‹ Œuvres tres-completesChapitre 45 sur 70 · ADDITION ET SUPPLEMENT · texte numérisé non relu

ADDITION ET SUPPLEMENT

On ajoute ici une objection qui , ne regardant que le concours médiat , a été omise dans la réfutation du premier principe d'illusion , dans lequel il n'était fait mention que du concours immédiat. Le sentiment qui exige ce concours immédiat de la part de Dieu , pour les actes de péché , a été rejeté comme donnant atteinte aux perfections divines. Ne faut-il pas pour la même raison rejeter l'opinion qui admet le concours médiat? N'est-elle pas aussi injurieuse à la sainteté de Dieu? Ne le fait-elle pas cause volontaire du péché qu'il doit être censé causer, étant cause du franc arbitre qui le commet , et ayant prévu qu'il le commettrait? Ne faut-il pas lui attribuer cet axiome philosophique : Quod est causa causœ , est causa causati , ce qui est cause d'une cause, est cause de l'effet qui en résulte? Pour réfuter cette objection spécieuse, voyons quels sont les cas où un effet émané d'une cause posée volontairement, doit être réputé volontaire à l'égard de la personne qui en a mis la cause, et qu^ls sont ceux où il ne doit pas être réputé tel.

Distinguons avec un savant théologien (1) deux sortes de causes, soit physiques, soit morales; les unes sont effectives par ellesmêmes , les autres le sont par accident et eu égard aux circonstances, Causœ per se, causœ per accidens. Donnons pour exemple des premières , le feu qui , mis à une maison , se communique aux maisons voisines; le com-

(1) Le père Marin, dans son traité des Actes humains.

mandement d'un maître , ou le conseil d'un ami qui porte à faire une bonne ou mauvaise action : pour exemple des secondes, vendre des choses de soi indifférentes, mais dont l'on prévoit que plusieurs des acheteurs feront mauvais usage; amasser des riebesses qui ne peuvent manquer d'être suivies de bien des péchés dans l'usage que leur maître ou ses héritiers en feront ; laisser périr un vaisseau par manque de secours. Distinguons encore les causes en tant qu'elles sont bonnes ou mauvaises, et de même les effets en tant qu'ils sont bons ou mauvais.

Si une cause bien qu'accidentelle seulement, mais mauvaise en soi et illégitime est suivie d'un mauvais effet qui ait été prévu , celui-ci doit être réputé volontaire en sa cause et lui être attribué, parce que l'obligation d'éviter ce mauvais effet était jointe à l'obligation de ne point mettre cette mauvaise cause ; et franchir l'une de ces obligations , c'est avoir franchi l'autre. La mort du pauvre à qui, vous riche, n'avez pas donné du pain dans sa faim , vous est imputée comme volontaire en votre dureté : Non pavisti , occidisti.

Mais si la cause est bonne et légitime quoique effective par elle-même, le mauvais effet qui s'ensuit et qui a été prévu ne doit point passer pour volontaire , lorsque c'est contre son intention que l'effet arrive, et lorsqu'elle ne pouvait pas l'empêcher, ou que le pouvant, elle n'y était pas tenue. La chose est manifeste par l'exemple d'un prineequi entreprend une guerre juste et légitime , mais immanquablement accompagnée d'une infinité de désordres et de crimes de la part des soldats ; et encore par l'exemple d'un général d'armée dont l'artillerie, en foudroyant une ville ennemie, fait perdre les biens et ôte la vie à quantité d'innocents ; mais ces funestes effets sont contre l'intention de l'un et de l'autre, qui ne peuvent pas les empêcher, ou qui ne le peuvent que par des moyens dont ils ne sont pas tenus de faire un usage qui Aeur serait aussi désavantageux que favorable à leurs ennemis. A plus forte raison l'effet ne doit point être estimé volontaire, quoique prévu, si la cause n'est effective que par accident; comme lorsqu'un capitaine de vaisseau , dans la juste crainte de perdre celui qu'il commande, ne va point au secours d'un autre qu'il voit en danger de périr; ou comme lorsque de bonnes raisons obligent dans un état d'y tolérer les Juifs , les infidèles ; cette tolérance qui n'est qu'une cause accidentelle, ne fait pas que l'exercice mauvais de leur religion devienne volontaire à l'égard des princes ou des magistrats. C'est aussi sur ce fondement que Navarre et d'autres célèbres moralistes appuient leur sentiment : que pour sauver la vie d'un peuple , il est permis de livrer un innocent à la colère d'un ennemi irrité, comme il arriva à six bourgeois de Calais qui s'abandonnèrent à celle d'Edouard III, par un acte de magnanimité digne des éloges de tous les siècles.

Si ce prince les eût fait mourir, c'eût été de sa part un acte infâme de cruauté „ dont

SUR LA GRACE

leur généreux amour de la patrie aurait été la cause accidentelle : mais cet acte auraitil dû leur être imputé comme volontaire dans la cause qu'ils en avaient mises? Non , sans doute. Pourquoi? C'est que leur abandon entre les mains de ce roi était une chose de soi indifférente, et laissée à la liberté de ce prince qui pouvait en user bien ou mal. Il en est de même du concours médiat , c'est-à-dire du don de la faculté d'agir que Dieu accorde à l'homme qui peut en faire un bon ou mauvais usage à son gré. S'il en abuse, ce don à la vérité en est une cause accidentelle , mais le mauvais effet qui s'ensuit ne doit pas être imputé à Dieu qui, loin d'avoir eu intention qu'il arrivât, a fait tout ce qu'il devait pour l'empêcher, et qui, quoiqu'il pût y mettre empêchement, n'y était pas obligé; à qui donc doit-il être imputé? à l'homme qui en est la cause proprement dite, la cause effective par elle-même, Causa per se, la cause en qui cet effet est volontaire parce que sa volonté, maîtresse de le produire ou de ne le pas produire, s'est déterminée d'elle-même à lui donner une existence que Dieu ne fait que permettre , n'étant ni auteur ni complice du désordre qui s'y trouve. C'est comme si un roi donnait à un de ses généraux des troupes pour garder la frontière contre les ennemis de l'état , et que ce général s'en servît pour ruiner la frontière même et pour faire des vexations. Assurément ce prince ne serait pas complice du crime de ce général , quoique il lui eût mis en main sa puissance par le moyen de ses troupes , dont celui-ci fait contre son intention et contre ses ordres, un mauvais usage. Cette comparaison justifie le reproche que Dieu fait au pécheur dans la sainte Ecriture , en lui disant : Servire me fecisti in peccatis tuis.

En effet , lorsque l'opération divine (créatrice et conservatrice) donne ou continue de donner à ce pécheur non seulement son ame, ses facultés essentielles, son entendement, sa volonté , son franc arbitre , mais encore ses modalités accidentelles et purement passives, telles que sont ses premières perceptions , et ses affections indélibérées (non vicieuses [11), moyennant lesquelles il tient de Dieu le pouvoir prochain d'agir ou de ne pas agir , de faire le bien ou le mal ; Dieu alors lui met , pour ainsi dire, sa puissance en main, le rend le maître de faire servir ses dons, par conséquent de le faire servir lui-même (en tarit qu'auteur et conservateur de ses dons) au bien et au mal; et lorsqu'au même instant, ou dans un instant suivant , l'ame de ce pécheur , revêtue de ces facultés essentielles et de ces modalités accidentelles , produit en elle-même,

(1) Parmi les affections indélibérées il y en a de vicieuses : celles ci ne proviennent pas de Dieu , mais ou du démon qui excite de mauvaises inclinations , de mauvais désirs, ou du péché originel dont elles sont les suites, ainsi que nous l'avons expliqué dans noire seconde Instruction sur le mystère de l'Incarnation, col. 419 et suiv., ou d'un péché précédent et commis par l'aine en qui elles se trouvent, et qui en péchant a contracté une inclination à pécher de nouveau.

par la force de son libre arbitre, l'acte de consentement au mal, il est vrai de dire qu'elle fait servir les dons de son Créateur , et conséquemment lui-même , en tant que leur auteur et conservateur à son péché. Mais pourquoi produit-elle cet acte plutôt que l'autre opposé? Cela vient, dit saint Thomas (2 Sent, dist. 39, q. 1), de sa propre détermination, et non point de celle d'un autre ; Quod determinate exeat in hune actum , vel in illum, non est ab alio déterminante, sed ab ipsa voluntate. Par conséquent , si elle se détermine à un acte de péché , cette détermination qui vient d'elle , et dont elle seule est cause en tout ce qu'il a de désordonné, ne doit pas être attribuée à Dieu, et n'est nullement son ouvrage. Loin de mouvoir l'ame au péché, et de l'exciter au mal, Dieu la porte et l'incline au bien, et lui fournit les secours nécessaires pour qu'elle s'y détermine. De là vient que lorsque aidée, soutenue, fortifiée de ces secours, elle s'y détermine, ils influent en sa détermination, qui est l'ouvrage, non du seul fond essentiel de son franc arbitre, mais mixtement et conjointement de lui et du secours naturel ou surnaturel de Dieu ; en sorte qu'elle peut et doit dire comme l'Apôtre : Non ego sed gratia Dei mecum. Dieu donc , à raison de ce secours , est l'auteur de la bonne action de l'homme , parce que, selon le langage de l'Eglise : Eam prœveniendo aspirât et adjuvando prosequitur.

Si cependant il arrive qu'à cause de deux motifs, l'un bon et l'autre mauvais , le même acte unique dans l'ordre physique, soit double et divers dans l'ordre moral, alors il sera en une manière acte de yertu, et en une autre manière acte de vice ; Uno modo , dit S. Thomas, erit actus virtutis, alio modo erit actus vitii (1); par exemple, un homme peut se déterminer à faire l'aumône par le bon motif de charité, mais principalement par le mauvais motif de vanité; en sorte que ces deux motifs influent ensemble, quoique inégalement, dans sa détermination à la faire , et que sans leur ensemble il ne s'y déterminerait pas. Dans cette hypothèse, l'acte de détermination est bon dans son être, soit physique, soit moral, en tant qu'il a pour principe quo la charité; et à cet égard, il est vrai de dire que Dieu y concourt immédiatement; mais il est mauvais dans son être moral, en tant qu'il a pour principe la vanité, et à

(1) Ce sentiment de S. Thomas est suivi par le plus grand nombre des théologiens, selon le témoignage de M. Collet, dans son traité des Actes humains, p. 696. Il en prouve la vérité par un texte de S. Grégoire-le-Graiid et par plusieurs exemples, notamment par celui sages-femmes de l'Egypte. Non implicat, dit-il, quod eidem actui proul bonus est, debeaiur prœmium, et pœna prout malus est. Sic rémunérâtes sunt obstetrices jEgyptiw, eo quod limuerint Deum et Hebrxorum mares conservarint, licel mendacium, nul sallem mentiendi disposilio bonam liane earum aciionem inquinaverit. Vnde S. Thomas \, 2, q. l\l, art. 10. ad 2. Obstetrices, inquil, habuerunt bonam votuntaiem, quantum ad liberationem puerorum, non lamen fuit earum recta voluntas , quantum ad hoc quoa mendacium confinxerunl

INSTRUCTION PASTORALE

cet égard Dieu n'y concourt pas. S'il y concourait à cet égard, on pourrait dire que cet acte qui serait à tous égards son ouvrage, serait par conséquent bon, très-bon , parfait, et on pourrait l'inviter, ainsi que tous ses autres ouvrages à louer, à bénir l'Etre suprême qui l'aurait fait exister; invitation odieuse et offensive des oreilles pieuses. Pourraient-elles entendre sans frémissement et sans horreur les paroles suivantes? Actes de vanité, actes de mensonge, actes de haine de Dieu, actes de blasphème, bénissez et louez le Seigneur dont vous êtes les œuvres, et que lui dont les perfections sont sans bornes, a produites plus sciemment, plus librement que l'homme, dont l'intelligence et la liberté sont bornées.

De là il s'ensuit que si Dieu, par un concours immédiat, opérait ces actes dans lesquels le formel du péché est inséparable du matériel, parce que la malice morale leur est essentiellement attachée, il pécherait plus , il serait plus coupable que l'homme qui les produirait moins sciemment et moins librement.

Les suites affreuses de cette conséquence, et les autres motifs exposés dans la réfutation du second principe d'illusion, ont empêché d'y suivre l'opinion de la plupart des théologiens qui rejettent entièrement celle de Durand. On n'a admis celle-ci que par rapport aux actes de péché, à la production desquels Dieu ne concourt pas en ce qu'ils ont de désordonné. On l'a rejetée par rapport aux autres actes de vertu , à la formation desquels la grâce de Dieu et la volonté de l'homme coopèrent ensemble : ce que l'on a prouvé par plusieurs passages des saints pères et surtout des divines écritures, dont voici encore deux textes qui n'ont pas été cités : le même prophète roi qui disait à Dieu, Inclinavi cor meum ad faciendas justificationes tuas (Psal. 118, 112), lui disait aussi , Inclina cor meum in testimonia tua (Ibid, 36).

Plusieurs autres textes sacrés qu'on a rapportés, ont servi à la réfutation du système de Jansénius, qui détruit la liberté en la faisant consisterdansl'exemptiondecontrainte, et non dans celle de nécessité. Il allègue pour preuve l'exemple des démons qui selon lui , pèchent, quoique ils soient nécessités à mal agir. Calvin l'avait allégué avant lui, et avait été réfuté par Bellarmin. Ad tertiam ( Calvini rationem) dit ce savant controversiste [L. 5, de Grat. et lib. Arb., c 14), de peccatis dœmonum, et bonis operibus Angelorum, respondeo tam angelos sanctos , quam malos dœmones, respectu finis ultimi non habere liberum arbitrium a necessitate, sed solum a coactione : tamen respectu mediorum liberum arbitrium etiam a necessitate habere ; quia multa faciunt , quœ possent non facere, et contra : et hujusmodi dœmones vere peccare, et bonos angelos opus vere laudabile facere : guamvis nec pana, nec prœmium essentiale crescere possit, cum utrique sint in termino, et omnia ipsorum opéra adexercitium damnationis , vel gloriœ sempiternœ perlineant.

Itaque propositio illa Calvini: Dœmones semper necessario maie agunt : in aliquo sensu falsa est , in aliquo vera : verum siquidem est in génère, eos non posse nisi maie agere : falsum tamen est in particulari, omnia mala quœ faciunt , illos necessario facere : possent enim (ut diximus) multa non facere quœ faciunt, et ideo non necessitate, sed voluntate peccata committunt.

On peut d'une autre manière trancher le nœud de la difficulté par le dilemme suivant. Ou la nécessité dans les démons de mal agir est physique , entièrement insurmontable; dans ce cas ils ne pèchent pas ; Quis enim , dit S. Augustin [L. de vera Reiig., c. 18), peccat in eo quod nullo modo caveri potestY Ou elle n'est que morale, vincible, quoique trèsdifficilement; en ce cas, lorsque ils agissent mal, ils pèchent, et il faut leur appliquer ce qui été dit dans cette Instruction [Col. 921 et suiv.) des pécheurs endurcis ; excepté toutefois que ceux-ci de temps en temps reçoivent, pour se convertir et se sauver, des grâces que les démons ne reçoivent jamais ; et quand même on supposerait qu'en ne péchant pas, en vainquant quelque tentation ; ils obtiennent quelque diminution dans leur peine accidentelle (1), celan'empêcheraitpas de soutenir que leur peine essentielle n'aura pas de fin.

Quand même aussi on supposerait que la nécessité morale de résister à la grâce suffisante et la nécessité morale de consentir à la grâce efficace, ne détruisent pas, comme le prétend M. Nicole, la liberté requise dans l'état de la nature tombée, pour qu'une action soit méritoire d'une peine ou d'une récompense éternelle ; cela n'empêcherait pas de rejeter son système comme démenti par l'expérience et par le témoignage du sens intime qui atteste que nous n'éprouvons pas, toutes les fois que nous péchons, une trèsgrande difficulté de ne pas pécher, et que nous ne sentons pas, toutes les fois que nous faisons quelque bonne œuvre, une trèsgrande difficulté de ne la pas faire. Voyez làdessus les pages 278, 279 de celte Instruction.

On y a fait sept réflexions sur la sentence de S. Augustin, Secundum id quod magis de~ lectal , etc. On en ajoute ici , par manière de supplément, une huitième bien courte, mais bien propre à montrer que cette sentence dont Jansénius a fait la base de sa doctrine , en entendant parce mot détectât, une délectation indélibérée , ne prouve rien en sa faveur, parce qu'elle prouverait véritable ce que lui-même reconnaît être faux , savoir

3u'Adam et Eve n'ont pu pécher. Ils avaient, e son propre aveu (L. de Grat. primi nom., c. 3, et 12), une délectation céleste qui les portait au bien, et qui n'était combattue par aucune délectation terrestre. C'était donc

(!) De même que les snints, en priant librement pour nous, ou en faisant quelque autre acte louable, qu'ils sont libres de faire ou de ne pas faire, oblieiN lient, selon plusieurs théologiens, quelque augmenta tion de récompense accidentelle.

SUR LA GKACL.

pour eux une nécessité d'en suivre les mouments , de faire le bien et de s'abstenir du mal. La fausseté de cette conséquence fait voir clairement la fausseté du [principe d'où elle est manifestement tirée.

Un autre supplément a pour objet cette fameuse assertion de M. Arnauld , relative à la première proposition de Jansénius : La grâce sans laquelle on ne peui rien , a manqué à un juste en la personne de S. Pierre, en une occasion ou Von ne peut pas dire qu'il n'ait point pèche. Assertion justement censurée par la Sorbonne , comme téméraire, impie , blasphématoire et hérétique. M. Tournely a bien prouvé l'équité de cette censure, mais comme en proposant les objections il a omis la principale de toutes, fondée sur ce que Jésus-Christ, dont la prescience est infaillible , avait prédit la chute du chef des apôtres, on va y suppléer, en l'exposant dans les mêmes termes dont s'est servi M. de Fénélon (Lettre 30), et en joignant au précis de la solution qu'il en a donnée plusieurs remarques qu'il n'a pas faites.

Que répondre à l'exemple de S. Pierre ? Jésus-Christ lui révèle qu'il va renier trois fois son maître : il est obligea croire de foi divine son péché que la vérité éternelle lui révèle immédiatement. Voilà sans doute une nécessité d'infaillibilité pour le péché futur de cet apôtre.

Si S. Pierre , répond cet illustre prélat , avait pris ces paroles du Fils de Dieu comme une révélationexpresse de sa chute prochaine, il est clair comme le jour qu'il n'aurait pu ni espérer contre cette révélation divine, ni vouloir éluder la prescience infaillible de Jésus- Christ , ni entreprendre de rendre le Fils de Dieu menteur. Il faut donc évidemment que S. Pierre ait pris ces paroles, non comme une révélation expresse et absolue de Dieu, mais comme un simple avertissement du Sauveur, qui le menaçait de. sa chute à cause de sa présomption. C'est ainsi qu'un homme sage dit tous les jours à un fils présomptueux : votre présomption vous fera tomber dans quelque énorme faute avant la fin du jour où vous vous exposez si témérairement au péril.

Remarquez , ajoute-t-il , que si S. Pierre eût reçu ces paroles du Sauveur comme une expresse et absolue révélation , il aurait été obligé de croire comme une vérité de foi divine que Jésus-Christ lui défendait d'espérer de ne tomber pas : il aurait dû croire qu'il ne lui était pas permis de vouloir éluder la prescience de Jésus-Christ , de tâcher de la rendre fausse, et d'entreprendre de rendre Jésus- Christ menteur. Le commandement de ne renier jamais Jésus-Christ l'obligeait néanmoins à espérer de ne tomber pas et à faire tous ses efforts pour éviter sa chute. Il y aurait donc une manifeste contradiction dans ces deux obligations si incompatibles. Ainsi on ne doit jamais supposer que Dieu propose à un tel homme nommément comme une vérité qu'il lui révèle, sa chute future et prochaine pour le moment suivant. En telle circonstance, ce serait supposer que Dieu d'un côté commande à l'homme une chose juste, et que d'un autre côté

De Pressy. I.

il lui défend d'espérer d'obéir ; qu'il détruit en lui par la foi qui est due à une révélation expresse, l'espérance de s'abstenir du péché, et qu'il réduit cet homme à l'horrible nécessité de lui désobéir, ou en tombant dans le péché, ou en rendant Dieu menteur par sa persévérance dans le bien, malgré la révélation divine. Il est donc clair comme le jour qu'on ne peut jamais supposer ce cas.

Voilà en abrégé la réponse de M. de Fénélon. Voici quelques remarques propres à confirmer son sentiment, et à montrer que S. Pierre a pu et dû croire que la prédiction de Jésus-Christ n'était pas absolue. On a observé ailleurs (Col. 779) qu'il y a dans l'Ecriture beaucoup de prophéties conditionnelles ; on cite ici pour exemples , 1° la prédiction faite par Elie à Achab, qui s'étant ensuite humilié devant Dieu (1), obtint de sa miséricorde , que les châtiments qui lui avaient été prophétisés comme devant tomber sur sa tête, tombassent sur son fils après sa mort; 2° les prédictions faites par les prophètes Isaïe (Cap. 37, v. 38), et Michée (2) au roi Ezéchias , sans avoir été suivies de leur effet, quoique sa futurition eût été annoncée sans condition; 3° les prédictions faites à Sédécias par Jérémie qui, les ayant énoncées d'abord en termes absolus (3), ne déclara qu'après le laps d'un temps notable qu'elles n'étaient que conditionnelles ; 4° la prédiction de Jonas aux Niniviles. Quoique elle ne contînt expressément aucune condition, ils crurent avec raison, ainsi que ce prophète, qu'elle en renfermait une implicitement, et qu'elle ne s'accomplirait pas , si la crainte de son accomplissement les engageait à le prévenir et à l'empêcher par une prompte conversion : ce qui arriva. S. Pierre instruit de ces exemples et plus éclairé que ces infidèles n'avait-il pas autant et même plus sujet de croire conditionnelle la prédiction de son reniement? Ne pouvait et ne devait-il pas en prévenir et en empêcher l'événement par le repentir de sa présomption, et par le recours à la prière ?

Une preuve convaincante qu'il le pouvait et le devait, c'est que Jésus-Christ l'y exhorta et le lui commanda. Cette prédiction fut immédiatement suivie du long discours qu'il lui adressa, ainsi qu'aux autres apôtres qui avaient protesté ( Matth. 26, 35 ) comme lui qu'ils ne se scandaliseraient pas à son sujet.

(1) Nonne vidisti humiliatum Achab coram me? Quia igilur humiliants esi mei causa, non inducam nialuin in diebus ejus, sed in diehus filii sui inferam malum domui ejus. Reg. L 3, 21, 29.

(2) Miclisens de Moraslhi fuit Propheta in diebus Ezéchias RegisJuda, était ad omnem populum Juda, dicens : hoec dicit Domiuus exerciluum : Sion quasi ager arahitur : et Jérusalem in acervum lapidum erit : et mons dormis in exeelsa silvarum. Numquid morte condemnavit eum Ezéchias rex Juda, etomnis Juda? Numquid non timuerunl DomLnum etdeprecati sunt faciem Domini, et pœniluit Dominum mali, quod locutus fuerat adversum eos? Jerem. 26, 18,

(5) Voyez le* chapit. 21 et 38 du livre de ce pro thèle.

(Trente-trois.)

INSTRUCTION PASTORALE

Une partie de ce discours a pour objet de les guérir de leur présomption , en les excitant a s'attacher à sa personne, à se conûer, non I en eux-mêmes, mais en lui, vainqueur du monde, en sa grâce sans laquelle ils ne pouvaient rien, et qu'ils devaient implorer en la demandant à Dieu son Père en son nom... Manete, leur dit-il, in me. . . . Confidite : ego vici mundum...Sine menihil potestis facere (Joan. 15, 4, 5). Si quid petieritis Patrem in nomine meo , dabit vobis. Usque modo non petistis quidquam in nomine meo : Petite et accipielis {libid. 16, 23, 24).

Jésus-Christ étant allé ensuite dans le jardin des Olives, dit à S. Pierre et à deux autres apôtres : Vigilate et orate, ne intretis in tenlationem. Ces paroles devaient les persuader qu'en veillant et en priant ils auraient évité la tentation et la chute, à laquelle il leur avait prédit qu'ils seraient tous exposés (1): mais comment auraient-elles pu le leur per-

(1) Omncs vos scandalum patiemini in me in isia ntcle. Mallh. 26, 31.

suader, si elles n'avaient dû leur faire croire conditionnelle cette prédiction qui, s'ils l'eussent crue absolue, les aurait obligés de croire leur chute absolument inévitable, puisque il est aussi impossible qu'une telle prédiction ne s'accomplisse pas , qu'il est impossible que Dieu se trompe ou veuille tromper. On est donc bien fondé à soutenir que S. Pierre prit ou dut prendre ce que Jésus-Christ lui avait prédit, pour un simple avertissement du grand risque qu'il courrait d'être puni de sa présomption par son triple reniement , s'il persistait, sans recourir à la prière ou sans fuir le danger, à se croire capable de vaincre avec ses seules forces la violente tentation dont il serait attaqué en celte nuit. Ne faut-il pas tenir cela pour certain, plutôt que d'oser dire que Jésus-Christ par ses paroles ôtait à cet apôtre tout espoir de s'abstenir de le renier, et qu'il le mettait dans la nécessité ou de succomber à la tentation en le reniant ou d'entreprendre de rendre son maître menteur en ne le reniant pas?

INSTRUCTION PASTORALE

su» l'accord de la foi et de la raison dans le mystère de l'eucharistie.

FRANÇOIS JOSEPH, etc., à tout le clergé de notre diocèse , salut et bénédiction.

/. Que de contradictions apparentes renferme ce mystère 1 que de productions merveilleuses il suppose! — Après le mystère de l'adorable Trinité , qui a été l'objet d'une de nos Instructions précédentes , il n'en est aucun , mes très-chers frères , qui renferme plus de contradictions apparentes que celui de la divine Eucharistie. Si l'on ne s'arrête qu'à la superficie , qu'à ce qui paraît au dehors , on n'y voit pas ce qui est, on y voit ce qui n'est pas. Si on pénètre jusque au fond, jusquejàlaréalité cachée au dedans, on y croit présent ce qui n'est pas plus aperçu que s'il était absent, et on y croit absent ce qui semble être aperçu comme présent. La vue, le toucher, l'odorat, le goût y sont trompés. La foi seule qui vient de l'ouïe (Rom, 10, 17) ne trompe pas. Elle assure, contre le témoignage des sens, que le pain qu'on voit, qu'on touche , qu'on mange en apparence , n'y est pas en effet; et que le corps, quoique invisible de Jésus-Christ , y est tout entier , et tout à la fois dans des millions d'hosties ; sans être ni multiplié par la multitude des lieux, ni séparé par leur éloignement, ni divisé par la division des espèces, ni altéré par leur corruption , ni consumé par toutes les manducations orales , faites depuis tant de siècles. Que de prodiges? que de merveilles 1

Lorsque on ne les contemple qu'avec les yeux de la foi, qui n'aperçoivent pas de bornes dans la puissance et dans la munificence divine, on sent qu'on devrait être non seulement ravi d'admiration, à la vue de ce pou-

voir immense, à qui tout obéit, à qui rien ne coûte, et pour qui les plus grands miracles ne sont qu'un jeu (Prov. 8, 30) ; mais encore transporté d'amour, à la vue de cette bonté ineffable du Verbe incarné, du véritable Emmanuel, du Dieu caché (Is. 45, 15) qui renverse les lois de la nature pour prodiguerles dons de la grâce , et se donner soi-même à l'homme , en s'unissant à lui cœur à cœur , esprit à esprit, corps à corps; en le faisant chair de sa chair, os de ses os (Eph. 5, 29) , sang de son sang, afin que consommé dans l'unité (Joan. 17, 23), il vive de la vie même de sa sainte ame, de sa divinité, de sa propre personne.

Mais lorsque on ne les envisage qu'avec les yeux de la raison, à qui le flambeau delà révélation ne découvre que la certitude de leur opération , sans en dévoiler la manière et le fond; on n'est que trop souvent tenté de les rejeter comme des fables et des chimères, tant elles paraissent n'avoir aucun air de vérité, ni même de vraisemblance! Les faveurs qu'elles renferment semblent trop extraordinaires pour être crues, trop excessives pour être croyables. Au lieu de tirer de leur hauteur inaccessible et de leur valeur inestimable des motifs de soumission et de reconnaissance, les hommes pervers et ingrats en prennent occasion de disputer contre Dieu et contre eux-mêmes; contre Dieu, en doutant qu'il puisse ou veuille faire, pour leur amour, des choses si prodigieuses; contre eux-mêmes, en refusant leur croyance à ses bienfaits , parce qu'ils les trouvent exorbitants. Ils ne veulent pas les croire, à moins qu'on ne

satisfasse à bien des demandes que propose leur curiosité indiscrète.

//. Questions que l'incrédule propose sur ce mystère. — Comment ce qui est pain devientil chair sans cesser de paraître pain? Comment le corps del'Homme-Dieu est-il en même temps en tant d'endroits ? Comment peut-il être renfermé dans un si petit espace ? Comment le sacrifice de Jésus-Christ, immolé tant de fois sur nos autels , peut-il être le même que celui qu'il a offert une seule fois sur le Calvaire ?

///. Réponse générale à ces questions. — Que répond à ces demandes la foi humble et docile de V homme spirituel (1 Cor. % 15), trop raisonnable pour mettre des bornes à un pouvoir infini , ou pour imputer des erreurs à une autorité infaillible? Le Tout-Puissant qui par la soûle parole a fait de rien tout ce vaste univers, et qui de sa propre bouche a dit toutes les vérités qu'il m'oblige de croire sur cet auguste mystère , peut faire et fait ces merveilles, d'autant plus vraies, plus certaines , plus dignes de croyance, qu'étant moins vraisemblables , moins analogues au cours de la nature et moins concevables , elles en sont plus grandes, plus admirables, plus marquées du sceau de la divinité, incompréhensibledans ses ouvrages comme dans ses perfections (1). Mais la raison superbe et pointilleuse de Y homme charnel, assez présomptueux pour les croire une folie, parce qu'il ne les peut comprendre (Ibid., v. lk), se mêle, s'embarrasse, se perd dans une infinité d'autres questions (Eccl. 7, 30). Ces œuvres merveilleuses qu'on avoue surpasser l'intelligence humaine, ne surpassent-elles pas aussi la puissance divine? Dieu peut-il démentir le rapport des sens, ou contredire des vérités éternelles, ou changer l'essence des êtres, ou opérer des choses contradictoires, en faisant que ce qui est ne soit pas, ou que ce qui est un soit plusieurs, et que le même corps soit unique et multiplié , voisin et éloigné, présent et absent? Ne sontce pas là des choses incroyables que non seulement tout homme sensé ne peut concevoir , mais encore qui répugnent à la raison (Emile, t. 3, p. 133)?

Ainsi parlent, d'après l'un de leurs principaux chefs, les incrédules. C'est là leur objection favorite ; ils en font volontiers la matière ordinaire de leurs prétendus bons mots et de leurs mauvaises plaisanteries (1). Les plus hardis osent qualifier de dogmes absurdes et ridicules la présence réelle et la

(i) Scd nova sunl, sed insolila sunt, sed contra iwturœ cursum notissimum sunt , quia magna, quia mira, quia divina,eleomagis vera,cerla,firma.S.Au<j(.

(1) Telles sont celles de J. J. Rousseau, dans sa lettre à M. l'archevêque de Paris. Vous passez, lui dit il , sur cet article des mystères, comme sur des charbons ardents ; vous osez à peine y poser le pied. Vous me forcez pourtant à vous arrêter un moment dans cette situation douloureuse... Lorsque Jésus fit la dernière cène avec ses disciples, et qu'ayant rompu le pain il donna son corps à chacun d'eux , il est clair qu'il tint son corps entier dans sa main; ets'il mangea lui mémo du pain consacré. .. il mit sa tête dans sa bouche.

transsubstantiation. Les moins téméraires, en assurant que ce sont les deux points dont la créance leur coûterait davantage, avouent que sur les autres paradoxes de la religion , ils seraient plus faciles à contenter.

Un écrivain qui dit leur avoir entendu tenir ce langage, ajoute qu'il le croit vrai ; la raison qu'il en donne est que les objets purement spirituels n'étant point dans la sphère de l'imagination et des sens, on impose plus volontiers silence aux murmures de ces puissances inférieures, sur des choses dont on avoue qu'il ne leur appartient pas de juger; mais quand il s'agit des corps, deleur nature, de leurs dimensions , de leurs mouvements , de leurs qualités , de leurs manières d'être , et d'être dans le lieu; l'imagination et les sens se croient autorisés à se mettre de la partie ; et tout ce qui les blesse, révolte. Or rien ne les blesse davantage, et eonséquemment n'est plus difficile à croire que ce qui s'opère dans l'Eucharistie , nommée pour cette raison le Mystère la de Foi. Rien donc n'importe plus que d'y montrer l'accord de la foi et de la raison.

IV. Dessein et plan de cet ouvrage divisé en quatre parties. — Pour le faire avec ordre , nous diviserons cet ouvrage en quatre parties ; la première sera sur la présence réelle; la seconde, sur la transsubstantiation; la troisième, sur les espèces eucharistiques ; la quatrième, sur l'Eucharistie considérée comme sacrifice.

Nous exposerons fidèlement dans chacune les plus fortes objections des incrédules. Qu'ils n'aient plus la mauvaise foi de demander où sont les théologiens qui se piquent de bonne foi; où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires , ne commencent pas par les affaiblir (Emile , t. 3, p. 1W). Ils ne pourront pas dire que nous affaiblissons ou déguisons leurs difficultés ; car nous les extrairons mot pour mot et tout au long de leurs écrits. Les discussions profondes où nous espérons entrer et pénétrer plus avant qu'aucun d'eux n'a jamais fait, ne leur permettront pas non plus de dire que nous passons légèrement sur les articles de ce mystère , comme sur des charbons ardents, et que nous n'osons y poser le pied. Ce n'est pas en nous y arrêtant que nous éprouvons cette situation douloureuse dont parle J. J. Rousseau, mais c'est en lisant ses ouvrages. Nous voyons avec autant de douleur que d'indignation qu'il y abuse des saillies de son esprit, des jeux de son imagination, des tournures captieuses et des agréments spécieux de son style pour éblouir, surprendre, séduire, faire illusion; à quoi la bizarrerie de ses idées, le ridicule de ses paradoxes, la foule de ses inconséquences et de ses contradictions ne l'empêchent pas de réussir auprès des simples, des ignorants , des libertins et des insensés, dont le nombre, au jugement du plus sage des rois, est infini (Eccles.i, 15). Que ferons-nous pour dissiper cette étrange fascination d'impiélé qui , jointe à Y enchantement de la bagatelle (Sap. k, 12) et de la frivolité, semble être le

INSTRUCTION PASTORALE

caractère cl la manie de notre siècle ? Mettrons-nous, comme lui, en œuvre l'ostentation ' et la vaine montre des discours d'une éloquence et d'une sagesse humaine (1 Cor. 2, k) ? A Dieu ne plaise. S. Paul les interdit aux ministres évangéliques. Leur langage doit, comme le sien, avoir, non du faste et de la pompe, mais du poids et de la force (Ibid. 10, 10).

V. Avantages et agréments du style didactique et concis qu'on s'y propose et fruits qu'on en espère. — D'ailleurs la matière que nous traitons est du nombre de celles dont un ancien dit qu'elles se refusent aux ornements du discours , et ne demandent que la simplicité de l'enseignement (1) : nous nous appliquerons donc moins à l'élégance qu'à[la clarté du style. Pour tenir plus sûrement sous les yeux de l'esprit du lecteur les mêmes objets présentés à sa vue, nous userons selon la règle que donne M. Pascal (2), d'une fréquente répétition des mêmes mots qui , jointe à la sèche précision du langage didactique et théologique, pourra ne pas contenter la délicatesse de son goût. Mais faut-il que, moins curieux de son profit que de son contentement, nous imitions certains auteurs, qui plus attentifs à bien écrire qu'à bien penser, et plus occupés des mots que des choses, cherchent moins la connaissance, l'explication solide et le triomphe de la vérité , que la réputation d'avoir un bel esprit, une brillante élocution , une plume élégante. Loin de nous ces vues profanes. Ayant pour but de faire voir que la soumission à la foi est raisonnable (Rom. 12,1), notre principal soin doit être d'avoir raison , et de montrer que nous l'avons par la justesse des idées , par la force des raisonnements , par le fil court et serré des assertions et des preuves, liées ensemble avec tant d'ordre et de netteté, qu'on puisse sans peine en apercevoir la suite et l'enchaînement. La vérité simple, naïve, toute nue, n'en est que plus visible, plus belle , plus aimable. Ses charmes naturels ont d'eux-mêmes de quoi plaire ; ils comblent de joie un bon esprit, qui ne désire rien tant que de la connaître (3). Quel plaisir délicieux ne goûte-t-il pas, lorsque après des recherches laborieuses il l'a enfin trouvée ! Vous la désirez sans doute, mes chers frères; vous l'aimez trop pour ne la pas chercher, indépendamment des ornements étrangers. Vous savez qu'elle brille assez de son propre éclat. Vous êtes trop judicieux pour ne pas préférer l'avantage et l'agrément de voir beaucoup de choses et un grand sens contenus en peu de mots, à l'étalage et à la fastueuse parure d'une longue suite de périodes ennuyeusement diffuses , quoique artistement cadencées, et pompeusement ornées. Vous approu-

(1) ornari res ipsa negat, contenu doceri,

(Horat. .1rs poet.)

(2) Quand dans un discours on trouve des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser... Cette répétition n'est pas faute dans cet endroit. Pensées diverses, n. 4.

(3) Quid enim fortius desiderat anima quant ventaient? S. Aug. Tract. 26. in Joan.

verez donc que nous vous offrions plutôt des fruits utiles et salutaires, que des fleurs stériles et même nuisibles; car elles attireraient, détourneraient sur elles-mêmes une partie de l'attention qu'il faut donner tout entière au fond de notre sujet, qui, naturellement obscur et abstrait, exige qu'on ne la partage point, et qu'on ne le perde point de vue. Comme il n'y a que la raison seule qui puisse le découvrir et le pénétrer, elle seule aussi peut le développer avec cette précision et cette clarté qui, par l'évidence des principes et par la manifeste liaison des conséquences, portent la lumière dans l'esprit, et entraînent sa conviction.

Quel que soin au reste que nous ayons de nous exprimer clairement, nous ne nous flattons pas d'être bien entendus des personnes peu appliquées, ou peu versées dans les spéculations métaphysiques qui demandent une certaine sagacité aussi rare qu'estimable. Plusieurs même de ceux qui n'en manquent point pourront avoir besoin d'une seconde lecture , pour voir sans nuages et à découvert des objets profonds ou élevés , qu'ils n'auraient qu'entrevus ou qu'aperçus confusément à la première. Nous rendons grâces et tout honneur et gloire à Dieu seul (Tim. 1, 17), de l'aveu qu'ont fait d'habiles philosophes et savants théologiens, qui d'abord n'avaient pas bien compris certains endroits de notre Instruction sur la sainte Trinité ; qu'après l'avoir relue avec plus de réflexion ils y ont vu réuni plus d'éclaircissements plausibles et de solutions satisfaisantes, que dans aucun autre ouvrage sur ce mystère; qu'elle leur en a facilité, augmenté la croyance et l'intelligence, au point que ses contradictions apparentes ont heureusement disparu à leurs yeux. Fasse le ciel que celle-ci leur procure encore cette satisfaction de s'affermir eux-mêmes, et d'être plus en état à'affermir leurs frères dans la foi ( Luc. 22, 32 ), par la persuasion de son parfait accord avec la raison !

Tous mes désirs là-dessus sont devant vous, 6 mon Dieu ; les gémissements de mon cœur sur l'ingratitudeeti'aveuglement des hommes incrédules aux prodiges de votre bonté, encore plus que de votre puissance, ne vous sont pas cachés (Psal. 37, 10). Jusqu'à quand l'ennemi vous insulter a-t-il? Continuera-t-il toujours à vous irriter par ses blasphèmes contre votre Nom (Psal. 73, 10)? Levez-vous, Seigneur, et que vos ennemis soient dissipés (Psal. 67, 2). Répandez vos bénédictions sur cet ouvrage que je désire consacrer uniquement à votre gloire. Versez-les sur tous ceux qui le liront en vue de s'instruire et de s'édifier; sur ceux mêmes qui, ne le lisant qu'afin d'en faire l'objet de leur critique et le jouet de leur irréligion , pourront toutefois y apprendre à ne plus blasphémer ce qu'ils ignorent , et à ne plus se corrompre, comme les bêtes dénuées de raison, dans toutes les connaissances naturelles (Jud. 10), dont ils abusent pour disputer à la foi son empire, et pour prétendre follement élever sur ses ruines le trône de leur orgueilleuse impiété.

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