans l'hypothèse que l'un et l'autre fassent un usage également bon de leurs talents , le premier est à la vérité récompensé une fois plus que le second ; mais aussi dans l'hypothèse de l'abus égal des talents de part et d'autre , le premier est puni une fois plus que le second. Dans la première hypothèse, il vaut une fois mieux pour le premier d'avoir reçu dix talents que s'il n'en avait reçu que cinq. Dans la seconde , il vaut une fois mieux pour le second de n'avoir reçu que cinq talents que s'il en avait reçu dix. Mais cela n'empêche pas que le premier n'ait plus d'obligations à Dieu que le second , parce qu'outre que dix talents valent mieux en eux-mêmes que cinq, d'ailleurs dans la première hypothèse , c'est à la bonté divine , comme a la cause primordiale et plus noble du bon usage des dix talents qu'il doit l'acquisition des dix degrés de récompense ; la coopération de son libre arbitre aux grâces plus abondantes n'en ayant été que la cause secondaire , ou la condition sine qua non ; et dans la seconde hypothèse, ce n'est qu'à soimême et à sa pure faute qu'il doit imputer sa double punition , à cause que son ingratitude pour le bienfait de dix talents est double de l'ingratitude du second pour le bien fait de cinq talents.
Il faut raisonner de même du serviteur qui , selon la même parabole , n'ayant reçu qu'un talent , l'enfouit par la crainte de la rigidité de son maître ; s'il en avait reçu dix , il les aurait pareillement enfouis tous dix , puisque le motif tiré de cette crainte militait pour dix talents comme pour un. Il a donc mieux valu pour lui de n'en avoir reçu qu'un que s'il en avait reçu dix, puisque l'abus ou le non usage de ces dix talents l'eût rendu plus criminel , plus punissable , que ne l'a rendu le non usage d'un seul. Ainsi, par rapport aux Gentils, qui, comparés aux Juits pourvus de dix talents n'ont été pourvus que d'un seul, c'est-à-dire, n'ont été favorisés que de la dixième partie des grâces accordées au peuple de Dieu , il a mieux valu pour un très-grand nombre d'entre eux qui, par malice ou par paresse , ont enfoui cet unique talent, et qui , s'ils en avaient reçu dix, les eussent par le même motif enfouis tous ; il a, dis-je, mieux valu de n'avoir reçu que lui seul que s'ils en avaient reçu dix*, c'est-àdire , s'ils avaient été favorisés d'autant de grâces que les Juifs. Ainsi quoiqueen général les Juifs aient reçu beaucoup plus de grâces que les Gentils , cependant comme ils en ont la plupart abusé, il aurait mieux valu pour eux d'en avoir moins reçu ; et l'on doit dire la même chose d'un grand nombre de chrétiens comparés aux infidèles et aux idolâtres, qui, au jour du jugement, s'élèveront contre eux, et dont la punition sera beaucoup moin-
INSTRUCTION PASTORALE
dre que la leur. Ne nous étendons pas là-dessus davantage; nous l'avons fait suffisamment dans notre précédente Instruction (Col. 653 et suiv.) sur l'éternité des peines. Bornons-nous à en conclure que l'inégalité des dons de la grâce est en quelque sorte compensée par l'inégalité des suites de leur bon ou mauvais usage.
Celui qui a reçu plus de dons doit être plus humble, plus modeste, plus vigilant sur leur emploi et plus effrayé sur leurs suites que celui qui en a reçu moins. Car, on redemandera beaucoup à celui à qui on aura donné beaucoup, et on fera rendre un plus grand compte à celui à qui on aura confié plus de choses. Le serviteur qui aura su la volonté de son maître et qui néanmoins ne se sera point tenu prêt et n'aura pas fait ce qu'il désirait de lui sera battu rudement. Mais celui qui n'aura pas su et qui aura fait des choses dignes de châtiment sera moins battu (Luc. 12, 42, 47, 48). Ceux qui commandent les autres seront jugés avec une très-grande rigueur : car on a plus de compassion pour les petits, et on leur pardonne plus aisément ; mais les plus grands sont menacés de plus grands supplices (Sap. 6,6,7).
Tous ces textes ne montrent-ils pas en Dieu la plus complète équité dans la distribution de ses dons aux agents libres ? Ne fontils pas voir que celui qui en reçoit moins n'a aucun sujet de se plaindre , puisque il contracte moins d'obligations, est moins exposé à la tentation de la vaine gloire (lj, a moins de compte à rendre , moins de châtiments à craindre, moins de peines à subir au cas qu'il abuse de quelques-uns des dons reçus , et moins de difficultés à vaincre pour bien user de tous et en recevoir une pleine récompense? Car cette difficulté diminue ou augmente à proportion de leur moindre ou de leur plus grand nombre ; de même que la difficulté d'accomplir cinq commandements est moindre que celle d'en observer dix ; de même encore que la difficulté de s'abstenir consécutivement de dix péchés véniels est plus grande que celle d'en éviter cinq. Ainsi celui qui reçoit plus de dons n'a aucun sujet de se glorifier; il a au contraire plus lieu de s'humilier et de trembler, puisque il a plus d'obligations à remplir, plus de périls à courir du côté de la vanité , plus de comptes à rendre ,
(I)Melius est libi minus habere quam niultnm unde posses superbire. De Imii. Vhrisl., t. 5, c. 7. Il eut mieux valu à Lucifer, qui, selon la plus probable et la plus commune opinion, était le premier de tous les séraphins , de n'avoir pas reçu celte supériorité de lumières et de grâces qui fut l'occasion de sa superbe et de sa pêne. Il est bien plus difficile, dit Rodriguez, d'être humble dans l'élévation que dans l'abaissement ; l'un porte naturellement à l'humilité, et l'autre inspire de la vanité et de l'orgueil. La science enfle l'esprit : toutes les autres choses qui nous donnent de l'élévation , font le même effet. Perfect. Chrét., l.i, p. 20i. — Le souvenir d'un Salomon, d'un Origène, d'un Tertullicn, doit faire trembler et tenir dans l'humilité, en rappelant la chute de ces grands hommes, qui lurent d'autant plus exposés à la tentalion de l'orgueil, qu'ils avaient reçu plus de dons de 3a nature et de la grâce.
plus de punitions à endurer s'il est ingrat , ou négligent, ou dissipateur, plus de difficulté à bien user de tous les dons reçus et à mériter la récompense entière , plus de raisons de craindre qu'il ne déchoie de son état, et qu'un autre qui aura moins reçu et qui aura mieux correspondu ne soit substitué en sa place.
XXI. Substitution de grâces, fondée sur de justes motifs et constatée par plusieurs exemples. — H y a dans l'ordre du salut une substitution de grâces, c'est-à-dire, que Dieu ôte les grâces du salut aux uns qui en abusent, et les transporte à d'autres qui en profiteront. Substitution fondée sur de justes motifs , dont les Encyclopédistes eux-mêmes (1) n'ont pu s'empêcher d'approuver la sagesse et l'équité développées par M. King, archevêque de Dublin. Substitution dont les livres saints, l'histoire ecclésiastique fournissent divers exemples. Lucifer et les autres anges apostats ayant laissé par leur chute un grand vide dans le ciel, Dieu leur a substitué les hommes pour remplir leurs ruines, ainsi que s'exprime David. Ce prince fut substitué à Saiil, S. Matthias à Judas, la Gentilité à la nation juive, le Japon, les Indes, le Mexique, etc., à l'Angleterre, à la Suède, au Dannemarck , ?dans le temps que ces royaumes se séparèrent de l'Eglise romaine.
. Nous lisons dans l'Histoire ecclésiastique que, quand l'un des quarante soldats con-
(1) 11 y a divers ordres parmi les êtres intelligents ; et comme quelques-uns de ceux d'un rang inférieur sont capables de jouir des avantages de leur ordre, il s'ensuit qu'ils doivent être contents d'une moindre portion de bonheur dont leur nature les rend susceptibles, et qu'ils ne peuvent aspirer à un rang plus élevé qu'au détriment des êtres supérieurs qui l'occupent. En effet il laul que ceux-ci quittent leur place avant qu'un aulre puisse v monter : or il paraît incompatible avec la nature de" Dieu de dégrader un être supérieur, tant qu'il n'a rien fait qui le mérite. Mais si un être supérieur choisit librement des choses qui le rendent digne d'être dégradé, Dieu semblerait être injuste envers ceux d'un ordre inférieur qui, parun bon usagede leur liberté, sont propres à un état plus élevé, s'il leur refusait le libre usage de leur choix. C'est ici que la sagesse et la borné divine semblent s'être déployées de la manière la plus glorieuse, l'arrangement des choses paraît l'effet de la plus profonde prudence. Par là Dieu a montré la plus complète équité envers ses créatures ; de sorte qu'il n'y a personne qui soit en droit de se récrier, ou de se glorifier de son partage. Celui qui est dans une situation moins avantageuse n'a aucun sujet de se plaindre, puisqu'il est doué de facnliés dont il a le pouvoir de se servir d'une manière propre à s'en procurer une meilleure ; et il est obligé d'avouer que c'est sa propre faute s'il en demeure privé : d'un aulre côté celui qui est dans un rang supérieur doit apprendre à craindre, de peur qu'il n'en déchoit par un usage illégitime de ses facultés. Ainsi le plus élevé a un sujet de terreur qui peut en quelque façon diminuer sa félicité, et celui qui occupe un rang , inférieur peut augmenter la sienne ; par là ils approchent de plus près de l'égalité , et ils ont en même temps un puissant aiguillon qui les excite à faire un usage avantageux de leurs facultés. Ce conflit contribue au bien de l'univers. Encticlop., l. 9, p. 919. y
SUR LA GRACE
fesseurs de la foi, sur le point d'obtenir la palme du martyre, manqua de constance, il fut aussitôt remplacé par un autre qui remporta la quarantième couronne. Nous lisons dans une parabole de l'Evangile que, quand le père de famille apprend que ceux qu'il avait invités à son festin n'avaient pas voulu y venir, il ordonne à son serviteur d'aller dans toutes les rues de la ville et de lui amener les pauvres , les paralytiques , les aveugles, les boiteux ; quand ensuite, malgré tout ce qu'on avait pu amasser de monde, on lui annonce qu'il y a encore des places de reste, il donne un nouvel ordre pour qu'on cherche hors de la ville, dans les chemins et le long des haies, et qu'on presse les gens d'entrer, Afin, dit-il, que ma maison soit remplie. Nous lisons encore dans l'Evangile qu'il y a des derniers qui seront les premiers, et des premiers qui seront les derniers (Luc. 13, 30) dans le royaume des cieux. Pourquoi ? parce que de grandes grâces, reçues d'abord par plusieurs qu'elles mettaient sur la terre au premier rang, mais qui en auront abusé, auront été transférées à d'autres qui au commencement n'en avaient que de petites qui les mettaient au dernier rang , mais dont ils ont très-bien usé ; en sorte qu'ils ont mérité d'acquérir dans le ciel les premières places destinées à d'autres qui les ont perdues par leur faute. Plus les secours de ces petites grâces étaiem modiques, moins ils donnaient de force et de facilité pour faire le bien, plus il y a eu de mérite à en trèsbien user et à y correspondre ferveminent. Plus au contraire les secours de grandes grâces donnaient de force et d'aisance pour en faire très-bon usage, plus il y a eu de démérite à en abuser, ou à n'y coopérer que faiblement.
Souffrez, mes frères, que nous fassions ici valoir les principes que nous avons établis ailleurs ( Col. 30i). Point de mérite, avonsnous dit, dans un acte d'obéissance, quand on n'est pas libre de ne le pas faire, ou qu'on est nécessité à le faire, parce qu'alors le franc arbitre n'y met rien du sien. Peu de mérite dans cet acte, quand on est peu libre de ne le pas faire, ou qu'on est presque nécessité à le faire, parce qu'alors le franc arbitre n'y met presque rien du sien. Beaucoup de mérite dans cet acte , quand on est fort libre de ne le pas faire, ou fort exempt de la nécessité de le faire , parce qu'alors le franc arbitre, en pleine liberté de n'y mettre rien, y met beaucoup du sien , et que, pour y mettre beaucoup du sien , il lui en coûte davantage de peines et d'efforts. Plus donc il y a de difficultés pour obéir, plus il y a de mérite dans l'obéissance : il en est de même de toutes les autres vertus et bonnes œuvres. Elles sont plus ou moins méritoires à proportion qu'elles sont plus ou moins difficiles ; et elles sont plus ou moins difficiles, à proportion du plus ou du moins de force et d'abondance des secours reçus pour les pratiquer, et du plus ou moins d'efforts faits sur soi-même pour vaincre de nombreuses et fortes tentations. De là ces saintes maximes de l'Evan-
gile : Le royaume des cieux se prend par force , et ce sont les âmes courageuses qui en font la conquête (Matth. 21, 12). Efforcezvous d'entrer par la porte étroite (Luc. 21, 3). De là ces grandes louanges données par Jésus-Christ à cette pauvre veuve , dont l'aumône, quoique Irès-modique en soi , mais qui lui avait coûté beaucoup d'efforts sur elle-même, parce qu'elle la prenait sur son nécessaire , fut estimée plus abondante et plus méritoire que les grandes largesses des riches qui le faisaient aisément et de leur superflu. De là ces magnifiques éloges donnés par le Saint-Esprit (1) à cet homme riche qui, malgré la facilité que lui fournit son opulence de satisfaire ses passions et la difficulté de vaincre une foule de dangereuses tentations inséparables des richesses (2) , évite le mal qu'il lui est si aisé de commettre, et fait le bien qu'il lui est si difficile de faire. De là cette excellente maxime du livre de l'Imitalion : In tantum proficies, in quantum tibi vim intuleris.
Eclaircissons encore ceci davantage par une hypothèse. Supposons que deux personnes également disposées de corps et d'esprit dans d'égales circonstances sont également tentées par le même objet, et que pour vaincre la tentation l'une reçoive un secours de dix degrés de force , et l'autre un secours seulement de cinq degrés de force. Si toutes deux surmontent également la tentation , la seconde méritera une fois davantage que la première, et sera doublement récompensée. Si toutes deux succombent également à la tentation, la première déméritera une fois davantage que la seconde, et sera doublement punie. Si toutes deux vainquent la tentation mais inégalement, en sorte que la seconde qui n'a qu'un secours de cinq degrés de force produise un acte intense de dix degrés, et que la première qui a un secours de dix degrés (double de celui de cinq) produise un acte intense seulement de dix degrés, la seconde aura un mérite et une récompense doubles de ce qu'aura la première. Enfin si toutes deux succombent à la tentation inégalement, en sorte que l'acte vicieux de la première secourue de dix degrés de force ait une intensité de cinq degré? de malice, et que celui de la seconde assiôxée seulement de cinq degrés de force ait une intensité de cinq degrés de malice , la première déméritera une fois davantage que la seconde, et sera doublement punie. Ainsi l'inégalité des dons de la grâce est compensée parl'ipégalité non seulement des obligations d des périls qui accompagnent leur réception, mais encore des mérites ou des démérites, des récompenses ou des punitions qui suivent leur bon ou mauvais usage.
XXII. Cause de l'inégale coopération ou résistance à la grâce également sentie. — En vain objecterait-on que cette hypothèse est
(1) Beatus dives qui inventas est sine macula, eic, Eccl. 51,8.
(2) Periclitatur caslitas in déliais , humililas io diviliis. S. Bern.
INSTRUCTION PASTORALE
chimérique, en ce qu'elle suppose possible l'inégale coopération ou résistance à la grâce également sentie. Ce n'est rien, répond S. François de Sales, de sentir l'inspiration sans y consentir. Quand Dieu nous envoie une inspiration grande et puissante pour embrasser son saint amour, si nous n'y consentons pas selon toute son étendue, elle ne profitera pas aussi qu'à cette mesure là.... A quoi tient-il donc que nous ne sommes pas si avancés en l'amour de Dieu, comme S. Augustin, S. François ? c'est parce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce. Mais pourquoi est-ce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce ? Parce que nous n'avons pas correspondu comme nous devions à ses inspirations. Et pourquoi n'avons-nous pas correspondu ? Parce qu'étant libres nous avons ainsi abusé de notre liberté.... 0 Dieu, Théotime , si nous recevions les inspirations célestes , selon toute l'étendue de leur vertu , qu'en peu de temps nous ferions de grands progrès en la sainteté (Traité de l'amour de Dieu , l. 2, c. 11 ) !
Le saintEvêque de Genève, après avoir dit que S. François d'Assise s'appelait le plus grand des pécheurs parce qu'il croyait que s'ils avaient reçu les mêmes grâces signalées ils en eussent tous mieux profité que lui , ajoute : Je sais qu'il parlait ainsi de soimême par humilité; mais il croyait pourtant être une vraie vérité, qu'une grâce faite avec une pareille miséricorde puisse être plus utilement employée par l'un des pécheurs que par l'autre. Or je tiens pour oracle le sentiment de ce grand docteur en la science des saints qui, nourri en l'école du crucifix, ne respirait que les divines inspirations. Cet apophthegme a été loué et répété par tous les plus dévots qui sont venus depuis.
IIF PRINCIPE D'ÉQUITÉ
L'inégalité des dons est justement proportionnée à l'inégalité des dispositions de celui qui, ne les demandant pas ou les demandant mal, ou les payant d'ingratitude , ou mettant obstacle à leur réception, ne les reçoit pas , ou en reçoit moins que celui qui tient une conduite toute contraire. .
La première partie de celte maxime est bien conforme aux lumières de la foi , aux oracles de l'Ecriture. J'ai en aversion, y dit Dieu, le pauvre orgueilleux (Eccli. 25, 4) qui, dénué de vertus, se flatte de les posséder , ou présume de les acquérir sans mon secours qu'il ne daigne pas implorer, ou qu'il n'implore qu'avec des yeux altiers (Prov. 6, 17). Je déteste son arrogance (Ibid. 8, 13) qui le porte à se croire, à se dire riche, opulent , ne manquant de rien ; et il ne suit pas qu'il est malheureux , misérable , indigent , aveugle, nu (Apoc. 3, 17), indigne que je jette sur lui les yeux de ma miséricorde. Mais sur qui fixerai-je mes regards, et répandrai-je les trésors de ma grâce? sur le pauvre qui, petit à ses yeux, écoute avec tremblement mes commandements (Isa. 66, 2), et dont le cœur contrit, humilié, sentant sa faiblesse me demande la force de les accomplir : Je le délivrerai ,
parce qu'il a espéré en moi ; je le protégerai , parce qu'il a connu mon nom (Ps. 90, 14). Mes enfants , considérez tout ce qu'il y a eu d'hommes parmi les nations, et considérez que nul de ceux qui ont espéré au Seigneur n'a été confondu. Qui est celui qui l'ait invoqué et qui ait été méprisé de lui ( Eccli. 2, 11, 12 ) ? Cette même maxime est aussi très-conforme aux lumières de la raison. Les anciens philosophes , dont l'autorité est respectable aux incrédules de nos jours, en ont reconnu la vérité, établie d'une part sur les idées de la providence et de la bonté divine, et d'une autre part sur la corruption du cœur humain , et sur la violence de ses penchants qui l'entraînent au mal , à moins qu'il ne soit secouru d'en haut. Plusieurs, il est vrai , ont été si superbes, si infatués de la prétendue force de leur libre arbitre , qu'ils auraient cru se déshonorer eux-mêmes s'ils avaient attendu du ciel la justice et la vertu. Que Jupiter , disait Horace , me donne la vie et des richesses ; pour moi je saurai bien me donner à moi-même une ame juste et un cœur droit (1). Mais d'autres sages du paganisme ont pensé autrement , ainsi qu'on peut voir dans les textes qne nous indiquons (2).
XXIII. Vérité de ce troisième principe , rendue sensible par une hypothèse tirée de S. Augustin. — Pour rendre encore plus sensible la vérité de ce troisième principe, supposons avec S. Augustin que deux hommes également disposés de corps et d'esprit sont attaqués de la même tentation , parce que la même beauté s'est présentée également aux yeux de l'un et de l'autre. Supposons ensuite que l'un d'eux sentant sa faiblesse recoure à Dieu, et lui demande comme il faut la force de vaincre cette tentation ; et que l'autre au contraire ne la lui demande pas, ou la lui demande mal. Supposons enGn que Dieu
(1) Detvilam, det opes, œquum mihi animum Ipse parabo. Epist. 18.
(2) Cicéron en son deuxième livre de Natura Deorum , dit dans le nombre 31 : « Prudentiam quoque el menlem à Diis ad homines pervenisse ; ob eam causam Majorum inslitulis mens, fides, virlus, concordia consecraUe et publiée dedicatœ sunt. » Dans le nombre 46 il ajoute : « Multos et nostra Civitas et Gracia tulit singulares viros, quorum neminem nisi juvanie Deo lalem fuisse credendum est. Qux ratio poetas, maximeque Homerum impulil, ut principibus lieroum, Ulyssi, Diomedi, Agamemnoni, Achilli cerlos Dcos, discriminum et periculoruin comités, adjungeret... Nemo igilur vir magnussinealiquo afflatu diviuo unquam fuit. »
Juvenal, sat. 10, explique ce que les dieux nous donnent, el ce qu'il faut leur demander. Après s'être moqué des demandes insensées que leur font les bommes, il ajoute :
Apiissima quaîque dabunt dii.
Carior est illis homo quain sibi,
orandum est ut sit mens sana in corpore sano.
Forlem posce animum el morlis lerrore carentem,
Qui spalium vila.' exlremum inler munera ducat
isaturae, qui ferre queat quoscumque dolores,
Nesciat irasci, cupiat nihil.
Sénèque dans sont Epilre 41 à Lucius lui dit de tenir pour certain qu'on ne peut être vertueux sans le secours de la Divinité ; Car, ajoute-t.-il, qui pourra sans son aide mépriser les biens de la fortune?