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XV. Manière injurieuse dont en parlent

les incrédules. Objection de Bayle et d'un autre écrivain calviniste. — Comment le changc-t-iî ? et ce changement est-il possible ? Les hérétiques et les incrédules prétendent qu'il ne l'est point ; et de tous les dogmes de la foi , il n'en est aucun qu'ils se flattent d'attaquer par les armes de la raison, avec plus d'avantage que celui de la transsubstantiation ; aucun contre qui ils aient dressé plus de batteries et de machines pour le renverser de fond en comble; aucun dont ils aient parlé avec plus de mépris et d'insulte ; ils ont porté l'audace jusqu'à le traiter de folie, d'extravagance, de stupidité grossière et monstrueuse, parce que, selon eux , il énonce un changement sans changement, c'està-dire une contradiction dans les termes mêmes : il bouleverse l'idée des choses et la signification des mots.

Ce que j'entends par changer, ajoute Bayle (Diction., tom. 3, p. 2645), est ce que tout le monde a voulu que ce mot signiGe depuis qu'on raisonne : j'entends, dis-je, non pas l'annihilation d'une chose, sa destruction totale, ou son anéantissement; mais son passage d'un état à un autre état, le sujet des accidents qu'il cesse d'avoir, et de ceux qu'il commence d'acquérir , demeurant le même.

Les savants et le peuple, la mythologie et la philosophie, les poètes et les physiciens, ont toujours été d'accord sur cette idée et sur celte élocution ; les métamorphoses tant chantées par Ovide, et les générations véritables expliquées parles philosophes, supposaient également la conservation de la substance, et la retenaient immuablement comme le sujet successif de l'ancienne forme et de la nouvelle. Il n'y a que les malheureuses disputes des théologiens du christianisme , qui aient brouillé ces notions ; encore faut-il avouer que les missionaires les plus ignorants se remettent dans la bonne voie, dès aussitôt qu'il n'est plus question de l'Eucharistie. Demandez-leur en tout autre cas ce que veut dire changer une chose en une autre , la conversion , la trans-élémentation , la transsubstantiation d'une chose à une autre, ils vous répondront : Cela veut dire, par exemple, que du bois on fait du feu , que du pain on fait du sang, que du sang on fait de la chair, et ainsi du reste. Ils ne songent plus au langage impropre consacré à la controverse , que le pain est converti et transsubstantié au corps de Nolrc-Scigncur. Celte façon de parler ne convient aucunement à la doctrine qu'on veut expliquer par là : c'est comme si on disait que l'air d'un lonncau se transforme, se change, se convertit, se transsubstantie au vin que l'on verse dans le tonneau. L'air s'en va ailleurs, le vin lui succède au même lieu. Il n'y a point là le moindre vestige de métamorphose de l'un en l'autre. 11 n'y en a pas davantage dans le mystère de l'Eucharistie, expliqué à la romaine; le pain est anéanti , quant à sa substance ; le corps de Notre-Seigneur se met en la place du pain. et n'est pas le sujet d'inhérence des accidents de ce pain, conservés sans leur substance ; mais encore un coup c'est le seul cas où les

SUR L'EUCHAKISTIE.

missionnaires abusent des mots changement , ; conversion , ou trans-él émentation : partout ailleurs ils supposent, avec le reste du genre humain, premièrement, qu'il est de l'essence des transformations, que le sujet des formes détruites subsiste sous les nouvelles formes ; secondement , que cette conservation du sujet, selon tout ce qu'il a d'essentiel, n'empêche pas qu'il ne souffre un changement intérieur et proprement dit.

En effet, dit un autre auteur calviniste , dans tout véritable changement il y a une matière qui demeure, qui subsiste toujours. C'est une règle qui n'a pas souffert d'exceptions depuis la création du monde : cela se voit dans les changements que font l'art , la nature et la grâce. Quand un ouvrier, avec de la soie ou de la laine , fait de riches et de précieuses étoffes ; quand un peintre , avec des couleurs détrempées , fait d'admirables tableaux, le changement est extrême, puisque d'une matière qui n'avait rien de beau, on fait un ouvrage qui ravit les sens; cependant ce changement n'est que dans la forme, car la matière est toujours la même. Quand la nature change l'eau en vapeur, la vapeur en nuée, la nuée en neige, la neige derechef en eau , et l'eau en glace , la glace encore une fois en liqueur, cette liqueur en une plante, le suc de cette plante en un fruit, ce fruit en notre substance et enfin notre substance en poussière, tout le monde est parfaitement persuadé que dans tous ces changements la matière demeure toujours constamment la même, et que seulement elle reçoit successivement de nouvelles formes. Quand la grâce change les hommes et les fait passer de l'état de la corruption à celui de la sanctification, elle observe la même loi. Quoique ce changement s'appelle dans le style de Dieu unecréation, cependant il se fait dans un homme, dans une amc, dans des facultés qui sont, à l'égard de la substance , les mêmes qu'elles étaient auparavant. Enfin , les miracles qui se sont faits dans la nature, sans le secours de la nature, n'ont pas violé cette loi, tant elle est inviolable. La verge de Moïse se changea en serpent, l'eau se changea en vin par la puissance du seigneur Jésus-Christ ; mais la substance de la verge demeura, quand cette verge devint un serpent , et la matière qui faisait l'eau demeura après le changement : seulement elle prit la forme devin. Mais on nous produit ici une espèce de changement, qui n'a pas d'exemple, ni dans l'art, ni dans la nature, ni dans la grâce ; un changement dans lequel il ne demeure quoi que ce soit de la matière qui souffre le changement. Le pain est changé, nous dit-on; que veut dire cela? Cela signific-l-il que la substance du pain demeure , et prend la forme du corps du Seigneur? C'est ainsi que cela se devrait faire , selon les lois que Dieu n'a jamais violées. Point du tout; ce n'est pas cela , selon eux , autrement le corps du Seigneur serait composé de la substance du pain; ce qu'ils ne veulent pas. Le pain est changé au corps de Jésus-Christ , c'est-à-dire toute la substance du pain est

ôtéc et anéantie, et en la place le corps de Jésus-Christ y est produit ou amené. En conscience, ne parlerait-on pas d'une manière folle et insensée, si l'on disait que toute la substance d'un homme est changée en toute la substance d'un autre , parce qu'on aurait tiré cet homme de son siège, et de l'espace qu'il occupait, et qu'on y aurait fait entrer cet autre homme? Cela est parfaitement semblable à ce qui se dit ici. Toute la substance du pain est changée en toute la substance du corps du Seigneur, dit-on, parce que Dieu tire, ôte et détruit toute la substance du pain du lieu qu'elle occupait, cl met la substance du corps du Seigneur en la place du pain.

X VI. Réponses de plusieurs théologiens à ces objections. — Aces difficultés, que les incrédules font fort valoir, les théologiens donnent diverses solutions. Les uns adoptent la réponse de S. Thomas à l'objection suivante, qu'on lit dans ses écrits (3, q. 75, a. 4 ).

Lorsque deux choses sont différentes par leurs essences, l'une ne devient jamais l'autre; par exemple, jamais blancheur ne devient noirceur; mais le sujet de la blancheur devient le sujet de la noirceur. Or comme deux formes contraires sont différentes par leur essence, puisque elles sont les principes constitutifs de la différence formelle ; de même deux matières déterminées sont différentes par leur essence, puisque elles sont les principes constitutifs de la distinction matérielle : par conséquent la substance du pain ne peut devenir la substance du corps de Jésus-Christ, et Dieu ne peut convertir l'une dans l'autre.

Le saint docteur répond, qu'à la vérité un agent fini dans sa puissance n'a pas celle de convertir la forme en forme, et la matière en matière; mais qu'un agent infini , tel que Dieu, peut opérer cette conversion, parce que la nature d'être est commune à l'une et à l'autre forme, à l'une et à l'autre matière; et que l'auteur de leur être peut convertir ce qu'il y a (Ventilé dans l'une, en ce qu'il y a # entité dans l'autre, en retranchant ce qui différencie ou distingue l'une de l'autre.

Plusieurs théologiens , quoique pleins de respect pour S. Thomas , n'approuvent pas sa réponse. Elle leur paraît renverser ce ce principe fondamental, que les essences des choses sont immuables ; que Dieu ne peut pas convertir l'une dans l'autre , ni faire qu'un corps devienne esprit, qu'un esprit devienne corps, que l'étendue devienne pensée, ou que la pensée devienne étendue.

Si , parce que la nature d'être est commune à toutes ces choses, il s'ensuivait, comme veut S. Thomas , que l'une peut être convertie en l'autre ; il est clair que les matérialistes ont gain de cause, et que M. de Voltaire a eu raison de soutenir, d'après Locke , qu'on ne prouve pas que la pensée ne peut pas convenir à la matière En effet , n'est-il pas évident que la nature d'être en général, convient à l'esprit et au corps, à qui , selon S. Thomas, elle est commune? Si donc cette nature d'être, cette entité commune au corps et à l'esprit , est le même quclqut

chose de réel , aliquid idem , ce même quelque chose doit être tout à la fois matériel et spirituel ; il est susceptible de l'étendue et de la pensée.

De plus , on peut combattre S. Thomas par ses propres principes , avec lesquels il ne paraît point en cet endroit s'accorder. Car cette nature d'être , cette entité qu'il suppose commune au pain et au corps de Jésus-- Christ, ou est quelque chose de réel du côté de la substance du pain , ou n'est rien en soi, mais seulement un être de raison , qui n'existe que par l'abstraction de notre esprit, et en la manière des universaux de l'école. On ne peut pas dire que ce soit , suivant S. Thomas , quelque chose de réel du côté de la substance du pain , dont il enseigne que la matière , la forme , la subsistance même sont détruites. Reste donc à dire que ce n'est rien en soi , que ce n'est qu'un être de raison ; mais si cela est , le changement du pain au corps de Jésus-Christ ne sera aussi qu'un être de raison , qui n'existe que selon notre manière de concevoir; il ne sera pas un vrai changement , puisque , selon le Docteur angélique (1) , il est de l'essence de tout changement, que ce qui est changé, ce qui est autrement qu'il n'était, ait été et soit le même quelque chose de réel, aliquid idem; et c'est par cette raison qu'il prouve que , dans la création , il n'y a pas un vrai changement , n'y ayant rien de commun , rien de réel qui ait été et qui soit le même quelque chose dans le néant et dans l'être.

D'ailleurs , par nature d'être, par entité, S. Thomas entend ou l'essence métaphysique qui n'est autre chose que la possibilité d^un être, ou son essence physique, qui n'est autre chose que son existence actuelle , son actualité. Or, de ce que la possibilité ou même l'actualité est commune à deux substances , l'une spirituelle , l'autre corporelle, il ne s'ensuit pas que Dieu puisse convertir l'une dans l'autre ; il s'ensuit seulement qu'y ayant entre elles quelque ressemblance , quelque analogie , il peut les unir et en faire un seul tout , ou les séparer , ou les faire succéder, les substituer l'une à l'autre; mais non pas changer les principes internes , les constitutifs individuels de l'une en principes et en constitutifs de l'autre. Ce serait changer leur essence immuable; ce 6erait faire qu'elles soient et ne soient pas en môme temps ce qu'on suppose qu'elles sont. Or il répugne autant que Dieu fasse qu'une chose soit ou ne soit pas tout à la fois ce qu'elle est , qu'il répugne qu'il fasse

(1) Dicendnm quod crealio non est mutalio nisi secundum modum intelligendi tanlum : nam de ratione mutalionis est quod aliquid idem se habcat aliter nunc et prius i nain quandoque quidem est idem ens actu, aliter se habens nunc et prius, sicut in motibus secundum quantitalem et qualitatcm : quandoque vero est idem ens in potcnlia lantum , sicut in mutationc secundum substantiam ; cujus subjectum est materia. Sed in creatione ( per quam producitur tota substantia rei ) non polesl accipi aliquid idem ; aliter se babens nunc et prius , nisi secundum inleleclum tantum. Prima q. 45. a, 2.

que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé , ou que lui-même, qui a pour essence l'existence, n'existe pas.

Enfin, la nature d'être n'est pas, à la vérité , différente , dissemblable dans deux choses semblables ; mais elle est aussi distincte dans chacune d'elles , qu'elles-mêmes sont distinguées l'une de l'autre. Prétendre le contraire, ce serait admettre l'existence chimérique de l'Universel à parte rei (1) aujourd'hui rejelée avec un souverain mépris par tous les philosophes. Or cette distinction numérique de la nature d'être, entre deux substances semblables , rend absolument impossible la conversion de l'entité numérique de l'une, en l'entité individuelle de l'autre. Tout ce qui existe , existe unique et singulier en soi. Chaque être est un individu , dont l'entité, Ycsséité propre est isolée et incommunicable à tout autre. Il répugne absolument que Yesséité individuelle de Tarnc de Pierre devienne Yesséité individuelle de l'aine de Paul. Deux âmes ne peuvent jamais ne faire substantiellement qu'une ame. Jamais deux ne peuvent ne faire seulement qu'un. Vasques (Tract, de Euch., p. 140) a senti la force de ces difficultés. Il a reconnu qu'elles étaient insolubles , dans le sentiment de ceux qui regardent comme une véritable action la transsubstantiation. Qu'a-t-il donc imaginé pour les résoudre? Il a nié que ce fût une vraie action ; il a dit que ce n'était qu'un ordre , un rapport de la substance du pain détruite à celle du corps de Jésus-Christ, rendue présente. Quoique cette opinion fût nouvelle et entièrement inconnue aux saints pères, et contraire à leur langage, par lequel ils représentent cette conversion du pain au corps de Jésus-Christ, comme une action très-réelle (2) , et même comme le chef-d'œuvre de la toute-puissance divine : quoique elle paraisse heurter de front les notions communes , et les idées que tous les hommes ont attachées au mot conversion , par lequel ils ont toujours entendu une véritable opération , par laquelle une chose qui cesse d'être ce qu'elle était, devient ce qu'elle n'était pas ; cependant Vasques pré-

(1) Voyez le livre inlilulé, Eléments de Métaplnjsique, page 25.

(2) On se sert ici du mol de faire, pour marquer une véritable et très-réelle action , qui se termine à faire dans ce saint Mystère un vrai corps et un vrai sang.... Comme ce corps et ce sang ont été formés la première fois par le Saint-Esprit, agissant dans le sein de la Sainte Vierge, selon ce qui est porté dans le Symbole, conçu du Saint-Esprit ; c'est encore le Saint-Esprit qu'on invoque pour les faire ici de nouveau,afin que nous entendions non une action improprement dite, mais une action physique et aussi réelle que celle par laquelle le corps du Sauveur a été formé la première fois. M. Dossuet , tom. 5, pag. 28G. Ce savant prélat y propose cette doctrine , comme étant celle des pères, soit latins, soit grecs, et spécialement, de S.Cyrille de Jérusalem, dont il cite ce texte , que ce que le Saint-Etprit touche est changé cl sanctifié ; par où, ajoute-t-il, il nous montre un changement aussi réel, que le contact et l'acùon sont puissants cl efficaces.

SUR LliUCHAHISTIE.

tend qu'elle est conforme à la manière dont s'étaient expliqués d'anciens théologiens. Le même auteur, en convenant que la transsubstantiation n'est pas une action proprement dite , semble être contraint .d'avouer que ce n'est pas une vraie conversion , et contredire par là le saint Concile de Trente et le sens naturel des paroles de la consécration. Il avoue même expressément qu'il n'y aurait pas de conversion si ces paroles avaient été énoncées en cette manière : Que mon corps commence à être ici, et que le pain n'y soit plus. Si verba consecrationis essent hoc modo , hic incipiat esse corpus meum, et non sit amplius panis; tune autem fatemur non fore conversionem. Il soutient qu'il y a conversion à cause que ces paroles signifient que par cela même que le corps de Jésus-Christ est rendu présent, le pain est détruit. Ces paroles donc, selon lui, équivalent à celles-ci : Hic incipiat esse corpus meum, et ideirco non sit amplius panis. Mais l'addition de ce mot ideirco , ne donne pas plus d'idée d'une vraie conversion que si on ne l'avait pas ajouté. Si quelqu'un voulant mettre la boule B dans un endroit occupé par la boule A , poussait celle-ci avec celle-là , en disant que la boule B commence d'être dans cet endroit, et qu'à cause qu'elle y est , la boule A cesse d'y être ; cette boule B serait-elle pour cela convertie en la boule A ? Ne violerait-on pas les lois du langage , ne se rendrait-on pas ridicule, si l'on disait que la boule B a été faite , produite , formée de la boule A? Autre exemple. Dieu a aboli l'ancienne loi à cause qu'il voulait lui substituer la loi nouvelle. Le commencement de celle-ci a été cause de la fin ou destruction de celle-là. Peut-On dire pour cela que la loi ancienne a été changée , convertie , transsubstantiée en la loi nouvelle?

Ce même auteur, pour prouver que la transsubstantiation n'est pas une action physique , allègue que Dieu en détruisant le pain n'agit pas, qu'il cesse seulement d'agir en ne le conservant pas. Mais quand même on lui accorderait qu'en cela il n'y a point une vraie action , l'on ne serait pas moins fondé à lui soutenir que la conversion du pain au corps de Jésus-Christ est une vraie action , parce que ce corps qui , avant la consécration , était absent ne devient et ne peut devenir présent que par l'opération de quelque cause. Enfin il se contredit, ou du moins il raisonne d'une manière très- inconséquente : car après avoir dit que Notre- Seigneur produisit du vin aux noces de Cana par une vraie action , et que la matière de l'eau resta, il ajoute que s'il en avait agi autrement, s'il avait mis du vin en la place de l'eau qu'il aurait fait disparaître, et dont il n'aurait pas conservé la matière, il n'y aurait pas eu en ce cas de conversion , et que l'eau ne serait pas devenue vin (Q. 76, c. 13, a. 14). Or ce cas n'est-il pas tout à fait semblable à ce qui se passe, selon lui, dans l'Eucharistie, où il prétend toutefois qu'il y a conversion de pain au corps de Jésus- Dû Prbssy. I.

Christ , quoique la matière du pain ne soit pas conservée ?

D'autres théologiens avouent que la conversion est une vraie action , mais ils nient que dans la conversion d'une substance en une autre il doive y avoir quelque chose de commun à celle qui est convertie et qu'on appelle le terme à quo , et à celle en laquelle elle est convertie et qu'on nomme le terme ad quem. Ils citent pour exemple la conversion de la lumière en ténèbres , ou du jour en la nuit. Mais ils ne font pas attention à ce que la nuit, les ténèbres, ne sont pas des substances ; ce ne sont que des modifications ou formes survenantes à l'air qui de lumineux devient obscur, et qui par conséquent est regardé comme le sujet commun d'inhésion de la lumière et des ténèbres , du jour et de la nuit. L'air par là ne change point de nature : le changement qui se fait en iui n'est pas substantiel; il n'est qu'accidentel , semblable , selon la comparaison de M. Bossuet, à celui qu'éprouve un homme qui de malade devient sain , ou de sain devient malade. Au lieu que le changement qui se fait dans l'Eucharistie est substantiel , parce que le pain perd sa substance , sa nature de pain.

D'autres disent qu'il suffit que le terme ad quem commence à exister dans un lieu par la cessation du terme à quo dans ce même lieu; mais leurs adversaires répondent que ce n'est pas là une conversion , que ce n'est qu'une substitution d'un être en place d'un autre. Si Dieu détruisait le corps A, et mettait en sa place le corps B , pourrait-on dire que le corps A est converti dans le corps B ?

D'autres exigent , outre la collocation du terme ad quem et la cessation du terme à quo dans le même lieu, que cela se fasse par une même action , en vertu de laquelle le terme à quo soit détruit, ou cesse d'exister en un endroit , à cause que le terme ad quem commence à y exister. Mais , répond-on , que ce soit en vertu de la même action ou non que le corps A soit mis en place du corps B , il n'est pas moins vrai de dire que le corps A n'est point converti dans le corps B, mais seulement qu'il est remplacé par le corps B substitué en son lieu. Ainsi dans l'exemple allégué par Bayle , quand même on supposerait que Dieu , par une même action , détruirait le vin ou le ferait cesser d' être dans un tonneau , pour y mettre de l'eau , ne bouleverserait-on pas Vidée des choses et la signification des mots , si au lieu de dire que l'eau a succédé au vin, ou qu'elle lui a été substituée , on disait que le vin a été converti, changé, transe lémenté, transsubstanlié en eau?

D'autres avouant qu'il faut qu'il y ait quelque chose de commun au terme à quo et au terme ad quem , assignent les espèces communes au pain et au corps sacramentel; mais on leur objecte 1° que les espèces ne sont pas intrinsèques au corps sacramentel et ne font point partie même accidentelle de sa substance, puisque , dans l'opinion des accidents absolus, il n'en est pas le sujet [Trentc**ix.)

d'inhésion. 2° Dieu qui convertit la substance du pain pourrait , de leur propre aveu , convertir en même temps les espèces en la substance du corps de Jésus-Christ, et alors il y aurait une vraie transsubstantiation, puisque il y aurait une vraie conversion d'une substance en une autre ; cependant les espèces ne seraient point communes aux deux termes. 3° Quoique dans l'exemple ci-dessus allégué d'un tonneau rempli successivement par du vin et par de l'eau , ce tonneau soit quelque chose de commun au vin et à l'eau, parce qu'il est à leur égard le contenant , comme ils sont par rapport à lui le contenu, ne serait-ce pas abuser des termes , si l'on disait que le vin a été changé , transsubslantié en l'eau? 4° Les espèces n'étant pas quelque chose d'essentiel ni à la substance du pain, ni à celle du corps sacramentel, doivent être regardées comme l'enveloppe, le voile , le contenant de l'une et de l'autre. Mais cela joint à la position de l'une eh place de l'autre ne suffit pas pour qu'on puisse dire l'une convertie en l'autre. Si Dieu détruisant le livre A relié et couvert d'une enveloppe , conservait sa reliure et son enveloppe dans le livre B qu'il substituerait en sa place , pourrait-on dire que la substance du livre A aurait été convertie , changée en celle du livre B?

D'autres assignent pour la chose commune au pain et au corps sacramentel la subsistance du pain ou son existence substantielle, ou son entité qu'ils prétendent rester après la destruction de sa substance. Bellarmin et Suarez citent là-dessus plusieurs théologiens qui n'ont aujourd'hui aucun partisan, et dont ils réfutent les opinions comme fausses sans les rejeter comme erronées ; mais ils rejettent comme telle l'opinion qui soutient qu'il n'y a que la forme et la nature du pain qui soit détruite et que sa matière demeure.

X VII. Neuf arguments contre V opinion de Durand. Leur solution. — Comme cette question est très-importante, nous allons exposer leurs arguments et nous y joindrons les réponses que ceux qui pensent autrement peuvent y faire. Elles méritent d'autant plus votre attention, mes frères, qu'elles contiennent de nouveaux éclaircissements que vous ne trouverez pas ailleurs.

Premier argument. Le concile de Constance a condamné cette proposition , Les accidents du pain ne demeurent pas sans sujet. Mais si la matière demeure, ses accidents demeurent aussi avec leur sujet , puisque , selon l'opinion des meilleurs philosophes , la matière est le sujet d'inhésion des accidents.

Béponse. Là solution de cette difficulté dépend de ce qu'on doit entendre par les accidents ou espèces de pain : question qui sera examinée dans la troisième partie de cet ouvrage. L'on y fera voir que rien n'oblige d'admettre la réalité des accidents absolus , qui n'appartiennent point à la foi et paraissent contraires à la raison ; mais quand même on l'admettrait, on n'est pas pour cela obligé vl'admettre la destruction de la matière du „)ain : car on peut soutenir que cette matière

demeurant, mais compénétrée avec celle du corps de Jésus-Christ, ainsi qu'on l'a expliqué ci-dessus {Col. 1070), n'est pas plus le sujet d'inhésion de ces accidents que la matière même de ce corps.

Second argument. Le concile de Latran a décidé que la substance du pain est changée en la substance du corps de Jésus-Christ. S'il avait cru que la matière du pain n'était pas détruite , il aurait dû dire non pas que sa substance , mais seulement que sa forme est changée en celle du corps de Jésus-Christ.

Béponse. Bellarmin (1) et Suarez (2) fournissent eux-mêmes la solution de cette difficulté en reconnaissant que pour que la substance d'un être composé de matière et de forme soit convertie en la substance d'un autre, il suffit que sa forme périsse quoique sa matière reste, parce que ce n'est point la forme , mais le sujet , le composé , le tout physique qui est dit converti et qui perd sa subsistance, sa nature, son essence.

Troisième argument. Le concile de Trente a défini que toute la substance du pain est convertie en la substance du corps de Jésus- Christ. Or par toute la substance il a entendu la matière et la forme ; la matière n'est donc pas moins détruite que la forme.

Béponse. Le concile de Trente a entendu par substance ce que ce mot signifie dans le langage de l'Ecriture, de l'Eglise, des pères, des théologiens et des grammairiens. Or, suivant ce langage, le mot substance signifie non la matière et la forme d'un être qui subsiste en soi, mais sa nature, son essence, c'est-à-dire ce qui le constitue ce qu'il est et le distingue de ce qu'il n'est pas.

Ouvrons d'abord les livres saints. Je détruirai, dit Dieu, toute la substance des créatures que fui faites sur la terre... Dieu, ajoute Moïse , détruisit toute la substance des créatures qui étaient sur la terre, depuis V homme jusqu'aux bêtes (3). En détruisant toute la substance des hommes et des animaux , Dieu détruisit-il la matière dont leurs corps étaient composés ? Il fit seulement que les hommes et les animaux cessassent d'être ce qu'ils étaient, et ils cessèrent de l'être ouoique la

(1) Conversio non reqniritjjt desinat esse, nisi id, quod converlilur. Quare si id quod converlilur , sit aliquod compositum , salis est si desinai esse ipsum compositum, eliamsi forte pars aliqua, vel eliani onines post dissolutionem composili maneanl. lia igiiur vera conversio fuit uxoris Loth, quia illud composilum, id est, illud corpus carueum, et illud animal rationale , vere desiit esse : quomodo eliani philosophai vere dicunt, converti aquam in aerem, licet materia rcmaneat; quia quod converlilur est aqua, non malcria , et vere post conversionem non romanct aliquid, quod sit aqua, vel quod fuerit aqua. Lib. 5 , de Euch., c. 18.

(2) Unde fit quod ad moduni loquendi spécial , ut in conversione formai i minime dicalur forma converti in formam, ut divus Thomas hic annotavit, licet forma succédai forma: in maleria ; sed dicitur compositum converti in composilum , quia terminus integer, qui proprie fil , est compositum. Tract, de Euch., q. 75, disp. 50, sect. 2.

(3) Deleboomnem substanliam quam feci de superficie terra... Dele vit omnem substanliam. Gen. 7,4,23.

SUR L'EUCHARISTIE, cessât point

matière de leurs corps ne d'exister.

Voici un autre texte sacré. Substantia tua, deserviens uniuscujusque voluntati , ad quod quisque volebat, convertebatur [San. 16, 21). Par ce mot substantia, les interprètes entendent la substance de la manne que Dieu donnait pour nourriture aux Israélites dans le désert. Or la substance de cette manne qui se convertissait en tout ce que chacun voulait ne perdait point par cette conversion sa matière.

Tel est aussi le sens du langage de l'Eglise dans celles de ses prières où elle emploie le mot substantia. Par exemple , dans les oraisons que nous indiquons (1) , où il est clair que ce mot signifie la nature humaine , la nature de notre chair mortelle. Or pour que la nature humaine soit détruite, il suffit que sa forme, c'est-à-dire l'ame, soit séparée de sa matière , c'est-à-dire du corps , quoique celte matière demeure. La nature aussi de notre chair est détruite par sa transformation en poussière , quoique sa matière soit permanente. . .

Parcourons ensuite les ouvrages des saints pères : nous y verrons qu'ils se servent indifféremment des mots de substance , de nature, d'essence pour exprimer ce qui constitue une chose dans son être et la distingue d'une autre. Il serait trop long de citer tous leurs textes, ©n se contente d'en indiquer plusieurs (2) ; mais on prie de faire une attention particulière à celui de S. Chrysostôme, qui dit expressément que lorsque on consume un morceau de cire en l'approchant du feu , il ne reste rien de sa substance ; par conséquent toute sa substance est détruite ; cependant toute sa matière subsiste. Le cardinal Duperron qui rapporte ce texte croyait aussi qu'une substance devait être dite convertie en une autre, quoique sa matière restât. La verge de Moïse, dit -il {Traité de VEuchar., p. 597), fut faite chair par conversion substantielle (c'est-à-dire par conversion de sa substance) en la chair du serpent. Les théologiens (3) , même ceux qui soutiennent

(1) Deus qui humant substanliœ dignitatem mirabiliter condidisli , etc. Unigenitus luus in substantia noslne morlalilalis apparuit.

Deus cujus unigenitus in substantia nostnc carnis apparuit.

(2) Essentia est rcs quse est, velex quibus est, et quao ineoquodmaneat, subsislit. Dici aulem essentia, et natura, et genus , el substantia cujuscumque rei, poierit. S. Hilar. I. de Sijn. Loquendi consuetudo jam oblinuil ut lioc intelligatiir quando dicimus essentiam, quod inlelligilur, cum dicimus substanliam. S. Aug. I. 5 de Trinil., c. 9.

Num vides paucm? Num vinuin? Num sicut rebqui cibi in secessum vadent ? Absil, nec sit cogites. Sicut enim, si cera igni adbibita, illi assimilatur, niiitl »ubsiantiœ remanet, nibil superfuit; sic et bic puia mysteria consunii corporis substantia. Chrysost. Homil. de Kucli. in Esseœn.

(3) S. Gregoriu* Nyssenus variis probat exemplis, res parvas magnorum eiïeciuuni instrumenta effleere; et nedum supponat manere omnes id quod erant anlea substanludiier , supponit potius ex iis aliquas subslantialiter conveni. D. Collet, tract. deEuch., pag. 391.

que la matière du pain ne reste pas, s'expriment de même et appellent conversion substantielle celle qui se fit de l'eau des noces de Cana en vin. Quando aqua conversa est in vinum , ce sont les paroles de Lessius , non solum desiit substantia aquœ, sed ibi producta est substantia vini (Quœst. 75 de Oonvers. panis, art. h). Suivant donc cet auteur, la substance de l'eau cessa, fut détruite , et cependant sa matière resta. Propriissime dicitur vivens convertere alimentum in substantiam suam .-ainsi s'exprime Suarez (Quœst. 75, dist. 50, sect. 2), qui par le mot alimentum ! entend sans doute la substance de l'aliment, comme par le mot panis il entend la substance du pain. Suivant lui donc on peut dire dans un sens très-propre, propriissime, que la substance de l'aliment se convertit dans la substance de celui qui s'en nourrit ; cependant sa matière n'est pas détruite. Adillorum (accidentium ) corruptionem desinit ibi esse corpus Christi, quomodo desineret substantia panis, si ibi fuisset : ce texte est de Bellarmin (Lib. 3 de Euch., c. 19) , qui par le mot substantia entend dans cet endroit non la matière du pain, puisque selon lui cette matière ne cesse pas lorsque le pain se corrompt, mais la nature, l'essence du pain, qui eesse d'être pain lorsque la corruption le change en autre chose.

Selon le cardinal Dailly (1), l'un des plus savants et des plus zélés prélats de son siècle, qui lui donna le titre d'Aigle des doctes de la France et de Destructeur des hérésies, les théologiens catholiques de son temps , postérieur au quatrième concile de Latran , n'entendaient point par substance du pain sa matière : car il rapporte l'opinion de plusieurs d'entre eux qui, quoique ils reconnussent que sa substance ne restait pas, soutenaient que sa matière demeurait. Loin de censurer cette opinion , il dit qu'elle ne peut être réprouvée ni par l'évidence d'aucune raison , ni par la force d'aucune autorité.

Dans le langage même populaire, ces mots changement de substance ne signifient pas changement ou destruction de la matière : les médecins et d'autres ont coutume de dire que la substance des aliments se change en celle des corps de ceux qui les prennent. Cependant la matière de ces aliments n'est pas changée ou détruite. Rien de plus formel que la manière dont s'énonce là-dessus le Dictionnaire de Trévoux. La transsubstantiation prise en général (c'est la définition qu'il en donne) est un changement d'une substance en une autre. Le changement de la verge de Moïse en serpent , des eaux du Nil en sang , de la femme de Loth en statue de sel, sont des trans-

(1) Licet catholici concordaverint in hoc quod corpus Christi sit in Sacramenlo , circa nioduin potiendi fuerunt diversre senlenliœ. Prima, quod substantia panis sit corpus Christi. Secunda, quod non remanet substantia, sed reducilur in materiam per sestantem, vel aliam formam recipienlem , et boc sive in eodem loco, sive in alio, et corpus Christi coexislil accidentibus panis : et hrec opinio non polcst reprobari, nec per evidentem ratiouem , nec per aueloritalem cogenlem. In 4, dist- 6, art. 11.

INSTRUCTION PASTORALE

substantiations miraculeuses ; celle de la nourriture dans notre substance , qui nous fait vivre et croître , est une transsubstantiation naturelle (1). Or, dans toutes ces transsubstantiations, la matière des substances changées demeure et se trouve dans les substances dans qui elles ont été converties. Pourquoi donc le changement de la substance du pain en celle du corps de Jésus-Christ ne serait-il pas une vraie transsubstantiation, quoique la matière du pain restât dans le sacrement? Pourquoi serait-on blâmable d'attribuer au canon du Concile de Trente ce sens conforme au langage de l'Ecriture , de l'Eglise , des pères, des théologiens, des ûdèles, des humanistes et de tout le monde ?

Disons quelque chose de plus : ce sens est conforme au langage que tient le même concile dans un autre endroit ( Sess. 11 , c. 2 ). Car, parlant des sacrements , il dit que l'Eglise a eu toujours pouvoir de faire dans leurs rits les changements qu'elle jugerait convenables, en ne touchant pas toutefois à leur substance , Salva eorum subslaniia. Or qu'est-ce que le concile entend par leur substance, sinon leur essence, laquelle est détruite par le changement de leur forme essentielle lors même que leur matière essentielle demeure et n'est point changée? Par exemple, que quelqu'un baptise avec de l'eau naturelle , la matière essentielle du baptême n'est pas changée et demeure tout entière ; si toutefois il change la forme essentielle en ne disant pas ou en corrompant les paroles qui la composent, la substance du sacrement est détruite.

Veut-on savoir pourquoi l'essence, la substance d'une chose, soit naturelle, soit artificielle, soit sacramentelle, est détruite quoique sa matière demeure? Qu'on l'apprenne de S. Thomas (2) dont les paroles remarquables sont bien propres à décider la question dont il s'agit. Une chose naturelle, dit-il, n'est pas ce qui provient de sa matière, mais ce qui provient de sa forme. Cette forme donc étant détruite, ce que cette chose est, c'est-à-dire son essence, sa substance est détruite quoique sa matière demeure. D'où le Docteur angélique conclut que quoique la chair dans laquelle un homme ressuscitera ait été autrefois la chair d'un bœuf, il ne s'ensuit pas que cet homme aura en ressuscitant la chair de cet animal ; autrement , ajoute-t-il , on pourrait conclure que le limon duquel le corps d'Adam a été formé ressuscitera.

Suivant donc ce principe de 3. Thomas, on est fondé à dire que la substance, la nature, l'être du pain, en tant que pain, est détruite par la destruction de sa forme quoique sa matière reste. On y est d'autant plus fondé

(1) Le Dictionnaire encyclopédique donne la môme définition, et cite les mêmes exemples au mot Tramsubslantialion.

(2) Res naturalisnon est id quod est ex sua maieria, sed ex sua forma : unde, quamvis illud malcriaj quod quandoque fuit sub forma carnis bovinoc, resurgat in homine sub forma carnis humanœ, non sequitur quod resurgat caro bovis, sed caro bominis ; alias enim posset concludi quod resurgel limus, de quo t'ortnatum est corpus Ad*. 1, </• 80, a. 4.

que ce saint docteur enseigne ailleurs (1) que le mot substance s'emploie pour signifier l'essence ou la nature. Or par la nature, par l'essence du pa;n, par ce qui le constitue pain et le distingue des autres choses corporelles qui ne sont point pain, on doit entendre non sa matière qui n'est pas propre à le faire distinguer d'elles, puisque elles sont toutes matérielles comme lui, mais sa forme, qui ne convenant qu'à lui seul, estson caractère constitutif et distinctif. De là vient qu'en perdant sa forme il perd aussi son hypostase, sa qualité de suppôt.

La raison dont se sert le Concile de Trente (Sess. 13, c. 4) pour prouver que toute la substance du pain est changée au corps de Jésus-Christ, montre encore qu'il n'a pas prétendu définir que la matière du pain no reste point. Sur quoi appuic-t-il sa preuve? Sur les paroles que Jésus-Christ a proférées, Ceci est mon corps; parce qu'alors, dit— fl, « notre Rédempteur a déclaré quo ce qu'il présentait sous l'espèce du pain était vraiment son corps ; voilà pourquoi on a toujours été persuadé dans l'Eglise, et ce saint concile déclare de nouveau que par la consécration du pain, toute sa substance est convertie au corps de Jésus-Christ. » Afin donc que la persuasion dont parle le concile soit bien fondée et conséquente, il faut, s'il a voulu définir la destruction de la matière du pain, que cette destruction soit exprimée par ces paroles, Ceci est mon corps, ou qu'elle en soit une suite nécessaire; par conséquent que Notrc-Seigncur n'eût pas pu dire avec vérité, Ceci est mon corps, en conservant cette matière. Or, quand même il l'aurait conservée, n'aurait-il pas pu s'exprimer ainsi , et tenir le même langage? Quand il convertit l'eau en vin, il en conserva la matière; cependant n'aurait-il pas pu dire avec vérité en montrant cette eau faite vin au même instant, Ceci est du vin? Oui, selon M. Bossuct, dont on a rapporté ci-dessus le texte (Col. 1119) : et supposé qu'il eût voulu que ce vin conservât les espèces ou apparences de l'eau dont il était formé, Notre-Seigneur n'aurait-il pas pu encore dire, Ceci est du vin? Sans doute il l'aurait pu puisque la conservation des espèces n'empêche pas le changement de substance. Suivant donc le raisonnement des pères du concile, on aurait dû dans cette supposition être persuadé que toute la substance de l'eau était changée en vin, et qu'il n'en restait que les apparences. Persuasion vraie et bien fondée, si par substance on & entend nature de l'eau, qui aurait cessé d'ê- Ç tre ce qu'elle était, et qui dans ce sens aurait « été toute détruite ; mais persuasion fausse et inconséquente, si par substance on entend autre chose que nature ou essence, et si on en veut conclure la destruction de la matière de l'eau.

Enfin le concile n'a voulu, selon ses pro-

(1) Accidens dividitur contra subslanliam. Subslaniia auicm (ut patet 5, melap.) dupliciier dicilur, iino modo pro essenlia sive natura, alio pro supeo silosive bypostasi. 3, q. 2, «. 0.

Il 33

ftUil L'EUCHARISTIE.

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près paroles, que déclarer de nouveau ce dont l'on avait toujours été persuadé dans l'Eglise, et ce qu'il suppose avoir été déclaré, ou défini avant lui. Le cardinal Pallavicin, qui en a écrit l'histoire, assure que son dessein était non de décider les questions controversées parmi les catholiques, mais de condamner les erreurs de Calvin, qui niait la présence réelle, et de Luther, qui soutenait l'impanation. Or l'opinion de Durand est contraire à ces deux hérésies, ses adversaires en conviennent. Pourquoi donc veulent-ils que le concile , en renouvelant uniquement la condamnation de ces erreurs faite avant lui, ait voulu condamner cette opinion qui jusque là avait été à l'abri de toute censure, et à laquelle par cette raison même il n'a point prétendu donner la moindre atteinte? Veut- on s'en convaincre davantage ? Qu'on lise ce que rapporte le même cardinal sur les ménagements du concile pour les opinions scolastiques ( Hist. conc. Trid. I. 12, c. 1 et seq. ). Qu'on lise aussi le Continuateur de l'histoire de l'Eglise par M. l'abbé Fleury ( L. 1W, an. 1551 ). Les dispositions du légat, dit-il, étaient qu'on mesurât si bien les décisions, et que les termes en fussent si exactement choisis et limés, qu'elles ne donnassent aucune atteinte aux différents sentiments de l'école, sur lesquels les docteurs catholiques étaient d'ailleurs très-partages.

Il était en effet de la prudence du concile de ne pas exposer l'Eglise à de nouveaux troubles par les contestations fâcheuses qui se seraient élevées entre les théologiens, si on avait entrepris la discussion et la censure de leurs opinions; et il paraîtque c'est un des articles sur lequel le pape avait fait une instance particulière ; ayant expressément ordonné qu'on conservât inviolablement les opinions de l'école, afin de ne choquer aucun théologien sans nécessité, et de réunir toutes les forces catholiques contre les sectaires. Le même auteur ajoute qu'on ne décida rien sur la manière dont le corps de Jésus-Christ existe dans l'Eucharistie, pour ne point compromettre les dominicains et les cordeliers, qui ne convenaient point sur ce point, et que dans la congrégation générale on délibéra de faire une déclaration en termes si généraux qu'elle pût s'accommoder aux sens des deux partis. Mais ni lui ni aucun autre historien du concile ne rapporte qu'il y ait été question de l'opinion de Durand. Elle n'y a donc pas été examinée, pas môme proposée. C'est donc sans aucune raison que Bellarmîn prétend qu'elle j a été condamnée, et que par le mot substance; le concile a entendu la matière et la forme. N'at-on pas au contraire toute raison de soutenir qu'il-a entendu la nature, l'essence; puisqu'il est prouvé quece mot a cette signification non seulement dans tous les auteurs sacrés et profanes, mais encore dans une aulre session du même concile?

Quatrième ar griment. Le concile décide que toute la substance du pain est convertie : ce n'est donc pas seulement la forme qui n'est

qu'une partie de la substance ; c'est sa totalité, c'est le pain tout entier , c'est lout son être qui est converti au corps de Jésus-Christ; par conséquent c'est toute sa matière. Tel est le vrai sens de ces mots, toute la substance , et on ne peut pas alléguer d'autre raison que celle-là pourquoi le concile les a employés.

Réponse. On peut en alléguer deux autres : la première est qu'il a voulu condamner l'erreur réfutée, selon Bellarmin lui-même (1) , par Guitmont [De Euch. Mb. 3), archevêque d'Averse, qui assure que de son temps plusieurs soutenaient qu'il n'y avait qu'une partie du pain, et par conséquent de sa substance, qui fût changée au corps de Jésus- Christ, et que l'autre partie, savoir celle que recevaient les impies , continuait de n'être que du pain ; le concile pouvait-il employer des termes plus décisifs contre cette hérésie que ceux-ci, toute la substance? La seconde est appuyée sur ce texte du cardinal Duperron (Traité de VEuchar., p. 586). Autre est V essence du blé et autre est V essence du pain, aie considérer formellement en tant que pain; et partant au pain, il y a deux essences, l'une vraie, propre et interne, qui est celle du blé et de Veau, dont il est construit...; et Vautre ex-rterne et analogique , qui lui donne l'être de pain en tant que pain, et non plus simplement eau et blé , qui est la forme résultant du mélange des propriétés naturelles de ces ingrédients. Or qui empêche de dire que c'est pour exprimer la destruction de cette double essence du pain que le concile s'est servi de ces mots, toute la substance; parce que le pain perd sa nature, appelée par S. Thomas sa forme substantielle, non seulement en tant que, par une certaine configuration de ses parties , il est construit du blé et de l'eau ; mais encore en tant qu'il perd la forme résultant du mélange des propriétés naturelles de ces ingrédients qui lui donnait l'être artificiel de pain, précisément considéré comme pain.

C'est sous ce point de vue que le même cardinal (Ibid., p. 802) expose l'opinion de Durand. Il traite, dit-il, de quelle façon les substances du pain et du vin sont converties au corps et au sang de Christ : à savoir , si elles y sont converties par transition de la première matière du pain sous la forme substantielle du corps de Christ ; comme quand Notre-Seigneur convertit l'eau substantiellement en vin, ou comme quand Moïse convertit substantiellement l'eau des fleuves d'Egypte en sang, ce fut par transition de la matière de Veau sous la forme substantielle du sang, cessant toute la substance actuelle de l'eau , ou comme quand le pain que Notre-Seigneur mangeait, se convertissait substantiellement en son corps, c'était par transition delà matière première du pain, sous la forme substantielle du

(1) Panem assercbanl parlim mulari in corpus Christi, parlim non mulari ; id quod ea de causa asserebanl, quia pulabani omnino improbabile , ut verum corpus Domini ab impiis sumerelur. ltaque voletant eam panis parlem , quae a piis sumenda erat, verli per consecrationein in corpus Domini, cam vero quae ab impiis erat accipienda, non converti. L. 3 de Euchar., c. H.

INSTRUCTION PASTORALE

corps, cessant toute la substance actuelle du pain d'être (1). Cet exposé de l'opinion de Durand fait voir en quel sens il est vrai de dire que, encore que la matière du pain ne soit point détruite, cependant toute la substance du pain est convertie au corps de Jésus-Christ. On peut appliquer à celte conversion ce que Tertullien dit de la transfiguration. Toute transfiguration est la mort de ce qui était auparavant ; car , continue-t-il , ce qui est transformé cesse d'être ce qu'il était, et commence d'être ce qu'il n'était pas. On peut aussi lui appliquer ce qui a été dit cidessus de la conversion de l'eau en vin. On a montré que Notre-Seigneur, en faisant celte conversion , aurait pu dire , Ceci est du vin, et que, selon le raisonnement des pères du concile, on aurait dû en conclure que toute la substance de l'eau était changée en vin, quoique sa matière restât. On peut encore , suivant le langage du même concile, dire que toute la substance d'un sacrement est dé-

fi ) On

lit dans les écrils de ce cardinal (a), que de son temps la Sorbonne appelait Durand Mayister par excellence, tant elle avait une haute estime pour cet auteur, nui, tiré de Tordre de S. Dominique, a été un des plus savants prélats de l'Eglise gallicane. On y lit aussi la réfutation du faux discours de Duplessis-Mornay, qui avait accusé Durand de dire que la substance du pain demeure au sacrement. 11 y a bien de la différence , lui répond le cardinal, entre dire que la matière du pain demeure au sacrement et n'est point convertie et dire que la substance du pain demeure au sacrement et n'est point convertie ; comme il y a bien de la différence entre dire que la matière de l'eau, au miracle des lleuvcs d'Egypte, demeura et ne fut point convertie et dire que la substance de l'eau demeura et ne fut point convertie ; comme il y a bien de la différence entre dire que la matière de l'eau, au miracle de Cana , demeura et ne fut point convertie ; et dire que la substance de l'eau demeura et ne fut point convertie et finalement, pour user du même exempte qu'ap-' porte Durandus, comme il y a bien de la différence entre dire que la matière du pain que Noirc-Scigneur prenait pour son aliment, pendant qu'il conversait ici bas, demeurait et n'était point convertie cl dire que la substance du pain que Noire-Seigneur mangeait, demeurait cl n'était point convertie. Car Durandus, lorsque il propose que la matière du pain demeure au sacrement, ne prétend pas qu'elle demeure en l'être et en la substance du pain, mais lient qu'elle passe en l'être et en la substance du corps. Seulement Veut il dire qu'elle ne perd point le même être de simple matière qu'elle avait auparavant, c'est-à-dire qu'elle ne devient point une autre matière lorsque elle est sous la forme substantielle du corps que celle qui avait été sous la l'orme substantielle du pain, mais continue d'être la même matière en l'une et en l'autre substance ; non plus que quand l'eau se convertit en air, la matière de l'eau ne se change point , c'est-à dire ne devient point une autre matière que celle qui était auparavant sous la forme de l'eau , mais demeure une même matière , constituée successivement sous diverses substances, i Cette réponse, appuyée de tories raisons el de comparaisons sensibles, l'ait voir que le cardinal Duperron, qui ne cédait ni en esprit ni en savoir au cardinal Bellarmin , ne pensait pas, comme lui , que permanence de matière cl permanence de substance sont la même chose.

(a) Actes de la Conférence, p. 121.

truite , lorsque sa forme est essentiellement changée, quoique sa matière demeure. Lorsque un homme est mort, on dit qu'il n'csl plus, quoique la matière de son corps soit encore. L'Ecriture a elle-même employé ce langage, en disant que Rachel , ayant perdu ses enfants, les pleure parce qu'ils ne sont plus {Matth. 2, 12).

Cinquième argument. Selon le concile, toulc la substance du pain est tellement convertie, qu'après sa conversion il ne reste que ses espèces. Sa matière ne reste donc pas; elle est détruite.

Réponse. Oui , la matière en tant que matière de pain, est détruite, c'est-à-dire que la matière qui reste n'est plus la matière du pain, dont l'essence, la substance, l'être n'est plus ; mais qu'elle est devenue la malière du corps de Jésus-Christ. Ainsi la malière de la verge de Moïse , changée en serpent, n'était plus la matière actuelle de celle verge détruite; mais celle du corps du serpent. Ainsi la malière du pain dont Jésus-Christ se nourrissait n'était plus la matière actuelle de ce pain. On pouvait bien dire qu'elle l'avait été; mais on ne pouvait pas dire qu'elle l'était, après être devenue la matièrede la chair du Sauveur. Ainsi après la conversion de l'eau en vin aux noces de Cana, il ne restait plus rien de la matière et de la nature de cette eau , en tanl que devenue vin. Ainsi dans une chose qui s'engendre d'une autre , dit Louis de Grenade, il ne reste rien de ce dont elle a été engendrée. Ce qu'on peut , ajoutc-t-il , confirmer par l'exemple d'un poulet qui se forme d'un œuf, el qui perd dans sa formation toute la nature de l'œuf [Calé cit., t. 2, /;. 89). De même, selon le père Maignan, clans la conversion d'une substance en une autre, ce n"esl pas sa forme qui est convertie, mais c'est son tout entier, son composé physique qui , après la conversion, ne subsiste plus {Tom. 2, p. 830). Afin donc que toulc la substance du pain soit convertie au corps de Jésus Christ; il suffit que de toutes les parties de matière de ce pain il n'en existe aucune qui ne soit ainsi convertie, et qui par celle conversion ne perde sa nalurc de pain. Bellarmin est oblige d'en convenir, ou d'avouer qu'il se conlrcdil ; puisque, dans son lexle que nous avons cité , il reconnaît qu'après que le bois a élé changé en feu, et l'eau en air, il ne reste plus rien qui ait été auparavant bois ou eau ; car, dit-il, la matière qui reste n'a jamajs élé bois ou eau. 11 dit encore que l'eau des noces de Cana ne resta point comme matière du vin, quoique la malière première , qui n'est point eau , restât. Neque enim aqua mansit, ut materia vini, licet manseril materia prima , quœ non est aqua (L. 3, c. 24). C'est pour cette même raison que, selon S. Augustin (1), il ne reste

(1) Ne ratifiai noslnu adversenlur, qua dictum est, mutalo subjecto, omne quod in subjecto est nccessai io mutari, videndum esl. Sed non adversanlur. Nain illud secundum banc mntationem suhjeclidicitur pe.r quain omniuo niulare cogitnr nomen. Nain si cxalba ccra nigruni colorem ducal alicunde, non immiscera esl, el si ex quadrata rolundam formant sumat, cl ex

ir/ï

rieu de la substance ou du sujet d'un morceau de cire que la chaleur du feu où elle a été consumée a fait changer de nature et de nom.

Sixième argument. Le concile nomme transsubstantiation la conversion de toute la substance du pain en celle du corps de Jésus- Christ, et appelle admirable, singulière, cette conversion. Mais si la matière du pain n'est pas détruite , si sa seule forme est changée , cette conversion n'est, à proprement parler, qu'une transformation , et n'a rien de bien admirable et de singulier ; puisque on voit des changements pareils , soit dans les conversions miraculeuses de la baguette de Moïse en serpent, et de l'eau en sang ou en vin , soit dans la conversion naturelle qui se fait de nos aliments en la substance de nos corps.

Réponse. Le concile a eu raison de préférer au mot transformation celui de transsubstantiation, parce que toute transsubstantiation est transformation, mais toute transformation n'est pas transsubstantiation. L'une et l'autre renferment changement de forme ou de figure; mais toute transsubstantiation renferme de plus changement de nature , ou d'espèce d'être , que ne renferme pas toute transformation. Par exemple, que d'une statue de bronze qui représente Henri IV on en fasse une autre qui représente Louis XV, on peut bien dire que cette statue est transformée , mais non pas qu'elle est transsubstantiée. Pourquoi ? C'est que , encore qu'elle change de forme ou de figure, elle ne change pas toutefois de nature ; elle continue d'être une statue de bronze. Elle n'est donc pas transsubstantiée , puisque sa substance , sa nature, son espèce d'être, n'est pas convertie en une autre.

Mais quoique le concile ait préféré à juste titre le mot de transsubstantiation, il n'a ni rejeté ni défendu celui de transformation , dont l'Eglise s'est servi depuis nombre de siècles, et dont elle se sert encore dans ses prières (1), et dont plusieurs auteurs trèsorthodoxes , notamment M. Bossuet (2), ont fait usage d'après les saints docteurs.

La définition que les Dictionnaires de Tré-

molli durescat, frigescatqueex calida : at ista in subjecio smit, eleera subjectum. Manet autein cera non inagis ininusve cera, cum illa niuienlur. Polest igilur aliqua mutatio fieri eorum, quae in subjeclosnnt, cum ipsuiri tamen juxia id quod esi ac dicitur, non inuielur. At si eorum quse in subjeclo sunt , lanta oommuiatio fieret , ni illud quod subesse dicebatur, dici jain omnino non posset ; veluli cum calore ignis cera in auras discedit, eamque muiationem patilur, ut recte inlelligatur mutatum esse subjectum, quod cera erat, et cera jam non est, nullo modo aliqua ralione quidquain eorum , qua3 in illo subjeclo ideo erani, quia hoc erat, manere putaretur. S. Aug. I. de Immort, animœ.

(1) Panein et vinum in corpus et sanguinem Filii lui imrnacnlata benediclione transformat. Pontifie. Rom. in Ordin. Presbyt.

(2) Ce mystère s'appelait la transforma lion du Saint-Esprit, et la transformation du corps et du sang de Jésus-Christ, par la vertu de celui qui les créait, qui les bénissail, qui les sanctifiait. Tom. 5, p- 288.

voux et de l'Encyclopédie donnent de la transsubstantiation prise en général, fait voir que ce mot convient aux conversions dont il est parlé dans l'argument ci-dessus. Elle ne renferme pas seulement un simple changement de forme ou défigure, mais un changement des sujets de cette forme, c'est-à-dire des aliments, de l'eau et de la baguette qui perdirent leur essence , leur nature , et par conséquent leur substance, et en un certain sens leur matière, qui cessa de leur appartenir, puisqu'ils n'étaient plus.

La conversion du pain est appelée par le concile , admirable et singulière , à cause qu'elle est bien différente de toutes les autres conversions. 1° Dans toutes celles-ci, il ne reste aucune espèce ou apparence. 2° Les conversions de la baguette en serpent et de l'eau en sang et en vin, ne se faisaient pas en des substances préexistantes , c'est-à-dire qui existassent déjà ; au lieu que le pain et le vin sont convertis en des substances préexistantes du corps et du sang de Jésus-Christ. 3° Quoique nos aliments se convertissent en nos corps, il n'y a qu'une partie de leur substance qui s'y convertisse, l'autre se dissipe par les pores , et in secessum emittitur : au lieu que toute la substance du pain est changée en celle du corps de Jésus-Christ. 4° La conversion des aliments en la substance de nos corps se fait d'ordinaire par nutrition, et remplace les parties perdues ; celle du pain au corps de Jésus-Christ se fait par accroissement, et ne suppose pas déperdition des parties.

Septième argument. Si la matière du pain est changée en celle du corps de Jésus-Christ par augmentation, le corps sacramentel n'est pas le même que le corps naturel né de la Vierge, et attaché à la croix.

Réponse. Cette augmentation n'empêche pas plus que le corps sacramentel et le corps naturel ne soit le même, que l'augmentation survenue au corps né de Marie n'empêchait que Jésus-Christ n'eût sur la croix le même corps qu'il avait eu dans la crèche. Les enfants morts avant ..de naître ressusciteront avec le même corps qu'ils avaient alors , et néanmoins ce corps sera, suivant S. Augustin (1), augmenté de beaucoup, puisque il sera aussi grand qu'il l'aurait été , s'ils étaient parvenus à un âge parfait. Cette augmentation se fera par ïintus-susception d'une partie considérable de matière qui lui ayant été ajoutée et assimilée , n'empêchera pas que ce ne soit le même corps ; il en est, de même du corps sacramentel formé des parties du pain transsubstantiées, et ajoutées au corps invisible de Jésus-Christ ; quoique elles ne soient pas le fruit immédiat des entrailles de Marie, elles ne laissent pas d'en être le fruit médiat, dans ce sens, qu'au moment de leur juxta-position dans ce corps invisible rendu présent sur l'autel, leur intus-

(1) Non in ea resurrecturi sunt corporis exiguitate qua morlui : sed quod eis tardius accessurum erat tempore, hoc sunt illo Dei opère miro, atque celerrimo recepturi. h. 22 de Civil. Dei., c. U.

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suseeptton et transformation (1) en lui est produite par le même principe de vie que ce corps invisible avait tiré de la sainte Vierge à l'instant de son animation. Il n'y a de différence entre cette transformation et celle qui se faisait des aliments au corps de Jésus- Christ, qu'en ce que, 1° l'une s'opérait dans un certain laps de temps, et l'autre s'opère en un instant. 2° L'une se faisait selon les lois ordinaires de la nature, et l'autre se fait par miracle, par une opération vraiment admirable et singulière, dont la raison éclairée de la foi sur la toute-puissance divine , découvre la possibilité parce qu'elle n'y voit point de répugnance , ni de contradiction , mais dont elle ne peut concevoir le comment, la manière qui fait une grande partie de l'incompréhensibilitédumystèrede l'Eucharistie.

3° On peut supposer que les molécules des aliments ne se distribuaient point en égale portion dans chaque partie sensible du corps visible de Jésus-Christ et que les molécules de la matière du pain transsubstantiées se distribuent en portion égale dans chaque membre et partie du corps invisible de Jésus- Christ ; en sorte que, si elles étaient toutes jointes ensemble, elles formeraient un vrai corps vivant et organisé qui, uni à l'ame et à la personne du Verbe, serait vraiment son

(1) Celle transformation, par laquelle la matière du pain devenue vraiment chair et os du corps de Jésus-Christ esl unie à ses membres et leur est assimilée , montre la différence qui se trouve entre l'opinion de Durand et celle du sieur Cailly, son commentateur infidèle et justement condamné : selon celui-ci le pain , sans recevoir aucun changement intérieur, aucune organisation, peut devenir le corps de Jésus- Christ par sa seule union hyposlaiique à l'ame et à la divinité du Sauveur, union qui lui fait perdre à la vérité sa subsistance, sa qualité de suppôt et sa forme, en ce sens que l'ame de Notre-Seigneur, à laquelle il n'était pas uni auparavant et qui ne lui servait pas de forme, commence à lui en servir; mais elle ne lui l'ait point perdre sa nature de pain , dont elle n'empêche pas qu'il ne conserve toutes les propriélés essentielles qui, suivant ce philosophe cartésien , consistent dans une certaine configuration des parties de sa matière : au contraire, dans l'opinion de Durand, il perd réellement sa nature de pain par l'union et l'assimilialion de ses parties matérielles à celles du corps de Jésus-Christ ; en sorte qu'il n'est pas moins Iranssubstantié en ce corps que ne l'était le pain que Notre Seigneur mangeait durant sa vie mortelle. Il reçoit donc un changement intrinsèque, il perd ses propriélés essentielles ; il cesse dsêtre pain en cessant d'avoir sa forme propre, spécifique, sa différence essentielle qui , suivant les nouveaux philosophes, ne consiste que dans la différente disposition de ses parties. «C'est, dit le père Mallebranche, celte différente configuraiion qui fait que le miel est miel et que le sel esl sel : et quoique il ne soit qu'accidentel à la matière en général d'avoir la configuration des parlies du miel ou du sel, et ainsi d'avoir la forme du miel ou du sel , on peut dire cependant qu'il est essentiel au miel et au sel, pour être ce qu'ils sont, d'avoir une telle ou telle configuration dans leurs par ties i ( Rech. de la vérité, t. \, p. 214). De même que, quoique il soitaccidentel à trois lignes d'être arrangées en figure triangulaire ; cependant il est essentiel au triangle d'avoir trois lignes ainsi arrangées et jointes ensemble, parce que posé cet arrangement, il est triangle ; ôtc cet arrangement, il n'est plus triangle.

corps ; et par là se vérifient ces expressions si communes dans les écrits des saints pères, que le corps de Jésus-Christ est fait, formé du pain, De pane fit, conficilur corpusChristi. Ainsi le corps sacramentel est à double titre le corps de Jésus-Christ à cause qu'il renferme la matière , non seulement de son corps invisible, mais encore du pain , dont toutes les molécules transsubstantiées et réparties également dans chaque membre , et dans chaque portion de chacun des membres de ce corps invisible, formeraient, si, enétant détachées, elles étaient approchées les unes des autres et jointes ensemble, un corps entier humain , que son union hypostatique au Verbe rendrait vraiment le corps de l'Homme-Dieu.

Huitième argument. Si la matière du pain devient la matière du corps sacramentel , dont l'on suppose qu'elle est ensuite séparée au moment que le pain, s'il n'avait été transsubstantié, aurait changé de nature, le corps de Jésus-Christ devient par là susceptible d'accroissement et de décaissement. Or n'y a-t-il pas de l'indécence à faire ainsi croître et décroître , presque sans cesse , ce corps glorieux et impassible?

Réponse. 11 y en aurait , si par là le corps de Jésus-Christ cessait d'être impassible et glorieux. Mais ni l'acquisition, ni la déperdition de ces nouvelles parties de matière , ajoutées à son corps invisible, n'en détruit, n'en diminue la gloire et l'impassibilité ; puisque tant qu'elles lui sont unies, elles ont toutes les qualités des corps glorieux. Il en est de ces parties de matière, comme de celles que le corps de Notre-Seigneur acquérait et perdait pendant sa vie mortelle ; celles-ci n'empêchaient pas que ce corps ne fût aussi vivant et parfait après leur acquisition et leur déperdition , qu'il l'était auparavant. Les savants Continateurs de M. Tournely se sont proposé une objection pareille : il est bien facile d'appliquer à l'argument ci-dessus leur réponse. Elle esl si satisfaisante , si conforme aux principes de la foi et de la raison , qu'on ne croit pas , en l'indiquant (1),

(l) Ratio facile concipit corpus Chrisli in terris conversanlis, ut pote simile noslro quantum ad précipitas functiones vitales , nulritioncni videlicet, accerationem, etc., necessario varias debuisse expViïri mulaliones , tum accessu novrc materisesusleniamlis et alendis quilwslibet parlibus et maxime snnguini necessario , tum parlicnlarum resolutione , et dissipalione, spiriluum exinanilione, etc. Ex quo ilîud consequens est quod uliro fatemur nrc ration) dissonare ostendi potest, parles nempe plurimas qiiso successive ad Chrisli corpus accedobanl, ubi primnm forma seu configuratione partis scu particulae alicujus naluralisejusmodi corporis donabanlur, hoc ipso fuisse imitas Verbo, quemadmodiim et tune, uniebantur animœ qua illud informabalur corpus. Participas vero ab codem corpore jugiter recedentes, ubi formam induebanl a configuratione partium ad corporis bumani integritalem pcrtincnlium alienam, hoc ipso desiisse Verbo divino uniri , quippe cui ealenus solum conjungebanlur , qualenus ad integritalem corporis Chrisli conlingebant. Quid porro incommodi deprehendes, si multse parles materiaï , amissa (sensim et juxta leges a Deo conslitutas ) raiionc parti-

SUR L'EUCHARISTIE

devoir y rien ajouter, sinon les observations suivantes

I. Tous les théologiens conviennent que par la transsubstantiation, le corps de Jésus- Christ perd, dans l'Eucharistie, la grandeur ou l'étendue locale qu'il a dans le ciel, et y acquiert un être sacramentel qu'il n'avait pas. Plusieurs même reconnaissent, avec Bellarmin (1) , qu'en l'acquérant, il est sujet à quelque changement ; ce changement toutefois , cette perte d'une étendue locale , cette acquisition d'un être sacramentel qui est bientôt détruit , et dont la destruction sert à donner ou à rappeler l'idée du sacrifice, n'ont rien d'indécent. Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'acquisition et déperdition de nouvelles parties de matière? Si le changement qui se fait dans cet être sacramentel, quoique il ne soit que local ou moral, sert à expliquer le dogme catholique sur le sacrifice delà me&se; celui qu'on suppose se faire réellement et physiquement dans la victime immolée , ne sert-il pas beaucoup plus à cette explication, et n'est -il pas plus propre à fermer la bouche aux hérétiques et aux incrédules?

II. Les saints pères, les auteurs ecclésiastiques (2) enseignent que par la communion

cularnm corporis a Verbo assumpti , novaque oninino indula forma, alque idcirco jam a Verbo dimissrc. si, inquain, ejusmodi partes, ut in omnibus corporibus viventibus citra miraculum conlingit , a Chrisii corpore recessisse dicantur et in rerum nalura etiamnum exstare diversis induire formis ? Cerle id non magis impossibile est quam pariiculas anima ralionali informatas dum corpus bumanum constituant, répugnât ab illo corpore amoveri, stante adbuc ejus cum anima unione , et in diversi generis corpuscula transmutari. Tract, de lncarn-, p. 429.

(1) Corpus Christi acquirit aliquid quod non liabebat, nimirum esse sacramenlalo ; quod sine aliqua mutatione intelligi nequit. De Eucli. I. 5., c. 18.

(2) Il serait trop long de rapporter tous leurs textes , assez connus de ceux qui ont lu nos controversistes. On se borne à en indiquer trois. Le premier est de S. Cyrille de Jérusalem (Catéch. 4 Myslag.), qui se sert de ces termes bien expressifs : Concorporei et Consangninei Chrisii. Le second est de S. Cyrille d'Alexandrie [L. 4, c. 34), qui emploie cette comparaison : De même, dit-il , qu'un morceau de cire étant fondu, se mêle avec un autre morceau de cire, et devient un avec lui ; ainsi, par la participation du sacrement, nous devenons un avec Jésus -Cliri-l ; nous sommes dans lui et il est dans nous. Le troisième est de Paschnsc Ralbert : Tolus enim homo, qui ex duabus comtat subslarttiis, redimilur , et ideo carne simnt et Christi sanguine saginatur. Non, sicut quidam volant, anima sola'hoc mysterio pascilitr ; quia non sola redimilur morte Christi et salvatur , per hoc ad immorlalitatem et incorruptionem reparatur. Carni quidem^ caro spiritualilcr conviscerata transformatur , ut et Christi tubslanlia in carne nostra inveniatur... Non modo caro mit sanguis Christi in nostram convertuntur carnem aut sanguinem ; verum nos a carnibus élevant et spiritual es effictunl [De Corpore Domini, c. 19, 20). Ce que dit cet auteur ne peut s'entendre , ainsi que le prétendent plusieurs théologiens , des espèces sacramentelles : car 1° cette chair de Jésus-Chiist, dont il c^-t dit que la nôlreesl nourrie, engraissée, n'est pas distinguée de celle dont il est dit en même lenip^ que notre ame est nourrie. Or tout le monde, sans excepter ces théologiens , avoue que ce ne sont pas les espèces sacramentelles qui nourrissent notre ame. 2° Celte

Jésus-Christ unit, mêle, incorpore sa chair à la notred'une manière non point seulement passagère, mais permanente, en sorte que cette chair se distribue dans nos membres, s'attache à nos entrailles, et que le corps, le sang de Notre-Seigneur deviennent notre corps, notre sang ; qu'ils nourrissent non pas seulement notre ame , mais encore notre chair, qu'ils l'augmentent, qu'ils l'engraissent, et qu'ils demeurent, restent en elle, pour être le germe de sa glorieuse résurrection. Or toutes ces expressions ne paraissent point pouvoir s'entendre des espèces sacramentelles , qui n'ayant jamais été le corps et le sang de Jésus-Christ, et n'en ayant jamais fait partie, n'ont aucun titre pour qu'on leur en attribue les dénominations , les propriétés , les effets. Il semble donc qu'on doit les entendre des parties de matière, qui après avoir été transsubstantiées au corps et au sang de Jésus- Christ , et après en avoir été détachées, peuvent encore être nommées son corps et son sang, à aussi juste titre que dans l'Ecriture la verge devenue couleuvre, est encore appelée verge , et l'eau devenue sang et vin , est encore nommée eau. Telle est, dit M. Bossuet (Tom. S, p. 116), la règle des changements. On se sert de ces expressions , pour faire voir tout ensemble et la chose qui a été faite et la matière qu'on a employée pour la faire.

Telle est, ajoute M. Collet (Tract. deEuch. , t. 1 , p. 34-8), la manière populaire de s'exprimer. Comme l'on dit que le pain nourrit nos corps, quoique il ne les nourrisse que lorsque il a cessé. d'être pain, et qu'il a été changé en chyle; de même l'onpeutdire que ce qui était le vrai corps de Jésus-Christ nourrit la chair de l'homme, quoique cette nourriture ne se fasse que lorsque il a cessé d'en être le corps. Comme aussi le sang sorti de nos veines est encore appelé notresang,quoiquealors il ne le soit plus, et que par sa séparation de notre corps il ait cessé de nous appartenir ; mais son appartenance précédente est cause qu'il conserve toujours à notre égard un certain rapport analogique , une certaine liaison morale qui autorise à nous l'attribuer, et à en parler comme s'il était encore à nous. C'est

chair de Jésus-Christ dont il parle est , selon lui, le principe, le germe de l'incorruption et de l'immortalité de la notre, à qui elle est incorporée, en qui elle reste , afin que la substance de Jésus-Christ se trouve en notre corps, soit pendant notre vie, soit au jour de notre résurrection Or ces expressions peuvent-elles convenir aux espèces sacramentelles ? l'euton dire que ce sont ces espèces qui nous rendent spirituels, immortels? Peut-on les appeler lasnbstance de Jésus-Christ? M. de Marca (a), archevêque de Paris, allègue encore d'autres textes , qui montrent que la quantité transsubslanliée du pain est ajouté? au corps sacramentel , suivant la doctrine de ce savant abbé bénédictin, dans son livre de Corpore et Sanguine Domini, où, dit ce prélat, il a le premier expliqué bien nettement le vrai sentiment de l'Eglise catholique sur ce sujet, comme l'a remarqué le père Sirmond , en sa préface de l'édition de Paris.

(a) Recueil de divers traités touehant l'Eucharistie, p. 493 et suivantes.

INSTRUCTION PASTORALE

pour la même raison que la chair d'Eve tirée du corps d'Adam , est appelée par lui chair de sa chair, comme si elle lui avait encore appartenu en propre. On conçoit donc en quel sens les propositions ci-dessus énoncées peuvent s'entendre, non des espèces sacramentelles, mais des parties matérielles, qui après avoir été transformées au corps et au sang de Jésus-Christ ot en avoir ensuite été détachées, conservent à leur égard une liaison semblable à celle dont on vient de parler, et qui donne droit de leur en adapter les noms, les propriétés , les effets ; d'autant plus que l'honneur qu'elles ont eu de leur appartenir et d'en faire partie leur communique , selon les lois établies de Dieu dans l'ordre de la grâce , une vertu surnaturelle et capable de vivifier un jour nos corps , et de les ressusciter comme cause, sinon physique, au moins morale.

Et qu'on ne dise pas que les mêmes expressions peuvent s'approprier aux espèces sacramentelles , qu'une manière de parler populairement autorise à nommer le corps et le sang de Jésus-Christ, parce qu'elles les eontiennenl et leur servent de voile et d'enveloppe : car c'est comme si on disait que , parce qu'un tonneau contient le vin et qu'une couverture sert d'enveloppe à un livre , ce tonneau peut être appelé vin, cette couverture être nommée livre, et que dans l'hypothèse que Dieu changeât en notre chair la matière de ce tonneau et de cette couverture, le vin et le livre y seraient aussi changés et seraient mêlés, incorporés, identifiés avec la substance de nos corps. Un tel langage ne paraîtrait -il pas non seulement impropre, mais absurde et ridicule?

III. Plusieurs théologiens , cités par Vasques (De VEuch. , q. 181 , c. 3 ), qui ne rejette pas leur opinion comme erronée, ont soutenu que le corps de Jésus-Christ reçoit dans l'Eucharislb une modification substantielle distinguée do son existence locale , et fondée sur son union avec les espèces : modification qu'il acquiert par les paroles de la consécration, et qu'il perd par la corruption des espèces. Si cette acquisition et déperdition d'une modification substantielle ne renferme pas ('"indécence , et ne nuit pas à 'l'incorruptibilité du corps de Jésus-Christ , ne doit-on pas dire la même chose de l'acquisition et déperdition de la matière du pain, convertie en la chair du Sauveur?

IV. Selon une foule d'auteurs respectables, dont le Continuateur de M. Tournely [De VEuchar. , pag. 559) indique plusieurs (1) , la quantité et les autres accidents du pain ont pour sujet d'inhésion le corps sacramen-

(1) Il cite pour ce sentiment S. Anaslase Simiïle, C.u'nmont, archevêque d'Averse, le cardinal llumheri, Pierre de Poitiers , Odon de Cambrai , et les pères du concile de Home, qui obligèrent Berenger à souscrire à colle formule : Venun corpus Christi sensualilcï non solum Sacrameulo , sed fit verilale manibux Sacerdolum Iraclari cl frungi. Ces paroles d'Odon de Cambrai ne sont pas moins expresses : Consumimui, manducamus el allerimus corpus Christi, non luntum fpecie, ted el te, non solum (or mu, sed el subilunlia.

tel, qui par leur moyen acquiert des dimensions d'étendue nouvelle et distinguée de son extension naturelle : dimensions qui sont causes que ce corps qui lui-même immédiatement touché, mâché, rompu, brisé par Us dents : dimensions par conséquent qui, selon eux, étant inhérentes au corps de Jésus-Christ, le rendent tantôt plus grand, tantôt plus petit, et le font susceptible d'un accroissement et d'un décroissement, dont il est lui-même immédiatement affecté. S'il n'y a pas d'indécence pour le corps de Jésus-Christ dans celte manière de croître et décroître que lui attribuent ces théologiens, y en a-t-il dans celle que lui attribue Durand?

V. En admettant la compénétration des parties de matière du pain transsubstantié au corps de Jésus-Christ, on est en droit de soutenir que ce corps ne reçoit ni accroissement, ni décroissement sensible, puisque les parties de matière compénétrées existent toutes sansétenduedansunméme pointd'espace. Or rien n'empêche d'admettre cette compénétration , qui n'est pas plus difficile à croire que celle des parties du corps sacramentel de Jésus-Christ, en faveur de laquelle on a exposé ci-dessus des preuves bien plausibles. Cette double compénétration de l'une et l'autre matière paraît avoir été admise par Guilmont (1) dans sa réponse à ce qu'objectait Berenger, savoir que si le pain et le vin étaient changés au corps et au sang de Jésus-Christ, la manducation en a été faite tant de fois que, si ce corps (augmenté en conséquence de ce changement) avait acquis une grandeur égale à celle de la plus haute montagne , il ne laisserait pas d'être déjà consumé, depuis qu'on le mange (2) : cela serait bon , répond -il , si nons concevions qu'il fût mis en pièces et mangé par parties; mais nous avons montré que c'est comme la voix d'un seul homme que chacun des auditeurs entend tout entière. Cette objection el cette réponse paraissent supposer que Berenger et Guitmonl croyaient que la matière du pain passait , selon l'opinion des catholiques , dans le corps de Jésus-Christ. D'où Berenger concluait que ce corps devait par là s'être agrandi au point d'égaler la plus haute montagne. Si Guilmont avait cru que cette matière était détruite , ne devait-il pas l'indiquer dans sa réponse, et par là ôler à l'objection ce qu'elle a de fort et de spécieux ? Mais il ne l'indique nullement ; au contraire il compare (Pagekk2) la manière dont le pain passe au corps de Jésus-Christ à celle dont nos aliments passent en notre chair; comparaison qui offre à l'esprit l'idée de la permanence de la matière du pain ; d'autant plus

(1) Bellarmin, dans son ouvrage de Script. Ecclesiasl. , fait l'éloge des trois livres de cel auteur sur la Présence réelle, qu'il a défendue contre les sectateurs de Berenger.

(2) Sic panis el vinum in Christi carnem el sanguinem verterenlur; jam loties, inquiunl, lalia devorata sunt, ut si Christi corpus lam magnum ut ingenlissinius nions l'uissel , jam lolum devoratum consum pluiiique fuissel. Biblioth. Pat. tom. 18, pag. 449,

lus

SUR I/EUCI1ARIST1E.

que , pour exprimer le changement du pain au corps de Jésus -Christ, cet auteur se sert du terme transformer (Page kk2 ) qui signifie changement de forme en une autre forme dans la même matière. Il se sert aussi du mot transférer {Page kkk) , qui dénote encore la permanence de la même matière. Cependant il dit expressément ( Page kko) que le corps de Jésus -Christ ne reçoit aucun accroissement dans l'Eucharistie. 11 est clair toutefois que la matière du pain étant passée . transformée , transférée dans ce corps , lui aurait donné un accroissement sensible, si ses parties n'étaient pas compénétrées , ainsi que celles qui composent ce même corps. Il est donc bien probable que ce savant archevêque a cru que les unes et les autres sont également compénétrées.

Dernier argument. L'opinion de la permanence de la matière du pain dans l'Eucharistie est contraire au sentiment commun des théologiens, dont plusieurs la rejettent comme erronée. Bellarmin même la traite d'hérétique. N'est-ellc pas du moins téméraire et dangereuse?

Réponse. Mclchior Canus s'est proposé un argument semblable contre son opinion particulière , que le mariage contracté par les fidèles , sans le ministre de l'Eglise , n'est pas un vrai sacrement, opinion combattue par tous les théologiens de son temps, contre l'autorité desquels il soutenait (1 ) que la force de ses raisons devait prévaloir. Elle a en effet prévalu dans l'esprit d'un très-grand nombre de théologiens, qui ont embrassé son sentiment, fort commun aujourd'hui. Le même auteur, pour prouver qu'on n'est pas tenu de suivre l'opinion soutenue en un certain temps par tous les scolastiques, apporte pour exemple celle du Maître des sentences, touchant l'institution du baptême, faite selon lui par Jésus-Christ avant sa mort. Il dit que S. Thomas et toutes les écoles avaient adopté celte opinion ; mais parce qu'elle n'était soutenueque commeune opinion vraie, et non commeun décreteertain, il n'y a ni témérité, ni aucun risque à prétendre qu'elle estfausse. Luimême agitant une autre question (Page69\), sur laquelle il dit qu'il n'y avait que trois opinions parmi les théologiens, ajoute qu'il n'en approuve aucune : la sienne donc était contraire à cclledc tous les scolastiques, sans cependant que personne lui en ait fait un crime. Ce n'est pas qu'il méprisât leur autorité, il en faisait, au contraire beaucoup de cas et avec raison ; mais il ne la croyait ir-

(!) Très surit res, quibus eflicilur aliquid ad (Idem pertinere : aul enim in sacris libris lialielur scriplum, aut nposlolicis instituiis est tradilum , aul ex utrislibel plane cerla complexione el consecutione colli- Çi'ur. Nuila autem h:irum rerum eflicere polesl, mairimonium sine minislro propbane contraclmn, esse novae legis sacrainentum. Ubi ego, si thomisl;t: ornnés cum scolislis existant, si cum antiquis juniores volent contra me pugnare, lameu superior sim necesse est. Non enim, quemadmodum nonnulli pulanl, omnia sunt in ibeologonim auctoritaie. Est quxdam lamen ila perspicua verilas, ut enin infirmare nuila res possit. Melchwr Canus, de Luc. theol , page. 364.

réfragable sur un point de doctrine , que quand les anciens et les nouveaux étaient unanimes dans son enseignement, comme d'une vérité importante , certaine, et faisant partie du dépôt de la foi. Condition qui manquait à l'opinion qu'il combat. Je nie, dit-il, qu'il y ait un décret constant de l'école qui ait défini que le mariage sans ministre de l'Eglise est un vrai sacrement. Je nie que cela appartienne à la foi ; je nie que cela ait été enseigné par tous les théologiens. Or ces trois conditions qu'il niait se trouvent dans le sentiment contraire au sien , on nie aussi qu'elles se trouvent dans l'opinion opposée à celle de Durand.

1. Il n'y a là-dessus aucun décret de l'école tel que l'exige Canus. L'opinion de Durand n'a été censurée par aucune Faculté de théologie, ni par aucun jugement épiscopal : en vain objeclerail-on la juste condamnation qu'un prélat (1) a faite de plusieurs propositions d'un livre intitulé : Durand commenté , puisque il n'en est aucune qui soit étrangère au fond de cette opinion : la seule qui paraît y avoir quelque rapport est celle-ci : Le corps de Je sus-Christ dans T Eucharistie peut être sujet à la corruption, à l'accroissement et au accroissement , du moins à la façon des corps animés. Mais, 1° la dernière des observations faites ci-dessus montre qu'on peut soutenir celte opinion, sans admettre ni accroissement ni décroissement , à la façon des corps animés , et non compénétrés ; 2" celte proposition est censurée dans le sens de son auteur, qui attribue un accroissement au corps de Jésus-Christ, à causede l'union hyposlalique de son amc à la matière du pain, qu'il prétend élrc animée, informée par cette ame, sans être organisée, ni transformée en chair humaine (2); 3" pour que cette proposition soit censurable, il suffit qu'un de ses membres, savoir celui où il est parlé de corruption, soit répréhensible, quoique l'autre, où il est fait mention d'accroissement et de décroissement, ne le soit point. On pourrait citer plusieurs exemples de pareilles propositions, censurées à cause du faux d'une partie de leur énoncé, quoique l'autre partie soit vraie. De ce nombre est la quatrième proposition, condamnée par Innocent X. Les semipélagiens admettaient la nécessité de la grâce intérieure prévenante pour chaque acte en particulier, même pour le commencement de la foi, et ils étaient hérétiques en ce quils voulaient que cette grâce fût telle que la volonté pût obéir ou résister. Proposition justemenl condamnée à cause de la fausseté et de l'hérésie contenues dans le second et le troisième membres, quoique le premier, savoir qu'ils admettaient la nécessité de la grâce pour chaque acte distingué du commencement de la foi , ne contienne rien que de véritable. Comme, afin qu une action soit mauvaise, il suffit qu'elle ait quelque défaut, quoique elle soit louable en tout le reste, il en est de même d'une proposition ; pour qu'elle soit condamnable, la fausseté d'une partie de son énoncé suffit, et la vérité de ses autres

(1) M. de iNesmond, évèque de «ayeux.

(2) Vovez la note à la col. 1139.

INSTRUCTION PASTORALE

parties n'empêche pas qu'elle ne mérite la censure.

II. La destruction de la matière du pain dans l'Eucharistie n'appartient point à la foi. Pour qu'elle lui appartint , il faudrait , selon Canus , qu'elle fût contenue dans l'Ecriture ou dans la tradition, ou qu'elle fût une conséquence manifeste et certaine de la doctrine enseignée par l'une ou par l'autre. Aucun de ces caractères ne lui convient. Ces paroles du texte sacré : Ceci est mon corps , qui sont les seules qu'on allègue , ne la prouvent pas plus selon le raisonnement de M. Bossuet (1), que cesparoles qu'aurait dites Notre-Seigneur en opérant le miracle des noces de Cana : Ceci est du vin, prouveraient que la matière de l'eau aurait été détruite. Aucun des saints pères, dont les écrits forment la chaîne de la tradition, n'a enseigné cette destruction de la matière du pain ; leurs expressions dénotent plutôt sa permanence, ainsi qu'on le verra dans la suite. S. Thomas (3, q. 75, a. 3), il est vrai, le combat, mais seulement par des raisons philosophiques (2) , sans lui opposer , comme fait mal à propos Bellarmin, le quatrième concile de Latran , et il reconnaît qu'elle était soutenue par plusieurs théologiens dont il ne censure aucunement l'opinion ( In h , l. k Sent. , dist. 11, q. 3). Scot , bien loin de la censurer, réfute subtilement et savamment toutes les raisons dont se sert S.Thomas pourl'altaquer. Le cardinal Dailly, après avoir dit que plusieurs la défendaient de son temps , la met aussi à l'abri de toute censure. Plusieurs théologiens qui , avant et après le concile de Trente, ont attaqué l'opinion de Durand ne l'ont pas censurée. Bellarmin ne cite aucun auteur qui avant lui ait osé la traiter d'hérétique ou d'erronée. On sait qu'il a pareillement censuré l'opinion qui nie l'infaillibilité du pape; on sait aussi à quel excès il s'est porté contre nos maximes sur l'indépendance de nos rois quant au temporel. Malgré la juste vénération et la haute estime qu'on a pour sa personne et pour son ouvrage des Controverses , qui est un des meilleurs livres qui aient été faits en ce genre, on y trouve quelques idées fausses et outrées.

(1) Voyez la col. 1119.

(2) Ces raisons supposent que, selon les défenseurs de celle opinion . la matière qui resterait du pain, ou ne serait que la matière première , privée de toute l'orme , ce qui est impossible , selon saint Thomas; ou serait un composé sensible des quatre éléments, lequel n'étant pas changé au corps sacramentel, et par cela même ne pouvant pas demeurer dans le sacrement , devrait être placé dans un antre endroit; ce qui ne pourrait se faire sans un mouvement local, qui serait aperçu. 11 est évident que ces raisons ne donnent nulle atteinte au sentiment de ceux qui, en admettant la permanence de la matière du pain , soutiennent que cette matière est revêtue d'une nouvelle forme, savoir, de celle du corps sacramentel , en qui elle est changée , et avec qui par conséquent elle demeure dans le sacrement. Si saint Thomas avait cru cette permanence contraire au dogme de la transsubstantiation, ne l'aurai t-il point combattue par l'autorité du quatrième concile de Latran, qui l'avait définie peu d'années avant sa naissance ?

Quoique en général il ait très-bien défendu nos dogmes contre les hérésies, il eût encore mieux servi l'Eglise, au jugement de S. François de Sales (Èpîtres spirit. I. 7, ép. 48), s'il s'en était tenu a la seule défense de ses décisions, reconnues pour telles par tous les orthodoxes. Aussi les controversistes qui ont écrit depuis lui , les cardinaux Duperson et Bichelieu, MM. de Marca (1), Bossuet, Polisson, Arnault, Nicole , n'ont pas proposé aux calvinistes, comme un dogme de foi , que la matière du pain ne reste pas dans l'Eucharistie. Ils n'ont pas non plus soutenu sa doctrine sur les accidents absolus, qu'il prétend appartenir à la foi ; et c'est sur cette prétention ruineuse , ainsi que sur la fausse explication de ces mots du concile de Trente : Toute la substance du pain et du vin , qu'il fonde sa note d'hérésie touchant l'opinion de Durand. Mais ce fondement n'étant pas solide, tout ce qu'il bâtit dessus croule et tombe de soi-même. Ses raisonnements théologiques pour prouver que l'opinion de Durand conduit à des conséquences dangereuses , n'ont aucune force; et il n'a pas lui-même raisonné conséquemment : car en même temps qu'il traite d'hérétique cette opinion , il rejette seulement comme fausse celle de Cajétan et d'autres théologiens qui soutiennent ou que l'entité du pain , ou que son existence substantielle, ou que sa subsistance reste dans l'Eucharistie. Opinion toutefois qui n'est pas moins contraire que celle de Durand, à l'explication que Bellarmin donne aux paroles du concile de Trente, que toute la substance du pain est convertie et qu'il ne reste que les espèces : car ces paroles entendues, selon cette explication, n'excluent pas moins la permanence AeYentité, del 'existence substantielle et de la subsistance du pain, que la permanence de sa matière. D'ailleurs le sentiment de Durand est appuyé de plus de raisons et d'autorités que celui de ces théologiens. Il a eu aussi plus de défenseurs. On en peut juger par les témoignages du cardinal Dailly , de M. de Marca et d'un autre savant auteur dont nous citons le texte (2).

(1) Cette opinion , que la masse du pain devient le corps de Jésus-Christ , par augmentation de ce corps , en qui passe la quantité changée de ce pain , est exposée par M. de Marca , dans son traité (en français) de l'Eucharistie , comme un sentiment soutenu par des catholiques d'après saint Jean Damascène, saint Anastase Sinaïle, et peut-être encore, selon lui, d'après saint Cyrille de Jérusalem et saint Grégoire de Nysse. Il attribue expressément la même opinion au célèbre Paschase Radbert, dont il cite plusieurs textes , qui ne permettent pas d'en douter. 11 dit encore que celte opinion semble avoir été suivie par celui qui a dicté la formule de rétractation que le concile romain exigea de Bérenger. Ce traité se trouve parmi les ouvrages posthumes de ce savant prélat. Ce fut peu d'années après sa mort que l'abbé Faget, ancien agent général du clergé , cousin germain de M . de Marca, doniil a écrit la vie, le fit imprimer. Supplém. du Diction, de Moréri, lome 2, page 25.

(2) Rcspondeo multos recentiores sic transsubslantiationem exponere , ut dicant remanere quidem easdem insensibiles panis particulas ; at non remanere easdem affecliones mechanicas. Quare juxia npsos hae particule anle conseeralioncm talem habebanl lextu-

SUR L'EUCHARISTIE

On en doit conclure que tous les théologiens n'ont pas été et ne sont pas opposés à ce sentiment : à la vérité il a eu et a encore beaucoup d'adversaires ; mais selon les principes de Canus et de M. Bossuet (1) , ce n'est pas

ram, ut constituèrent panis essenliam : peracla autem consecratione novaiu induunt disposilionem , qua constituitur essentia carnis et corporis humani : sicut pailicuise panis alimentaris per concoclionem novam acquirnnt disposilionem , qua transeunt in subslantiam alili.

Hanc opinionem probant. 1. Exeo quod transsubstanlialio sit vera conversio totius in lotum : per boc autem habeatur vera conversio lotius in lotum ipsa rémanente materia , quia desinit ratio prioris , scilicet panis, et incipit ratio poslerioris, scilicet corporis bumani : sicut dum ex ligno fit ignis , remanet quidem jnateria ut subjeclum commune ; al périt ratio ligni, quod tolum est, et accedit ratio ignis, qui lotum genilum dicitur.

2. Exeo quod quœvisalia iranssubslanlialio non sit vera conversio , sed panis annibilatio cl corporis Christi in ejus locum subslilulio : malcria enim , inquiunl , sola creatione producilur, sola périt annibilatione , adeoque si non remaneat in sacramento, annihiletur necesse est.

3. Ex eo quod omnes fere SS. Patres iis exemplis iranssubstanlialionem adumbrent, in quibus périt duntaxat forma , materia rémanente, v. g. adducunt exempla conversionis aquic in vinum, alimcnii in substantiam vivenlis.sanguinis Bealœ Virginia in corpus Christi virgx Mosaica: in serpentem , uxoris Lotb in staluam salis, etc., citant Justin. Apol. 2; Iren., lib. 4 adv. Hser., cap 4 ; Origen. in Malth. cap. 15; Anast. Sinaïtam de vera Fide , cap. 13 et 25; Damasc. de Fide. orlbod., lib. 4, cap. 4.

Si veroeisopponalur, 1 concilium Trid. delinivisse fieri conversionem tolius substantif panis , manentibus duntaxai speciebus, respondent id esse veruin in sua bypolliesi, lune enim, inquiunl , lit conversio lotius, quandoid omne converlitur, quod converti polest : porro materia converti nequit , cum desiuat lanluni per annilrilaliopcm.. Snfficil quod pereal lotus panis , sicul périt tola ligni siiostantia , dum plane comburilur. Hincjuxla ipsos rémanent solaî species per exclusionem panis et vini , non per exclusioneni maleriaj, quœ necessario ad veram conversionem rcmanere débet. Dissertât, de Accidenlibus absolutis, ab erudit. D. Antonio Lengrand, sacra theologiœ licenlialo, Duaci. an. 1711, pag. 112.

(1) Ce prélat, dans son ouvrage intitulé Defensio Declaralionis, etc., veut qu'on entende par un décret fixe, certain , et indubitable de l'école, celui que lous les scolasliques ont soutenu invariablement et dans lous les temps, non comme une opinion, mais comme un jugement fixe et inébranlable. Il répond à ceux qui , pour ériger leur sentiment en dogme, disent : Tous les scolasliques, ou tous les docteurs d'aujourd'hui pensent ainsi, énervent eux-mêmes et affaiblissent par ce langage ce qu'ils veulent prouver ; car assurément ce qu'ils combattent n'esl certainement ni hérétique ni erroné , puisque, de leur propre aveu ils n'ont point de tradition incontestable en faveur de leur opinion. Or comme dil élégamment un auteur, la foi ne dépend pas des temps , mais des Evangiles. Il y cilc et adopte ce lexle de Canus : t Si sanctorum velerum consensio , ul libro superiore defmilum est, non in omnibus legis qua> stionibus sequenda nobis et tenenda est , sed solum in fidei régula : nec qusevis illorum eliam in re gravi communis opinio fidèles astringit, sed firmum conslansque judicium : ccquid de recenlioribus seboke theologis dicere oportet, quos velcres illi longe et vitre merito scriplurarum uai , el auctoiïlalis pondère supcrarunl? > {De loch theolog., I. 8, c. 5).

une preuve de sa fausseté , ni une raison d'abandonner sa défense ; d'autant plus que ceuxquile traitentd'erroné ne méritent pas en cela plus de créance que lorsque ils censurent de même l'opinion qui rejette les accidents absolus, et qui aujourd'hui a si grand nombre de partisans , que l'auteur dont nous venons de parler a cru devoir improuver comme téméraires et scandaleuses les propositions qui érigent en dogme de foi la réalité de ces accidents (1). On ne peut pas reprocher à ce sentiment qu'il blesse la raison et qu'il bouleverse la nature des idées et la signiûcation des mots ; qu'il donne une explication forcée aux textes de l'Ecriture, des conciles, des liturgies, des saints pères et des écrivains ecclésiastiques.

Tous reproches qu'on fait à l'opinion qui nie la permanence de la matière du pain , et auxquels niBellarmin,ni Suarez, ni Vasques, qui ont épuisé toute la sagacité de leur esprit pour trouver quelque solution plausible , ne paraissent pas avoir fait de réponse satisfaisante. Ne scra-t-il donc pas permis d'appliquer à ce sentiment ce que Canus disait du sien (L. 8, c. 5), qu'il est non seulement plus probable, mais encore plus propre à soutenir la foi catholique et à repousser les traits des luthériens ? C'est du moins ce qu'assurent ses défenseurs; ils ne se bornent pas à réfuter les arguments de ses adversaires; ils allèguent de plus en sa faveur une foule de motifs. Nous allons en rapporter les principaux, dont plusieurs d'invention récente ne se trouvent dans aucun auteur, et par là exigent davantage de vous, mes chers frères, un mûr examen ; les autres tirés de Durand ont été jugés par Bellarmin même assez propres à persuader (2).

Premier motif. Comment concilier la destruction de !a nviLière du pain avec les textes sacrés qui énoncent la perpétuelle durée de la matière de toutes les créatures corporelles? Dieu, dit David, a voulu qu'elles existent éternellement. Staluit eain œternum (Ps. 148, 6). J'ai appris , ajoute Salomon, que tous les

Tbcologorum scbolaslicoruni eliam mulloium leslimonium, si alii contra pugnani viri docli , non plus valet ad faciendam lidem , quam vcl ratio ipsorum , vcl gravior eliam auciorilas comprobarit. Videlicel in scbolastica disputalionc plurium auctoritas obruere llieologum non debel : sed si paucos viros modo graves secum habel , poteril sane adversum plurimos slare. Non enim numéro hœc judicanlur , sed pondère (lbid., I. 8, c. 4).

(1) Infères non modo lemerarias, sed et scandalosas esse bas et similes propositiones : De fide est uccidenlia esse enlitates reuliter dislinctas a subjectis. Accidentia manere sine omni prorsus subjeclo est docjma fidei , est formaliter et expresse definitum in Concilio Constantiensi, etc. Nani accidcniium ob omni subjeclo separatorum existenlia , pracipua ralio esse videiur , ob quam nonnulli in bac parle ab Ecclesia romana recesserunt, utpatet ex Pelro Martyre , OEcolampadio, Derodone, Claudio, Alixio, elc., qui exinde augustissimum fidei nostraj mysierium velul ralioni nalurali omnino adversum el nullalcnus credibile apud suos traduxerunt.

(2) Salis apposite ad persiuulendum. De Euch. 1. 3, c. 12.

INSTRUCTION PASTORALE

ouvrages que Dieu a créés sont permanents à perpétuité, et que nous ne pouvons ni rien ajouter, ni rien ôter à tout ce que Dieu a fait. Didici quod omnia opéra, quœ fecit Deus, persévèrent inperpetuum ; nonpossumus eis quidquam addere , nec auferre ÇEccl. 3, 14-). Cette éternelle existence , cette permanence perpétuelle de toutes les créatures , ne s'entend pas de leur forme sujette à la mutation et au dépérissement , puisque il est écrit que les deux périront et seront changés comme un vêtement (Hébr. 1, 11). Elle doit donc s'entendre de leur matière immuable et durable à jamais. On ne peut rien ôter de cette matière. Combien cependant les prêtres en auraient-ils ôté et détruit , si' la matière d'une multitude innombrable de portions de pain et de vin , qu'ils ont employées depuis tant de siècles et en tant d'endroits à la confection de l'Eucharistie , n'existe plus ! Cette non-existence , cette destruction totale d'une si nombreuse quantité d'êtres matériels ne seraient-elles pas un plus grand inconvénient que celui qui , selon Suarez (1), pourrait résulter de l'opinion de Durand, s'il était vrai que l'ame de Notre- Seigneur eût déjà animé une masse presque infinie de matière ajoutée au corps sacramentel? Ce motif n'a-t-il pas d'autant plus de force que Dieu ne hait aucune des créatures (Sap. 11, 25) corporelles qu'il a bénies, parce que il a vu qu'elles était très-bonnes (Gen. 1 , 31) ? Ne serait-ce pas les haïr , que de leur ôter l'existence qu'il leur a donnée ?

Second motif. Les évangélistes disent que Jésus-Christ ayant pris du pain le bénit. S'il le fit alors cesser d'exister par la destruction non seulement de sa forme, mais encore de sa matière , n'auraient-ils pas dû dire qu'il le maudit? Cette entière destruction de tout son être n'ètait-elle pas une véritable malédiction, pire que celle dont Jésus-Christ frappa le figuier stérile, à qui il ne fit qu'ôter sa végétation sans le priver de sa matière? Peut-il arriver un plus grand mal à une créature corporelle que la perte totale de son être? La foi , la raison , le consentement de tous les hommes nous apprennent que la bénéiiiction de Dieu signifie une augmentation de biens et de faveurs. Ainsi lorsque l'Ecriture dit que Dieu bénit les animaux, les poissons, elle nous fait entendre que Dieu voulut par là exprimer leur accroissement et leur multiplication : Crescite et multiplicamini {Gen. 22 , 28). Ainsi dans l'opinion qui soutient la permanence de la matière du pain et sa conversion en celle du corps de l'Homme-Dieu, l'on conçoit que ce fut pour le pain une vraie bénédiction, et la plus grande qu'il pouvait recevoir, par l'union hypostatique de sa matière au corps , à l'ame , à la personne du Verbe incarné. Mais le conçoit-on dans l'opinion contraire? Le bon sens seul ne dit-il pas que bénir n'est pas détruire, que détruire n'est pas bénir ? Ne dit-il pas aussi qu'il ne faut pas multiplier les miracles sans nécessité

(1) Alioquin oporlerel mine Christi animam informare pêne infinitam materiœ molem. Q. 75,m7. 2, disp. 49.

ni utilité ? Or la destruction miraculeuse de la matière du pain n'est ainsi qu'on l'a cidevant montré , ni nécessaire , ni utile pour établir les dogmes révélés. Elle a des conséquences qui paraissent les ébranler.

Troisième motif. Ces paroles de la sainte messe, Per quem hœc omnia borna créas, sanctipZcas , vivificas , benedicis, et celles-ci : Ve iuis donis ac datis (1) , paraissent conforme s à l'opinion de Durand : car elles ont rapport à ces autres paroles du commencement du canon : Benedicas hœc dona, hœc munera, qui s'entendent du pain et du vin , non encore converti au corps et au sang de Jésus-Christ : si leur matière devient celle de ce corps et de ce sang, on a droit de dire qu'à raison de leur matière revêtue d'une nouvelle forme qui leur fait changer de nature, et leur donne une animation, une vie sainte qu'ils n'avaient pas auparavant , ils sont produits , vivifiés , sanctifiés, bénis par Notre-Seigneur , et que son corps, son sang ont été formés de ces présents , de ces dons , De tuis donis ac datis. Mais si leur matière ne reste pas, peut-on le dire, sans faire violence au sens naturel que présentent ces paroles, et qui frapperait d'abord les esprits, si on ne s'efforçait de brouiller les idées par la prévention féconde en fausses subtilités?

Quatrième motif. Le ministreClaude (2) a fait l'objection suivante : Isidore rapporte (3) une prière qui se lisait dans la Liturgie de son temps, par laquelle on demandait à Dieuquo l'oblalion étant sanctifiée fût rendue conforme au corps et au sang de Jésus-Christ. L'édition de Jacques du Brcuil porte ces termes : Ut oblatio quœ Domino offertur sanctificata per spiritum sanctum corpori Christi et sanguini confirmetur , mais cela n'aurait point de sens , et il est évident qu'il faut lire conformetur, comme a lu Cassander , qui l'a rapportée en ces termes : Ut oblatio quœ Domino offertur sanctificata per spiritum sanctum corpori Christi et sanguini conformetur. Or de quelque manière qu'on entende cette conformité , il est certain qu'elle suppose une distinction formelle entre le corps et le sang de Jé?us-Christ et Voblation de l'Eucharistie , d'où il paraît que le sens de l'Eglise d'alors n'était point de demander à Dieu que la substance du pain devint la propre substance du corps, car ce serait, non une conformité , mais une entière et parfaite identité.

Celte objection insoluble, ce semble , dans l'opinion de Bellarmin , est facile à résoudre dans celle de Durand, et surtout du théologien dont nous avons parlé , puisque selon lui les molécules de pain transsubstantiées sont tellement réparties dans tous les membres et dans chaque portion de chacun des membres du corps de Jésus-Christ, qu'elles produisent une parfaite conformation entre ce qui lecomposait

(1) Il en est de même de ces paroles des Litaniesj du Saint-Sacrement , Pams omnipolenlia Verbi caro*\

facius.

(2) Réponse à M. Arnaull, tome 2, p.

(3) De offic. Ecclcs., 1. 1, c. 15.

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