DE L'EUCHARISTIE CONSIDÉRÉE COMME SACRIFICE
Rien ae plus auguste , vous le savez , M. C. F., que ce sacriGce où tout est divin. Celui à qui on l'offre, c'est Dieu à qui seul il doit être offert, comme au seul Créateur et souverain Seigneur de l'univers ; celui qui l'offre, c'est un Homme-Dieu , c'est Jésus-Christ, pontife éternel, selon l'ordre de Melchisédech {Psal. 109, 4), et dont les prêtres ne sont que les substituts : la victime qui y est offerte , c'est un Dieu ; c'est le même Jésus-Christ tout à la fois sacrificateur et sacrifié (du moins par le glaive spirituel des paroles de la consécration , qui séparent mystiquement son corps et son sang sous les espèces eucharistiques). Enfln, le principal effet que produit cet adorable sacrifice , c'est le culte suprême de Dieu , vraiment honoré en Dieu, et plus qu'il ne saurait l'être par la destruction entière de toutes les créatures qui seraient immolées à sa gloire. Qu'y a-t-il en effet qui puisse donner une idée si haute et si majestueuse de la Divinité que de voir un Dieu adorer un Dieu, s'humilier devant lui , se tenir en sa présence dans un état de mort et d'anéantissement, pour lui rendre des hommages proportionnés à son infinie grandeur et à l'immensité de ses perfections ?
XXI. Objections des incrédules contre le sacrifice de la messe, qui est le même que celui de la croix. — Ce sont là des points de doctrine aussi conformes à la foi selon les orthodoxes, que contraires à la raison selon les incrédules, qui prétendent que les catholiques se contredisenteux-mêmes, en assurant que le sacrifice de la messe est le même que celui delà croix. Car, objectent-ils, comment accorder l'unité du sacrifice de Jésus-Christ offert une seule fois sur le Calvaire et une infinité de fois sur les autels, avec la pluralité de ces oblations et avec la variété des espèces, des paroles, des actions qui constituent le sacrifice non sanglant? D'ailleurs les catholiques croient que Jésus-Christ a aussi sacrifié son corps et son sang dans la cène en instituant l'Eucharistie. Comment concilier cette croyance avec leurs autres dogmes? Ce premier sacrifice était-il propitiatoire ou ne l'était— il pas? S'ils disent qu'il l'était, ne sont-ils pas contraints d'admettre les conséquences suivantes? 1° qu'ils ont été rachetés, non par le sacrifice de la croix, mais par celui de la cène, puisque ils ne peuvent disconvenir que leur rédemption est le fruit du premier et non du second sacrifice propitiatoire de Jésus-Christ ; 2° que si Jésus-Christ s'est sacrifié dans la cène pour faire la propitiation des péchés des hommes, il était tout à fait inutile qu'il mourût le lendemain pour faire une propitiation qui était déjà faite. Si , au contraire ils disent que le sacrifice que I.-C. a fait de lui-même n'était pas propi-
tiatoire, comment peuvent-ils prouver que le sacrifice de la messe l'est ? car si l'oblation de Jésus-Christ faite par lui-même dans la cène n'est pas propitiatoire, celle qui est faite par le prêtre dans la messe le doit être beaucoup moins. De plus, selon eux , le sacrifice de la messe a été établi pour la commémoration du sacrificedela croix. Or Jésus-Christ ne s'était pas encore sacrifié quand il institua l'Eucharistie : il ne pouvait donc pas se sacrifier lui - même pour faire la commémoration d'une chose qui n'était pas encore arrivée ; car on ne fait la commémoration que d'une chose passée. Si l'on en croit un écrivain calviniste (1), ces raisons furent employées par plusieurs évêques qui, dans le concile de Trente, où cette controverse fut agitée, soutenaient que l'institution de l'Eucharistie ne fut pas accompagnée d'un vrai sacrifice. Il ajoute que l'un d'eux parla un jour là-dessus avec tant de force, qu'il emporta la plupart des voix, et qu'on fut tout prêt de déterminer que dans les décisions on ne dirait pas que Jésus-Christ se fût sacrifié dans son dernier souper; mais que le parti opposé prévalut par brigue. Melchior Canus, qui assista au concile, dit au contraire (2) qu'il n'y eut qu'un seul évêqucqui soutint queNotre-Seigneur n'avait pas offert son corps et son sang dans l'institution de l'Eucharistie, mais que son opinion fut rejetée par tous les pères etles théologiens. Quoi qu'il en soit, il est certain que le concile (Sess. 22, c. 9, c. 2, 3), a décidé, 1" que Jésus- Christ par ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi , fit sacrificateurs les apôtres , et ordonna qu'eux et les autres prêtres offrissent son corps et son sang; 2° que la messe est un vrai sacrifice propitiatoire, et non pas seulement commémoratif de celui de la croix.
Comment accorder ces décisions des pères du concile de Trente avec l'Epître de S. Paul aux Hébreux ? Il y est dit que Jésus-Christ est comparu une fois pour abolir le péché, en s' offrant lui-même pour victime; qu'il ne s'offre pas souvent lui-même; que par une seule oblation une fois faite, il a rendu parfaits ceux qui sont sanctifiés ; que comme il est arrêté que les hommes meurent une fois, de même Jésus-Christ a été offert une fois ; qu'ayant offert une seule hostie, il est assis pour toujours à la droite de Dieu {Hebr. 9 v. 24-28 et 10, v. 12 , 14). J'appelle à témoins les cieux et la terre, les hommes etles anges, dit ce même écrivain, si tout cela peut subsister avec un sacrifice qui se réitère tous les jours. J'ai reçu du Seigneur ( 1 Cor. 11, 23), ajoute-t-il, que Jésus- Christ ne peut être sacrifié s'il ne meurt: si ce principe n'est pas vrai , le raisonnement de 1 Apôtre aux Hébreux est un sophisme, quand
(1) Examen de l'Eucharistie, vage lit et suivantes.
(2) DeLocisihcol. I. 12, c. 13.
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il dit, Non point q'uil s'offre plusieurs fois luimême , autrement il eût fallu qu'il eût souffert plusieurs fois depuis la création du monde (/M>r.9,25,26).Ordans la messe Jésus-Christ ne meurt et ne souffre pas ; donc il n'est pas sacrifié. J'ai encore reçu du Seigneur que l'on n'a plus besoin de sacrifice propitiatoire dans l'alliance où se trouve la rémission des péchés , c'est la décision de S. Paul ; Où il y a rémission de ces choses, il n'y a plus d'ablation pour le péché (Hebr. 10, 18). Or nous sommes dans l'alliance qui donne la rémission des offenses ; nous n'avons donc plus besoin de sacrifice propitiatoire. J'ai reçu du Seigneur que les sacrifices non sanglants ne peuvent être propitiatoires , parce que sans effusion de sang, il ne se fait pas de rémission (Hébr. 9, 22). Ainsi je ne saurais recevoir pour un sacrifice propitiatoire une action dans laquelle il ne se fait pas d'effusion de sang.
Enfin il ne faut que lire l'Epître de S. Paul, pour voir que le sacerdoce éternel de Jésus- Christ n'a dûs'exercer que par un seul et même sacrifice , et qu'il serait contraire à la dignité du sacrificateur et à l'excellence du sacrifice d'en demander un autre pour l'expiation des péchés. N'est-il pas clair qu'il faut delà conclure avec l'Apôtre, que si tous les anciens sacrifices ont été insuffisants , tous les sacriûces postérieurs à celui de la croix sont inutiles ? N'est-il pas clair aussi qu'un sacrifice qui se fait sur un autel n'est pas le même que celui qui se fait sur une croix ; qu'un sacrifice dans lequel on ne voit mourir personne n'est pas le même que celui où l'on a vu mourir le Fils de Dieu ; qu'un sacrifice dans lequel il ne se fait aucune effusion de sang, n'est pas le même que celui où Jésus-Christ a versé tout son sang; qu'un sacrifice qui s'est fait il y a plus de dix-sept siècles par Jésus-Christ seul et dans un seullieu n'est pas le même que celui qui se fait aujourd'hui par tant de prêtres et en tant d'endroits ? Quand même on aurait prouvé que la même victime se trouve dans le sacrifice de la croix et dans celui de la messe, cela suffirait-il pour prouver qUe c'est le même sacrifice ? L'unité d'un sacrifice ne dépend-t-elle donc que de l'unité de la victime? Ne dépend-elle pas de l'unité de l'action ? Si Dieu par miracle avait ressuscité le bouc que l'on égorgeait dans le jour des propitiations, selon la loi de Moïse, tellement que cet animal fût revenu tous les ans sous le couteau du sacrificateur ; aurait-on pu dire avec vérité que c'eût été le même sacrifice ? N'aurait-il pas fallu dire, pour parler exactement, que c'était un second sacrifice , ou une réitération du premier ? Quand même donc la messe serait un sacrifice, ce ne serait tout au plus qu'une réitération ou nouvelle oblation de celui de la croix. Mais puisque celui-ci étant d'un mérite infini a pleinement satisfait à Dieu et obtenu aux hommes tout ce qu'il pouvait leur obtenir, à quoi bon le réitérer ?
XXII. Diverses réponses des théologiens à ces objections. — Les théologiens , soit anciens, soit nouveaux, ne sont pas d'accord
dans leurs réponses à ces objections. Les uns soutiennent que la pluralité des sacriûces ne nuit point à celui delà croix, dès que c'est la même victime; mais, reprend -on, l'Apôtre parle de l'unité de sacrifice comme de l'unité de victime. De plus, quoique la victime soit la même sur la croix et sur l'autel, l'exemple ci-dessus allégué fait voir que si les actions sacrificatives étaient multipliées, les sacrifices le seraient aussi : or toute multiplicité des sacrifices combat l'autorité et le raisonnement de S. Paul : car si Jésus-Christ eût voulu après sa résurrection mourir une seconde fois sur la croix , ou il eût dérogé au mérite infini de son premier sacrifice , ou il en aurait fait un inutile. D'autres répondent que S. Paul n'a parlé que de l'unité du sacrifice universel, satisfactoire, et qui aune fois payé le prix de la rançon du genre humain, mais qu'il n'a point exclu la pluralité des sacrifices qui, bien différents de ceux de l"«tkcienne loi et bien supérieurs en vertu, appliquent en particulier le prix universel déjà payé.
M. Bossuet semble approuver cette réponse. « L'Apôtre, dit-il ( Tome 3, p. 37) , a dessein en celte épître de nous enseigner que le pécheur ne pouvait éviter la mort qu'en subrogeant en sa place quelqu'un qui mourût pour lui ; que tant que les hommes n'ont mis en leur place que des animaux égorgés , leurs sacrifices n'opéraient autre chose qu'une reconnaissance publique , qu'ils méritaient la mort; et que la justice divine ne pouvant être satisfaite d'un échange si inégal, on recommençait tous les jours à égorger des victimes ; ce qui était une marque certaine de l'insuffisance de cette subrogation : mais que depuis que Jésus-Christ avait voulu mourir pour les pécheurs, Dieu, satisfait delà subrogation volontaire d'une si digne personne, n'avait plus rien à exiger pour le prix de notre rachat. D'où l'Apôtre conclut que non seulement on ne doit plus immoler d'autres victimes après Jésus-Christ, mais que Jésus- Christ même ne doit être offert qu'une seulo fois à la mort.
« Pour ôter toute équivoque, si l'on prend le mot offrir comme il est pris dans cette épître, au sens qui emporte la mort actuelle de la victime , nous confesserons hautement que Jésus-Christ n'est plus offert ni dans l'Eucharistie ni ailleurs. Mais comme ce même mot a une signification plus étendue dans les autres endroits de l'Ecriture où il est souvent dit qu'on offre à Dieu ce qu'on présente devant lui, l'Eglise, qui forme son langage et sa doctrine non sur la seule Epître aux Hébreux, mais sur tout le corps des Ecritures, ne craint point de dire que Jésus-Christ s'offre à Dieu partout où il paraît pour nous à sa face, et qu'il s'y offre par conséquent dans l'Eucharistie, suivant l'expression des saints pères.
« De penser maintenant que cette manière dont Jésus-Christ se présente à Dieu fasse tort au sacrifice de la croix , c'est ce qui ne se peut en façon quelconque si l'on ne veuf bouleverser toute l'Ecriture et particulière-
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ment celle même épitre que l'on veut tant nous opposer; car il faudrait conclure par la même raison que lorsque Jésus-Christ se dévoue à Dieu en entrant au monde pour se mettre en la place des victimes qui ne lui ont pas plu {Hebr. 10, 5, 6), il fait tort à l'action par laquelle il se dévoue sur la croix ; que lorsque il continue de paraître pour nous devant Dieu (Ibid. , 9, 2V), il affaiblit l'oblation par laquelle il a paru une fois par l'immolation de lui-même ( lbid., v. 26 ) , et que ne cessant d'intercéder pour nous (Ibid. , 7 ,25) , il accuse d'insuffisance l'intercession qu il a faite en mourant avec tant de larmes et de si grands cris (Ibid., 5, 7).
« Tout cela serait ridicule : c'est pourquoi il faut entendre que Jésus-Christ, qui s'est une fois offert pour être l'humble victime de la justice divine , ne cesse de s'offrir pour nous ; que la perfection infinie du sacrifice de la croix consiste en ce que tout ce qui le précède aussi bien que ce qui le suit s'y rapporte entièrement; que comme ce qui le précède est la préparation , ce qui le suit en est là consommation et l'application ; qu'à la vérité le paiement du prix de notre rachat ne se réitère plus parce qu'il a été bien fait la première fois ; mais que ce qui nous applique celte rédemption se continue sans cesse; qu'enfin il faut savoir distinguer les choses qui se réitèrent comme imparfaites de celles qui se continuent comme parfaites et nécessaires. »
Les Conférences de la Rochelle développent davantage le sentiment de M. Bossuet dans l'examen de cette question : Le sacrifice de la messe et celui de la croix sont-ils le même sacrifice , ou en quoi diffèrent-ils? « Si l'on ne considère, y est-il dit, dans le sacrifice de la messe que ce qui paraît à nos yeux , il est constant que ce sacrifice y est fort différent... Mais si l'on a égard au dessein que Notre- Seigneur a eu dans l'institution du mystère de l'Eucharistie de nous laisser un mémorial de sa passion il est vrai de dire que le sacrifice de la messe n'est pas différent de celui de la croix, et que dans la vérité il n'en est qu'une continuation en tantque nous offrons tous les jours sur nos autels non seulement la sacrée personne de son Fils, mais aussi la mort que ce même Fils a soufferte pour nous
sur la croix ; car, comme dit S. Cyprien :
« Passionis ejus mentionem in sacrifiais omnibus facimus; passio est enim Domini sacrificium quod offerimus. »
Quelque plausibles que soient ces raisons, un savant cardinal (1) de notre siècle a cru devoir leur préférer une autre solution, qui, pour être bien entendue, demande que nous exposions ici son nouveau système , dont le fond se réduit aux quatre assertions suivantes. 1° Jésus-Christ dans l'Eucharistie vit actuellement d'une vie corporelle , organique, sensitive, qui lui donne l'usage de la vue et de l'ouïe, durant tout le temps que lui-mémene veut pas s'en priver. 2° Il exerce d'une manière immédiate et active les fonc-
(1) Cienfuegos.
tions de pontife aussi réellement qu'il y fait passivement l'office de victime non sanglante. 3" Au lieu qu'il a offert sur la croix le sacrifice sanglant, d'abord en conservant, par une opération miraculeuse de sa volonté, l'union de son ame avec son corps , c'est-à-dire sa vie humaine , qui sans ce miracle aurait dû cesser plutôt par la violence des supplices, et puis en faisant cesser par une autre action positive cette opération miraculeuse : au contraire dans l'Eucharistie il offre le sacrifice non sanglant , en suspendant les fonctions de sa vie sensitive, et en se privant de l'usage des sens de la vue et de l'ouïe, non pas toujours, mais seulement depuis letemps de la consécration jusque à la mixtion de son corps et de son sang, que le prêtre réunit ensemble, en disant, H œc commixtio, etc.; temps auquel, par une espèce de résurrection représentée dans cette mixtion, Jésus-Christ se rend sa vie sensitive, et recouvre l'usage libre de ses sens. k° Le sacrifice de la croix et celui de la messe sont un même et unique sacrifice, par une identité non spécifique ou morale, mais numérique et physique.
Le cardinal prouve la première de ces assertions par un texte de S. Thomas et par un autre de S. Bonaventure, et par plusieurs raisons dont la principale est tirée du commerce que Jésus-Christ a voulu avoir avec nous, pour y être notre consolation et notre refuge dans tous les accidents de la vie ; car s'il ne nous y voit point, s'il ne nous y entend point, pourquoi s'y adresser à lui ? Que ne recourt-on à son humanité placée dans le ciel? Si un roi caché sous un voile ne pouvait ni voir ni entendre, irait-on lui exposer ses peines avec la même confiance que si on savait qu'il voit et qu'il entend, quoique caché? Ici le cardinal donne un libre essor à sa piété et à sa tendresse envers Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Oui , dit-il, il y voit nos larmes , il y entend nos prières et nos soupirs. De là quel motif d'amour, de confiance et de respect ! quel commerce divin 1 quelle attention à s'approcher de lui dignement ! Car dès que nous pensons que Jésus-Christ nous voit de l'hostie même où il est renfermé, qu'il entend nos prières d'une façon humaine; comme il les aurait entendues lorsque il conversait autrefois avec les hommes ; quels sentiment ne doivent pas naître aussitôt dans nos âmes ! De quels avantages et de quelles consolations ne se prive-t-on pas dans l'opinion contraire à la première assertion du pieux et savant cardinal !
Il prouve la seconde par l'autorité de plusieurs pères qui disent clairement que Jésus-Christ sur l'autel est vrai prêtre, et qu'il s'y offre pour nous comme une vraie victime. Pour établir la troisième, il soutient qu'il est cssentielau sacrifice proprement dit, et surtout à l'holocauste, qu'il y ait une destruction , du moins un changement réel d l'hostie, ou de la chose offerte; changement qui ait rapport à la vie de la victime, et qui, suivant lui, n'a pas lieu dans les opinions ordinaires des théologiens qu'il réfute. Selon quelques-uns, un sacrifice commémoralifet
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relatif, tel que celui de l'autel, n'exige de vraie destruction que dans le sacrifice auquel il se rapporte; mais les hérétiques en peuvent conclure d'abord que dans la messe il n'y a aucun vrai sacrifice, et que c'est une pure cérémonie qui représente celui de la croix. Selon d'aulres, la destruction du pain et du vin qui s'y fait suffit pour lui donner le nom de vrai sacrifice. Mais outre que la destruction ne tomberait pas sur la véritable victime , qui est Jésus-Christ , il s'ensuivrait que le pain et le vin seraient la victime même qu'on offre à Dieu , et par laquelle on prétend honorer sa suprême grandeur ; ce qui est contraire à la foi. D'autres ont recours à une espèce d'immolation qui se fait par les paroles de la consécration : car en vertu de ces paroles le corps serait séparé du sang, si l'effet n'en était d'ailleurs empêché par une concomitance nécessaire. Mais si l'immolation n'est pas réelle, le sacrifice ne l'est pas non plus ; et comme cette séparation du corps d'avec le sang de Jésus-Christ ne se fait que mystiquement, et non pas véritablement, le sacrifice ne serait que mystique et non pas véritable, puisque la victime ne serait pas vraiment détruite, ni même changée. D'autres s'attachent à l'espèce demortcivileoù Jésus-Christ est réduit parla consécration, n'exerçant actuellement aucune fonction humaine. Mais outre que ce sentiment suppose faux, s'il n'y a aucune immolation physique, il n'y aura aussi qu'un sacrifice moral et mystique.
D'ailleurs cette manière d'exister sacramentelle n'ôte ni ne sépare rien delà victime: ainsi par la consécration on mettrait Jésus- Christ dans un état où le sacrement exige qu'il soit , mais on ne le sacrifierait pas. D'autres, et c'est, dit-on, aujourd'hui le sentiment le plus en vogue, ont recours à la manducation de l'Eucharistie , par laquelle on détruit la présence réelle de Jésus-Christ sous les espèces ; mais quoi ? avant la manducation n'y aurait-il donc qu'un sacrifice partiel et commencé? N'est-ce pas ouvrir un champ libre aux luthériens, qui nient la présence réelle de Jésus-Christ avant l'usage? D'ailleurs il paraît que l'action par laquelle le prêtre s'applique l'hostie consacrée n'appartient pointa la nature du sacrifice; car, 1° il est certain que Jésus-Christ à la cène sacrifia comme grand prêtre , selon l'ordre de Melchisédech ; et il est incertain s'il se communia lui-même. 2" Ceux que l'on élève à l'ordre de prêtrise célèbrent et sacrifient avec l'évêque qui les consacre ; et cependant ils ne communient pas sous les deux espèces ; ce qui pourtant, dans le sentinlent que l'on combat ici , est essentiel au sacrifice. 3. Le précepte de communier n'est pour le célébrant qu'un précepte ecclésiastique : donc ( s'il y manquait, il n'en ferait pas moins le sacrifice institué par Jésus-Christ, k" La communion est commune au prêtre et au laïque : or peut-on dire que le sacrifice leur soit commun de la même manière? 5' Dans la manducation, le corps et le sang de Jésus- Christ ne perdent rien, puisque ils demeurent jusque à la consommation d s espèces : ce
n'est donc point la manducation même qui constituerait finalement le sacrifice.
Pourquoi donc n'avoir pas recours à la vie actuelle de Jésus-Christ dans le sacrement? Vie si bien prouvée d'ailleurs, et qui par cela seul se prouverait invinciblement. Oui, dit le savant cardinal , l'immolation réelle de la vie actuelle eucharistique est le seul vrai changement physique de la victime , requis pour constituer l'essence et la raison proprement dite du sacrifice de l'autel ; car Jésus- Christ reçoit par la consécration une vie actuelle, dont il exerce des actes sous les espèces : or dans le sacrifice , il immole seul , comme grand prêtre , cette vie actuelle , en tant que par sa volonté puissante il suspend tous les actes vitaux et humains qu'il produisait un moment auparavant, jusque à ce que , par une espèce de résurrection commémorative de sa résurrection glorieuse, et représentée dans lamixlionducorps et du sang il se rende sa première vie actuelle et l'usage libre de toutes ses puissances. Ainsi Jésus- Christ offre à son Père , comme au souverain arbitre de la vie et de la mort, son corps volontairement privé de la vie qu'il possédait; et tout cela est rendu sensible par les paroles et les actions du prêtre, qui en ce sens constituent essentiellement, quoique en partie , le sacrifice , puisque il doit être sensible. Le ministre est donc un vrai prêtre, un vrai sacrificateur, quoique il ne concoure au sacrifice qu'en tant qu'il le rend extérieurement sensible. Mais, dira-t-on, la vie substantielle , qui consiste dans l'union de l'ame avec le corps , n'est point ici immolée. Qu'importe , répond le cardinal , pourvu que la vie formelle et actuelle le soit. Cela ne suffit-il pas pour vérifier ces paroles de S. Jean: Vidi Agnum tanquam occisum (Apoc. 5, 6)? Cet agneau n'est pas mort, il est vrai , parce que son ame reste unie à son corps; mais il est comme mort , Tanquam occisus , parce que toutes ses actions vitales sont suspendues. D'ailleurs le sacrifice de la croix est le modèle du sacrifice non sanglant de l'autel ; et celui-ci doit en imiter l'ordre , la suite et la manière , autant que cela se peut. Or Jésus-Christ, comme grand prêtre , a offert sur la croix le sacrifice sanglant , d'abord en conservant miraculeusement et par une opération puissante de sa volonté , sa vie humaine et l'union de son ame avec son corps : vie qui devait cesser par la violence des supplices ; et puis en suspendant par une autre action positive cette opération puissante et miraculeuse. Sans cela il n'aurait pas été proprement , positivement , directement grand prêtre et sacrificateur : en acceptant simplement la mort, qu'il pouvait empêcher, il ne se serait pas vraiment immolé lui-même ; il aurait accepté l'immolation de son humanité, mais il n'y aurait pas concouru.
Enfin le cardinal , pour prouver sa dernière assertion , réfute le sentiment des théologiens qui prétendent que ni la pluralité , ni la diversité des sacrifices , dès là qu'ils ne font qu'appliquer le mérite universel de ce-
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lai de la croix , ne répugne ni à l'autorité ni au raisonnement de S. Paul. Il remarqua que les anciens sacrifices ne faisaient aussi qu'appliquer les mérites futurs de la passion de Jésus-Christ , moyennant la foi dans le Messie. Or cela étant , ou le raisonnement de S. Paul ne conclut rien de la pluralité des sacrifices de l'ancienne loi contre leur excellence , ou il conclut également contre la pluralité des sacrifices de la loi nouvelle , et par conséquent contre les sacrifices de l'autel , s'ils sont distingués entre eux, ou même de celui de la croix. De plus, le sacerdoce dont parle S. Paul , et qu'il élève si fort audessus de celui d'Aaron, est un sacerdoce selon l'ordre de Melchisédech, et pourtant il ne parle que du sacrifice de la croix. Or cependant le sacerdoce , selon l'ordre et le rit de Melchisédech, regarde particulièrement le sacrifice de l'autel : il faut donc, ou que l'Apôtre ait mal raisonné, ou que le sacrifice sanglant et le sacrifice non sanglant ne soient différents ni en espèce , ni même en nombre.
Les Journalistes de Trévoux {Année 1732, janv., p. 56), après avoir fait une analyse beaucoup plus longue de l'ouvrage du cardinal que celle qui nous a paru suffisante pour vous en donner, mes frères, une juste idée, disent que la doctrine qu'il contient est aussi ingénieuse que solide. Ils ajoutent que l'auteur ne dissimule point la force des objections qu'on peut lui faire , et dont ils insinuent que celle qui suit est la principale. Cette doctrine , peut-on dire , est toute nouvelle ; on ne la trouve ni dans l'Ecriture, ni dans les conciles , ni dans les pères ; aucun théologien ne l'a enseignée , et cependant il s'agit d'une matière importante, du plus grand des sacrements : n'y a-t-il point ici de témérité? A cela le savant cardinal donne plusieurs réponses : savoir, 1° que sa doctrine est fondée sur l'Ecriture par des conséquences et des raisonnements légitimes , et que l'on en trouve des traces bien marquées dans les pères ; 2° que les pères et les docteurs ont toujours supposé que dans l'Eucharistie il y avait beaucoup d'autres mystères que ceux qui ont déjà été découverts ; et qu'ainsi c'était aux théologiens à les découvrir. En effet , puisque dans tous les siècles on y a découvert de-s secrets peu connus aux siècles précédents , doit-on trouver mauvais qu'aujourd'hui on en propose encore d'autres , dès qu'ils sont dignes de ce mystère , qu'ils augmentent la foi et l'amour, et que, loin d'être contraires aux dogmes décidés, ils expliquent mieux qu'on n'avait fait les textes de l'Ecriture et des pères? 3° que tous ces reproches, affectés de nouveauté , qu'on fait indifféremment à tous ceux qui disent quelque chose de plus que les autres , prouvent souvent la paresse ou la jalousie d'un esprit peu fertile (ce sont les termes exprès de Richard de S. Victor); que d'ailleurs le mystère de l'Eucharistie étant , selon la pensée d'un grand docteur, la nouveauté de toutes les nouveautés , Omnium
novitatum novitas , on aura toujours à dire quelque chose de nouveau en cette matière.
Les raisons que ce cardinal allègue pour justifier son sentiment nouveau , nous portent à y joindre celui du théologien dont nous avons ci-dessus parlé, et dont l'opinion a aussi quelque chose de neuf, plus propre , ce semble , à résoudre les difficultés dont il s'agit. Elle est conforme en plusieurs points à celle du cardinal : elle admet avec lui en Jésus-Christ dans l'Eucharistie une vie actuelle , corporelle , organique , sensilive ; mais elle ne le prive pas de l'usage de cette vie sensitive, depuis la consécration jusque à la mixtion de son corps avec son sang. 1" Cette privation qui n'a aucun fondement, ni dans l'Ecriture ni dans la tradition , ne lui paraît pas conséquente aux principes de l'auteur, qui , comme on l'a vu , insiste beaucoup sur les preuves de la vie actuelle sensitive de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et sur les avantages consolants qui en résultent pour les fidèles , dont la sainte humanité de Notre-Seigneur voit les hommages et entend les prières. En se privant donc soi-même de cette vie, depuis la consécration jusque à la mixtion des espèces (temps pendant lequel ils l'adorent , ils le prient d'ordinaire avec plus de ferveur) il les priverait durant ce temps de ees précieux avantages ; et s'il n'y a pas d'inconvénient à les en priver alors , comment prouver qu'il y en aurait à les en priver dans les autres temps ? 2° Elle ne lui paraît pas suffisante pour que la victime ^c'est-à-dire le corps de Jésus-Christ) puisse être dite immolée par manière de destruction ou d'immutation intrinsèque et substantielle, puisque elle ne détruit point ce corps , et que le changement accidentel qu'elle y opère , en suspendant pour quelque temps l'exercice de ses organes , n'est pas assez considérable pour mériter le nom de sacrifice proprement dit; nom qu'on ne donnerait pas à l'action par laquelle un homme tiendrait ses yeux et ses oreilles fermés pendant quelques minutes, pour se mortifier pendant ce temps par la privation de l'usage des sens de la vue et de l'ouïe. 3° Elle ne lui paraît point non plus nécessaire pour expliquer l'identité numérique et physique des sacrifices de la croix et de la messe. Il en donne une autre explication, appuyée sur les vérités suivantes que lui-même va exposer.
Première vérité. La diversité des temps , des lieux et d'autres circonstances extrinsèques et accidentelles à une action, n'empêche pas son unité ou identité numérique , quant à son essence, à sa nature , à sa substance. Par exemple, que je fasse un acte d'amour de Dieu aujourd'hui ou demain à Boulogne ou à Calais , en public ou en particulier, conjointement avec plusieurs personnes ou moi seul, sain ou malade, vivant ou mort ; la différence de toutes ces circonstances , qui ne touchent pas au fond de cet acte , n'empêche pas qu'il ne soit un et le même , idem numéro. Il faut raisonner de cet acte comme de mon ame qui le produit et qui
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conserve son unité , son identité , malgré la multitude et la diversité des lieux et des temps où elle existe (1).
Seconde vérité. La permanence d'un acte qui dure très-longtemps et en divers lieux, sans interruption et sans aucun changement, n'empêche pas non plus qu'il ne reste un et le même numériquement : par exemple ,'. je suppose que je fasse un acte d'amour de ; Dieu, et que Dieu conserve pendant nombre ' d'années cet acte dans mon ame toujours' affectée de la même manière, soit que je ■ reste à Boulogne, soit que j'aille à Rome , ' cet acte conserverait toujours , durant ces | années, son unité, son identité. II. serait, pendant tout ce temps continué , mais non réitéré, non renouvelé, parce que, pour qu'il fût réitéré, renouvelé , il faudrait qu'il ; cessât dans quelque instant d'exister et qu'il recommençât dans un autre moment à exister de nouveau , ce qui est contre l'hypothèse qui le suppose toujours existant.
Troisième vérité. On peut offrir à Dieu une action avant que de la faire , en la considérant comme future ; lorsque on la' fait , en la regardant comme présente ; après l'avoir faite , en l'envisageant comme passée : par exemple, l'oblation d'une vie-; time qu'on égorgeait dans l'ancienne loi, pouvait précéder, accompagner, suivre son occision , sa mort. Si on suppose qu'un prêtre l'eût ainsi offerte à Dieu avant, pendant, après l'effusion de son sang, et que Dieu eût conservé dans l'ame du prêtre ce même acte d'oblation intérieure, sans interruption , sans nul changement , quant au fond et à la substance , mais seulement avec des rapports différents à l'égard de cette occision , considérée ou comme future , ou comme présente, ou comme passée; dans cette hypothèse, la pluralité et la diversité de ces circonstances de temps n'auraient pas empêché , selon la première et la seconde vérité , que cet acte d'oblation n'eût conservé son unité , son identité numérique. Il l'eût aussi conservée, dans la supposition que ce prêtre se fût associé plusieurs autres personnes qui eussent produit avec lui des actes d'offrande de la même immolation.
Cette association n'eût été qu'une circonstance accidentelle.
Quatrième vérité. L'oblation que ce prêtre eût fait de la victime , avant que de l'égorger et après l'avoir égorgée , aurait été faite d'une manière non sanglante; mais elle n'eût été ni moins réelle que celle qu'il aurait faite d'une manière sanglante en égorgeant cette victime , ni moins propitiatoire que celle-ci, parce qu'elle n'aurait pas moins renfermé île la part du prêtre une volonté sincère d'expier le péché ; ni moins agréable aux yeux de Dieu , à qui l'avenir, le passé sont présents , et qui considère , non précisément le don et l'acte extérieur, mais la bonne volonté et la pieuse disposition du cœur de celui qui le fait ; ni moins l'offrande de la même victime considérée en tant qu'égorgée
(1) Voyez ci-dessus les colonnes 1146 et suiv.
et actuellement immolée dans l'esprit du prêtre , parce que cette immolation , quoique future ou passée dans le moment qu'il l'offre, ne laisse pas d'être actuellement présente à sa pensée. C'est par cette raison qu'à la messe , dont le sacrifice se fait à la consécration , le prêtre néanmoins parle dès l'Offertoire de ce sacrifice comme d'une chose présente. Suscipe.... hnne immaculatum hostiam, quant... offero , et après la consécration il se sert encore du mot offerimus. ' Cinquième vérité. La pluralité et la diversité de deux actions sacrificales , dont chacune suffit pour constituer un vrai sacrifice , n'empêchent point l'unité et l'identité du sacrifice, considéré sous des points de vue relatifs à ses propriétés essentielles ; mais elles les empêchent si on le considère sous d'autres points de vue relatifs à ses propriétés accidentelles. Quoique à cause de ces deux actions il soit sacrifice à double titre, il n'est pas double sacrifice. 11 est un et même sacrifice par une identité morale , qui de ces deux actions n'en fait mentalement qu'une.
Rendons cette vérité sensible par un exemple tiré de l'Ecriture (Num. 19, v. 2 et seq.) , et d'autant plus remarquable que, quoique il soit très-propre à lever sur cette matière toute difficulté et à éclaircir ce qu'elle a de plus obscur, je ne connais aucun auteur qui l'ait employé à cet usage : il y est fait mention d'une vache rousse qui était premièrement égorgée , et ensuite brûlée tout entière dans le même feu, où l'on jetait sa peau, sa chair , tous ses membres et tout son sang , qui par Yoccision avait été séparée de son corps. Cette occision offerte était une action sacrificale et suffisant seule pour constituer un vrai sacrifice, semblable à beaucoup d'autres où l'on se contentait d'égorger les victimes sans les brûler. L'action par laquelle on brûlait ensuite éet animal était aussi une action sacrificale , qui elleiseule eût suffi pour constituer un vrai sacrifice ; elle en eût mérité le nom à aussi juste titre que les oblations non sanglantes faites par Caïn , par Melchisédech , et que les offrandes des fruits de la terre et les libations qui étaient en usage soit parmi le peuple juif, soit parmi les nations idolâtres. La pluralité et la diversité de ces deux actions empêchaient-elles l'unité et l'identité du sacrifice? Non, et l'Ecriture ne parle jamais de cette vache égorgée et brûlée que comme d'un seul et même sacrifice , parce qu'il n'y avait qu'une seule et même victime offerte à Dieu pour les mêmes fins et produisant les mêmes effets , quoique par deux actions différentes et faites eu différents temps , mais qui , à cause de leur liaison morale et de leur rapport mutuel au même but, n'étaient regardées que comme ne faisant qu'un seul et même sacrifice , relativemement à ses propriétés essentielles ; considéré toutefois sous d'autres points de vue , et seulement par rapport à ses propriétés accidentelles, il ne pouvait pas être dit et n'était pas effectivement un seul et môme sacrifice, puisque il n'était pas vrai de dire que l'action sacrificale dégorger était la