SECONDE PARTIE
Si on n'envisage que l'extérieur des dignités; si on ne considère que le pouvoir qui y est attaché et la pompe qui les environne ; si on ne fait attention qu'au respect qu'elles impriment et aux hommages qu'elles attirent , elles n'offrent rien que d'attrayant et de flatteur. Mais que la scène change bien de face, lorsqu'on perce ces dehors séduisants, lorsqu'on aperçoit les soins et les inquiétudes qu'ils cachaient , lorsqu'à l'aide des lumières de la foi on découvre la multitude et l'importance des devoirs attachés aux grandes places , et le compte terrible qu'il en faudra rendre au dernier jourl C'est surtout à l'épiscopat, messieurs , que peuvent s'appliquer avec plus de vérité ces réflexions. Ah! cette dignité qui, aux yeux de l'ambition, pourrait paraître si digne d'envie, quelles charges elle impose 1 Quelles sollicitudes elle traîne après elle ! Combien ses obligations sont grandes! Combien ses devoirs sont étendus! Un évêque, selon le cœur de Dieu, n'est plus à lui-même. Serviteur de tous (1 Cor. 9, 19),
il se regarde comme comptable de tous ses moments, et il s'oublie pour ne penser qu'à son peuple : pasteur de tous, une sainte inquiétude le tient continuellement éveillé sur toutes les parties de son troupeau : père de tous , rien de ce qui les intéresse ne lui est étranger, et ses entrailles s'émeuvent sur tous leurs besoins : redevable aux Grecs et aux Barbares, aux savants et aux simples (Rom. 1, 14), il se fait tout à tous (1 Cor. 9,22), et il n'est point de peines, point de travaux, point de sacriûces qui lui coûtent pour les gagner tous à Jésus-Christ (Ibid. 9. 19). Il est donc vrai que l'épiscopat est un saint esclavage ; et qu'en montant au degré éminent du sacerdoce un pontife de Jésus-Christ vient, comme son divin maître, non pour être servi , mais pour servir : Non venit ministrari sed minislrare, et pour sacrifier jusqu'à sa propre vie au salut de son peuple, Et dare animam suamredemptionem pro multis (Malth. 20, 28). Aussi, messieurs, le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un évêque , est-il de dire qu'il n'a méconnu aucune de ses obligations , qu'il n'a perdu de vue aucun de ses devoirs ; et c'est ce que je ne crains point de dire de l'évêque de Boulogne. Le détail en sera la preuve.
Né dans ce diocèse , la providence ne voulut point que d'autres partageassent avec nous le bonheur de le posséder. A peine sorti de ses études, elle l'appela auprès de son illustre prédécesseur, pourle former de bonne heure au gouvernement; et bientôt elle le plaça lui-même à la tête du troupeau (1). Jeune encore, mais déjà mûr, déjà plein de cette sagesse que l'esprit de Dieu seul peut donner, de Pressy ne fut point ébloui par l'éclat de sa dignité; et tandis qu'on applaudissait de toutes parts à ce choix; tandis qu'un pontife , célèbre par ses vertus épiscopales , et surtout par son aimable piété (2), rendait au nouveau prélat le témoignage flatteur que l'événement a si bien justifié , qiCil serait un saint et savant évêque, de Pressy tremblait à la vue du fardeau qui venait de lui être imposé. Il l'eût refusé , messieurs , s'il n'eût craint de contrarier les vues de Dieu. L'homme vraiment humble n'envie point les dignités de l'Eglise, il ne les recherche point , il les redoute même et les fuit ; mais il y monte lorsque la voix de Dieu l'y appelle. Et où en seraient vos peuples, ô mon Dieu, si l'humilité écartait sans retour du sanctuaire ceux que l'humilité rend plus dignes d'en occuper les premières places ! De Pressy ne résista donc point aux ordres de la Providence ; il mit toute sa confiance dans ce Dieu qui n'abandonne point les humbles; il espéra, selon sa divine promesse, qu'étant l'unique objet de ses pensées , l'unique fin de ses actions, il conduirait lui-même ses
(2) Il fut nommé à l'évêclié de Boulogne en décembre 1742, étant Agé de 50 ans. Il avait été qua-. Ire ans grand-vicaire de M. de Devise.
(2) Mgr. Louis François Gabriel d'Orléans de la Moite, évêque d'Amiens. Voyez les Mémoires sur sa vie.
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pas , in omnibus viis tuis coffita illum et ipse diriget gressus tuos (Prov. 3, 6).
Ses premiers regards se portèrent surceux qui composaient sa maison. Il crut que le soin de les instruire et l'attention à veiller sur la manière dont ils remplissaient les devoirs de la Religion devaient être les premiers objets de sa sollicitude pastorale. L'Apôtre lui avait appris, que celui qui ne sait pas gouverner sa propre famille est à plus forte raison incapable de conduire l'Eglise de Dieu (1 Tim. 3, 5) ; il avait entendu cet anatbème foudroyant: que si quelqu'un n'a pas soin particulièrement de ceux de sa maison, il a renoncé à la foi, et est pire qu'un infidèle ( lbid. o, 8 ). Hélas ! messieurs , combien de chrétiens s'aveuglent sur ces devoirs sacrés et indispensables! Peu exigeant pour lui-même , l'évêque de Boulogne voulut que les siens servissent fidèlement le Maître commun des hommes. Des lectures réglées auxquelles tous étaient tenus d'assister, nourrissaient en eux les sentiments de la Religion et de la vertu ; des occupations utiles, qu'une charitéindustrieusesavaitleur ménager, prévenaient les maux que l'oisiveté entraîne après elle; rien de ce qui pouvait intéresser leur salut n'était négligé. Le pieux Evêque avait conservé l'usage de la prière commune; on le voyait au milieu des siens leur donner l'exemple d'une tendre piété , offrir pour eux les prières les plus ferventes , conjurer le Seigneur d'être sans cesse avec eux et de les combler de l'abondance de ses grâces. Spectacle édifiant ! sainte union de prières bien capable de loucher le cœur de Dieu ! Pieuse pratique trop négligée de nos jours , et que le digne pasteur désirait ardemment de voir revivre dans les familles 1 Vous ne doutez pas , messieurs , que l'attention paternelle de l'évêque de Boulogne pour les siens ne redoublât dans leurs infirmités. Quelle tendre sollicitude alors pour leur procurer les secours humains , et plus encore ceux de la Religion ! Quelle joie ses visites fréquentes portaient dans leur âme ! Combien ses saintes paroles les animaient à souffrir avec patience et avec résignation! Quelle consolation pour eux de consommer leur sacrifice dans une maison où la sainteté et la paix do Dieu habitaient, de mourir en quelque sorte entre les bras de leur bon maître, et d'emporter la ferme confiance que la mort même ne les effacerait pas de son souvenir, et qu'il s'in érosserait sans cesse pour eux auprès de Dieu !
Mais pourquoi m'étendre sur les bontés paternelles du vertueux Prélat pour ceux de sa maison? Tout son peuple ne les parlagea- *.— il pas ? N'eul-il pas pour tous les mêmes sentiments, ia même tendresse? Ne put-il pas dire avec l'Apôtre, qu'il les aimait tous dans les entrailles de Jésus-Christ (Pliil. î, 8)? Ne veilia-t-il pas sur tous comme devant en rendre compte au souverain Pasteur «les âmes (lleor. 13, 17)? Eut-il d'autres plaisirs, d'autres délices que d'être au milieu de ses ouailles? 11 ne les quitta jamais que pour aller s'occuper avec ses illustres collè-
gues du bien de la Religion et de l'intérêt général du clergé de France. Une fois seulement la voix du sang le tira de son diocèse; mais dans quelle circonstance? Ah! messieurs , une telle exception ne peut que rendre plus sensible l'attachement inviolable du pieux Prélat à la résidence. Un père mourant l'appelait pour recevoir de lui les dernières consolations. La grâce épure les sentiments de la nature, elle ne les détruit point; et l'austère vertu qui le tenait en garde contre des mouvements trop humains n'avait point altéré sa tendresse pour ceux dont il avait reçu le jour.
Ce n'était point assez , messieurs , pour l'évêque de Boulogne de rester constamment aitaché à son troupeau , il voulait que toutes ses brebis entendissent sa voix (Joan. 10, 3); chaque année il parcourait les campagnes pour reconnaître par lui-même leur étal (Prov. 27, 23) : ni l'âge, ni les infirmités , ni la rigueur des saisons , ni la difficulté des chemins, ne pouvaient l'arrêter. O vous qui avez été les compagnons de ses courses apostoliques, dites-nous avec quelle infatigable activité il se livrait à tout ce qui pouvait intéresser son ministère ; annonçant dans tous les lieux où il pas-ail l'Evangile du Seigneur [Act. 8,4), proportionnant ses instructions à la portée des faibles et des ignorants , parlant à tous avec la ferveur et l'effusion du zèle (lbid. 18, 25) , se conduisant envers eux comme un père envers ses enfants (1 Thcs.%, 10), courant après les brebis égarées pour les ramener au bercail , rétablissant la paix dans les familles , portant la consolation dans le sein des affligés et des malades, allant jusque dans les chaumières chercher de pauvres enfants que leurs infirmités privaient du bonheur de venir à lui! Racontez-nous les salutaires effets, les vives impressions que sa présence faisait sur le cœur de ses peuples, le saint enthousiasme de ces âmes simples à la vue de leur pasteur, l'admiration dont elles étaient pénétrées pour ses vertus , les bénédictions dont elles le comblaient, l'empressement, la confiance avec laquelle elles se prosternaient à ses pieds ; ouvrez-nous le cœur de ce bon pasteur, montrez-nous les transports de sa joie, l'attendrissement de son âme , l'affection avec laquelle il leur tendait les bras pour les recevoir tous dans son sein !
11 avait surtout, messieurs, une tendresse, une prédilection particulière pour les pauvres et pour les entants. Souvent ils se rassemblaient autour de lui comme autour d'un bon père, et on voyait alors ce respectable pasteur lesinstruire, avecunepatienceet unedouccur admirables, des premières vérités de notre sainte Religion , les exhorter à l'amour de Dieu, leur apprendre à le prier, et ouvrir leurs cœurs à la confiance et aux saintes impressions de la grâce , par les effets d'une bienfaisante charité; carTaumônc était entre ses mains un moyen puissant pour porter les âmes à la pratique de leur devoirs. Toujours il la joignait aux paroles d'édification et desalut. Etqui pourrait décrire les saintes
DE M. DE PRESSY.
profusions de sa charité ? Qui pourrait dépeindre cet esprit de miséricorde qui animait notre respectable pasteur, cette compassion tendre pour les malheureux, cette charité universelle à laquelle rien n'échappait, qui embrassait tous les besoins ? Elle était dans son cœur comme une source d'eau vive {Joan. k, 14) qui rejaillissait jusqu'aux extrémités de son diocèse.
Peu content de laisser partout où il allait , des traces de ses bienfaits (Âct. 10, 38), il employait chaque année des sommes considérables à couvrir la nudité. Les sentiments que la nature a mis dans le cœur d'un père, la grâce les met dans le cœur d'un pasteur ; que dis-je ? elle lui donne l'amour, les tendres inquiétudes d'une mère : son palais était toujours accessible aux malheureux. Des occupations sérieuses, des affaires multipliées , le soin d'un grand diocèse ne lui permettaient pas quelquefois de se prêter aux désirs des grands et des riches; mais l'indigence : ah ! elle lui était trop chère , elle intéressait trop son cœur pour ne pas trouver toujours un accès facile auprès de lui. Il interrompait tout; comme Tobie {Cap. 2, 3), il quittait la table pour volera son secours. Un abord affable, un air de compassion , un visage sur lequel était peinte la bonté, des paroles pleines de douceur avaient déjà calmé l'affliction du pauvre, avant que la main du charitable pasteur se fût ouverte pour soulager ses maux. Et ne l'avons-nous pas vu dans des calamités désastreuses , mêler ses larmes à celles des infortunés? N'avons-nous pas entendu ces acclamations, ces cris d'admiration et d'attendrissement d'autant plus touchants, que sa sensibilité les arrachait à des âmes moins capables de feindre? C'était dans ces moments où la main de Dieu s'appesantit sur les peuples, qu'il déployait toutes les ressources d'une charité active et prévoyante. Quel est le pauvre qui ait imploré son secours , et qui en ait été abanbonné? Quel est celui qui lui ait exposé ses misères, et qui en ait été rebuté {Eccli. 2, 12)? Y en eût-il d'étrangères à son cœur? Ceux mêmes qui n'étaient point de son troupeau ne trouvaient-ils pas en lui un consolateur, et n'allaient-ils pas , comblés de ses bienfaits , porter au loin la réputation de sa charité?
Ne nous lassons point, messieurs; entrons dans ce séjour où se trouvent rassemblées toutes les misères , où l'humanité souffrante offre le spectacle de tous les maux qui l'affligent ; pénétrons dans ces lieux destinés à garder les tristes victimes de la justice humaine ; descendons dans ces souterrains où les forfaits attendent la peine qui leur est réservée : partout nous trouverons le digne pasteur répandant ses bienfaits , portant la consolation dans les âmes , apprenant aux malheureux à bénir la main qui les frappe , et à profiter de leurs maux pour gagner une meilleure vie , faisant sur ces cœurs flétris par l'infortune ou dégradés par le crime, une impression qu'ils n'avaient peut-être ja-
mais ressentie ; enfin jusque dans les pays barbares nous verrons sa charité cherchant les infortunés qui y gémissent sous la plus dure servitude. La compassion avait crû avec lui dès l'enfance (Job. 31, 18), elle l'accompagna jusqu'au tombeau; et les dernières largesses sorties de sa main bienfaisante n'avaient pas encore eu le temps d'arriver au sein du pauvre, lorsqu'il en recevait déjà la récompense dans le sein de Dieu (1).
Est-il, messieurs, est-il un plus beau spectacle que celui qu'offre une charité aussi étendue ? Et si la dignité d'un pontife de Jésus-Christ imprime la vénération la plus profonde, lorsque, dans les fonctions de l'auguste ministère, elle paraît environnée de toute la pompe de nos saintes cérémonies, combien est-elle plus touchante, plus attendrissante , lorsqu'elle se rabaisse aux plus petits ; lorsqu'elle écoute leurs plaintes; lorsqu'elle descend dans le détail de leurs besoins ; lorsqu'un premier pasteur , entouré de malheureux dont il est le père, se montre sensible à toutes leurs misères ; lorsque des besoins , toujours excessifs et toujours renaissants ne peuvent lasser son inépuisable charité; et surtout lorsque, comme l'évêque de Boulogne , il exerce les œuvres de miséricorde avec cette générosité, avec celte joie, avec cet air de satisfaction et d'intérêt, qui ajoutent aux bienfaits un prix inestimable. Grandeurs , dignités , richesses , si vous avez quelque prix aux yeux du sage et du chrétien, s'il peut envier le sort de ceux qui vous possèdent, ah! c'est lorsque vous servez à de si nobles usages. Et devraient-elles avoir d'autre destination, messieurs? En est- il une plus belle, plus délicieuse? Le bonheur d'adoucir les rigueurs de l'infortune n'cst-il pas le seul dédommagement réel des peines qu'elles entraînent après elles? Les douces émotions que les bénédictions du pauvre et de l'affligé excitent dans une âme tendre et généreuse ne sont-elles pas la consolation la plus vraie, le plaisir le plus pur qu'un bon cœur puisse goûter? Et pour entrer dans les vues de la foi qui conduisaient le vertueux Prélat, celte destination n'est-elle pas la seule que la Religion avoue , la seule qui puisse sauver les puissants et les riches des dangers attachés à leur condition , la seule qui fasse des grandeurs et des richesses un fondement de l'espérance chrétienne et le gtige de la récompense future?
Je ne quitte qu'à regret , messieurs , les tableaux touchants de la charité du pieux Prélat, pour passer au développement rapide des autres devoirs que la justice chrétienne prescrit envers le prochain, et qu'il a remplis avec la même fidélité , la même perfection. Devoir de dépendance et de subordination, Subjecti eslote omni humanœ creaturœ propter ÏJeum (1 Petr. 2, 13). L'évêque de
(1) II nvait projeté de partir pour Caire des visites le jour même qu'il fui enterré. Voyant que la maladie le retenait, il remit la veille de sa mort, à MM. les doyens des districts qu'il devait visiter, 5600 liv. ou'il avait intention de distribuer dans ces districts.
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Boulogne ne les méconnut jamais. Toujours il fut plein de soumission et d'amour pour le roi, de considération et de déférence pour ceux qui partageaient son autorité. Extrêmement réservé à juger ceux que la Providence a placés à la tête du gouvernement, il souffrait avec peine qu'on les critiquât en sa présence , et il usait , pour réprimer la censure, de tout ce que le respect pour son rang et pour sa personne lui donnait d'autorité. Ses sentiments envers le souverain Pontife étaient ceux de l'obéissance et d'un amour vraiment filial. Il n'en parlait que dans les termes les plus respectueux; il soumettait de cœur tous ses ouvrages à son jugement ; il prenait aux événements qui portaient quelque atteinte à son autorité le vif intérêt que la Religion inspire. Sa dignité n'affaiblit point en lui le respect dont il avait toujours été pénétré pour ceux qui lui avaient donné le jour.
O mœurs antiques ! ô vénérables restes de l'âge des patriarches ! ô respect pour les pères et mères , si profondément gravé dans le cœur de l'homme , pourquoi une philosophie irréligieuse a-t-elle presque détruit tes saintes impressions? Que tout ce qui rappelait ce respect , également prescrit par la nature et par la Religion, était cher au pieux Evêquel avec quel soin il le recommandait aux enfants ! Quels exemples il en donnait à sa famille , lorsque la Providence l'y conduisait 1 Quelle édification de voir le Prélat aux genoux de son père , rendre hommage à l'autorité paternelle , et le respectable vieillard , à son tour , prosterné aux pieds de son fils , honorer en lui la dignité épiscopale et le caractère de premier pasteur (1) ! Saint échange de bénédictions! Et comment Dieu n'eût-il pas exaucé ces vœux mutuels , des vœux si tendres et si légitimes ? Comment n'eûl-il pas répandu sur une famille si religieuse ses grâces les plus abondantes?
Devoir de justice et d'équité, Neminem lœsimus,.. neminem circumvenimus (2 Cor. 7, 2). C'est ce que l'évéque de Boulogne pouvait dire avec autant de confiance que le grand Apôtre : qu'il n'avait offensé personne, qu'il n'avait fait de tort à personne, qu'il n'avait usé de surprise envers personne , qu'il n'avait jamais cherché à frustrer qui que ce soit de ses droits légitimes. Je ne dis pas assez : en garde contre lui-même, lorsque ses intérêts se trouvaient en opposition avec ceux des autres , ne semblait-il pas se faire un devoir de développer leurs moyens avec plus de sagacité , de les présenter avec plus de force , de plaider leur cause avec plus d'intérêt qu'ils n'eussent fait eux-mêmes ? On remarquait dans sa conversation cette exactitude d'une âme timorée à ménager l'honneur du prochain , une aversion extrême pour la
(1) En Artois, les enfants, avant de se coucher, demandent à genoux la bénédiction de leurs père et mère. Celait conformément à cet usage édifiant que M. de Pressy, étant évêque, se mettait à genoux pour recevoir la bénédiction de son père; et M. le marquis d'Esquirre, lorsque son fils partait, se niellait à genoux pour recevoir la bénédiction de son évêque.
médisance , cette crainte prudente de prononcer légèrement sur la conduite d'autrui , une attention, je dirais presque scrupuleuse, à couvrir les fautes de ceux qui lui étaient soumis. Le même esprit d'équité lui inspirait le plus grand éloignement de toute acception de personne, de toute préférence qu'il n'eût pas crue fondée sur le mérite. Et n'a-t-il pas constamment prouvé combien il était attentif à ne consulter que la conscience? combien il se défiait de ces recommandations dictées par une amitié aveugle ou par une bonté trop facile ; combien il craignait d'écouter la voix de la chair et du sang? Oui , messieurs, peut-être eût-il accordé aux étrangers ce qu'il refusait à ses proches.
Devoir de bonté et d'égards pour ses coopérateurs , Neque ut dominantes in cleris (1 Pet. 5,3). Que sa conduite envers eux était pleine de réserve et d'une sorte de respect ! Quelle attention à ménager leur sensibilité 1 S'il fallait avertir , il le faisait avec toutes les précautions de la charité ; s'il fallait reprendre, ses paroles ne portaient point l'amertume dans le cœur , la fermeté et la force étaient toujours tempérées par la douceur et la modération ; s'il fallait sévir, ahl le cœur d'un père se montrait encore. Les exhorter avec une tendresse paternelle à veiller sur eux-mêmes et sur le troupeau qui leur était confié ( Act. 20, 28), les encourager à vivre dans l'esprit de prière et de méditation , les animer à pratiquer la vertu et à avancer dans les voies de la perfection , voilà quels étaient au milieu d'eux les soins continuels de son zèle et de sa charité. Ut ftlios meos carissimos moneo (1 Cor. h, ik).
Devoir de compassion et de miséricorde , Compatientes (1 Pet. 3,8). La vertu n'inspire point la dureté ; elle ne rend point rigide et austère envers les autres. Au contraire , plus elle est éminente, plus elle inspire d'indulgence et de commisération pour leurs faiblesses , plus elle porte à diminuer et à excuser leurs fautes, plus elle donne de compassion pour les peines sans nombre qui accablent l'humanité, plus elle rend un pasteur sensible aux afflictions de son peuple , aux maux de sa patrie. Ah ! messieurs, qui jamais se montra plus plein de ses sentiments que l'évéque de Boulogne ? Qui jamais fut plus indulgent , plus compatissant ? Qui jamais s'intéressa pour tous avec plus de zèle auprès de celui qui peut seul remédier à toutes nos misères ? La mort même n'éteignait point sa charité, elle allait au delà du tombeau ; le sort des âmes, que des taches légères privent de la vue de Dieu , touchait vivement son cœur; il offrait souvent pour elles au Seigneur le saint sacrifice, il leur appliquait les trésors de l'Eglise, et il ne négligeait rien pour accélérer leur bonheur.
Devoir de prévenance et de condescendance , Honore invicem prœvenicntcs ( Rom. 12, 10). Vous sentez, messieurs, que le goût du pieux Prélat pour la retraite et le silence l'éloignait du monde ; mais la vertu et l'esprit de la Beligion le ramenaient dans la société, lorsque la décence le demandait. Il ne