EXTRAIT DES HÉMOIRES DE TRÉVOUX
Remarques historiques données à l'occasion de la sainie hostie miraculeuse conservée pendant plus de 400 ans dans l'église paroissiale de S.-Jean-en- Grève à Paris, avec les pièces originales des faits avancés dans cet ouvrage ; par le P. Théodoric de S. René, carme des Rillettes; 2 volumes in-12.
Les protestants intéressés à décréditer le mystère de la Transsubslantation et de la présence réelle de Jésus- Christ dans l'Eucharistie, se sont toujours fait un plaisir impie de railler sur tes miracles opérés, pour confirmer ce dogme de notre foi. Ils ont cru que les railleries auraient plus d'effet que les raisonnements : et véritablement celte manière de réfuter coûte beaucoup moins, et fait souvent plus d'impression sur les esprits que les plus éblouissantes subtilités. La malignité ou la faiblesse du cœur humain est telle qu"il se range ordinairement au parti du railleur, dans la crainte d'être exposé à ses traits, lors même qu'il sent que la satire porte à faux. Ceci arrive particulièrement quand un auteur se donne un air d'esprit fort et indépendant. Cet air impose, et la crainte de passer pour crédule fait qu'on se rend, ou du moins qu'on n'ose résister à un homme qui le prend sur ce ton, quand même on serait infiniment convaincu qu'il a tort. De là vient que souvent certains catholiques, sous prétexte de ne pas donner dans la simpticité, qu'ils appellent des anciens temps, abandonnent aux hérétiques des miracles qui, pour n'être pas de foi, n'en sont pas moins avérés ; faiblesse d'autant moins pardonnable, qu'elle a pour fondement l'ignorance, et d'autant plus dangereuse , qu'elle va quelquefois jusque à saper dans le cœur les principes essentiels, et à livrer peu à peu le corps de la place, après avoir lâchement abandonné les dehors.
Le génie satirique des protestants, et l'ignorante lâcheté de quelques catholiques, ont animé le zèle du li. P. Théodoric de S. René, carme des liillelles. lia pris occasion d'un miracle célébré pour confondre les uns, et pour instruire les autres sur la foi que doit un homme sensé aux miracles opérés en faveur de la présence réelle. Mais parce que M. Banague, écrivain d'un grand nom, a particulièrement tourné en plaisanterie le miracle de S. J ean-en-Grève ; c'est surtout à prouver invinciblement ce prodige, que s'attache notre auteur, et il le fait de manière à pouvoir défier désormais les protestants de rien répliquer de raisonnable.
< Venons au miracle en question : car à l'égard des autres qui sont la première partie du livre , comme ils ne sont racontés que pour disposer à celui-ci, il est inutile d'en faire mention dans cet Extrait, il ne faut point nous écarter de l'objet principal. Voici le fait exactement circonstancié. Quelque connu qu'il puisse être, il est absolument nécessaire d'en rappeler l'idée sans omettre rien d'essentiel.
« L'an 1290, sous le règne de Philippe-le Bel, un Juif nommé Jonalhns, demeurant à Paris, rue des Jardins (aujourd'hui des Billeltes), retenait en gage quelques habits d'une pauvre femme. Le jour de Pâques il lui offrit de les lui rendre pour paraître plus décemment à l'église , à condition qu'elle lui remettrait l'Hostie qu'elle allait recevoir à la communion. Elle l'apporta en effet au Juif. Celui-ci devenu brutalement impie et furieux, se met aussitôt à exercer toute sa rage contre l'Hostie sainie : il la frappa à coups de canif : le sang ruisselle et ranime sa fureur. Il la perce d'un clou avec un marteau ; le sang coule derechef. Sa femme et ses enfants, à la vue de ce spectacle, sont saisis d'horreur et d'effroi. Ils l'exhortent à mettre fin à tant d'outrages. Mais le Juif, peu touché de leurs larmes, jette l'Hostie
d'être convaincus sans réplique sur le fond et les circonstances du fait, à moins qu'ils ne fassent profession de renoncer ouvertement au bon sens. En vain s'excusent-ils de croire ces
au feu. Elle en sort d'elle-même sans lésion, et semble éviter ses poursuites. Il veut la tailler en pièces, et il ne peut en venir à bout. Il l'attache à un lieu infect ; il la frappe d'une lance, comme pour renouveler, autant qu'il est possible, le crime de ses pères. Un ruisseau de sang jaillit de nouveau. Pour dernier effort le Juif la plongeen fin dans une chaudière d'eau bouillante ; à l'instant l'eau paraît ensanglantée, et l'Hostie s' élevant prend la forme d'un crucifix. Cette dernière merveille étonne enfin le misérable Juif, qui se retire confus et comme hébété.
t Cependant son fils étant sorti, dit à des enfants qu'il voyait aller à l'église que vainement ils allaient adorer leur Dieu, et que son père venait de le faire expirer par mille coups redoublés. Une femme qui passait entend celle naïveté de l'enfant, cl pour s'éclaircir du fait, elle feint d'avoir besoin de feu. Elle avait en main un petit vaisseau de boit. Elle entre dans la maison du Juif, qui était voisine. Elle y voit tes vestiges horribles de ta brutalité du Jui(, ei l'Hostie sainte qui va d'elle-même se placer dans le vaisseau. La femme chrétienne la porte à l'église de S. -J ean-en-Grève, et demande le curé. Il apprend d'elle le sujet qui l'amenait ; il assemble tous ceux qu'il trouve, et fait parler la femme en présence du peuple. Le bruit de celte déposition se rép.nnd en un instant ; on court en diligence à la maison du Juif, on vérifie le rapport de la femme. On saisit le coupable avec sa femme et toute sa famille.
« L'évêque de Paris, Simon de Bussi, fait assembler en peu de temps les ecclésiastiques de son diocèse, les docteurs en théologie, les prédicateurs et des religieux. Il fait comparaître te Juif, l'interroge, et l'examine sur ta vérité du fait , de manière que ce malheureux confesse le crime et les circonstances qu'on a détaillées. On tâche de lui ouvrir les yeux cl de le convertir pattes merveilles dont lui-même avait été témoin. Mais malgré sa confession, plus on le presse, plus il s'endurcit. On le livre donc au bras séculier, et il est condamné à être brûlé vif. Comme on était sur le point d'exécuter la sentence, Que n'ai-je à présent, s'écria-t-il , un certain livre caché dans ma maison, il ne serait pas au pouvoir de votre Dieu de me faire hrûler. Le prévôt, pour confondre la vanité de celte superstition , envoie chercher ce livre ( on croit que c'était le Thalmud) ; on le donne au Juif, et l'un et l'autre est consumé par le feu.
« La femme et les enfants déjà convertis à la vue des merveilles dont ils avaient été les témoins, furent baptisés, et confirmés par l'évêque. Plusieurs autres Juifs touchés de ce miracle, se convertirent aussi et reçurent le baptême. »
« Quelque temps après, le T. C. roi Philippe let Bel, et la reine Jeanne, d'heureuse mémoire , père i et mère de Chartes à présent régnant ; » (c'est un auteur contemporain qui parle, et tout ce récit est tiré des neuf grandes leçons qu'on récitait dès lors à S- Jean-en-Grève et aux Billelles ), « Philippe , dis-je, i et son épouse enflammés d'une grande dévotion par « les ruyons brillants de celte merveille, firent édifier en i église la maison de ce damnableJuif, et la donnèrent
< aux pauvres frères religieux de l'hôpital Notre-Dame, « assis sur la rivière qu'on appelle communément Roi-
< gnon, au diocèse de Châlons, autrement de la Clta- ( rite- En quoi leur dévotion se montre aussi fidèle que « leur désir était raisonnable, afin qu'au même endroit t oh la trèsrsainle chair de Notre- Sfigneur semblait « avoir souffert une seconde passion, là les fidèles chré-
< tiens eussent à le servir et adorer du profond de « leur cœur, lorsque journellement elle est offerte à « Dieu le Père pour eux aux mystères de l'autel, i
Ce passage et le suivant sont tirés de la traduction des
Taits extraordinaires , parce qu'ils n'ont jamais rien vu de semblable. Si nombre de personnes dignes de foi assuraient à un Indien ,
neuf grandes leçons que M. Séguier, conseiller d'Etat, fit imprimer en 160*. Quant au livre de chœur, il subsiste encore à S.-Jean-en Grève, aussi bien que la sainte Hostie.
t Or, d'autant que la mémoire d'un miracle si salu- » laite et fructueux se doit à bon droit renouveler tous t les ans , et que le jour auquel il avint est solennellei ment occupé à la solennité de la glorieuse résurrection
< du Sauveur; à cette cause, il a été ordonné , du con- « lentement des frères susdits, que la solennité d'icelui « se ferait en ladite église au jour de l'Octave de Pâc <7<«?s, dit le dimanche de la Quasimodo. i
Tel est le récit du miracle. On comprend assez qu'il a été aisé à M. Banage de badiner sur ce fait sans /' 'examiner, et de le biffer d'un trait de plume en disant froidement à son occasion : t Le lecteur a une pleine liberté
< de rejeter ce miracle fabuleux. » // a été aisé à des catholiques peu instruits d'abandonner un fait pareil à la satire prolestante et de conniver avec elle par une lâche complaisance. Mais le peut on faire sans passer pour insensé ? C'est ce qu'il faut examiner avec notre auteur.
Jamais peut-être un fait ne fut plus solidement appuyé que celui-ci. Le grand nombre de preuves nous ascable, et la solidité de chacune nous met dans l'embarras du choix , d'autant plus que la nécessité d'être courts nous réduit à passer légèrement sur le peu que nous en rapporterons , et à les indiquer plutôt qu'à les développer.
Il n'est pas iei question de juger du fait en lui-même et de demander s'il a pu être pour savoir s'il a été , comme font d'ordinaire ceux que leur paresseuse présomption engage à tout soumettre aux lumières d'une raison à la mode. C'est un fait dont il faut examiner les preuves, après quoi on sera obligé de convenir qu'il a pu être puisque véritablement il a été.
Veut-on des garants authentiques du manuscrit dont le récit est tiré? Ce n'est point un cartulaire obscur, un titre secret et caché à dessein dans des archives^ un écrit postérieur au fait et fabriqué après coup. C'est un livre de chœur, un Office public, un Office approuvé par l'évê- 'que contemporain, un Office confirmé depuis par M. de Gondy, archevêque de Paris. A la vérité il l'abréçea, ou plutôt on l'abrégea sous son autorité pour le conformer h la réformation du bréviaire. Mais c'est la même his ■ toire, c'est le même miracle, ce sont tes mêmes circonstances , presque les mêmes mots et les mêmes phrases que dans le grand Office. Voilà donc un manuscrit reconnu authentique et approuvé par l'Ealise de Pans. Ce serait peu pour des protestants et des incrédules , si les monuments dont nous parlons ne le Vérifiaient à la postérité. Veut-on des auteurs contemporains qui parlent comme les manuscrits de S.'Jean-en-Grève et de* Billettes? On trouve un Villani, un S. Antonin, un Bacon. unGerson. Quelles autorités !
Veut-on des témoins oculaires du miracle? On en trouve ici d'irrécusables; la femme qui reçoit l'Hostie dans le vase de bois , les personnes qui vont prendre le Juif, sa femme, ses enfants, le Juif même qui confesse son crime et le miracle qui l'aggrave. Témoins désintéressés ; que dis-je? Intéressés lu plupart à nier ou à exténuer le fait, s'il eût pu être caché ou déguisé : le Juif, parce qu'il s'agissait d'éviter la peine du feu, ou du, moitts de diminuer son Crime et son supplice : car peut-on imaginer qu'ils eussent déposé, l'une contre un époux, les autres contre tin père , tous d'intelligence avec lui pour le faire brûler vif, et pour établir un prodige si favorable aux chrétiens? Le coupable meurt impénitent, et sa famille, se convertit. Sur quoi? Sur une Vision d'imaglttalion blessée? Y a-til de la vraisemblance ? Mais tout Paris , toute la cour, tout ce qu'il y avait alors de gens
dans le pays duquel il ne gèle jamais , qtte l'eau glacée devient quelquefois si solide, qu'elle^ porte les plus grands poids, serait- il fondé à refuser de les croire, sous prétexte qu'il n'a jamais rien vu de pareil, et qu'une solidité si singulière lui parait répugner à Ja nature de l'eau , essentiellement fluide ? On lui répondrait avec raison (et c'est ainsi que nous ne répondrons aux incrédules ) croire n'est pas voir.
II. Croire n'est pas concevoir. Tout le monde croit les merveilles de la nature ; personne neles conçoit. Oùestle philosophe assez vain pour oser dire qu'elles ne passent point sa conception? Qu'il se présente, qu'il vienne répondre à cette foule de questions que l'auteur du livre de Job met dans la bouche de Dieu ? Questions bien propres à montrer l'ignorance de l'homme , a confondre sa présomption , et à lui faire sentir que ses lumiè-
éclairés et peu crédules (et il y en avait grand nombre), auraient-ils été dupes de leurs yeux et de leur imagination ?
Veut on un examen juridique? On en trouve un bien remarquable par la nature du fait , par la situation de l'accusé et par la qualité des juges , tous gens respectables, l'évêque à la tête : examen exact dans la procédure, assuré par la confrontation des témoins et par leur confession unanime ; si sérieux enfin qu'il en coûte la vie au coupable.
Veut- ou des mtnuments publics et permanenli? Une église des Billettes bâtit, dès lors en mémoire de ce miracle; l'Hostie même conservée durant plus de 400 ans dans la pàroiïse de S. -Jean en-Grève; le temple de celte paroisse agrandi considérablement sous Charles-te- Bel à cause de l'affluince du peuple qui venait honorer le miracle de la sr.inte Hostie; le tableau antique conservé à S.-Miirlin-des-Champs ; tant d'autres peintures, de vitraux , d'ornements , de calices et de croix qui retracent exactement eux yeux tout le détail que nous avons rapporté, Qu'est-ce que tout cela , sinon autant ce bouches éternelles qui perpétuent la notoriété publique da miracle? C'est peu. Des religieux fondés et établis dans la maisen du Juif en vertu de ce prodige. Une fête solennelle instituée pour le célébrer; un Office fait exprès et approuvé par l'Eglise de Paris; des indulgences données par des papes. Que peut-on répondre à de pareils monuments? C'est peu encore. Des actes publics se présentent en ftule. La seule liste effrayerait le lecteur. Mais quels actes ? Ce sont des rois et des papes contemporains qui les donnent, en supposant le miracle incontestable. C'est une suite de papes et de rois, de prélats et de seigneurs , de juges et d'hommes publics ; ce sont des corps entiers qui font des actes successivement et toujours en faveur du prodige, depuis l'an 1290. De sorte qu'il n'y a presque point d'année, jusqu'à 1711, qui ne soit marquée par quelque acte , ou du moins par quelque autorité respectable de quelque écrivain célèbre, tel que le dernier en 1711. C'est M. Fleury, l'historien ecclésiastique, auteur peu suspect d'être trop crédule ert fait de miracles.
Mais ce qu'il y a ici de singulier, c'est que cet événement , tout étrange qu'il paraît , n'a jamais été contredit jusqu'à nos jours ; car peut-on appeler contradiction un liait de satire des protestants (a)'? Quutrc siècles n'ont pu en altérer ou en exténuer la moindre circonstance. Tout semble au contraire avoir concouru à en rendre lu mémoire toujours récente et toujours incontestable. Mémoires de Trévoux, année 1726, page 844 et suiv.
(a) M. Banage, qui l'a contredit dans le livre neuvième de son histoire des Juifs, ne lui oppose aucune raison, aucune autorilé.
INSTRUCTION PASTORALE
ros sont trop courtes, ses vues trop bornées pour découvrir l'étendue immense du pouvoir suprême de son Créateur. Où étiez-vous quand je jetais les fondements de la terre? Savez-vous qui en a réglé les mesures , ou qui a tendu sur elle le niveau ? Dites-moi où habite la lumière 11), si vous en savez le chemin et les routes (Job 38, 4 et sq.)l
A ces interrogations et à beaucoup d'autres concernant les pluies, la neige, la grêle , le froid et le chaud, les orages et les tonnerres , le cours des astres , l'ordre des saisons , les ornements des cieux et les instincts des animaux, Job humilié et mettant sa main sur sa bouche , avoue qu'il ne peut répondre que par son silence , et c'est à cet aveu que notre philosophe , quelque habile qu'il soit , se reconnaîtra réduit, s'il est de bonne foi. Salomon lui-même , quoique le plus éclairé des savants de son siècle , reconnaît là-dessus son ignorance ( Eccli, 3, il). Il représente le monde comme un champ fort vaste, ouvert aux disputes interminables des hommes , dont la curiosité avide de voir à découvert les secrets de la nature, cherche toujours et ne trouve jamais un moyen lumineux de dissiper les épaisses ténèbres qui environnent de toutes parts les œuvres de Dieu. Bayle lui-même l'avoue, et malgré son goût fort décidé pour le scepticisme , il s'en exprime d'un ton très-affirmatif ( Diction. I. l,p. 2306). Je suis fort assuré, dit-il, qu'il y a très-peu de bons physiciens qui ne se soient convaincus que la nature est un abîme impénétrable , et que ses ressorts ne sont connus qu'à celui qui les a faits et qui les dirige. Clarke (2), Locke (3), Newton (4), ces hommes d'un génie supérieur et d'une science profonde, J. J. Rousseau (5) et les Encyclopédistes (6) font le même aveu, et c'est sur-
(1) Rien de moins clair ni de plus inexplicable que ta manière dont se fait la propagation de la lumière, et dont elle agit sur le sens de la vue. Que mon œil, dit routeur du Spectacle de la Nature, par une image de six lignes, ou que mon ame , par un organe d'un demi-pouce, voie huit ou dix lieues carrées, et démêle la beauté, la farine, les situations et les distances d'un million d'objets dispersés sur cette plaine , voilà un mystère inaccessible à tous nos raisonnements. Cette action sera corporelle ou spirituelle : qu'on la suppose telle qu'on voudra , elle passe également notre raison ; c'est un abîme impénétrable, mais c'est une vérité , c'est un fait assuré Les
incrédules s'autorisent du principe de la philosophie moderne , de ne rien admettre que ce qu'on conçoit clairement ; qu'ils disent donc , on ouvrant les yeux à la lumière ; t Je ne vois rien, car je ne conçois pas comment on peut voir. » Tome 4, page 144.
(2) L'essence des êtres inanimés les plus simples et les plus communs, a pour nous des profondeurs et des ténèbres impénétrables. Traité de l'Existence de Dieu , tome 1, chap. 5,paye 58.
(3) La substance des corps nous est entièrement inconnue... Essai sur l'Entendement humain , tib. 2, chap. 17.
(4) Intimas cornorum subslanlias nullo sensu, nulla actione reflexa cognoscimus. Newtonis Principia, scliolium générale, versus finem.
(?) Voyez le texte de J.-J. Rousseau dans notre Instruction sur la Religion, col. 40.
(G) Aujourd'hui les philosophes sages reconnaissent premièrement, qu'on ignore absolument en quoi consistent
tout à l'égard de l'essence de la matière qu'on doit le faire. Nous vous conseillons , mes chers frères , de lire là-dessus le livre que nous vous indiquons d'un savant philosoplie et mathématicien (1). Vous y verrez que cet auteur, après avoir rapporte et réfuté toutes les opinions anciennes et nouvelles, conclut que l'essence de la matière nous est encore inconnue. Nous croyons son existence, sans concevoir sa nature. Le voile épais qui nous en dérobe la connaissance, nous cache aussi la manière dont s'opèrent tant de merveilles dans l'Eucharistie. Ces merveilles sont les œuvres de Dieu ; faut-il être surpris que nous ne les concevions pas, nous qui avons tant de peine à concevoir les œuvres des hommes, et même celles des animaux ?
Si l'on nous demande en quoi consistaient certains ouvrages artificiels que les hommes ont autrefois inventés, et dont le secret est perdu , par exemple , celui du feu grégeois (2); ne sommes-nous pas contraints d'avouer que cela passe nos conceptions? Si l'on vous montre , dit Louis de Grenade (Catéch., t. k, p. 63), un beau vase de verre, et que l'on vous demande comment une si belle pièce a pu se faire d'une herbe et de quelques grains de sable, et cela avec le seul souffle; si vous n'aviez jamais vu une verrerie, que répondriez-vous ? Je veux qu'on demande au plus habile homme du monde, comment les abeilles font leur miel, leur cire, leurs petits vases où elles gardent leur miel; je m'assure qu'il ne saura que dire : et un homme si ignorant, qui ne sait pas rendre raison de ce que fait ici-bas et sous ses yeux un si petitanimal, voudra qu'on lui rende raison des œuvres miraculeuses du Très-Haut qui dans les cieux habite une lumière inaccessible ( 1 Tim. 6, 16)? Précisément parce qu'il ne pourra point les concevoir, il ne voudra point les croire ; il osera même traiter d'insensés et de stupides ceux qui sur la parole du Dieu de vérité [Ps. 30 , 6 ) les croient véritables quoique inconcevables. Quelle témérité ! quelle présomption ! quelle impudence 1
les éléments des corps. 2. Qu'on ignore encore , à plus forte raison, si les éléments des corps sont tous sembla • blés, et si les corps diffèrent entre eux par la différente nature de leurs éléments ou seulement par leur différente disposition. Tome 5, page 498. Nous connaissons quelques propriétés de la matière ; nous pouvons raisonner sur sa divisibilité , sa solidité , etc. Mais quelle en est l'essence, ou quel est le sujet où les propriétés résident ? C'est ce qui est encore à trouver. Tome 10, page 189. Il résulte de ces réflexions que nous ne voyons et ne connaissons , pour ainsi dire , que ta surface des corps , encore très-imparfaitement , et que le tissu intérieur nous en échappe : c'est sans doute parce qu'ils nous ont été donnés uniquement pour nos besoins , et qu'il n'est pas nécessaire pour nos besoins que nous en sachions davantage. T. 3, p. 851 .
(1) Eléments de métaphysique, par M. Parât.
(2) Le feu grégeois est un feu d'artifice qui brûle jusque dans la mer, et qui augmente son ardeur inextinguible dans l'eau. Le P. Daniel , en décrivant le siège de Damielle par S. Louis , dit : Ce fut quelque chocc de bien plus épouvantable , lorsque les Turcs eurent préparé leur feu grégeois, qui était d'un artifice particulier, et dont le secret s'est perdu.
SUR L'EUCHARISTIE
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III. Croire et même concevoir n'est pas imaginer. Qu'est-ce qu'imaginer, sinon se représenter un objet sous quelque flgure, capable d'affecter les sens. La vérité, la pensée, le jugement, la science, la vertu, mille autres choses purement spirituelles que nous croyons, que nous concevons, ont-elles quelque flgure? Sont-elles carrées, ou rondes, ou triangulaires? Sont-elles d'une couleur rouge , ou jaune , ou verte , pour tomber sous le sens de la vue? d'un son grave ou aigu pour frapper le sens de l'ouïe ? d'une bonne ou mauvaise odeur, pour saisir l'odorat ? d'une tissure molle ou dure, douce ou âpre, pour se faire sentir au tact ou au goût? Nous concevons aussi, nous croyons la présence de Dieu en tout lieu ; les preuves que les philosophes, les Encyclopédistes (Tome 8, page 575 ) euxmêmes en donnent, ne nous permettent pas de la révoquer en doute. Cependant nous ne l'imaginons point; il ne nous est pas même possible de l'imaginer, de nous la représenter sous quelque figure ; car qui dit figure , (selon la définition qu'en donnent les géomètres ) dit une superficie enfermée en une ou plusieurs lignes, par conséquent bornée, restreinte en un seul lieu. La figure donc de Dieu , présent par tout, restreindrait à un seul endroit son immensité ; elle donnerait des bornes à ce qui n'en a point. Elle représenterait une vraie chimère , formée d'attributs qui s'cntre-détruisent.
La création du monde n'est pas plus imaginable que l'immensité du Créateur. Quelque effort qu'on fasse pour se figurer par quelque forme sensible un acte de volonté assez puissante pour réaliser le néant, on n'en vient pas à bout. Ce principe des anciens, rien ne se fait de rien, se présente sans cesse à l'imagination , et la frappe si fortement , qu'il oblige de lâcher prise , au cas qu'on eût cru avoir commencé de saisir sous quelque figure la création. Cependant on la croit, on la conçoit, puisque elle est démontrée autant que les théorèmes des mathématiciens. Notre Instruction sur la Sainte Trinité en contient de nouvelles preuves démonstratives et des anciennes mises dans un nouveau jour, qu'on s'efforcerait vainement d'obscurcir. C'est donc une vérité certaine que Dieu a fait exister en certain lieu des êtres qui n'existaient nulle part. Cette vérité toutefois est-elle plus imaginable que celle-ci, qu'il peut faire exister en même temps dans plusieurs lieux des êtres qui existaient déjà quelque part?
Faut-il s'étonner qu'on ne puisse pas imaginer les choses spirituelles que l'œil n'a point vues et ne peut voir, que l'oreille n'a pas entendues (1 Cor. 2, 9) et ne peut entendre? Parmi même les choses corporelles qui tombent sous les sens de la vue et de l'ouïe, il y en a qui passent l'imagination. Nous croyons , nous concevons des antipodes qui ne retombent pas sur leurs têtes, quoiqu'aucun lien ne les attache au globe de leur hémisphère. Mais c'est ce que nous ne pouvons imaginer. En effet nous ne concevons un antipode que comme un homme dont les pieds
sont à l'opposile des nôtres, l'image de notre horizon et de notre position perpendiculaire sur lui , se joint donc toujours à l'idée d'un antipode; il ne nous est donc jamais possible d'imaginer un antipode que comme un homme renversé, et ayant la tête en bas, parce que nous ne pouvons nous figurer deux dessus dans un corps. Si donc nous ne voulons nous tromper, nous ne devons pas toujours consulter notre imagination, même dans les objets naturels; combien plus dans les choses surnaturelles faut-il se souvenir que croire et même concevoir n'est pas imaginer !
IV. Vraisemblance n'est pas vérité. Il y a des choses fausses si fort vraisemblables , qu'elles paraissent plus vraies que celles qui sont véritables; il y a aussi des choses vraies si peu vraisemblables , que quelquefois la fausseté ressemble plus à la vérité que la vérité même. C'est ce que nous avons prouvé dans notre Instruction sur la Religion (Col. 56 et suiv.) par une foule de parodoxes tirés de l'histoire, de la géométrie et de la physique, et principalement parles merveilleuses reproductions qui se font dans toutes les parties d'un polype. Nous ajouterons seulement l'indication (1) de quelques autres exemples, dont la singularité presque incroyable, quoique certaine, doit persuader que les merveilles de l'Eucharistie peuvent bien être conformes à la vérité , quelque opposées qu'elles soient à la vraisemblance et quelque contradiction qu'elles paraissent renfermer. Cette contradiction n'est pas plus grande, ainsi que l'observe le judicieux auteur du Déismeréfuté (Tom. 1 ,p. 38), que celle qu'offre l'idée d'une certaine perspective à l'esprit d'un aveugle-né qui peut faire le raisonnement suivant : une superficie plate ne saurait paraître profonde ; plat et profond sont deux idées contradictoires. Donc la perspective d'une telle superficie, par exemple, du visage d'un homme peint dans la boite d'une montre , renferme contradiction. De même toutefois que l'aveugle détrompé par le témoignage des hommes qui lui assurent que ces idées ne sont pas réellement contradictoires, croit sur leur parole qu'elles ne le sont qu'en apparence ; ainsi le témoignage de Dieu qui par la révélation nous atteste que les contradictions qui semblent être con-
(1 ) Tout le monde sait à présent la manière singulière dont les polypes se multiplient. Peu à peu ta partie intérieure du polype s'aplatit , l'animal s'accourcit d autant, et devient plus lcnuje à mesure qu'il s'accourcit ; il se partage ensuite par le milieu, savoir du milieu de ta tête jusqu'à l'endroit où le bout postérieur tient au pédicule ; de sorte qu'an bout de quelque temps on voit deux corps séparés et arrondis par leur partie antérieure , où il n'y en avait qu'un auparavant. Mémoires de Trévoux, nnn.' 1758, pages 869 el 870.
Nous ne faons qu'une observation sur les yeux du papillon, mais une observation capable d'étonner la raison et de frapper l'imagination. Les naturalistes les plus habiles, après avoir étudié avec soin, et examiné au microscope ces yeux, ont avoué qu'ils consistaient en 345G0 cornées, c'est-à-dire en autant d'yeux. Argus, de fabuleuse mémoire, ajoute noire auteur , avec ses cent yeux, eût été presque aveugle vis-à vis de nos papillons. Mémoires de Trévoux, déc. 1751, pag. -2575.
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tenues dans les dogmes de l'Eucharistie , ne sont pas réelles , doit-il nous convaincre qu'elles ne sont qu'apparentes.
V. Opinion théologique n'est pas dogme catholique. Les incrédules veulent qu'on croie la foi renversée , s'ils ébranlent les opinions de quelques théologiens ; ils aiment à confondre les dogmes catholiques avec les systèmes scolastiques , afin de paraître triompher des premiers, en paraissant triompher des seconds. Ne savent-ils donc pas, ou affectent-ils d'ignorer la différence des uns et des autres? Ces dogmes appuyés sur la révélation divine , manifestés par la décision de l'Eglise , crus en tout temps , en tout lieu et par tous les orthodoxes, sont obligatoires, certains et marqués du sceau invariable de la vérité. Ils peuvent, dit le savant évêque de Meaux {Tom. k, page 120) , recevoir avec le temps la lumière, l'évidence, la distinction ; mais ils conservent toujours la plénitude, l'intégrité, la propriété, c'est-a-dire que l'Eglise ne change rien, ne diminue rien, n'ajoute rien, ne perd rien de ce qui lui était propre, et ne reçoit rien de ce qui lui était étranger. Les systèmes ou opinions théologiques laissés à la liberté des écoles, adoptés par elles dans un siècle , ou admis dans un pays et rejetés dans un autre, sont les inventions de l'esprit humain , fondées sur des conjectures ou des probabilités, et sujettes à la variation, à l'incertitude, à l'erreur. Elles sont étrangères au fond du dogme. Sa vérité indépendante de la leur ne serait point altérée par leur fausseté. Il en est de ces systèmes de théologie sur le mystère de l'Eucharistie, comme des systèmes de philosophie sur la lumière, sur les couleurs, sur les principes des tremblements de terre, sur les causes du flux et reflux de la mer. Quand même on prouverait que tous les systèmes qui ont été faits sur ces phénomènes sont faux, en seraitil moins vrai qu'il y a delà lumière, des couleurs, des tremblements de terre, un flux et un reflux? En résulterait-il qu'il ne serait point possible d'en trouver quelque autre explication plausible? De même quand on aurait battu en ruine tous les systèmes sur le pourquoi et le comment de la présence réelle , le fond de ce dogme n'en recevrait aucune atteinte ; il s'ensuivrait seulement qu'on s'y est mal pris pour le bien expliquer, ou tout au plus qu'on a eu tort d'entreprendre son explication.
En effet quelques auteurs blâment cette entreprise , 1° comme dangereuse , parce qu'elle expose à faire naufrage dans la foi , en s'embarquant sur une mer orageuse , pleine d'abîmes, semée d'écueils et déjà fameuse par tant d'échouements ; 2° comme téméraire , parce qu'elle est fort au-dessus des forces de la raison, pour qui les mystères mêmes de la nature sont des énigmes impénétrables. Si ces auteurs prétendent seulement qu'il y a du péril et de la présomption à entreprendre une explication entièrement claire et parfaite, ils ont raison; mais s'ils étendent leur censure à une explication imparfaite qui, sans dépouiller les mystères de
leur obscurité réelle, fait évanouir leur contradiction apparente, et sans ôter tous les nuages dont ils sont couverts, en dissipe une partie, nous n'adoptons pas leur sentiment : il est contraire à celui de S. Augustin , de Vincent de Lerins et du cinquième concile de Latran , dont nous avons cité les textes dans notre première Instruction. Il contredit la conduite des saints docteurs et des plus célèbres théologiens qui se sont servis d'exemples , de comparaisons , de raisonnements tirés des sciences humaines pour éclaircir les divins mystères : il contredit spécialement, par rapport au mystère de l'Eucharistie , les pères du saint concile de Trente (1) : en parlant de la manière dont le corps de Jésus- Christ existe dans ce sacrement , ils disent non qu'elle est inexplicable , mais qu'on ne peut qu'à peine ( c'est-à-dire que difficilement) l'expliquer par des paroles ; ils ajoutent que nous pouvons par notre pensée, par notre raison , éclairée de la foi , concevoir que cette manière est possible à Dieu , conséquemment prouver sa possibilité.
D'autres auteurs, loin de rejeter toutes les explications, en épousent quelqu'une avec tant de passion qu'ils osent , de leur seule autorité , la revêtir du caractère auguste de dogme catholique. Toute opinion contraire à celle-là leur paraît blesser la foi ; et à cause des conséquences qu'ils en tirent , quoique rejetées par leurs adversaires, ils la réprouvent comme erronée ou même hérétique ; ils sont toujours prodigues de ces notes ou censures dont le savant Continuateur de M. Tournely dit [Tract, de Euchar., p. 615) qu'on ne doit user quo sobrement et qu'avec retenue. On doit en effet être là-dessus fort circonspect et réservé; vous en pouvez voir, mes chers frères, les raisons dans les textes que nous vous indiquons (2).
Mais si l'on doit éviter, même dans les dis-
(1) Ea exislendi ratione, quam elsi verbis exprimere vix possiirnns , possibilem lamen esse Deo , cogitalione per Pidem illustrala assequi possiimus. Sess. 13. c. 1.
(2) Siinl inulli (iilelium qui imperilo zelo succenduniur, et dum snepe quosdam quasi haercticos in— 6eclantur, hœreses ipsi faciunl. S. Greg., lib.(i,Reg., cap. 50.
Argucndi sunt scholaslici nonniilli , qui ex opinionum.quas in schola acceperunt prnejudiciis . viros alias catliolicos notis gravioribus inurunl, iôoue lanla facililatc.utmerito rideantur. Melchior Canus, p. 58f>.
Non est minus hœresis assererc esse de fide quod nnllatenus de fide est , quam negare aliquid esse de lide, quod est de fide. Joan. Major, in 3 , dist. 37 , quœsl. 26.
N'appelons point dogme ce qui n'est qu'opinion, ni opinion ce qui est dogme : l'un cl l'aiiire sont un crime contre la toi, qu'il n'esi permis d'augmenter ni de diminuer. Erigerjen dogme une opinion libre, c'est vouloir, sans autorité, imposer un joug à ses égaux; c'est mettre de niveau la parole de Dieu avec celle de l'homme. Distinguons dans la théologie les dogmes décidés d'avec les opinions de l'école; unité dans les premiers, liberté dans les autres , mais charité partout. : sans elle la science des écoles, la foi même ne servent de rien. Cette vérité doit être gravée, non sur le bronze, mais dans le cœur de tous les théologiens. Pemées Ihéologigues, pag. 24i.
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pulcs contre les catholiques, de mettre au nombre des erreurs proscrites des opinions que l'Eglise approuve ou tolère , on le doit surtout dans les écrits polémiques contre les incrédules : si on en agit autrement, qu'arrive-t-il? D'une part, en multipliant les objets de créance au delà des points relevés et décidés , dont la multitude et le poids accablent déjà leur faiblesse , on leur donne lieu de s'en plaindre comme d'un joug aussi insupportable qu'injuste, et l'on multiplie les obstacles à leur conversion : en proscrivant des opinions permises, on se prive soi-même de l'avantage qu'on en peut tirer contre eux pour renverser les batteries de leurs systèmes et les forteresses de leurs difficultés. En combattant les théologiens catholiques , on combat les défenseurs de son propre parti , et l'on tire , l'on fait feu pour ainsi dire sur ses troupes. D'une autre part , en soutenant comme des vérités orthodoxes des opinions simplement théologiques , on s'impose la double obligation de prouver et qu'elles appartiennent à la foi et qu'elles ne blessent pas la raison ; on donne par là plus de prise à son ennemi , on augmente le nombre des endroits par où on "peut être attaqué, et l'on diminue ses propres forces ; en les partageant , en les employant à garder une plus grande étendue de pays on les affaiblit , car il est certain qu'en toute espèce de guerre on n'est jamais plus fort que lorsqu'on embrasse moins de terrain à défendre. Dans la guerre donc que nous faisons aux incrédules, ne prenons, n'occupons pas plus de postes qu'il n'est nécessaire; tenons-nous prudemment renfermés dans la seule enceinte de notre sujet ; ne faisons pas de sortie inutile dont ils pourraient se prévaloir. Afin de repousser plus aisément et plus sûrement leurs assauts, bornons-nous à la défense de ces trois points ; 1° l'absurdité apparente des opinions théologiques qu'ils combattent n'est pas une absurdité réelle; 2° quand même ils prouveraient qu'elle est réelle, ils ne laisseraientpasencored'avoirtort, parce que, pour avoir raison, il faudrait de plus qu'ils démontrassent qu'on ne peut pas trouver quelque autre explication plausible (1) propre à faire
(1) Il y a plusieurs siècles qu'on cherche la quadrature du cercle. Personne ne l'a encore trouvée; s'ensuit-il tic là que personne ne la trouvera jamais, ou ne peut la trouver? Combien de découvcries nouvelles n'n-l-on pas faites de nos jours sur les couleurs, sur l'électricité et sur les machines aéroslnliqucs?
Un philosophe cartésien se voyant pressé d'une objection qui regardait le principe que M. Descaries donne du flux et du reflux de la mer, répondit, entre autres choses, qu'il ne faut pas quitter légèrement une opinion , et cela principalement lorsque d'un autre côié elle est bien établie. On objecta à Copernic, quand il proposa son sysième, que Mars et Vénus devraient en un temps paraître beaucoup plus grands, parce qu'ils s'appioehaientde la terre de plusieurs diamètres. La conséquence était nécessaire; et cependant on ne voyait rien de cela. Quoique Une sût que répondre, il ne crut pas devoir pour cela l'abandonner ; il disait seulement (pie le temps le ferait connaître , et que c'était peui-ètre à cause de la grande dislance, l'on prenait cette réponse pour une défaite . et l'on avait ce semble raison : les lunettes ayant éié irou-
dti moins entrevoir le nœud secret qui unit ensemble certaines vérités qu'on n'aurait su jusqu'à présent concilier; 3° quand même la profondeur ou la hauteur de ce nœud serait inaccessible à la vue bornée des hommes et des anges, il nous suffirait de savoir qu'il est connu de Dieu, qui contemple les abîmes {Dan. 3, 35) et aux yeux de qui toutes choses, même les plus sublimes et les plus cachées, sont à nu et à découvert ( Hcbr. 4, 15). En rapportant donc ces opinions, nous n'entreprenons pas de prouver qu'elles soient vraies, encore moins qu'elles soient certaines , mais seulement qu'elles ne contiennent pas ces contradictions absurdes que J. J. Rousseau leur attribue. L'exposé fidèle que nous vous en ferons d'après leurs auteurs ou défenseurs dont, pour rendre plus exactement les pensées , nons emploierons souvent les propres expressions , sera suivi de nos remarques , qui pourront vous en augmenter l'intelligence et vous en faciliter le choix.
VIL Opinions théologiques sur la présence réelle réduites à deux. Vous le ferez ce choix, mes chers frères, par vos propres lumières et non par déférence aux nôtres. Outre que nous devons les compter pour rien, ou presque rien , d'ailleurs nous vous déclarons que , sans adopter aucune de ces opinions , nous nous bornons à les venger du reproche calomnieux que leur font les incrédules en les accusant ({'absurdité. On peut les réduire à deux : la première qui soutient la compénétration (1) jointe à la reproduction (2) , n'admet aucune étendue actuelle dans le corps sacramentel de Jésus-Christ ; la seconde admet cette étendue comme essentielle à tout corps. Nous prouverons que ni l'une ni l'autre n'est absurde.
Les défenseurs de la première l'appuient sur les raisons suivantes : V selon le langage ordinaire des saints pères, des théologiens et des catéchismes , le corps de Jésus-Christ existe dans l'Eucharistie en la manière des esprits qui n'ont nulle étendue. Donc, etc.; 2° le corps de Jésus-Christ est tout entier dans chaque partie de l'hostie. Il n'a donc aucune étendue actuelle dans l'hostie, puisque s'il en avait quelqu'une, chaque partie de l'hostie aurait précisément de ce corps adorable la portion d'étendue actuelle qui lui répondrait déterminément, et non la portion d'étendue qui répondrait déterminément à une autre partie de la même hostie ; chaque partie donc ne contiendrait pas toute l'éten-
vécs depuis, on a vu que cela même qu'on lui opposait comme une grande objection , est la continuation de son sysième et le renversement de celui de Ploloinée. Bayle. Eclaircissements sur les manichéens , page 73G.
(t ) La compénétration est la position de plusieurs éléments de matière l'un dans l'autre. Supposons deux globes de marbre qui n'aient aucun pore; si la puis sauce divine place le premier dans le second, en sorte que les deux ensemble n'occupent précisément que le même espace qu'occupait le second , ces deux globes seront compénélrés.
(2) La reproduction est l'existence d'un même corps eu différents lieux au même instant.
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due ni par conséquent toute l'essence du corps de l'Horame-Dieu.
Pour mieux entendre cette opinion et ses preuves, souffrez, mes chers frères, que nous fassions ici une espèce de dissertation théologique et philosophique sur l'essence de l'étendue et sur la nature des éléments de la matière.
On peut considérer l'étendue ou comme sensation propre de l'ame , ou comme idée abstraite de l'esprit , ou comme qualité propre du corps. Comme sensation, elle consiste dans le sentiment interne qu'éprouve notre ame en conséquence des impressions que font sur quelqu'un de nos sens externes , de nos organes , les surfaces des corps parcourues parle toucher ou par la vue. Comme idée abstraite , elle est l'ouvrage de l'entendement, qui a généralisé cette sensation particulière, et en a fait un être métaphysique qu'il se représente ou peut se représenter , lors même que l'ame n'éprouve pas actuellement ce sentiment interne dont nous venons de parler. Il suffit pour cela qu'en faisant abstraction des qualités internes et particulières il n'ait attention qu'à la pluralité et à l'union des êtres joints ensemble et existants l'un hors de l'autre. Comme qualité propre du corps , elle consiste dans la liaison de plusieurs êtres matériels et continus , c'està-dire posés immédiatement à la suite l'un de l'autre, en sorte que chacun ait sa place distincte. Cette position , ou comme parlent les théologiens , extra-position , qui fait que ces êtres répondent à différentes parties de l'espace et ne sont pas réunis en un même point, leur est-elle essentielle, de sorte que Dieu, qui ne peut changer l'essence des choses, ne puisse les en priver, et que la compénétration soit absolument impossible? Ou leur est-elle accidentelle, et Dieu peut-il la leur ôter comme n'étant que l'effet et la suite des lois qu'il a librement établies et qu'il peut miraculeusement interrompre suivant son bon plaisir? La solution de cette question dépend de l'examen de la suivante : chaque élément de la matière est-il par sa nature un être simple qui n'a point de parties, et qui par conséquent peut exister séparément de tout autre?
L'espèce de gradation que la Genèse nous apprend que Dieu a suivie dans la production du monde suppose , suivant un auteur moderne (1), qu'il créa d'abord la matière dans l'état le plus simple et par conséquent dans un état de désunion , puisque pour en unir les parties il faut une force ou action différente de l'action créatrice ; les cartésiens ne peuvent le contester, puisque ils reconnaissent que la matière et par conséquent ses éléments sont sans force et sans activité : si la matière était dans un état de désunion , ses parties étaient donc simples et indivisibles, puisque toute composition de parties est l'effet de l'action qui les unit. Ces mots , Terra trat inanis et vacua (Gen.l, 2), donnent à entendre que le chaos était une multitude
(t) Staïr, Pliilosophia nova experimenlalis.
confuse d'êtres sans forme ; cequi serait faux si les parties de la terre avaient été unies, parce qu'il y a nécessairement figure où il y a union de parties. La matière a donc été d'abord dans un état de désunion ; ses éléments sont donc simples et indivisibles, et c'est en unissant ces éléments que Dieu a formé le monde. On ne suppose dans ce sentiment rien que de possible ; personne ne conteste la possibilité d'un être simple , et les géomètres démontrent que des êtres simples peuvent former de l'étendue, puisque ils prouvent qu'un globe parfaitement rond, placé sur un plan parfaitement poli, ne toucherait ce plan que dans un point indivisible.
VIII. Texte remarquable de S. Augustin en faveur de cette opinion. — Ce sentiment n'est pas nouveau; sans parler de plusieurs anciens théologiens cités par Perrerius dans son commentaire sur le premier chapitre de la Genèse, S. Augustin l'avait enseigné avant eux dans le douzième livredeses Confessions. N'est-ce pas vous, Seigneur, dit-il en parlant de Dieu, qui m'avez appris qu'avant que vous eussiez formé cette matière sans forme et' que vous en eussiez distingué et séparé toutes les parties selon l'ordre que nous y voyons , elle n'était rien de particulier , ni couleur , ni figure, ni corps, ni esprit ? Ce n'était pas toutefois un pur néant , mais c'était une certaine chose informe qui n'avait aucune beauté ou apparence (1).
Puisque celte matière dont parle S. Augustin et dont le monde a été formé , n'avait avant cette formation ni figure ni couleur, et qu'elle n'était pas corps, il faut que ce père ait cru que ses éléments étaient indivisibles, sans étendue, sans contiguité, sans ordre, parce que s'ils avaient eu des parties étendues, contiguës, ordonnées, la matière n'aurait pas été sans forme, sans figure, sans nature de corps. Il faut aussi qu'il ait cru que cette privation de forme, de figure, dénature de corps venait ou de ce que ces éléments^ ces êtres simples étaient dans un état de désunion, séparés tous les uns des autres par une certaine distance, et répandus, épars çà et là en différentes parties de l'espace, ou qu'ils étaientdansunétatdecompénétration, réunis et concentrés tous dans le même point d'espace. Il faut enfin qu'il ait cru que Dieu les a fait sortir ou de cet état de désunion , ou de cet état de compénétration , par sa parole toute-puissante, en les plaçant à la suite les uns les autres et de différents côtés, afin que par la diversité de leur position, de leur assemblage, de leurs mouvements combinés et variés en mille manières différentes, selon certaines lois établies librement par sa volonté, ils acquissent cette forme, cette figure, cette nature de corps, cette beauté ou apparence dont ils étaient privés , et que d'invisibles qu'ils étaient ils devinssent visibles [Hebr.
(1) N'nnne lu, Domine, docuisli me, quod priiisquanu islam informent maleiïam formares atque distingueres, non erat aliquid, non color, non figura, non cor pus, non spirilus? Non tamen omnino nihil, erat quaedam informilas sine ulla specie.
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11, 3), ils tombassent sous les sens, et fussent les causes physiques ou morales ou occasionnelles des sensations de nos âmes. Il est donc certain que les textes de ce saint docleur favorisent l'opinion qui soutient que les éléments de la matière sont des êtres simples, et que tous ceux qui composent un corps humain peuvent être renfermés dans un seul point d'espace par la compénétration , et exister en divers lieux par la reproduction. Ils peuvent aussi aider à résoudre quelques-unes des difficultés qu'on fait contre cette opinion, et que nous allons exposer.
Première difficulté. L'essence de la matière consiste dans un amas de parties d'étendue dont chacune est étendue, et par cela même divisible à l'inûni : car il est clair que toute étendue a des parties , et que deux néants d'étendue ne peuvent former une étendue. En prenant donc deux de ces atomes prétendus indivisibles, je demande si chacun d'eux a de l'étendue ou s'il n'en a point. -S'il en a, il a donc des parties, et ces parties sont divisibles. S'il n'en a point, ces deux atomes sont donc deux néants d'étendue, qui joints ou ajoutés l'un à l'autre ne peuvent la former. Car dire que plusieurs néants ou négations d'étendue forment l'étendue , n'est-ce pas une assertion aussi absurde que si on disait que plusieurs néants ou négations de vie, de santé, d'intelligence, forment un être vivant, sain, intelligent?
Réponse. Que doit-on penser de l'opinion qui fait consister l'essence de la matière dans un amas de parties d'étendue qui sont étendues? Elle n'explique rien, confond tout; conduit à des absurdités, ou du moins à des obscurités plus grandes que celles du sentiment contraire , soutenu d'ailleurs de fortes preuves et d'autorités respectables.
I. Elle n'explique rien. Que dirait-on d'un philosophe qui promettant de nous dévoiler l'essence de la terre , de l'eau, de l'air, du feu, nous définirait sérieusement la terre un amas de parties terrestres, l'eau un amas de de parties aqueuses , l'air un assemblage de parties aériennes , le fèu un assemblage de particules ignées ou de feu ? Ne dirait-on pas que ce philosophe aurait plus envie de se moquer de nous , que de nous instruire sur la nature des choses qu'il définirait? En serions-nous mieux instruits , que si à celte question; qu'est-ce que la terre, l'eau, l'air, le feu? Il nous répondait : c'est ce qui est terre, eau, air, feu. On lui demande, qu'est-ce que l'étendue? Il répond c'est un amas de parties elles-mêmes étendues ; n'est-ce pas comme s'il répondait , l'étendue est ce qui est étendu. Sa réponse, son opinion n'explique donc rien.
H. Elle confond tout, en ne distinguant ni la matière d'avec l'étendue, ni l'étendue qui est un être composé , d'avec chacun de ses éléments, qui est un être simple. Toute substance qui n'est pas intelligente est matière ; si cette substance est seule, isolée, existant à part , elle n'est point étendue , parce que qui dit étendue , dit pluralité de substances
unies, posées à la suite l'une del'autre. Si elle n'estpas isolée, si elleest jointe contiguement à une ou à plusieurs autres substances de son espèce, cette jonction et cette contiguilé forment l'étendue, dont chacune de ces substances peut être appelée un élément, parce que, jointe aux autres , elle sert à composer un être étendu, quoique chacune d'elles prises séparément ne soit pas étendue; ainsi une ligne est un composé de plusieurs points dont aucun, pris séparément, n'est ligne ; un triangle est un composé de trois lignes dont aucune n'est triangle ; un arbre est un composé de plusieurs branches dont aucune n'est arbre ; une montre est un composé de plusieurs roues dont aucune n'est montre ; un palais est un composé de plusieurs appartements dont aucun n'est palais; un corps organisé est un composé de plusieurs membres dont aucun n'est corps ; une armée est un composé d'officiers et de soldais dont aucun n'est une armée; une heure est composée de minutes dont aucune n'est heure. Combien d'autres exemples ne pourrait-on pas citer? mais ceux-là suffisent pour montrer le faible et le ridicule de l'objection qui suppose que tout ce qui compose l'étendue doit être étendu, parce que plusieurs privations ou néants d'étendue ne peuvent pas former un être étendu : c'est comme si quelqu'un disait que plusieurs points ne peuvent pas former une ligne, parce que ce sont des négations ou néants de lignes; que plusieurs lignes ne peuvent pas former un triangle , parce que ce sont des néants de triangle; que plusieurs roues ne peuvent pas former une montre , parce que ce sont des négations de montre, etc. L'opinion donc qui ne distingue pas la matière et les éléments de l'étendue d'avec l'étendue elle-même, ni l'être simple d'avec l'être composé, brouille toutes les idées et confond tout.
III. Elle conduit à des absurdités ou du moins à des obscurités plus grandes que celles du sentiment contraire. Ce sentiment, il est vrai, ne paraît point clair à l'esprit des personnes peu intelligentes, parce que les êtres simples qu'il admet pour principes de l'étendue paraissent impossibles à leur imagination. Ils ne sont pas du ressort de cette faculté ; nulle figure ne peut les leur représenter. Mais leur esprit conçoit-il plus clairement l'inûnie divisibilité de la matière ? Leur imagination même peut-elle se représenter par quelque figure sensible, des parties d'étendue si petites qu'après un très-grand nombre de divisions, elles deviennent inaccessibles à la vue et aux autres sens, par conséquent elles n'existent plus pour eux, ni pour cette faculté qui ne peut rien représenter que de corporel et de sensible?
D'ailleurs cette divisibilité infinie suppose un nombre infini de parties réellement distinctes avant même la division (1). Or un
(1) Observons qu'il y a des philosophes qui brouillent étrangement l'idée de Yidendilé ; car ils soutiennent que les parties du continu ne sont point distinctes avant la séparation actuelle. On ne peut
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nombre infini de telles parties n'est-il pas une chimère ? Retranchez de ce nombre une de ces parties, si petite que vous voudrez; dès qu'elle est retranchée , je vous demande si ce qui reste est encore infini ou non? S'il n'est pas infini, je soutiens que le nombre total, avant même le retranchement de cette parcelle, n'était pas vraiment infini, et j'en donne la preuve. Tout composé fini à qui vous rejoindrez une très-petite partie qui en aura été ôtée , ne pourra point devenir infini par cette réunion. Donc avant le retranchement, il était vraiment fini. En effet n'y aurait-il pas un ridicule extrême à dire que le même tout est tantôt fini , tantôt infini , suivant qu'on lui ôte ou qu'on lui rend une de ses moindres parties , une espèce d'atome , un presque rien ? Quoi donc , l'infini et le fini ne sont-ils différents que par ce presque rien , par cet atome de plus ou de moins ? Si au contraire le tout demeure infini après que vous en avez retranché une parcelle , vous êtes contraint d'avouer que le tout n'est pas diminué par le retranchement d'une de ses parties , et qu'il n'était pas plus grand avant ce retranchement qu'après. Cette partie n'influait donc en rien sur la grandeur de ce tout, elle ne contribuait donc en rien à le faire ce qu'il était ; elle n'en faisait donc point partie : elle en était donc et n'en était point tout à la fois partie. Quoi de plus absurde 1
Autre absurdité ; comme les parties d'étendue, dont chacune serait infiniment divisible , ne sont pas d'égale grandeur, il faudrait admettre une infinité d'êtres infinis , plus grands ou moindres les uns que les autres. Ils seraient donc en même temps infinis et non infinis puisque tout ce qui est susceptible du plus ou du moins, tout ce qui est capable d'augmentation et de diminution, a quelque borne, quelque extrémité où commence , où finit cette augmentation , cette diminution, et que tout ce qui a quelque borne ou extrémité n'est point infini.
La crainte d'être diffus nous fait omettre d'autres absurdités, ou du moins obscurités très - grandes qu'opposent à cette infinie divisibilité les philosophes qui la combattent, et qui donnent pour éléments à l'étendue des êtres simples et insécables. Le même motif nous engage à n'exposer qu'en abrégé les principales preuves de leur sentiment.
Première preuve. Il n'y a dans le monde aucun être même matériel en qui ne se trouve du moins quelque propriété simple, quelque attribut indivisible; telle est, par exemple, l'existence qui n'est pas plus susceptible de parties et de divisions que la pensée : car une moitié, un tiers, un quart d'existence n'est pas plus possible qu'une moitié, qu'un tiers, qu'un quart de pensée. Or une propriété simple, un attribut indivisible ne peut se trouver dans un être essentiellement composé de parties et toujours divisible : il répugne en effet que cet attribut à qui il est essentiel de n'avoir point de parties, se trouve
rien dire de plus absurde. Bayle, Dict. hist., tome 3, paqe #642.
dans cet être à qui il est essentiel d'en avoir» s'il s'y trouvait, il se trouverait dans plusieurs parties, A, B, et conséquemment en aurait lui-même plusieurs ; car ce qui se trouverait dans la partie A, ne serait pas ce qui se trouverait dans la partie B. La matière donc , ou n'est pas divisible à l'infini , ou n'existe pas.
Seconde preuve. Il en est des parties de la matière comme des parties du temps. Or les parties du temps ne sont pas divisibles à l'infini : car ma pensée actuelle qui est indivisible existe dans une partie du temps, dans un instant : celte partie du temps n'est pas divisible en plusieurs autres, dont l'une D succéderait à l'autre C : car dans ce cas ma pensée n'existerait que successivement en cette partie D, par conséquent serait ellemême successive et divisible. Le temps est une chose abstraite et idéale, dont les parties se succèdent, en sorte que l'une périssant ou passant, l'autre prend sa place. On voit que c'est simplement la mesure des êtres physiques en tant qu'ils se succèdent et qu'ils sont sujets à des changements. On ne peut croire que ce qu'on appelle Vinstant présent soit divisible ; s'il l'était , comment ferait-on pour ne pas y reconnaître un passé et un futur, et comment dans cette hypothèse serait-il présent ? D'ailleurs il semble que pour la production du jugement qui est l'énoncé du vu et de la sentence de l'esprit, il faut un instant sans parties ; autrement cette opération de l'ame ne serait pas simple.
Deux parties du temps ne peuvent donc exister ensemble, cela est clair ; mais pour le rendre plus sensible parun exemple, disons avec Bayle ('Tome 4, page 2909) que ce qui convient au lundi et au mardi , à l'égard de la succession, convient à chaque partie du temps, quelle qu'elle soit. Puis donc qu'il est impossible que le lundi et le mardi existent ensemble, et qu'il faut nécessairement que le lundi cesse d'être avant que le mardi commence d'être, il n'y a aucune partie du temps , quelle qu'elle soit , qui puisse coexister à une autre; chacune doit exister seule ; chacune doit commencer d'être lorsque la précédente cesse d'être : chacune doit cesser d'être avant que la suivante commence d'être. D'où il s'ensuit que le temps n'est pas divisible à l'infini, et que la durée successive des choses est composée de moments proprement dits , dont chacun est simple et indivisible, parfaitement distinct du passé et du futur, et ne contient que le temps présent. Cette conséquence a paru si évidente à Bayle, qu'il ajoute que ceux qui la nient doivent être abandonnés ou à leur stupidité , ou à leur mauvaise foi , ou à la force insurmontable de leurs préjugés. Du moins ne doivent-ils pas traiter d'absurde l'opinion qui soutient que l'étendue ainsi que le temps est composée d'indivisibles.
Troisième preuve. L'indivisible et le divisible étant deux contraires qui s'excluent mutuellement, la présence de l'un ne peut pas répondre entièrement à celle de l'autre dans le même lieu. En quelque lieu néanmoins
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que soil chaque élément de matière, Dieu y est tout entier présent sans divisibilité. Cet élément est donc indivisible comme la présence divine, ou s'il est divisible, celle présence ne répond pas adéquatement à la sienne dans le lieu qu'il occupe.
Quatrième preuve. L'élcndue étant une quantité continue, comme le nombre est une quantité discrète, il faut raisonner de l'étendue en tant que quantité comme du nombre en tant que quantité. Or le nombre en tant que quantité n'est que la collection de plusieurs unités, dont chacune exclut d'ellemême la pluralité, cl par conséquent la division. L'étendue donc en tant que quantité n'est que la collection ou union de plusieurs êtres dont chacun est simple, un, indivisible.
Cinquième preuve. Tout être doit avoir non seulement sa vérité, sa bonté, comme parlent les philosophes , mais encore son unité proprement dite, par conséquent son indivisibilité, sa distinction de toute autre chose ; car ce qui est un proprement , n'est pas divisible en soi-même , et jamais ne peut être deux. Posé donc l'infinie divisibilité des éléments de la matière , nul de ces éléments n'est proprement un , nul n'a une vraie unité, nul n'est un être réel ; nul donc ne peut contribuer à former l'étendue qui est une multitude ou collection de parties ; puisque sans de vraies unités, il n'y a point de vraie multitude, et que sans réalité des parties de la collection , la collection elle-même n'a rien de réel.
Sixième preuve. La divisibilité infinie de la matière est incompatible avec l'existence du mouvement ; car si ce mouvement ne peut jamais commencer, il n'existe pas : or posé l'infinie divisibilité de la matière que les cartésiens supposent être essentiellement étendue et nécessairement impénétrable, le mouvement ne peut commencer. En effet et en conséquence de cette impénétrabilité , comme raisonne Bayle (Dict. hist., t. k,p. 2913), un corps ne peut jamais être en une infinité de lieux tout à la fois. Or il ne pourrait jamais commencer à se mouvoir sans être en une infinité de lieux tout à la fois ; car pour peu qu'il s'avançât, il toucherait une partie divisible à l'infini, et qui correspond par conséquent à des parties infinies d'espace, donc. Outre cela, il est sûr qu'un nombre infini de parties n'en contient aucune qui soit la première ; et néanmoins un mobile ne saurait jamais toucher la seconde avant la première ; car le mouvement est un être essentiellement successif, dont deux parties ne peuvent exister ensemble; c'est pourquoi le mouvement ne peut jamais commencer si le continu est divisible à l'infini.
La même raison démontre qu'un mobile , roulant sur une table inclinée , ne pourrait jamais tomber hors de la table ; car avant que de tomber il devrait toucher nécessairement à la dernière partie de cette table; et comment la toucherait-il, puisque toutes les parties que vous voudriez prendre pour les dernières, en contiennent une infinité, et que
le nombre infini n'a point de partie qui soit la dernière?
Septième preuve. Si l'étendue n'est pas composée d'indivisibles, le point est impossible. S'il est impossible, qu'est-ce donc que la rencontre de deux côtés qui forment l'angle d'un carré? Si le point n'est pas possible, le cercle ne l'est point, et Dieu ne peut former une sphère parfaite ; car s'il la forme cl la pose sur un plan parfait , le point de contingence aura-t-il quelque étendue? S'il en a quelqu'une, il n'est plus point, il est surface ou pour le moins ligne, ainsi la tangente et la sphère auront une étendue commune; ccqniest contraire aux démonstrations géométriques. Direz-vous que Dieu ne saurait faire un cercle parfait? Ce cercle est-il un être chimérique? et refuser au Tout-Puissant de le faire, n'estce pas une impiété absurde?
Huitième preuve. Comme il y a une raison suffisante pourquoi un corps est figuré , coloré, il doit aussi y avoir une raison pourquoi il est étendu, composé. Or on ne peut trouver la raison suffisante d'un être étendu et composé que dans des êtres simples et non étendus ; de même que la raison suffisante d'un nombre composé ne peut se trouver que dans des numérations non composées, c'està-dire dans des unités. Donc les corps composés, les êtres étendus, n'existent que parce que leurs éléments sont des êtres simples.
En effet la raison suffisante oblige d'alléguer quelque chose qui ne soit pas la même que celle dont on demande la raison , puisque autrement la question demeure toujours la même ; dire qu'il y a de l'étendue parce qu'il y a de petites parties étendues , ce n'est rien dire , parce qu'on fera sur les petites parties la même demande qu'on avait faite sur le tout : pour rendre donc raison satisfaisante de ce qui est étendu, et qui a des parties, il faut en venir enfin à quelque chose de non étendu , et qui n'ait point de parties , c'est-à-dire à des éléments dont chacun soit un être simple et dont plusieurs unis ensemble forment l'étendue.
Ainsi raisonnent les partisans du célèbre Leibnitz , dont l'auteur des Institutions de physique (P. 131) assure que la moitié de l'Europe savante a embrassé l'opinion. Elle est donc appuyée , non seulement de fortes raisons, mais encore d'autorités respectables, ayant pour elle, outre S. Augustin (1) , les suffrages d'une foule de théologiens et de phisophes, soil anciens, soit nouveaux. Elle mérite la préférence sur l'opinion contraire qui n'explique rien, confond toutet conduit à plusieurs absurdités; en sorte que M. Pascal, génie aussi profond que sublime , n'a pas craint de la mettre nombre des rêveries , ainsi
(1) Ce saint docteur met au nombre des vérités claires celle-ci : Ventru est omne quod ex in forint formatur, prins esse informe, deinde formalum. Liv, 12, Conf. c. 19. Quand môme on ne regarderait ce saint docteur que comme philosophe, la supériorité de son génie doit donner beaucoup de poids à son sen-
timent, ou du inoins empêcher qu'on ne le
qualifl
d'absurde. Or cela suffit pour réfuter les incrcduleg
INSTRUCTION PASTORALE
que l'atteste M. Nicole. Vous pouvez, dit-il, y ajouter que feu M. Pascal , qu'il cite comme approbateur de ces principes philosophiques, à regard de l'étendue, en était si étrangement éloigné, que quand il voulait donner un exemple d'une rêverie qui pouvait être approuvée par entêtement, il proposait d'ordinaire l'opinion de Descaries sur la matière et sur l'espace; et il y a bien des gens de très-bon esprit qui sont encore dans ce même sentiment. ( Essais de morale, lettre 83).
Deuxième difficulté. Comment concevoir une substance qui n'est ni pensante ni étendue , qui n'est ni esprit ni corps ? Qu'est-ce que cette matière informe dont parle S. Augustin (Confess. , 1. 12, c. 5.) ? et sur laquelle il avoue lui-même son ignorance? On ne sait ce que c'est, on n'a aucune idée de ces êtres simples , qui par leur liaison forment l'étendue et composent le corps.
Réponse. Ceux qui font cette difficulté prétendent donc qu'une chose est impossible, ou qu'elle n'existe pas , dès qu'ils ne la conçoivent pas, et qu'ils ne savent ce que c'est. Mais cette prétention est-elle bien fondée ? Ne resseinble-t-elle pas à celle d'un aveugle-né qui, ne sachant ce que c'est que la vue, soutiendrait qu'il n'existe d'autres sens que le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe, et que tout autre est impossible, puisque il ne le conçoit pas, et ne sait ce que c'est? N'est-elle pas encore semblable à celle d'un homme qui nierait que divers objets se représentent avec ordre dans son œil et dans son ame, parce qu'il n'a pas d'idée de la manière dont les rayons de lumière , se croisant dans leur route de mille façons différentes , viennent peindre sans confusion une foule d'objets dans l'un et dans l'autre ?
Est-il bien vrai qu'on n'ait aucune idée, même obscure, d'un être simple qui ne soit ni esprit ni corps , mais qui , uni à d'autres êtres simples posés à la suite l'un de l'autre et de divers côtés , sert en parlie à composer le tout d'un corps et concourt avec eux à former le phénomène de l'étendue en longueur, en largeur, en profondeur ? Les musiciens n'ont-ils aucune idée de l'harmonie , lorsque ils la considèrent comme l'effet ou le résultat de plusieurs tons entendus à la fois , dont aucun, pris séparément, ne fait pas l'harmonie, mais dont la totalité, jointe à l'agréable variété des modulations, forme un accord harmonieux? Les horlogers n'ont-ils aucune idée de l'heure dont le cours est désigné par le mouvement d'une montre, lorsque ils la regardent comme le résultat d'une foule d'instants indivisibles, dont chacun n'est pas une petite heure, mais dont la pluralité déterminée a un certain nombre, et jointe à leur liaison ou succession, forme celte étendue ou cet espace de temps qu'on appelle heure? Les arithméticiens n'ont-ils aucune idée du nombre lorsque ils se le représentent comme un assemblage d'unités ou de choses de la même espèce , dont chacune n'est pas nombre ? Les géomètres n'ont -ils aucune idée du point lorsque ils le conçoivent sans aucune dimension, et le définissent ce qui se termine soi-
même de tous côtés, ou qui n'a d'autres extrémités que soi-même ? Ce point mathématique, direz-vous, n'existe pas réellement hors de l'esprit. Mais qu'y a-t-il de plus réel dans les dimensions des corps que les limites ou leurs extrémités? Une ligne n'a-t-elle pas deux bouts ou deux termes? Or, ce sont ces termes qu'on appellerons. Les mêmes géomètres n'ont-ils aucune idée de laligne, lorsque ils se la représentent formée par un point auquel on en ajoute un autre? N'ont-ils aucune idée de la surface et dusolide lorsque ils les conçoivent formés de plusieurs lignes mises à côté , ou dessus et dessous les unes des autres ? Ne peut-on pas de même concevoir un être simple se terminant d'abord soimême dans un point de l'espace , puis ayant à sa suite, en haut, en bas, et à côté, d'autres êtres simples que Dieu y placerait, et à qui, selon certaines lois librement établies , il attribuerait diverses propriétés , eu égard à la diversité de leur position, de leur figure, de leur distance ou proximité, de leurs mouvements , et des quantités ou vitesses plus ou moins grandes de ces mouvements ? Ne conçoit-on pas que ces êtres ainsi multipliés et unis, composeraient des corps; qu'ainsi placés et arrangés ils formeraient leurs dimensions ; qu'ainsi Gxés et déterminés , les uns au repos, les autres au mouvement, et à telle espèce de mouvement ou droit, ou oblique, ou circulaire, les autres à telle figure ou ronde , ou triangulaire , ou carrée , etc. , ils produiraient sur nos organes telles et telles impressions qui seraient causes des diverses sensations de nos âmes? Celles-ci auraient par là des perceptions de l'existence des corps , de leur disposition, de leur forme, de leur union ou séparation , de leur grandeur ou petitesse, et de leurs autres qualités, soit communes à tous, soit propres à chacun d'eux. Elles auraient aussi , en conséquence de ces impressions, des sentiments indélibérés de joie, de tristesse, de crainte, de désir, etc., des sensations de froid, de chaud, de couleur, de saveur, etc.
Les philosophes aujourd'hui sont bien revenus de l'erreur grossière qui revêtait autrefois les objets qui sont hors de nous de ces diverses sensations que nous éprouvons à leur présence (1). La plupart même croient qu'elles n'ont point par leur nature aucune
(I) C'est par la voie de l'expérience, dit Tun d'entre eux, que nous avons appris que les couleurs ne sont point dans les objets : or des expériences loules semblables attesteront qu'il en est de même de retendue. Voilà un corps.qui nous paraît de deux lignes d'étendue, et un autre corps qui nons parait de couleur blanche. Avec des lunettes , l'un aura quatre lignes ; avec des lunettes , l'autre deviendra rouge. Soumis, si j'ose ainsi parler, aux regards de différents microscopes, le premier acquerra successivement différentes étendues considérables ; cl soumis à l'opération du prisme, le second sera teint successivement de différentes couleurs plus ou moins foncées. Le parallèle est soutenu; il est exact. L'étendue est donc un phénomène, comme les couleurs. Est-il rien de plus inconstant et de plus variable qu'elle? Elle s'agrandit , elle diminue ; elle parait et disparaît suivant les différentes positions du spec-
liaison nécessaire avec ces objets ; que ceuxci n'en sont que la cause occasionnelle, en vertu du bon plaisir de Dieu , qui en a fait dépendre leur production, dont lui seul est cause efficiente. Si donc ils veulent raisonner conséquemment, doivent-ils avoir tant de peine à concevoir que ces êtres simples , qui forment, en la manière qu#e nous avons dite, le phénomène de l'étendue, peuvent être causes occasionnelles de ces sensations?
Ceux, même des philosophes, qui attribuent aux corps une causalité physique sur les esprits , et aux esprits une causalité physique sur les corps, ne doivent-ils pas la reconnaître possible et concevable dans des êtres simples? Pourquoi ceux-ci, à cause de la simplicité de chacun d'eux, en seraient-ils incapables, tandis que les esprits aussi simples qu'eux en sont capables? Pourquoi serait-elle plus incompatible avec les composes de plusieurs d'entre eux , qu'avec les corps qui , selon ces philosophes, sont eux-mêmes des composés d'autres petits corps? Qu'ils cherchent tant qu'ils voudront une disparité, ils n'en trouveront aucune; et s'ils continuent d'objecter qu'ils ne conçoivent pas un être simple, qui n'est ni corps ni esprit, qu'ils ne savent ce que c'est, et qu'ils n'en ont pas d'idée, on continuera de leur répondra qu'on ne conçoit pas non plus ce que c'est qu'une étendue essentiellement formée d'autres petites étendues, et qu'on n'a pas d'idée d'un corps essentiellement formé d'autres petits corps , qui eux-mêmes sont d'autres composés semblables ; qu'on ne sait ce que c'est que chacun de ces corps composés, parce qu'il reste toujours à savoir ce qui forme les corps composants.
Descartes , il est vrai , prétend que l'étendue est l'essence de la matière ; mais là-dessus un écrivain moderne, cité par les Journalistes de Trévoux {Année 1724, page 203), remarque, 1° que cette opinion ne diffère pas de celle des anciens , qui ont dit que l'essence de la matière consistait à avoir des parties les unes hors des autres ; 2' que le mot d'étendue n'offre que l'idée de l'éloignement qui est entre deux points : on peut demander toujours quel est cet être qui remplit cet intervalle; 3° que lorsqu'on dit qu'un corps est rond, ou carré, on n'apprend rien sur la nature du corps ; et qu'il en est de même, quand on dit qu'un corps est étendu : l'étendue est aussi extrinsèque à la nature d'un corps, que la rondeur, ou la carrure , etc.; k° qu'on ne saurait démontrer qu'il n'y a pas une étendue qui n'est point matérielle ; 5" enfin que l'esprit n'est point content : en nous disant que l'étendue est l'essence de la matière, on nous dit seulement que la quantité, la grandeur, sont la nature de la matière. Mais qu'est-ce donc que la matière , ajoute l'auteur? Faut-il désespérer de pourvoir jamais la connaître ; Pour moi je suis persuadé qu'on y travaillera inutilement. La nature ne se montre à nous que par des sensa-
tateur. Dites-moi , je vous prie, si ce sont là les caractères d'une «îunlité réelle?
De Pressy. I.
tions . qui ne peuvent nous conduire qu'à découvrir des rapports. Si la raison ne peut nous en convaincre , rendons-nous à V expérience : elle ne nous offre , dans les livres des philosophas , que des tentatives qui le plus souvent n'ont produit que des chimères.
Troisième difficulté. Les différentes classes d'infinis qu'admettent les mathématiciens, leur calcul différentiel qui suppose des quantités infinimrnt petites, leurs démonstrations sur les lignes incommensurables , ne sont-ce pas des preuves certaines que la matière est divisible sans fin, et qu'elle a des parties infinies d'étendue , comme l'éternité a des parties infinies de durée?
Réponse. Ne pourrait-on pas d'abord dire avec Bayle (Diction., tom. h, p. 2918) que toutes les sciences ont leur faible?Les mathématiques ne sont point exemptes de ce défaut. Il est vrai que peu de gens sont capables de les bien combattre; car pour bien réussir dans ce combat, il faudrait être non seulement un bon philosophe, mais un très-profond mathématicien. Ceux qui ont cette dernière qualité sont si enchantés de la certitude et de l'évidence de leurs recherches, qu'ils ne songent pointa examiner s'il y a là quelque illusion, ou si le premier fondement a été bien établi. Ils s'avisent rarement de soupçonner qu'il y manque quelque chose. Ce qu'il y a de bien constant est, qu'il règne beaucoup de disputes entre les plus fameux mathématiciens. Ils se réfutent les uns les autres , les répliques et les dupliques semultiplient parmi eux tout comme parmi les autres savants. Nous voyons cela parmi les modernes , et il est sûr que les anciens ne furent pas plus unanimes. C'est une marque que l'on rencontre dans cette route plusieurs sentiers ténébreux,et qu'on s'égare en quittantle chemin de la vérité. Il faut nécessairement que ce soit le sort des uns ou des autres, puisque les uns assurent ce qui est nié par les autres. Ne pourrait-on pas ensuite insister sur la réponse que donne le même auteur aux démonstrations géométriques que les philosophes étalent si subtilement, pour prouver que la matière est divisible à l'infini? Je soutiens, dit-il, qu'elles ne sont propres qu'à faire voir que l'étendue n'existe que dans notre entendement. En premier lieu, je remarque que l'on se sert de quelques-unes de ces démonstrations contre ceux qui disent que la matière est composée de points mathématiques. On leur objecte que les côtés d'un carré seraient égaux à la ligne diagonale, et qu'entre les cercles concentriques , celui qui serait le plus petit , égalerait le plus grand. On prouve cette conséquence, en faisant voir que les lignes droites, que l'on peut tirer de l'un des côtés d'un carré à l'autre, remplis-' sent la diagonale, et que toutes lignes droites que l'on peut tirer de la circonférence du plus grand cercle , trouvent place sur la circonférence du plus petit. Ces objections n'ont pas plus de force contre le continu composé de points que contre le continu divisible à l'infini ; car si les parties d'une certaine étendue ne sont pas en plus grand nombre dans la li- (Trente-quatre.)
INSTRUCTION PASTORALE
gne diagonale que dans les côtés , ni dans la circonférence du plus petit cercle concentrique que dans la circonférence du plus grand,il est clair que les côtés du carré égalent la diagonale, et que le plus petit cercle concentrique égale le plus grand. Or toutes les lignes droites que l'on peut tirer de l'un des côtés d'un carré à l'autre, et de la circonférence du plus grand cercle au centre, sont égales entre elles : il les faut donc considérer comme des parties aliq notes, je veux dire, comme des parties d'une certaine grandeur et d'une même dénomination. Or il est certain que deux étendues où les parties aliquotes, et de même dénomination, comme pouce, pied, pas, sont en pareil nombre, ne se surpassent point l'une l'autre : il est donc certain que les côtés du carré seraient aussi grands que la ligne diagonale , s'il ne pouvait point passer plus de lignes droites par la ligne diagonale que par les côtés. Je suis fort convaincu que les arguments que l'on emprunte des mathématiques pour prouver la divisibilité à l'infini, prouvent trop; car, ou ils ne prouvent rien, ou ils prouvent l'infinité des parties aliquotes Gassendi a fait une observation ingénieuse (Physiq., sect. 1, /.3, cap. 53, p. 264). Il dit que les mathématiciens, surtout les géomètres, ont établi leur empire dans le pays des abstractions et des idées , et qu'ils s'y promènent tout à leur aise ; mais que s'ils veulent descendre dans le pays des réalités, ils trouveront bientôt une résistance insurmontable. Il donne un exemple de la vanité de leurs prétendues démonstrations ; c'est que deux subtils mathématiciens venaient de démontrer qu'une quantité finie et une quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il y a des quantités infinies bornées de chaque côté. S'ils trouvent de l'évidence dans ces sortes de démonstrations, ne leur doit-elle pas être suspecte , puisque après tout elle ne surpasse pas l'évidence avec quoi le sens commun nous apprend que le fini ne saurait jamais être égal à l'infini , et que l'infini , en tant qu'infini , ne peut avoir de bornes? J'ajoute qu'il n'est pas vrai que l'évidence puisse accompagner ces messieurs vartout où ils se promènent. J'en prends à témoin un homme qui entend bien leurs raffinements. « Il serait à souhaiter, dit-il, que l'analyse des infiniment petits, que l'on prétend être d'une fécondité admirable , portât dans ses démonstrations cette évidence que l'on attend, et que l'on a droit d'attendre de la géométrie. Mais quand on raisonne sur l'infini , sur l'infini de ['infini, sur l'infini de l'infini de l'infini, et ainsi de suite, sans trouver jamais des ternies qui arrêtent, et que l'on applique à des grandeurs finies ces infinités d'infinis, ceux que l'on veut instruire ou que l'on entreprend de convaincre n'ont pas toujours la pénétration requise pour voir clair dans de si profonds abîmes (1). » Ceux qui sont accoutumés aux anciennes manières de raisonner en géométrie ont de la peine à les quitter pour suivre des méthodes si abstraites ; ils aiment
(1) Mémoires de Trévoux, mai al juin 1701 , p. 425. C'était alors le célèbre père Touniemine qui les composait.
mieux n'aller pas si loin , que s'engager dans les nouvelles routes de l'infini de l'inGni de l'infini, où l'onne voit pas toujours assez clair autour de soi, et où l'on peut aisément s'égarer, sans qu'on s'en aperçoive. Il ne suffit pas en géométrie de conclure, il faut voir évidemment qu'on conclut bien.
On pourrait sans doute insister sur ces réponses et raisons de Bayle , qui sont d'un grand poids vis-à-vis les incrédules; mais on aime mieux s'en tenir au sentiment des auteurs de l'Encyclopédie qui, au mol Différentiel (Tom. 4, p. 984), prouvent assez au long que la quantité infiniment petite n'existe ni dans la nature, ni même dans les opinions et les suppositions des géomètres. Ceux-ci par ces termes, infiniment petite , entendent les quantités qu'on regarde comme plus petites que toute grandeur assignable ; et comme il n'existe pas, disent encore les Encyclopédistes, de telles quantités dans la nature, il s'ensuit que la quantité infinie, soit en grandeur, soit en petitesse, n'est proprement que dans notre esprit , qui par une espèce d'abstraction, écarte l'idée de borne. Leibnitz (1) lui-même , inventeur du Calcul différentiel , regardait un infini composé comme une absurdité , et pensait qu'en rejetant un infini composé, on ne niait point ce que les géomètres démontrent, de seriebus infinitis. Quant à leurs lignes incommensurables , s'ils voulaient les faire valoir contre notre sentiment, voici le dilemme que nous leur opposerions. Par le point dont, selon vous, la ligne est composée, entendez-vous un être non étendu, ou un être étendu? Cboisissez , il n'y a pas de milieu. Si vous entendez un être non étendu, il faut que vous admettiez avec nous que plusieurs êtres non étendus, plusieurs points unis composent une étendue, une ligne, laquelle formée d'unités, aura nécessairement une mesure commune avec toute autre ligne, formée pareillement d'unités indivisibles ; par conséquent point de lignes incommensurables. Si vous entendez un être étendu , ce n'est plus un point; car il ne peut être étendu ou qu'en longueur, et alors c'est une ligne ; ou qu'en longueur et largeur, alors c'est une surface ; ou qu'en longueur, largeur, profondeur, pour lors c'est un solide. En disant donc qu'un point est étendu , 1° vous détruisez la définition que vous en donnez et les dé monstrations géométriques dont nous avons parlé ci-dessus (Col. 1061 etsuiv.). 2° En sup posant (sans le prouver) ce qui est en question, vous tombez dans le vice de raisonnement que l'Ecole appelle pétition de principe. 3° Nous avouons que, si ce que vous supposez était vrai, savoir que les points sont étendus, ils pourraient être toujours divisés, sans que jamais on parvint à trouver une mesure commune de la diagonale et des côtés d'un carré. C'est ce qu'établissent vos démonstrations ; mais comme elles sont fondées sur la supposition d'un faux principe , nous nions qu'elles donnent atteinte à la vérité de notre
(1) Recueil île diverses pièces. Réflexions sur Locke. Journal de Leipsick, 1712.
SUK L'EUCIIAMSTIE.
sentiment, qui paraîtra déplus en plus vrai, si l'on fait une attention sérieuse et réfléchie a ce qu'a écrit sur cette matière M. Guerau, éditeur de la Collection académique, ouvrage sur lequel, selon les Encyclopédistes (Tom. 6, p. 4&), il ne reste rien à ajouter, après les discours pleins de vues saines et d'idées profondes que l'éditeur a mis à la tête des trois premiers volumes.
En y comparant ensemble l'espace et le temps, il assigne plusieurs rapports qui peuvent jeter de la lumière sur la nature de l'étendue. L'espace, et le temps, dit-il, sont le lien de toutes choses ; l'un embrasse toutes les coexistences possibles, Vautre toutes les successions possibles. Le temps est suppose' couler avec une vitesse constante et uniforme, par cela même qu'on en fait l'unité de mesure de toute succession ; car il est de l essence de toute unité de mesure d'être uniforme : de même V espace est supposé uniforme dans tous ses points, parce qu'il est avec le temps la mesure du mouvement ; d'ailleurs cette uniformité du temps et de l'espate , ne pourrait être altérée que par des existences réelles, que l'abstraction exclut formellement de ces deux idées. Par la même raison ces deux idées sont indéterminées, tant qu'elles sont considérées hors des êtres physiques, desquels seuls elles peuvent recevoir quelque détermination. L'une et l'autre considérées dans les choses, sont composées des parties qui ne sont point similaires avec leur tout, c'està-dire que toutes les parties de retendue et de la durée sensibles ne sont point étendue et durée; car puisque l'idée de succession entre nécessairement dans l'idée de durée, cettepartie de la durée qui répond à une perception simple, et dans laquelle nous ne concevons aucune succession, n'est point durée; et l'atome de matière dans lequel nos sens ne peuvent distinguer des parties , n'est point sensiblement étendu. J'ai grand soin de distinguer /'étendue abstraite de /'étendue sensible, parce que ce sont en effet des acceptions très-différentes du même mot.
La véritable étendue sensible, c'est /'étendue palpable : elle consiste dans les sensations qu'excitent en nous les surfaces des corps parcourues par le toucher. L'étendue visible , si l'on veut absolument en admettre une, n'est point une sensation directe , mais une induction fondée sur la correspondance de nos sensations, et par laquelle nous jugeons de /'étendue palpable d'après certaines apparences présentes à nos yeux. Enfin /'étendue abstraite est l'idée des dimensions de la matière, séparées par une abstraction métaphysique de toutes les qualités sensibles des corps, et par conséquent de toute idée de limites, puisque /'étendue ne peut être limitée en effet que par des qualités sensibles. Il serait à souhaiter que chacune de ces diverses acceptions eût un terme propre pour l'exprimer : mais soit que l'on consente ou que l'on refuse de remédier à la confusion des signes, il est très-important d'éviter la confusion des idées; et pour l'éviter il faut, toutes 1rs fois que l'on parle de /'étendue, commencer pur déterminer le sens précis qu'on attache mot. Par celle seule précaution une infi-
nité de disputes qui partagent tous les jours le monde philosophe, se trouveraient décidées ou écartées. On demande si /'étendue est divisible à l'infini : mais veut-on parler du phénomène sensible, ou bien de l'idée abstraite de /'étendue? Il est évident que /'étendue physique, celle que nous connaissons par les sens et qui semble appartenir de plus près à la matière, n'est point divisible à l'infini , puisque, après un certain nombre de divisions, le phénomène de /'étendue s'évanouit et tombe dans le néant relativement à nos organes. Est-ce seulement de l'idée abstraite de /'étendue qu'on entend parler ? Alors comme il entre de l'arbitraire dans la formation de nos idées abstraites, je dis que de la définition de celle-ci doit être déduite la solution de la question sur l'infinie divisibilité. Si l'on veut que toute partie intelligible de l'étendue soit de /'étendue, la divisibilité à linfini aura lieu ; car comme les parties divisées intellectuellement peuvent être représentées par une suite infinie de nombres, elles n'auront pas plus de limites que ces nombres, et seront infinies dans le même sens, c'est-à-dire que l'on ne pourra jamais assigner le dernier terme de la division. Une autre définition de /'étendue abstraite aurait conduit aune autre solution.
Enfinla prétendue infinité de parties , dans la durée successive de l'éternité, n'est qu'un être imaginaire. L'éternilé peut être considérée ou avant la création du monde, ou après. Avant, elle n'a ni partie, ni durée, ni succession : elle n'offre à l'esprit qui la considère que Dieu seul, dont les attributs indivisibles existent non l'un après l'autre, mais tous ensemble, et par conséquent n'ont point de durée successive. Après le monde créé , elle présente à la vérité dans les créatures la suite continue d'êtres , ou de manière d'êtres, qui existant les uns après les autres, se succèdent ; mais leur nombre, qui peut toujours aller en augmentant , ne peut jamais devenir actuellement infini ; cette infinité actuelle implique même contradiction , puisqu'elle suppose que l'éternité , qui ne peut jamais avoir de fin, aurait actuellement une fin, et que sa durée, à qui il est essentiel d'être toujours susceptible d'augmentation , cesserait d'en être susceptible.
Quatrième difficulté. La compénétralion des parties d'un corps est impossible. Il répugne que deux portions d'étendue se pénètrent sans que l'une des deux soit anéantie. Si elles se pénétraient, les deux n'occuperaient pas plus d'espace après la pénétration, qu'une seule avant la pénétration. Supposez que chacune avant la pénétration eût trois pieds, l'ensemble des deux formait six pieds d'étendue. Mais après la pénétration il n'en formerait plus que trois. L'une des deux serait donc détruite, et ne pénétrerait pas l'autre. Lacompénétration donc impliquant contradiction, ne peut se faire même par miraracle ; nul miracle ne pouvant déroger aux lois éternelles fondées sur les essences immuables des choses.
Réponse. Pour résoudre cette difficulté, il faut savoir ce que ceux qui la proposent entendent par l'espace. Quelle est, selon eux,
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sa nature? N'est-il que l'arrangement ou rorûre des êtres coexistants, comme la durée n'est que l'ordre des êtres successifs? N'est-il pas distingué des corps ? N'est-il qu'une aptitude , qu'une capacité de les recevoir, qu'une simple négation, qu'un vrai néant, incapable par conséquent d'avoir des dimensions et de produire aucun effet? ou est-il un être réel, absolu , vraiment long, large, profond? Est-il créé ou incréé? Est-il substance ou modification? Est-il un attribut de laDivinité,etlemêmequeson immensité?
Ce dernier sentiment est aujourd'hui commun parmi nos philosophes.il a pris faveur depuis que le règne du newtonianisme a remplacé ou diminué celui du cartésianisme. Il a eu pour principal défenseur le docteur Clarke, l'un des plus subtils métaphysiciens que l'Angleterre ait produits. On peut voir dans son Traité de l'Existence de Dieu , et dans ses Répliques à M. Leibnitz, son antagoniste, les raisons dont il l'appuyait, etles solutions des difficultés de son adversaire. Si on en croit un savant mathématicien {Eléments de métaph. p. 27), il eut la gloire de battre Leibnitz par l'avantage de sa cause. Ses défenseurs allèguent en sa faveur l'hypothèse suivante. Si Dieu anéantissait tout ce qu'il y a dans une salle en conservant les murs dans leur situation, n'est-il pas clair qu'ils seraient distants les uns des autres? et comment le seraient-ils s'il n'y avait pas entre eux un espace réel ? En quoi consisterait leur distance? Serait-ce en ce que Dieu pourrait y mettre une quantité de matière égale à celle qui aurait été anéantie? Mais cette quantité de matière qui n'est que possible, qui n'existe pas, est-elle capable de former une distance réelle qui existe? N'estce pas un axiome que ce qui n'existe pas, que le néant n'a aucune qualité réelle» par conséquent aucun pouvoir de former une distance actuelle?
Se réduira-t-on à soutenir sans raison et contre toute raison que Dieu, en anéantissant le contenu de cette salle, ne pourrait pas en conserver les murs dans leur même situation, ou que ces murs ainsi conservés ne seraient pas distants les uns des autres , et qu'il n'y aurait pas de vide entre eux? L'est à quoi en effet paraissent réduits les carté^ siens, qui ne nient pas seulement l'existence actuelle du vide, mais même sa possibilité; et cela sur ce principe que l'étendue étant l'essence de la matière, tout ce qui est étendu e<t mntière. L'espace pur et vide qu'on suppose être étendu doit être matériel suivant eux. Quiconque, disent-ils, admet un espace \ide, conçoit dans cet espace des dimensions, c'est-à-dire une substance étendue en longueur, largeur et profondeur; par conséquent il affirme le vide en même temps qu'il
D'un autre côté, les newtoniens prétendent démontrer la possibilité et même l'existence du vide. Ils la déduisent du mouvement général, et en particulier de celui des planètes, de la pesanteur des corps et de leur divisibiité. Ils font là-dessus de grands et longs
raisonnements dont la discussion étrangère à notre sujet, nous écarterait de notre but.
Pour résoudre la difficulté dont il est question, il n'est pas nécessaire de savoir ce que c'est que l'espace, ni de dire ce que nous en pensons ; il suffit de demander à ceux qui la proposent ce qu'eux-mêmes en savent, ce qu'ils en pensent ; et de leur faire voir que, quelque opinion qu'ils embrassent, soit celle de Newton, soit celle de Descartes , leur objection n'a aucune force et combat même leurs propres principes.
Sont-ils newtoniens sur la nature de l'espace? Le croient-ils un être réel distingué des corps? Voici la réponse que nous leur faisons. Vous prétendez qu'il répugne que deux portions d'étendue se pénètrent sans que l'une des deux soit anéantie; parce que, si elles se pénétraient , les deux n'occuperaient pas plus de place après la pénétration qu'une seule avant. Or cette raison milite contre vous-mêmes, puisqu'elle prouve que l'étendue spaciale qui , selon vous est péné^trable, ne l'est point; car si elle l'était, l'une des deux portions d'étendue qui se pénétreraient serait anéantie; parce que l'ensemble des deux n'occuperait pas plus de place après la pénétration qu'une seule avant. Regardez avant la pénétration un corps qui ait six pieds d'étendue, et à qui l'on va faire changer de place , regardez aussi l'endroit où il va être posé. Cet endroit, celte étendue spaciale a, de même que lui, six pieds d'étendue. Voilà donc en tout douze pieds d'étendue, six du corps et six de l'espace. Considérez-le ensuite après la pénétration faite par sa position dans cet endroit ; au lieu de douze pieds en tout, vous n'en trouverez plus que six. Par conséquent , ces deux étendues n'occupent pas plus de place après la pénétration qu'avant. Cessez donc de soutenir que l'étendue spaciale est pénétrable, ou convenez que l'étendue corporelle l'est aussi. En vain chercheriez-vous quelque disparité : vous n'en trouveriez aucune ; croyez-en un auteur non suspect; c'est Rayle, qui assure qu'avec quelque soin que Von visite tous les coins et tous les recoins de son esprit, onne trouve pas une raison qui fasse que la matière soit impénétrable, et qui ne soit pas tirée de l'étendue (1). Comme donc l'étendue spaciale est selon vous une étendue réelle, elle ne doit pas être moins impénétrable que celle de la matière ; et si elle est ainsi que vous le soutenez pénétrable, l'étendue matérielle l'est aussi. Comme, selon vous, la pénétration de plusieurs parties d'étendue spaciale peut se faire par plusieurs parties d'étendue corporelle sans qu'aucune de ces deux étendues soit anéantie, il en faut dire autant de la pénétration qui se ferait de plusieurs pieds d'étendue corporelle, par autant d'autres pieds de la même espèce d'étendue.
Sont-ils cartésiens ? Nous répondons à leur difficulté par les preuves des trois propositions suivantes; 1° la compénétration des esprits est possible ; 2° la compénétration des
(1) Mponse aux Questions d'un provincial, p. 210.
SLR L'EUCHARISTIE.
corps n'est pas moins possible que celle des esprits ; 3° sa possibilité, et même son existence actuelle , s'ensuit des principes de Descartes.
Qu'entend-on par compénélration, sinon coexistence de deux êtres l'un dans l'autre, en sorte qu'ils soient présents dans le même lieu? Puisque donc il n'y a point de lieu où Dieu ne soit présent, et qu'il y a quelque lieu où l'ame d'un homme est présente , il est clair que Dieu et cette ame coexistent dans le même lieu , et par conséquent que la compénélration est possible pour deux esprits. Mais si elle l'est pour deux, elle l'est pour trois, pour dix, pour cent, pour mille, etc.; car sur quoi est fondée sa possibilité pour deux esprits? Sur celte maxime que Bayle ( Diction., t. 1, p. 390) déclare être aussi évidente qu'universelle; tout ce qui n'implique pas contradiction est possible. Or si la compénétration n'implique pas contradiction pour deux esprits, il est évident qu'elle ne l'implique pas pour un plus grand nombre; de même de ce qu'on conçoit que l'existence de deux hommes n'implique pas contradiction, l'on en conclut que celle de trois hommes, de cent, de mille, etc., ne l'implique pas non plus. 11 n'y a donc pas de contradiction à supposer que des millions d'esprits fussent compénétrés , et que des anges innombrables fussent réunis tous dans un seul point d'espace. Quelque multipliées et diverses que soient les propriétés et les perfections des différents ordres de ces anges, elles ne sont rien en comparaison de celles de Dieu ; et puisque Dieu, malgré l'immensité de ses perfections, ne laisse point d'être présent tout entier dans la moindre portion de l'espace; faut-il tant s'étonner qu'il puisse en être de même de toutes les propriétés et perfections finies des millions de ces légions d'esprits célestes qui, réunis dans le même point d'espace, y auraient une présence simultanée avec celle de leur Créateur ? Quoique tous ces anges fussent ainsi compénétrés dans le ciel, on peut cependant concevoir qu'un grand nombre d'entre eux , destinés à être les gardiens des hommes, qui ont chacun le leur, seraient présents sur la terre sans compénétration ; mais occupant diverses places, c'est-à-dire répondant à divers points d'espace , relativement à la diversité des lieux occupés par les hommes conflés à leurs soins : comme on conçoit que Dieu, quoique présent dans le ciel, ne laisse pas d'être aussi présent sur la terre en tous les lieux occupés par les hommes ; et comme la distinction de ces lieux empêche que la présence de Dieu, tout entier dans le ciel , fasse aucune contradiction avec sa présence sur la terre, et en tant d'endroits différents : comme aussi on conçoit à l'égard de notre ame , que quoique elle soit toute dans tout le corps, et toute dans chaque partie, cependant la distinction des lieux empêche que la présence de l'ame, toute entière aux pieds, fasse aucune contradiction avec la présence de celte ame, toute entière à la tête ; on doit aussi concevoir la même chose par rapport
à ces esprits célestes ; la distinction des lieux où ils existeraient compénétrés dans l'un, et non compénétrés dans les autres , empêcherait que leur présence dans le ciel fit aucune contradiction avec leur présence sur la terre. Ce qu'on vient de prouver possible à l'égard des esprits, ne l'est pas moins à l'égard des corps. D'où vient, en effet, que la compénétration est possible à l'égard des êtres spirituels? C'est qu'ils sont simples , sans divisibilité. Or on a fait voir que les éléments de matière qui, rangés en file, composent les corps et forment le phénomène de l'étendue, ne sont pas moins simples et indivisibles que les êtres spirituels. La même cause produit donc à l'égard des uns et des autres la même possibilité.
Il est vrai que cette compénétration est contraire aux lois que Dieu a établies. Mais B-yle lui-même avoue qu'un législateur qui exécute lui-même ses lois, en suspend l'exécution quand il le trouve à propos. Il est vrai aussi que tous les philosophes chrétiens conviennent qu'il n'y a point de miracles par rapport aux lois éternelles, dont la plus certaine est celle-ci , que rien n'arrive contre l'essence des choses; mais ils admettent des miracles ( c'est encore Bayle qui parle ) par rapport aux lois arbitraires qu'il a plu à Dieu d'établir dans la nature (1). Us savent que l'idée de miracle renferme une interruption du cours ordinaire, une exception aux lois générales, un événement supérieur aux causes secondes, et opposé à l'action qu'elles ont coutume de produire. La compénétration est une dérogation à ces lois arbitraires, dont Dieu peut suspendre l'exécution quand bon lui semble; mais elle n'est pas contraire aux lois éternelles qui , fondées sur l'essence des choses, sont immuables, et que Dieu ne suspend jamais. Ni la pénétration , ni l'impénétration ne sont de l'essence, soit des corps, soit des esprits : il est indifférent pour eux d'être compénétrés ou non , d'é'.re placés plusieurs dans un seul point d'espace, ou d'être rangés de file dans plusieurs points. Ils sont indéterminés de leur nature , soit à l'un , soit à l'autre de ces états , de même qu'ils sont indéterminés d'eux-mêmes au repos ou au mouvement; et comme, soit en repos, soit en mouvement , ils conservent toutes leurs propriétés internes qui les distinguent , ils les conservent également, soit qu'il y ait entre eux compénétration , soit qu'il n'y en ait pas. Comme il a été libre à Dieu de faire une loi sur le mouvement ou sur le repos des esprits et des corps, il ne lui a pas été moins libre de faire une loi sur leur compénétration ou leur étendue; et les lois de Dieu , faites avec cette liberté, dit Bayle (2), sont suspendues quand bon lui semble , sans que les créatures soient réduites à un état opposé à leur nature. L'état où elles se trouvent pendant cette surséance de la loi , leur est aussi naturel qu'à celui où elles se trouvent pendant le cours de la loi (3), et il n'y a point
(1) Réponseaux Questions d'un provincial, p. 211.
(2) lhid.,p.213.
(5) C'est-à-dire , aussi conforme à leur essenc
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d'autre différence entre ces deux états, si ce n'est que l'un est conforme à la loi que Dieu a choisie pour le train commun de la nature, et que l'autre n'est conforme qu'à la loi qu'il a réservée pour certains cas extraordinaires (1).
Le même auteur nous fournit la preuve de notre troisième proposition. Mettez, dit-il, un boulet de canon sur une table ; un boulet , dis-je , enduit de quelque couleur liquide ; faites-le rouler sur cette table, vous verrez qu'il y tracera une ligne par son mouvement : vous aurez donc deux fortes preuves du contact immédiat de ce boulet et de cette table. La pesanteur du boulet vous apprendra qu'il touche la table immédiatement ; car s'il ne la touchait pas de cette manière, il demeurerait suspendu en l'air, et vos yeux vous convaincront de ce contact par la trace du boulet. Or je soutiens que ce contact est une pénétration de dimensions proprement dites. La partie du boulet qui touche la table est un corps déterminé , et réellement distinct des autres parties du boulet qui ne touchent point la table. Je dis la même chose de la partie de la table qui est touchée par le boulet. Ces deux parties touchées sont chacune divisibles à l'infini en longueur, en largeur et en profondeur : elles se touchent donc mutuellement selon leur profondeur, et par conséquent elles se pénètrent!^). Voilà, en conséquence des principes de Descartes, la compénétration des corps prouvée possible, et même existante, comme inséparable du contact immédiat des parties de l'étendue ; que les cartésiens donc n'objectent pas sa prétendue impossibilité, ou qu'ils donnent une solution plausible de cette difficulté de Bayle, avec qui on peut leur dire : On objecte tous les jours cela aux péripatéticiens , dans les disputes publiques ; ils se défendent par un jargon de distinctions qui n'est propre qu'à prévenir le chagrin que pourraient avoir les parents de l'écolier, s'ils le voyaient réduit au silence ; mais , quant au reste, ces distinctions n'ont jamais servi qu'à faire voir que l'objection est insoluble.
Que les cartésiens n'objectent donc pas non plus que si la compénétration est possible , toutes les créatures peuvent coexister avec leur Créateur dans un même point d'espace sans confusion, et qu'une telle coexistence ne répugne pas moins à la raison qu'à l'imagination. Car, n'est-on pas en droit de leur répondre qu'elle ne répugne pas plus que la coexistence de tous les êtres dans un même point de temps, dans un seul instant? En effet, il y a deux manières dont les créatures peuvent exister à l'égard du temps; l'une successive , qui aurait eu lieu, si Dieu , en les créant l'une après l'autre, les avait placées, pour ainsi dire, comme autant d'anneaux dans une chaîne composée d'heures , de
particulière, quoique il ne soit pas conforme au cours ordinaire établi dans la nature. Ibid.
(1) J'appelle ainsi les décrets qui font exception aux lois générales. Ibid.
(2) Diction, hist. 1.4, d. 2911.
jours, d'années, de siècles. L'autre simultanée qui , dans l'état présent des choses a eu lieu par rapport aux corps, qui , tous créés en même temps , ont coexisté dans le même instant. Ni l'une ni l'autre de ces manières d'exister, n'est essentielle aux créatures : indifférentes d'elles-mêmes pour celle-ci comme pour celle-là , elles n'ont été déterminées à l'une plutôt qu'à l'autre, que par le bon plaisir du Créateur. Il y a aussi deux manières dont elles peuvent exister à l'égard de l'espace ; l'une extensive qui , les plaçant de file (1), ou à la suite les unes des autres , fait qu'elles répondent à différentes portions de cet espace; l'autre compénétrative , qui, sans aucune extra-position , les fait toutes répondre au même point d'espace. Indifférentes à l'une et à l'autre de ces manières d'exister, leur détermination à celle-là plutôt qu'à celle-ci ne vient que du choix libre de Dieu. Il n'y a donc aucune répugnance à ce que Dieu les fasse coexister à la même partie d'espace, comme il n'y en a aucune à ce qu'il les fasse coexister à la même partie de temps ; et comme cette dernière coexistence se fait sans confusion, sans mélange, la première se fait aussi sans que cette compénétration les mêle ou les confonde. Elles ne sont ni confondues ni mêlées avec Dieu par la coexistence de chacune avec lui dans le même lieu ; pourquoi le seraient-elles par leur coexistence mutuelle des unes avec les autres dans ce même lieu ou point d'espace ? Cette parité va servir à résoudre les objections suivantes de Bayle.
1° // s'ensuit , dit-il ( de ce que des corps humains compénétrés peuvent être en plusieurs lieux tout à la fois), que ni vous ni moi ne saurions être certains si nous sommes distingués des autres hommes, et si nous ne sommes pas à l'heure qu'il est dans le sérail de Constanlinople, dans le Canada, dans le Japon, et dans chaque ville dumonde, sous diverses conditions en chaque lieu (2). Fausse conséquence. La reproduction et la compénétration n'empêchent pas que les âmes de deux hommes, dont on supposerait les corps existants en divers lieux , et l'un dans l'autre , n'eussent les mêmes connaissances et les
(1) Ces êtres ainsi placés de file, quoique ils soient immédiatement et sans intervalle l'un près de l'autre, et qu'en ce sens ils se touchent, ne se compénètrent point, et ne coexistent point l'un dans l'autre, parce qu'ils répondent tous à différents points d'espace, où chacun a sa place distincte de celle de tout autre : de même que si on supposait que Dieu les créât immédiatement et sans intervalle de temps l'un après l'autre, l'existence de l'être B loucherait, pour ainsi dire, l'existence, de l'être A , après lequel il serait immédiatement créé, et néanmoins ces deux èircs A et B ne seraient point simultanés, ne coexisteraient point dans le même instant, parce que le commencement de l'existence de chacun d'eux répondrait à différentes parties du temps. Les cartésiens ne peuvent opposer au raisonnement de Bayle celte parité, qui suppose des êtres simples, placés de file sans étendue divisible, par cousé^uent saiii vrai contact.
(2) Diction, hist. t. 3, p. 2307.
SIR L'EUCHARISTIE
mêmes certitudes que s'ils existaient chacun dans un seul lieu , et avec leurs parties extra-oosées : elles supposent même que ces aines auraient ces même connaissances et certitudes, puisque elles leur laissent les mêmes qualités intrinsèques, par conséquent les mêmes notions, les mêmes sentiments internes de l'unité individuelle de leur propre existence et de celle de leur corps ; les mêmes, dis-je, que si ceux-ci n'étaient ni reproduits ni compénétrés. Si donc ils étaient tout à la fois dans le Japon et dans le Canada , leurs âmes en seraient averties et assurées par la conscience, par le sens intime, par les diverses sensations qu'elles éprouveraient relativement aux divers endroits où ils seraient. Ces deux hommes connaîtraient aussi qu'ils sont distincts, et s'en assureraient par ce princice que les Encyclopédistes (Tom. 6, page 15i ) disent incontestable ; qu'un être sensilifet intelligent, qui est privativement et exclusivement affecté de sensations et de pensées bornées à lui , et qui ne sont senties que par lui , est réellement distinct de tout autre être sensitif et intelligent. Vous êtes assuré, par exemple, que vous ignorez ma pensée; je suis assuré aussi que j'ignore la vôtre : nous connaissons donc avec certitude que nous pensons séparément, et que votre être sensitif et le mien sont réellement et individuellement distincts l'un de l'autre : or quand même nos corps existeraient l'un dans l'autre, nous pourrions faire usage de ce principe, et nous assurer par là de la distinction de nos deux individus. C'est parla aussi que , quoique nos âmes et nos corps existent dans Dieu présent partout, nous ne laissons pas d'être assurés que l'Etre divin et le nôtre sont distingués.
2° Dieu ne faisant rien en vain, créerait-il plusieurs hommes, lorsque un seul lui peut suffire créé en divers endroits et revêtu de diverses qualités , selon les lieux ? II est vrai qu'un tel homme suffirait à Dieu , pour que tous les lieux où sont à présent les esprits et les corps, fussent occupés, puisque cet homme pourrait être dans chacun d'eux , et y avoir une foule de rapports extrinsèques, dépendants des positions locales; rapports semblables à ceux de l'immensité divine, qui a, si l'on peut parler ainsi , une espèce de continuité , parce qu'il n'y a aucune interruption entre la présence de Dieu dans un lieu , et sa présence dans un autre , puisque il est partout. Mais il est faux que cela suffirait pour que toutes les propriétés intrinsèques et inhérentes aux substances de ces esprits et de ces corps , existassent et produisissent les effets qu'elles produisent maintenant : ces effets , déterminations , propriétés , sont multipliés à proportion du nombre et des actions de ces substances; soit spirituelles , soit corporelles. Mais les propriétés internes d'un homme existant dans tous les lieux du monde ne seraient point multipliées par la multitude de ces positions locales : elles ne feraient pas que cet homme fût plusieurs hommes, ou qu'il y eût plusieurs âmes, plusieurs corps; elles ne seraient donc
pas équivalentes à celles qu'auraient plusieurs hommes.
3° Cette doctrine nous fait perdre les vérités que nous trouvions dans les nombres ; car on ne sait plus ce que c'est que deux et trois ; nous ne savons ce que c'est qu'identité , diversité. Si nous jugeons que Jean et Pierre soient deux hommes , ce n'est qu'à cause que nous les voyons en divers lieux, et que l'un n'a pas tous les accidents de l'autre; mais par le dogme de l'Eucharistie , ce fondement de distinction est tout à fait nul. Il n'y a peutêtre qu'une seule créature dans l'univers , multipliée par la production en divers lieux et par la diversité des qualités. Nous faisons de grandes règles d'arithmétique , comme s'il y avait beaucoup de choses distinctes (1). Chimères que tout cela. Ces assertions de Bayle supposent toutes que la diversité intrinsèque des êtres dépend de leurs positions locales. Où a-t-il été prendre ce principe , sinon dans le pays des chimères ? Si nous jugeons que Dieu et l'ame sont deux êtres différents, est-ce parce que nous les voyons en divers lieux, et que l'un n'a pas tous les accidents , tous les rapports accidentels de l'autre à l'endroit de leur coexistence? Cessent-ils d'être des choses distinctes, parce qu'ils existent dans le même lieu? Pourquoi les éléments d'un corps cesseraient-ils d'être distincts , parce qu'ils coexisteraient dans le même point d'espace ? N'a-t-on pas prouvé qu'ils sont des êtres simples comme Dieu et l'ame? Tout ce que Bayle objecte contre eux sur l'unité, l'identité , la diversité , ne peut-on pas l'objecter contre Dieu et l'ame? La rétorsion n'est-elle pas entière, et la réponse de part et d'autre à la même difficulté , n'en est-elle pas la même solution, fondée sur la simplicité commune à Dieu, à l'ame, et à chaque élément des corps ?
k" Non seulement nous ne savons plus s'il y a deux corps , nous ignorons même s'il y a un corps et un esprit : car si la matière est pénétrable , il est clair que l'étendue n'est qu'un accident du corps ; et ainsi le corps , selon son essence , est une substance non étendue; il peut donc recevoir tous les attributs que l'on conçoit dans l'esprit , l'entendement, la volonté, les passions, les sensations : il n'y a donc plus de règle qui nous fasse discerner siune substance est spirituelle de sa nature, ou si elle est corporelle. Qu'aurait répondu Bayle, si quelqu'un lui avait dit, votre esprit est une substance non étendue , mais simple comme ÏDieu ? Il peut donc recevoir tous les attributs qu'on conçoit dans Dieu, l'immensité, la toute-puissance, l'immutabilité. Il n'y a donc pas de règle pour discerner si une substance spirituelle est divine ou non. Il aurait sans doute nié ces conséquences , en soutenant que son esprit, quoique simple comme Dieu , est d'une nature infiniment moins no-
(1) Notez que si un corps peut être produit en plusieurs lieux , tout autre être, esprit, lieu, accident, etc. , pourra être multiplié de même; et ainsi on n'aura point une multitude d'êtres , on réduira tout à un seul être créé. Diction. Itist., t. 5 , p. 2307.
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ble que celle de Dieu , dont les attributs cidessus nommés sont incommunicables à la créature; de même que certains attributs de celle-ci, l'ignorance, la faiblesse, l'inconstance, sont incommunicables au Créateur.
Il aurait pu ajouter que cette incommunicabilité réciproque fournit une règle pour discerner si de deux substances spirituelles , toutes deux simples , l'une est divine et l'autre non divine. Nous répondons pareillement que les éléments du corps, quoique simples comme un esprit, sont toutefois d'une nature si abjecte, si inférieure à la sienne qu'auprès de lui ils ne sont rien ou presque rien, et que plusieurs de ses attributs essentiels , l'entendement, la volonté, la liberté, le pouvoir de se modifier et d'agir sur soi-même , leur sont incommunicables; de même que réciproquement plusieurs de leurs attributs, l'impuissance de connaître, l'incapacité de vouloir, l'exclusion totale du libre arbitre , ne sauraient lui être communiqués ; et celte incommunicabilité mutuelle donne une règle pour discerner si de deux substances , toutes deux simples, l'une est spirituelle, et l'autre corporelle.
Une autre règle, pour faire ce discernement,, est la disposition des lois que Dieu a établies dans rétat présent des choses. Suivant ces lois , il n'y a que les êtres matériels qui, par leur juxta-position ou contiguïté, par la combinaison de leurs nombres, la diversité de leurs mouvements et de leurs figures variées presque à l'infini, soient cause physique ou morale, ou occasionnelle des sensations de nos âmes ; telles que sont celles de l'étendue, de l'harmonie , delà lumière, etc. Suivant ces mêmes lois, les substances spirituelles ne peuvent, sans miracle, produire en nous ces sensations ; et quand même on suppléerait des millions d'anges rangés de file, et occupant un espace aussi grand que celui qu'occupait cette multitude d'esprits célestes qu'Elisée fit voir à Giézi ('■*■ Reg. 6 , 17) , ils ne pourraient toutefois produire en nous aucune de ces sensations. Ils formeraient, à la vérité, une étendue, puisque par ce mot on n'entend que la multiplicité de plusieurs êtres posés près l'un de l'autre ; mais celte étendue ne serait que spirituelle et intelligible; elle ne tomberait pas sous nos sens; elle n'exciterait point de sensations dans nos aines. Elle serait donc distinguée de l'étendue matérielle et pa'.pable , qui ne convient qu'aux substances corporelles.
La distinction de ces deux sortes d'étendue? fournit donc une règle pour discerner si une substance est spirituelle ou matérielle.
Enfin les traits que Bayle lance contre la compénètration portent à faux en supposant comme vrai qu'elle est un des points de doctrine de l'Eucharistie, un dogme catholique; elle n'est toutefois qu'une opinion scolastique. Des théologiens orthodoxes la rejettent. Elle empêcherait selon eux que le corps sacramentel fût un corps humain , vivant , organisé. La tête, les pieds et tous les autres membres étant concentrés dans un seul point
d'espace , n'auraient ni forme humaine , ni fonction vitale, ni disposition organique. Les réponses de leurs adversaires ne les satisfont pas. Les uns répondent que cette forme, celte vie, cette organisation ne conviennent pas au corps de l'homme lorsque il existe par miracle, à la manière des esprits ; qu'alors pour que ce corps soit en tel lieu , il suffit que toutes les parties substantielles y soient , et que, unies hypostatiquement à son ame, elles conservent leur aptitude à former, à vivifier, à organiser ce corps en la manière qu'elles le font quand il est dans son état naturel. Us insistent sur ce que plusieurs saints docteurs, qui nomment spirituel et intelligible le corps eucharistique, paraissent supposer que Dieu lui Ole, comme dit M. Bossuet (T. 8, p. 39G) , ses propriétés les plus intimes , pour ne lui laisser que la pure et nue substance : sur ce que les conciles ne font mention que de la présence réelle de celte substance; et sur ce que la substance d'un corps humain, quoique réduit en cendres, ne laisse pas, dans le langage ordinaire, d'en conserver la dénomination. Ainsi le cardinal Duperron (1), parlant de la reine Artemise, qui détrempaitdans sa boisson et avalait les cendres de son mari, dit que par là elle unissait et enfermait le corps de son époux dans le sien. Ainsi dit-on tous les jours que les corps des hommes morts il y a plus de mille ans gisent en tel lieu, quoique, réduits en poussière, ils n'y conservent plus que la substance de leurs membres. Ainsi, quoique le corps d'un ver à soie perde sa forme et sa figure, lorsque prenant celle d'une fève sans organes et sans sentiments, il paraît mort et enseveli dans sa coque, comme dans un tombeau; on ne laisse pas encore de l'appeler un animal vivant ; un ver , et de dire qu'il a le même corps que celui qu'il avait avant cette première métamorphose, et que celui qu'il aura après qu'une seconde, une troisième l'aura, par une espèce de résurrection , transforme en nymphe (2) , en papillon. D'autres font consister la vie et l'organisation du corps eucharistique, en ce que, 1° toutes ses parties , quoique compénétrées, sont unies hypostatiquement à l'ame de Jésus-Christ. 2 Leur présence dans tel lieu est cause des sensations que cette sainte ame éprouve et qu'elle rapporte aux parties des organes de son corps , en tant qu'elles sont placées là, et non ailleurs. 3° En ce que, concourant à produire les effets delà sainte communion, elles conservent la même vertu vivifiante qui si elles étaient dans leur état naturel.
IX. Le corps sacramentel est vraùnent un corps vivant, humain, organisé. — - Le théologien dont nous avons parlé dans nos précédentes Instructions , croit avoir trouvé une solution plus plausible que les précédentes , dont il est peu satisfait. Aucune, dit-il, ne me paraît contrebalancer la force de l'objection qui consiste en ce que si le corps de Jésus-
(!) Réfutation des objections tirées de S. Augustin, p. 119.
(f) Voyez le Spectacle de lanalure, loin. 1, p. 80.
SUR L'EUCUAR'STIE.
Christ dans l'Eucharistie n'a ni chair, ni os , nifigure,il n'est plus que cette matière informe qui, selon S. Augustin, n'est pas corps; il n'est plus un corps humain à qui il parait essentiel d'avoir chair et os, suivantces paroles de l'Evangile :Spirituscarnem etossa non habet,sicut me videtis habere. (Luc. 24, 39). Il me semble bien probable, ajoute-t-il, que la compénétrationetlareproductionsontpossibles: ignorant toutefois l'essence de la matière, je n'ose assurer comme certaine leur possibilité ; mais au cas qu'elles soient possibles , je me flatte d'expliquer comment le corps sacramentel de Jésus-Christ est un corps composé de chair , d'os et de tous les membres de son corps naturel. Il n'y a qu'à supposer, 1° que tous ces membres reproduits sous chaque parcelle se trouvent dans le corps sacramentel; 2" que les molécules de matière dont chacun d'eux est composé ne sont pas toutes compénétrées; qu'il n'y a que la très-grande partie de chacune des portions de chaque membre qui reçoive cette compénétration; 3° que l'autre partie d'une petitesse extrême, n'est pas compénétrée, et que les molécules de matière dont cette autre partie est formée, sont arrangées entre elles , de façon qu'elles constituent Un corps humain, organisé , vivant, qui contienne en une étendue très-petite et semblable à celle de la moindre parcelle sensible tout ce que contient le corps naturel de Jésus-Christ , en l'étendue beaucoup plus grande qu'il a dans le ciel. Or toutes ces suppositions n'ont rien oui choque les principes de «a bonne philosophie; on en verra la preuve dans In suite de celte Instruction. Elles n'ont rien aussi qui blesse la foi , et ont tout ce qu'ilfaut pour délruirel'objection dont il s'agit. K* Expositions des diverses opinions car*t (-siennes sur la présence réelle. — Enfin pour la résoudre , la plupart des théologiens ont recours à la fameuse distinction du cardinal BeHarmin, de l'extra-position des parties, in ordine ad se, vel ad subjectum, et non pas in online ad locum. Mais cette distinction parait inin '"exigible et absurde aux cartésiens, qui croient que le lieu interne d'un corps n'est pas distingue de lui, ils attribuent donc au corps sacramentel une étendue actuelle, qu'ils expliquent les uns d'une façon, les autres d'une autre. Vous connaissez , mes frères, la plupart de ces explications : nous ne nous arrêterons pas à vous les exposer; et même parmi celles qui sont moins connues, nous ne choisirons que les plus plausibles , au nombre desquelles nous ne mettons pas le système de M. Varignon ni ceiui qu'on attrinue à M. de Féuélon (1). L'auteur du Traité dogmatique sw l'Eucharistie nous paraît les avoir solidement réfutés.Nous n'osons toutefois, comme
il) Ce Système consiste à supposer, 1" que la dU Vit iié de matière n'empêche pas l'unité de corps , pourvu que le changement qui provient de ce que différentes molécules de matière en remplacent d'amies . soit produit par la vertu de la matière pr.nvjtive, et du germe ou principe de vie qu'a reçu ce corps an moment de sou animation : ce changement se fait ainsi dans 1rs animaux, qui conservent toujours leur même corps, quoique les portions de matière provenant des aliments changés en leur
lui , les qualifier d'hérétiques ou d'erronés. Plusieurs motifs nous en empêchent : 1° Depuis un demi-siècle qu'on les explique dans les écoles de philosophie et de théologie, nul prélat, nulle faculté ne les a censurés. 2° Un texte de saint Thomas (1) affaiblit l'objection principale qu'on leur oppose, prise de ce que l'identité de l'aine et de personne ne suffit pas pour l'identité de corps. Le Docteur angélique y fait dépendre l'identité corporelle, de l'identité personnelle , et les partisans de ces systèmes joignent à cette identité, prise de l'unité de la personne , celle de l'unité de l'ame de Notre-Seigneur qu'ils supposent unie à tous ses corps. 3° Ils ne les soutiennent pas comme thèses , mais seulement comme hypothèses. k° Enfin nous craindrions, en les censurant, de rendre plus difficile la conversion de nos frères errants, pour qui sans doute il vaudrait beaucoup mieux (jusqu'à ce que l'Eglise ait là-dessus prononcé) les admettre, que de s'obstiner à rejeter la présence réelle. Enfin nous croyons, avec un illustre et savant prélat dont nous vous recommandons , mes frères, de lire les ouvrages, qu'il est aussi dangereux d'ajouter à la foi que d'en retrancher. Nous ne pouvons trop applaudir aux raisons qu'il en donne (2J.
chair, par la venu de ce premier principe de vie , ne soient pas physiquement les mêmes; 2° que Jésus- Christ, p;ir la vertu miraculeuse de sa parole, aussi efficace que sa manducation et provenant comme celle-ci de la matière primitive, convertit dans la cène le pain en son corps, de la même manière qu'il eût converti ce même pain en sa propre substance , s'il l'eût mangé ; 3° que les paroles sacramentelles proférées par les prêtres, qui, représentant la personne de l'Homme-Dieu, les prononcent comme d'autres lui-même, opèrent encore aujourd'hui par miracle, ce qu'opérèrent alors les paroles de Jésus- Christ.
(1) Corpus Christi morluum et vivum simpliciter fuit idem numéro; diciturenim aliquid idem numéro simpliciter, quia est supposilo idem... Corpus autem Christi xnortuum et vivum fuit supposilo idem. 3, q. 50, a. 5.
(2) Le symbole dressé par l'Eglise, pour être la rèalo de notre croyance, n'a pas , comme un livre canonique , ie caractère auguste de l'inspiration : mais leur intégrité doit être la même. Dieu menace de son indignation, quiconque la défigure, soit par des extensions arbitraires, soit par de sacrilègessoustractions. O'n ne souffrirait pas dans un Eat que de simples particuliers érigeassent en lois publiques leurs vues et leurs projets, ni qu'ils troublassent d'autres ciloyeus dans les usages où ils vivent p - i s ï — blemeni sous la protection de l'autorité souveraine. L'Eglise, cette auguste république fondée par l'Homme-Dieu son législateur, a un tribunal auquel appartient le droit exclusif de déclarer à tous les chrétiens les dogmes qu'ils doivent croire, et d'ana- 11 émaliser les erreurs par des jugements irrévocables. Tout fidèle qui, de son autorité privée, propose des articles de foi, usurpe, par un attentat impie, le pouvoir incommunicable de ce tribunal, il méconnaît et méprise ce même pouvoir, lorsqu'il censure sans l'Eglise et malgré l'Eglise des sentiments qu'elle n'Ignore et ne condamne pas. Quel est en effet le crime de l'hérétique? Il a choisi une doctrine inconnue à l'Eglise, et il la soutient opiniâtre lient après qu'elle l'a réprouvée. Par-là il s'est jugé plus s:ij;e, pftis b;ibile , | lus incorruptible qu'elle : orgueil détestable, et que Dieu punit avec toute la rigueur de sa justice. Le censeur impérieux d'une doctrine per-
INSTRUCTION PASTORALE
Nous ne mettons pas non plus au nombre des opinions les plus plausibles le sentiment de ceux qui recourent à la condensation pour expliquer l'extrême petitesse du corps sacramentel de Jésus-Christ. Les raisonnements et les expériences qu'ils allèguent ne nous convainquent pas qu'un corps humain de cinq à six pieds puisse être tellement condensé qu'il ne fasse plus qu'un volume égal à celui d'une petite parcelle d'hostie à peine sensible. La condensation rapproche , il est vrai, les éléments de ce corps par l'exclusion des pores, mais elle n'empêche pas que les éléments de ce corps condensé ne soient les mêmes que ceux de co corps dilaté, et ne forment la même somme totale de parties, trop nombreuses pour qu'un espace presque imperceptible puisse les contenir toutes.
Voici une explication beaucoup plus plausible fondée sur ces deux principes admis par tous les philosophes; 1° l'essence d'un être n'est pas susceptible de plus et de moins ; le corps d'un pygmée est autant un corps humain que celui d'un géant. 2° La matière est divisible, du moins à l'indéfini (l).Dieu donc peut réduire dans l'étendue d'un grain de sable mille millions de corps organisés. A plus forte raison peut-il renfermer dans l'espace qu'occupe la moindre parcelle sensible d'une hostie, un corps humain, semblable en tout (hors sa petitesse), au corps naturel que Jésus-Christ a dans le ciel. En admettant donc la reproduction, et en supposant que Dieu réduise le corps de Jésus-Christ à l'étendue de chaque parcelle d'hostie , et qu'il le fasse exister (ainsi appetisé) dans l'espace occupé par chaque parcelle, on conçoit que ce corps sera vraiment présent dans toute l'hostie et dans chacune de ses parties. Il y aura une véritable étendue, et quoique beaucoup plus petit que celui qui est dans le ciel, il n'en sera pas moins le vrai corps de Jésus-Christ; il n'en aura pas moins la substance, la nature, l'essence qui, selonle premier principe, n'est pas susceptible de plus ou de moins, et ne dépend nullement de la grandeur ou de la petitesse. Or ce que la foi enseigne , ce que l'Eglise a décidé touchant la présence réelle, ne nous oblige à la croire ( cette présence ) que par rapport à l'essence, à la substance du corps de Jésus-Christ, et non par rapport
mise par l'Eglise est coupable du même orgueil. Il se croit plus éclairé qu'elle s'il prétend découvrir des erreurs pernicieuses où elle ne voit que dus opinions innocentes. Il l'accuse de prévarication si, connaissant Terreur, elle la favorise ou la dissimule. L'esprit particulier de l'hérésie n'a rien de plus injurieux à l'Eglise que ce despotisme théologique , cl peut-être l'oflense-t-on davantage en voulant opprimer une liberté qu'elle protège, qu'en lui refusant une obéissance qu'elle exige. Instruction pastorale de M. l'evêque du Piuj, sur l'hérésie, page 252.
(1) La nature et l'art fournissent des divisions qui vont beaucoup au delà de tout ce qu'on peut imaginer. 11 conste, par des observations des physiciens , qu'un cube d'or de cinq lignes et un septième est divisé par des ouvriers en 051,590 parties égales à la base , et qu'il peut s'attacher à la pointe d'une aiguille plus de 15,000 particules d'eau.
à sa grandeur ou à sa quantité Les textes cités ne laissent là-dessus aucun doute ; ils ôtent aux incrédules tout moyen de rejeter, comme opposée à la foi, la compatibilité de la présence réelle du corps de Jésus-Christ avec sa petitesse extrême produite par la compénétration de presque toutes les parties de chacun de ses membres, qui conservent cependant assez de parties non compénétrées, pour qu'il soit étendu et organisé, ainsi que l'explique le théologien dont nous avons parlé.
Mais comme les philosophes de notre siècle ont peine à admettre la possibilité de !a compénétration et l'existence simultanée des mêmes portions physiques d'un corps en plusieurs lieux, nous allons exposer deux autres explications qui ne renferment ni cette existence ni cette compénétration. La première se trouve dans un livre intitulé, Présence corporelle de l'homme en plusieurs lieux, prouvée possible par les principes de la bonne philosophie. L'auteur avait dit, dans sa douzième lettre à un américain : Il est plus facile qu'on ne pense de tirer, même des notions du corps humain, certains principes qui démontreraient que le dogme de la Transsubstantiation n'est point un dogme stupide, comme ose l'avancer un savant dont je plaindrai toujours la défection malheureuse. Une hypothèse qui expliquerait physiquement tout ce qui paraît dans la transsubstantiation de plus incompatible avec la notion des corps, pourrait bien ne pas rendre le plan sur lequel le Tout-Puissant a formé l'Eucharistie ; mais elle ne démontrera pas moins l'inconséquence des raisons dont s'est appuyé ce savant infortuné... Je pourrai dans la suite, si l'occasion s'en présente, vous développer l'hypothèse dont je viens de vous parler.
M. Boullier, journaliste hollandais, en rendant compte des lettres à un américain, prétendit que par cette dernière phrase l'auteur de ces lettres avait contracté avec le public un engagement qu'il était obligé de remplir. On ne le quittera pas aisément , dit M. Boullier, des magnifiques espérances qu'il donne, espérances d'autant plus flatteuses qu'on ne les aurait jamais attendues d'un homme aussi versé que lui dans la bonne manière de philosopher. En effet une hypothèse qui expliquerait physiquement tout ce qui paraît dans la transsubstantiation d'incompatible avec la notion des corps, sera le plus curieux des phénomènes. C'est un présent digne de la plus vive impatience du public. Que l'anonyme ne la laisse donc pas languir. Plus l'entrepiise est difficile, plus tous ceux qui s'y sont engagés jusqu'ici ont misérablement échoué, et plus il y aura pour lui de gloire à la mettre à fin.
XI. Première hypothèse inventée par M. de Lignac. — Pour repondre au défi du journaliste hollandais, l'auteur a inventé une hypothèse dans laquelle il prétend que se vérifient les trois propositions suivantes. 1° Le corps de Jésus-Christ que nous recevons dans l'Eucharistie, est celui qui est né de la vierge
SUR L'EUCHARISTIE
Marie, qui est mort, qui est ressuscité. 2° Le pain et le vin sont transsubstanciés au corps de Jésus-Christ. 3° Partout c'est le même corps de Jésus-Christ, quoique la matière qui y est transsubstanciée soit numériquement différente. Il examine d'abord en quoi consiste l'identité du corps de l'homme. Je la fais consister, dit-il, dans le germe développé, ayant la vie, et la tenant également du père et de îa mère, lorsque il est parvenu à ce point de perfection que nous ignorons, et qui sert d'occasion au Créateur pour la création de l'ame. 11 passe ensuite à l'examen d'une autre question naturelle qui forme un préliminaire essentiel à la solution de son problème; la voici : L'identité corporelle exige-t-elle que la quantité de matière employée dans le corps prototype soit toujours la même? C'est, dit notre philosophe, une question très-délicate : elle exige quelques réflexions et de profondes observations. Un marronnier, qui depuis cinquante ans a perdu beaucoup de feuilles, de fleurs et de fruits, est néanmoins toujours le même. Un homme qui, à un certain âge, aperdu beaucoup de globules du sang préexistant dans son germe, est néanmoins toujours le même. Un homme àqui on a coupé bras et jambes, est toujours le même. Une écrevisse qui , ayant perdu une patte, en a poussé une autre, est toujours la même. Si Dieu réduisait toute la matière de l'univers à la millionième partie de ce qu'il est, mon corps serait réduit à sa millionième partie, et néanmoins je serais toujours le même. Donc, conclut-il, « il n'est point essentiel à l'idée de l'identité du corps que toute la matière employée au corps prototype subsiste identique. » Il suffit qu'une portion de cette matière conserve la même organisation que la masse totale avait reçue, et continue les mouvements essentiels à la vie qui lui avaient été communiqués.
Cela posé, M. de Lignac (c'est le nom de l'auteur) examine ce problème métaphysique : La même ame pourrait-elle être unie à deux corps différents et distants l'un de l'autre? Lame est présente à toutes les parties de son corps depuis les pieds jusqu'à la tête, à la distance de cinq pieds. L'ame d'un estropié sent de la douleur au pied qu'il n'a plus : elle est donc présente à son corps et à un lieu distant de ce même corps. Cette proposition vous surprend-elle? Ecoutez ce qui suit : L'ame de l'estropié sent la goutte où serait son pied, s'il était encore partie vivante de son corps : « Elle ne l'éprouve pas où est ce pied. » On objectera peut-être que conséquemment elle n est pas présente où est ce pied. Mais, reprend M. de Lignac, s'il eût plu au Créateur Lignac ne dissimule pas. îl sera vrai que les t ainsi toutes les parties de deux fonds de matière employés à ces deux
M. de Lignac incidente encore. Locke, dit-il, a pensé que si Socrate et le Mogol avaient la même suite de sensations, Socrate et le Mogol seraient la même personne. Sur cette belle idée ne pourrais-je pas dire que si le corps du Mogol et le mien ont la même structure, le corps du Mogol et le mien sont le même corps ? Mais il néglige cette vaine hypothèse pour venir à l'idée que lui fait naître le phénomène des insectes qu'on reproduit en les coupant, et il veut qu'avec lui nous examinions ce phénomène dans le préjugé qui donne aux animaux des âmes sensibles et réduites à des volontés spontanées. Dans cette supposition, si l'on coupe un de ces vers en deux parties, Dieu n'est pas obligé de créer une seconde ame pour l'une de ces parties : la même ame continuera donc d'être unie à ces deux parties qui forment ainsi deux corps du même ver. On porte l'un de ces corps à la Chine, tandis que l'autre reste à Paris : voilà donc le même ver corporellement présent en même temps à la Chine et à Paris.
Mais en sera-t-il de même de l'homme?
Il faut avouer que le corps de l'homme étant coupé , ne se reproduit pas comme le corps du ver. Quel procédé imaginerons-nous donc? Ne perdons rien de ceci : Ce doit être, dit M. de Lignac, un dédoublement complet de chaque organe, et de chaque partie d'organe, et même des matrices-filières du sang , c'està-dire, par exemple, que chaque fibre du cœur est partagée en deux fibres égales ; que l'effet de celte division est, que toutes les fibres de cette merveilleuse machine sont des deux parts distribuées de la même manière qu'elles l'étaient auparavant, aussi bien que les petits vaisseaux, les nerfs, etc., aussi dédoublés, en sorte que des deux parts le cœur a la même figure, la même construction antérieure, le même jeu que le total avait, et ces deux cœurs auraient leur stjstole et diastole par la suite du mouvement et de la vie , imprimée au total dans le sein de la mère. Il en serait de même de toute partie organique du corps prototype, tant petite qu'elle soit, fût-ce un point musculaire de la rétine. Vous embrassez certainement, et l'ensemble et les détails de cette hypothèse; vous voyez qu'entre les deux corps il n'y a nulle différence, et qu'il n'y en a point non plus d'un de ces corps avec le premier, à l'exception de la quantité numérique qui n'est point essentielle au corps personnel. . . Mon problème est donc résolu. Voilà le même homme complet, le fils des mêmes père et mère présent en deux lieux différents l'un de l'autre.
Ici se présente une objection que M. de
son corps, elle serait partout où seraient les membres de ce corps. // ne répugne donc point à la raison nue Dieu unisse à la même ame deux corps différents et éloignés l'un de l'autre. Peut-être aurait-on pu procéder d'une manière plus simple pour amener cette conséquence.
Mais venons à notre problème. Il s'agit de savoir si le même corps peut être présent en plusieurs lieux différents et éloignés. Sur cela,
corps ne seront pas identiques, qu'ils seront numériquement différents. Mais, reprend-il, l'identité personnelle ne cessera pas pour cela, parce que tous les deux ayant été appropriés à l'ame au moment de l'union, contribueront à faire le même moi, continueront la vie du même moi ; et que si l'on supposait laquelle en voudrait , de ces portions , détachée de l'ame, l'ame avec l'autre serait la même personne identique , même quant au corps
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personnel. Telle est la solution que je donne au problème que j'avais à résoudre ; répugne-t-elle à la toute-puissance ou à la saine physique ?
Par forme de corollaire, il ajoute : Dès qu'il ne répugne point que le même homme soit rendu présent corporellement en deux lieux, par le dédoublement complot de son corps, V esprit humain ne voit point de terme au delà duquel cette présence corporelle ne pût être multipliée , puisque il ne voit point de terme au delà duquel la progression du dédoublement soit impraticable au Tout-Puissant.... Le même homme étant présent en deux lieux différents, chacun des deux corps peut être encore divisé en deux , et ainsi à l'indéfini . Remarquez bien que je ne dis pas à l'infini , de peur de blesser ceux qui ne peuvent se familiariser avec la divisibilité de la matière à l'infini. Or le genre d'indéfini dont je parle, est néanmoins presque immense. Achevons cette analyse.
Il s'agit d'appliquer cette solution au mystère de l'Eucharistie: mais ne croyez pas que nous venions là du premier coup : ce n'est pas là la marche de notre philosophe : il faudra faire encore ici un circuit. M. de Lignac demande qu'on admette préalablement une hypothèse que voici. Supposons que le Créateur a accordé a un prophète reconnu pour tel dans le monde le privilège de se rendre présent en plusieurs lieux à la fois, selon que cet homme inspiré le voudra À l'occasion de la volonté de cet heureux mortel, son corps sera dédoublé. Une partie de la matière numérique qui lui est appropriée par tira avec une rapidité égale ou même supérieure à celle que nos philosophes modernes supposent dans les globules de lumière dardés par le soleil. En un clin d'œil. restant à Paris, il est présent à Rome. Et s'il lui plaît d'être en même temps à Madrid, à C onstantinopie , à Stoclcolm , à Pékin , en Amérique, de nouveaux dédoublements le serviront à souhait. Etendons cette idée aux divers usages qu'il voudra faire de son admirable privilège.
I. Cet homme miraculeux, dit l'auteur, a des amis dans les diverses parties de l'Europe. Leur salut éternel lui est confié, et dépend de sa médiation et de leur confiance en lui. Ils en sont convaincus ; il ne doit plus les revoir de longtemps ; et pour adoucir l'amertume que doit leur causer une longue absence, il imagine un moyen d'être présent à leur repas , quand ils le voudront. Il en fait confidence à l'un d'eux , en le chargeant de communiquer son secret à tous les autres. Mon amitié pour vous, lui dira-t-il, plus vive que ne peut être celle de tout autro homme, est en même temps plus ingénieuse et plus puissante. Je veux réaliser en votre faveur le désir singulier des amis de Job. Vous savez que j'ai le privilège de me reproduire en plusieurs lieux. Dieu même s'est obligé de servir tous mes désirs à cet égard. Or je désire non seulement d'être avec vous quand vous le souhaiterez, mais de m'unir à vous de la manière en même temps la plus pure et la plus intime , en émouvant néanmoins votre confiance en moi.
Prenez du pain , dites que c'est mon corps, et mon corps s'y trouvera aussitôt, mais sous les voiles du plus grand mystère. Je serai réellement et corporellement dans vos mains. En mangeant ce qui vous paraîtra du pain, vous mangerez mon corps, et vous vous en nourrirez : car ce pain sera transsubstantié en ma chair, comme la nourriture commune est transsubstantiée en votre corps, mais par un procédé miraculeux ; et cette matière accidentellement transsubstantiée en ma chair, demeurera telle pendant tout le temps que j'aurai destiné à résider corporellement en vous. Ce temps écoulé, je me retirerai et je me désapproprierai de celte matière accidentellement transsubstantiée en moi, pour en nourrir votre chair propre ; ce qui a été ma chair accidentellement , sera donc transsubstantié en. vous , deviendra votre chair propre. Vous voyez que je serai réellement en vous ; et vous serez réellement en moi, dans cette sorte d'immensité corporelle que mon privilège me donne quand je veux. Vous romprez ce qui vous paraîtra du pain, et vous ne romprez point mon corps. Soit que j'aie autant de présences corporelles dans ce pain qu'il y a de points sensibles , soit que me prêtant à la volonté que vous aurez de rompre ce pain, je me reproduise dans les parties divisées : je ne m'explique point là-dessus ; mais je serai tout entier dans chaque partie divisée. Cette unité de mon corps personnel, communiquée à tous mes amis, doit leur rappeler qu'ils doivent être un entre eux et avec moi, puisque par le secret que je vous donne ils sont tous en moi et moi en eux.
Vous pouvez conserver ce pain pour en user dans le besoin ; et surtout dans le cas d'une mort prochaine, il me sera bien doux , et il le sera pour vous de m'unir intimement à vous dans ces derniers moments, où je puis vous être plus utile devant le Créateur. Pour moi, je me fais un grand plaisir d'étrevotrepain et de vous témoigner, par cette grande merveille, combien je vous aime.
IL Le prophète prévoit une peste dont le genre humain sera infecté ; il sait qu'il n'en préservera ses amis que sous la condition de se dévouer pour eux à la mort et à de cruels tourments ; et il est résolu de sacrifier son sang pour les dérober à ce terrible fléau : il en prévient l'ami qu'il instruit en lui donnant un nouveau gage de son amour. Une peste horrible, lui dit-il, va dévaster toute la terre ; je ne puis vous faire excepter de cette calamité générale qu'en donnant mon sang pour vous : j'en fais le sacrifice au Tout-Puissant, et pour gage de ma parole , vous prendrez le vin, en disant que c'est mon sang qui sera répandu pour vous ; mon corps se trouvera à la place du pain, et le vin sera transsubstantié en mon sang ; comme le chile pompé par des matrices dont le corps humain est fourni , est transsubstantié dans le sang propre, et en sépare le véhicule ; et ce qui a été transsubstantié passagèrement en mon sang le sera dans le vôtre lorsque je cesserai d'être présent en vous. Tout cela sera en même temps l'exercice de votre foi et un gage de l'immortalité de votre corps après la résurrection. Sous le pain mon corps
SUR L'EUCHARISTIE
sera vivant et aura du sang : mais le pain sera spécialement transsubstantié en ma chair; sous le vin mon corps vivant se trouvera aussi , mais le vin sera spécialement converti en mon
sanq.
Votre foi seule m'y reconnaîtra sous les apparences du pain et du vin ; je ferai sur les organes extérieurs de vos sens les mêmes impressions que le pain et le vin y eussent fait s'ils eussent restés en nature. Ce ne sera pas en opérant dans votre cerveau, comme il arrive dans les songes, où le sens intérieur des esprits vous présente des fantômes, vous les faites paraître sous telle couleur, vous y fait trouver telle odeur, tel goût, vous les fait palper, vous les fait peser; V auteur de la lumière la fera rejaillir comme le pain et le vin l'eussent réfléchie. L'odeur et le goût seront produits en vous , parce que de lamatière transsubstantié e cnmon corps se détachera successivement en m'en désappropriant , des petites parties propres à agir sur les muscles du nez ou sur les houppes nerveuses de la langue et du palais , comme eussent fait le pain et le vin s'ils eussent restés dans leur nature.
III. Le prophète pourra donner l'usage de ce bienfait au delà de sa mort, supposé que Dieu le ressuscite ; et il lui est révélé qu'il ressuscitera quelques jours après sa mort , et qu'il doit être transporté dans le ciel. Il poursuivra les enseignements qu'il donne à son disciple. Ne vous alarmez point de ma mort , je dois ressusciter; et quoique résidant dans le ciel, je ne vous laisserai point orphelin: je résiderai corporellement avec vous par le mystère de mon corps et de mon sang. Je continuerai quand vous le voudrez cette union intime dont je vous ai enseigné le moyen. Immolé pour vous par un sacrifice unique, je le perpétuerai ce même sacrifice , en continuant de vous nourrir de la victime immolée, et vous le perpétuerez vous-même d'une manière qui sera agréée du Très-Haut, toutes les fois que vous ferez du pain et du tin ce que je vous ai enseigné. Extérieurement les appafenecs du pain et du vin ne seront que la figure de mon sacrifice ; intérieurement ce sera la victime sacrifiée,
Quel tendre souvenir de ce que j'aurai fait pour vous ne sera pas réveillé par l'usage de ce pain et de ce vin mystérieux ! Vo-us direz en vous-même , il a donné sa chair et son sang pour m'en nourrir. Ce corps immortel est le gage, le germe et le modèle de la résurrection dumien. Dieu l'avait fait naître pour moi; je reçois dans son corps tout ce qu'il a fait pour moi; c'est le même qui naquit en tel temps , le même qui a fait tant de choses pour m'A dans le cours de sa vie : les cicatrices de ses plaies y sont tncore, quoique il soit dans la gloire. Je me nourris de toute sa vie passagère en ce mondet de ea mort , et de sa vie glorieuse et immortelle.
Ne vous alarmez pas de la petitesse du lieu Où je me concentre pour vous; ce n'est pas le volume de matière qui fait le corps de l homme, c'est l'organisation et le jeu de la machine. Sous la main de Dieu , un corps humain fait de la millionième partie de la matière dont est
composé l'insecte qui ne paraît qu'un point, où rien n'est discernable au microscope le plus fort, pourrait être aussi parfait, aussi bien fourni des organes qui servent notre intelligence que le corps de six pieds le mieux constitué. Ne vous scandalisez pas non plus des insultes auxquelles je m'expose, et ne craignez point la corruption pour moi : mon corps est incorruptible : quelque malpropre que soit un lieu, j'y vois, j'y adore Dieu, et j'en jouis dans ce lieu même où Dieu est : ma gloire, qui n'est qu'un faible rejaillissement de la sienne , ne peut souffrir le moindre dépérissement , non plus que la sienne,.
Toute cette supposition est purement socinienne. Mais l'auteur avertit qu'il l'a ainsi choisie exprès, pour prouver que ceux mêmes qui nient la divinité du Sauveur ne sont pas autorisés à rejeter la doctrine catholique de l'Eucharistie, sous prétexte de l'absurdité qu'ils croient y apercevoir. Un socinien que M. de L. avait principalement en vue avouait, dit M. de L., que Jésus-Christ, s'il était Dieu, eût pu instituer l'Eucharistie sur le plan de ce dédoublement complet. Mais, ajoutait-il, je ne reconnais pas la divinité de Jésus-Christ, et je crois que ce plan ne peut être rempli par un homme , quelque pur, quelque saint qu'on puisse le supposer. M. de L. a donc voulu montrer qu'un pur homme favorisé de Dieu, aurait pu opérer toutes ces merveilles. Il déclare que dans la crainte de confondre sacrilégement ses petites vues avec celles de Dieu, il n'a pas la hardiesse d'appliquer son système à la divine Eucharistie, ce qu'il ne propose que comme une hypothèse. Supposé toutefois qu'il eût plu à Dieu de la réaliser, que d'idées sublimes , s'écrie-t-il , s'élèvent dans votre amc! L'Homme-Dieu, s'incorpore à l'homme, et l'homme lui est incorporé. L'Homme-JJieu unit l'homme à son ame, à sa divinité, aux trois personnes divines. Son amour remplit la figure du sacrifice pacifique de la loi ancienne, puisque la victime est la nourriture de ceux qui l'offrent. La justice découle dans l'homme de sa vraie source , l'immortalité de son principe... 0 grandeur ineffable de l'homme rétabli, supérieure à celle de l'homme innocent ! 0 prodige de l'amour divin ! 0 gage précieux de l'union éternelle avec Dieul
Après ces pieuses exclamations , l'auteur montre que , suivant son hypothèse , partout où est l'Eucharistie, quoique ce soit pas la même matière numérique, c'est néanmoins le même corps humain; le même, non seulement parce qu'il est uni à l'ame et à la divinité de Jésus-Christ, mais encore parce qu'il a la même organisation qu'il a reçue dans le sein de sa mère, et en naissant. 'Le même, parce qu'il vit de la continuation de la même vie qu'il a reçue dans le temps de la conception et de la naissance du Sauveur. Le même , parce que c'est le corps personnel du Sauveur, et qu'on ne peut dire que l'humanité sainte de Jésus- Christ soit une autre individuellement sur la terre qu'elle est dans le ciel, ni que la personne du Verbe soit multipliée , non plus que l'homme entier. Sur ce plan, Jésus-'
INSTRUCTION PASTORALE
Christ n'est point divisé, il est tout entier dans le ciel, il est tout entier sur la terre ; puisque dans la supposition fausse qu'un seul des corps eucharistiques restât uni à l'ame du Sauveur et à la Divinité , ce serait le même homme complet et parfait , la perfection du corps humain consistant dans l'organisation , et non dans la masse. La diversité numérique du pain et du vin , transsubstantiés au corps et au sang du Sauveur, ne fait pas divers corps personnels à Jésus- Christ, non plus que la diversité entre la matière accidentelle dont mon corps était garni il y a cinquante ans , et celle dont il est fourni présentement , ne fait pas de mon corps personnel un corps différent de celui que j'avais il y a cinquante ans.
Enfin il soutient qu'il n'y a nulle incompatibilité , ni physique , ni métaphysique dans sa miraculeuse hypothèse , et qu'elle renferme tous les caractères que les pères ont donné à l'Eucharistie , tous ceux, que l'Eglise reconnaît dans ce mystère. Il ajoute qu'il ne peut pressentir sur ce point ni un désaveu de la part des docteurs catholiques, ni une dénégation des protestants mêmes ; qu'il est donc autorisé à conclure qu'il a rempli son défi; que le P. Courrayer n'a pas dû flétrir, par le nom odieux de stupide , le dogme de la transsubstantiation ; et que tous ceux qui le rejettent , sous prétexte des contradictions qu'ils entrevoient entre ce mystère et les notions du corps humain, sont convaincus d'avoir précipité leur jugement, faute d'avoir approfondi la question autant que la raison le permettait , et pour s'être imaginés que ce qu'ils ne pouvaient concevoir ni expliquer était réellement inconcevable et inexplicable.
Vous avez peut-être trouvé un peu longue, mes frères , cette analyse du livre de cet auteur. Elle est cependant fort courte , en comparaison de la prolixité de son ouvrage, qui contient 25k pages. Nous ne savons pas si le journaliste hollandais , ou quelque autre protestant, a combattu son système; nous savons seulement que plusieurs théologiens orthodoxes et habiles n'y ont rien aperçu qui blessât la doctrine catholique ou la saine philosophie. Les Journalistes de Trévoux (1), dont nous avons tiré une partie de l'analyse que nous avons faite de son livre , disent que l'auteur a mis sa foi à couvert de tout reproche ; et voici le jugement qu'ils en portent. La solution, disent-Us , du problème sur la possibilité de V 'Eucharistie , consiste donc , selon M. de Lignac , dans le dédoublement complet de toutes les parties du corps prototype de Jésus-Christ. Mais attribuer à Dieu le dédoublement complet de toutes les parties d'un être aussi composé que le corps , et supposer que ce miracle étonnant se renouvelle autant de fois que Jésus-Christ se rend présent sur nos autels dans le sacrement de l'Eucharistie , ce n'est pas simplifier l'opération de Dieu. Nous croirions volontiers que
(1) Mémoires, année 1/G4, mois d'août p. 455 et suivantes.
l'Etre tout-puissant opère d'une manière beaucoup plus simple.
L'ouvrage (1) de M. de Lignac a fait naître l'idée d'un autre système , qui a pour auteur M. C..., ex recteur et ancien professeur de l'Uversité de Paris. C'est ce que lui-même nous apprend dans un écrit intitulé : Preuve sommaire de la possibilité de la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Comme cet écrit renferme en peu de mots beaucoup de choses très-bonnes , nous le donnons ici en entier (2) , pour la satisfac-
(1) 11 est fait mention de cet ouvrage dans un écrit intitulé Les entrevues du pape Ganganelli , et imprimé à Anvers en 1778 chez Philippe Frakenncr. La page 45 du tome premier et les suivantes contiennent ce qu'on peut dire de plus solide ou de plus spécieux pour et contre l'hypothèse ingénieuse de M. de Lignac.
(2) PREUVE SOMMAIRE DE LA POSSIBILITÉ DE LA. PRÉSENCE RÉELLE DU CORPS DE J.-C. DANS LF.UCHA-