SUR LA GK.VŒ
les "uérir de leurs péchés, soit pour les blâmer de leurs désordres et les rendre inexcu-
Il avait puisé cette doctrine dans les écrits des' saints pères, soit grecs, soit latins, qui l'avaient précédé. On peut voir leurs textes dans le Traité de la grâce générale, par M. Nicole, qui a cru devoir abandonner làdessus le sentiment de Jansénius, qui, dans son troisième livre de Gratia Christi, a mis un chapitre portant pour titre, Les infidèles manquent de grâces suffisantes pour le salut ; Us n'en ont ni de prochaines, ni d'éloignées, et ils n'en ont même aucuns principes. « Infidèles carent gratia sufficienti ad salutem tant proxima quam remota, et omnibus principiis ejus : » il avoue que presque tous les théologiens enseignent unanimement le contraire : il leur oppose à la vérité plusieurs textes de S. Augustin qu'il serait trop long ici de discuter, et dont l'on peut voir la saine explication dans M. Tournely (Tract, de Grat., q. 8, art. 3).
Nous nous bornons à remarquer d'après M. de Fénélon (Lettre sur la Religion) que S. Augustin, qu'on ne peut point accuser de relâchement sur les questions de la grace,a cru ne pouvoir justifier la bonté etlajusticede Dieu contre les blasphèmes des manichéens qu'en avouant qu'aucun homme ne doit jamais à Dieu que ce qu'il en a reçu. Il en conclut deux choses : l'une est que tout homme a reçu un secours prévenant et proportionné à son besoin, pour vaincre les tentations de sa concupiscence, pour éviter tout mal, et pour pratiquer tout bien, conformément à sa raison. L'autre est qu'il a reçu de quoi vaincre son ignorance, en cherchant avec soin et piété, s'il le veut, ce qui lui manque pour la foi; auquel cas la Providence lui fournirait des moyens convenables pour parvenir de proche en proche à la foi des mystères, aux vertus évangéliques et au salut. Les moyens de providence tant intérieurs qu'extérieurs sont ineffables et d'une variété infinie, suivant ce père : il est aussi impossible de les expliquer en détail qu'il est impossible d'expliquer comment un homme est parvenu de proche en proche à un certain degré de sagesse et de vertu, à certains préjugés, etc. On y arrive par des combinaisons innombrables de l'éducation, des exemples, des lectures, des conversations , des amis , des expériences, des réflexions et des inspirations intérieures, par lesquels Dieu opère insensiblement dans le fond des cœurs.
Ces moyens, quoique inexplicables en détail, sont très-certains en gros. Leur variété, leur combinaison secrète , leur facilité à nous échapper, nous en dérobent souvent la connaissance distincte; mais ils sont connus de Dieu, qui les fera connaître dans son jugement : il y sera victorieux, parce qu'il développera à chaque homme tous les replis de son cœur dans une chaîne de moyens, par lesquels il n'a tenu qu'à lui de chercher, de ) connaître la vérité, de l'aimer, de la suivre, et d'y trouver son salut. Quand Dieu rassemblera contre un homme tous les dons natu-
rels de la raison, et tous les secours surnaturels donnés pour le préparer à la foi ; quand il lui montrera que ces grâces lui enauraienf attiré de plus grandes pour son salut s'il n'eût pas négligé les premières , alors cel homme verra clairement et sera contraint d'avouer que l'enchaînement et la proportion de ces moyens suffisaient pour le sauver, et l'auraient effectivement sauvé, s'il en avait bien usé.
Quoique on ne puisse pas expliquer en ' détail ces moyens particuliers et secrets que Dieu accorde aux hommes pour leur salut , il y a cependant trois secours généraux qu'on peut prouver leur être donnés. 1° L'idée d'un Etre suprême répandue dans tous les esprits. 2° La loi naturelle gravée dans tous les cœurs. 3° Le spectacle de la nature, le livre du monde ouvert à tous les yeux. Expliquons séparément chacun de ces secours universels , médiats , éloignés ; faisons voir en quel sens on a droit de dire que, quoique naturels quanta la substance, ils sont (sinon tous, du moins plusieurs d'entre eux) surnaturels quant à la manière, et que leur bon usage peut attirer, obtenir d'autres secours particuliers , immédiats , prochains , surnaturels à tous égards, et nécessaires pour acquérir la foi en Jésus-Christ et la grâce sanctifiante.
Premier secours général : L'idée de l'Etre suprême que tous les hommes connaissent , ou sont inexcusables de méconnaître.
Laissons aux philosophes à examiner s'il y a des idées innées, et si celle de Dieu doit être ainsi nommée. Bornons-nous à soute nir que tous les hommes qui font usage de la raison peuvent très-facilement connaître l'existence de la véritable Divinité, dont la lumière les éclaire par des i ayons si vifs, si perçants , si pénétrants, que leur esprit , pourvu qu'il ne s'aveugle pas , ne peut ( du moins longtemps ) se la cacher ou l'ignorer, et que leur cœur, pourvu qu'il ne s'endurcisse pas , ne peut s'empêcher de la sentir par une affection respectueuse qui les porte à admirer, adorer et invoquer le suprême Monarque de tous les êtres. Disons d'après Tertullien que la connaissance de Dieu est comme la dot de l'ame, que l'idolâtrie et le débordement des vices n'avaient pu entièrement effacer les traces du véritable Dieu, ni du cœur, ni du langage des païens , qui , dans les dangers imprévus, étaient comme forcés, par les saillies de leur nature, d'implorer le secours, la providence et la justice non pas de Jupiter ni des autres fausses divinités, mais de Dieu, et qui montraient en cela que leur ame , dans ses sentiments et ses affections , était comme naturellement chrétienne : Hœc summa delicti est, nolentium recognoscere quem ignorare non possunt. Quœ anima licet carcere corporis pressa, licet iitstitutionibus pi-avis circumscripta, licet libidinibus et concupiscentiis evigorata , licet falsis diis exancillàta, cum tamen resipiscit , ut ex crapula, ut ex somno, ut ex aliqua valetudine , et sanitatem suam patitur, et Deum
INSTRUCTION PASTORALE
nominal, hoc solo, quia proprie verus hic unus Deus, bonus et magnus. Et, quod Deus dederit, omnium vox est. Judicem quoque contcstalur illum, Deus videt, et Deo commendo, et Deus mihi reddet. 0 testimonium animœ naturaliser chr.istianœ !
Si l'autorité de Tertullien ne suffit pas aux incrédules pour les convaincre que l'idée d'un Etre souverain et de sa providence était répandue parmi les peuples idolâtres, ils n'oseront du moins récuser le témoignage d'un auteur moderne, qu'ils font gloire de révérer comme leur oracle. Toutes les notions policées, dit-il, eurent la connaissance d'un Dieu suprême , maître des dieux subalternes et des hommes. Les Egyptiens reconnaissaient eux-mêmes un premier Principe, qu'ils appelaient Knef, à qui tout le reste était subordonné. Les anciens Perses adoraient le bon Principe nommé Orosmane, et ils étaient trèséloignés de sacrifier au mauvais Principe Arimane, qu'ils regardaient à peu près comme nous regardons le Diable. Les Guèbres encore aujourd'hui ont conservé le dogme sacré de l'unité de Dieu. Les anciens brachmanes reconnaissaient un seul Etre suprême : les Chinois n'associèrent aucun être subalterne à la Divinité, et n'eurent aucune idole jusque aux temps où le culte de Fo et les superstitions des bonzes ont séduit la populace. Les Grecs et les Romains, malgré la foule de leurs dieux, reconnaissaient dans Jupiter le Souverain absolu du ciel et de la terre. Homère même, dans les plus absurdes fictions de la poésie, ne s'est jamais écarté de cette vérité : il représente toujours Jupiter comme le seul Tout-Puissant gui envoie le bien et le mal sur la terre, et qui d'un mouvement de ses sourcils fait trembler les dieux et les hommes. On dressait des autels, on faisait des sacrifices à des dieux subalternes et dépendant du Dieu suprême. Il n'y a pas un seul monument de l'antiquité où le nom de Souverain du ciel soit donné à un dieu secondaire, à Mercure , à Apollon, à Mars. La foudre a toujours été l'attribut du Maître (1).
Quoique nous ne prétendions pas garantir tous les faits allégués par M. de Voltaire, le fond toutefois de ce qu il dit sur la théologie païenne nous paraît conforme à ce que nous apprend la sage antiquité chrétienne. On en peut juger par ce qu'en dit le P. Thomassin (2j, et par les textes que nous allons
(1) M. de Voltaire; Mélanges de Littérature, d'Histoire et de Philosophie, t. 5, p. 16.
(2) Les anciens païens avouaient eux-mêmes qu'ils reconnaissaient un Dieu seul et souverain, dont tous leurs petits dieux n'étaient que les membres, ou les médiateurs, ou les ministres; et dans les relations des pays nouvellement découverts depuis deux ou trois cents ans on a trouvé la plupart de ces nations barbares altacbées à quelque culte superstitieux, mais en même temps instruites d'un seul souverain Monarque de tous les êtres. Cinquième Mémoire sur la Grâce, c. 1. (La note suivante est relative à ce qui est dit dans celle-ci des tmtions barbares et des païens qui ont reconnu l'unité de Dieu.)
Bayle parle de certains peuples barbares dépourvus de lôulc connaissance de Dieu ; mais il n'en parle nue sur la foi de quelques relations peu sûres, ci con-
rapporter , tels qu'ils se trouvent dans le docte discours de M. de Ramsay sur la mythologie :
5. Paul insinue dans saprédication à Athènes, dit S. Clément Alexandrin, que les Grecs connaissaient la Divinité. Il suppose que ces peuples adorent le même Dieu que nous, quoique ce ne soit pas de la même manière. Il ne nous défend pas d'adorer le même Dieu que les Grecs; mais il nous défend de l'adorer de la même façon. Il nous ordonne de changer la manière de notre culte, et nullement l'objet.
Arnobe introduit les païens se plaignant de l'injustice des chrétiens. C'est une calomnie , disent ces païens , de nous imputer le crime de nier un Dieu suprême. Nous l'appelons Jupiter le très-grand et le très-bon; nous lui dédions nos plus superbes édifices et nos capitales, pour marquer que nous l'exaltons audessus de toutes les autres divinités.
Les païens, dit Lactance , qui admettent plusieurs dieux, disent cependant que les divinités subalternes président tellement à toutes les parties de l'univers, qu'il n'y a qu'un seul recteur et gouverneur suprême : de là il suit que toutes les autres puissances invisibles ne sont pas des dieux, mais des ministres ou des députés de ce Dieu unique, trèsgrand et tout-puissant , qui les a constitués exécuteurs de ses volontés.
Eusèbe de Césarée ajoute : Les païens reconnaissaient qu'il n'y avait qu'un seul Dieu , qui remplit tout, qui pénètre tout, et préside à tout; mais ils croient qu'étant présent à son ouvrage d'une manière incorporelle et invisible c'est avec raison gu'on l'adore dans ses effets visibles et corporels.
M. de Ramsay, après avoir rapporté une foule de passages tirés d'Homère, d'Hésiode, de Pindare, de Sophocle, deVirgile, d'Horace,
trediles par des relations plus fidèles. Quand même on s'en tiendrait aux relations qu'il cite, Ta cause qu'il défend n'en deviendrait pas meilleure. Lorsqu'on soutient que l'existence de Dieu est une vériié si claire qu'on ne peut, quelque effort que l'on lente, l'obscurcir entièrement, on parle d'hommes qui fassent quelque usage de leur raison. Les barbares à qui M. Bayle impute une ignorance entière de Dieu, n'ont presque d'hommes que la figure, ils manquent de raison autant que de religion.
Manquent-ils de religion jusque à être tombés dans un véritable athéisme? Non. A en juger même par les fausses relations de M. Bayle, ils sont fort éloignés d'être persuadés qu'il n'y a point de Dieu , point d'autour du inonde. Leur disposition ne peut passer pour incrédulité; c'est un pur oubii de Dieu. Enfoncés dans la matière, occupés du sensible, ils n'ont jamais pensé à Dieu, jamais suivi les réflexions que la nature leur offrait. Or sûrement l'oubli de Dieu n'est pas un athéisme. Combien de mondains, chrétiens dans le cœur , passent un temps fort long sans penser à Dieu, ni aux devoirs de la Religion? Les mellrat-on au nombre des athées?
Quand on a interrogé quelqu'un de ces barbares sur l'origine du inonde; quand on les a forrés à développer un peu leurs idées, les preuves de l'existence de Dieu ont en sur ces esprits grossiers leur effet immanquable , et ils ont confessé un Dieu. Les preuves les plus claires ne sont preuves que pour ceux qui s'y rendent attentifs. Réflexions sur l'athéisme par le père Tournemiue.
SUR LA GIUCE.
d'Ovide, de Plauje, de Socrate (1), de Platon, d'Aristote, de Cicéron, de Plutarque, de Sénèque, conclut ainsi. Il est donc évident par le témoignage des poètes profanes , des philophes gentils et des pères de V Eglise, que les païens reconnaissaient une seule Divinité suprême. Les Orientaux, les Egyptiens, les Grecs, les Romains et toutes les nations enseignaient universellement cette vérité.
Pour nous, concluons en l'universalité d'un secours général accordé à tous les hommes : secours consistant , non pas dans la seule lumière qui éclaire l'entendement , mais aussi dans l'inclination qui porte la volonté à honorer, à craindre, à aimer la suprême majesté. Au rapport des premiers apologistes (2) du christianisme , les païens eux-mêmes , dans certaines circonstances où la raison, faisant taire les passions et rejetant le langage des préjugés, obligeait leur bouche de parler de l'abondance du cœur , disaient ordinairement ce que nous disons encore : Dieu sait tout , Dieu aura soin de tout, Dieu me rendra justice, S'il plaît à Dieu, Je me recommande à Dieu, 0 mon Dieu ! Ces discours qu'ils tenaient en regardant, non le capitole, mais le ciel, n'étaient-ils point les effets du flambeau de la vérité, dont les vifs rayons , malgré les ténèbres de l'infidélité , éclairaient alors leur entendement, et dont les pures étincelles, malgré la corruption de leurs mœurs, échauffaient leur volonté, la faisaient
(1) L'opinion commune est que ce philosophe a souffert la mort pour la défense de l'unité de Dieu. Cependant Platon, dans l'apologie qu'il a composée en faveur de Sociale, lui fait reconnaître le soleil, la lune, les étoiles pour des dieux, et les historiens rapportent que, prêt de mourir, il voulut qu'on offrit pour lui un sacrifice à Eseulape : il paraît donc cet tain que, quoique il admît un seul Dieu suprême, il n'a pas laissé, comme les autres païens, de reconnaître et de révérer d'autres divinités créées et inférieures ; cela ne l'empêcha pas de l'accuser d'impiété, à cause ou nluiôt à l'occasion de quelques discours, par lesquels il Marnait la manière indécente de les honorer, et improuvait les actions criminelles et ridicules que les poètes dans des récits fabuleux leur attribuaient. Voyez là-dessus les journaux de Trévoux, an. 1704, pag. 1608 et suiv. Voyez aussi an. 1705, p. 936. On y délie Bayle de produire aucun ancien idolâtre qui ait admis de l'égalité entre les dieux : on y dit que les peuples les plus barbares ont conservé celte idée d'un Dieu souverain, et que les idolâtres ne l'ont point perdue. « Celle foule, y ajoutc-t-on, de divinités, de génies, de héros n'était regardée que comme un second ordre de dieux, et l'idolâtrie ne consistait pas à ne point reconnaître le Dieu souverain, mais à s'en former de basses idées, et à lui associer de fausses divinités.»
(2) Deum vulgus in multis naturaliter confiletur, cum mens et anima sui aucloris et principis admonelur , dici fréquenter audimus : 0 Deus, Deus videt , Deocommendo, Deusmihi reddel, et, quodvult Deus, et si Deus dederil. S. Cyprian. de Idolat. Audio vulgus, cum ad ccelum manus iendunl, nihil aliud quam Deum dicunl, et, Deus magnus est, et, Deus verus est, et, si Deus dederil. Vulgi iste naluralis sermo est, an Chtisliani confiientis oratio? Mmal. Félix m Octnv. Quem esse omnes naturaliter scimus, sive cum cxelaiiiamus, 0 Deus! sive cum illum testem constiluiinus irnproborum et quasi nos cernât, faciem sublevamus in cœlum. Amob. l.ïcotit. Gent.
recourir à Dieu, etla portaient à lecraindre, à l'honorer, à espérer en lui, à l'invoquer ? N'étaient-ils point par conséquent en eux les salutaires effets d'une assistance divine , que S. Prosper nomme la grâce du Créateur, et qui, s'ils n'y avaient point mis d'obstacie, les aurait conduits , en perfectionnant peu à peu et en mûrissant les fruits de ces bonnes dispositions , jusque à la grâce du Rédempteur ?
Second secours général : La loi naturelle écrite dans le cœur de tous les hommes.
J. J. Rousseau , que nous combattons spécialement dans cette Instruction, nous fournit ici des armes victorieuses contre lui-même; non seulement il admet l'universalité de ce secours, mais encore il la prouve avec tant de force et d'énergie, que nous ne croyons pas pouvoir mieux faire que d'empr-unter ses propres expressions, en y ajoutant quelques remarques. Jetez, dit-il, les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires : parmi tant de cultes inhumains et bizarres , parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères , vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables , qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats , et qxii n'offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice , armé d'une autorité sacrée , descendit en vain du séjour éternel ; l'instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait
la continence de Xénocrate La sainte
voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter swr la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables. Il est donc au fond des âmes un prin* cipe inné de justice et de vertu , sur lequel , malgré nos propres maximes , nous jugeons nos actions et celles d'aulrui comme bonnes ou mauvaises (Emile, t. 3, p. 74).
Le Philosophe de Genève réfute ensuite les prétendus sages qui attribuent aux préjugés de l'enfance et de l'éducation cet accord évident de toutes les nations, et qui, contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes de tous les siècles , vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls : comme si tous les penchants de la nature, dit-il, étaient anéantis par la dépravation d'un peuple , et que sitôt qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent , ajoute-t-il, au sceptique Montagne (1) les tourments qu'il se donne pour
(1) En vain le sceptique Montagne rassemble-t-il de toules parts des exemples, des opinions étranges, pour insinuer que la conscience et la vertu semblent n'être que des préjugés qui varient selon les Dations]: Sans Ses réfuter en détail, nous dirons seulement que ces usages qu'il nous allègue ont pu être bons dans leur origine, et s'être corrompus dans la suite. Que d'institutions nous paraissent absurdes parce que nous en ignorons les motifs ! Ce n'est pas sur des exposés souvent infidèles que des observateurs phi*-
INSTRUCTION PASTORALE
déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres? Quelques usages incertains et bizarres, fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues , détruiront-ils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples opposés en tout le reste , et d'accord sur ce seul point? 0 Montagne ! toi qui te piques de franchise et de vérité , sois sincère et vrai , si un philosophe peut l'être, et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant , généreux; où l'homme de bien soit méprisable, et le perfide honoré !
J. J. Rousseau réfute encore aussi solidement qu'éloquemment les faux sages qui prétendent qu'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme , et que tous ses mouvements, tous ses sentiments, tous ses actes n'ont pour principe, pour objet et pour un que son bien physique, son intérêt personnel et particulier. Si cela est , d'où lui viennent donc ses transports d'admiration pour les actions héroïques , ces ravissements d'amour pour les grandes âmes? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé?... Pourquoi voudrais-je être Catonqui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant? Otez denos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie.... Si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux , quelle admiration , quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas, j'en voudrais avoir fait autant? Il nous importe sûrement fort peu qu'un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans; et cependant le même intérêt nous affecte dans l'histoire ancienne, que si tout cela s'était passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina? Ai-je peur d'être sa victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il était mon contemporain? Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce qu'ils nous nuisent, mais parée qu'ils sont méchants.
Le même philosophe aurait pu ajouter (1)
losophes doivent fonder leur jugement. Le vol autorisé par les lois avait à Lacédénione son but et son utilité, et l'on en conclurait mal qu'il fût un crime chez les Spartiates, ou qu'il ne l'est pas ailleurs : quoiqu'il en soit, il est certain que partout l'homme désintéressé veut essentiellement le bien ; il peut s'égarer dans la voie qu'il choisit, mais sa raison est au moins infaillible, en ce qu'il n'adopte jamais le mal comme mal, le vice comme vice, mais l'un et l'autre souvent comme revêtus des apparences du bien et de la verlu. Ces sauvages, par exemple, qui tuent leurs malades, qui tranchent le, jour» de leurs pères lorsqu'ils sont infirme» cl languissant», ne le l'ont que par un principe d'humanité mal entendu ; la pitié est dans leur intention, la '.cruauté dans leurs moyens. Quelle que soit la corruption de l'homme, il n'en est point d'assez affreux pour se dire intrépidement à lui-même : « Je m'abandonne au crime, > à l'inhumanité, comme à la perfection de ma na- » lure ; il est beau d'aimer le victf et de haïr la vertu. t il est plus noble d'être ingrat que reconnaissant. > Encyctop., t. 17, pag. 176.
(1) Loin d'ajouter cela, J. J. Rousseau avance
que si l'homme ne connaissait pas d'autre loi que son intérêt personnel il se porterait aisément aux plus grandes scélératesses : l'ami serait tout prêt de trahir son ami , le citoyen de livrer sa patrie, le fils d'égorger son père pour jouir de sa succession, et qu'il ne manquerait pas d'en saisir l'occasion dès qu'il pourrait le faire secrètement et impunément.
On parle, dit encore J. J. Rousseau, du cri des remords , qui punit en secret les crimes cachés, et les met si souvent en évidence. Hélas! qui de nous n'entendit jamais cetteimportune voix? On parle par expérience, et l'on voudrait étouffer ce sentiment, qui nous donne tant de tourments. Obéissons à la nature; nous connaîtrons avec quelle douceur elle règne , et quel charme on trouve, après l'avoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et se fuit. Rien de mieux que ce que nous venons de citer de J. J. Rousseau, à qui on peut approprier ce qu'on a dit d'un autre docteurderincrédulité (Bayle), qu'il n'excelle pas moins à exprimer les bonnes choses que les mauvaises, Ubi maie , nihil pejus ; ubi bene, nihil melius.
Rien aussi de plus conforme pour le fond à ce qu'enseigne l'Apôtre dans le second chapitre de son Epître aux Romains, et à l'interprétation que les meilleurs commentateurs donnent aux textes que nous allons en extraire. L'affliction et la tristesse sont le partage de tout homme qui fait le mal, premièrement du Juif, qui areçu plus de secours pour ne le pas faire, puis du Gentil, qui en a reçu moins ; mais la gloire, l'honneur et la paix sont le partage de tout homme qui fait le bien, du Juif premièrement , puis duôentil.Qui dit Gentil ne dit pas toujours idolâtre. Dans le style des Hébreux, tout homme qui n'est pas Juif d'origine, est Gentil. S. Paul ne parle point ici des Gentils idolâtres, mais des adorateurs du vrai Dieu. Tels ont été avant la loi de Moïse et la venue du Messie , Enoch , Noé , Melchisedech, Job, Jethro , Naaman , et plusieurs autres qui , aidés de la grâce , ont pratiqué la loi naturelle. Quoique Gentils, ils ont été récompensés comme les Juifs fidèles observateurs de la loi mosaïque. Dieu ne fait point acception de personnes : il ne fait attention qu'au mérite et au démérite, il récompense la vertu, il punit le crime partout
ailleurs celle proposition. Puisque de toutes les aversions que nous donne lu nature la plus forte eut celle de mourir, il s'ensuit que tout est permis pour elle à quiconque n'a nul autre moyen possible pour vivre. Proposition dont les conséquences aussi affreuses qu'évidentes soûl que dans le ca-> qu'elle énonce il n'y a aucun forfait, aucun attentat défendu ; cl qu'il ci alors permis de tuer l'ami le plus intime, le père le plus tendre, le meilleur des rois, et de causer la ruine entière de la pairie, i On voit par là, dit la Soi lionne dans sa Censure du livre intitulé Emile ou deï Education , jusque où conduisent les maximes du n uvel instituteur, l'opposition de sa prétendue philosophie au bien de toute société publique et privée, ci quel monstre deviendrait un élève formé par les leçons d'un tel maître et imhu de sa doctrine détestable. Page 38.
SUR LA GRACE
où il les trouve. Ceux qui ont péché sans la loi, périront sans ta loi. Que les Gentils ne disent point : nous n'avons pas reçu la loi de Moïse ni celle de Jésus-Christ, comment pouvons-nous connaître la volonté de Dieu ? Ceux qui pèchent sans avoir connu la loi écrite périront sans être jugés par cette loi. S'ils n'ont pas connu la loi écrite, ils ont connu la loi naturelle, gravée par le doigt de Dieu au fond de leur aine.
Lorsque les Gentils, qui n'ont pas laloi écrite, font naturellement, en suivant la loi naturelle, les bonnes œuvres morales qui sont commandées par la loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi écrite; ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur ; ainsi que la conscience leur en rend témoignage par la diversité des réflexions et des pensées qui les accusent ou qui les défendent. La nature leur fournit deux principes de morale et de conduite : le premier est la lumière de la raison , le second est le dictamen de la conscience. Par la raison ils discernent le bien du mal ; par la conscience ils sentent intérieurement si ce qu'ils font est juste ou injuste.L'un et l'autre, unis ensemble, forment un secours général que Dieu donne aux uns plus, aux autres moins, mais à tous autant qu'il en faut pour les rendre inexcusables lorsqu'ils transgressent la loi naturelle. Secours qui ne consiste pas dans la seule connaissance des devoirs que cette loi impose, mais encore dans l'inclination qui porte à y satisfaire , qui est suivie de contentement et de paix lorsqu'on y satisfait , de chagrin et de trouble lorsqu'on y manque. L'aversion et la répugnance que d'abord l'on ressent avant que de commettre le crime; la confusion, la honte, le déplaisir, la synderèse qui, dès qu'on l'a commis, se font vivement sentir, ne sont-ce pas des preuves convaincantes qu'on a eu tort de résister et à la lumière qui tâchait d'en dissuader, et au bon mouvement qui s'efforçait d'en détourner? S. François Xavier a eudoncraison de faire aux Japonais la réponse que nous en avons ci-devant (Col. 662) rapportée : il leur Gt sagement observer que la connaissance naturelle qu'on a que l'homicide , le larcin et l'adultère doivent être fuis est cause que l'on cherche des lieux écartés et obscurs pour les commettre ; et qu'après les avoir commis , on sent les reproches de la conscience, qui accuse toujours secrètement les coupables, bien que leurs mauvaises actions ne soient pas connues du public, ni même défendues par les lois humaines.
J. J. Rousseau a donc aussi raison de dire que le méchant se craint et se fuit, parce qu'il veut et ne peut étouffer le cri des remords qui lui donnent tant de tourments , et qui le punissent en secret des crimes cachés. C'est aussi avec raison qu'il ajoute que, En tout pays aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même, c'est le sommaire de la loi ; qu'il n'y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs ; mais a-t-il raison d'en conclure la suffisance de
la religion naturelle, en disant : Quand je serais né dans une île déserte, quand je n'aurais point vu d'autres hommes que moi, quand je n'aurais jamais appris ce qui s'est fait anciennement dans un coin du monde; sij'exerct ma raison , si je la cultive , si j'use bien des facultés immédiates que Dieu me donne , j'apprendrais de moi-même à le connaître, à l'aimer, à aimer ses œuvres, à voidoir le bien qu'il veut, et à remplir, pour lui plaire , tous mes devoirs sur la terre.
Sans examiner à présent s'il a raison de tenir ce langage qui, suceptible d'un bon et d'un mauvais sens, demande une explication que nous donnerons dans la suite, contentons-nous d'en tirer contre lui un argument ad hominem, et disons-lui: En supposant vrai ce que vous soutenez, qu'il suffit pour plaire à Dieu d'observer la loi naturelle, il est faux que ceux qui n'ont pas entendu parler de Moïse ni de Jésus-Christ aient sujet de se plaindre, et que vous ayez lieu d'accuser la doctrine chrétienne de nous dépeindre un Dieu partial, qui commence par se choisir un peuple et proscrire le reste du genre humain. Bien loin de le dépeindre tel , n'enseignet-elle pas avec S. Paul (Rom. 10-13) que le Dieu des Juifs est aussi le Dieu des Gentils; que tous ceux qui croient en lui ne seront point confondus ; qu'il n'y a point en cela de distinction entre les Juifs et les Gentils, parce qu'ils n'ont tous qu'un même Seigneur , qui répawd ses richesses sur tous ceux qui l'invoquent? N'enseigne-t-elle pas avec S. Pierre que cen'estpas seulementdesjuifsetdeschrétiens, mais généralement de tous les hommes de quelque pays et de quelque nation qu'ils soient qu'on peut dire avec vérité que quiconque craint Dieu et fait les œuvres de la justice est agréable à ses yeux (Act. 10, 35). Un fait qu'on lit dans les mémoires de la Chine (1), et plusieurs autres semblables qu'on peut voir Ldans le Recueil des lettres édifian-
(1) Un jeune homme faisant voyage dans la province de Chemi, <ù j'étais, trouva en chemin une bourse de dix ou douze écus. 11 eut assez de bonne foi pour chercher la personne à qui elle appartenait, et de la lui rendre. Celte aciion parut héroïque aux Chinois; et le mandarin du lieu qui en fut averti ne voulut pas la laisser sans récompense. Il en fit lui même l'éloge par un discours qu'on imprima en gros caractères, et qu'on afficha à la porte du palais. Mais Dieu, à qui les vertus mêmes naturelles sont a^réahles, fit à ce jeune homme une grâce infiniment plus grande. Car comme il continuait son voyage, une personne inconnue l'aborda, et lui dit : Comment avez- vous rendu si généreusement cet argent? Savez-vous bien qu'il n'appartient qu'aux chrétiens de faire de semhlables actions, et que, dans l'état où vous êtes toutes vos vertus n'empêcheront pas que vous ne soyez damné? Si vous me croyez, vous irez trouver le Père des chrétiens, et vous embrasserez sa Religion, sans laquelle la droiture et l'équité naturelles vous seront inutiles après la mort. Il oheit sur-le-champ, et rebroussa chemin pour me venir trouver. Il me raconta avec beaucoup de simplicité ce qui lui était arrivé, et il me disait de temps en temps : Qu'est-ce qu'être chrétien, et que voulez vous que je fasse? Je l'instruisis avec d'autant plus de facilité, que rien ne lui faisait de la peine. Au reste il était d'une innocence et d'une candeur
INSTRUCTION PASTORALE
tes être arrivés à plusieurs inGdèlcs qui avaient bien vécu , et qui , peu de temps avant leur mort, furent instruits, convertis , baptisés par des missionnaires survenus inopinément , confirment la même vérité , et fournissent la solution des difficultés que les bonzes proposaient à l'Apôtre du Japon.
Quoi donc, s'écriaient-ils, nos pères brûlent éternellement dans l'enfer pour n'avoir pas observé la loi chrétienne dont ils n'avaient pas entendu parler! L'homme de Dieu, dit le saint Evéque de Genève, leur répondit que la divine loi naturelle était plantée en l'esprit de tous les mortels , laquelle si leurs devanciers eussent observée , la céleste lumière les eût sans doute éclairés (Traité de l'amour de Dieu,/.k,c.5).
Qui sait, pouvait-il ajouter, si elle n'en'a pas éclairé plusieurs et même un grand nombre, soit pendant leur vie, soit à la mort, en leur inspirant la foi et les sentiments d'une salutaire pénitence, dont la violence de leur mal ne leur a pas permis de donner au dehors aucun signe? Qui sait si Dieu, durant le cours de tant de siècles écoulés avant et depuis le déluge , n'a pas opéré en leur faveur beaucoup d'insignes miracles dans l'ordre de la grâce, en s'écartant des voiesordinairesde sa providence surnaturelle ? Qui est-ce qui pourra raconter les effets de sa toute-puissance (1), et comprendre jusque où vont ses miséricordes (Ps . 105, 2 , et 106, 42)? Au reste , s'ils éprouvent les châtiments de sa justice,
qui me charmaient ; ainsi, quand je le jugeai bien disposé, je lui donnai le baptême, et je le mis en état de sanctifier à l'avenir ses bonnes inclinations. Tome II, pag. 252.
M. Collet, dans la Vie qu'il a écrite de S. Vincent de Paul, rapporte qu'une (emme, habitante de l'île de Madagascar, et convertie par un missionnaire, recourait à Dieu longtemps avant sa conversion, et qu'en (ont, mais particulièrement lorsqu'elle semait et recueillait les choses nécessaires à la vie, elle lui disait, en regardant en haut : C'est toi, è Dieu, qui peux faire venir tout ce que je plante, et qui as fait venir tout ce que je recueille. Si lu en avais besoin je te te donnerais , et j'ai la volonté d'en donner à ceux qui n'en ont pas. C'est ainsi, ajoule-t-il, que dans le sein même des ténèbres et de l'infidélité, il se trouve quelques rayons de lumière qui, avec le secours de la grâce, conduisent à Dieu et disposent à son service. T. i, t. 15, pag. 448.
(1) Comme il ne faut qu'un instant pour faire d'un juste un grand pécheur, un réprouvé, il ne faut aussi qu'un moment pour faire d'un grand pécheur et d'un infidèle un juste et un saint. Le père Calmel (T. 9, 28) observe judicieusement que, lorsqu'il est question de prononcer sur le salut, ou sur la damnation des hommes, on ne saurait apporter une trop grande réserve, ni user de trop de précaution. Les ressorts de la providence, les secrets de la sagesse et les trésors de la miséricorde de Dieu nous sont trop inconnus ; ses voies sont trop au-dessus des nôtres, pour oser les soumettre à notre jugement et à nos décisions. Il peut, par sa grâce toute-puissante, changer les dispositions les plus criminelles d'un cœur endurci. Il peut, quand il lui plaît, nous ôter le cœur de pierre pour nous donner un cœur de chair, et réduire les volontés les plus rebelles sous le joug de son amour et de sa grâce. II peut dans un moment faire passer un voleur de la croix dans le paradis.
ce n'est qu'autant et à proportion qu'ils ont eu plus ou moins de secours et de moyens d'éviter les péchés qu'ils ont commis ; et si ces moyens , ces secours ont été petits et modiques , et que l'abus qu'ils en ont fait ait été pareillement modique, leurs peines le sont aussi ; s'ils ont été beaucoup moins aidés pour se sauver que de mauvais chrétiens qui, quoique très -abondamment secourus , se sont damnés, ils sont beaucoup moins punis qu'eux, et ils recevront un traitement plus lolérable au jour du jugement , où Dieu rendra à chacun selon ses œuvres (Matlh. 10, 15; 16, 27). Mais vous, pouvait encore dire S. François Xavier aux Japonais, vous vers qui le Seigneur m'a fait venir des extrémités de l'Europe à travers de tant de mers et de périls pour vous faire entendre sa voix par ma bouche; si vous endurcissez vos cœurs pour ne pas croire à l'Evangile, malgré tous les motifs que je vous expose et tous les prodiges que j'opère pour vous en persuader la créance, avec quelle rigueur ne serez - vous pas traités en ce jour terrible ? la doctrine céleste que je vous annonce et que vous auriez rejetée vous accuserait au tribunal du souverain Juge. Vos ancêtres eux-mêmes s'élèveraient contre vous et vous condamneraient, en vous reprochant d'avoir reçu en vain cette grâce signalée de vocation à la foi, dont plusieurs auraient vraisemblablement profité si elle leur avait été accordée comme à vous : mais j'ai une meilleure opinion de vous et de votre salut (Hebr. 6,9), pour lequel, après tant de travaux et de fatigues , je donnerai très - volontiers ma vie (2 Cor. 12, 15).
Troisième secours général : Le spectacle de la nature, le livre du monde ouvert à tous les yeux. Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles par la connaissance qu'en donnent les créatures (Rom. 1,20), dont la beauté, la grandeur , la puissance , la bonté , font voir combien à plus forte raison celui qui les a faites est beau (1), grand, puissant, bon,
(1) Dieu à la vérité ne montre pas à découvert aux habitants de la terre, comme aux bienheureux citoyens du ciel , tous les attraits , tous les charmes de son incomparable beauté. Mais ne fail-il pas briller quelques rayons de leur éclat dans «es merveilleux ouvrages? Ne fait-il pas rejaillir quelques étincelles de leur splendeur sur le soleil , le chef d'œuvre de ses mains, le vase admirable qu'il a fait pour être le grand luminaire du jour (Eccli. 43, 2) ; sur la lune, dont il a rendu la face aussi luisante que majestueuse pour éclairer pendant la nuit ; sur les étoiles qui , comme des flambeaux suspendus aux voûtes immenses élevées au-dessus de no6 têtes , répandent de toutes parts une lumière élincelante ; sur \'Arc-euciel qui, par la douce vivacité de ses couleurs arlisicment mêlées, nous invile à louer celui qui l'a fait si beau (lbid. 45, 12)? Ne fait-il pas encore apercevoir quelques traits de son émiuente beauté dans la parure île certains oiseaux superbes , auxquels il a prodigué les plus pompeux ornements; dans le spectacle des campagnes Utpissées d'une agréable verdure, et partagées en montagnes, en plaines, en coteaux , en vallons , dont le mélange et la différente configuration produisent un charmant coup d'œil ; mais surtout dans l'aspect des parterres entaillés
SUR LA GRACE
digne d'être admiré, adoré, loué, aimé. Les i* deux annoncent partout sa gloire : en expoisant à tous les yeux ce qu'ils contiennent de merveilles, ils montrent à tous les peuples l'Auteur de l'univers. Les hommes de tous les ) siècles et de toutes les nations ont pu y aperi cevoir son éternelle puissance et sa divinité (Rom. 1,20) : car, s'ils ont bien pu avoir assez de lumières pour connaître l'ordre du monde, comment n'ont-ils pas découvert plus aisément celui qui en est le Dominateur ( Sap. 43, 9)? Quand même le spectacle magnifique du firmament et du nombre innombrable de ces globes lumineux, qui brillent d'une flamme si pure et si vive, n'aurait frappé qu'une seule fois leur vue, il aurait pu et dû les convaincre de l'existence d'un premier et souverain Etre. Combien plus d'impression a dû faire sur leur esprit la continuité de ce spectacle , la succession si réglée des jours et des nuits , le cours des astres qui se fait avec tant d'ordre que , depuis tant de siècles pendant lesquels on a fait tant d'observations astronomiques, on n'a jamais remarqué le moindre dérangement dans aucun d'eux ! Combien donc a été déraisonnable et criminelle l'inattention ou la dépravation des hommes, lorsqueidolâtres ou impies, ou fascinés par l' enchantement de la bagatelle (Sap. 4, 12) , ou aveuglés par leur malice (lbid.2, 21), ils n'ont pas aperçu les traces manifestes qu'a laissées dans toutes ses œuvres la m tin puissante et industrieuse de ce grand Architecte, qui a construit l'édifice du monde avec tant de solidité, qui l'a arrangé avec tant de symétrie, qui l'a orné avec tant de magnificence ! Si en se bornant à regarder ces beaux ouvrages sans penser à l'Ouvrier suprême qui les a faits et qui les gouverne ils se sont privés d'un grand secours qui les eût aidés à connaître, à aimer, à glorifier leurCréateur, n'est-ce pas l'inapplication de leur esprit, ou la corruption de leur cœur qui en a été la cause? N'est-ce donc pas avec
d'une multitude de fleurs , que sa sagesse en se jouant dans leur structure a pris plaisir à diversifier en mille manières? Voyez la ligure gracieuse et noble qu'elle a donnée aux unes plus grandes qui s'élèvent avec un port plein de dignité. Regardez la forme élégante et légère dont elle a l'ait présent aux autres plus déliées, et façonnées avec plus de délicatesse. Admirez la distribution des couleurs dont elle les a parées , et la variété des nuances dont elle les a embellies avec tant d'agrément , qu'il n'y a point d'art capable de les imiter et d'égaler, par exemple, le pourpre des roses ou la blancheur des lis. N'est-ce pas ce qui a fait dire à Jésus-Christ que Salomon, dans toute sa gloire n'était pas autsi richement velu que l'est un de ces lis qui fleurit aujourd'hui , et qui demain sera jeté au feu? Si donc ces fleurs, quoique fragiles, et ces auires créatures , quoique imparfaites et périssables, ont néanmoins quelque chose de beau qui plaît ,qui réjouit, qui ravit, combien plus est ravissante la
, beauté du Créateur, celle beauté immortelle, infinie. universelle, qui seule a produit loutes les autres, qui
■ seule les renferme toutes sans nul mélange d'imperfection , qui seule les change toutes , sans jamais changer elle-même ! Quanta putchriludo , ubi rerum omnium species sine defeclu vigenl , une transilu permanent , sine corruptione consistunt , sine mulabilitate œternee sunl ! S. Aug., de Spir. et Anim., c. 5.
grande raison que Lactance dit d'Epieure' que c'était un étrange prodige d'égarement d'esprit qu'il se fût trouvé un homme assez fou pour croire que le monde était l'ouvrage du hasard ; mais que c'en était encore un autre plus étrange qu'il se fût trouvé après lui d'autres hommes qui eussent suivi sa folie ? Je ne sais (ce sont les paroles de Cicéron, étonné des monstrueuses extravagances de l'esprit humain) comment il arrive qu'on ne puisse rien dire de si absurde qui n'ait été avancé par quelqu'un des philosophes (L. 2 de Divin.).
N'insistons pas davantage sur ces vérités. J. J. Rousseau que nous combattons , les admet, quoique en se contredisant soi-même (1). J'aperçois , dit-il, Dieu dans ses œuvres; je le
sens en moi, je le vois tout autour de moi
J'ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c'est celui de la nature. C'est dans ce grand et sublime livre que j'apprends à servir et à adorer son divin Auteur. Nul n'est excusable de n'y pas lir-e, parce qu'il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. Quand je serais né dans une île déserte , quand je n'aurais point vu d'autres hommes que moi, quand je n'aurais jamais appris ce qui s'est fait anciennement dans un coin du monde, si j'exerce ma raison, si je la cultive, si j'use bien des facultés immédiates que Dieu me donne , j'apprendrais de moi-même à le connaître, à l'aimer, à aimer ses œuvres , à vouloir aimer le bien qu'il veut , et à remplir, pour lui plaire, tous mes devoirs sur la terre (Emile, t. 3, p. kk et 124).
Ce que J. J. Rousseau dit de lui-même n'a-t-on pas droit de l'appliquer à chacun de tant de millions d'hommes, dont il assure, au même endroit, qu'aucun n'a jamais ouï parler ni de Moïse ni de Jésus-Christ ? Il tâche de tourner en dérision les théologiens qui, dit-il, se tirent d'affaireen envoyant obligeamment un ange instruire quiconque , dans une ignorance invincible de la religion révélée , aurait vécu moralement bien. La belle invention, continuet-il , que cet ange ! Non contents de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d'en employer. ?dauvaise plaisanterie de sa part, et nouvelle calomnie par laquelle il impute à ces théologiens d'enseigner que la mission d'un ange, dans l'hypothèse en question , serait l'unique moyen dont Dieu pourrait se servir , et dont par conséquent il serait dans la nécessité de faire usage pour instruire de la révélation un homme qui l'ignorerait invinciblement. Ils enseignent au contraire que Dieu peut par (1) Il soutient ailleurs que Yaveuglemenl qui empêche de croire en Dieu n'est pas volontaire non seulement dans les insensés , mais encore dans ceux qui , séquestrés de toute société dès leur enfance , auraient mené jusqu'à la vieillesse une vie absolument sauvage , privés des lumières qu'on n'acquieit que dans le com ■ mer ce des hommes. Car, ajoule-t-il , il est a" une im possibilité démontrée qu'un pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusque à la connaissance du vrai Dieu » ( Eiiùte, t. 2 , p. 246, 247 ; et ibid. U, 15). Ces propositions, diamétralement opposées à celles rapportées ri dessus , font voir que c'est une vérité démontrée qu'il so contredit soi-même.
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lui-même , et sans employer le ministère d'aucun ange, révéler les mystères de la Religion , ainsi qu'il les révéla autrefois à des prophètes et à d'autres écrivains divinement inspirés. C'est d'ailleurs avec raison qu'ils soutiennent que Dieu ne manquant jamais, dans les choses nécessaires aux hommes de bonne volonté qui désirent, demandent, recherchent de tout leur cœur la vérité et la vertu, emploie en leur faveur des machines , c'est-à-dire des voies extraordinaires et miraculeuses, lorsque leurs besoins le demandent : ils en apportent pour exemple et pour preuve ce qu'on lit dans les Actes des apôtres de l'apparition d'un ange au centurion Corneille, dont les prières et les aumônes montées jusqu'à Dieu (Act. 10, 4) méritèrent ce prodige nécessaire, ou fort utile pour son salut. Mais, dit l'incrédule , ne lit-on pas aussi dans les mêmes Actes que , dans les siècles passés, avant la prédication de l'Evangile, Dieu a laissé marcher toutes les nations dans leurs voies? paroles dont Jansénius a inféré qu'il leur a refusé tout moyen de salut. Il faut, lui répondons-nous, pour bien entendre le sens de ces paroles de l'Apôtre, y joindre celles qui suivent par manière d'explication: Dieu cepoulant n'a pas cessé de rendre témoignage de ce qu'il est , en faisant toujours du bien aux hommes. Il est vrai que, dans les siècles passés, Dieu n'a point donné aux nations dont il n'avait pas fait à un titre spécial son peuple une forme déterminée de culte extérieur et des cérémonies révélées de religion : il les a abandonnées à ce que la lumière naturelle et la grâce du Créateur, qui leur était accordée ou offerte, leur fournissait de secours suffisants pour connaître la vérité et pratiquer la vertu. Ces nations , en usant mal de leur raison, se sont évanouies dans leurs pensées. Dieu les a livrées à leurs erreurs volontaires; il a permis qu'elles aient follement encensé des divinités non seulement fausses, mais encore vicieuses (1). Ne croyez pas cependant que ces hommes séduits manquassent de moyens de connaître et d'aimer l'Auteur de leur être. Dieu n'a jamais cessé de se rendre à lui-même un témoignage éclatant aux yeux de l'univers. Sa provi-
(1) L'idolâtrie, celle fille de l'ignorance de l'esprit et de, la dépravation du cœur, ne tarda pas à se répandre avec les descendants de Noé dans la plupart des contrées qu'ils allèrent habiter après le déluge. A la vérilé l'homme le plus grossier ei le plus barbare trouvait dans sa raison I ides d'un Etre souverain gravée par le doigt même du Créateur ; mais c'était un (rein trop incommode aux passions de son cœur. Elles s'efforcèrent de le rompre ; et si elles ne purent, effacer entièrement celte image de Û divinité empreinte au-dedans de nous-mêmes et dans les magniliques ouvrages qui l'ont admirer la sagesse et la puissance de l'ouvrier , elles en obscurcirent les traits les plus marqués , pour y substituer des dieux qui les favorisassent. Ainsi l'homme raisonnable , mais abandonné à ses passions, s'aveugla jusque à se faire des dieux qui auraient à peine mérité le nom d'hommes, tant ils étaient vicieux, ! ou plutôt, il personnifia et divinisa le vice même , pour s'y livrer sans remords. Hisl.de l'Eglise gallicane, loin. 1, paye 23.
dence s'est toujours manifestée par ses bienfaits, m dispensant les pluies du ciel et les saisons favorables pour les fruits de la terre (Act. 14, 16). Il ne s'est point caché aux peuples gentils ; il n'a tenu qu'à eux de le connaître : que ne profitaient-ils des lumières qu'il leur donnait ? Ses bienfaits ont rempli de joie leurs cœurs (Ibid.) : que ne lui rendaient-ils les actions de grâces qu'ils lui devaient ? Pourquoi , malgré les cris de leur conscience, ont-ils abusé de ses dons et de leur libre arbitre? S'ils se sont égarés dans leurs voies, s'ils se sont perdus, à qui doi-ventils s'en prendre, sinon à eux-mêmes, seuls artisans de leur malice et de leur supplice?
Au reste, ce que dit S. Paul que , dans les siècles passés, tous les peuples ont marché dans leurs voies perverses , doit se prendre dans une étendue non physique, mais morale, et s'entendre non de la totalité entière des siècles et des nations, mais de la plupart et du très-grand nombre ; selon la règle donnée par S. Jérôme, qui , dans sa lettre 146, dit et prouve par plusieurs exemples que le ti'rme tout ne doit souvent s'entendre dans l'Ecriture que de la très-grande partie. Règle que firent valoir des docteurs de Sorbonne , dont parle l'auteur des Mémoires chronologiques (Tom. 3, p. 165 et suiv.) , et qui s'opposèrent à la censure de quelques propositions déférées à cette célèbre Faculté.
Il est vrai, dit l'un d'eux, que Dieu a donné aux Juifs la lui écrite; mais dirons-nous que la loi donnée à ce peuple fut un arrêt de malédiction et de réprobation prononcé contre toutes les autres nations du monde ? Ce serait une impiété et un blasphème que de le dire. Elles ont donc pu, ces nations, avec la grâce du futur Rédempteur, adorer et servir leur Créateur dans la loi de nature. Parce que le Seigneur a pris le nom de Dieu d'Abraham , dirons-nous qu'il a cessé d'être le Dieu de Melchistdech, de Job et de tous ses autres adorateurs ? Bien loin qu'en vertu du pacte que Dieu fit avec Abraham et avec sa postérité il ait rejeté les autres peuples, ne dit-il pas à ce patriarche qu'il serait le père de plusieurs nations, et que toutes les races delà terre seraient bénies en lui? Oui, toutes les nations du monde qui ont reçu l'Evangile par la grâce de Jésus-Christ, fils d'Abraham, ont été bénies en ce patriarche ; mais Job, Melchisédech, lepeuple Ninirite ont été aussi bénis en lui, puisque ils n'ont cru et adoré le Seigneur que par la grâce de ce même fils Abraham (1).
Rapporterons-nous en abrégé les preuves qu'employèrent d'autres docteurs, pour montrer que ce passage, Notus in Judœa Deus, ne signifiait nullement que Dieu ne fût connu que dans la Judée ? Dirons-nous qu'Abraham , ayant demeuré vingt ans e.i Egypte, n'avait pas manqué d'y répandre la connaissance du vrai Dieu; que Joseph y étant vice-
(1) Voyez Journal historique des assemblées lenuet tan 1700 m Sor bonne pour condamner les Mémoire» de la Clune , page 224 et suiv.
SUR LA GRACE
roi, y avait aussi fait connaître le Dieu de ses pères; que Job, suivant Eusèbe et Aristée, était prince aussi bien que ses trois amis, et qu'ainsi leurs peuples, aussi bien qu'eux, connaissaient le vrai Dieu ; que Job avait même connu le Rédempteur ; que les Ninivites, qui étaient un grand peuple, ainsi qu'il paraît par la prodigieuse étendue de Ninive , ont fait une pénitence digne d'être proposée pour modèle aux Juifs par Jésus- Christ même, et que par conséquent ils ont cru en Dieu, comme l'assure S. Augustin ? Ajouterons-nous que les sibylles, tant louées par les SS. pères, avaient connu et fait connaître le vrai Dieu, et avaient même prédit la venue d'un réparateur du genre humain ; que les druides , instruits par les sybilles, avaient dédié un temple à. la Vierge-Mère ; que les braehmanes , ainsi appelés parce qu'ils descendaient d'Abraham, avaient, selon Orosi us, connu Jésus-Christ même, et avaient eu quelques notions du mystère de la Trinité ; que l'idolâtrie , suivant Arnobe et Varron, ne s'était établie dans le monde qu'après la naissance de Cybèle, la mère des dieux, et par conséquent plus de huit cents ans après le déluge ; que pendant cet espace de temps, suivant S. Cyrille, la connaissance du vrai Dieu s'était répandue avec les descendants de Noé; que, selon le même père, les Chaldéens n'étaient pas seulement astronomes , mais qu'ils avaient la véritable sagesse , laquelle renferme sans doute la connaissance de Dieu; que les fils d'Agar, Egyptienne, au nombre de douze, avaient régné en Arabie, et qu'ils avaient connu Dieu ; que Trismégiste, Egyptien, avait même, selon Lactance, connu la divinité du Verbe ; que la reine de Saba, au sentiment de Génebrard, de Postel, de Nicéphore, a instruit son peuple de;? dogmes de la vraieReligionqu'elleavaitapprisdeSalomon; que Naainan, Syrien, les apprit du prophète Elisée, et qu'il n'est pas probable qu'un général d'armée, comme Naaman, n'ait attiré personne au cultede Dieu qu'il adorait; que, suivant Théodoret, Nabuchodonosor converti fit pénitence, et embrassa la vraie Religion ; que Cyrus, instruit par Daniel, avait connu le Seigneur du ciel, comme celui dont il tenait tous ses royaumes ; que, dans ce passage de S. Paul, Premièrement au Juif, et ensuite au Grec ( Rom. 1, 16) Théodoret entend par ce dernier mot les Gentils, qui, ayant vécu avant Jésus-Christ hors de la loi, n'ont pas laissé d'adorer le vrai Dieu ; que les mages qui sont venus soit de Perse, soit d'Arabie, adorer Jésus-Christ, étaient, selon plusieurs auteurs, de petits rois , et qu'on ne pouvait douter que leurs peuples, du moins en partie, n'eussent connu et adoré le vrai Dieu aussi bien qu'eux?
Rapporterons-nous d'autres preuves dont se sert le savant auteur d'un discours sur la mythologie, pour montrer que les vestiges des principaux dogmes de la religion révélée sur les trois états du monde, se rencontrent dr.nsla théologie de toutes les nations? La crainte de trop étendre cette dissertation nous oblige à nous contenter d'exhorter à
les lire dans ce discours, où l'on dislingue , 1° un état avant que les biens et les maux fussent mélangés; 2° un état où ils ont été mêlés et confondus ; 3° un état où les maux seront détruits et où les biens subsisteront sans mélange. Le premier est l'état de la nature innocente , nommé par les poètes le siècle d'or ; le second celui de la nature déchue ; le troisième celui de la nature qui devait être réparée, et qui en effet l'a été par Jésus- Christ, dont le patriarche Jacob avait prédit qu'il serait l'attente des nations, Et ipse erit exspectatio gentium (G en. k9, 10). Elles avaient donc quelque notion , du moins obscure et confuse, de sa venue future; car on n'attend nullement ce dont l'on n'a nulle notion. Le Messie est aussi nommé le Désiré des nations. Elles avaient donc quelque connaissance de sa venue future ; car l'on ne désire nullement ce que l'on ignore entièrement.
Mais d'où leur venait celte connaissance? Sans insister sur ce qu'ont pensé là-dessus S. Isidore de Séville (1), Richard de S--Victor(2),et le P. Thomassin (3) , ne suffit-il
(1 ) Ame advcnlum Domini lantum Prophétie el pauci ex omni populo jtrsti douum sancii Spiriius merebanlur, clc. , Chrisli advcnlum non tanluin pleins jnd;va: Sancii prophclantes exspeclaverunl, sed Cuisse cliam in nalionibus plcrosque sanctosvirospropluiia' douum habenles , quibus per Spirilum sanclum Chrislus revelabalur, et a quibus ejns exspectabaïur advenlus, sicul Job, sicul Balaam , qui Chrisli ulique pnedicaverunt advcnlum. L. 1, c. 15.
(2) Ecce venil desideratas eunclis gentibus. Non dicit,Desiderandus,sed Desideratas, ut mlclligasinomni génie aliquosnliquaudo inejusdcsiderioflagrasse.Eiat igitur ejus advenlus a mollis Gcnliliuiu pr;vcognilus el ardenler desideraïus. Adhatic tamencoguilioiiein paulalim el per intervalle Icinporum pedeicnlim ascende ranl. Nain primo quidam eonimdiviniltisilliuninaii, cl nalurali raiione edocii inlelligebanl quanlis tencbiis idololairkc universuin penè jieims luiuianum itjvoïulum crai. Alii aliius illuminai! capiivitatis nostrse n>iseriam damnalionisque scnicnliam plenius inlelligebanl. Alii eiiain graine manudiielione invcncrunl inodiim reparalionis. De Incarnat. Veibi., c. 8.
(5) Dieu a fait nailre enlre les païens, dans tous les siècles, quelques personnes à qui il a donné une lumière el une abondance de grâces tout extraordinaire , alin qu'ils fussent les luaîlres ci les exemples de leurs nations, et comme les. instruments do lq vocation générale. La loi de .Moïse avait en quelque façon été donnée à tous les hommes qui pouvaient en êlrc prosélytes. Le peuple bébreu était dans le monde comme une lumière éclalanie nui monlrail
la véritable Religion à tout le genre humain Il
élail comme le prophète général et perpétuel de toutes les autres nations du monde, qui voyaient ou apprenaient par le bruit public toutes les merveilles que Dieu faisait en sa faveur, et recevaient par ce moyen les instructions nécessaires pour leurs conversions Les prodiges que Dieu lit en faveur do
son peuple dans ces pays étrangers furent publiés par toute la terre, el firent connaître partout la toule-puissance du Dieu véritable. Les termes de l'Écriture, sont formels sur ce sujet dans le livre de Tobie : Ideo dispersil vos inler génies quœ ignorant eum, ut l'osenarretis mirabiliu ejus, et faciutis scire eos, quia non est alius I)eus omnipotens prœler eum. Les prophètes Elisée, Daniel, Jonas et plusieurs autre, traitèrent avec les plus grands monarques de ia f.eiu tiliié. et leur firent voir à eux et à leurs peuples où était la vraie Religion. 5e Mém. sur la Graee, c. 21, 22, 23.
INSTRUCTION PASTORALE
pas de dire qu'après le déluge les peuples descendus des fils de Noé, qui la leur avait communiquée , l'avaient vraisemblablement conservée, comme par tradition, pendant plusieurs siècles , et qu'après la destruction de Samarie et de Jérusalem les Juifs, dispersés parmi les nations, ne leur laissaient pas ignorer que la venue, du Messie qu'ils attendaient serait pour elles toutes une source de bénédictions , conformément à la promesse faite à Abraham. On sait qu'ils avaient beaucoup de zèle pour instruire de leur religion les Gentils, puisqu'ils couraient la mer et la terre pour faire un seul prosélyte (Matth.2,3, 15) ; ils en faisaient un grand nombre, ainsi que le prouve le P. Calmet ( Tom. 8, p. 204), par les témoignages de plusieurs auteurs païens, et surtout par celui d'Horace.
Le même écrivain a composé une savante dissertation, dans laquelle il examine si les Gentils, qui n'ont connu ni la loi de Moïse, ni TEvangile, ont pu être sauvés. C'est sur quoi, dit-il, il y a quelque partage de sentiments parmi les pères. Les uns ont prétendu que les Gentils, qui ont connu Dieu , et qui ont vécu d'une manière louable , et conforme à la loi naturelle , ont été sauvés par le mérite de leur vie. D'autres ont cru que les Gentils avaient été détenus dans les enfers , jusque au temps que Jésus-Christ y descendit, et y prêcha la pénitence ; qu'alors ayant cru en lui ils méritèrent par leur foi que Dieu les reçût dans la béatitude. D'autres enfin soutiennent, que tous ceux qui n'ont eu ni le don surnaturel de la foi , ni l'espérance au Messie, ni les lumières de la grâce, n'ont pu parvenir au salut. Parmi une foule de textes des saints docteurs qu'il y cite, ceux de S. Clément d'Alexandrie ont fort attiré notre attention , parce qu'ils sont fort analogues à notre sujet. Leur explication, faite avec beaucoup d'ordre et de netteté, ne servira pas peu à montrer, lu quelle différence il y a entre les secours généraux , éloignés, surnaturels seulement à quelques égards , et les secours spéciaux , prochains, entièrement surnaturels dont nous avons parlé ci-dessus ; 2° comment le bon usage de ceux-là conduit à la réception de ceux-ci, sans que la gratuité de la foi nuise à la nécessité de la foi en Jésus-Christ pour le salut. Enfin pourquoi l'homme qui, ne profitant pas des premiers, ne reçoit pas les derniers, a tort de se plaindre d'en être privé, et doit imputer sa damnation à soi-même , comme ayant eu des moyens suffisants pour se sauver.
S. Clément dit que ceux qui ont vécu avant Jésus-Christ ont eu des moyens pour acquérir la justification, savoir : la loi et la philosophie ; la philosophie pouvait les rendre justes, ou du moins les disposer à la justice. C'était comme un degré pour y parvenir ; elle produisait une justice, mais non pas entière et parfaite. Il dit de plus que les Gentils morts avant la venue du Sauveur attendaient dans l'enfer la venue de Jésus-Christ ou des apôtres , et qu'y ayant entendu leur prédication ils crurent et furent sauvés. Saint Clément , en cet endroit, fait sans doute attention à
ces paroles de S. Pierre : Jésus-Christ étant mort en sa chair, et étant ressuscité par l'esprit, alla prêcher aux esprits qui étaient en prison, qui autrefois avaient été incrédules ( 1 Petr. 3 ; 20) .- il enseigne qu'il y aurait de l'injustice à condamner aux supplices éternels ceux qui ayant vécu avant la venue du Sauveur n'auraient pas cru en lui , puisqu'il ne leur aurait pas été annoncé, et par conséquent qu'on ne pourrait leur imputer de n'avoir point cru ; il cite comme de l'Ecriture ces paroles : Tout ce que vous aurez fait dans l'ignorance, ne connaissant pas Dieu distinctement, vous sera pardonné, lorsque vous en aurez conçu du repentir.
Comme plusieurs points de cette doctrine de S. Clément ne sont pas faciles à entendre , et qu'ils ont été mal entendus par des auteurs hérétiques et même par des écrivains catholiques, un théologien, qui par modestie souhaite demeurer inconnu , s'est appliqué à en bien démêler le vrai sens et à l'éclaircir par les observations suivantes.
1. 11 observe que S. Clément a exposé luimême ce qu'il entend par la philosophie. J'appelle , dit-il , la philosophie non pas celle des stoïciens , ni celle de Platon, ni celle d'Epicure, ni celle d'Aristote ; mais en ramassant ensemble tout ce que ces différentes sectes ont dit de vraipour enseigner la justice et la vertu avec une science religieuse. C'est ce que j'appelle philosophie, et je me garderai bien d'appeler de ce nom divin ce qu'ils ont altéré et corrompu par des raisonnements humains (1). IL II observe (2) que cette science reliai) Philo ;nphiam aulem non stoicam dico nec platoniram, anl epicuream, aut arislotclieam, sed quaecumque ab his seclis recto dicta semt , quœ docent justiliam cuin pia scientia, hoc loinm seleclum dico philosophiam. Quoecumque aulem ex humants ampulata cogilationibus adulicrarunt, ca nunquam divina dixerim. L. \ Slrom. . p. 221.
(2) L. G Slrom., p. 459 : lis qui justi erantex philosophia , non soltun opns eral fide in Deum.sed eliam ul ab idolorum cultu discederent. Ibid. /. 1 , p. 227 : Non comprehendit quidem grteca philosophia verilatis magniiudinem et est adhuc imbecillis ad mandata Domini exequenda ; al regali quidem doctiïnae maxime viam parai, utcumque castigans et mores formans prius, et ad suscipienilam veri'atem pr;eslr'mgenseum, quidivinamadmitlilprovideiitiam. Ibid. p. 206 : lis enim, qui a philosophia fuere justificali, auxilium lanquam thésaurus recondilur : ea quoque consensio quae ducit ad Dei culium et pïelatem in Deum. El infva : Per se quoque aliquando Gnrcos juslilicabat philosophia. El lib. 7 : Philosophia, inquit, graeca velut pnepurgai et prseparat ani • niam ad (idem accipiendam. ibid. t. 1, p. 234 : Per se quoque aliquando Gracos juslilicabat philosophia, sed non ad universam ac généraient justiliam , ad quam cooperatrix et adjutrix invenilur, sicut primus et secundus gradus ci qui nscendit in cœnnculum, et grammaticiis ci qui est pliilosopbaturus. Ibid. Slrom. I. 1, p. 234 : Qux> est ex fide veritas, lanquam panis necessaria est ad vivendum : que auiem prseeeilit disciplina, est obsonio similis et bellariis. Lib. 2 Slrom. , p. 270 : Maxima autem virlulum mater est tides. Pag. 205 : Sine fide autem impossihile est placere Deo. Ëstne ergo aliquis alius ejusmodi verus status pietatis ac Dei cultus , eujus soia magislra sit ratio? Non ego quidem arbilror. Pag. 273 : Prima ad salutem inclinaiio nobis lides apparel, post-
SUR L\ GRACE
gieuse que donne la philosophie dont parle S. Clément, non seulement bannit, selon lui, le culte des idoles , et renferme la croyance en un seul Dieu dont la providence gouverne le monde, récompense les bons et punit les méchants; mais encore qu'elle réforme en quelque manière les mœurs et les règles, de façon que, quoique elle ne comprenne pas la grandeur de la vérité et qu'elle soit faible pour observer les commandements, elle prépare néanmoins les voies à la doctrine révélée qu'il appelle royale, comme étant la doctrine du Roi des deux, et elle dispose à la recevoir, elle prépare l'ame à la foi.
III. Il remarque que, selon S. Clément, cette même science religieuse, quoique faible pour l'observation des commandements de la loi naturelle, suffit toutefois pour les observer, puisque, suivant lui, elle suffit pour justifier, et qu'elle a réellement justifié plusieurs Grecs, sans toutefois leur donner une justice universelle, entière, accomplie et parfaite, à l'acquisition de laquelle elle ne fait que coopérer et aider ; comme le premier et le second degré aident celui qui veut monter à une chambre, et comme un grammairien aide un homme à devenir philosophe.
IV. 11 remarque que cette justice universelle et entière, ne peut, selon S. Clément, être acquise sans la foi aussi nécessaire pour la vie surnaturelle de l'ame que la respiration et que le pain pour la vie du corps, en sorte que toute autre doctrine que celle de la foi ne peut tenir lieu dans cette nourriture spirituelle, que d'assaisonnement.
V. Il observe avec l'auteur du Traité de la grâce (T. 3, p. 205) que la justification, qui rend l'homme agréable à Dieu dans l'ordre du salut, ne peut être le fruit que de l'amour de Dieu, connu par la foi comme auteur de la grâce; mais qu'il y a une justification ou justice naturelle, qui peut provenir de l'amour de Dieu, connu par la raison comme auteur de la nature. Cette justice ou justification est, selon S. Clément, imparfaite, et bien inférieure à celle qu'il appelle universelle, entière. Celle-ci est produite par une grâce spéciale; celle-là par une grâce générale, qui est communiquée dans tous les siècles à tous les hommes , ainsi que l'enseignent les pères de l'Eglise, et particulièrement S. Clément, le plus ancien de tous. Selon lui, dit le père Calmet , Dieu a fait avec les hommes , en quelque sorte, trois alliances : Vune avec les Gentils, Vautre avec les Juifs, et la troisième avec les Chrétiens : il a été servi et honoré par les uns et les autres, chacun en sa manière; il a donné aux Gentils la philosophie, et la loi aux Juifs ; et de ces deux peuples, il en a composé son Eglise, réunissant, pour ainsi dire, en une les trois alliances, qui sont toutes trois fondées sur la parole du même Dieu. Car de même qu'il a donné les
quam timor et spes elpœnilentia cura contineniia, et patienlia proficienies non ducuni ad c;irilalem et cogniiionem. — Fides estœque necessaria ei qui cognoscendi poteslate praedilus est1, ac respiralio est ad viveudum necessaria ei qui hoc in mundo viril.
prophètes aux Juifs , il a de même accordé aux Gentils les philosophes, qui sont comme leurs prophètes.
VI. Il observe avec M. Tournely (DeG.rat. t. 2, p. 54), que ce qu'enseigne S. Clément, que la philosophie prépare l'ame à la foi, doit s'entendre d'une préparation négative et improprement dite, qui éloigne les obstacles et les empêchements; de manière cependant qu'elle n'est à l'égard de Dieu ni cause, ni règle, ni motif, ni occasion de conférer la première grâce purement gratuite, et nullement due aux mérites de la nature; ou que, si on l'entend d'une préparation posiT tive, le saint docteur n'cxclutpoint parla phi^ losophie la première grâce , qui dispose à la" seconde. Mais, ajoute ce théologien, comme ni M. Tournely ni d'autres auteurs n'expliquent clairement ce que c'est que cette première et cette seconde grâce, je distingue, pour donner une nette idée de l'une et de l'autre, deux espèces de grâces: l'une générale, que j'appelle, d'après S. Prosper, ou l'auteur des livres de la Vocation des Gentils, la grâce du Créateur ; l'autre spéciale, que je nomme la grâce du Rédempteur. La première consiste dans des secours qui ne sont surnaturels qu'accidentellement et qu'à quelques égards ; la seconde consiste dans des secours qui sont surnaturels essentiellement et à tous égards. J'ai donné ailleurs (Col. 507 et suiv.) une notion bien intelligible de ces derniers secours, et je conseille d'en faire une seconde lecture, pour mieux entendre ce que je vais dire sur ce qui les différencie des premiers, et sur ce qui constitue les quatre états que je distingue : 1° état de pure nature; 2° état de nature innocente; 3° état possible de nature déchue qui n'eût point été réparée; 4° état existant de nature déchue, réparée.
Dans l'état de pure nature, où l'homme, créé sans grâce et sans destination à la gloire, eût été sujet à la souffrance, cette souffrance eût pu servir d'exercice et de sauve-garde à sa vertu, Ad exercitium et custodiamvirtutis, comme dit S. Thomas; parce qu'en lui faisant sentir sa dépendance deson Créateur elle l'eût rendu plus enclin à lui obéir et à résister aux tentations d'orgueil et de révolte qui ont perdu Lucifer, Adam et Eve. L'homme y aurait aussi été en partie sujet à la concupiscence, dans laquelle S. Augustin (L. 4, cont. Julian., c. 14), distingue quatre choses : la vivacité du sentiment, la nécessité du sentiment, l'utilité du sentiment, la convoitise du sentiment. Ce saint docteur ne trouve de mauvais que cette dernière qualité; il s'en sert pour prouver le péché originel, parce, qu'elle n'est et ne peut être l'ouvrage de Dieu, dont la sagesse et la sainteté ne lui permettent pas, dans l'institution primitive, de subordonner le plus noble au moins noble, et de soumettre l'ame, qui doit commander, au corps, qui doit obéir Cette convoitise, que S. Augustin exprime par le mot libido, dont la signification présente l'idée d'un désordre, consiste dans un grand penchant à préférer au bien honnête, qui plaît à la raison, le bien délectable, qui
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plaît à la chair : penchant désordonné, qui transfère injustement à la sensualité, à la volupté une préférence due à l'honnêteté, à la vertu, qui leur sont fort supérieures : penchant par conséquent qui ne peut avoir Dieu pour auteur, et ne se serait pas trouvé dans l'homme créé inpuris naturalibus; puisque, dans cet état de nature pure, l'homme, dont le propre est d'être raisonnable, n'aurait pas eu moins de pente pour ce qui plaît à la raison que la brute, dont le propre est d'être sensitive, en a pour ce qui plaît aux sens. Voyant donc par expérience que l'homme, bien loin d'avoir une telle pente au bien honnête, en a une toute contraire, etquedes mouvements indélibérés, qu'il ne peut, même par sa répugnance à y consentir, s'empêcher de sentir, l'inclinent fortement au bien délectable, on en doit conclure (et c'est la conclusion qu'en tirait le Docteur de la grâce) que cette pente au mal n'est pas un apanage de la constitution primitive; mais une maladie de la nature humaine vicié* dans les enfants même (en qui on la remarque avant qu'ils aient atteint l'âge déraison) par quelque péché qu'ils n'ont pas commis personnellement, mais avec lequel ils sont venus au monde.
Ce péché est celui d'Adam, par lequel l'homme aété dépouillé des dons surnaturels, et blessé dans les dons naturels : Fuit spolialus gratuitis, et vulneratus in naturalibus ; ainsi s'exprime le vénérable Bède, cité par S. Thomas (1), qui approuve son sentiment. Les quatre blessures que le péché, suivant ce saint docteur, a faites à l'homme n'ont pas éteint son libre arbitre, mais l'ont affaibli ; il n'a point pour s'abstenir du mal et faire le bien autant de forces qu'il en avoit dans l'état d'innocence, ni même autant qu'il en aurait eu dans l'état de pure nature. Mais quelle force aurait-il eu dans l'état de nature déchue et non réparée? Dieu l'aurait-il mis dans l'impuissance physique ou moral d'ob-
(1) Quatuor naturre vulnera ( ignoraniia in iniellectu, malilia in voluntaie, infirmitas in irascibili et concupiscenlia in concupiscibili ) convenienier enumeranlur. 1-2, q. 84, a. 3. Ce sentiment de S. Thomas, dont Molina et Suarez n'ont pas eu raison de s'écarter, est conforme à celui de plusieurs autres SS. docteurs , qui enseignent que riiomme qui a péché en Adam ressemble à une personne non seulement dépouillée par des voleurs, niais encore couverte de plaies et de blessures par leur cruauté.
L'homme, dit Rodriguez , a souffert une grande altération dans les dons qui sont purement naturels. Son entendement s'est obscurci; son libre arbitre s'est affaibli ; sa volonté pour le bien s'est relâchée ; son appétit s'est rendu violent pour le mal; sa mémoire a diminué ; son imagination est devenue si inquiète cl si aisée à dissiper, qu'à peine peut-il faire la moindre prière avec attention , et sans qu'aussitôt elle s'échappe et se promène de tous côtés ; ses sens ont perdu ce qu'ils avaient d'exquis; sa chair est demeurée pleine de corruption et de mauvaises inclinations; enfin toute la nature a été tellement altérée, tellement gâtée en lui, que ce qui lui était alors aisé, lui est devenu désormais comme impossible. Perfect. chrét., toi», l,pag. 172.
server la loi naturelle? Sans examiner ici les opinions des scolastiques, qui sont làdessus partagés, je dis premièrement que s'il l'avait mis dans l'impuissance physique, l'homme n'aurait pas péché en n'observant pas cette loi, qui dans ce cas ne lui eût imposé aucune obligation, parce que personne n'est obligé à l'impossible (1).
Je dis en second lieu que Dieu eût pu ne donner à l'homme en cet état que le pouvoir médiat d'observer les points difficiles de la loi naturelle, pour l'observation desquels les seules forces de son franc arbitre affaibli n'étant pas suffisantes , il aurait eu besoin d'un secours surajouté qu'il n'aurait tenu qu'à lui d'obtenir, en l'implorant par la prière, dont son état de faiblesse eût été bien capable de lui faire sentir la nécessité, et à laquelle il aurait eu un pouvoir immédiat de recourir; en sorte que n'usanfpas de ce pouvoir, ne s'humiliant pas, ne priant pas, et en conséquence ne recevant pas ce secours nécessaire pour garder ces préceptes, il eût été coupable et inexcusable de ne les avoir pas gardés. Il aurait dans cette hypothèse ressemblé à un malade qui, n'ayant pas la force de se lever seul de son lit auquel le feu aurait pris, mais ayant celle de crier au secours pour appeler une personne qui viendrait sur le champ l'aider à se lever, ne voudrait pas user de ce moyen nécessaire pour échapper au danger.
Je dis eu troisième lieu que si, dans l'état de la nature tombée et non réparée , l'homme, exposé au péril de succomber à une forte tentation ou de ne pas observer un précepte difficile, avait prié comme il faut, Dieu lui eût accordé un secours qui, en fortifiant sa faiblesse, lui eût donné le pouvoir immédiat de s'abstenir du mal, ou de faire le bien, mais qui n'eût pas certainement et infailliblement produit l'un ou l'autre de ces effets (2) .
(1) Pcccati rcuin tenerc quemquam , quia non facil quod lacère non poluit, summoe iniquitalis est et msaniae. S. August. I. de duab. Anim. , c. 12.
(2) 11 faut toujours supposer avec S. Thomas, que ce n'est pas par elle même, de sa nature, et de son fonds, que la prière a la vertu d'impétrer infailliblement ce qu'on veut obtenir de Dieu. Il est de l'essence au contraire de tout ce qui s'appelle prière considérée en elle-même, de pouvoir être refuse : autrement elle serait moins prière que sommation et commandement. Par la même raison, il faut supposer, que ce n'est pas non plus de nous que la prière a cette vertu ; il faudrait que nous eussions pour cela quoique mérite , ou quelque bien qui fût à Dieu une raison, ou de justice, ou d'intérêt, de ne pas rejeter nos demandes. La vertu donc qu'a la prière d'être infailliblement exaucée ne peut être ailleurs que dans Dieu. L'Ecriture en marque particulièrement quatre causes. La première est l'amour que Dieu nous porte. Non dico vobis quia rogabo Palrem de vobis, quia ipse Pater amat vos (Joan. 16, 26). La seconde est l'intercession même de Jésus-Christ auprès de son Père, où il est notre avocat, comme dit S. Jean. La troisième est l'influence secrète qu'a dans la prière chrétienne le Saint-Esprit, qui nous fait prier: lpse Spirilus postulat pro nobis gemilibus inenarrabilibus (liom. 8, 26). Enfin la quatrième qui rend la prière infaillible est la promesse solennelle que Dieu a faite de l'exaucer : Petite et accipielis (Joan. 16, 24). Biblioth. des Prédic, t. 7, p. 506.
SUR LA GRACE
L'homme dans cet état étant enfant de colère (Ephes. 2, 3) et ennemi de Dieu , Dieu l'aurait traité dans la rigueur, et ne lui eût accordé que ce qu'il n'eût pu lui refuser sans blesser la justice. Or la justice ne demandait pas qu'on lui accordât un secours certainement efGcace; elle requérait seulement la concession d'un secours suffisant qui, suivant le bon ou le mauvais usage que les descendants d'Adam eussent fait de leur franc arbitre , eût été efficace dans les uns et inefficace dans les autres. Sur quoi on peut former les questions suivantes.
Quel aurait été le sort de ceux qui, toujours fidèles à implorer le secours nécessaire pour garder la loi naturelle, seraient supposés non seulement l'avoir obtenu, mais encore en avoir bien usé, et par conséquent avoir aimé par-dessus tout Dieu comme auteur de la nature? Eussent-ils par là mérité la grâce sanctifiante et la gloire céleste? Non , parce que les mérites purement naturels de leur franc arbitre n'eussent eu aucune analogie, aucune proportion avec cette grâce et cette gloire d'un ordre essentiellement supérieur. Eussent-ils mérité (d'un mérite du moins de congruité) une justice ou innocence purement naturelle, et une récompense ou béatitude pareillement naturelle? Oui, dit ce théologien d'après les principes de l'auteur du Traité de la grâce (1); mais, ajoule-t-il, ils n'auraient nullement mérité que Dieu leur eût accordé la foi surnaturelle et nécessaire pour obtenir la grâce sanctifiante et la gloire céleste. Si donc , dans l'état présent de la nature d'échue et réparée , Dieu veut bien accorder à tous les enfants des hommes , lorsqu'ils ont l'usage de la raison , et que sentant leur faiblesse, ils ont dignement réclamé son assistance, non seulement un pouvoir immédiat et un secours suffisant pour l'aimer au dessus de toutes choses, mais encore un secours efficace par lequel il leur fasse infailliblement produire cet amour, et au bon usage duquel il ait attaché l'obtention des moyens immédiatement nécessaires pour acquérir la foi surnaturelle, c'est une faveur purement gratuite de sa part, et dont ils sont redevables, non au bon usage de leur libre arbitre, puisque malgré ce bon usage dans l'hypothèse de la nature déchue et non réparée , elle leur eût été refusée , mais aux mérites de leur Rédempteur, en considération de qui elle leur est accordée.
Demande-t-on à ce théologien si les secours par lesquels Dieu donne aux hommes le pouvoir dont l'on vient de parler sont naturels ou surnaturels, il répond, 1° qu'ils sont naturels entitativement et quant à leur substance, entitative et quoad substantiam ,
(i) Tout amour de Dieu justifie ou d'une justice naturelle ou d'une justice surnaturelle. Si l'amour qu'on a pour Dieu se borne à l'aimer comme auteur de la nature, et qu'il prenne sa source dans les forces de la volonté non secourue de la grâce de Jésus- Christ, cet amour communique une justice naturelle Îui ne peut introduire dans le royaume des cieux. '. 3, p. 207.
selon le langage de l'école, parce qu'ils ne surpassent point l'exigence de la nature humaine, à qui ils auraient pu être accordés dans l'état de pure nature. Il répond en second lieu qu'ils sont naturels quant à leurs objets directs et immédiats , qui sont l'observation de la loi naturelle et le culte de Dieu, connu et aimé simplement comme auteur de la nature ; il ajoute qu'ils sont surnaturels; 1° par rapport à l'état de la nature déchue , dans lequel ils sont conférés , et dont ils surpassent l'exigence, puisque > si Dieu n'avait pas voulu la réparer, il n'eût pas accordé des secours infailliblement efficaces à nos premiers parents après leur chute, ni à aucun de leurs descendants, quand même ils l'eussent prié comme il faut d'aider leur faiblesse; il se sei*ait contenté de leur en donner de suffisants ; et ceux qu'ils eussent reçus auparavant pour être excités à sentir leur faiblesse et à recourir à lui par la prière n'eussent pas été aussi considérables que ceux qu'il donne pour cela aux hommes dans l'état présent , en vertu des mérites et des prières du Rédempteur. 2° Par rapport à la manière dont ils sont conférés , quoad modum (1). Dieu ne les accorde pas en conséquence des lois de l'union de l'ame avec le corps , selon lesquelles il n'éclaire l'esprit et ne touche le cœur qu'à proportion de l'attention plus ou moins grande que l'entendement et la volonté , ainsi que l'explique le père Mallebranche (2) , donnent aux objets , soit de la Religion, soit de la société, et aux principes de la loi naturelle et à leurs conséquences ; mais il les accorde ou plus souvent, ou plus abondamment , ou plus fortement que l'exigent ces lois; et il se sert communément pour les accorder, du ministère des bons anges , surtout des saints anges gardiens , comme l'enseignent S. Clément d'Alexandrie (3), Albert le Grand et S. Thomas (4) , qui dit expressément que les anges coopèrent à toutes nos bonnes œuvres : coopération qui probablement n'aurait pas eu lieu dans l'état de la nature tombée et non réparée.
On peut aussi supposer qu'elle n'aurait pas eu lieu dans l'étal de pure nature. D'où il suit que les bonnes pensées et les bonnes affections qui, dans l'état présent, viennent aux hommes par le ministère des anges, et non en vertu des lois de l'union des âmes et des corps, sont surnaturelles quant à la manière, parce qu'elles ne sont pas les suites et les effets de l'attention et de l'appl [cation , puisque elles leur viennent soudainement dans des circonstances où ils ne sont ni attentifs , ni appliqués ; ou si elles leur viennent dans ces circonstances , elles augmentent leur attention et leur application , au-
(1) Voyez là-dessus Suarès, 1. 2 de Necessii. Gral., c. 4. Ce qu'il y dit montre que cette distinction et celle opinion ne sont pas nouvelles.
(2) Entretien douxiènie sur la métaphysique.
(3) L. 7 Strom., p. 702.
(4) L. 2 Sentent., dist. 25, i, q. 114, a. 5.
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delà de ce qu'exigent alors ces lois. Elles sont toutefois naturelles quant à la substance, parce que les seules forces de la nature les leur fourniraient en d'autres circonstances où ils seraient supposés n'être pas empêchés d'avoir l'attention et l'application dont on vient de parler. Qu'un homme , par exemple, soit malade et souffre beaucoup, son état actuel l'empêche d'être aussi attentif et appliqué que s'il se portait bien et s'il ne souffrait rien. Si son ange gardien agissant alors sur son esprit lui procure autant d'attention et d'application qu'il en aurait ou pourrait avoir en pleine santé, à une pieuse exhortation qu'on suppose lui être adressée par son pasteur qui le visite dans sa maladie, les bonnes pensées et les bons mouvements qu'il a dans cette hypothèse en conséquence, non des lois de l'union de l'ame avec le corps , mais de l'action de l'ange, sont naturelles quoad substantiam , puisqu'en vertu de ces lois il les aurait eues en état de santé, conformément et proportionnément à l'attention dont il eût été capable dans cet état, et dont il n'était point susceptible en son état actuel d'infirmité. Mais la manière dont il les a est surnaturelle, puisqu'elle n'est pas une suite des lois de l'union du corps et de l'ame. Car, ainsi que l'observe un écrivain moderne (1) qui a combattu le système de M. Nicole sur la nature de la grâce universelle, on appelle naturel ce que Dieu fait en conséquence des lois générales qu'il a établies pour le gounement du monde; on appelle surnaturel ce qui n'est point une suite de ces lois et ce que Dieu fait par lui-même ou par ses anges, indépendamment de ces lois. Suivant cette notion, qui ne peut être raisonnablement contestée , il est certain que les lumières communes à tous les hommes , dans lesquels M. Nicole veut établir la grâce suffisante, sont purement naturelles. En voici la preuve.
Ce qui n'estqu'une suite de quelques-unes des lois générales que Dieu a établies pour le gouvernement et la conservation du monde est purement naturel : or telles sont ces lumières communes à tous les hommes ; car elles sont une suite de l'union avec le Verbe et des lois que Dieu a établies pour cette union. En effet une de ces lois est que l'attention, comme cause occasionnelle, détermine le Verbe à répandre ses lumières , et qu'il les répande infailliblement à proportion que cette attention est grande. Or chacun peut en faire l'expérience, et il trouvera non seulement qu'il peut mériter cette espèce de grâce, mais encore qu'il en est en quelque façon maître; que la lumière suit ses désirs, et que le Verbe l'éclairé à proportion qu'il s'applique et qu'il se rend attentif ; et comme cela a lieu non seulement dans les vérilés de pratique et de morale , mais aussi dans celles qui sont purement spéculatives, il est visible qu'on ne saurait faire passer les premières pour surnalurel-
(I) Le P. ililario:i, bénédictin.
les et pour grâces , qu'on ne s'engagea donner les mêmes titres aux dernières , et qu'on ne mette par là les philosophes profanes et les libertins sur le pied d'avoir infiniment plus de grâces que le commun des chrétiens.
Ainsi raisonne l'auteur des Réflexions sur le Traité de la grâce générale par M. Nicole, pour lui prouver qu'il a tort de nommer surnaturelles les lumières données à tous les hommes pour connaître Dieu en tant qu'il est vérité, justice, sagesse. Ces lumières, dit M. Nicole, sont des grâces, parce que Vhomme ne les mérite point , et que Dieu pourrait ne les point donner , parce qu'il aurait pu damner tous les hommes sans les laisser dans Vétat de voyageur.
Mais, par la même raison, tous nos sens et nos facultés intérieures et extérieures sont donc aussi des grâces, parce que l'homme ne les mérite point, et que Dieu pourrait ne le* lui point, donner en l'anéantissant ; mais comme, supposé qu'il veuille le conserver après son péché, il est nécessaire qu'il lui donne les sens et les facultés intérieures et extérieures qui appartiennent à la constitution de la nature humaine : ainsi, suivant la même supposition , il est nécessaire qu'il donne à l'ame les lumières et les connaissancesqui appartiennent à sa nature.
Par le sentiment intérieur, dit encore le même auteur des Réflexions, chacun peut éprouver qu'il y a une grande différence entre les lumières extraordinaires que Dieu nous donne quelquefois de la justice et celles qu'il nous communique en conséquence des lois générales de l'union de l'esprit avec la souveraine raison, et qu'il départ même ordinairement aux plus déterminés libertins. Lespremières sont bienplus vives, plus pénétrantes, plus actives, plus applicantes et plus salutaires que les secondes. Les premières sont d'ordinaire imprévues, inattendues , non procurées par l'attention ; au contraire souvent plus on fait d'efforts , plus on s'applique à vouloir les retenir et les augmenter, plus elles échappent; au lieu que les secondes sont attendues, sont prévues, et sont procurées par l'application et l'attention, et sont enfin reçues et conservées avec plus ou moins de clarté et d'étendue , à proportion du plus ou du moins de cette attention de l'esprit, qui est la cause naturelle à laquelle Dieu les a attachées.
La raison appuie encore fortement cette distinction de lumières. Car il est visible qu'il doit y avoir une grande différence entre les lumières qui nous viennent du Verbe comme raison universelle, en conséquence des lois de l'union naturelle des esprits avec cette raison , et celles qui nous viennent de Jésus-Christ comme notre médiateur et notre chef, et qu'il nous obtient par les prières en conséquence des lois de l'ordre de la grâce. Et il n'y aurait rien de moins raisonnable que de s'imaginer que celles-ci ne sont pas plus vives, plus claires, plus pénétrantes, plus touchantes et plus salutaires que les premières. A proprement parler, les pre-
SUR LA GRACE
mières ne sont que la nature; ou, comme l'auteur le reconnaît , une propriété de la nature, dont Jésus -Christ à la vérité nous a mérité la conservation; mais elles ne sont pas l'effet de son influence en qualité de chef de l'Eglise. Les secondes sont pure grâce par une raison toute contraire , parce qu'elles font partie de l'influence de notre chef et de notre médiateur : et ce n'est pas assez se distinguer des pélagiens que de ne reconnaître que les premières sans les dernières.
Les textes qui viennent d'être rapportés font voir comment les secours ci-devant expliqués sont surnaturels non seulement quant à la manière, mais encore quant à leur principe, qui est l'influence de Jésus- Christ, en considération des mérites et des prières de qui ils sont accordés, et quant à leur fin, qui est par rapport aux infidèles de les disposer à la foi , et par rapport aux fidèles pécheurs de les préparer a la justification , en ôtant ou diminuant les obstacles qui éloignent les uns et les autres de la voie du salut. C'est pourquoi S. Thomas enseigne qu'encore que la foi soit la première de toutes les vertus , cependant quelques auto vs vertus morales, telles que l'humilité et la force, la précèdent comme étant des dispositions pour l'avoir, tanquam dispositiones ad
illam, etc Aliquœ virtutes possunt diciper
accidens priores fide, in quantum removent impedimenta credendi : sicut forlitudo removet inordinatum timorem impedientem fide m ; humilitas autem superbiam, per quam intellectus récusât se submittere verilati fidei, et idem potest dici de aliquibus aliis virtulibus. 2-2, q. 4,a.7.
Demande-t-on à ce théologien si , sans les secours dont on vient de parler, et qui sont en un sens naturels et en un autre sens surnaturels, l'homme en l'état de la nature déchue a le pouvoir médiat ou immédiat de vaincre les fortes tentations, et par là d'acquérir les vertus qui précèdent la foi ? Il répond 1° que l'homme a un pouvoir du moins médiat de vaincre ces tentations, tandis que l'usage de la raison n'est point absorbé par la passion; il cite pour le prouver un texte si clair du même saint docteur (1) , qu'on
(I) Immuiaiio liominis per passionem duobus modis conlingit. Uno modo sic, quod totaliter ralio ligalur, iia quoi! homo usum rationis non habel; sicut Conlingit in his, qui propter velicmenlem iram vel concupiscentiam ftiriosi vel ameutes fiant, sicut et propier aliquam aliam pcrlurbalioncm corporalem. Hujusmodi enim passiones non sine corporali transmuialionc accidunt, et de talibus eadem est ralio, sicut et de anhnalibus brûlis, quœ ex necessilatc sequunlur inipelum passionis: in his enim non est aliquis rationis motus, et per consequens nec voluntatis. Aliquando autem ratio non totaliter absorbelur a passione, sed remanet quantum ad aliquid, judicium ralionis liberum : et secundum hoc remanet aliquid de motu voluntatis. In quantum ergo ralio manet liber i, et passioni non subjecla, in tanlum voluntalis motus, qui manet, non ex necessilate lendit ad hoc ad quod passio inclinât : et sic aut motus voluntatis non est in liominc; sed sola passio dominatur : aut si inolus voluntalis sil, non ex necessiiaie sequitur passionem. I, 2, 4, q. 10, a. 4. S. Thomas, dans l'article
De Pressy. I.
ne peut se refuser à son évidence ; il répond 2° que l'homme, quoique ayant l'usage entier de la raison , n'a pas le pouvoir immédiat de vaincre de fortes tentations, et il allègue en preuve d'autres passages de l'Ange de l'école, qui y enseigne que l'homme ne peut par ses seules forces ni observer tous les préceptes, ni aimer Dieu par-dessus tout. Lors donc que S. Thomas assure que si un enfant nourri dans les bois usait bien de sa raison et observait la loi naturelle, Dieu lui inspirerait la foi chrétienne ou lui enverrait un prédicateur comme à Corneille , il doit être censé attribuer non aux seules forces du libre arbitre ce bon usage de la raison et cette observation de la loi naturelle , car ce serait de sa part une contradiction évidente ; mais aux secours entitativement naturels et accidentellement surnaturels dont il a été ci-dessus fait mention, et qui servent non à élever la nature au-dessus d'elle-même , mais seulement à la guérir.
Il répond 3° que sans ces secours l'homme n'a pas le pouvoir même physique de vaincre aucune tentation d'une manière préparatoire à la foi ou méritoire de la justification et de la sainteté ; mais qu'avec ces secours il aie pouvoir moral (du moins médiat) de surmonter les tentations et d'acquérir les vertus qui précèdent la foi, et sont des disposi-
précédent de la même question, établit des principes qui démontrent la même vérité : Si proponalur aiiquod objectum voluntati, quod sil universaliter bonum, et secundum omnem consideralionem ex necessiiaie volunlas in illud tendit, si aliquid velit : non enim poterit vclle opposilum. Si autem proponalur sibi aiiquod objeelum, quod non secundum quamlibel consideralionem sil bonum; non ex necessilate voluntas fcriur in illud. Et quia defeclus cujuscumque boni habel rationem non boni; ideo illud solum bonum quod est perfeclum, et cui nihil déficit, est laie bonum, quod voluntas non poiesl non velle, quod est beatiludo : alia autem quœlibet particularia bona in quantum deficiunl ab aliquo bono, possunt accipi ut non bona : et secundum banc consideralionem possunt repudiari vel approbari a voluntate, qurc poiesl in idem ferri secundum diversas consideraiiones.
Scot, Ruard Trapper, Slapleton et d'autres scolastiques, cités par Suarez (a) et par M. Tournely (b), soutiennent que l'homme, dans l'état présent, a un vrai pouvoir physique et immédiat d'observer toute la loi naturelle et de vaincre les plus fortes tenulions. Mais ce sentiment ne paraît point êlre celui de S. Thomas, à la doctrine duquel le théologien, auteur de ces observations, fait gloire d'être fort attaché, i Quia lamen, dit ce saint docteur, nalura humana per peccatum non est totaliter corrupia, ut scilicet tolo bono nalura privetur, potest quidem eliam in slalu nalura corruplue per virlutem suœ nalura aiiquod bonum particulare agere... non lamen totum bonum sibi connalurale; ita quod in nullo deficiat : sicut homo infirmus polest per se ipsum aliquem motum habere, non tamen perfeele potest moveri motu hominis sani, nisi sanelur auxilio medicinœ. » 1 2, q. 109, a. 2. « Homo in slalu nalura intégra non indigebat dono graliœ superaddilœ naluralibus bonis ad diligendum Deum naturaliler super omm'a; licet indigeret auxilio Dei ad hoc eum movenlis : seul in slalu nalura; corrupia; indiget et homo etiani ad hoc auxilio graliae naluram sananlis. > Ibid., art. 5.
(a) De Necessit grat. 1. 1, c. 14.
(b) Tract, de Grat., part. 2, qux-st. 4.
(Vingt-quatre.)
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tions à ce qu'il devienne ûdèle, juste et saint. La seconde partie de cette réponse est conforme à ce qu'on a ci-dessus {Col. 703 et suiv. ) montré en expliquant le troisième principe d'équité.
Demanda ton à ce théologien si la victoire des tentations et l'acquisition des vertus par le moyen de ces secours conduisent infailliblement à la foi? Oui , répond -il, pourvu que l'homme ne résiste pas ensuite à d'autres secours entièrement surnaturels que Dieu ne manque jamais alors de lui accorder , soit par les seules illuminations et inspirations secrètes, soit par sa parole annoncée extérieurement par ses ministres et accompagnée intérieurement de ses grâces proprement dites.
Demande-t-on à ce théologien en quoi diffèrent ces deux sortes de secours? C'est, répond-t-il, en ce que, 1° les premiers ne sont surnaturels qu'accidentellement et relativement , au lieu que les seconds ont cette surnaturalité essentielle et absolue que nous avons clairement expliquée dans notre Instruction précédente {Col. 508 et suiv.) ; 2° en ce que la substance de ceux-là est naturelle, puisqu'elle est la même que celle des secours qui eussent été accordés dans l'état de pure nature pour vivre moralement bien; au lieu que ceux-ci, essentiellement surnaturels, n'auraient pas eu lieu en cet état ; 3° en ce que les premiers n'ont par leur nature aucune proportion avec les dons de la foi , de la justification et de la gloire : ils ne contribuent à les procurer que par une vertu ou influence purement extrinsèque et provenant uniquement des mérites et des prières de Jésus- Christ, en considération de qui ils sont accordés ; les seconds sont par leur nature relatifs, analogues, proportionnés à l'acquisition de la foi , de la justification, auxquelles ils préparent non de loin, mais de près , par une influence non purement extrinsèque et accidentelle , mais vraiment intrinsèque et inhérente à leur essence ou esséité. La différence qui se trouve entre l'influence de ces deux sortes de secours est la même que celle qui était entre deux moyens dont Dieu se servit pour faire passer aux Israélites la mer llouge. 1° Il ordonna à Moïse d'étendre sa verge pour que les eaux se séparassent. 2* Il sépara, après que Moïse eut exécuté son ordre, les eaux de la mer qui, partagées des deux côtés et arrangées comme en forme de murs, ouvrirent une libre entrée aux Hébreux. L'extension de la verge de Moïse n'avait d'elle-même et par sa nature aucune influence propre à ouvrir cette libre entrée : elle n'avait pour cela qu'une vertu extrinsèque, accidentelle, qui provenait de l'institution arbitraire de Dieu ; mais la séparation miraculeuse des eaux avait pour cela une vertu intrinsèque et inhérente à sa nature, une idonéité analogue et proportionnée à l'opération du passage de la mer Rouge. Ainsi les secours essentiellement surnaturels sont d'eux-mêmes idoines à former cette nouvelle créature enJésus-C hrist , cette enture spirituelle, cette participation à la nature divine, dans
lesquelles on a montré ailleurs (Col. 508 et suiv.) que consiste la surnaturalité absolue et la grâce proprement dite, que Dieu ne refuse pas à l'homme qui , avec des secours dont la surnaturalité n'est que relative et accidentelle fait ce qui est en soi. Ainsi doit s'entendre cette assertion des anciens scolastiques et de S. Thomas même , Facienti quod in se est , Deus non denegat gratiam { De Ver. q.2k,a.l).
Demande-t-on à ce théologien pourquoi il insiste sur l'explication de la différence de ces deux secours , il répond qu'elle sert à concilier parfaitement les textes en apparence opposés, soit des pères grecs et des pères latins, soit des anciens et nouveaux théologiens, dontles uns paraissent faire consister la grâce générale accordée aux hommes dans des secours simplement naturels, et les autres dans des secours vraiment surnaturels. Le père Thomassin, dans les ouvrages de qui on trouve ces textes qu'il serait trop long de rapporter ici , a entrepris de faire cette conciliation ; mais pour montrer qu'il ne l'a faite qu'imparfaitement, nous allons extraire de ses écrits plusieurs passages qui contiennent le fond de ses sentiments.
L'homme raisonnable est forcé de reconnaître une loi éternelle comme la règle de toutes ses actions. La vie commune et civile des familles et des villes ne subsiste que par le lien de certaines lois de justice et d'équité, qui sont généralement observées parmi tous les hommes. De là nous devons conclure qu'elles ne sont pas de l'invention de quelque particulier, mais qu'elles sont comme des rayons de la loi éternelle, puisqueelles ont une étendue universelle dans toute la terre et dans tous les siècles; qu'elles ne dépendent pas du caprice des hommes, mais que les hommes relèvent d'elles et doivent leur obéir.
Tous les hommes ont encore un reste d'estime et d'amour pour lu vertu et un mépris du vice. Ceux qui sont les plus déréglés donnent des louanges aux personnes chastes et vertueuses, et ont pour elles de l'amour et de la vénération. Ils voudraient leur être semblables, s'il ne leur en devait pas coûter tant de peines. Tout cela ne vient que d'un reste d'amour secret et naturel de la justice, et d'une aversion naturelle pour l'injustice. Or le souverain bien comme première cause et moteur universel ne refuse pas les concours ou secours actuels à ses causes secondes pour les faire agir.
Il faut rapporter à cela la synaerèse et le remords de la conscience que tous les hommes ressentent après leur péché, plus ou moins selon qu'ils sont plus ou moins endurcis dans le crime; et comme ce remords ne s'efface presque jamais tout-à-fait dans la vie présente , c'est une marque assurée qu'il reste toujours quelques étincelles de cet amour naturel pour la justice.
De la même source vient la honte de mal faire et d'avoir mal fait. Cette pudeur est unfrein qui arrête souvent les plus grands pécheurs, et empêche un nombre infini de crimes.
Ajoutez à cela la crainte et l appréhension violente d'une peine éternelle, dont les infidè-
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les mêmes et les idolâtres ont toujours été et sont encore remplis. Les fables des anciens païens, les écrits des philosophes, les histoires des nations nouvellement découvertes , sont une preuve convaincante de ce que dit Tertullien, que tous les hommes connaissent naturellement Dieu comme vengeur des crimes , et sont autant persuadés de la vérité des peines de l'enfer comme de la justice divine.
A cela nous ajouterons les semences de toutes les vertus, qui sont répandues dans l'âme raisonnable, toute criminelle qu'elle est ; ce sont les restes de l'image que le péché a pu ternir, mais qu'il n'a pu effacer entièrement. Les traits et les couleurs qui sont restés de celte image divine sont les inclinations légères et les désirs imparfaits que nous avons encore, avant la justification, pour toutes les vertus et pour toutes les perfections divines, si nous ne sommes du nombre des aveuglés et des endurcis ; car nous ne pouvons pas nous empêcher d'estimer et d'aimer les vertus que nous voyons reluire dans les autres , de les vouloir posséder nous-mêmes , si cela se pouvait sans difficulté , et sans nous séparer des plaisirs de la terre. Ces dispositions étant demeurées dans notre ame, il ne faut pas douter que le souverain bien ne nous meuve, ne nous excite, et ne nous aide pour agir conformément à elles , puisque la cause première et universelle meut et aide toutes les causes particulières.
Toutes ces motions et tous ces secours de Dieu dont nous venons de parler peuvent se considérer comme des grâces du Créateur et d'un ordre naturel , puisque ce sont les restes de limage de Dieu, et les bienfaits qui lui sont comme naturels. Mais si on considère que par le péché nous avions mérité de perdre toutes ces faveurs, et que Dieu pouvait d'abord nous précipiter tous dans les peines éternelles , si on ajoute que c'est en vue et par l'influence de son Verbe incarné que Dieu a versé sur tout le genre humain ces faveurs indues , on pourra peut-être par ces deux rai sons, croire que ces secours sont en quelque manière surnaturels, et que les bienfaits du Créateur sont devenus les grâces du Libérateur ( 1" Mémoire sur la Grâce).
Les philosophes païens , par l'assistance de cette grâce générale , ont connu Dieu comme le premier auteur de tout être , comme la première vérité qui nous éclaire dans tous nos raisonnements , et comme la souveraine bonté qui nous inspire son amour avec les règles et les semences de toutes les vertus. Il semble que c'est la nature même qui leur avait donné toute la lumière et toute la pénétration d'esprit qui leur était néessaire pour s'élever à des connaissances si hautes et si divines. Et néanmoins S. Paul nous assure que Dieu les leur avait révélées, Deus enim illis revelavit. // faut accorder ces deux propositions : il est vrai que c'étaient des connaissances naturelles , et il est vrai néanmoins qu'elles leur étaient communiquées par le secours de la grâce , mais de la grâce comme naturelle, et en quelque façon inséparable de la nature. C'est cette grâce du Créateur, dont parle l'auteur des livres de la Vocation des Gentils, ce
sont les restes de la première grâce : ce n'est pas la grâce spéciale et propre de Jésus-Christ, gui consisterons la foi, justifiant et opérant par la charité. Cette grâce peut être appelée naturelle, et néanmoins c'est une grâce du ciel encore plus véritablement que la nature. Elle est naturelle, parce que c'est un reste de la grâce de la nature innocente, et parce que la nature ne peut pas, sans cette assistanee, continuer ni le commerce sacré de la religion envers , ni la conversation civile entre les hommes. Elle est néanmoins une grâce du ciel, parce qu'après le péché Dieu pouvait nous pride tout commerce avec lui et entre nous, et ainsi ne nous accorder point l'assistance de cette grâce générale.
Or celte grâce générale ne répandait pas seulement des lumières très-brillantes dans l'esprit de ces philosophes, pour leur faire voir l'être , la vérité et la beauté suprême de Dieu , et les lois d'une vie sainte; mai<> ille leur communiquait aussi des étincelles d'un feu sacré , les commencements d'un amour chaste , et les semences de toutes les vertus. Si leur fidèle correspondance eût secondé ces divins secours, ils eussent pu s'avancer peu à peu jusque à une charité parfaite et justifiante (k" Mémoire sur la grâce).
Fartai les textes que nous venons de rapporter, et qui contiennent plusieurs importantes vérités , quelques-uns qui sont obscurs et susceptibles d'un mauvais sens ont besoin d'explication.
1° La nature, y dit le père Thomassin , ne peut pus sans cette assistance (des secours généraux) , continuer ni le commerce sacre de la religion envers Dieu, ni la conversation civile entre les hommes. Proposition vraie , si par ces secours dont il est parlé on entend ceux qui eussent été donnés dans l'état de la nature déchue et non rachetée, mais laissée toutefois avec le pouvoir seulement de mériter et de démériter. Proposition fausse, si par ces secours on entend ceux qui dans l'état présent de la nature déchue et réparée , sont, en vertu des mérites etdes prières de Jésus-Christ, miséricordieusement surajoutés à ceux-là', pour faciliter ou rendre moins difficile le commerce sacré de la religion avec Dieu et la conversation civile avec les hommes, quoique ils ne soient pas absolument nécessaires pour cela.
2° Cette grâce est néanmoins une grâce du ciel, parce qu'après le péché Dieu pouvait nous priver de tout commerce avec lui et entre nous, et ainsi ne nous accorder pas l'assistance de cette grâce générale. Cela est vrai , si on suppose comme fait le père Thomassin, sans le prouver, que le pacte fait entre Dieu et Adam renfermait cette condition qu'au cas qu'il péchât lui et sa postérité seraient privés de tout commerce sacré et de toute conversation civile. Mais cela est faux, si on suppose, comme fait Suarès (1) avec beaucoup plus de vraisemblance , que ce pacte ne renfermait pas cette condition , dont l'on ne voit aucun vestige ni dans l'Ecriture, ni dans les (t)Suar., proleg.de Sulibushumanaenatiirae.n.Q.H.
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saints Pères, ni dans les anciens théologiens. 11 paraît même queles Conciles soit d'Orange, soit de Trente, qui enseignent que le péché d'Adam n'a pas éteint son libre arbitre , quoique il l'eût affaibli pour la pratique du bien et la fuite du mal , ont cru que , quand même il n'y aurait pas eu de Rédempteur, notre premier père et ses descendants auraient conservé une liberté , quoique faible , pour faire quelque bonne œuvre non méritoire du salut; il paraît aussi que c'a été la croyance des souverains pontifes qui ont condamné cette proposition, Le libre arbitre n'a de force que pour le péehe'. Par conséquent les secours généraux dont parle le P. Thomassin n'auraient pas manqué à l'homme dans l'état de la nature tombée et non réparée. Car sans eux il n'y aurait pu avoir d'exercice de liberté, ni d'acquisition de mérite ou de démérite; d'où il s'ensuit que si, dans l'état présent, il n'y avait que ces secours généraux qui ne donnassent qu'un pareil pouvoir de s'abstenir du péché , et sans qui on ne pourrait s'en abstenir, leur concession ne serait nullement une grâce, mais une justice, puisque Dieu est non seulement trop bon , mais encore trop juste pour commander des choses impossibles.
Il s'ensuit aussi que l'homme, dans l'état présent où il est racheté , reçoit pour garder la loi naturelle , des secours qui lui en rendent l'observation non seulement possible , mais encore plus facile ou moins difficile qu'elle ne l'aurait été s'il n'eût pas été racheté. Voici quels sont ces secours :
I. S'agit-il d'observer des préceptes aisés, par exemple, de rendre un dépôt qu'il a reçu, d'aimer ceux qui l'aiment, de saluer ceux qui le saluent, de faire du bien à ceux qui lui en font, la facilité qu'il aurait eue pour faire tout cela dans l'état de la nature non réparée est ordinairement ou au moins quelquefois augmentée dans l'état présent par une augmentation de l'assistance divine. Rien du moins n'empêche de le supposer , et en combattant les incrédules , il suffit, ainsi que nous l'avons prouvé ailleurs (Col. 601) par l'aveu même de Bayle, de leur opposer des hypothèses qui ne répugnent ni à la foi ni à la raison.
II. S'agR-il de préceptes difficiles, comme d'aimer Dieu par-dessus tout, de vaincre une forte tentation, la difficulté qu'il aurait eue de garder ces préceptes dans l'état de la nature non réparée où il aurait eu le pouvoir médiat de les observer est d'ordinaire diminuée par un accroissement de lumière et d'inclination, qui le portent davantage à reconnaître sa faiblesse, à en gémir, a s'humilier et à demander ce qu'il n'a pas le pouvoir immédiat de faire.
III. Le demande-t-il comme il faut, il obtient un secours infailliblement efficace ; au lieu que celui qu'il eût obtenu par une prière bien faite dans l'état de la nature non réparée n'eût été que suffisant , et n'aurait point eu pour apanage la certitude du succès.
IV. L'homme ne demande-t-il pas , ou dcmandc-t-il mal , on peut supposer que Dieu
veut bien, du moins quelquefois, lui accorder pour la pratique des préceptes difficiles les secours immédiatement suffisants qu'il lui aurait refusés dans l'état de la nature non réparée , et dont le refus n'eût pas empêché qu'il n'eût été coupable en transgressant ces préceptes, pour l'observation desquels il n'eût tenu qu'à lui auparavant d'obtenir par la prière ces secours.
V. L'homme transgresse-t-il quelqu'un de ces préceptes , Dieu l'appelle à la pénitence par des remords de conscience plus vifs, plus perçants que ceux qu'il lui aurait fait sentir après son péché dans l'état de la nature tombée et non réparée. Remords par conséquent plus marqués du sceau de la miséricorde divine, ainsi que le montre le P. Bourdaloue dans son excellent sermon sur celte matière, où il prouve que plus leurs pointes piquent et déchirent l'ame pécheresse, plus ils ont de quoi l'exciter à reconnaître son tort, à confesser sa faute , à tâcher d'apaiser par son sincère repentir un Dieu qui, quoique offensé ne la blesse que pour la guérir, et ne la reprend, ne la châtie que parce qu'il l'aime et qu'il veut non la perdre , mais la convertir et la sauver. Ego, dit-il lui-même, quosamo, arguo et castigo (Apoc. 3, 19).
Enfin dans des circonstances mêmes où l'observation des préceptes n'est pas urgente , et où les lois de l'union de l'ame et du corps n'exigent pas qu'en conséquence de l'attention et de l'application de l'esprit et du cœur à certains objets, à certains devoirs , Dieu donne à l'homme telles bonnes pensées, tels bons mouvements ; il ne laisse pas de les lui donner par soi-même ou par le ministère des anges dans l'état présent ; au lieu qu'il ne les lui aurait pas donnés dans celui de la nature non réparée, ni même dans celui de la nature pure , où il ne les aurait accordés que conformément à ces lois.
Il s'ensuit aussi qu'il est facile de concilier ensemble la nécessité et la gratuité de la foi , quoique l'Encyclopédie (Tome 7, p. 22, au mol Foi ) assure qu'on éprouve de la difficulté à résoudre l'objection qu'elle propose là-dessus en la manière suivante.
Si la foi est nécessaire , et si tous les hommes ont des moyens suffisants pour arriver au salut , il est clair que Dieu donne à tous les hommes des moyens suffisants pour arriver à la foi.
Les moyens suffisants pour arriver à la foi sont ceux dont le bon usage amène certainement et infailliblement le don de la foi , autrement ces moyens ne seraient pas suffisants; de sorte que celui qui use de ces moyens, autant qu'il est en lui, reçoit toujours la grâce de la foi , selon cet axiome : Facienti quod in se est cum ipso gratiœ auxi~ lio , Deus non denegat gratiam. Les infidèles ont donc des moyens dont le bon usage les conduirait infailliblement à la grâce de la foi. Qu'on prenne garde que je ne dis pas que ces moyens soient purement naturels.
Mais, dira-t-on , s'il y a des moyens dont le bon usage conduirait infailliblement à la foi, il peut y avoir des circonstances dans les
SIR LA GRACE
quelles Dieu ne peut pas se dispenser, à raison même de sa justice ou au moins à raison de sa bonté , d'accorder le don de la foi ; et cela posé , comment est-il vrai que la foi est une grâce , qu'elle est purement gratuite , et que Dieu ne la doit à personne?
Quoique la foi soit nécessaire au salut, l'inGdélité négative, c'est-à-dire le défaut de foi , lorsqu'on n'a pas résisté positivement aux lumières de la foi qui se présentaient, n'est pas un péché. C'est le sentiment le plus communément reçu {Voyez Suar., disp. 17); et en effet il serait ridicule de prétendre qu'on peut pécher sans aucune espèce d'action délibérée : or l'infidèle, négatif par hypothèse , n'exerce aucune sorte d'action délibérée relativement à la foi. C'est la principale raison qu'apporte Suarès dans l'endroit cité ; ce qu'il appuie encore de ce passage qui semble décisif : Si non venissem, et loculus fuissent eis , peccatum non haberent (Joan. 15, 22).
D'après ce principe, ces hommes ne périssent pas pour n'avoir pas eu la foi , mais par les contraventions à la loi qu'ils connaissent, et qui est écrite au fond de leur cœur ; c'est la doctrine de S. Paul aux Romains . Quicumquesine lege peccaverunt , sine lege peribunt, etc.
Cependant on fait sur cela une difficulté: si ces hommes observaient la loi naturelle, leur inûdélité négative ne leur étant pas imputée à péché , ils pourraient éviter la damnation, et par conséquent arriver au salut sans la foi , et celte nécessité absolue de la foi souffrira quelque atteinte.
On répond, 1° que cet argument est d'après une hypothèse qui n'a jamais eu lieu, parce que jamais un infidèle n'a observé la loi naturelle dans tous ses points. Celte réponse ne me semble pas solide, parce que si cet infidèle a des moyens suffisants pour observer la loi naturelle, s'il a même le secours de la grâce pour cela , il peut fort bien arriver qu'effectivement il l'observe; c'est ce que prouve clairement l'hypothèse que fait Collius (De Animab., pag. lib. 1, cap. 13) d'un petit païen qui, commençant à user de sa raison , observerait la loi naturelle, et passerait un jour sans se rendre coupable d'aucun péché mortel : hypothèse assurément trèspossible, et qu'on ne peut contester. 2° S.Thomas répond que si ces hommes observaient la loi naturelle, Dieu leur enverrait plutôt un ange du ciel pour leur annoncer les vérités qu'il est nécessaire qu'ils croient pour arriver au salut, ou qu'il userait de quelque moyen extraordinaire pour les conduire à la foi , et qu'ainsi ils ne se sauveraient pas sans la foi ; ou s'ils fermaient les yeux à la vérité après l'avoir entrevue, leur infidélité cesserait d'être purement négative.
Mais cette réponse n'est pas encore satisfaisante; car on peut toujours demander si Dieu est obligé par sa justice et sa bonté d'envoyer cet ange et d'accorder ce secours : s'il y est obligé, la gratuité de la grâce de la foi est en grand danger; s'il n'y est pas obligé, on peut supposer qu'il n'emploiera pas
ces moyens extraordinaires ; et dans ce cas , il reste encore à demander si cet observateur fidèle de la loi naturelle se sauvera sans la foi , auquel cas la foi n'est pas nécessaire , ou sera damné; ce qui est bien dur.
Je réponds que la gratuité de la foi n'est en aucun danger, quoique Dieu soit obligé, dans l'hypothèse dont il s'agit, d'envoyer cet ange, ou d'accorder un autre moyen extraordinaire à cet observateur fidèle de la loi naturelle. Le dogme de la gratuité de la foi s'oppose bien à ce que les seules forces de la nature mènent à la foi ou puissent la mériter, mais non pas à ce que la fidélité à des secours antérieurs purement gratuits et surnaturels conduise à la foi , et y fasse parvenir. C'est ainsi que l'obtention de la gloire du ciel , quoique elle soit méritée par la coopération à la grâce, ne laisse point d'être gratuite, parce que cette grâce est elle-même un don aussi gratuit que surnaturel : c'est ce qui a fait dire à saint Paul que la vie éternelle est une grâce, Gratia Dei , vita œterna (Rom. 6 , 23). Or les secours ci-dessus expliqués, dont le bon usage fait parvenir notre infidèle à la foi, sont purement gratuits, 1° en ce qu'ils surpassent l'exigence de la nature tombée , et qu'ils n'eussent pas été accordés à l'homme, si Dieu n'avait pas voulu., ainsi qu'il le pouvait , ne la point réparer; 2° en ce que n'étant pas accordés conséquemment aux lois générales de l'union de l'ame et du corps, ils surpassent l'exigence de l'état de pure nature , dans lequel l'homme n'eût été secouru de Dieu que conformément à ces lois ; 3" en ce qu'ils sont accordés en vertu des mérites et des prières du Rédempteur, en vue de disposer à la foi , et en conséquence de la volonté sincère en Dieu de sauver tous les hommes par la foi en Jésus-Christ; volonté toul-à-fait gratuite, puisque Dieu était entièrementlibre de l'avoir ou de ne la pas avoir. Mais après s'être déterminé à l'avoir , il n'est point libre de ne pas accomplir ce que cette volonté exige d'un Créateur souverainement sage , qui ne peut pas vouloir que sa créature arrive à une fin par l'usage de tel moyen , et la mettre ou la laisser dans l'impuissance d'user de ce moyen. S'il en agissait autrement , il agirait follement ; il voudrait et ne voudrait point tout à la fois qu'elle parvînt à cette fin , puisque après l'y avoir destinée, il lui rendrait impossible ce moyen qu'il aurait établi comme nécessaire pour y parvenir : il ressemblerait à un père fort riche qu'on supposerait vouloir racheter son fils captif à Alger, et ne vouloir pas lui faire tenir, ainsi qu'il le pourrait, la somme nécessaire au paiement de sa rançon Posé donc que Dieu veuille sauver notre infidèle, et ne veuille pas le sauver sans la foi en Jésus-Christ, il est obligé (c'est-à-dire qu'il Se doit à soi-même, à sa sagess;;, à sa providence) de lui fournir quelque moyen ordinaire ou extraordinaire qui lui retide possible l'acquisition de cette foi. C'est pourquoi saint Thomas (1) enseigne non comme une
(I) Ad divinam providenliam pertinel, ut . cuilibet provideat de necessariis ad salutem dummodo ex
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opinion probable , mais comme une vérité qu'il faut croire comme très-certaine et indubitable , que Dieu ne manquerait pas d'en agir ainsi. Par conséquent , selon ce saint docteur , Dieu y serait obligé; car s'il ne l'était pas, s'il était libre de le faire ou de ne le pas faire, on pourrait douter s'il le ferait, et supposer qu'il ne le ferait pas.
Il s'ensuit enfin de ce qu'on a dit ci-dessus, qu'il y a du faux dans l'opinion de Vasques, qui distingue deux sortes de secours , l'un qui de sa nature est d'un ordre surnaturel , sans lequel on ne peut faire aucun acte de vertu infuse, l'autre qui, quoique d'un ordre naturel, est donné aux hommes par la miséricorde de Dieu en vertu des mérites de Jésus- Christ, et sans lequel toutefois on ne peut, selon lui, faire aucun bien, aucun acte de vertu morale. En quoi son opinion renferme deux choses qui ne peuvent se concilier ensemble, savoir la gratuité de ce secours accordé miséricordieusement, et la nécessité de ce même secours absolument requis pour faire le bien, pour ne point pécher : car s'il est purement gratuit, il peut être refusé; et s'il est absolument nécessaire , il doit être donné à titre , non de miséricorde, mais de justice, Dieu étant trop juste pour rien commander d'impossible, et par conséquent pour ne pas accorder un secours sans lequel il serait impossible d'observer son commandement de faire le bien et de fuir le mal.
Le sentiment du théologien dont nous avons parlé ci-dessus n'est pas sujet aux inconvénients des opinions soit de Vasques, soit du père Thomassin , soit de M. Nicole : il n'est pas seulement propre à concilier ensemble les textes en apparence opposés des pères grecs et latins, dont les uns admettent clairement , et les autres semblent rejeter la grâce universelle (1), qui donne à tous les adultes, même aux infidèles négatifs, le pouvoir du moins médiat de se sauver; mais encore il fournit contre les incrédules la preuve de ce que saint Pierre dit à Corneille : En vérité je vois bien que Dieu ne fait pas acception des personnes, mais qu'en toute nation celui qui le craint , et dont les œuvres sont justes , lui est agréable (Act. 10, 3k, 35). Selon plusieurs commentateurs, Corneille, avant l'apparition de l'ange et avant qu'il eût la foi explicite de Jésus-Christ , était agréable à Dieu ; il avait cette justice naturelle et imparfaite dont il a été ci-devant parlé. Quoique il fût Gentil, il adorait, aimait, invoquait la Divinité; il pratiquait les œuvres de justice et de miséricorde envers le prochain : mais faisait-il tout' cela, pratiquait-il tous ces points de la loi naturelle avec les seules forces de la nature déchue,
parle, ejus non impedialur : si enim aliquis in sylvis vel inler bruta animalia nulrilus duclum naturalià rationis sequeretur in appetiiu boni cl fuga rnali, cer- ' tissime est tenendum, qnod ei Dcus vel per internant inspiraùonem revelarct ea qaae snni ad credendum necessaria, vol aliquem fnlei prnedicatorem ad eum dirigeret, sicut misil Pelrum ad Cornelium. De Verit. . q. 14, art. 11, ud 1.
(1) Communia est omnibus nalura, non gratin. S. Augusl. terni, M de Vtrb. Apest.
affaiblie, corrompue par le péché d'Adam? ■ Non; mais il était aidé par des secours sur- > ajoutés et accidentellement surnaturels qui ! ne lui étaient pas dus, et ne lui étaient accordés que par la miséricorde divine , en vertu des mérites de Jésus-Christ.
Toutes ces remarques qui , quoique longues , ont paru nécessaires peuvent servir à expliquer plusieurs propositions de saint Clément qui paraissent opposées, et à les concilier ensemble. D'une part, il soutient dans les textes cités par M. Tournely (1), que sans la grâce on ne peut parvenir par la philosophie à une connaissance de Dieu aussi grande qu'elle est nécessaire pour la justification. D'une autre part, dans les textes qu'on a cidessus rapportés , il dit que la philosophie justifiait , sans toutefois donner une justice complète, à laquelle elle ne faisait que préparer. Il est clair que les unes et les autres assertions sont vraies dans mon sentiment , qui fait aux premières l'application des secours surnaturels à tous égards , et aux secondes l'application des secours surnaturels, seulement à quelques égards. Sans ceux-là on ne peut acquérir une justice surnaturelle et divine; avec ceux-ci on peut acquérir une justice humaine et moral , qui renferme l'exemption de péché mortel, et qui rendant l'homme agréable à Dieu dans l'ordre de la nature, le dispose à recevoir ceux-là; en sorte que s'il en use toujours bien, il obtiendra la foi en Jésus-Christ avec les autres vertus théologales en ce monde, et la gloire du paradis en l'autre.
Selon S. Clément, la foi explicite (2) en
(1) Mens ipsius nunquam fuil, pliilosophos per solam philnsophiam naturalem aut juslificatos esse, aui ad jusiiliam se vel eliam remole préparasse sine aliqua gralia, cui omnia Iribnil, lib. 2 Stromal., pag. 273 ; et lib. 5, pag. 596 et 599 ; cl I. 6, pag. 502. ubi Dei noiiliam, quanla adjustificalionem necessaria est, sine gralia baberi non posse conlendit. Tract, de Grùt. t 2, p. 54.
(2) Selon de célèbres ailleurs, soil anciens, soit modernes, la croyance d'un seul Dieu, auteur de l'univers el rémunérateur de ceux qui te. recherchent, suffisait (jointe à l'observation de la loi naturelle) pour le salut avant la venue de Jésus-Christ, et renfermait une foi implicite en lui. Le P. Calmelciic làdessus les textes de S Justin el de S. Chrysoslômc. Il cite aussi Alphonse Tostal, évêqne d'Avila, l'un des plus savants prélats de son siècle. Il aurait pu ciler lingues de S. Victor, dont le P. Thomassin rapporte toul au long le passage, auquel il joint un texte de S. Jérôme, qui enseigne que Jésus-Christ étant la sagesse, la justice, la vérité, la force même, on renie son nom en se laissant aller aux vices contraires à ses perfections. « D'où il faul conclure, dit le P. Thomassin, que c'est une sorle de foi cl de confession du nom de Jésus-Christ que [de combattre pour la ^érhé et pour la juslice. » Ce sentiment que l'Eglise n'a pas condamné et que S. Thomas permet de soutenir peut servir contre les incrédules, el spécialement contre J. J. Rousseau, dont il sape par le fondement mut l'édifice des objections, puisque elles ne sont appuyées que sur la nécessité (pour être sauvé) d'une foi explicite en Jésus Christ. Oiiorluil ommtempore, dit l'Ange de l'école, credi aliquo modo explicite mtjstcrium incarnationis Chrisli. Ces mois aliquo modo sont remarquables et relatifs à la manière dont il ré
SUR LA GRACE
Jésus-Christ est absolument nécessaire pour parvenir à la grâce sanctifiante et à la gloire céleste. De là vient qu'il enseigne que Jésus- Christ descendu aux enfers y a prêché l'Evangile aux morts , conformément à ce passage de S. Pierre : L'Evangile a été prêché aux morts, afin qu'ayant été punis devant les hommes selon la chair ils reçoivent devant Dieu la vie de l'esprit. Parmi les différentes explications de ce texte difficile en voici une que rapporte le père Calmet. Pour rendre tous les hommes inexcusables , tant ceux qui sont morts avant la venue de Jésus-Christ que ceux qui ont vécu depuis , Jésus-Christ a voulu que tous fussent instruits de sa venue , et des vérités de l'Evangile : il est allé lui' même le prêcher aux morts après sa résurrection , et il a envoyé ses apôtres par tout le monde pour instruire toutes les nations de la venue du Messie; Afin qu'ayant été punis devant les hommes selon la chair ils vivent devant Dieu selon l'esprit ; c'est-à-dire , quoique aux yeux des hommes ils aient été punis et regardés comme destinés au supplice de l'enfer , toutefois Dieu leur a encore offert le moyen de se sauver, s'ils n'ont pas voulu le rejeter ; en sorte que plusieurs de ceux qu'on croyait damnés pour l'éternité vivent néanmoins devant Dieu selon l'esprit. Ce sens a été suivi par quelques anciens ; et si la foine nous apprenait d'ailleurs que l'arrêt de la condamnation des damnés est irrévocable, et que ceux qui sont une fois en enfer n'en sortent plus, celle explication paraîtrait assez simple et assez naturelle.
Le même Commentateur attribue cette même explication à plusieurs auteurs célèbres , à Hermas, à Origènc , à Ammonius, à S. Grégoire de Nazianze ( 1 ) , à Hilaire dia-
sout cetle objection qu'il se propose : Multi gentitium ndepti sunl salutem per minislerium angelorum, ut Dyonisiusdicild.cap. cœlesl. Iiumrch. Aprèsavoir répondu que beaucoup de Gentils oui connu Jésus-Christ par révélation, il ajoute : Si qui lamen suivait fuerunl, quibus revelalio non fuit facla, non fuerunl salvali absque fuie medintorh : quia, elsi non habuerunt fidein expliciiam, habuerunt lumen (idem bnplicilam in- divina providenlia, credenles Deum esse liberatorem Iwminum secundum modos sibi placilos, el seenndum quod aliquibus veritatem cognoscenlibus spiritus recelasset. 2-2. q. 2, a. 7. Cela est conforme au sentiment que le P. Calmet attribue à S. Clirysostôme, qui demandait, dit il, seulement aux Gentils une foi implicite, par laquelle ils crussent en Dieu, auteur et réparateur du genre humain, en la manière, dans l'ordre et dans le temps qui étaient à lui connus et cachés dans les ressorts de sa providence. » Le mémo auicur ajoute en parlant de Toslat ; « Si sous le nom de foi en un seul Dieu qui récompense les bonnes œuvres, il a compris la foi au moins implicite en Jésus Christ, nous n'avons point d'autres sentiments que lui. i
(1) Si in infernum descendat, dit ce saint docteur, simul descende. Ea quoque mysteria cognosce quœ Christus illic desfgnavil : quod daplicis desceusus consilium, qua: ratio fuerit : ulrnin omnes sine ulla exceptione advenlu suo salvos fececit, an illic quoque eos durntaxatqui crediderunl. Oral. 42.
Videtur hic alludere ad id quod ait Pelrus priore epistola sua, cap. ?. NempeChrislum bis qui in carcere cranl praedicasse : ex quo loco suspicalur Nazian aenus, Christum ita cum ipsis egissc.ut eosquidem,
cre , à Nicetas (1) , à Jobius , etc., mais spécialement à S. Clément , qu'il paraît accuser d'avoir cru ce que S. Augustin '2) d'après Philastre a traité d'hérésie , savoir que Notre-Seigneur ayant prêché à tous les morts détenus dans les enfers , avait converti les incrédules et les avait tous délivrés de leurs tourments. Mais le sens que je donne aux propositions de S. Clément le disculpe de cette accusation injurieuse à ce père, que S. Jérôme dit avoir été le plus savant de tous les saints docteurs : il n'a pas sans doute ignoré ce que la foi enseigne, que la condamnation des damnés est irrévocable, et que ceux qui , morts en péché mortel, sont en enfer n'en sortent plus (Matth. 11, 22-24 ). Il n'a pas non plus ignoré ce que le Sauveur dit dans l'Evangile, qu'au jour du jugement Tyr et Sidon, Sodome et Gomorrhe, seront traitées moins rigoureusement que Corozaïn , Bethsaïde et Capharnaùm ; ce qui suppose que plusieurs ïyriens, Sidoniens, Sodomitcs , Gomorrhéens , n'auront point été sauvés , délivrés de l'enfer par Jésus-Christ, lorsqu'il y descendit, et qu'ainsi il est faux que ceux qui y étaient détenus en furent tirés pour aller en paradis. Mais il a pu croire ( et on a lieu au moins de présumer qu'il a cru) que Jésus-Christ en a fait sortir ceux des Gentils qui ayant connu, adoré, aimé Dieu comme auteur de la nature, et ayant vécu moralement bien, avaient acquis cette justification ou justice humaine et naturelle dont il a été parlé ci-dessus , et qui les rendait agréables à Dieu, selon cette maxime de S. Pierre : En vérité je vois bien que Dieu ne fait pas acception de personnes, et qu'en toute nation celui qui le craint et dont les actions sont justes , lui est agréable {Act. 10,34,35).
On ne peut à la vérité lui être agréable, lui plaire sans la foi, c'est-à-dire, comme l'explique S. Paul, sans la croyance qu'il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent ; mais
qui ad ipsius advenlum (idem amplexi sunl, in cceluni duxerit ; cos autem qui ipsi fidem habere noluerunt, in pœnis reliquerit. Billius. Voyez sur cet auteur le dictionnaire de M. Lavocat, au mot Billi. Le même dictionnaire en parlant de S. Grégoire de Nazianze dit qu'il est très-sublime el très exael dans l'explicalion des mystères, ce qui lui a mérité le nom do Théologien par excellence. Le bréviaire romain fait un magnilique éloge de tous ses écrits : Quibus, dit il, doclorum hominum sanclorumque. judicio id asseculus est, ui nihil in illis nisi ex verœ pieialis el calholicœ religionis régula reperialur, nemo quidquant jure vocare possil in dubium.
(1) On raconte dans l'Histoire des pères qu'un chrétien zélé s'éianl un jour emporté contre Platon, mort depuis longtemps, comme contre un impie et un méchant, la nuit suivante Platon lui apparut, et lui (il des reproches des outrages dont il l'avait chargé. J'avoue, lui dit-il, que je suis un grand pécheur, mais lorsque Jésus-Christ vint dans les enfers, je fus le premier qui crut en lui. Voyez le P. Calmet, (.9, pag. 30.
(2) Alia hœresis descendente ad inf'eros Chris!» credidisse incredulos, et omnes existimat liberaios, l. de Hœres. 79. Alii sunl h.erelici qui dicunt Doniinum in infernum descendisse, et omnibus posl morlem etiam ibidem annunliasse, ut confilenlcs ibidem salvarenlur. Hœres. 74.
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on peut avoir cette foi , cette croyance, sans élre éclairé par la révélation. La seule lumière de la raison suffit (1) pour connaître l'existence d'un seul être suprême, auteur de toutes choses et rémunérateur de la vertu. Connaissance qui , jointe à son culte , à son amour, à la pratique de la loi naturelle, observée avec les secours en partie surnaturels dont il a été fait ci-dessus mention , fait qu'on plaît à Dieu , et qu'à ses yeux on est juste dans l'ordre de la nature, mais d'une manière imparfaite; en sorteque, quoique on mérite l'exemption de l'enfer, on ne mérite pas toutefois le paradis où l'on ne peut entrer sans la foi implicite ou explicite en Jésus- Christ. C'est à cause du défaut de celte, foi que Corneille, quoique il fût juste et agréahle à Dieu avant d'en être instruit par S. Pierre, n'était pas encore digne du royaume des cioux. C'est du moins ce qu'enseigne S. Augustin (2) dans les textes que nous citons : il dit ailleurs ( L. 2 de Gènes, ad Litt., c. 33) que l'ame de Jésus-Christ descendit dans les
(1) Celle seule lumière de la raison suffit, selon S. Thomas, à tout homme parvenu à l'âge de discrétion pour lui faire connaître et sentir l'obligation qu'il a de se tourner alors vers son Créateur par un acte d'amour, dont la production lui obtient la rémission du péché originel. Le même saint docteur Suppose donc dans son hypothèse d'un enfant qui, nourri dans les forêts et observant la loi naturelle, ainail rempli cette obligation que le péché originel lui serait remis avant que Dieu lui eût envoyé un p.nge ou un prédicateur, comme il fit à l'égard de Corneille, pour l'instruire des vérités révélées dont la connaissance est nécessaire pour aller en paradis. « Cnm vero usum rationis habere incœperit... Primiim, quod tune Iwmini cogitandum occtmït , est deliberare de scipso ; et si guident seipsum ordinaverit ad debitum finem, per gratiam consequetur remissionem originalis pecenti. t i-2, q. 89, a. 6. Ces mots per gratiam doivent être entendus non de la grâce sanctifiante qui, selon les priticipes du saint Docteur, exige préalablement la loi en Jésus-Christ, laquelle ne se trouve pas en tout enl'ant parvenu à l'âge de la raison, mais de la grâce qu'il appelle ailleurs (1 -2, q. 109, a. 5 ) guérissante, gratia sanans, parce que son bon usage, en faisant acquérir une justification ou justice naturelle, guérit la principale blessure que fait à la nature humaine le péché originel, et qui consiste en ce qu'il rend l'homme désagréable à Dieu.
(2) S. Augu.vliïi en plusieurs endroits enseigne que le; aumônes, les honnes œuvres et la foi de Corneille l'avaient purifié en quelque sorte, et qu'il ne lui restait que d'être incorporé au corps de l'Église par le baptême. Mais il dit ailleurs qu'encore que ces prières aient été exaucées, et que ces aumônes aient été agréables à Dieu, et qu'il ait même reçu le Saint-Esprit, cela ne lui aurait de rien servi pour le salut s'il eût méprisé de recevoir le sacrement de baptême : Si eliam Spirilu sancto jam accepto bupùzuri noluisset, contempti tanli sacramenii reas fieret (L. 4 deBapt. cont. Donat). Sa foi et sa grâce étaient grandes, mais elles ne suffisaient pas pour lui mériter la béatitude éternelle s'il n'eût été incorporé au corps des fidèles. Enfin, dit-il en autre endroit, si la foi qu'il avait lui eût suffi, pourquoi Dieu lui aurait-il envoyé l'apôtre S. Pierre pour le faire entrer dans l'édifice de l'Eglise par la foi en Jésus Christ ? Si vossel sine fuie Cnrisli esse salvus, non ad eiun œdificandum milteretur arcliitectus apostolus Pelrus (L. de Prœdest., c. \ ). Le père Calmet , Comment, t. 8, pag. 901.
enfers (c'est-à-dire, comme il l'explique luimême, non seulement dans les limbes, où étaient les âmes des patriarches et des autres justes de l'Ancien Testament , mais encore dans un lieu de tourments où les pécheurs étaient punis), et qu'il en délivra ceux que sa justice impénétrable aux yeux des hommes jugeait devoir en être délivrés. // n'a pas prétendu sans doute , selon la remarque du père Calmet (Tom. 9, p. 34-) , qu'il en a fait sortir ceux qui n'avaient jamais cru en Dieu, et qui ayant simplement connu Dieu par une connaissance spéculative n'avaient tenu compte de l'adorer et de le glorifier ; il serait contraire à S. Paul et à lui-même : il a seulement voulu marquer queparmi ceux qui étaient dansle lieu de supplice, ou, comme nous dirions à présent, dans le purgatoire, il en trouva qui y avaient expié leurs fautes , et qui ne méiï— taient pas un supplice éternel , et qu'il les e.:i tira pour les placer dans la béatitude, au degré qui convenait à leur mérite. C'étaient des Hébreux faibles, et qui étaient morts avec quelques souillures, ou des Gentils qui avaient connu Dieu , mais dont la foi n'avait pas eu toute sa perfection, ou dont la vie n'avait pas été exempte défailles vénielles.
Parmi ces Gentils dont parle le père Calmet dans le texte qui vient d'être rapporté ne peut-on pas mettre ceux que saint Clément dit avoir été justjfiés par la philosophie, et avoir été délivrés de l'enfer par Jésus-Christ, à qui ils ont cru, après qu'il leur y eut prêché son Evangile? Ne peut-on pas avancer que cette opinion, soutenue par saint Grégoire de Nazianzc et par les autres auteurs nommés ci-dessus, n'est pas erronée? N'cst-il point permis de la proposer non comme certaine , mais comme probable , aux incrédules qui vivent dans le sein du christianisme , et aux peuples idolâtres à qui les missionnaires annoncent la foi, et qui témoignent une grande répugnance à se convertir, en alléguant que parmi leurs ancêtres il s'en est trouvé plusieurs qui ont connu, adoré un seul Dieu, et ont vécu moralement bien ? Ces missionnaires ne peuvent-ils pas leur répondre qu'en supposant vraie leur allégation ceux de leurs pères dont ils parlent sont sauvés, selon le sentiment de plusieurs savants docteurs (1) révérés par les chrétiens ? Cette réponse n'cst-cllc point propre à lever un des principaux obstacles à leur conversion? Si on l'avait faite au roi Hat— bod (2) , dont l'histoire de l'Eglise rapporte
(1) Comme les pères ont tous été persuadés que Jésus-Christ est venu et est mort pour le salut de tons les hommes, et que personne ne saurait être sauvé sans la foi en Jésus-Christ, quelques-uns d'entre eux ont cru qu'après sa mort il était descendu aux enfers s'annoncer lui-même à ceux qui pendant la vie n'en avaient eu aucune connaissance, et pour les sauver s'ils voulaient croire. Clément d'Alexandrie dit que les apôtres sont aussi descendus aux enfers, et conféqucmmenl que des prédicateurs continuent d'y descendre pour y annoncer l'Evangile à ceux qui n'ont pu l'entendre, tandis qu'ils ont été sur la terre. Joum. de Trévoux, an. 1715, pag. 18.
(2) Raibod, roi des Frisons, avait écoulé les ins ructions de S. Vulfran , et était prêt à recevoir je
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la damnable obstination dans l'idolâtrie qu'il était sur le point d'abandonner, n'aurait-elle pas été capable de lui faire surmonter la tentation à laquelle il eut le malheur de succomber? Cette même opinion n'a-t-elle pas quelque fondement, du moins apparent, dans le texte de saint Pierre, L'Evangile a été prêché aux morts ? L'explication de ce texte ci-
tion des morts, une autre vie, l'immortalité de Vamc , les peines et les récompenses éternelles, choses qui peuvent paraître incroyables à des hommes mortels ; mais pour ceux qui sont dans les enfers, et qui ont vu Jésus-Christ ressuscité, ce sont des vérités sensibles et palpables, auxquelles ils ne peuvent se refuser,
Mais ce raisonnement ne paraît pas mieux dessus rapportée et citée par le père Calmet fondé que le précédent. Ces vérités, quoique paraîtrait, selon lui, assez simple et assez nu- annoncées par l'ame de Jésus-Christ à ces
paraUn
turelle, si la foi ne nous apprenait d'ailleurs que l'arrêt de condamnation des damnés est irrévocable, et que ceux qui sont une fois en enfer nen sortent plus. Or mon interprétation des passages de saint Clément le disculpe, ainsi que je l'ai fait voir, de l'erreur contraire à ce dogme de la foi, puisque elle restreint ce qui est dit de la justification et du salut de plusieurs Gentils à ceux qui, ayant bien usé des secours substantiellement naturels et accidentellement surnaturels à eux accordés en considération des mérites de Jésus-Christ, avaient été agréables à Dieu par cette sorte de justice imparfaite qui ne suffisait pas (non plus qu'au centenier Corneille) pour leur ouvrir le paradis, jusque à ce qu'ils eussent acquis la foi en Jésus-Christ.
En vain le père Calmet objecte-t-il que l'arrêt de condamnation des damnés est irrévocable : on en convient; mais on nie qu'il y eût un arrêt de condamnation prononcé contre les Gentils, que saint Clément dit avoir été justifiés par la philosophie. La décision de leur sort était réservée au temps de la prédication qui devait leur être faite de l'Evangile : elle dépendait de l'usage ou de l'abus qu'ils auraient fait de la grâce attachée à cette prédication, pour leur inspirer la foi en Jésus-Christ.
Le même auteur ajoute un autre raisonnement pour réfuter ceux qui veulent que plusieurs philosophes gentils ont cru après leur mort à la prédication de l'Evangile. Soit, ditil, que saint Jean-Baptiste, ou Jésus-Christ, ou saint Pierre , leur ait annoncé l'Evangile, il est toujours moralement impossible qu'aucun d'entre eux ait pu alors ne pas croire aux vérités qu'on leur annonçait, après l'expérience qu'ils faisaient depuis si longtemps des supplices que souffrent les incrédules, et après la connaissance distincte qu'ils avaient des choses qu'on leur prêchait ; comme sont la résurrec-
baplème. Il entrait déjà dans les fonls, quand il conjura le saint Evêque de lui dire où était le plus grand nombre des rois et des princes de la nation des Frisons, s'ils étaient en paradis qu'il lui promenait on dans l'enfer dont il le menaçait. Ne vous y trompez pas, seigneur, dit S. Vulfran, les princes vos prédécesseurs qui sont morts sans baptême sont certainement damnés : mais quiconque croira désormais, et sera baptisé, sera dans la joie éternelle avec Jésus-Christ. Alors Ratbod relira les pieds des fonts baptismaux, et dit : Je ne puis me résoudre à quitter la compagnie des princes mes prédécesseurs pour demeurer avec un petit nombre de pauvres dan6 ce royaume céleste. Je ne puis croire ces nouveautés, et j'aime mieux suivre les anciens u-ages de ma nation. Quoi (pie lui pût dire S. Vulfran, il demeura dans son opiniâtreté. Hisl. eccl. par M. l'abbé Fleury, t. 9, pag. 190.
Gentils , pouvaient n'être pas plus sensibles, plus palpables pour eux que celles qui auraient été annoncées aux frères du mauvais riche par un homme ressuscité, et à qui cependant ils n'auraient pas ajouté foi. Saint Clément et les autres auteurs qui semblent avoir cru que ces Gentils étaient libres de croire ou de ne pas croire à la prédication de l'Evangile supposaient que les motifs de crédibilité, quoique proposés d'une manière suffisante pour exiger la croyance , étaient combattus par d'autres motii's qui parais^saient favorables à l'incrédulité, à cause, par exemple, que ce qu'enseigne la foi touchant les mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption, de l'Eucharistie, etc., parait contraire à la raison.
Une autre difficulté moins facile à résoudre se tire du sentiment commun des théologiens, qui conviennent que le bon ou le mauvais exercice de la liberté est un apanage des vivants et non des morts ; par conséquent tous les hommes décèdes avant Jésus-Christ étaient incapables de mérite ou de démérite, et saint Clément n'a pas dû soutenir que les uns ont mérité en croyant à la prédication de l'Evangile.
Le sentiment de ces théologiens, répond le défenseur de saint Clément, est aussi le mien par rapport à la conduite que Dieu a coutume de tenir, conformément à la loi qu'il a établie, que pour mériter ou démériter , l'état de voyageur est nécessaire. Mais cette loi, ainsi que plusieurs autres, souffre des exceptions pour des cas fort rares et extraordinaires (1). Saint Clément a pu croire que les Gentils qui avaient moralement bien vécu,
(1) La loi par laquelle il est arrêté que tous les hommes meurent (Ilcbr. 9, 27), souffre beaucoup d'exceptions, s'il est vrai, ainsi que l'enseignent Tertullien, S. Cbrysnsiôme, S. Jérôme, Théodoret, Cajéian et plusieurs théologiens, que tous les hommes vivants au jiur que Jésus-Christ paraîtra sur la terre pour le jugement général ne mourront pas.
Celle aulre loi, qu'aussitôt après la mort les hommes sont jugés (lbid.) par un arrêt décisif , a souffert autant d'exceptions qu'il y a eu d'hommes miraculeusement ressuscites, dont lieu a différé le jugement et la décision du sort éternel , jusque à ce qu'ils fussent morls une seconde fois.
Celte aulre loi ou maxime, que l'homme ne quitte pas dans sa vieillesse la voie qu'il a suivie dans sa jeunesse (Prov. 22 , 6), et meurt comme il a vécu , souffre aus>i des exceptions. Il en est de même de celle-ci : Aucun homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine (Eccl. 9, 1). Les apôtres à qui Jésus-Chrisl dit qu'ils étaient purs (Joan. 15, 3), ei que son père les aimait (Id. 1G, 27 ), savaient qu'ils plaisaient à Dieu. S. Paul le savait aussi lorsqu'il disait , Certus sum, quia, elc., (Rom. 8, 38). 11 en est aussi de même de ces autres maximes : Omnes quee sua sunt quœmnt ; non quœ
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et qui étaient en petit nombre , avaient été exceptés de la règle commune. Le texte de saint Pierre favorisait cette exception ; mais, quand même ellen'aurait point eu lieu, quand même on avouerait qu'aucun de ces Gentils n'a pu mériter en croyant à l'Evangile prêche par Jésus-Christ, on pourrait cependant présumer qu'il leur a été annoncé pour leur faire acquérir la connaissance du Rédempteur : connaissance sans laquelle ils ne pouvaient être admis au ciel, et qui, quoique acquise sans exercice de leur liberté, leur en ouvrit l'entrée. Peut-être l'ouvrit-elle ainsi à Corneille , à qui Dieu la procura par un miracle si éclatant, qu'eu égard aux excellentes dispositions où il était déjà lorsque saint Pierre lui annonça Jésus-Christ il ne fut pas libre de résister à des motifs de crédibilité si évidents. Ne peut-on pas le conjecturer ainsi, et le soutenir comme opinion probable?
Quoi qu'il en soit de cette opinion (1) et de celle du père Calmet, qui fait sur la même matière d'autres observations (2) importantes, trois choses sont certaines : la première est que la justice imparfaite qui, selon saint Clément, était le fruit d'une saine philosophie ne suffisait point pour le salut , pour lequel la foi, du moins implicite, en Jésus- Christ est nécessaire. La seconde est qu'elle ne préparait ou ne conduisait à cette foi que
Jesu Chrrsli (Phil. 2, 21). Carilas omnia crédit , omnia sperat, omnia suslinet (1 Cor. 15, 7).
(1) Voyez là-dessus le quatrième Mémoire du P. Tlioniassin sur la Grâce, c. 45.
(2) Los pères qui ont avancé que Jésus Christ et les apôtres avaient prêché dans les enfers, et que les philosophes et plusieurs Gentilss'élaient convertis, et avaient cru en lui, et avaient ensuite mérité la vie éternelle, ne sont entrés dans ces sentiments que fondés sur le principe que nous venons d'établir, que sans la foi et la foi en Jésus-Christ nul ne peut être sauvé. Ils avaient outre cela quelques textes de FÉ pitre de S. Pierre et dn livre d'Hermas, intitulé te Pasteur, qui leur paraissaient favorables à cette opinion. Ils regardaient comme un principe ceriàin que Jésus- Christ était venu pour sauver tous les hommes, tant les Juifs 'que lès Gentils; il leur paraissait évident qu'il n'y avait que ceux à qui Jésus Christ avait été annoncé qui pussent être coupables de n'avoir pas cru en lui; et par conséquent que tous ceux qui étaient morts avant sa venue, et qui n'avaient pu en entendre parler, ne pouvaient avec justice être exclus du salut, surtout s'ils avaient vécu conformément à la raison naturelle. Qu'enfin Jésus-Christ ayant prêché aux vivants, il était juste qu'il prêchât aussi aux morts. Peut être aussi que quelques-uns ont été bien aises de ne pas aliéner l'esprit des païens, en condamnant rigoureusement à la damnation éternelle même les philosophes dunt la vie avait paru la plus régulière, et dont les noms étaient le plus en réputation dans le monde; ils ont mieux aimé les sauver en les rendant disciples de Jésus-Christ, ou pendant la vie, prétendant qu'ils ont puisé leurs sentiments dans la vérité et la raison étemelle, qui est Jésus-Christ, ce qui est le système de S. Justin ; ou après leur mort, par leur foi en Jésus Christ, supposant que le Sauveur ou ses apôtres avaient prêché dans les enfers, connue l'ont cru S. Clément d'Alexandrie, Origène, Nieétas, Jobiusct quelques autres. Ibid., pag. 33. S. Jean l)amascène et Hilaiie diacre sont cités, pag. 30, comme favorables à la dernière de ces deux opinions.
par l'éloignement des obstacles , ou par le bon usage des secours gratuits et accidentellement surnaturels accordés aux hommes en considération des mérites de Jésus-Christ. La troisième est que la doctrine de ce père confirme la vérité du principe d'équité que nous avons entrepris d'établir, en distinguant deux sortes de moyens de salut : les uns immédiats et prochains, qui renferment des secours spéciaux; les autres médiats et éloignés, qui ne contiennent que des secours généraux. Nous avons fait voir que leur distribution, quelque inégale qu'elle soit, ne laisse pas d'être équitable, même à l'égard de l'infidèle négatif, qui par le bon usage des secours de la dernière espèce qu'il reçoit peut obtenir ceux de la première espèce et se sauver : il n'a donc pas. sujet de se plaindre, et ne doit, s'il se damne, imputer sa perte qu'à lui-même.
Nous avons expliqué fort au long , parce ue notre sujet le demandait, la différence des secours spéciaux d'avec les généraux, dont il convient, avant d'aller plus loin, de (•aire ici une courte récapitulation.
Le premier est l'idée d'un Etre suprême , répandue dans tous les esprits, malgré même les plus épaisses ténèbres de l'idolâtrie. Car à travers ce noir chaos de fables absurdes , de sacrifices inhumains, de mystères infâmes, de monstrueuses erreurs, dont celte fille du dérèglement de l'esprit et du cœur était, à la honte de la raison, devenue la mère, on ne laisse pas de remarquer dans l'histoire et dans le langage des nations les plus païennes quelques traces lumineuses de cette vérité fondamentale de la religion , qu'il y a une première et souveraine Divinité qui gouverne le monde, écoute les prières, reçoit les vœux, intervient dans les serments, aime les bons, hait les méchants, récompense la vertu, et punit le vice, soit pendant la vie, soit après la mort. Jamais il n'y a eu que Yinsensé qui, aveuglé par une exécrable malice (Sap. 2, 21) ail pu dire dans son cœur, Il n'y a point de Dieu (Ps. 52, 1). Jamais il n'y a eu d'homme raisonnable qui n'ait pu et dû dire : Je ne me suis pas fait moi-même (1), et puisque ma mère ne sait comment j'ai été formé dans son sein, ce n'est pas elle qui m'a donné l'ame, l'esprit et la vie, ni qui a joint tous mes membres pour en faire un corps (2 Mach. 7, 22). C'est un Etre supérieur et intelligent (2) qui
(1) Ipsc fecit nos, et non i psi nos. Ps 99, 5.
(i) La merveilleuse structure du corps humain, la parfaite ordonnance, la régularité, la justesse, la proportion, l'harmonie qui règne entre toutes ses parties, présentent des indices d'un dessein si visiblement marqué, qu'il n'est pas possible à un œil attentif île n'y pas reconnaître l'ouvrage d'un être très-intelligent, dont l'art infini éclate dans l'industrieux assemblage de tant de moyens choisis exprès pour parvenir \ à une (in précise. Ne faut-il pas être stupide ou forcené pour nier, par exemple, que les yeux sont faits pour voir, les oreilles pour entendre, les mains pour manier, les pieds pour marcher, la bouche pour recevoir les aliments, les dents pour les mâcher, le gosier pour les faire passer dans l'estomac, et l'estomac pour les digérer? N'est-ce pas le comble de l'extra-
m'a fait , de qui je dépends, et à qui je dois comme au premier et souverain auteur de mon existence , mes hommages d'adoration , de reconnaissance, d'amour et d'obéissance.
Le second secours général est la loi naturelle, dont les vers élégants de S. Prosper (1) n'expriment pas moins l'universalité que l'équité reconnue même par ses infracteurs qui ne veulent pas qu'on leur fasse le tort qu'ils font aux autres. Quis enim fur œquo animo furent patitur (S. August. I. 2 Confess., c. k)t
3. 3. Rousseau avoue lui-même qu'elle est écrite dans tous les cœurs en caractères ineffaçables; de sorte qu'on ne peut la blesser sans se blesser soi-même, et sans entendre le cri des remords au fond de la conscience, dont il fait un bel éloge. Conscience, s'écrie-t-il, conscience! instinct divin; immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un t'tre ignorant et borné , mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal , qui rend V homme semblable à Dieu; c'est toi gui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions...! Plus je rentre en moi , plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon ame : Sois juste, et tu seras heureux. Je vois le bien , je l'aime , et je fais le mal ; je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent; et mon pire tourment , quand je succombe, est desentir que je j'ai pu résister (Emile, t. 3, p. 80).
En combattant cet auteur qui accuse le christianisme de dépeindre un Dieu partial , qui commence par se choisir un peuple etproscrire le reste du genre humain, avons-nous pu , et pouvons-nous encore mieux faire que de tourner contre lui ses propres traits, et de lui trancher, comme fit David à Goliath, la tète avec sa propre épée? De quel front, lui disons-nous , osez-vous imputer calom-
vagance que de nier, comme a o>é faire de nos jours rameur d'un abominable Système (»), qu'il y ail un but dans la nature, et de n'admettre qu'une cause aveugle et nécessaire qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien , et qui n.1 ni intelligence ni volume? < N'est-ce pas, dit le héros même des incrédules (b), de toutes les choses inconcevables la plus inconcevable , que de dire qu'une nature qui ne sent rien , qui ne connaît rien , se conforme parfaitement aux lois éternelles ; qu'elle a une activité qui ne s'écarte jamais des routes qu'il faut tenir; et que, dans la multitude des facultés dont elle est douée, il n'y en a point qui ne fasse se^ fonctions dans la dernière régularité? Conçoit-on des lois qui n'aient pas été établies par une cause intelligente? En conçoit-on qui puissent être exéculées régulièrement par une cause qui ne le» connaît point, et qui ne sait pas même qu'elle soit au monde? Vous avez la, métaphyîiquement parlant, l'endroit le plus faible de l'athéisme ; c'est un écueil dont il ne peut pas se tirer. >
(!) Ite ipsi in vestrae peuetralia mentis, et intus tncisos apices, ac scripta volumina tordis Inspicite, et genitam vobiscum agnosrite legem. :sam quis eril, modo non pucus agri, aut bellua ponli, gui vitiisadeo stolide oblecteiurapertis, ut quod agit, velit ipse pâli ? Mendacia ïallax, Furla rapax, furiosum alrox, homicida cruentum Damnât, et in mo:chum gladios distringil aduller. {Carm. de Providentiel.)
(a) Système de la nature.
(b) Bayle, t. 3. contin. des pensées div., p. 510.
nieusement au christianisme une doctrine toute contraire à celle-ci, qui enseigne que, dans toute nation, quiconque fait les œuvres de la justice est agréable à Dieu (Act. 10, 35)? Vous-même n'enseignez-vous pas que pour lui être agréable , pour lui plaire, il suffit à tout homme (fût-il né dans une île déserte, et menât - il une vie entièrement sauvage) d'apprendre en usant bien des facultés que Dieului donne, en écoutant sa conscience, et en suivant la loi naturelle, à le connaître, à l'aimer, à remplir tous les devoirs ? Est-ce donc proscrire tous les hommes ( à l'exception du peuple juif), est-ce les dévouer tous à l'anathème et à la damnation, que de donner à chacun d'eux les moyens de le connaître, de l'aimer, de trouver grâce à ses yeux, et d'acquérir tout ce qu'il faut pour le salut?
Le troisième secours général est le livre du monde, ouvert à tous les yeux et instruisant tous les hommes de l'obligation qu'ils ont d'aimer Dieu; en sorte, dit S. Augustin (l), qu'ils sont inexcusables s'ils y manquent. S. Paull'avait dit avant lui, en parlant des philosophes Gentils, Ita ut sint inexcusabiles (Rom. 1, 20). Le témoignage de l'un et de l'autre aurait du empêcher le fameux auteur que nous avons nommé ci-dessus de soutenir que ce secours du spectacle de la nature n'était qu'extérieur, et ne suffisait pas aux païens pour remplir cette obligation. Nous soutenons au contraire qu'il renfermait une assistance intérieure et vraiment suffisante. Si le secours intérieur, plus nécessaire pour aimer Dieu d'une manière disposilive au salut que l'extérieur, leur avait manqué, comment seraient-ils sans excuse? Avec quelle apparence de justice pourrait-on reprocher aux païens de n'avoir pas écouté la voix de la nature qui faisait retentir à leurs oreilles la grandeur et la magnificence de leur Créateur, et l'ayant connu de ne l'avoir pas glorifié, et ainsi d'être demeurés sans excuse, si cette voix était trop faible pour se faire entendre, ou si toute assistance divine ne donnait pas un véritable et un suffisant pouvoir de connaître et de glorifier Dieu? Les païens n'auraient-ils pas plus de sujet de répondre qu'un secours intérieur et absolument nécessaire leur a manqué que S. Paul n'en avait de leur dire qu'ils étaient inexcusables, parce qu'un secours , quoique insuffisant , leur avait été donné ?
Et il est inutile de répondre que ce secours suffisant a pu leur être refusé en vue du péché onginel. Car ce n'est pas ce qui est en question. S. Paul ne dit pas qu'ils sont inexcusables à cause du péché originel, mais à cause qu'ils n'ont pas profité de cette voca-
(1) Non dnoia, sed cerla conscientia, Domine, amo te. Percussisti cor meum verbo tuo, ei amavi le. Sed et cœlum ei terra etomnia quae in eis snni, ecce urrdique mini dicunt, ul le amem, nec cessant dicere omnibus, ul sint inexcusabiles. Confession, lib. 10, cap. 6.
INSTRUCTION PASTORALE
tion générale et de cette prédication si éloquente île toute la nature, qui les exhortait de reconnaître et de glorifier l'auteur de tant de merveilles et de tant de bienfaits. Celte vocation ne les rend pas inexcusables, si elle n'est un secours suffisant.
On peut voir dans le père Thomassin d'autres raisonnements qui confirment la même vérité (5e Mémoire sur la Grâce, p. 427) : il cite pour la prouver une foule de textes des saints docteurs de l'Eglise, soit grecque, soit latine , qui ont précédé ou suivi S. Augustin. Sur quoi il fait une réflexion bien judicieuse. C'est une règle incontestable , dit-il, que c'est par le consentement uniforme des pères latins et grecs qu'il faut établir les vérités delà foi et delà théologie de V Eglise. Dans toutes les autres matières importantes , l'esprit de paix et de vérité a réuni tous ces grands hommes clans les mêmes sentiments, et nous les a donnés pour maîtres , comme un seul maître éternel et universel par la tradition uniforme de tous les âges et de toutes les Eglises : pourquoi dans cette matière, qui n'est pas de moindre importance, cet esprit saint d'unité et de vérité les aurait-il abandonnés ? Et d'où est-ce que S. Augustin aurait puisé sa doctrine sur ce sujet, si ce n'est de la source vive et pure delà tradition et des pères anciens , dont il a été le discipU fidèle pour mériter d'être le maître incomparable des siècles à venir ? Il confesse lui-même qu'il a emprunté sa doctrine de S. Cyprien , de S. Ambroise et des autres pères grecs et latins , dont il rapporte les passages. Enfin le pélagianisme fut condamné par les évêques et par les conciles de la Grèce aussitôt qu'il parut, avec la même promptitude que par ceux d'Afrique, comme notis apprenons de S. Augustin même et de S. Prosper.
Parmi tous les textes que rapporte le père Thomassin, ceux qu'il cite de ce dernier docteur, ou de l'auteur des livres de la Vocation des Gentils, nous paraissent les plus analogues à notre sujet et à l'explication de ce texte sacré : Dieu n'a pas cessé de rendre témoiqnage de ce qu'il est, en faisant du bien aux hommes. Quel est ce témoignage ? C'est , répond cet excellent auteur, l'incomparable beauté du monde , et la distribution si riche, si sagement ordonnée des bienfaits divins clans lesquels, comme dans des tables écrites et dans des livres présentés aux cœurs des hommes , ceux-ci pussent lire l'obligation que leur impose la loi éternelle de servir et d'aimer le dispensateur de tant de dons. Quod est hoc teslimonium, nisi ipsa totius mundi in— enarrabilis pulchritudo, et inenarrabilium beneficiorum ejus dives et ordinata larguio, per quœ humants cordibus quœdam œternœ legis tabulœ prœbebantur?... Ûtnalura ralionalis de contemplatione tôt specicrum, de experimentis tôt bonorum , de perceplione tôt munerxm , ad cultum et dilectionem sui imbuereturauctoris (L. 2, c. k).
Les bienfaits divins dont parle cet auteur ne concernaient-ils que la nourriture des corps? Non : ils s'étendaient, suivant lui, au soin d'éclairer et de secourir les âmes. Omnia sœculorum expérimenta docuerunt
justam Dei misericordiam , misericordemque justitiam , nec alendis unquam corporibus hominum, nec docendis juvandisque eorum mentibus defuisse. Ces mots Dei misericordiam sont remarquables, en ce qu'ils attribuent la concession des secours aux hommes, pour observer la loi naturelle dans l'état présent de la nature réparée , à la miséricorde de Dieu, qui par conséquent aurait pu, s'il avait voulu, les traiter dans les rigueurs de sa justice , ne leur donner que ceux qui sont absolument nécessaires pour l'observation de cette loi, et qu'il ne peut sans injustice leur refuser dans l'hypothèse qu'il exige d'eux cette observation : car c'est être injuste que d'exiger l'impossible. Ceux donc qu'il leur donne miséricordieusement dans l'état présent renferment plus d'assistance que ceux qu'il leur eût accordés dans l'état de la nature, non réparée ; conséquemment ils sont gratuits et surnaturels dans le sens expliqué cidessus. Ces autres mots, justam Dei misericordiam, misericordemque justitiam, sontaussi dignes de remarque, parce qu'ils caractérisent très-bien les secours en question , qui sont tout à la fois justes et miséricordieux : justes, en ce qu'ils contiennent d'abord l'assistance qui est absolument nécessaire pour accomplir la loi , et qui ne peut être refusée sans injustice ; miséricordieux, en ce qu'ils renferment en outre une assistance plus grande que celle qui est nécessaire pour la pratique de la loi , et à laquelle cette plus grande assistance est surajoutée par pure miséricorde, puisque elle n'aurait point en lieu dans l'état de la nature non réparée.
Cette dernière assistance miséricordieuse n'esl-elle qu'extrinsèque et qu'insuffisante? Oui, selon la doctrine du trop fameux évoque d'Ypres , dont nous avons ci -dessus (Col. 713) rapporté les passages; mais non, selon celle de l'auteur dont nous venons de citer les textes. Ceux que nous indiquons (1)
(t) Elaboratum est, quantum Dominus ndjuvit, nt non solmn in novissiniis iJielms, sed eliam in cnuclis rétro srccnlis probarelur graliam Dei omnibus homînibus affaisse, providenlia quidem pari et boniiaic gqnerali , sed multimndo opère, diversaque mensura (L. 2, c. 17). Et ailleurs : Quamvis credamus nullis bominibus opem gratis in loium fuisse subduclam (L. t, c. 2, c. 21). Et ailleurs : Prïeler illam généraient graliam, par ci us alquc oceuliius omnium bominum corda piilsanlem ( L. 2, c. 23). El ailleurs : Sed nec in pralerilis quidem sapculis ba?c cadem gralia, qase post Domini noslri Jesu Cbrisli resurreciionein unique diffusa esi.... defuit niundo; qnainvis enim speeiali cura atque iixlulgentia Dei populnm Israelilicum conslet cleclum, omnesque alix nalioncs suas viasingredi, lioceslsecundum propriam permissxsunt vivere volunlalem, nonita se lanien œlerna Crealoris bnnilas ab illis bominibus avertit, Ut eos ad cognoscendum se atque metiienduin, nullis significalionibns admonerel... qui quidem in comparalione Eleclorum videnlur abjecli , sed nunquam sont manifeslis occullisquc bencliciis abdicaii... Adhibita enim semper est universis bominibus quxdam supernre mensura doctrinal, quae, etsi parcioris occulliorisque grali;e fuit, sufficil tamen, sicut Dominus judicavil, quibusdani ad remedium, omnibus ad teslimonium (Lib. 2, cap. 4).
SUR LA GRACE
en fournissent de nouvelles preuves. 1° Il y parle d'une grâce générale qui , sans se borner à frapper les yeux, les oreilles, les esprits, frappe les cœurs de tous les hommes, Omnium hominum corda pulsantem ; elle est donc intérieure, et fait impression sur les volontés, pour les excitera la pratique du bien et à la fuite du mal. 2° Il y dit que la grâce qui, dans les siècles antérieurs, à la venue du Messie n'a point manqué au monde, même parmi les Gentils, e3t la même que celle qui après la résurrection de Jésus-Christ a été répandue partout abondamment. Or la grâce accordée aux hommes après la résurrection du fils de Dieu n'est-ellc pas intérieure? N'agit-elle pas immédiatement sur leurs âmes? N'incline-t-elle pas surnaturellement leurs cœurs à la vertu? 3° Il y distingue deux sortes de bienfaits divins : les uns manifestes, qui consistent dans l'exposition du spectacle de la nature, dans l'instruction de la loi donnée aux Juifs, etc. ; les autres occultes, qui sont les impulsions secrètes du fils de Dieu se tenant à la porte (Apoc. 3, 20) du cœur de chacun des hommes, et y frappant. C'est à eux à la lui ouvrir : c'est parce que tant de Gentils ne la lui ont pas ouverte qu'il n'est pas entré dans leur ame. Lorsque ils ont entendu sa voix , ils ont endurci leur cœur (Psal. 94, 8) ; et le sentant fort enclin au mal, ils n'ont pas prié Dieu de leur ôter le cœur de pierre, de leur donner un cœur de chair, un cœur docile, « Dominum non invocaverunt » (Ezcch. 36, 26). Enfin, quand il y dit que la grâce accordée à tous les hommes suffît à quelques-uns pour leur guérison, Sufficit quibusdam ad remedium , il montre bien qu'elle a été quelquefois suivie de l'amendement des mœurs et de la conversion de quelques-uns des Gentils qui par là ont acquis cette justification imparfaite dont fait mention S. Clément, et qui prépare les voies à la justification proprement dite, nécessaire pour obtenir la gloire du paradis. Mais quand il ajoute qu'elle suffit à tous pour rendre témoignage que tous ceux qui n'en ont pas profité sont inexcusables, Omnibus ad testimonium, il fait voir que , quoique les païens l'aient reçue avec beaucoup moins d'abondance que les Juifs et que les chrétiens, ceux en qui elle a été infructueuse demeurent sans excuse, parce que s'ils en avaient bww ftsé, elle les aurait conduits à la foi et au s-<iv.t. Neque ob hoc excusabiles sunt nationes, quiahœc abundantia gratiœ, quœ nunc universum mundum rigat, pari antea largitate non fluxit. Quoi de plus conforme à notre quatrième principe d'équité, conçu en ces termes? Quelque inégaux que soient les moyens du salut, un homme gui par le bon usage des secours éloignés et généraux peut en obtenir de prochains et de spéciaux ne doit pas se plaindre de cette inégalité.