EX-RECTEUR, ET ANCIEN PROFESSEUR DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS
Pour convaincre les protestants qu'ils se trompent en niant la présence réelle du corps de J.-C. dans la sainte Eucharistie, il suffit de démontrer qu'elle est possible ; celle possibilité étant clairement établie, il ne leur restera aucun prétexte pour restreindre au sens figuré les divines paroles de la consécration : tout ce qui leur paraît absurde dans le sens littéral sera détruit par celte démonstration.
Ils conviennent que Dieu est. lotit-puissant, et que sa toute-puissance s'étend à tout ce qui n'est pas absolument impossible, et qui n'implique pas contradiction. L'esprit de l'homme est trop borné pour comprendre tout ce qui est du ressort de la puissance infinie de Dieu. Pour obéir à la saine raison, il faut donc croire que tout ce qu'il a dit est vrai, quand il est possible ; parce qu'il est évident que Dieu , c'est-à-dire l'Etre souverainement puissant et souverainement parfait , ne saurait se tromper, ni vouloir nous tromper ; et que d'ailleurs les lumières naturelles sont suffisantes pour nous dévoiler les Mystères de la foi.
Calvin et ses coopératcurs n'ont enseigné que les di vines paroles de la consécration doivent être prises dans un sens figuré, qu'en conséquence de la prétendue impossibilité de ce que renferme le sens littéral. Donc cette impossibilité étant démontrée fausse, ils ne peuvent se dispenser d'adopter la doctrine de l'Eglise catholique louchant la présence réelle du corps de J.-C. dans l'Eucharistie, et de reconnaître que le sens littéral est te vrai sens des paroles de J.-C.
Pour mettre notr<> démonstration dans le plus grand jour et la rendre claire, nette et précise , nous commencerons par cinq lemmes, qui feront voir clairement toutes les vérités d'où résulte évidemment la possibilité que nous entreprenons de démontrer.
Lemme premier. Tous les philosophes conviennent que la matière est divisible en un nombre indéfini de parties plus petites que les plus petites parties sensibles ; donc il n'y a point de punie sensible qui ne puisse, par le différent arrangement de ses parties insensibles, devenir tel corps qu'on voudra : par exemple, du pain, de la chair, des os, des artères, des veines, du chile, du sang, etc. Toute la différence qu'il y a entre les corps de diverse nature dépend uniquement de la diversité qui se trouve dans la disposition mécanique des parties insensibles de la matière qui les compose.
Corollaire premier. Donc la plus petite, portion sensible de matière est susceptible deloul ce qui est requis pour être un corps organisé , tel qu'est le corps humain ; car il suffit pour cela que. ses parties insensibles soient disposées comme elles doivent l'être pour cet effet.
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tion de ceux d'entre vous, mes frères, qui grand jour. Il y a toutefois une différence
n'ont pas connaissance du système de M. Va- .notable entre l'un et l'autre. M. Varignon
ri,rnon , dont celui-ci contient les principes prétend qu'il n'y a que les parties intérieures
et" leurs conséquences mises dans un plus du pain qui soient changées, et que les par
Corollaire II. Donc il n'y a point de corps qui ne puisse être changé en un corps de telle espèce qu'on voudra, par la seule transposition de ses parties insensibles. ...«.,
Lemme II. La taille du corps est indifférente a l'homme ; les enfants , ainsi que les vieillards , les pygmées, ainsi que les géants, sont hommes ; et si l'on supposait la terre égale à un grain de sable, habitée par des hommes dont la taille fût , par rapport à cette terre, comme la taille que nous avons est à la terre que nous habitons, ces très-petits hommes seraient de véritables hommes, parce qu'ils auraient réellement tout ce qui est essentiel à l'homme; néanmoins leur stature serait fort au-dessom de la dernière petitesse sensible.
D'ailleurs si un enfant d'un pied peut croître jusqu'à six pieds sans changer d'espèce ni de corps , un homme de six pieds pourrait aussi être réduit à un pied sans changer de corps, ni cesser d'être le même homme. Supposons-le réduit à (a sixième partie d'un pied, ensuite à la sixième partie de celte sixième partie, et ainsi à l'infini , fort au-dessous de la plus petite grandeur sensible, il serait toujours le même homme, et il aurait toujours le même corps.
Lemme III. La diversité de la matière n'empêche ■pus l'identité d'un corps humain : il n'y a point d'homme dont on ne dise qu'il a le même corps qu'il avait quand il est né, quoique il ne lui reste pas une seule des parties de tu matière dont son corps était composé en naissant. Il si. détache sans cesse des parties de notre- corps par ta transpiration insensible ; de là vient la nécessité de boire et de manger pour réparer ce que nous perdons par celle transpiration. Celte perte est si considérable, que de très-célèbres physiciens, après en avoir fuit le calcul, ont trouvé qu'au bout de dix ans toute la matière d'un corps humain est changée.
Il est universellement avoué qu'un enfant né et élevé à Home, a le même corps que s'il était né et élevé à l'aris, quoique la matière dont son corps est composé soit réellement différente de celle dont il aurait été composé, s'il était né cl avait été élevé à Paris. Il est évident que ce qu'il a bu el mangé à Rome , n'est pas ce qu'il aurait bu et mangé à Paris ; les aliments dont il a vécu à Rome sont réellement différents de ceux qui l'auraient nourri à Paris : donc la matière (lui compose son corps étant celle des aliments qu'il a pris à Rome, est différente de celle, dont il aurait été composé à Paris. Donc la diversité de la matière qui compose un corps humain n'empêche pas l'identité de ce corps.
Corollaire. Donc, nonobstant te plus grand changement, et la plus grande diversité de matière dans te corps de l'homme, il est toujours le même homme, et il a le même corps, tandis que ce corps est uni à la même ame, quoique la matière qui le compose ne soit pas réellement la même.
Scolie. 0« voit, par ce que nous venons de dire, comment chaque homme peut ressusciter avec le même corps qu'il avait en mourant ; il n'est pas nécessaire po' t cela qu'il ressuscite avec la même portion de matière numériquement dont son corps est composé dans le temps de sa mort. La même portion de matière prise numériquement peut servir à composer successivement différents corps humains, ce qui arrive quand des corps inhumés, changés en terre, deviennent du blé, dont on fait du pain, qui sert ensuite de nourriture à d'autres hommes. Pour qu'un homme ressuscite avec son propre corps, il suffit qu'il ressuscite avec une portion de matière organisée, comme l'est le corps humain, et que son ame soit réunie à celle portion de matière. Donc la résurrection de nos corps est évidemment possible.
Lemme IV. L'union de l'ame avec le corps consiste dans le rapport mutuel des pensées de l'ame aux mou-
vements du corps, el des mouvements du corps aux pensées de l'ame. Pour que ces substances soient unies, il faut donc qu'à l'occasion des pensées de l'ame il résulte dans le corps organisé des mouvements , el que réciproquement , à l'occasion des mouvements de ce corps, il résulte dans l'ame des pensées.
Le mot union est très-équivoque. Deux corps ne sont pas unis dans le même sens que deux amis qui s'aiment mutuellement ; et l'union de l'entendement, avec l'objet connu, n'est pas la même chose que l'union de l'ame avec te corps humain.
Deux substances ne peuvent être unies que par leurs modifications. Les modifications de l'ame sont des pensées, el les modifications du corps sont la figure , le repos cl le mouvement. Donc l'union de ces deux substances ne peut résulter que du rapport mutuel des pensées de l'ame avec la figure, te repos, ou te mouvement du corps. Il est constant par l'expérience qu'il n'y a point de rapport entre le repos el la figure du corps et les pensées de l'ame. Donc l'union de ces deux substances ne peut consister que dans le rapport des pensées de l'ame aux mouvements du corps, et réciproquement dans celui des mouvements du corps aux pensées de l'ame.
Les pensées ne peuvent être des causes efficientes des mouvements du corps, ni les mouvements du corps des causes efficientes des pensées. Donc les pensées ne sont que la cause occasionnelle des mouvements, el les mouvements la cause occasionnelle des pensées. Donc l'union de l'ame avec le corps consiste en ce que, à l'occasion des pensées de l'ame, il résulte dans le corps des mouvements , el réciproquement en ce que, à l'occasion des mouvements du corps, il résulte dans l'ame des pensées.
Corollaire. Donc la même ame peut être unie en même temps à plusieurs corps, parce qu'elle peut avoir des pensées à l'occasion des mouvements excités dans plusieurs corps, el plusieurs corps peuvent avoir des mouvements à l'occasion des pensées de la même ame. Dans le cas dont on vient de parler, ces corps, quoique en général réellement plusieurs feraient néanmoins le même corps humain (par le lemme troisième el le corollaire du lemme troisième) l'identité de ta matière n'étant pas nécessaire pour l'identité du corps humain.
Lemme V. L'homme n'est pas rame seule, ni le corps seul, mai* un composé d'une ame raisonnable et d'un corps organisé.
Corollaire I. Donc il faut deux âmes et deux corps pour faire deux hommes, et trois âmes el trois corps pour faire trois hommes.
Corollaire IL Donc trois corps unis à ta même ame ne seraient pas trois hommes (par le corollaire du lermiie troisième) mais un seul el même homme.
Corollaire 111. Donc, un même homme peut exister en même temps dans plusieurs lieux sans reproduction, puisque la même ame (par le corollaire du lemme quatrième), peut être unie en même temps à plusieurs corps, qui, étant unis à la même ame, ne feraient qu'un seul et même corps humain, et un seul homme.
Si Dieu, en conservant l'union de l'ame d'un vieillard avec le corps qu'il a pour lors, dans lequel il n'y a pas une seule partie de la madère qui le composait dais l'enfance, lui rendait le corps qu'il avait étant enfant, c'est-à-dire unissait de nouveau son ame aux vailles de matière dont son corps était composé dans l'enfance . ces différentes portions de matière organisées, quoique existantes en divers lieux en même temps, seraient le mente corps humain, et lui un seul et même homme.
Un homme a toujours le même corps, quoique à celui qu'il a eu dans l'enfance ait été substitué celui qu'il u
lies sensibles demeurent toujours les mêmes, puisqu'elles gardent toujours entre elles le même arrangement. L'auteur du nouveau système n'a pas adopté cette prétention mai fondée de M. Varignon , et nous -approuvons fort ce correctif. Nous aurions souhaité qu'il eût aussi corrigé un autre vice du même système, qui suppose que le corps sacramentel n'est formé que de la matière du dans la vieillesse. La pluralité de corps en général, existants en divers lemps, unis à la même ame, est, comme tout le monde en convient, compatible avec l'idenliié de l'homme et du corps humain : donc la même pluralité en divers lieux, en même temps, peut aussi, par la même raison, subsister avec la même identité.
Ce que nous venons de dire d'un corps peut être dit de toutes les portions de matière auxquelles famé d'un homme est unie pendant tout le cours de sa vie. Donc le même homme peut exister en même lemps avec le même corps, dans autant de lieux que Dieu le voudra ; et quoique ces corps soient différents en général, c'està-dire diverses portions de matière, elles seront néanmoins toujours un seul et même corps humain.
Il est donc bien constant que l'identité de l'homme et celle de son corps humain dépend uniquement de l'union de sa même ame avec quelque portion de matière organisée ; et que la diversité de cette portion de matière en différents temps, ou en différents lieux en même temps, ne détruit point cette identité.
PitOPOiJ'no.N. L'existence du corps do Jésus-Christ dans l'Eucharistie est évidemment, possible.
Démonstration. Supposons (p;ir le lemme premier) que chaque partie de la dernière petitesse sensible d'un corps, par exemple du pain, est un tout dont Dieu change les dispositions intérieures des parties insensibles qui le composent, de façon que ce pain soit changé en os, en chair, en artères, en veines, en sang : en un mol (par le coroll.-.ire premier du lemme premier) en un corps organisé tel qu'est le corps humain, dans lequel le sang circule de la même fuçon, et qu'il ne diffère du nôtre que par la seule grandeur. Supposons en outre que Dieu (pur le corollaire du lemme quatrième) unisse à ces portions de matière organisées famé de tel homme qu'il voudra : tout cela est évidempossible, par ce que nous avons dit ci-dessus ; et voici ce qu'il s'ensuit : 1°. Toutes ces portions de matière organisées seraient (par le lemme second, et par les corollaires premier et second du lemme cinquième) un seul et même homme, et (par le corollaire du lemme troisième) un seul et même corps humain, qui existerait tout entier dans tous les lieux sensibles de celte matière, qu'on nommait auparavant du pain. -1°. Ces diverses portions de matière pourraient être séparées les unes des autres sans fraction dans aucune, et sans diviser te corps humain, qui (par le corollaire second du lemme cinquième) lésidleruit de l'union de. chaque portion organisée de lu dernière petitesse sensible avec la même ame humaine. 5°. Ces mêmes portions de matière organisées en conserv-vit (par l'hypothèse), le même ordre sensible qu'elles avaient quand elles étaient du pain, exciteraient dans nous, par la même superficie sensible, les mêmes sensation* sans accidents absolus.^ Donc si l'on suppose que l'ame de Jésus-Christ a été unie à ces portions de matière, et que l'on nomme h oslie ce qui est sensible après que la transsubstantiation est faite, chacune de ces portions de matière organisées^ de la dernière petitesse sensible, unie à l'ame de Noire- Seigneur, sera le même Jésus-Christ (par le corollaire du lemme quatrième), avec te même corps qu'il a eu dans les entrailles de ta Sainte Vierge (par le corollaire du lemme troisième) et il sera tout entier dans chacune, sous les mêmes espèces du pain.
Ce que nous disons d'une hostie, on peut le dire de plusieurs. Donc l'existence du corps de Jésus-Christ duns CEuckarislie est évidemment possible, et la possibilité que nient les calvinistes, clairement démontrée.
piin. Ce n'est donc pôial, à proprement parler, la même corps que celui quf ;i souffert sur la croix. C'est là néanmoins le lan-
de Bérenger, par l'opiniou commune des théologiens , et par d'autres motifs que l'auteur du Traité dogmatique sur l'Eucharistie a fait valoir. Que répond-on à ces motifs? Rien qui satisfasse. On dit 1" que ce corps sacramentel, quoique il n'ait pas été immolé sur la croix , ne laisse pas d'être le corps de Jésus-Christ , parce que sa sainte ame y est unie, et que son ame est unie personnellement au Verbe. Mais cette double union n'empêche pas que , dans ce système , la proposition de Jésus-Christ , ceci est mon corps, qui sera livré pour vous, ne soit fausse. Il est vrai que les portions sensibles de matière qui composaient le pain , et qui sont supposées converties dans autant de corpuscules du Fils deDieu, peuvent êtredites son corps; mais il est faux qu'elles puissent être dites son corps, qui devait être livré, immolé sur le Calvaire, puisque cette immolation ne s'est accomplie dans aucun de ces corpuscules. Elle ne pouvait donc être énoncée d'aucun d'eux, comme une propriété dont il fût affecté et qui le caractérisât. Si une même ame animait deux corps , le corps A existant à Rome , et le corps B existant à Paris, et si l'on supposait que le corps A existant à Rome y serait blessé, l'homme qui aurait ces deux corps ne pourrait pas dire avec vérité , en montrant le corps B existant sans blessure à Paris , ceci est mon corps, qui sera blessé à Borne. Quoique ces deux corps ne soient qu'un même corps moral , à raison de la même ame qui les anime , et de l'office des mêmes fonctions qu'elle remplit dans l'un et dans l'autre ; cependant comme ils sont deux corps physiques , et que considérés sous cet aspect, ils ont des propriétés différentes et même contraires , on ne peut pas affirmer de l'un les propriétés individuelles qui ne conviennent qu'à l'autre , et dont lui seul est physiquement affecté. Si , par exemple, on suppose encore que le corps A ait six pieds , et que le corps B n'en ait que cinq , cet homme ne peut pas dire avec vérité , en montrant le corps qui n'a que cinq pieds, ceci est mon corps, qui a six pi'cds. Si on suppose que cet homme regarde avec les yeux de son corps B, existant à Paris , l'église de Sainte-Geneviève , peut-on dire que les yeux de son corps A, existant à Rome, regardent à Paris cette église?
On répond 2°, que comme tout le mérite de la Passion du Sauveur vient de l'ame de Jésus-Christ et de son union au Verbe , il importe peu que la chair sacramentelle soit la même que ceîlc dans laquelle le Fils de Dieu a souffert , puisqu'elle a la même sainteté et par conséquent le même mérite. Quoi donc 1 imporle-t-il peu que les saints pères , les liturgies , les conciles , les théologiens , les fidèles , tiennent un langage vrai ? lmportct-il peu que cette proposition de Jésus-Christ,
SUK L'EUCHARISTIE.
he pain que je donnerai est ma chair, que je dois livrer pour la vie du monde (Joan. 6, 51), ne se trouve pas fausse? Importe-t-il peu que les honneurs et les hommages qu'on rend à la divine Eucharistie rejaillissent sur cette même chair, pour la récompenser et la dédommager des outrages et des tourments qu'elle a endurés ? Car , comme dit un célèhre orateur chrétien (1) , c'est cette chair vénérable qui fut comblée par nous d'ignominies et d'opprobres , c'est elle qui fut déchirée de fouets , c'est elle qui fut profanée par les mains des bourreaux , et , pour tout dire en un mot, c'est elle, si j'ose user ici de cette manière de parler, qui fit tous les frais de notre rédemption. Ce ne fut point l'ame de Jésus-Christ qui servit de victime pour notre salut ; ce fut son corps , ce fut sa chair virginale. Ce fut elle qu'il immola sur l'autel de la croix ; elle était sainte , et il en fit un anathème et un sujet de malédiction : elle était digne de tous les respects des hommes , et il permit qu'elle fût exposée à toutes leurs insultes. Il fallait donc qu'il la récompensât et qu'il l'honorât autant qu'elle avait été humiliée , ou plutôt , autant qu'il l'avait lui-même humiliée. Cr c'est justement ce que Jésus-Christ a fait dans la divine Eucharistie : voilà la fin qu'il s'est proposée dans l'institution de ce mystère. Enfin , importet-il peu que le Sacrifice de la Messe soit, par l'identité de la même chair offerte , le même que celui de la croix , et que cette identité fournisse aux prêtres qui l'offrent , et aux fidèles qui communient , un motif bien capable de leur inspirer les plus tendres et les plus vifs sentiments de piété , de ferveur , d'amour, de reconnaissance? Car chacun d'eux peut dire : Ce corps que j'offre en sacrifice ou que je reçois en nourriture est celui-là même dont la tête a été couronnée d'épines, les yeux baignés de larmes, la bouche abreuvée de fiel , le sein couvert de plaies , les mains et les pieds cloués à la croix, changés en des sources de sang répandu pour ma rédemption , et dont le fer d'une lance a ouvert le sacré côté, pour m'ôuvrir une libre entrée, un sûr asilekdans son cœur si brûlant de zèle pour mon salut, qu'afin de le procurer il s'est consumé luimême tout entier. Un si grand bienfait ne mérite-t-il pas bien que je tâche de le reconnaître , en aimant de tout mon cœur celui qui m'a tant aimé , et en glorifiant, en portant ou recevant avec de saintes dispositions dans mon corps sa chair divine, qui m'a racheté à un si grandprix (1 Cor. 6,20). , .
XII. Seconde hypothèse beaucoup plus simple et par là même beaucoup plus probable que la première. — Ces motifs ont touché le théologien dont nous avons parlé dans nos précédentes Instructions. Ils l'ont engagé à chercher une autre explication, selon laquelle le corps sacramentel de Jésus-Christ est le même , idem numéro , que son corps natu-
(l)Le page 407.
père Bourdaloue, lome l des Mystères De Press y. I.
rel , quoique les fonds de matière employés à ces deux corps soient différents. Un corps, dit-il , est le même , ou physiquement ou moralement : physiquement , lorsqu'il a et conserve toutes les mêmes molécules de matière ; moralement, lorsqueil en a de distinctes, qui ont entre elles une liaison suffisante pour que l'esprit regarde les unes et les autres comme ne faisant qu'un seul tout , et qu'il les réunisse sous la même idée. S. Thomas , dont le texte sera rapporté dans la suite, admet en général deux sortes d'identité numérique , l'une physique , qui provient de ce qu'il n'y a nulle distinction réelle entre deux choses qui sont dites la même ; par exemple, en supposant que mon corps , au jour de sa résurrection , sera composé uniquement de toutes les portions de matière qu'il a maintenant , ma chair actuelle et ma chair future au jour que je ressusciterai , ont une identité physique : l'autre morale, qui se trouvant entre des choses réellement distinctes, qu'on dit être la même , peut provenir de plusieurs causes que je vais expliquer.
La première est contenue dans l'observation suivante de M. Nicole (1). Lorsque deux choses , dit-il, qui ont quelque ressemblance se succèdent l'une à l'autre dans le même lieu , et principalement quand il n'y paraît pas de différence sensible , quoique les hommes les puissent distinguer en parlant métaphysiquement , ils ne les distinguent pas néanmoins dans leurs discours ordinaires ; mais, les réunissant sous une idée commune qui n'en fait pas voir la différence , et qui ne marque que ce qu'ils ont de commun, ils en parlent comme si c'était une même chose.
C'est ainsi que , quoique nous changions d'air à tout moment , nous regardons néan,moins l'air qui nous environne comme étant toujours le même ; et nous disons que de froid il est devenu chaud , comme si c'était le même ; au lieu que souvent cet air que nous sentons froid n'est pas le même que nous trouvions chaud.
Cette eau , disons-nous aussi en parlant d'une rivière , était trouble il y a deux jours, et la voilà claire comme du cristal ; cepencombien s'en faut-il que ce ne soit la même eau? in idem flumen bis non descendimus, dit Sénèque, manet idem fluminis nomen, ûqua transmissa est.
Nous considérons le corps des animaux, et nous en parlons comme étant toujours le même, quoique nous ne soyons pas assurés qu'au bout de quelques années il reste aucune partie de la première matière qui le composait; et non seulement nous en parlons comme d'un même corps sans y faire réflexion, mais nous le faisons aussi lorsque nous y faisons une réflexion expresse ; car le langage ordinaire permet de dire : Le corps de cet animal était composé il y a dix ans de certaines parties de matière, et maintenant il est composé de parties toutes différentes. Il semble qu'il y ait de la contradiction dans
(1) An de penser, p. 190.
(Trentç+cinq.)
10'JS
INSTRUCTION PASTORALE
ce discours ; car si les parties sont toutes différentes , ce n'est donc pas le même corps. Il est vrai ; mais on en parle néanmoins comme d'un même corps. Et ce qui rend ces propositions véritables, est que le même terme est pris pour différents sujets dans cette différente application.
Auguste disait de la ville de Rome , qu'il l'avait trouvée de brique, et qu'il la laissait de marbre. On dit de même d'une ville, d'une maison, d'une église, qu'elle a été ruinée en un tel temps , et rétablie en un autre temps. Quelle est donc cette Rome , qui est tantôt de brique et tantôt de marbre? Quelles sont ces villes, ces maisons, ces églises, qui sont ruinées en un temps, et rétablies en un autre? Cette Rome qui était de brique, était -clic la môme que Rome de marbre? Non ; mais l'esprit ne laisse pas de se former une certaine idée confuse de Rome, à qui il attribue ces deux qualités, d'être de brique en un temps, et de marbre en un autre. Et quand il en fait ensuite des propositions, et qu'il dit, par exemple, que Rome, qui avait été de brique devant Auguste , était de marbre quand il mourut, le mot de Rome, qui ne paraît qu'un sujet, en marque néanmoins doux réellement distincts; mais réunis sous une idée confuse de Rome, qui fait que l'esprit n'aperçoit pas la distinction des sujets.
La seconde cause d identité morale se trouve entre des choses qui, quoique elles ne se succèdent pas dans le même lieu et qu'elles existent en différents endroits ou en différents temps, ont toutefois entre elles des rapports analogiques et des liaisons étroites, qui font que l'esprit les réunit toutes sous l'idée d'une assemblée ou société , à laquelle , selon le langage ordinaire, on attribue en général et en totalité ce qui, dans la rigueur des termes, ne convient qu'à une partie de cette société. Ainsi on dit : Les Romains qui ont été vaincus par les Gaulois qui prirent Rome, ont vaincu les Gaulois au temps de César : on s'exprime ainsi, selon M. Nicole (1), parce qu'on considère chaque peuple comme une personne morale dont la durée est de plusieurs siècles, qui subsiste tant qu'il compose un Etat, et qui agit en tous ces temps pour ceux qui le composent, comme un homme agit par ses membres. C'est pourquoi on attribue aux mêmes Romains d'avoir été victorieux en un temps, et vaincus dans un autre , quoique en l'un de ces temps , il n'y ait eu aucun de ceux qui étaient dans l'autre. Ainsi quoique les fidèles , qui formaient l'Eglise dans les premiers siècles, n'existent plus , et que ceux qui la forment à présent n'existassent pas alors, on dit que la même Eglise , qui détestait autrefois les hérésies , les déleste encore aujourd'hui. Ainsi, quoique il n'y ait qu'une partie de notre nation qui habite chacune de nos provinces , on dit que c'est la même nation française qui habite la Picardie, l'Artois, etc. Ainsi, quoique il n'y ait qu'une portion d'une armée dans telle plaine, on dit en général que l'armée occupe
(1) Aride penser, p. 204.
cette plaine. Ainsi, quoique à ne regarder que les divers membres qui composent l'Eglise triomphante et l'Eglise militante , ils paraissent faire deux sociétés ; cependant on a raison de dire que l'Eglise étant une, c'est la même qui existe dans le ciel et sur la terre.
Faut - il encore d'autres exemples pour montrer que ni la distance des lieux, ni celle des temps , n'empêche pas l'identité de dénomination, par laquelle plusieurs choses sont dites la même? Nous joindrons aux précédents ceux-ci. Quoique il y ait bien de la distance de Paris à Rouen, l'eau de la rivière qui passe actuellement dans ces deux villes, est nommée la même eau de la Seine. Encore que ces deux villes soient éloignées de la Bourgogne, le vin qu'on y fait venir de cette province ne laisse pas d'être nommé le même vin. Quoique l'Italie soit bien distante de la Flandre, si nous avions dans ces pays deux armées qui combattissent le même jour, et dont l'une gagnât la bataille, et l'autre la perdît, nous pourrions dire; vaincus en Italie, nous sommes vainqueurs en Flandre. Ainsi, quoique Jérusalem et Bethléem fussent éloignées, on peut dire qucN.-S. avait, le jour de sa mort, le même corps à Jérusalem que celui qu'il avait à Bethléem le jour de sa naissance. La substance physique de ce corps n'était pas toutefois la même dans ces deux jours et dans ces deux villes. Elle était toutà-fait différente.
La troisième source de l'identité morale se trouve entre des personnes ou des choses qui , quoique distinctes , sont réunies par l'esprit sous la même idée, à cause qu'elles ont même langage , mêmes pensées , mêmes affections , ou rendent même témoignage. C'est à cette sorte d'identité qu'ont rapport ces textes sacrés : Terra erat unius labii{Gcn. 11. 2). Erant cor unum [ Act. k, 32 L Qui ailhœret Domino unus spiritus est ( 1 Cor. 6 , 17). Spiritus, aqua et sanguis, et hi très unum sunt ( 1 Joan. 5. 7).
La quatrième cause de l'identité morale provient de ce qu'entre plusieurs choses distinctes l'une a été tirée de l'autre, ou de ce que toutes ont été tirées du même principe ; ainù dans l'Ecriture , la chair d'Eve est dite la même que celle d'Adam (1) ; la chair de Jacob , la même que celle de Jcthro (2) , son oncle; la chair de Joseph , la même que celle de ses frères ; la chair de David , la même que celle d'Amaza (3) , son neveu. Sur quoi M. Bossuet (4) observe que l'union que nous
(1) Caro de carne mca. Gen. 23, 2.
(2) Os nicuni es, et caro mca. lb. 29, M,
(3) Osnicum cl caro mca es ? 2 lley. 19, 13.
(4) Les saints pères se sonl servis rie celle comparaison d'Adam , pour montrer que Jésus-Christ devait être en nous autrement que par foi et affection , ou moralement : car ce n'est point seulement par affection cl par la pensée qu'Adam cl las parenis sonl dans leurs enfants ; c'est par la communiealion du même sang et de la même substance : et c'est pourquoi l'union que nous avons avec nos parenis , et par leur moyen avec Adam, d'où nous sommes tous descendus, n'est pas seulement morale, mais pnysiaue cl
SUR L'EUCHARISTIE
avons avec nos parents , et par leur moyen avec Adam , n'est pas seulement morale , mais physique et substantielle, parce qu'une partie de la substance de leurs corps nous a été communiquée par la génération. De là vient qu'on dit avec vérité que les parents ,sont du même sang, et que le sang qui a coulé dans les veines de nos ancêtres, coule dans les nôtres.
Mais a6n que ce langage soit vrai, est -il nécessaire que nous ayons dans nos corps ou dans notre sang quelque portion de matière, qui ait été dans le sang ou dans le corps de nos ancêtres? Non, suivant le théologien dont nous parlons. 11 croit même qu'on peut dire qu'un homme dans sa vieillesse a le même corps , idem numéro , qu'il avait au moment de sa conception, quoique il ne lui reste aucune des molécules de matière qu'il avait alors. Il fonde son opinion sur les exemples ci-dessus rapportés , et sur les comparaisons dont se sert S. Thomas (1). Il faut, suivant ce S. docteur, raisonner de d'identité numérique d'un corps humain , comme de celle d'un feu qu'on a soin d'entretenir pendant un long temps , en substituant du nouveau bois à celui qui se consume. Or, quoique celui qu'on y a mis d'abord soit consumé et qu'il n'en reste aucune partie après un temps fort long, pendant lequel ce feu a continué d'être allumé , néanmoins c'est toujours le même feu numérique, ignis idem numéro. Il faut aussi raisonner de l'identité numérique du corps d'un homme (3 , q. 80 , a. 4) , comme de celle d'une ville ou d'une république , dans laquelle différentes personnes se remplacent dans les emplois et les professions qu'elles occupent successivement. Or, quoique à la fin d'un siècle il ne reste aucune des personnes qui les occupaient au commencement , cette ville , cette république ne laisse pas d'être toujours la même, eadem numéro. De même le corps d'un homme âgé de cent ans , ou ( si l'on veut un âge plus avancé , pour rendre plus certaine la déperdition de toutes les portions de matière ) le corps de Noé mort a l'âge de près de mille ans , était le même, idem numéro , à la fin de sa vie qu'au commencement , quoique il ne conservât plus aucune des portions de matière qu'il avait eues dans le sein de sa mère.
Et qu'on ne dise pas qu'à la vérité cet homme aurait perdu les parties charnues (2)
substantielle. Les pères ont conclu de là que le nouvel Adam devait être en nous d'une manière aussi physique et aussi substantielle, afin que nous puissions tirer de lui l'immortalité, comme nous tirons la morlalitéde notre premier père. Tom. 3, page 518.
(1) Si vero paulatim combusto uno ligno , aliud subsiituaiur , et sic deinceps quousque prima omnia consumantur, semper remanet idem ignis numéro.... Simililcr est intclligendum in corponbus vivenlibus. i,q.i\9,a.\.
(2) La diversité numérique des parties charnues n'empêche pas l'identité de la chair d'un homme. Par exemple, Job dit qu'au jour de la résurrection il sera de nouveau couvert de sa peau et qu'il verra son Dieu dans sa chair et' de ses propres yeux. Comme selon S. Augustin (L. 22 de Civitate Dei, c. 15), les hommes ressusciteront avec le corps qu'ils avaient à
de son corps , mais qu'il en aurait conservé des osseuses qui à cause de leur dureté sont inamissibles ;car cette dureté n'empêche pas que, selon les naturalistes, elles ne soient des parties vivantes, qui ont besoin de la nutrition, laquelle suppose nécessairement déperdition d'anciennes parties, et acquisition de nouvelles , qui remplacent celles qui se perdent. Ce qui arrive aux os rougis par la garance (1) rend incontestable cette vérité , que les parties osseuses d'un corps humain sont entièrement changées après un temps considérable, ainsi que les parties charnues. Les Encyclopédistes [Tom. lk,p. 197) fixent ce temps à sept années, d'autres à dix, après lesquelles ils soutiennent que le corps d'un homme est entièrement renouvelé. Mais encore une fois , si ce temps ne paraît point suffire, on peut le prolonger tant qu'on veut, jusqu'à mille ans et au - delà ; en supposant que Noé eût vécu jusqu'à présent, et dût vivre jusquà la fin du monde, il serait vrai de dire, dans cette hypothèse, qu'il conserverait au jour du jugement le même corps qu:il avait au moment de sa conception. Mais qui pourra croire, et à qui persuadera-t-on quMl lui resterait alors quelque molécule de matière d'un corps qui, très -petit dans son origine , et ayant à peine six pouces , aurait été sujet durant tant de siècles à un nombre innombrable d'altération et de changements. Ne nous arrêtons donc pas davantage à prouver ce principe évidemment vrai, selon les Mémoires de Trévoux (2) , pour tout physi-
l'âge d'environ trente ans , on peut supposer , sans blesser ni la foi ni la raison, que Job ressuscité n'aura aucune des parties physiques dont étaient composés sa chair , ses yeux , lorsque il disait ces paroles. Mais si la diversité des parties charnues n'empêche pas l'identité de chair, la diversité des autres parties corporelles n'empêche pas non plus l'identité de corps, et en supposant que Job ressuscitera sans aucune des parties physiques qu'il avait alors , mais seulement avec celles qu'il avait à l'âge de trente ans ou à l'heure de sa mort, on peut autant dire qu'il aura le même corps qu'on peut dire qu'il aura la même chair, la même peau ; car sa peau , sa chair ressuscitée n'aura pas plus ses parties physiques de l'âge de [trente ans ou du jour de sa mort, que son corps ressuscité n'aurait celles qu'il avait à cet âge ou à ce jour.
(1) On sait que celle plante (la garance ) rougit les
os des animaux qui en usent dans leurs aliments
On a aussi observé que les os des jeunes animaux rougissent plus vite que les os des vieux. Mémoires de Trévoux, 1960, pag. 1467. Dès le troisième jour, un pigeon avait ses os teints. Encyclopédie, tome 7, page 479.
(2) Ces Mémoires , qui alors étaient composés par le célèbre père de ïournemine , après avoir rapporté le sentiment du père Buffier , qui , dans un de ses discours , avait entrepris de prouver la vérité de ce paradoxe : Tous les hommes changent de corps plusieurs fois pendant la vie, et en avoir exposé la preuve prise de la nourriture, ajoutent : Pour peu qu'on sache de physique , on trouve le sujet de ce septième discours trop évidemment vrai , pour être donné comme un paradoxe. An. 1704, tom. 3, pag. 1311.
Noire corps, à l'âge de 25 ans, est bien différent de notre corps à l'âge de 50 ; toutes les parties du premier corps ont disparu; c'est cependant toujours lo même corps, parce que c'est la même ame qui l'anime. Traité de la Religion, tome 5, page 182.
INSTRUCTION PASTORALE
ncd
cien , que pour l'identité numérique du corps humain, l'identité physique des molécules de matière n'est point nécessaire. Par conséquent si Dieu ressuscitait à présent Noé, et lui rendait en portions séparées tous les corps physiques qu'il a eus successivement , et qui monteraient du moins au nombre de ! cinquante, chacun d'eux serait son véritable i corps ; et en parlant non physiquement , mais moralement, il serait vrai de dire qu'ils j sont tous le même corps, idem numéro. j Mais aûn que plusieurs corps physiques soient un même corps moral , est - il nécessaire que les parties du second aient remplacé celles du premier , que les parties du troisième aient remplacé celles du second , etc.? Il suffît qu'ils aient d'autres principes d'identité morale. Ainsi les corps innombrables que contient tout à la fois un seul polype, sont le même corps (1); et si on supposait que Dieu unît la même ame à plusieurs corps humains qui , à la stature près, seraient entièrement semblables, et en qui se trouverait une identité, 1° d'origine , et conséquemment d'union physique et substantielle , à cause qu'ils seraient nés du même père et de la même mère , qui auraient communiqué à chacun une portion de leur substance; 2° de conformation, parce que. tous leurs membres seraient constitués , organisés de la même manière et dans les mêmes proportions ; 3° de destination à la même fin, et à la production des mêmes effets auxquels ils concourraient ensemble; 4° d'union habituelle, parce qu'ils se trouveraient presque toujours joints ensemble : l'identité morale qui proviendrait de ces quatre principes , donnerait autant de droit de les dire tous un même corps , que s'ils avaient succédé l'un à l'autre. Car pourquoi , dans ce dernier cas , est-on fondé à dire qu'ils sont le même corps? C'est que cette succession, jointe à leur ressemblance , donne lieu à l'esprit de les réunir sous la même idée. Or les quatre autres causes de l'identité morale étant jointes ensemble , ne donnent-elles pas autant et même plus lieu à l'esprit de les rassembler et confondre sous la même idée et sous la même expression , par laquelle ils sont nommés , moralement parlant, un même et seul corps, quoique, en parlant physiquement , on dirait qu'ils sont plusieurs corps ?
C'est une opinion bien probable , suivant d'habiles philosophes, que tous les corps des hommes ont été formés dès le commencement. Tant de savants (dit un défenseur (2) de cette opinion, dont il y a, selon lui, une infinité de preuves) ont développé ce point, que les animaux et les plantes même sont dans leur germe , qu'il suffit de renvoyer à tout ce qu'ont dit de beau à ce sujet MM. Redi, Malpighi , Levenock , Swaramcrdan , Kcrkline , Derélincourt, Dodart, etc. (3). Plusieurs même
II) Voyez notre Instruction sur la Religion, col. 57.
(2) Histoire critique des superstitions par le R. P. Lebrun de l'Oral., 1. 1, p. 8G.
(3) On peut ajouter le P. Mallcbranchc, qui s'explique là-dessus clairement dans son livre de la Re-
de ces philosophes soutiennent, suivantles propres paroles des Encyclopédistes {t. 7, p. 566), que ce n' est pas lapremière femme qui renfermait les races passées, présentes et futures ; mais c'est le premier homme qui en effet contenait toute sa postérité. Les germes préexistants ne sont plus des embryons sans vie , renfermés comme' de petites statues dans des œufs , contenus à l'infini , les uns dans les autres ; ce sont de petits animaux, de petits homuncules , réellement organisés et actuellement vivants, tous renfermés les uns dans les autres , auxquels il ne manque rien, et qui deviennent parfaits par un simple développement.
Quand même cette opinion serait fausse, dit ce théologien, elle ne renferme rien de contraire ni à la foi , ni à la raison; elle m'autorise à soutenir qu'il n'y a ni absurdité ni indécence à faire les suppositions qui suivent :
1° Dieu à voulu que , comme l'union physique et substantielle de nos corps avec celui d'Adam , dans lequel ils étaient contenus et dont ils tirent leur origine, a été cause de leur dépravation et mortalité, ainsi leur union physique et substantielle avec celui de Jésus-Christ, second Adam , dont la chair serait incorporée à la leur, fût cause de leur pureté et immortalité.
2° Le corps visible de Jésus-Christ , second Adam, contenait un nombre innombrable d'autres petits corps invisibles , semblables à ceux
cherche de la vérité, t.l,p. 70-73, et M. de Leibnitz, ainsi qu'on peut le voir dans sa préface delà Théodicée.
L'Ecriture nous apprend que Dieu n'a pas l'ait seulement les plantes de la première année de la création, mais encore les semences pour toutes les autres : Gernrinet, dit-il , terra lierbam virentem , et facienlem semen, cl lignum pomiferum juxta genus suum, cujus semen in semelipso sil , super terrant. Un grand nombre d'observations de philosophes célèbres a fait voir que les graines contiennent en petit les plantes lesquelles renferment elles-mêmes les graines pour toutes les planles à venir ; il en est de même des animaux que Dieu a formés dans les germes. Le P. Lebrun,ibid., pag. 168.
La plupart soutiennent que Dieu produisit les plantes dans un étal parlait, avec leurs grains et leurs fruits en maturité ; que toutes les planles et les arbres qui sont venus depuis , étaient enfermés en raccourci dans les premiers qui furent créés. Le père Calmet, tom. 1 , p. 6, sur ces paroles de la Genèse : Germinel terra, etc.
Ces autres (extes de la sainte Ecriture : lièges de lumbis tuis egredientur (Gen. 35, 11). Exicrint de htmbis Abraham IHeb. 7, 5 ). Adliuc in lumbis patris eral (llebr. 7 , 10). Duœ génies sunt in utero tua ( Marc. 10,12), favorisent la même opinion ; puisque les rois, les hommes, les peuples dont il est parlé, y sont rcpréseniés longtemps avant leur conception , comme déjà existants , à raison de leurs corps déjà formes et contenus dans ceux de leurs ancêtres. Ils paraissent contraires au système des molécules organiques de M. de Ruffon , solidement réfutées par l'auteur des Lettres à un Américain. Cet auteur, habile philosophe, soutient aussi, comme le P. Lebrun , que tous les animaux ainsi que (ouïes les planles cxisleni depuis le commencement du monde par un principe ou germe originel qui les contient ; en sorte que leur production n'est, à proprement parler, qu'un développement et un accroissement. Cette opinion donne une très-haute idée de la puissance et de la sagesse infinies de Dieu.
1101 SUR L'EUCHARISTIE
qui étaient contenus dans îc corps visible du premier Adam.
3° Ces petits corps invisibles , formés tous de la substance de celui de Marie en même temps que le corps visible , étaient tous comme lui organisé?, vivants, unis à l'ame et à la personne du Verbt.
V En conséquence de celte union, Dieu avait établi [lorsque Jésus-Christ était sur la terre) une telle liaison et correspondance entre chacun de ces corps invisibles et son corps visible, qu'ils éprouvaient tous les mêmes impressions et sensations que lui ; en sorte que s'il endurait la faim, la soif, le froid, le chaud, la lassitude, ils les enduraient aussi, et que s'il recevait des plaies , des blessures , ils les recevaient , et que s'il souffrait la mort, ils la souffraient.
5° En vertu des paroles de la consécration (suivant le décret de Dieu ) il se détache du corps visible autant de corps invisibles qu'il y a de parcelles sensibles de pain (1) dans chaque hostie, et chacune de ces parcelles se convertit en la substance d'un de ces corps invisibles, à peu près de la même manière que la nourriture que Jésus-Christ prenait sur la terre se convertissait en la substance de son corps; avec toutefois cette différence, que la conversion de la nourriture se faisait dans un certain laps de temps; au lieu que celle de chaque parcelle se fait en un instant.
6° Quoique la conversion de toutes les parcelles sensibles de l'hostie en autant de corps invisibles dût (selon les lois de la nature) rendre ces corps visibles , et ôter à ces parcelles les apparences de pain : cependant Dieu empêche qu'ils ne paraissent ce qu'ils sont , et les fait paraître ce qu'ils ne sont point , par un miracle semblable à celui que Jésus-Christ opéra , en se faisant voir sous une autre forme , sous une figure étrangère , à sainte Madelaine et aux disciples d'Emmaus.
7° JJieu à établi les cinq lois suivantes :
Première loi. Les parcelles changées en la substance des corps visibles de Jésus-Christ leur demeurent unies, ainsi qu'à sa sainte ame et à sa personne divine, pendant tout le temps qu'elles auraient conservé la nature de pain , si elles n'avaient pas été converties en cette substance.
Seconde loi. Elles cessent de leur être unies au même instant qu'elles auraient cessé de conserver la nature de pain, si elles n'avaient été converties en cette même substance; et en ce même instant chacun de ces corps invisibles dans la substance desquels ces parcelles avaient été converties , va se rejoindre au corps visible de Jésus-Christ.
Troisième loi. A cet instant auquel ces parties cessent d'être unies aux corps invisibles , elles deviennent ce qu'elles seraient devenues dans le moment qu'elles n'auraient plus eu la nature de pain; en sorte néanmoins qu'aucune n'a le sort des aliments qui vont au retrait ; mais que les unes se dissipent par la transpiration, les autres se changent en chair, en sang ,
en os , ou autres parties du corns de celui qui communie (1).
Quatrième loi. Pendant tout le temps de leur union aux corps invisibles de Jésus-Christ, sa toute-puissance opère par elle-même, soit sur la lumière , l'air et les autres éléments ou molécules de matière qui environnent chaque hostie , soit sur les sens et les organes externes , soit sur les sens internes et les ames de ceux qui la voient, la touchent, la remuent les mêmes impressions, modifications, sensations qui auraient été faites , si le pain n'avait pas été changé.
Cinquième loi. Lesmolécules de matière qui, après avoir cessé d'être unies à quelqu'un des corps invisibles , ont été (conformément' à la troisième loi) changées en la chair, ou en quelque autre partie du corps de celui qui a dignement communié, conservent une vertu vivifiante et sanctifiante , tant par rapport à son corps, dont elles amortissent ou modèrent le feu de la concupiscence, que par rapport à son ame, pour qui elles sont cause physique ou morale des secours surnaturels, destinés particulièrement à la fortifier, à la prémunir contre le mal.et à la fair-e persévérer dans le bien, conformément' à ces paroles de Jésus-Christ : Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour (Joan. o, 55). Il demeure en moi , et je demeure en lui (Ibid. v. 57).
Nous laissons à votre examen, mes frères, tous les articles de cette explication, beaucoup plus plausible que celle de M. de Lignac. Nous vous disons avec saint Paul : Omnia probale, quod bonum est tenete. Mais afln que vous soyez plus en état d'en juger , nous allons mettre sous vos yeux les objections qu'on peut faire contre elle, et les solutions que leur donne ce théologien, philosophe, mathématicien.
Première objection. Les saints pères n'ont parlé que d'un seul corps de Jésus-Christ; les corps invisibles qu'on lui attribue , leur ont été inconnus. Cette explication , par cela
(1) Ce qui est dit de chaque parcelle de pain, doit s'appliquer à chaque Darcellc sensible de vin.
(1) Ces parties de matière, quoique elles n'appartiennent plus au corps de Jésus-Christ , peuvent être encore appelées sa chair, clans le même sens que la baguette de Moïse , quoique changée en serpent , est appelée encore clans l'Ecriture , sa baguette , et que l'eau des noces de Cana, après qu'elle fut changée eji vin, est encore nommée eau par S. Jean ; dans le même sens aussi qu'Adam nomme sa chair celle d'Eve, parce que la madère dont celle chair d'Eve était formée avait l'ait partie du corps d'Adam; dans le môme sens enfin que le sang qu'on tire de nos veines par la saignée, csl appelé noire sang, même aprÔ3 qu'il en est sorti, quoique alors il ne soit plus uni ni à noire corps , ni à noire ame. On pourrait rapporter encore d'autres exemples ; mais ceux-là suffisent pour expliquer ces manières de parler si fréquentes dans les écritures des SS. pères , que la chair de Jésus- Christ se mêle, s'unit, s'identifie avec la noire, en qui elle resle et demeure comme un germe de pureté , un aniidote contre le poison du vice , un gage de résurrection glorieuse, une semence de vie immortelle, au lieu que la chair d'Adam avait été un principe de corruption, de péché, de mort pour la noire, à cause de l'union physique t't substantielle du corps de notre premier père avec ceux de tous ses descendants.
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même qu'elle est nouvelle , doit être rejetée.
Solution. Quoique les saints docteurs (1) parlent du corps naturel et du corps sacramentel de Jésus-Christ comme d'un seul corps quant à la substance , ils ne laissent pas de les distinguer quant aux propriétés , et de les considérer à cet égard comme étant plusieurs : c'est la remarque que fait le cardinal Dupcrron (2) , en rapportant les textes que nous citons (3); M. Bossuet (tom. 3 , p. 182 ) s'est exprime de même : Jésus-Christ dans V Eucharistie, dit-il, est si fort un corps humain par la substance, et il est si dissemblable dans ses qualités , qu'on peut dire que c'en est un, et que ce n'en est pas un à divers égards, qu'en %m sens et en n'y regardant que la substance, c'est le même corps de Jésus-Christ né de Marie ; mais que dans un autre sens , et en n'y regardant que les manières, c'en est un autre qu'il s'est fait lui-même par sa parole. Les similitudes qu'on emploie à ce sujet ne donnent à entendre qu'une identité morale entre l'un et l'autre de ces corps : car pour concilier l'unité du corps de Jésus-Christ avec sa présence multipliée en mille endroits , on se sert de trois comparaisons; la première du cachet, un en lui-même et multiplié par une foule d'empreintes , dont chacune contient, autant que lui, l'objet qu'il représente. La seconde , de la voix humaine , une en la bouche de celui qui parle, et multipliée dans les oreilles d'un auditoire nombreux qui l'entend. La troisième de la figure d'un homme, une en elle-même et multipliée dans plusieurs miroirs, dans lesquels il se regarde en même temps. Or, l'unité de cette figure et de ses images , de cette voix et de ses sons , de ce cachet et de ses empreintes n'est que morale; puisque la substance physique de chacune
(1) Voici quelques iexl.es lires îles ouvrages îles sainls docteurs, analogues à ce qui vient d'être dit.
Quemadmodum verbum Dei caro iacinsSalvator noster et carnem etsanguinem nostrx salutis causa liabuil; etiam didicimus cibum (ex quosanguis et carnes nostra per mutationem alunlur) per preces verbi quod âb ipso est, Eucharistiam faclum, illius incarnati carneni et sanguinem esse, S. Justin., Apolog. t edit. Benedicl., n. 66.
Sicuti enim, si quis liquefactœ ceraî aliam ccraih infuderit , alteram cuni allera per loluni conimisceat necesse est ; sic qui carnem et sanguinem Doinini recipit cum ipso ita conjungitur ut Clirislus in ipso cl ipsein Chrislo recipiatiir. S. Cyrillus Alexand. I. 4 in Joan-, c. 17.
Christiferi efficimur , dislributo in" membra nosira corpore ejus et sanguine. S. Cyril. Ilieros., Catech. Mystagog., cdil. Bened.
\% Traité de l'Eucharistie, p. 41 C.
(3) Dupliciter Sanguis Cliristi et euro bilelligilur ; spiritalis illa atque divina, de qua ipso dixil ; caro inea vere est cibus, et sanguis meus vere est pôtus... vel caro et sanguis quœ crucifixa est cl qui mililis effusus csi lancea. Juxta banc divisionem , et in sanctis eius diversitas sanguinis et carnis accipitur, ut alia sit caro quae visura est salutare Dei , alia caro et sanguis, quseregnumDeinequeunlpossidere. S. llieron. in Epist. ad Ephes., c. 1.
Non boc corpus quod videtis manducaluri estis et bibituri illum simguinem, quem fusuri sunt, qui nie cruciugcnl. S. Aug. in Psal, 98, tom. 5, pag. 182.
de ces choses distinctes, quoique réunies sous l'idée d'un tout, n'est pas individuellement la môme; ces comparaisons donc ne servent de rien et nuisent plutôt à l'explication de l'unité du corps de Jésus-Christ, malgré les multiplications de sa présence, ou supposent que, selon les saints docteurs qui les ont employées, l'identité numérique du corps naturel et du corps sacramentel n'est que morale.
La nouvelle explication paraît être implicitement renfermée dans les textes ci-dçssus cités de S. Justin et des deux saints Cyrille. 11 est vrai qu'ils n'ont parlé d'une manière explicite que d'un seul corps visible de Notre- Seigneur; mais il n'ont point enseigné qu'il n'en eût ou n'en pût avoir d'autres invisibles. Ils n'ont pas examiné cette question , à laquelle ils n'ont peut-être jamais pensé, non plus qu'à celle de l'existence de plusieurs corps dans celui d'Adam, et dans ceux de ses descendants ; on ne doit donc pas être surpris de ce qu'ils n'en ont point parlé. Ils n'ont point non plus parlé des accidents absolus, ni de l'action ou adductrice, ou conservatrice, on reproductrice, dont se servent les théologiens, pour expliquer la manière d'exister du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Ces opinions aujourd'hui anciennes, ont été autrefois nouvelles. Les noms de leurs auteurs ne sont pas inconnus. Par cela même qu'elles étaient nouvelles dans le temps de leur invention , fallait-il alors, ou faut-il à préscntles rejeter? Ne faudrait-il point par la même raison rejeter les virtualités des thomistes, les formalités des scotistes, la prémotion physique de Bannes, le congruisme de Suarez, le système de Catharin sur la prédestination à la gloire, et celui du père Thomassin sur l'efficacité de la grâce, etc. ?
S'il est permis à ceux qui défendent ces sentiments, de les soutenir comme thèses , combien plus me doit-il être permis, dit le théologien dont il s'agit, de soutenir le mien seulement comme une hypothèse, propre à faciliter ou augmenter la croyance d'anciennes vérités, par quelqu'un de ses éclaircissements nouveaux que S. Augustin et le célèbre Vincent de Lérins (1), souhaitent qu'on donne aux dogmes de la foi. Cela est d'autant plus à souhaiter présentement, que nous sommes, dit un illustre prélat (2), dans un temps où il ne suffit pas d'avertir et d'exciter la foi; il faut l'affermir en l'é clair cissant. C'est ce que fait mon hypothèse. Je ne dis pas que les nouveaux éclaircissements qu'elle donne, méritent qu'on m'applique l'accomplissement de ces paroles de Vincent de Lérins (3) : Per le posleritas intcllectum gratulctur quod vctuslas non intcllectum venerabalur ; ni qu'ils doivent être mis au nombre de ceux , dont S. Augustin (4) assurait que rien n'est plus
(1) Les lexles de ces auteurs sont cités dans noire Instruction pastorale sur la Religion, col, 47, 48.
(2) Mg. l'évêque du Puy; Instruction surTHérés., pag. 52.
(3) Commonit., n. 22.
(4) Neque V'ero alicubi periculosius crralur, Bec
SU H L'EUCHARISTIE
laborieux que leur recherche, rien n'est plus salutaire que leur invention; mais ils font naître du moins cette judicieuse et modeste réflexion : Si un esprit aussi borné que le mien, environné de toutes parts des ténèbres de l'ignorance, a su néanmoins inventer un moyen de montrer possible et raisonnable tout ce qui paraît de plus difficile et de plus absurde dans les dogmes de l'Eucharistie; et de faire voir leur compatibilité avec les principes de physique et de métaphysique ; combien plus le souverain auteur de la nature , le Père des lumières (Jacobi 1, 17) et le Dieu des sciences (1 Reg. 2, 3) trouve-t-il dans les trésors immenses de sa sagesse et dans les ressorts infinis de sa puissance, des moyens pareils et fort supérieurs à celui-là, que je ne prétends pas qu'il ait choisi , et à qui je n'attribue pas l'actualité, mais seulement la possibilité!
Seconde objection. Ces corps invisibles de Jésus-Christ n'ont pas les mêmes parties ou molécules physiques que son corps visible. Ils ne sont donc pas le même corps, idem numéro, quant à la propriété de la nature, et à la vérité de la substance.
Solution. L'on a montré ci-dessus que l'identité physique des parties de matière n'est pas requise pour l'identité numérique de «orps. Ceux qui proposent l'objection, sont eux-mêmes obligés d'en convenir. Ils avouent que le corps de Notrc-Seigneur sur la croix, était le même corps numérique que celui qu'il avait dans le sein de Marie, et dans la crèche. Or l'un et l'autre n'avaient pas les mêmes parties de matière; le corps deNotre-Seigncur était à cet égard semblable au nôtre qui, après trente ans, ne conserve plus aucune des portions de matière qu'il avait dans le sein maternel; c'est néanmoins toujours le même corps , quant à la propriété de la nature et à la vérité de la substance. Ces expressions , tirées de la profession de foi que le Concile romain exigea de Bérenger excluent une présence purement significative ou figurative marquée par ces paroles : Per signum et virtutem Sacramenti ; elles exigent une présence effective, et proprement dite du même corps , né de la Vierge et attaché à la croix, ainsi qu'on peut le voir dans cette même profession (1). Or l'identité de ce corps ne consistait pas dans l'identité des mêmes parties individuelles de matière ; et si Jésus- Christ n'avait été crucifié que mille ans après sa naissance, il aurait été vrai de dire, selon le langage usité parmi les hommes, qu'il conservait en mourant la propriété de la nature, la vérité de la substance ou de l'essence, et l'unité du même corps numérique, quoiqu'il ne conservât aucune des portions physiques de matière qu'avait eu ce corps en naissant (2).
lahoriusius aliquid quœritur, nec fructuosius aliquid iuveniiur. L. 10, de. Trinit.
(t) Confiteor panem et vinum... esse vcrtim Chrisli Corpus... non tanlum per signum et virlulem Sacramenli, sed in proprietale nalurœ et veriiate substantif. Coucil. Hard. loin. G, pag. 158j.
(2) Et certes, pour l'identité du corps humain ,
Troisième objection. On avoue que pour l'identité du corps, l'identité des parties physiques de matière n'est pas requise ; il suffit que le corps soit composé des parties qui, en vertu du jeu organique et des fonctions vitales du corps et de l'ame, conformément aux lois de l'union de l'un et de l'autre, ont successivement remplacé toutes les molécules qui originairement, et en conséquence du premier germe de vie, composaient , constituaient avec telle structure et configuration tel corps, au moment de sa conception. Mais ce remplacement successif n'a point lieu dans les corps invisibles à l'égard du corps visible le Jésus-Christ. 11 n'ont donc pas ce principe d'identité qu'avait le corps de Jésus-Christ sur la croix, avec son corps dans le sein de Marie.
Solution. Ils n'ont pas, il est vrai, ce principe d'identité , mais ils ont tous les autres dont on a parlé ci-devant(l).Ilsont la même
l'identité de matière n'est pas plus requise que l'identité de forme ; car il n'est pas moins essentiel à un corps humain d'avoir une forme, que d'avoir une matière dont il soit eomposé. Or pour l'idcnlilé du corps humain l'identité de forme n'est pas requise ; car S. Thomas, et après lui Suarez et les autres théologiens, reconnaissent que le corps mort de Notre- Scigncur était le même numéro que son corps vivant. Il n'y avait pas toutefois idenditê de l'orme, puisque, selon la définition du concile écuménique de Vienne, la forme d'un corps humain , en tant qu'humain , est l'ame qui n'est pas dans un corps mort. Il est vrai que Suarez (Tract, de Euchar., disp. 54, sect. 4), dit que dans la rigueur physique un corps mort n'est pas le même numéro que le corps vivant, parce qu'il n'a pas la même forme ; mais il avoue qu'en parlant humainement, populairement, on doit dire que c'est le même corps en nombre. Or l'Eglise dans ses décisions, ainsi que Dieu dans l'Ecriture , parle un langage humain , populaire : car, comme l'observe le père Calmel (Comment, t. 6, p. 262), jamais on n'a exigé ni prétendu que les écrivains sacrés et les auteurs ecclésiastiques s'expliquassent dans la rigueur philosophique et dans la précision que les sciences humaines exigent de leurs disciples. L'Esprit saint parle pour tout le monde; il veut se faire entendre aux ignorants comme aux savants. Ceux-ci entendent les expressions populaires comme le peuple; mais le peuple ne peut entendre les expressions philosophiques et relevées. Ainsi, afin que personne ne perdît rien et que tout le monde profilât , il a été de la sagesse de Dieu de se proportionner aux simples dans ses manières de parler, et de donner aux savants de quoi se dédommager, par la grandeur et la majesté des choses qu'elle leur propose.
(1) Comme, en vertu de l'union morale entre les aines d'un grand nombre de personnes, on peut dire quelles sont toutes une même ame; de même, en vertu de l'union morale entre un grand nombre de corps, on peut dire que tous sont un même corps : à plus forte raison peut-on le dire, lorsque cette union est non pas seulement morale , mais encore physique et substantielle.
Comme Adam a dit que sa chair et celle d'Eve étaient la même , parce que celle d'Eve avait été tirée de la sienne ; comme Jélhro dit à Jacob qu'ils étaient la même chair, parce qu'ils étaient sortis de la même souche ; de même, chaque petit corps de Jésus-Christ peut être dit le même que son grand corps dont il a été tiré.
Comme l'homme et la femme sont dits, par S. Paul, ne faire qu'un même corps, à cause de l'union conjugale; de même le grand corps et chaque petit corps
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extraction et origine que le corps visible avec lequel par conséquent, selon M. Bossuet , ils ont une union, non seulement morale , mais encore physique et substantielle ; ils ont, à la petitesse près , une identité de parfaite ressemblance, de structure et d'organisation, de propriétés naturelles et surnaturelles, de vertu et d'efficace, de destination aux mêmes offices et aux mêmes fins, d'union hy postatique à l'ame et à la personne de Jésus-Christ. Tous ces rapports analogiques sont plus que suffisants pour que l'esprit, regardant tous ces corps comme ne faisant qu'un, les rassemble sous la même idée et la même expression, quoique les uns n'aient pas successivement remplacé les autres. D'ailleurs ce défaut de remplacement successif est suppléé, compensé par d'autres principes d'identité, qui ne se remarquent pas entre le corps de Jésus-Christ dans le sein de Marie, et le corps sur la croix. Car 1° les parties physiques du corps dans le sein de Marie ayant été toutes détachées du corps de Jésus-Christ avant qu'il fût mis sur la croix, ne sentirent aucune des impressions faites sur ses mains, sur ses pieds, sur son sacré côté, sur ses autres membres ; au lieu que chacun des corps invisibles a reçu toutes ces mêmes impressions. 2° Ces parties physiques du corps de Jésus-Christ dans le sein de Marie n'ont pas été et ne seront pas réunies au corps qu'il avait sur la croix, et qu'il a dans le ciel : au lieu que cette réunion à ce corps s'est faite , se fait et se fera dans toutes les parties physiques de chacun de ces corps invisibles ; en sorte qu'on peut dire qu'ils lui sont habituellement unis , parce que la séparation qui les en éloigne pour un peu de temps n'est que passagère. Or ces deux principes d'identité qu'ont avec lui ces corps invisibles , et que n'a pas eu le corps de Jésus-Christ dans le sein de Marie, à l'égard du corps attaché à la croix, donnent à l'esprit plus de sujet et de raison de les réunir sous la même idée et la même dénomination que ne lui en donne le remplacement successif: ce défaut de remplacement ne doit donc pas empêcher qu'ils ne soient dits être un même corps , de même qu'il n'empêche pas que les corps innombrables de polypes que contient un seul polype ne soient dits un même corps ; de même aussi qu'il n'empêche pas que, dans l'opinion des philosophes qui admettent les germes préexistants dans le premier homme , dans le premier animal, dans la première plante de chaque espèce, on n'attribue , en parlant moralement, qu'un seul corps à chaque homme, à chaque animal , à chaque plante, quoique en parlant physiquement on leur en attribue an nombre presque infini.
Quatrième objection. Comment peut-on dire, dans l'explication dont il s'agit, que le corps sacramentel de Jésus-Christ sur la terre est le même que son corps naturel, qui non seulement est composé d'autres parties phy-
dc Jésus-Christ ne font qu'un même corps à cause de leur union habituelle, puisque leur séparation ne dure que peu de temps.
siques, mais encore existe dans le ciel?
Solution. Il en est du vrai corps de Jésus- Christ comme de son corps mystique, qui est un puisque l'Eglise est une (1), quoique composée de diverses Eglises particulières , qui existent en différents lieux , mais qui ont une même origine, un même centre d'unité. L'Eglise triomphante et l'Eglise militante ne sont pas deux Eglises : elles forment un seul corps dont Jésus-Christ est le chef et dont S. Paul a dit : Unum corpus. Elles ne sont toutefois ni composées des mêmes parties physiques , ni existantes dans le même lieu. L'esprit cependant les rassemble sous la même idée et la même expression , à cause des principes d'identité que l'on a ci-devant éclaircis par des exemples tirés, soit d'une même armée campée en différentes plaines , soit d'une même nation habitante de diverses provinces, soit d'une même rivière qui coule et existe tout à la fois en différentes villes, à Paris et à Rouen. On a aussi fait voir que ces principes d'identité ne se trouvent pas moins dans tout ce qui compose le corps naturel et le corps sacramentel de Jésus-Christ que dans ce qui compose son corps mystique. La distinction donc des parties physiques et la pluralité des existences locales sont aussi compatibles avec l'unité du vrai corps, tant naturel que sacramentel, qu'avec l'unité du corps mystique de l'Homme-Dieu.
On peut encore se servir d'un exemple employé par M. Nicole (Instr. sur le Symbole, p. 609) qui, pour prouver l'unité de l'Eglise, raisonne ainsi : L'Eglise, dit-il , est l'épouse de Jésus-Christ, selon S. Paul : or Jésus-Christ n'a pas plusieurs épouses, il n'en a qu'une. Il est bien vrai que chaque ame en particulier est l'épouse de Jésus-Christ ; mais toutes ces âmes ensemble ne sont qu'une seule épouse dont l'Apôtre a dit : « Car je vous ai fiancée à cet unique époux, qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure (2 Cor. 11, 2). » De même donc que la pluralité des ames justes, dont chacune est l'épouse de Jésus-Christ , n'empêche pas que toutes ensemble ne soient une seule et même épouse ; ainsi la multitude des corps physi-
(i ) Non est quœstio de unilale matcriali , seu loci , sed de unilale lormali et totius : cerlum quippe est plurimas esse per orbem sparsas particulares Ecclcsias, quse uno vinculo inter se conjunctœ ac colligala», unam componunt lolalem et univcrsalcm Ecclesiam, Toi ac lantœ Ecclesiœ , ail Tcrlull. 1. de Prascript., c. 20. Un a est Ma ab aposlolis prima, ex qua omîtes. Sic omnes prima, et aposlolicœ, dum ma omnes probant unilatem... Numerositas licet diffusa videalur... Inquit S. Cyprianus, De unilale Ecclesiœ, imitas lamen servatur in origine. Tournel. Tract, de Eccles., pag. 88.
Ecclcsia alium habet stalum in terris, ubi contra liosles pugnat, cl spirilualcm mililiam exerccl, unde militons nuncupatur : alium in purgatorio, ubi igné probalur, et a rcliquiis peccatorum purgalur; unde dicilur patiens : alium in cœlo ubi , sponso Chrislo fruilur et de superàtis hoslibus victoriam célébrai, unde triumplians appellalur. Ili vero status diversi dislinclam Ecclesiam non conslituunl; non secus ac honio, licet alium slatum in puerilia , alium in virili œlalc, alium iu scneclule habeat, idem numéro ccusclur. D. Girardeau, Tract, de Eccles. pag. 401.
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qucs , dont chacun est le corps de Jésus- Christ, n'empêche pas que tous ensemble ne soient un seul et même corps du fils de Dieu.
Cinquième objection. On suppose dans cette explication que les impressions douloureuses qu'éprouvait le corps visible de Jésus-Christ étaient communiquées à chacun de ces corps invisibles ; mais on n'explique ni le comment ni le pourquoi de cette communication qui paraît bien étrange.
Solution. Elle cessera de paraître étrange à qui fera attention qu'en vertu des lois de l'union de tous les membres d'un même corps à une même ame , si les uns souffrent, les autres souffrent avec lui ; si la tête est blessée , le reste du corps s'en ressent, et on peut dire que celui qui, en la blessant, lui a fait des impressions douloureuses, les a faites au cœur et aux autres parties susceptibles de sensibilité. Par la même raison , quand les soldats étendaient sur la croix le corps visible de Jésus-Christ, quand ils clouaient ses mains et ses pieds, quand ils versaient son sang; on pouvait dire qu'ils faisaient tout cela sur ses corps invisibles qui éprouvaient les mêmes extensions dans leurs bras, les mêmes transfixions des clous dans leurs mains, les mêmes effusions de leur sang, que son corps visible en qui ils étaient contenus et dont ils faisaient partie. Supposons qu'une femme enceinte fût crucifiée, et qu'en vertu de la connexion établie entre elle et le fruit de ses entrailles, le corps de son enfant contenu dans son sein reçût pendant son crucifiement les mêmes impressions qui se feraient sur son propre corps et sur son propre sang, n'aurait-on pas lieu de dire dans cette hypothèse que ceux qui ont fait souffrir et mourir en croix la mère y ont fait aussi souffrir et mourir le fils , dont les souffrances et la mort auraient été causées par celles de la personne à qui ils auraient été la vie? N'estce pas un axiome admis par tous les philosophes que celui qui est cause de la cause d'un effet est aussi cause de cet effet ? Et n'estce pas pour celte raison qu'il est dit dans l'Evangile (Matth. 14, 10) qu'Hérode coupa la tête de S. Jean, quoique il ne l'ait pas coupée lui-même?
Comment, demande-t-on , les impressions faites au corps visible se communiquaientelles aux corps invisibles ? Nous ne sommes pas obligés d'expliquer ce comment ; et sans recourir aux influences physiques des esprits animaux d'une petitesse presque infinie , ni aux autres raisons que donne le père Mallebranche (1) d'une communication semblable
(1) Suivant ce philosophe , les enfants voient ce que. leurs mères voient , entendent les mômes cris , reçoivent les mêmes impressions des objets , et tout cela dans le sein de leurs mères. C'est par là qu'il explique le phénomène de l'enfant qui vient , dit-il , au monde , rompu aux mêmes endroits où Von rompl Us criminels , parce que sa mère avait vu exécuter un de ces malheureux. Reehcr. de la Vérité , tome 1 , /. 2.
S. Jérôme reconnaît que les femmes, et en général les femelles des animaux , impriment à leurs fruits des marques de ce qui leur a frappé fortement l'iina-
qu'il admet entre le corps d'une mère et celui de son enfant renfermé dans son sein ; il nous suffit de répondre que cela se faisait ou aurait pu se faire, en vertu d'une loi établie de Dieu , assez puissant sans doute pour la mettre par miracle à exécution.
On demande encore pourquoi Notre-Seigneur est supposé avoir voulu que chacun de ses petits corps souffrît tout ce qu'a souffert son corps visible? L'auteur de cette supposition en donne la raison suivante. Le fils de Dieu, à qui ce qu'il devait faire était connu dès le commencement , suivant ces paroles de l'Ecriture : Notum a sœcuîo est Domino opus suum (Act. 15, 18), destinait ces petits corps à être la matière du sacrement de l'Eucharistie qu'il avait dessein d'instituer, non seulement pour témoigner aux fidèles son amour envers eux, mais encore pour exciter leur amour envers lui. Il savait que celte pensée étant présente à leur esprit, qu'en communiant ils reçoivent le corps qui a enduré tant de souffrances pour leur salut, serait un motif bien capable de redoubler leur reconnaissance et d'allumer davantage le feu de la charité dans leurs cœurs. Afin donc de produire cet effet aussi glorieux pour lui qu'avantageux aux hommes , le fils de Dieu a voulu par son excessive bonté que ces petits corps souffrissent les mêmes dou.leurs que son corps visible.
Sixième objection. N'y a-t-il pas de l'indécence à supposer qu'en recevant une hostie on reçoit mille et mille corps de Jésus-Christ? Plus une hostie serait grande, plus on recevrait de corps , et celui qui ne recevrait qu'une parcelle ne recevrait pas autant que celui qui recevrait l'hostie tout entière. Cependant ne lit-on pas dans la prose de la fête du très-saint Sacrement ces paroles de S. Thomas : Fracto demum Sacramento , ne vacilles, sedmemento tantumesse sub fragmento quantum toto tegitur, et ces autres : Manet tamen Christus totus sub utraque specie.
Solution. Est-il plus indécent de supposer que celui qui communie reçoit mille corps physiques de Jésus-Christ, qui ne sont qu'un corps moral, que de supposer, comme l'on fait dans l'opinion ordinaire , qu'il reçoit mille fois et en mille manières distinctes ce même corps , dont les présences et les manières d'exister sont autant multipliées qu'il y a de milliers de parcelles sensibles dans l'hostie? Quant aux paroles de S. Thomas, elles doivent s'entendre d'une totalité non physique et prise dans la rigueur logique des
ginalion au commencement de leur grossesse. Il y a sur cela un si grand nombre d'expériences cl d'exemples , que personne n'en peut douter. Les enfants dans le sein de leurs mères reçoivent toutes les impressions qui frappent leurs mères , et, selon que l'impression est plus ou moins vive , les marques en sont plus ou moins marquées sur l'enfant. S. Augustin , S. Isidore de Séville («) cl d'autres ont appuyé ce sentiment par leurs raisons. Le . père Calmet , Comment, tom. 1, pacje'ii'i.
(a) Hyeron., in Quœsl Iwbr. in Gènes.; Augustin., q. 9 in cènes.; lsidor., lil>. 12 Orig., c. 1.
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ma
termes, mais morale et conforme au sens que le langage ordinaire attache à ces termes. Ce saint docteur dit ailleurs (1) que durant les trois jours qui suivirent la mort de Notre- Seigncur, et pendant lesquels sa sainte ame, descendue aux enfers , était séparée de son corps gisant dans le sépulcre , Jésus-Christ était tout entier dans les limbes et tout entier dans le sépulcre. Proposition fausse en parlant physiquement, mais vraie en parlant moralement. Ainsi les paroles de cette prose doivent s'entendre de la présence totale et de la réception entière de ce qui constitue l'essence du corps sacramentel de Jésus - Christ.
Cette essence ne se trouve pas moins , selon S. Thomas même , dans un petit corps que dans un grand, puisque, suivant ses principes (2), Jésus-Christ n'était pas moins un homme entier dans le sein de Marie où il n'avait qu'un corps très-petit , que sur la croix où il avait une stature bien différente. Cette stature plus ou moins grande est tout à fait indifférente et accidentelle à tout corps humain , ainsi qu'on l'a déjà prouvé. Ceux qui font la présente objection peuvent-ils en disconvenir? N'avouent-ils pas eux-mêmes que le corps sacramentel de Jésus-Christ n'est pas d'une stature égale à celle de son corps naturel? N'avouent-ils pas encore que son corps dans l'enfance était le même que son corps à l'âge viril? Si Dieu ne faisait exister dans une parcelle que le petit corps que Jésus-Christ avait au moment de sa conception, et s'il faisait exister dans une hostie le corps qu'avait le Sauveur au temps de sa passion, ne pourrait-on pas dire que celui qui recevrait la parcelle participerait autant au corps de Jésus-Christ que celui qui recevrait l'hostie? Si quelqu'un blâmait celle manière de parler, sous prétexte qu'elle n'est pas exacte dans la rigueur et la propriété logique des termes, ne serait-on pas en droit de lui répondre avec S. Augustin {Confess. I. 11 , c. 20 ) qu'il y a peu de choses dont les hommes parlent avec exactitude , et beaucoup dont ils parlent d'une manière impropre, mais qu'on ne laisse pas d'entendre ce qu'ils veulent dire? L'Hémorroïsse de l'Evangile n'avait louché que la frange du bout de la robe de Jésus-Christ, et dans la rigueur elle ne l'avait pas louché lui-même ; cependant Jésus-Christ dit qu'elle l'a touché. Pourquoi? C'est, répond M. Bossuct (Tom. 5, p. 293), qu'on touche un homme, dans la manière de parler simple et populaire, quand on touche les habils dans lesquels il est et qui font comme un même corps avec lui. A celle première solution on en peut join-
(1) Fuit lotus Chi'islus in sepulcro , in inferno. 1 ,' q. r;2, n. 3.
loi lamlalur hic texlus Sancli Angustini ; tolus in utero Virginia ; lotus in cruce , tolus in sepulcro, tolus in paradiso, qui) latrotiein inlrodiixit.
(2) Propria auteni tolalitas subsiantke coillinetiiT iuditîerenler in parva vcl magna quantitate ; sicul tota nature acris in inagno vel parvo acre , cl tola natura hoininis in inagno vcl parvo uouiine. 3 , </. 76, a. 1.
dre une autre que fournit S. Ambroise expliquant en son épître à Juste ce que c'est que Gomorrhe ; il dit que c'est une mesure qui signifie celle de vin, dont le cœur de l'homme est réjoui ; et après avoir expliqué le vin du breuvage de la sagesse et de la sobriété, il ajoute que cela s'entend plus pleinement du sang de Jésus-Christ, qui n'admet ni augmentation ni diminution, quant à la grâce ; mais duquel si on prend peu ou beaucoup, la mesure néanmoins de la rédemption est égale pour tous (1). Cette façon de parler, prendre peu ou beaucoup de sang de Jésus- Christ, suppose que ce sang n'est point indivisible , et qu'on en peut prendre plus ou moins par rapport à la mesure de la quantité, quoique on n'en prenne ni plus ni moins par rapport à la mesure de la grâce.
Septième objection. Cette explication suppose que les corps invisibles de Jésus-Christ, après avoir été détachés de son corps visible qui est dans le ciel, sont rendus présents sur la terre par les paroles de la consécration. Comment peuvent-ils , en si peu de temps , traverser l'espace presque immense qui sépare le troisième ciel d'avec la terre, puisque, selon le calcul des astronomes, les étoiles les moins distantes de notre globe, sont si éloignées de celui du soleil, qu'un boulet de canon qui , dans une heure ferait 180 lieues , emploierait plus de six cent mille ans pour parcourir les espaces qui sont entre ces étoiles et le soleil.
Solution. On peut voir là-dessus S. Thomas (3, q. 84, «.3), qui rapporte plusieurs opinions pour résoudre cette difficulté, commune à toutes les explications de la manière dont le corps de Jésus-Christ en un instant descend du ciel en terre, et choisir celle qu'on jugera plus probable (2). Mais la difficulté
(1) Plcnius de sanguine inlclligiliir enjus ad gratinai ii i li il minuilur , nihil adaugelur : et si paruin su mas et si plurimum liaurias , eadem perfecla est omnibus mensura redemplionis.
(2) On peut aussi voir dans les Journaux de Trévoux , année 1701 , mois d'octobre, page. 525, l'explication suivante du la nature du mouvement , et y (miser la solution de la présente objection : Il ne sera pas difficile de concevoir la nature du mouvement , bi l'on veut faire attention aux principes que je vais exposer en peu de mots.
1° Produire les corps, c'est faire nuls soient.
2° Conserver les corps , c'est faire qu'ils continuent d'être.
5° Ils ne peuvent cire plusieurs , sans être situés.
S'il n'y avait qu'un seul corps, on ne pourrait dire que ce corps fût en aucun lieu ; parce que le lieu de chaque corps n'csl autre chose que sa situation , ou le rapport qu'il a aux autres corps. Tellement que si un corps était seul , il ne serait dans aucun lieu : et si on imaginait en ce corps un haut , un bas, un milieu, etc., ce serait en supposant des corps à l'enlour de lui, et en assignant de la pensée un endroit que l'on appellerait le bas, et Un autre qu'on appellerait le haut, etc. Mais tout cela se ferait par l'imagination , c'est-à-dire , en nous servant de l'idée que Dieu nous a donnée , pour concevoir l'étendue, par le moyen de laquelle idée nous supposerions aisément plusieurs corps (quoique ils ne fussent pas) autour de celui qui serait en effet.
4° Ainsi produire , ou conserver les corp» , et les situer , n'est qu'une seule et même action.
UIZ
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présente paraît facile à résoudre, lorsqu'on considère , 1° que tout corps est indifférent de sa nature à exister dans un endroit plutôt que dans un autre ; 2" que celte indifférence lui étant essentielle il la conserve à chaque instant; 3° que par conséquent il a besoin à chaqtie instant d'être déterminé à exister dans un endroit plutôt que dans un autre ; 4° que Dieu , qui , dans l'instant A, le détermine à exister dans le ciel peut, dans l'instant suivant B , le déterminer à exister sur la terre : car n'cst-il pas incontestable que si Dieu avait anéanti dans le ciel ce corps dans l'instant A, il aurait pu le faire exister sur la terre, par une nouvelle création, dans l'instant suivant B ? Or Dieu n'a pas moins de pouvoir sur ce corps supposé existant en l'instant A que s'il l'avait anéanti. Il paraît même plus facile de faire exister sur la terre dans l'instant B, le corps existant dans le ciel au moment A précédent, que s'il n'existait pas en ce moment ; car il y a plus de dislance du
Car enfin puisque produire ou conserver n'est (|u'une même action , qui dans le premier moment s'appelle production, et dans tous les autres qui suivent , conservation , et puisque plusieurs corps ne peuvent être produits ou conservés, qu'ils ne soient dans une certaine situation , il s'ensuil que les produire ou les conserver et les situer n'est qu'une même action.
5° Le lieu de chaque corps n'étant que la situation , ou le rapport qu'il a aux autres corps , on peut dire qu'il est en mouvement, c'est à dire qu'il change de lieu, quand à son occasion , ce rapport vient à changer ; cl qu'il est en repo» quand ce rapport ne change point.
G° Puisque la même puissance qui a produit les corps et qui les conserve , les a situés et tes situe en chaque instant , il est évident qu'à l'égard de cette puissance, donner le lien à un corps , ce n'est que le faire être ou conserver entre certains corps durant quelque temps ; cl changer son lieu , c'est le faire être entre d'autres corps.
De sorte que les corps sont là ou la , parce que celle puissance les y fait cite; et comme dans le premier moment elle pourrait faire être à gauche celui qu'elle a fait êlre à droite , elle peut dans le Second faire le contraire
7° // est évident aussi que la marne puissance qui fait qu'un corps est successivement situé sur lotis les endroits qu'on peut imaginer entre tous les points d'une ligne terminée peut faire que ce qui était au premier point de celte ligne ,' soit tout d'un coup au dernier , sans paster par les autres.
A la vérité Dieu a établi un ordre suivant lequel le mouvement est successif; et cet ordre csl appelle naturel : mais il faut prendre garde qu'il n'y csl pas astreint hors la nature ; et que dans un état, comme celui de la gloire où la Religion nous fait aspirer, on conçoit que les corps qui seront en un certain inlant dans un lieu , pourront dans l'instant suivant être dans un lieu ircs-cloigné du premier, sans passer par les lieux qui soni entre deux. Et cela doit se faire sans que l'on conçoive une plus grande puissance en Dieu pour l'ordre de la gloire que pour celui de la nature ; car s'il crée des corps comme A B C , on conçoit qu'en les produisant il les situe : mais on conçoit en même temps qu'il pouvait mettre D à l'une des cxiicmilés, et C dans le milieu dès le premier moment. El ainsi l'on doit concevoir que quand il les produit dans le second moment , il petit produire A dans l'endroit où était C , et C dans l'endroit où était A , sans faire passer ni l'un ni l'autre daas celui où est B.
néant à l'existence d'un corps sur la terre que de l'existence d'un corps dans le ciel, à l'existence du même corps sur la terre.
Mais, direz-vous, un corps qui est au plus haut des cieux dans l'instant A peut-il, dans l'instant suivant B, exister sur la terre sans avoir traversé l'espace intermédiaire ?Et peutil le traverser dans un instant?
Il y a des philosophes qui nient l'existence de cette loi, qu'un corps ne peut pas passer d'un lieu à un autre sans traverser l'espace intermédiaire. Ils soutiennent que si cette loi existait, il serait impossible qu'un corps fût mu plus vite qu'un autre ; car chacun d'eux ne pourrait parcourir ni plus ni moins d'espace en chaque instant, puisque chaque instant, comme aussi chaque partie de l'espace est indivisible, et que ce qui est indivisible n'est pas susceptible de plus ou de moins. Comme donc le temps est composé d'instants indivisibles, et l'espace de points indivisibles, il répugne qu'un corps parcourre plus d'espace qu'un autre dans le même temps. Si donc l'on suppose que le corps A fait une lieue dans une heure, tandis que le corps B, mu continuellement, ne fait qu'une demi-rlicuc dans cette même heure, il faut que le corps A , sans parcourir tout l'espace inter-i médiaire, passe, disent-ils, d'un lieu à un au? tre, par une espèce de saut, per saltum. Us prétendent qu'on ne résout pas la difficulté, en supposant la moindre partie de temps et d'espace divisible à l'infini : car cette infinie divisibilité se trouvant dans chaque partie de temps , comme dans chaque partie d'espace, chaque partie infiniment divisible de l'instant ne peut suffire qu'à parcourir chaque partie infiniment divisible de l'étendue spaciale.
Mais quand même cette loi existerait , et quand même (ce qu'on ne croit ni n'accorde pas) Dieu ne pourrait pas y déroger, il ne s'ensuivrait pas que le corps de Jésus-Christ ne pût être rendu présent, en vertu des paroles de la consécration, dans tous les endroits où les prêtres les prononcent. On peut supposer que Dieu , qui prévoirait le temps où ces paroles seraient proférées et celui qu'il faudrait pour que ce corps passât de tel endroit où il serait à tel autel où la célébration de la messe demanderait sa présence , lui imprimât longtemps avant la consécration, autant de degrés de mouvement et de vitesse qu'il en serait nécessaire pour le faire arriver à cet autel au moment de la consécration.
Huitième objection, ha. nouvelle explication qu'on donne de la manière d'exister du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, se conçoit sans peine. Les miracles qu'elle suppose sont à la vérité très-grands, mais ils ne renferment rien d'absurde , d'impossible au Tout- Puissant. Les objections qu'on lui oppose reçoivent, ce semble, des réponses satisfaisantes. Elle aplanit les difficultés , elle dissipe les obscurités de ce mystère , elle rend facile sa créance ; mais par cela même, elle détruit sa nature ; ce n'est plus un mystère.
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Solution. On a d'avance réfuté cette objection , en citant les paroles du concile de Trente, selon lesquelles on peut concevoir par la raison éclairée de la foi , que la manière dont Jésus-Christ existe dans l'Eucharistie est possible. Cette possibilité n'est donc pas impénétrable à l'esprit humain , aidé de la révélation divine. Elle ne laisse point d'être un mystère, parce que, si Dieu ne l'avait révélée, elle ne serait jamais venue à l'esprit d'aucun homme ; ou si quelqu'un y avait pensé, elle lui aurait, du premier abord, paru si contraire aux notions communes , que sans songer à l'approfondir, il l'aurait sur-lechamp rejetée comme une chimère : il aurait surtout jugé messéant et indigne de la majesté du Créateur de se faire l'aliment de sa créature, et d'exposer un corps digne d'être adoré par les anges à être foulé aux pieds et mangé même par les plus vils animaux. D'ailleurs, celle nouvelle explication n'ôte pas tellement au mystère toutes ses contradictions apparentes, qu'elle ne lui laisse aussi plusieurs de ses obscurités, aussi capables d'exercer la foi que d'effaroucher l'imagination , de choquer les sens, de blesser les idées populaires. Elle ne résout pas non plus les difficultés dune manière assez lumineuse, pour ne pas laisser à désirer quelque réponse plus plausible.
XIII. Récapitulation de celte première parlie, concernant la présence réelle. — Les objections ci-dessus rapportées ne sont point les seules qui la combattent ; il en reste d'autres; mais comme elles attaquent moins la présence réelle que la transsubstantiation , leur discussion appartient à la seconde partie de cet ouvrage, et nous occupera bientôt ; car nous croyons avoir rempli l'objet de la première, en montrant que les incrédules ont tort de qualifier d'absurdes les explications théologiques de la réalité du corps de Jésus- Christ dans l'Eucharistie. Les unes nouvelles, s'accordent si visiblement avec les principes de la bonne philosophie qu'on les accuse d'éclaircir trop le mystère et d'affaiblir le mérite de la foi , en satisfaisant trop la raison. Prétendre après cela qu'elles contiennent des absurdités , ne serait-ce pas une prétention elle-même très-absurde ?
Les autres, anciennes, sont à la vérité obscures; mais obscurité n'est pas absurdité, et croire n'est ni voir, ni concevoir, ni imaginer. La reproduction et la compénétration qu'elles admettent renferment des contradictions apparentes , mais pas plus réelles que celles qui résultent de la présence entière et simultanée, soit de Dieu en chaque lieu et en tout lieu, soit de l'ame en chaque partie et en la totalité de son corps, soit de plusieurs esprits répondants au même point d'espace.
Les difficultés qu'on leur oppose sont spécieuses ; par exemple, qu'un corps pourrait être tout a la fois sain et malade, vivant et mort , assis et debout ; que tous les corps composés d'éléments simples pourraient exister dans un seul point. Mais sont-elles solides, et ne leur fait-on pas de réponse plausi-
ble (1) ? Ceux qui les proposent n'en ont-ils pas à résoudre de semblables, et même de plus fortes que les partisans des êtres simples dont l'union forme un corps , font contre l'étendue divisible à l'infini. Les plus habiles philosophes (2) avouent que l'essence de la matière ne leur est pas connue ; et tant qu'ils ne la connaîtront pas , peuvent-ils assurer que sa reproduction répugne à sa nature et qu'elle est impossible au Tout-Puissant? Lui est-il plus difficile de reproduire ce qui est, que de produire ce qui n'est pas ? Son pouvoir infini est-il épuisé par l'action créatrice d'un corps en un lieu ? Et ce coFps est-il soustrait par son existence à l'empire de son Créateur, en sorte qu'il ne puisse pas être reproduit en un autre lieu? On ne comprend pas, on n'imagine pas cette reproduc-
(\) On répond qu'un corps existant en divers lieux y conserverait les mêmes propriétés internes, absolues et indépendantes du local ; que s'il meurt en un lieu, il mourra en l'autre; que s'il est sain, glorieux en l'un, il sera aussi sain et glorieux en l'autre; que si deux principes contraires agissent en divers lieux sur un même corps, l'ordre que Dieu établit et garde en toutes choses, ne permettra pas qu'ils produisent en ce corps des qualités ou effets contraires ; mais qu'ils n'y produiraient que ce qu'ils y auraient produit, s'ils lui avaient été appliqués en même lieu. Qunnt aux qualités externes cl accidentelles qui sont attachées à l'être particulier des lieux, et qui en dépendent, ce corps pourra en avoir de différentes et d'opposées : par exemple, il pourra être debout en un lieu et assis en l'autre, être en même temps mu dans l'un et non mu dans l'autre. De même que l'ame d'un homme qui ne remue que sa main, est tout à la fois en mouvement et en repos ; en mouvement par rapport à la main qui est mue, et dont le changement de place fait aussi changer de place à cette aine, qui en conséquence de ce mouvement, répond à d'autres points d'espace que ceux auquels sa pré sence en cette main répondait auparavant; en repos, par rapport aux autres membres du corps, qui , restant dans la même place, font que l'ame continue, en tant qu'elle est présente en eux, de répondre à la même portion d'espace qu'ils continuent d'occuper.
Si l'ame de l'homme , par sa force naturelle, est en même temps tout entière dans plusieurs parties du corps, pourquoi donc un corps, par la toute-puissance de Dieu, ne pourra-t-il pas être en même temps en plusieurs lieux ? Si la présence de Dieu et de l'homme dans le même lieu montre que l'identité du lieu n'est pas incompatible avec la diversité de plusieurs substances qui l'occupent , ne montrc-t-clle pas aussi que l'identité du corps n'est point incompatible avec la diversité de plusieurs lieux occupés par ce corps ?
L'existence de tous les corps dans un seul point, révolte, il est vrai, l'imagination ; mais les conséquences de la divisibilité de la matière à l'infini, d'où il suit, par exemple, qu'un grain de sable, à force d'être toujours divisé et subdivisé en parties, qui seraient placées à côté et à la suite les unes des autres , suflirait pour couvrir peu à peu toute la terre, et même pour remplir un espace aussi étendu que celui (ju'occupe tout l'univers, ne révoltent-t-elles pas également l'imagination ? D'ailleurs celte divisibilité , par laquelle on ne peut jamais parvenir à un être simple qui soit proprement un, ne semble-l-elle pas choquer le bon sens, qui dit que la pluralité ne suppose pas moins l'unité que la partie ne suppose le tout, puisqu'on ne peut pas plus concevoir une pluralité sans unité qu'un tout sans partie?
(2) Leurs textes ont été cités, col. 1045 et suiv.
un
SUR L'EUCHARISTIE
tion , mais imagine-t-on , comprend-on davantage la création (1) ? On n'oserait nier que Dieu peut créer en différents temps le même corps. L'identité de ce corps n'est-elle pas aussi compatible avec la différence des
(l) On objecte contre la reproduction, qu'un corps existant dans le même temps en divers lieux, serait tout à la fois voisin et éloigné ; cela paraît contradictoire , mais ne l'est pas. Si le corps d'un homme a cinq pieds de hauteur, et si la chambe où il est en a six, n'csl-il pas vrai de dire que l'ame, en tant qu'elle préside au sommet de la têle, est voisine du plafond ; et qu'en tant qu'elle existe en la plante des pieds, elle est éloignée de ce même plafond? La distinction des lieux de la tète et des pieds, ne sauvet-elle pas la contradiction du voisinage et de l'éloignement? On objecte encore qu'il s'ensuit de la reproduction, qu'un corps qu'elle rendrait présent partout , aurait l'immensité qui n'appartient qu'à Dieu. Mais ne sait-on pas que celle immensité, qui est une perfection divine , requiert qu'un être soit par la force de sa nature et par sa propre vertu en tous lieux, et qu'il y soit de sorte qu'il ne puisse n'y être pas? Or, quand ce corps serait dans tout l'univers, il n'y serait point par sa venu naturelle, il pourrait n'y être pas , puisque Dieu aurait pu ne . l'y pas placer, et pourrait ne l'y pas conserver.
Le célèbre Leibnitz, dont Bayle a fait un magnifique éloge, en disant qu'i/ est un de ces hommes rares, qui ne trouvent point de bornes dans la sphère du mérite humain (a), paraît avoir admis la possibilité de la reproduction (b). Selon lui, les éléments des corps sont des êtres simples, et l'espace n'est que l'ordre des êtres coexistants, de même que le temps n'est que Yordredes êtres successifs. De cet ordre résultent les rapports de proximité ou d'éloignement que ces êtres ont entr'eux ; ni la pluralité, ni la diversité, ni la
(a) Voyez Diction, hist., tome 3, au mot Pélisson.
(b) Voyez Discours de la conformité de la foi avec la raison, page 21.
lieux qu'avec celle des temps (1) ? On n'oserait nier encore que Dieu et l'ame et le corps d'un homme existent en un même lieu, et par conséquent qu'ils sont compénétrés sans mélange ni confusion : pourquoi n'en seraitil pas de même des parties d'un corps dont les éléments aussi simples que les esprits seraient compénétrés? Il est vrai que cette compénétration des membres d'un corps semble empêcher que ce ne soit un corps humain , vivant, organisé; mais cette difficulté, qui jusqu'ici avait fort embarrassé les théologiens ne subsiste plus. La nouvelle solution qu'on a exposée ci-dessus (Col. 985 et suiv.) la fait entièrement disparaître.
contrariété de ces rapports, n'empêchent que la substance, la nature, le fonds de ces êtres ne soient toujours les mêmes et ne restent dans la reproduction qui , quelque difficile qu'elle paraisse, n'est point prouvée impossible. Elle surpasse, il est vrai, les forces de la nature; mais les théologiens, dont ce philosophe rapporte le sentiment comme probable, ne croient pas, dit-il, qu'on puisse faire voir qu'elle surpasse la puissance de l'auteur de la nature, à qui il est aisé d'abroger les lois qu'il a données, ou d'en dispenser comme bon lui semble, de la même manière qu'il a pu faire nager le fer sur l'eau, et suspendre l'opération du feu sur le corps humain. Bayle a donc tort de dire qu'i7 est évident qu'un corps humain ne peut pas être en plusieurs lieux tout à la fois (a). Il a tort aussi de rejeter comme évidemment impossible la compénetration. Lui-même prouve qu'elle s'ensuit des principes de Newton et de ceux de Descartes (b).
(\) Voyez les colonnes 1071 et suiv., où celle parité est plus développée.
(a) Voyez Diction, hist., tome 3, p. 2307.
(b) Voyez les colonnes 1070 et suiv., où les textes de Bayle sont cités.