‹ Œuvres tres-completesChapitre 4 sur 70 · DE M. DE PRESS Y · texte numérisé non relu

DE M. DE PRESS Y

être le posséderions-nous encore, si le désir de mourir, pour parler ainsi, les armes à la main , et de consacrer à l'utilité de l'Eglise et de l'Etat les instants que le ciel lui laissait , ne l'eût porté à un travail excessif et n'eût abrégé le cours d'une si belle vie 1

Ne vous étonnez point après cela, messieurs , si les plus brillants succès couronnèrent tous ses travaux ( 1 ) ; si un esprit droit , dépouillé de tout préjugé , au-dessus de toute passion, accoutumé à celte justesse et à cette précision d'idées que donne la saine métapbysique ; une mémoire heureuse, enrichie par la lecture; un jugement exquis, mûri par les réflexio* ; une habitude constante de peser tout, d'analyser tout , de consulter en tout la voix de la raison et de la Religion ; ne vous étonnez pas , dis-je , si les plus belles qualités de la nature , cultivées avec tant de soin , en firent un des hommes les plus éclairés et les plus sages de son siècle. Que de science ! que de lumières ! quelle étendue et quelle profondeur de connaissances ! quelle pénétration 1 quelle sagacité! quelle justesse, quelle force, quelle solidité de raisonnement ! Vous en avez été les témoins, messieurs. Ses ouvrages le seront dans toute la postérité , et justifieront à jamais la haute réputation dont il a joui et la confiance qu'il a inspirée aux hommes les plus distingués par leur science et leur capacité. Mais ce qui est bien plus digne d'admiration , ce qui caractérise le vrai chrétien , quelle humilité au milieu des justes éloges donnés à ses talents et à sa vertu !

( La science du pieux Evéque n'était point cette science qui enfle (1 Cor. 8 , 1 ) et qui ne sert qu'à nourrir la présomption de l'esprit ( Eccl. 6,9). C'était la science de Dieu qui , en communiquant aux saints de vives lumières , leur donne un sentiment plus profond de leurs propres misères , et qui , suivant la pensée de saint Grégoire , leur inspire d'autant plus d'humilité, qu'ils connaissent mieux le compte qu'ils auront à rendre des talents et des connaissances que le ciel leur a donnés (2).

L'humilité éclatait de toutes pnrts dans le vertueux Prélat ; elle se peignait dans tout son extérieur , dans toutes ses paroles. Vous avez admiré mille fois ce maintien humble , cet air de modestie, ce langage d'un homme pénétré de son néant , celte simplicité de mœurs si frappante et si capable de faire, au premier aspect , une impression vive. Mais ce que je ne puis vous peindre, ce sont les sentiments de son cœur pour cette grande vertu ; l'estime qu'il en Gt, la vénération particulière qu'il eut pour ceux qui l'avaient plus fidèlement pratiquée ; ce zèle pour l'acquérir , ces désirs ardents de s'hu-

(1) Il avait eu grand nombre de prix au collège : il finie premier de sa licence, quoique pendant ce temps il fût aflligé d'un mal d'yeux qui l'empêchait de lire. 11 disait à cette occasion qu'il avait plus appris en réfléchissant qu'en lisant.

(2)Tanto ergo esse humilior.... quisque débet ex minière , quanlo se obligatiorem esse conspicit in reddenda ralione. Greg., homit. 9. in Evung.

milier , le dirai-je ? ces reproches d'orgueil qu'il se faisait à lui-même. Peuple fidèle, avez-vous pu entendre sans attendrissement ce respectable pasteur s'accuser dans cette chaire même de penchant à la vanité? Et vous qui avez eu Je bonheur de l'approcher de plus près , combien de fois n'avez-vous pas surpris en quelque sorte son humilité? Combien de fois ne s'est-elle pas dévoilée à vos yeux malgré elle ? Combien de fois ne l'avez-vous pas vue alarmée à la seule apparence d'un éloge ? Ils nous étaient interdits , messieurs ; en vain aurions-nous voulu nous livrer aux sentiments dont nous étions pénétrés ; à peine pouvions-nous , sous des figures empruntées , sous des expressions couvertes , sous des allusions cachées , en laisser échapper quelques traits (1).

C'était celte humilité profonde qui lui inspirait tant de défiance de ses propres lumières, qui le rendait si exact à ne point agir sans conseil , qui lui mettait dans la bouche ces belles paroles conformes à la maxime du Sage : Dieu bénit ceux qui ne s'appuient point sur leur propre prudence ( Prov. 3, 5). Enfin pour vous donner une juste idée de son humilité , cet homme , l'honneur et la lumière de l'épiscopat, qui avait développé , dans deux assemblées du clergé (2), des talents et des connaissances supérieures ; qui, dans des conjonctures délicates avait su , par la sagesse de ses opinions, réunir les esprits et empêcher parmi les prélats une division fâcheuse ; cet homme , l'ornement de son siècle , la gloire de l'Église gallicane , se regardait, à l'exemple de l'Apôtre (1 Cor. 15 9), comme le dernier des Evéques. O mon Dieu ! quels sentiments votre grâce produit dans les cœurs 1 et si , suivant la pensée de saint Bernard , l'humilité dans les honneurs est une vertu si belle et si rare (3) , quel en est donc le prix, lorsqu'aux dignités on joint tout ce qui peut concilier l'estime et la vénération des hommes ? Aussi , messieurs , l'humble simplicité du pieux Evêque le relevait-elle à leurs yeux bien mieux que n'eût pu faire tout l'éclat du luxe et de la vanité. Cette vie de retraite , qui semblait devoir le faire oublier, ne servait qu'à donner plus de lustre à ses talents et à ses vertus. Plus il cherchait à se cacher, plus son nom était connu et respecté dans toute la France ; à la cour qu'il fuyait et dont il n'approcha que par devoir; jusque dans les pays étrangers ,

(1) Ou on me croit humble, disait-il, ou on me croit orgueilleux. Si on me croit humble, on doit sentir la peine que les éloges nie feraient ; si on me croit orgueilleux , on augmenterait par là mon orgueil, et on se rendrait coupable.

(2) En 1745 et en 1700. Ce fut dans celle-ci qu'un ouvrage de M. de Pressy, dont rassemblée loue et approuve d'une voix commune la justesse et la solidité, et qui fut envoyé par son ordre à tous les évêques du royaume, ramena les esprits à l'unanimité, el empêcha une espèce de scission qu'on craignait dans l'épiscopat, à cause de ce qui s'était passé en 1755.

(.3) Magna prorsuset rara virtus liumililas honorala. Bern.f hom. 4, in laudibvs Virg. ilatris.

ORAISON FUNÈBRE

d'où il reçut les témoignages les moins susa pectsde confiance et d'estime, et parmi ceux ï mêmes qui n'avaient point de part à la foi , J et qui rendaient à sa vertu un témoignage éclatant. Tel est le propre de la modestie , lorsqu'elle est jointe aux grandes vertus et aux grands talents. La gloire , qui se refuse aux empressements de l'ambitieux qui court après elle, cherche l'homme humble et modeste qui la fuit.

Continuons , messieurs , de développer les vertus de l'évêque de Boulogne. Une vie sérieuse , constamment appliquée , où tous les moments sont en quelque sorte comptés , et dont toute la suite n'est qu'un enchaînement de devoirs et d'exercices qui reviennent tous les jours et dont on ne s'écarte jamais ; une vie aussi uniforme , presque sans dissipation et sans aucuns plaisirs, est déjà une mortification bien coûteuse à une nature jalouse de sa liberté ; elleserait pour un mondain une espèce de mort. Ne croyez cependant pas , mes frères , que le pieux Evêque n'ait point porté plus loin l'esprit de mortification. Si j'entrais dans le détail , vous verriez l'homme de Dieu, refusant à ses sens toutes sortes de satisfactions, toujours en garde contre la curiosité, réprimant ses saillies jusque dans les occasions les plus propres à la piquer. Vous verriez dans toute sa vie les privations les plus pénibles et les plus continuelles. Vous le verriez... Ah 1 messieurs, aurai-je la force de le dire 1 Vous le verriez exerçant sur luimême une sainte cruauté, empruntant, lorsque l'âge affaiblit ses forces , le secours d'un bras étranger pour châtier un corps faible , courbé sous le poids des années, et le réduire en servitude (1 Cor. 9,27). La mort seule a pu découvrir ces austérités ; et combien peutêtre qu'une pieuse industrie a su cacher, et dont le secret est descendu avec lui dans le jombeau 1

Ce n'est pas tout, messieurs : vous le verriez praliauer un autre genre de mortification dans le détachement absolu du monde. Oui, il put bien dire avec l'Apôtre que le monde était crucifié pour lui, et qu'il était crucifié pour le monde (Gai. 6, 14). Et en effet quel commerce eut-il jamais avec le monde? De quel œil regarda-t-il ses vanités et ses plaisirs ? Quelle part prit-il à ses événements et à ses révolutions, autre que celle de l'intérêt le plus tendre pour l'Eglise et pour la patrie ? Quelle attache eut-il pour les créatures? Ah! messieurs, il aima : oui , sans doute , une si belle âme fut sensible; elle éprouva les charmes de l'amitié; elle connut les droits que la reconnaissance a sur un bon cœur. Les soins, les noms mêmes des premiers maîtres qui avaient formé sa jeunesse , n'échappèrent jamais de son souvenir; les plus petites marques d'attachement furent payées de retour ; les moindres services ne furent point mis en oubli, et il n'en parlait qu'avec cette effusion qui caractérise une âme sensible et reconnaissante. Mais il aima sur toutes choses la vertu, la piété : il aima en Dieu, il aima uour Dieu; il craignit de mêler dans l'amitié

des sentimens trop humains , et il sut y pratiquer les mortifications les plus sensibles.

Pour vous en donner une preuve frappante , messieurs , je mettrai sous vos yeux la conduite de l'évêque de Boulogne par rapport à sa famille. Quand il n'eût pas été aussi sensible qu'il l'était à la voix du sang, la vertu seule de cette respectable famille lui eût concilié son estime et son tendre attachement; et cependant il ne la voyait presque jamais : il fallait que le devoir de sa place et le bien de son diocèse l'y conduisissent (1) ; il se reprochait, pour ainsi dire, un jour donné à l'amour filial et fraternel : on l'a vu... Raison humaine, renonce ici à tes faibles lnmières , respecte des vertus auxquelles tu ne peux atteindre ! et vous , âmes tendres et sensibles , jugez quels durent être les combats d'un fils également plein de tendresse et de respect ; on l'a vu résister aux sollicitations d'un père , d'un vieillard qui ne se flattait presque plus de le revoir. A peine ses prières et ses larmes purent-elles fléchir le Prélat et arracher quelques instants à son austère vertu. Je l'avoue, messieurs, la nature frémit a ces. traits; mais qu'ils sont sublimes aux yeux delà foi ! qu'ils supposent de force et de courage ! Que le désir de la perfection est enraciné dans un cœur, lorsqu'on lui sacrifie jusqu'aux plaisirs les plus doux et les plus légitimes! Qu'il faut être mort à soi-même et au monde pour pratiquer un si généreux détachement! Quels exemples!

Que de motifs de condamnation contre nous ! A la vue d'un homme qui à la naissance, au rang, aux rapports avec les hommes, à une santé faible, a su joindre les rigueurs de la mortification et de la pénitence, que deviennent les excuses inventées par la délicatesse pour s'y soustraire ? Ajoulerai-je , messieurs, si le juste, si celui qui n'eut peutrêtre d'autres fautes à se reprocher que celles qui échappent à la plus exacte vigilance ; si un homme , affermi dans la vertu par une habitude constante , a cru devoir crucifier sa chair , mortifier ses sens , vivre dans un détachement entier et dans l'éloignement absolu des plaisirs de la terre ; que penser de nous pécheurs , à peine initiés dans la vertu , qui passons nos jours dans la mollesse, et qui nous livrons avec sécurité à toutes les attaches et à tous les dangers du monde !

Enfin , messieurs , le vertueux Prélat mit le comble à sa mortification , par l'esprit de pauvreté dans lequel il vécut. Venez , pauvres de Jésus-Christ, venez et voyez si votre respectable pasteur n'a pas constamment cherché à se rapprocher de vous, à se rendre conforme à vous ; voyez s'il a voulu soutenir sa dignité par l'éclat d'une pompe mon-

(1) Il n'y allait que lorsque ses visites épiscopales le menaient fort près d'Esquirre, et il n'y p:is^;iit qu'un jour , à moins que celte paroisse ne lût le centre d'où il partait pour visiter les paroisses voisines.

DE M. DE PRESSY.

dm ne; voyez la frugalité de sa table, la modestie de ses vêtements , la simplicité de ses meubles et de ses équipages , ce dénûmenl de toutes les commodités de la vie; voyez si dans toutes ses dépenses, il donna rien au goût ou au caprice ; si elles ne furent pas toutes réglées par le besoin ; si la plus sévère économie , je dirais presque une sainte avarice, n'y présida pas. Eh! que ne puis-je vous montrer l'homme de Dieu dans les derniers instants de sa vie , expirant entre les bras de la pauvreté ! Non , ils ne s'effaceront jamais de mon souvenir, ces tristes moments où j'ai vu ce vénérable vieillard étendu sur un lit de douleurs, enveloppé d'un vêtement qui eût à peine convenu à l'indigence ; plus grand , plus digne d'admiration dans cet état de dénuement, que s'il eût été environné de l'appareil du faste et de la magnificence : heureux et mille fois heureux d'avoir retracé jusqu'à la mort l'image d'un Dieu pauvre. Car , mes frères , à cette heure fatale , les grandeurs disparaissent, les titres s'évanouissent, les vertus seules restent : et si nous avons maintenant l'intime confiance que Dieu n'a enlevé le pieux Prélat que pour le placer dans sa gloire , c'est parce que sa vie a été régulière et laborieuse, parce qu'il a été humble et pauvre , parce que son cœur a été détaché des choses de la terre ,

{>arce qu'il a porté sans cesse dans son corps a mortification de Jésus-Christ (2 Cor. 4, 10), parce que toute sa conduite a été le tableau fidèle et parfait des vertus chrétiennes. Vous avez admiré jusqu'ici les grands exemples qu'il vous a donnés dans l'accomplissement des devoirs de la sobriété et de la tempérance à l'égard de lui-même ; je vais vous montrer avec quelle fidélité il a rem-

[)li ceux de la justice et de l'équité envers e prochain : Apparuit erudiens nos ut juste vivamus.

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