‹ Œuvres tres-completesChapitre 54 sur 70 · HT · texte numérisé non relu

HT

SUR L'EUCHARISTH.

inême que celle de brûler , et qu'elle se faisait eu même temps.

Dans l'une et dans l'autre de ces actions, la même victime était offerte à Dieu , mais eu deux manières différentes, l'une sanglante et l'autre non sanglante (1). Celle-ci eût été représentative, significative, commémorative de celle-là, si en brûlant toute la victime ou eût mis tout son sang dans une partie du feu, séparée de celle où auraient été brûlées et consumées sa peau, sa chair, chaque membre de son corps privé de sang. L'oblation non sanglante, entant que significative, commémorative, représentative de la sanglante, en eût été différente ; mais en tant qu'où eût pu y joindre mentalement l'oblation de la victime qui avait été auparavant égorgée, et dont l'homme eût considéré l'immolation non comme présente, mais comme passée, on eût pu regarder ces deux oblations, l'une sanglante, l'autre non sanglante, comme réunies ensemble et ne formant qu'un seul et même sacrifice ; en sorte que le sacrifice de la victime égorgée et celui de la victime brûlée n'eussent différé l'un de l'autre qu'en la seule manière accideiitelle de les offrir, et non quant au fond et aux propriétés essentielles à un sacrifice qui ne mérite pas moins cette dénomination,

lieu et en même temps , soit qu'on l'offre en différents lieux et en différents temps. Après avoir égorgé la vache rousse, le prêtre, avant de la brûler , eût pu continuer de l'offrir a Dieu, parce que sans être actuellement égorgée, elle eût, par la séparation de son sang d'avec son corps, continué d'être dans un état de victime, suffisant pour constituer un vrai sacrifice, quoique alors l'action sacrificale sanglante par laquelle on l'avait égorgée n'existât plus réellement etn'eûtqu'uneexistencementale dans l'esprit du prêtre et des assistants. Ainsi à cause de cette action sacrificale sanglante , et de l'autre action sacrificale non sanglante, ce sacrifice était sacrifice à double titre ; mais il n'était point et ne devait point paraître double sacrifice, lorsque on le considérait relativement aux propriétés essentielles, quoique il parût double lorsque on ne le considérait que relativement aux propriétés accidentelles.

L'application do cet exemple au sacrifice de la croix et à celui de la messe nous parait plus propre que tous les raisonnements à montrer d'une part leur unité, leur identité essentielle, et d'une autre part leur pluralité, leur diversité accidentelle. L'action sacrificale sanglante qui constitue le premier le différencie accidentellement du second , où l'action sacrificative qui le constitue n'est pas sanglante et ne renferme qu'une séparation mystique du sang de Jésus-Chrisl d'avec son corps. Les théologiens conviennent que cette séparation qui se fait en vertu, des paroles de la consécration proférées par le

(1) C'est-à-dire, non accompagnée d'une «ccision actuelle.

prêtre, est nouimée à juste titre par le Concile de Trente et par une foule d'auteurs , immolation.

Ils enseignent uniformément, selon l'auteur anonyme d'une dissertation (1) sur le

(!) (a) La dissertation de cet auteur contient beaucoup d'érudition, et des raisonnements solides contre l'erreur du P. le Courrayer que je condamucaveclui, et des arguments probables contre l'opinion du Conférencier de la Rochelle , adoptée par M. Nicole, qu'il avoue être contraire à la sienne et qui n'est pas en tout conforme à la mienne, ainsi qu'on le peut voir en comparant l'une avec l'autre. Mais le second tome de la défense de sa Dissertation renferme plusieurs traits repréhensibles.

1° II y dit (en parlant de moi comme du théologien de M. de Boulogne), que je suis visiblement imbu du système de le Courrayer , sans que ce prélat s'en soit aperçu. Si toutefois cela élait visiblement manifeste ne s'en serait-il pas aperçu ? Lui qui , ayant mérité dans la carrière de sa licence le premier rang de science , ne doit point passer pour ignorant ou peu clairvoyant dans les matières de théologie, à l'étude desquelles depuis lors il s'est toujours fort appliqué ; lui qui dans son Instruction (1° édit., p. 121) sur l'Eucharistie considérée comme sacrifice , rejette l'erreur du P. le Courrayer par ces paroles : La victime qui y est offerte, c'est un Dieu ; c'est Jésus- Christ tout à la [ois sacrificateur et sacrifié (du moins par le glaive spirituel des paroles de la consécration , qui séparent mystiquement son corps et son sang tous les espèces eucharistiques.

2° Il y parle avec mépris des Instructions pastorales de ce prélat, qu'il dit être généralement décriées. Cela peut cire vrai en le restreignant à un parti auquel la mention fréquente et honorable que cet écrivain fait de plusieurs de ses trop fameux chefs donne lieu de le soupçonner d'être attaché , parli qu'on sait être autant prodigue de flatteuses louanges pour ses sectateurs' que d'invectives outrageantes contre ses adversaires ; mais cela est faux , si on l'élend au delà des sphères du jansénisme et du philosophisme. Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire son Instruction sur la Grâce, tome 2, page6 2 et 3 ; et deux écrits que le lecteur trouvera ci-dessous. Le premier est un extrait des cahiers d'un docteur de Sorbonne, et professeur en théologie à Paris. L'autre contient le jugement qu'un autre docteur de Sorbonne, et directeur d'un des principaux séminaires de la même ville, a porté des ouvrages de M. de Boulogne , et qu'il a remis entre les mains d'un de ses grands vicaires, quii'avait prié de lui marquer ce qu'il en pensait (b). 11 ne me convient pa* de dire ce

(a) Cette note est du théologien dont il est parlé ci-dessus.

(b) J'ai lu les quatre Instructions pastorales de monseigneur Pévéque de Boulogne, sur l'accord de b foi et de \& raison dans le» mystères; de la religion.

Il ne faut pas être peu versé dans la vraie philosophie •et dans la saine théologie pour saisir tout le mérite d'un si savant ouvrage. Il coûte a liro, mais ou est amplement dédommagé de sa peiue , quand on l'a lu. Je ne crois pas qu'il y ait de livre qui aille mieux a son but : ju l'ai lu avec une incroyable satisfaction. C'est un excellent répertoire des meilleures choses pour fermer h jamais la bouche à l'incrédulité, et pour armer nos théologiens des armes qui écrasent tout ce qui s'élève contre la science de Dieu. La force, la netteté dans loi matières les plus épineuses, la lumière et l'onction se joignent pour le triomphe de la foi. J'ai lu la cinquième Instruction sur l'incarnation et seule dogme de l'éternité des peines ; j'en porte le même jugement que dossus : j'en trouve le style meilleur , la méthode exacte , l'érudition surprenante , les; solutions solides. Je voudrais cependant ,' sauf meilleur ajis, qu'il ne fût pas entré dans un si grand détail sur les objections des incrédules et sur les différentes hypothèses qu'on a imaginées pour leur rendre Ion dogmes plus plausibles.

INSTRUCTION PASTORALE

saint sacrifice de la messe, que les paroles toutes-puissantes de la consécration ont par leur vertu propre la force de séparer le corps et le sang de Jésus-Christ; que la séparation serait effective et donnerait la mort a la victime, sans la concomitance ; que c'est par accident, par une raison étrangère, c'està-dire parce que Jésus-Christ ressuscité ne peut plus mourir, que l'immolation n'est pas sanglante. Ils comparent la manière dont se fait l'immolation de la messe aux coups mortels portés par les sacrificateurs aux anciennes victimes , et dont il n'aurait pas moins résulté de vrais sacrifices , quand par un miracle Dieu les eût empêchés de mourir; ils concluent de la vertu de ces paroles que si les apôtres eussent consacré pendant que Jésus-Christ était dans le tombeau, le corps seul eût été sous l'espèce du pain, et 1e sang seul sous celle du vin.

Les théologiens enseignent aussi, et je soutiens avec eux que la consécration qui produit Jésus-Christ en le rendant présent sur l'autel l'immole tout à la fois, parce qu'elle l'y met en état de mort , puisque le corps est séparé du sang par la vertu des

que j'en pense ni de m'approprier aucun des éloges qui y sont donnés. J'y ai renoncé, en voulant demeurer inconnu et suivre cette sentence du livre de l'Imitation, Ama nesciri et pro nihilo reputari. Si donc je les rends publics, ce n'est pas pour ma gloire , mais pour celle de Dieu et pour l'honneur d'un évêque qui, malgré sa modestie, doit être jaloux de pouvoir dire comme l'Apôtre, J'honorerai mon ministère (Hom. 11, 13).

3° Il y dit que la doctrine de l'auteur qu'il combat est tellement calquée sur celle des Instructions de M. de Boulogne; les principes de part et d'autre, les raisonnements, les conséquences, les tournures sont tellement identiques que ce serait une espèce de prodige de voir deux auteurs si parfaitement à l'unisson, sans s'être communiqué leurs lumières. Je rends hommage à la vériié en assurant que cet auteur ne m'a nullement communiqué ses lumières. Je ne sais pas son nom : je n'ai pas lu son livre ; je n'ai eu aucune relation.avec sa personne.

Quoi qu'on puisse leur dire , ces dogmes leur paraîtront révoltants, et nos réponses toujours insuffisantes. Je suis pourtant charmé que cet ouvrage nous fournisse des pria» cipes de solution qu'on ne trouve guère autre part : c'est un trésor de vérité qui fera dire aux connaisseurs : mille çlfipei pendent ex ea ad armaluram fortium. C.ant. cap. i.

Novimus hanc sententiam non displicere iis Ecclesiœ principibus, qui philosophiœ et theologiae, felici fœdere conjunctis principes hodiernos. Ino.reduïos egregie debellant. Hos inter legaios Christi principes eininet Fhanciscus Josepiius Gasto, episcopus Boloniensis, qui pretiosissimum philosophiez ac théologie* eruditionis mira sagacilate digeste thesaurum prodit in suis documenlis pastoralibus De fidei cl rationis concordia in unoqnoque lieligionis myslerio In documenta autein quod myslerium Euchàrislise respicit, summatim, sed ornate et nervose referunlur oclo ex pwBcipuis senteniiie, de qua loquimur, probatione«.

Documenta hœc legenda et perlegenda enixe commendamus. Atque ulinam illa legisset eommendabilis ille scriplor, qui recens cont'utavil Systema Nalurœ : ex iis enim facile hausisset luculentiorem illa qua usus est, methodum debcllandi ignobilem adversarium, qui apud ipsum Spinosam summo in conlemptu l'uisset : nam , licet in alheismi pairocinio conseutiat uterque, in hoc tamen loto cœlo discrepanl , quod Spinosa fucalam prai se ferai philosopha»} speciem ; alheus vero hodiernus omnino nullam , nec philosophorum classi etiam sophisticœ aplius adscribi potest , quam humano capili cerviceiu si jungas equinam.

Haec pro rei gravilate , circa essentiam materia? nolanda duxiraus.

paroles ; mais j'y ajoute une autre manière, selon laquelle on peut dire qu'il y est immolé, dans le même sens qu'on dit qu'il s'est immolé sur la terre, et qu'il s'immole encore dans le ciel.

Dès le moment de son incarnation , il a exercé son sacerdoce ; il a continué de l'exercer à chaque instant jusqu'à sa mort : il a continué depuis lors à chaque moment , et il continuera ainsi durant tous les siècles l'exercice de ce même sacerdoce. On trouve la preuve de cette vérité dans les textes de S. Paul. Le Fils de Dieu entrant dans le monde, dit :Vous n'avez point voulu d'hostie ni d'oblation, mais vous m'avez formé un corps : vous n'avez point agréé les holocaustes, ni les sacrifices pour le péché, alors j'ai dit : Me voici ; il est écrit de moi à la tête du livre : Je viens, mon Dieu , pour faire votre volonté [Hebr. 10, 6, 7). En parlant ainsi dès son entrée dans le monde, Jésus-Christ s'est mis en la place des victimes ; il s'est offert, dévoué, sacrifié à Dieu. Mais en quoi consistait cette oblation,ce dévouement, ce sacrifice? Le même apôtre nous l'apprend : le Verbe divin s'est humilié, s'est anéanti lui-même , en se rendant obéissant jusque à la mort , et la mort de la croix ( Philipp. 2, 7). Cette obéissance commença dès l'instant de son incar-r nation. Dès lors la croix fut, pour ainsi dire, plantée dans son cœur, et n'en sortit jamais : dès lors il accepta, et il endura d'avance, en quelque sorte, toutes les humiliations et toutes les douleurs que sa sainte humanité devait souffrir pendant tout le cours de sa vie mortelle. Son immolation sur la croix continua d'être toujours présente à ses yeux ; il ne cessa pas un seul moment d'en faire l'oblation , par la ferveur non interrompue de ses désirs ardents, qui le faisaient soupirer après le temps où elle serait réalisée. Comment, s'écriait-il, me sens-je pressé jusque à ce que le baptême des souffrances dans lesquelles je dois être plongé s'accomplisse (Luc. 12, 50)? Ainsi il pouvait dire non seulement comme l'Apôtre, Je meurs tous les jours ( 1 Cor. 15, 31 ), mais Je meurs à chaque instant.... J'accomplis toujours le bon plaisir de mon Père {Joan. 8, 9).

Ce bon plaisir divin lui fut manifesté dès l'instant de l'incarnation. Dès lors Dieu lui commanda de mourir pour les hommes et de verser son sang sur la croix pour leur rédemption ; lui faisant connaître que c'était à sa mort sur la croix, où tout devait être terminé, achevé, consommé (Joan. 19, 30), qu'il attachait celte rédemption, comme à la cause finalement, décisivement, éminemment méritoire de toutes les grâces passées, présentes et futures , qui leur avaient été ou seraient accordées dans le temps et dans léternité. Il lui notifia aussi qu'il voulait que dès lors il lui offrît cette mort de la croix, comme devant être endurée dans la suite, et qu'à chaque moment de sa vie, jusque au temps qu'il mourrait, il continuât de la lui offrir, comme chose future ; qu'à l'instant où il expirerait, il la lui oflrît comme chose présente; et que depuis lors jusque à la fin du monde, et peu-

liant tous les siècles, il ne cessât de la lui offrir comme chose passée, parce que, quoique passée, elle ne laissait pas de continuer d'être la cause du salut de tous les élus, et que par cela même elle méritait qu'il continuât toujours de la lui offrir, pour faire ainsi d'un sacrifice déjà infini dans son prix, un sacrifice éternel dans sa durée. Il lui déclara encore qu'il voulaitque,lorsqueen conséquence de l'institution de l'Eucharistie, son corps et son sang seraient présents dans quelque endroit de la terre, il lui offrirait en cet endroit cette même mort, dont l'image serait retracée, et le souvenir rappelé aux assistants , 1° par la séparation mystique de son corps et de son sang; 2° par l'état apparent de mort et d'anéantissement où il serait réduit , et où il paraîtrait comme enseveli sous les sacrés symboles; 3" par la fraction et la division des espèces eucharistiques; k° par la cessation de sa présence et par la destruction de son être sacramentel , lorsque les espèces seraient consumées. Il lui fit de plus connaître, qu'en instituant l'Eucharistie, et se rendant alors présent sous les espèces du pain et du Vin , non seulement il lui offrirait lui-même cotte mort, mais encore il donnerait pouvoir à ses apôtres et à tous ceux qui seraient ordonnés prêtres dans la nouvelle alliance de convertir le pain en son corps et le vin en son sang, par les paroles de la consécration qu'ils proféreraient comme représentant sa personne, à laquelle il les associerait pour faire avec lui la même oblation de sa mort, qui pourrait aussi alors être offerte par les assistants. Enfin il lui manifesta qu'encore que les mérites de sa mort ne tirassent pas leur valeur de cette offrande qui serait faite par les prêtres et les assistants, leur application toutefois et la concession de beaucoup de grâces en dépendraient, non comme d'une cause proprement dite, mais comme d'une condition (1) sans laquelle ni ces mérites ne seraient pas appliqués , ni ces grâces accordées.

Le Fils de Dieu se soumit dès le moment de son incarnation au commandement de son

(1) Pour éclaircir cette doctrine, on peut dire avec le enrdiiial de Richelieu (a) que Dieu nous a traiiés comme un bon prince traiterait des sujets captifs , pour les racheter. Si ce prince mettait en quelque endroit le prix nécessaire pour payer toutes leurs rançons , à la charge toutefois qu'aucun n'y pourrai! prendre pari qu'en observant certaine condition, par exemple, en rendant certains honneurs à son portrait, on à sa statue, il serait alors vrai de dire que la libéralité du prince et l'obéissance des sujets contribueraient à la liberté de ceux qui , en observant cette condition, auraient été réellement tirés de capiiviié. Ainsi Jésus-Chri l sur la croix a fourni le I i ix tic nuire rédemption, et Dieu nous offre ce prix eh; noue délivrance, à condition que nous fassions les choses qu'il nous a prescrites pour nous en appliquer le prix, 8t dont l'une des principales est qu'assistant à la sainte messe, nous nous y joignions à Jésus- Chrisl présent sur l'autel, pour offrir avec lui et par lui la mort qu'il a voulu endurer pour nous sur le Calvaire.

(a) Traité pour convertir, etc., p. 555.

Père ; en conséquence il a offert sans interruption, il offre sans cesse, il offrira sans fin son obéissance jusque à la mort de la croix. Quoique l'oblation de cette obéissance puisse être regardée sous différents rapports , soit à divers temps, au passé, au présent, au futur; soit à divers lieux, au ciel, a la terre et à une multitude d'autels ; soit à divers ministres qu'il s'associe pour la faire avec lui sous les espèces du pain et du vin : cette diversité de ministres, de lieux, de temps, d'espèces n'empêche pas (selon les trois premières vérités) l'identité physique, l'unité numérique de cet acte d'oblation. Il subsiste toujours le même en son fonds, que cette diversité ne touche pas, lui étant tout à fait extrinsèque. Il faut raisonner de cet acted'oblationcommede l'acte d'amour de Dieu que l'amc deNotre-Seigneur produisit dès le moment de son union hypostatique au Verbe , et qu'elle n'a cessé depuis lors et ne cessera jamais de produire : cet acte d'amour de Dieu a divers rapports au passé, au présent, à l'avenir, comme aussi à différentes perfections , à différents bienfaits, à différentes récompenses. Mais ni la multitude, ni la diversité de ses rapports n'empêche l'unité, l'identité de son essence, parce qu'ils ne lui apportent aucun changement intrinsèque. L'amedeNotre-Seigneur ne réitère point cet acte, puisque il ne cesse jamais d'exister ; mais elle le conserve toujours le même, ainsi que, dans l'opinion des scotistes, Dieu ne réitère pas, mais conserve toujours le même acte libre et contingent, par lequel il a voulu , il veut, il voudra toujours que l'ame de Noire- Seigneur soit unie au Verbe.

Par là on entend la doctrine de saint Paul, dont le but est de montrer qu'il n'y a point dans le christianisme, comme dans le judaïsme , plusieurs sacrificateurs , plusieurs victimes, plusieurs immolations, plusieurs oblations, dont la pluralité, la réitération dénotait leur insuffisance , leur imperfection ; mais qu'il n'y a qu'un seul pontife, une seule victime , une seule immolation , une seule oblation, soit sur le Calvaire, soit sur l'autel, dont cet Apôtre fait une mention expresse, en disant .-Nous avons un autel dont les ministres du tabernacle n'ont pas pouvoir de manger (llebr. 13, 10). Il y avait donc, selon S. Paul , parmi les chrétiens un autel et conséquemment un vrai sacrifice, un vrai sacrificateur, qni est Jésus-Christ, le seul prêtre , dans le même sens qu'il est le seul Pasteur, le seul Maître, parce que tous les autres ne sont que ses représentants ou ses associés ; enfin une vraie victime, à la chair de laquelle les Juifs non convertis, et servant encore le tabernacle du temple de Jérusalem, ne pouvaient participer par la sainte communion. Cette victime n'a été immolée qu'une seule fois sur la croix; c'est ce que signifie le texte où l'Apôtre dit que Jésus-Christ s'est offert une seide fois ; car , comme le remarque M. Bossuet (Tome 5, p. 313), de deux significations du mot offrir, dont l'une veut dire immoler par une mort actuelle et l'autre être mis devant Dieu et sur son autel , saint Paul dans ce texte a pris la première, comme la

INSTRUCTION PASTORALE

nu

plus propre à son sujet ; mais , ajoute ce savant prélat, il nous laisse la seconde libre (1). Après tout, est-ce du mot que nous disputons? Ce serait une trop grande faiblesse ; et s'il faut nécessairement trouver le mot oblation dans l'Ecriture , le prophète Malachie nous le fera voir dans ce fameux passage, où, à la place des sacrifices dont les victimes peuvent être ou immondes ou imparfaites, il nous promet parmi les Gentils et depuis le lever jusque au coucher du soleil, une oblation pure sacrifiée en tout lieu. S. Paul lui-même, loin d'exclure cette oblation prise dans le sens de la seconde signification, l'indique assez clairement; car, outre qu'il parle d'un autel, il dit en termes exprès que Jésus- Christ a un sacerdoce perpétuel, et que pour exercer ce sacerdoce, il est nécessaire qu'il ait quelque chose qu'il offre {Hebr. 8, 3) : de là il suit que puisque il l'exerce perpétuellement , continuellement, en intercédant toujours pour nous, il offre aussi continuellement, et offrira perpétuellement ce quelque chose, c'est-à-dire sa mort qui, quoique passée, ne cesse d'être présente aux yeux, tant de son humanité que de sa divinité. 11 l'offrira même après la fin du monde lorsqu'il n'y aura plus de messe; et cette oblation perpétuelle le fera pontife éternel (Hebr. 6, 20).

On entend aussi par là que le sacrifice de la croix et celui de la messe diffèrent non quant au fond et à la substance de leur oblation qui est essentiellement la même , mais quant à sa manière et à ces circonstances , qui ne sont qu'accidentelles et extrinsèques. Dans l'un et dans l'autre , la mort de Jésus- Christ est également offerte, mais sur la croix par lui seul comme chose présente , sans association d'aucun ministre et sans changement de pain en son corps et de vin en son sang ; sur l'autel par Jésus-Christ , et tout à la fois par le prêtre , son associé , son coopérateur à ce miraculeux changement , qu'accompagnent et que suivent des circonstances commémoratives et représentatives de cette mort, qui y étant offerte comme chose passée , y est par conséquent offerte d'une manière non sanglante. Ces circonstances n'étant qu'accidentelles, le sacrifice de la messe n'est distingué qu'accidentellement de celui de la croix ; et pour prouver qu'il n'y a pas entre eux une différence essentielle , on n'a pas besoin de recourir à l'opinion du cardinal Cicnfucgos , ni à plusieurs autres qu'il réfute solidement. Quant à celle de M. Bossuet, on peut sans peine la concilier avec la nouvelle explication qu'on donne. Ce prélat, il est vrai, paraît en quelque endroit de sos ouvrages faire consister le sacrifice de la messe dans la séparation cidessus expliquée du corps d'avec le sang de Jésus-Christ ; mais il ne le considère alors , suivant ses propres paroles (Tome 5, p. 300),

(1) Celle seconde signification du mol offrir a été employée par S. Paul lui-même dans ce texte de la même Eniire aux Hébreux, ch. H,v.l7: Obtulil Abraham haùc; texte qui ne peut pas s'entendre d'une oblation faite d'une manière sanglante.

que comme un sacrifice mystique et spirituel, qui, ainsi envisagé, n'est pas réel physiquement, puisque la victime n'est pas réellement détruite, ni même changée intrinsèquement, par rapport à ce qui constitue l'essence du corps et du sang : elle n'est donc que spirituellement , mystiquement , moralement immolée (1) par une action vraiment sacrificale , en un ordre surnaturel, puisque la victime n'est pas réellement détruite ni même changée. Elle n'est donc que spirituellement, mystiquement immolée, e't son immolation mystique sert à représenter, ainsi s'exprime M. Bossuet , son immolation sanglante (lbid. p. 301 ). En quoi donc consiste , selon lui , le sacrifice réel et très-réel de la messe? Est-ce dans la simple représentation ou dans la réitération du sacrifice de la croix? Non; il le nie expressément (Ibid.p, 298): il enseigne que c'est dans la célébration continuée de ce sacrifice, et dans la présence et Voblation de Jésus-Christ, qui s'offre lui-même continuellement , qui exerce par cette oblation continuelle la fonction de notre avocat. Cette oblation , dit-il, continue encore sur nos autels ; et c'est essentiellement dans la consécration de l'Eucharistie que nous la faisons consister; et il est aisé , ajoute-t-il, de l'entendre, puisque poser devant Dieu (ainsi qu'on le fait dans la consécration) le corps et le sang , dans lesquels sont changés le pain et le vin, c'est en effet les lui offrir (Ibid.p. 2%). Par là aussi on entend que le sacrifice de la messe est propitiatoire , comme celui de la dernière cène et celui de la croix, parce que la diversité de leurs circonstances n'empêche pas que ce ne soit au fond la même oblation de la même victime, le même sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ présent. De douter, dit M. Bossuet (Tome 5 , p. 297) , que tel sacrifice ne soit véritablement propitiatoire , c'est douter que le corps et le sang de Jésus-Christ ne soient un objet agréable à Dieu , qui nous le rende favorable ; c'est

(1) Celte immolation morale et surnaturelle suffit pour constituer un sacrifice réel. Elle est une action vraiment sacrificale, ainsi que le montrent les exemples et les raisonnements ci-dessus rapportés. < Ce qui donne lieu, dit l'auteur de la Dissertation sur le saint Sacrifice de la Messe, à une espèce d'équivoque dans celle question, ei fournit matière auxebicanes, t'est que certains ailleurs parlent de l'immolation sanglante et de l'immolation non sanglante, comme si ces deux espèces d'immolation devaient apparie nir à un même ordre de choses. Ils disent en conséquence que l'iminolalion non sanglante de la messe n'est pas réelle ; et ils ont raison dans leur hypothèse; car si par réel on entend sanglant, il est hors de douleque l'immolai ion de la messe prise en ce sens n'est pas réelle. Mais si l'on veut se former des idées justes sur cet objet, il faut considérer chaque chose dans son ordre particulier. Suivant notre manière de concevoir, une immolation sans elîusion de sang ne nous paraît pas réelle, parce que nous attachons à ce terme l'idée de mort sanglante , cl que nous n'avons point d'exemple d'immolation sans effusion de sang; nous ne la comprenons pas même. Cependant celle immolation non sanglante ne pourrait-elle pas avoir lieu dans un ordre surnaturel, tout différent de celui dans lequel nous vivons? > Pag. 373 et suiv.

SUK L'EUCHARISTIE.

douter que le même Jésus-Christ qui intercède pour nous dans sa gloire, en se présentant devant Dieu , par cette seule action ne V apaise , et ne nous le rende propice. Mais à Dieu ne plaise que l'Eglise croie qu'où Jésus-Christ est présent pour nous, il ne soit pas une oblation propitiatoire. D'où il suit que, puisque il est présent pour nous , soit dans les tabernacles où on le renferme, soit sur les autels où on l'expose à l'adoration des peuples , il y offre sans cesse un sacrifice propitiatoire , lors mêine que la sainte messe n'y est pas célébrée; mais alors il ne s'y sacrifie point parle ministère des prêtres, ainsi qu'il le fait lorsque ils la célèbrent, et que, en qualité de ses substituts, de ses agents et comme d'autres lui-même, ils profèrent les paroles de la consécration, par lesquelles le pain est changé en son corps et le vin en son sang , avec une image de séparation et une espèce de mort. D'où il résulte, ajoute M. Bossuet (Tome §,p. 300), que l'essence de l'oblation est dans la présence même de Jésus-Christ en personne sous cette figure de mort; puisque cette présence emporte avec elle une intercession aussi efficace que celle que fait Jésus-Christ dans le ciel, même en offrant à Dieu les cicatrices de ses plaies.

Par là encore on entend ce qu'enseigne le même prélat (Tome 3, p. 33), que l'Eglise reconnaît que tout le mérite de la rédemption du genre humain est attaché à la mort du Fils de Dieu ; qu'elle ne prétend point par l'oblation qui se fait à la messe, faire ou présenter à Dieu un nouveau paiement du prix de notre salut , mais présenter auprès de lui les mérites de Jésus-Christ présent , et le prix infini qu'il a pané une fois pour nous sur la croix; que loin de croire qu'il manque quelque chose au sacrifice de la croix, elle le croit si parfait et si pleinement suffisant , que tout ce qui se fait ensuite n'est plus établi que pour en célébrer la mémoire et pour en appliquer la vertu ; qu'ainsi la messe est un sacrifice très-véritable , en ce que Jésus-Christ y est véritablement présenté sous une figure de mort; mais sacrifice de commémoration, qui loin de nous détacher du sacrifice de la croix nous y attache par toutes ses circonstances, puisque non seulement il s'y rapporte tout entier, mais qu'en effet il n'est et ne subsiste que par ce rapport, et qu'il en tire toute sa vertu. Il en contient tout à la fois la réalité et la représentation ou le signe, parce que Jésus-Christ, quoique vivant et impassible sur l'autel, se signifie, se représente soimême comme ayant souffert la mort sur la croix, sans qu'il y ait en cela rien d'absurde ou de contradictoire; car qu'une même personne constituée en divers états, et considérée sous divers aspects et en différentes circonstances, se représente et se signifie elle-même, quelle contradiction , quelle impossibilité y a-t-il? David, dont la victoire sur Goliath figurait , selon les saints docteurs , celle de Jésus-Christ sur le démon, ne pouvait-il pas, «près son avènement à la couronne, reprendre son ancien habit de berger , scanner de nouveau d'une fronde , se représenter aux yeux, de su cour, vainqueur de ce géant, et,

être ainsi en même temps le signe et la chose signifiée? Hérodote (1) ne raconte-t-il pas que les Egyptiens avaient coutume d'enduire d'une légère superficie de plâtre les corps de leurs parents décédés, dont ils peignaient les figures traçaient les portraits sur ce plâtre, et dont ils enchâssaient dans des étuis de verre les momies, qu'ils conservaient ainsi enduites et peintes dans leurs maisons , et qu'ils plaçaient dans des endroits où ils portaient d'ordinaire leurs regards , afin d'avoir plus souvent sous les yeux tout à la fois et les corps et les représentations des corps de ceux qui leur avaient donné la vie, et dont ils désiraient avoir sans cesse la mémoire présente à leur esprit ? Comme donc ces corps morts , mais constitués sous des images représentatives de vie, étaient les signes d'eux-mêmes par rapport au temps où ils avaient été vivants , pourquoi le corps de Jésus-Christ vivant et glorieux , mais constitué dans des circonstances significatives ou commémoratives de sa passion et sous les espèces eucharistiques, dont la fraction et la division représentent la séparation de son corps et de son sang, arrivée sur le Calvaire, ne serait-il point à aussi juste titre l'image et le signe de soi-même , autrefois livré aux souffrances et à la mort ?

Par là enfin on voit comment il ne répugne pas qu'un sacrifice qui se fait dans nos temples soit le même quant au fond que celui qui s'est fait dans le cénacle et sur la croix ; qu'un sacrifice dans lequel il ne se fait aucune effusion de sang soit le même quant à la substance que celui dans lequel Jésus- Christ a répandu tout son sang; qu'un sacrifice dans lequel Jésus-Christ s'associe des ministres pour l'offrir sous les espèces du pain et du vin soit le même que celui qu'il a offert seul et sans ces espèces sur la croix ; qu'un sacrifice enfin qui s'est fait il y a plus de dix-sept siècles soit le même quant à l'essence que celui qui se fait aujourd'hui en mémoire de ce qui s'est passé sur le Calvaire, quoique il soit différent quant au temps et aux circonstances accidentelles. Ainsi (conclut ce théologien) mon explication, qui ne fait qu'éclaircir et développer davantage celle qu'avait déjà donnée Melchior Canus (1), d'après

(1) Voyez l'Histoire ancienne par M. Rollin, loin. 1 , page 86.

(1) Corpus Christi vivum et spirans non offerimiis, idem enim Eucharislia est aique in cœlo. Sed et6i Curisli corpus in Eucliarislia vivum esl, ac sanguis in corpore, non lamen a nobis aut corpus offertur quia vivum esl, aul sanguis quia est in corpore. Sed illud quia maclaluni, hic quia effusus in cruce. Quod si Chrislus in cruce se oflerens non se e conspectu nostro abslulisset , sed perpeluo penderet in cruce, anle omnium fidelium oculosomni etlocoetteinpore posilus, nihil necesse eral , ut exemplum facli relinquerel, et in simulacrum ex aniniali exemplo ve-! rilas transferretur. Sicut enim ii, qui lune ïuerunl juxta crucem eamdem cum Chrislo hosliam palri obtuleruiit si, modo vere erant pii , et rem qua: gerebatur, inlelligebant , sic si cadem exierna crucis lioslia in conspeclu nostro leterna permanerel, nullo cxemplariel imagine hosiuc illius ir.digeremus. Quia vero liccl oblalio i II u et mactaiio exierna iransierit,

INSTRUCTION PASTORALE

S. Chrysostôme, fait évanouir cette prétendue contradiction , en montrant qu'une action peut être différemment considérée , selon divers rapports à diverses circonstances de lieux et de temps , dans plusieurs desquelles l'oblation qu'on en fait à Dieu d'une manière non sanglante représente et rappelle à la mémoire la même oblation qui en a été faite d'une manière sanglante. C'est ainsi qu'un militaire qui, couvert de blessures au sortir d'un combat , aurait présenté et offert à son prince ses plaies encore saignantes, pourrait, après leur guérison, les lui offrir, lui en montrer les cicatrices qui en retraceraient le souvenir, et lui en demander les récompenses dues, non à ce souvenir ni à ces cicatrices , mais à ces plaies mêmes, qui, dans cette hypothèse, quoique guéries et passées, ne laisseraient pas d'être rendues présentes à l'esprit du prince et à la pensée du militaire comme si elles saignaient encore.

Les deux s'ouvrent, dit M. Bossuet {Tome 9, p. 399). Je perce au dedans du voile: j'entre dans le sanctuaire éternel ; et j'y vois avec saint Jean, devant le trône, « V Agneau comme tué, et autour les vingt-quatre vieillards vénérables. » (Test ce que je vois dans le ciel , c'est ce que je vois dans la terre. Là Jésus comme mort, comme tué avec les cicatrices de ses plaies, au milieu de ses saints : ici le même Jésus encore comme tué , et revêtu des signes sacrés de la mort violente qu'il a soufferte , environné de part et d'autre de l'assemblée de ses prêtres. Que nous dit S. Paul de ce Jésus considéré dans le ciel ? « Qu'il paraît pour nous devant la face de Dieu ; qu'il est dans le ciel toujours vivant, afin d'intercéder pour nous ; » qu il intercède pour nous par sa présence.

Et que dirons-nous, à son exemple, de ce Jésus posé sur le saint autel ? sinon que sa seule présence, et la représentation de sa mort, est une intercession perpétuelle pour le genre humain.

En rapportant cette explication, nous n'avons garde d'en rejeter plusieurs autres exposées dans la dissertation dont nous avons parlé, et dont l'auteur exprime ainsi la sienne, que nous approuvons.

1° Deux actions sacrificales , quoique différentes dans la manière, appartiennent au même sacrifice , lorsque il n'y a qu'un même prêtre et une même victime dans l'une et dans l'autre ; qu'elles ont le même objet et qu'elles s'opèrent pour la même cause. Or il est de foi qu'il n'y a qu'un même prêtre et une même victime dans

sic tamen coram Deo constat acceptabilis, et perpétua virlule consistil, ut non minus liodie in conspeclu patris illa sit efficax, quam eo die, quode saucio latere sanguis exivit , ideovere nunc offerimus eamdem crucis hosliam eut» Chrislo, perinde atque illi , qui erant juxta crucem, quamvis illi nullo posito sub oculis simulacro, quia nullo tune opus erat, cum res ipsa viva in praesenlia esset, atque ante oculos proposita, nobis anlcm per imaginera Christus hosliam illam excilavil, et quasi in quodam exemplari siatuit ante oculos. Sed imago hœc et exemplar nihil rêvera obstal, car non eumdem illum sanguinem modoofferantus, quem Christus fudil in cruce, non aliter ac si nunc coram effunderelur. Quae est sentenlia Chry- Bostomi. Melchior Canus, Loc. theol., pag. 675.

l'action du sacrifice de la croix et dans celle du sacrifice de la messe, et que l'une et l'autre action aie même objet, et s'opère pour la même cause, c'est-à-dire pour le salut des hommes. 2° Deux actions sacrificales , dont l'une est tellement subordonnée à l'autre, qu'elle en tire toute sa valeur, et qu'elle ne produit aucun effet que par son influence, appartiennent nécessairement au même sacrifice. Or l'immolation non sanglante du corps et du sang de Jésus-Christ que l'on offre sur l'autel, reçoit toute sa force et son efficace de l'immolation sanglante de Jésus-Christ sur la croix, et elle ne produirait point l'effet pour lequel elle a été instituée, sans cette immolation sanglante. Cet effet n'est pas de nous procurer une nouvelle rédemption, mais de nous appliquer, par une action non sanglante de sacrifice , les grâces obtenues sur le Calvaire. Et comment les appliquerait-elle, si elle formait un autre sacrifice , et qu'elle fût indépendante de l'action sanglante du sacrifice de la croix qui les a méritées ?

Il dit ailleurs {P. 624 ) que l'oblation permanente de Jésus-Christ, présent et immolé autrefois d'une manière sanglante sur l'arbre de la croix , constitue proprement le sacrifice du Ciel ; et cette oblation est une action vraiment sacrificale que Jésus-Christ, comme pré-' tre éternel selon l'ordre de Melchisédech , exercera dans toute l'éternité. Il n'y a aucun catholique qui ne souscrive à cette proposition. Remarquons qu'il s'ensuit de là que quand même (par une fausse supposition) les paroles de la consécration ne sépareraient pas mystiquement le corps de Jésus-Christ d'avec son sang , il y aurait une action sacrificale, qui consisterait dans l'oblation permanente de Jésus-Christ présent sur l'autel , sans effusion de sang , et immolé autrefois d'une manière sanglante sur l'arbre de la croix.

Enfin d'autres auteurs , en assez grand nombre , considèrent l'immolation mystérieuse comme un changement d'état au moins extrinsèque (1), par lequel JéSus-Christ, quoique glorieux, se rend victime sur nos autels ;

(1) Ce changement est appelle non extrinsèque, mais véritable et physique par M. Collet, dont le texte est bien digne d'attention, en ce qu'il réfute solidement l'opinion erronée du P. le Courrayer.

Solvilur argumentum quod in quadam sua consultalione sic proponebat P. le Courrayer. Si praesentia rcalis ad sacrificii positionein necessaria sit, utique ut viclima realiter destrui possil. Atqui in Eucharislia nulla est destruclio realis, sed lantum reprœ&entativa. Ergo prœsenlia realis ad slabiliendam sacrificii ideam necessaria non est.

Resp. V neg. majorent. Requirilur enim prœsenlia realis, non ut realiter viclima immoletur , id enim semel cruente factum est in cruce, nec jam in allaribus noslris ileralur, sed ut idem Clnistus qui sese rcaliler in cruce oblulit , realem banc corporis sui oblationem vere et proprie continuet. Maie igitur confundit dissertator iminolationem viclima? cum oblatione vicihnœ immolatœ. Oblatio victimœ ad sacrifteium necessaria est, non item aciualis ejusdeui victimœ immolatio.

2* Neg. minorem. Status enim ille declivior in quo conslituilur Christus, potest sano sensu appellari

SUll L'EUCHARISTIE.

12iu

changement qui suffit pour caractériser un sacrifice non sanglant. Ils apportent pour exemple l'ancien sacrifice du bouc émissaire, Jet celui du passereau à qui l'on donnait la liberté. On présentait deux boucs dans l'un de ces sacrifices , et deux passereaux dans l'autre. On égorgeait l'un des boucs et des passereaux , et l'on portait le sang du bouc immolé dans le sanctuaire une fois l'année ; figure de l'immolation sanglante de Jésus- Christ, qui est entré avec son sang dans le sanctuaire du ciel. Ensuite le bouc vivant était chargé des péchés du peuple et chassé dans le désert, et le passereau vivant était plongé dans le sang de celui qu'on venait d'immoler, et on lui rendait la liberté: figure du sacrifice de la messe, où l'application des mérites du sacrifice sanglant de la croix abolit les péchés par ce sacrifice non sanglant, et où la liberté des enfants de Dieu est rendue à ceux qui avaient gémi jusque alors sous le poids de l'esclavage du péché. Or quoique ce bouc et ce passereau demeurassent vivants, ils étaient cependant offerts à Dieu par un vrai sacrifice , parce que s'ils ne tombaient point sous le glaive de la mort, ils éprouvaient un changement d'état et de condition qui avait pour but , ainsi qu'il est essentiel à tout sacrifice, de reconnaître la souveraineté de Dieu sur toutes les créatures, et d'obtenir l'abolition des péchés.

La même chose se passe dans le sacrifice de la messe : suivant les théologiens dont nous exposons la doctrine, Jésus-Christ n'y meurt point réellement, mais il s'y trouve en état de victime par une immolation non sanglante, il y éprouve donc un changement, Mutât statum ; car cet état humiliant n'est pas celui dont il jouit perpétuellement dans le ciel. Et quoique ce changement ne soit qu'extrinsèque, parce que Jésus-Christ ne peut rien perdre de ses qualités ni de son ttat glorieux , comme le bouc et le passereau ne perdaient rien de leurs qualités naturelles , il n'en est pas moins réel , puisque c'est Je— sus-Christ même qui éprouve ce changement par son immolation mystérieuse -.Seipsumper presbyteros immolandum , dit le concile de Trente : Jpse immolatur, dit le catéchisme du concile , et que le but de cette immolation, qui représente celle de la croix, est de rendre à Dieu l'honneur et l'hommage que le péché lui ravit, et de nous appliquer le mérite de ce mystère ineffable : ce qui rend le sacrifice non sanglant de la messe un sacrifice véritable et proprement dit.

Mais, objecle-t-on, un de ces caractères est que la victime soit détruite ou du moins changée ; or Jésus-Christ immortel et impassible n'éprouve dans la messe ni destruction ni changement; il ne perd ni en tout ni en partie la vie naturelle.

Pour résoudre cette objection le pape Benoît XIV dit dans son Traité du Sacrifice (I. 2, cap. 16, n. 22) : Licet in Missœ sacrificio

vera clphysica corporis Chrisii immulatio. H;tc autem quoddamtîst immolmionis genus ad sacriûcium sufliciens. Collet, Tract, de Euck. tom. 4, p. 688.

Christus qui est victima non destruutur quoad esse simpliciter , ut loquuntur theologi, nec desinatquoad essesubstantiale, deslruitur tamen quoad esse sacramentale et quoad essentiam sacramentalem. L'hypothèse exposée dans la première partie de cette Instruction lève làdessus toute difficulté : il suffit de lire la col. 1100 et les suivantes pour voir qu'on y explique sans peine comment le corps de Jésus-Christ dans le sacrifice de la messe y perd en partie sa vie naturelle, et par conséquent éprouve un changement réel et physique.

Nous vous avons fait voir, mes chers frères, dans divers endroits de cette même Instruction , que les objections ou difficultés semblables sur la présence réelle , sur la transsubstantiation , sur les espèces eucharistiques, portent pareillement à faux, et que les contradictions qu'elles supposent dans nos dogmes n'étant qu'apparentes , n'empêchent pas la réalité du parfait accord de la foi et de la raison. Daigne le ciel vous rendre agréables et utiles les fruits des laborieuses recherches par lesquelles nous avons tâche d'y rassembler le fonds de tout ce qu'ont écrit de plus raisonné sur ces matières les saints pères, les auteurs célèbres, les anciens et nouveaux théologiens et philosophes ! Nous avons mis en œuvre, pour montrer la faiblesse des objections de nos prétendus esprits forts, les principes mêmes de la philosophie moderne, dont ils sont partisans : Descartes, Leibnilz, Newton, Clarke, Loke, Bayle, les Encyclopédistes nous ont fourni des armes offensives et défensives pour combattre l'incrédulité et pour repousser ses propres traits contre elle-même, en prouvant que leurs systèmes ou sentiments sur l'essence de la matière , sur la nature de l'espace, sur les premiers éléments et sur les qualités ou propriétés internes des corps, sont sujets aux mêmes difficultés qu'elle nous oppose. Nous avons montré qu'elle confond souvent les dogmes catholiques avec des opinions théologiques ; qu'elle impute à celles-ci des absurdités imaginaires, et que les différentes vérités qu'elle veut mettre en opposition se concilient par les explications nouvelles dont nous nous sommes servis pour les éclaircir et les accorder. Nous ne les avons données, ces explications, que comme des hypothèses probables. Nous n'avons prétendu ni en garantir l'existence ou l'actualité, puisque nous ne les avons pas proposées pour thèses, ni renoncer ou préjudicier à d'autres plus heureuses qu'on pourrait inventer dans la suite. Quand même, dans celles qui ont été exposées , nous n'aurions pas bien rencontré, pourvu qu'il y en eût quelque autre possible, il n'en serait pas moins vrai que la raison ne démontre pas l'impossibilité absolue de nos dogmes, puisque elle ne leur objecte rien d'évident, rien de certain, et qu'elle pourrait fournir elle-même une façon de les concilier avec ses principes. Comme ce qui la révolte davantage et ce qui en même temps soulève le plus les sens et l'imagination contre le mystère de l'Eucharistie provient de ce qu'en y admettant des apparences

12'ji

QiSTROCTION PASTORALE

sans réalité ou des réalités sans apparences, on n'y croit pas ce qu'on voit, on n'y voit pas ce qu'on y croit, et on y croit ce qu'on ne conçoit pas, nous avons insisté sur ce que croire n'est ni roir, ni imaginor, ni concevoir, mais se soumettre à la parole infaillible du Dieu de vérité (Psal. 30, 6), à l'évidente certitude de sa révélation , à l'autorité souveraine de son témoignage , infiniment supérieur à celui des hommes (1 Joan., 5, 6).

Qu'il nous 6oit permis, en insistant encore là-dessus, d'appliquer à nos sacrés mystères un trait mémorable de l'histoire profane (1). On y lit que Hiéron, roi de Sicile, fit construire un vaisseau magnifique, pour en faire présent à Ptolomée, roi d'Egypte. Ce vaisseau était d'une grandeur si prodigieuse, et d'une pesanteur si énorme, que l'orsque on voulut le mouvoir, on ne put en venir à bout. Un grand nombre d'ouvriers emploie beaucoup de temps, de travail, de machines de toute espèce pour le remuer et le jeter en mer , mais inutilement. On consulte Archimède , fort célèbre par son habilité dans les mécaniques : il juge facile ce que les autres jugeaient impossible. 11 dit qu'il se fait fort de réussir : on ne veut pas l'en croire ; il invente, il fabrique une machine aussi petite que légère; il la met entre les mains du roi, qui par son moyen lève seule sans peine ce grand vaisseau, et le met à la mer en présence d'une foule de spectateurs ravis d'admiration. Le roi, enchanté d'un succès si inespéré , conçoit une si haute estime pour ce fameux mathématicien qu'elle l'engage à faire publier un édit conçu en ces termes : Désormais, quelque cliose que dise Archimède, il faut Ven croire (1). Quoi! l'industrieuse confection d'un seul ouvrage surprenant suffit pour concilier à un homme tant d'autorité que, quelque chose qu'il dise, il est cru comme un oracle ; et l'opération de tant de merveilleux ouvrages dont l'univers est rempli ne suffira pas pour concilier à ce que Dieu dit la même autorité, la même créance! Qu'était-ce que cette petite machine inventée par Archimède en comparaison de cette immense machine du monde entier, dont le tout-puissant architecte a construit l'édifice avec tant de solidité, l'a arrangé avec tant de symétrie, l'a orné avec tant de magnificence? Qu'était-ce que la science bornée de ce mathématicien comparée à la sagesse de Dieu , dont les pensés sont plus vastes que la mer , dont les conseils sont plus profonds que le grand abîme {Eccl. 24 , 39) , et dont les voies inconnues sont autant au-dessus de nos voies que les deux au-dessus de la terre ( Isai. 55, 9) ?

Les bornes de l'esprit humain lui permettent-elles de s'élever à la connaissance de ces voies divines? Sans doute qu'un vol si sublime, si hardi, passe ses forces. Qui est l'homme qui puisse connaître les desseins de Dieu (Sap. 9, 13) ? Personne ne peut trouver

(l)Procnliis 1. 2 in Euclyd.

(9.) AI) bac die quodctimqiic dixciït Archiinedcs

u.'di.'iitluin c-l illi.

aucune raiton (entièrement satisfaisante) de \ tous les ouvrages qu'il a faits (EccL 8, 17) , \ même dans l'ordre de la nature. Nous voyons, il est vrai, leur superficie , leurs dehors nous sont assez dévoilés pour que nous y apercevions, comme eu autant de miroirs fidèles, la puissance, la sagesse, la bonté, la munificence de l'auteur suprême du grand spectacle qu'ils nous présentent j mais le dedans et l'intérieur de leur mécanisme, le jeu des ressorts et des machines, la structure particulier* de chaque pièce , et la composition générale du tout, le fond et le tissu le plus intime des êtres, sont des mystères cachés à nos yeux et à notre intelligence. Mystères de la nature bien propres a nous faciliter la créance des dogmes mystérieux de la foi , et surtout des merveilles qui s'opèrent dans l'Eucharistie. La plus grande de toutes , qui rend les autres croyables , est l'amour extrême (1) que Dieu nous y témoigne. // est bien croyable, disait une illustre princesse , dont M. Bossuet a fait l'oraison funèbre, et dont il rapporte les paroles (Tome 8, p. 499 ) pleines d'un grand sens et sorties d'un bon cœur , d'un cœur sensible et reconnaissant ; il est bien croyable , disait-elle , qu'un Dieu qui aims infiniment en donne des preuves proportionnées à Vinfinité de son amour et à l'infinité de sa puissance ; et ce qui est propre à la toute-puissance d'un Dieu passe de bien loin la capacité de notre faible raison. C'est , ajoute-t-elle, ce que je me dis à moi-même, quand les démons tâchent d'étonner ma foi ; et depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur , remarquez ces belles paroles , que son amour est la cause de tout ce que nous croyons , celte réponse me persuade plus que tous les livres. C'est eu effet l'abrégé de tous les saints livres, et de toute la doctrine chrétienne. Sortez, parole éternelle, Fils unique du Dieu vivant, sortez du bienheureux sein de votre Père , et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. Il l'a fait, et durant trois ans il n'a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Evangile , Dieu a tant aimé le monde (Joan. 3, 13). Ce seul mot est le mot de toutes les énigmes, la solution de toutes les difficultés , la réponse à tous les doutes , la clé de tous les mystères, et particulièrement de celui de l'Eucharistie, que l'Eglise nomme ajuste titre le principal mémorial de l'amour divin (2) .

Moins nous comprenons les prodigieux témoignages de cet amour, plus devons-nous y être sensibles , ce n'est point à l'esprit à les concevoir clairement, c'est au cœur à les sentir vivement, et d'autant plus vivement qu'ils sont plus grands, et ils sont

(1) On peut voir ce motif d'amour exposé plus au long dans deux de nos Mandements : l'un pour l'établissement de l'Adoration perpétuelle du Trcs-Sainl- Sacrement; l'autre pour établir la dévotion cl l'office du Sacré Cœur de Noire-Seigneur Jésus -Cbrtsl dans lout notre diocèse.

(2) Memorialc prcecipuitm divini atnoris. Lilan. &S. Sacrais.

d'autant plus grands qu'ils surpassent davantage la petitesse de notre intelligence, à qui les merveilles qu'ils renferment paraissent impossibles. Mais quelque surprenantes qu'elles soient, sont-elles plus admirables ou moins croyables que celles qu'offre la vue du ciel (1) et de la terre? Levons les yeux en haut, et considérons qui a créé les deux, qui a étendu leur voûte comme une tente , et qui fait marcher comme en ordre de bataille l'armée des étoiles, les appelant toutes par leur nom (Is., XL, 26). A l'instant elles répondent, Nous voici, et prennent plaisir à luire pour leur Créateur (Baruch., III, 35), qui les fait briller d'une flamme si pure et si vive. // envoie la lumière, aussitôt elle part ; il rappelle, elle s'empresse d'obéir avec tremblement (Ibid., 33). Jugeons de là combien il excelle en force, en puissance ( Is., XL, 26 ) ; et confessons que ce qui paraît impossible lui est facile. Promenons ensuite nos regards sur la terre, qu'il a peuplée d'animaux (Baruch. III, 32) sans nombre , dont la plupart (2) invisibles ne s'aperçoivent que par le microscope. Remarquons qu'il donne à tous de quoi se nourrir ( Psal., CXXXV, 25 ), se récréer, se défendre, se multiplier, se perpétuer par une propagation que nous n'admirons jamais assez. C'est, dit l'illustre Archevêque de Cambrai, une merveille à laquelle nous sommes trop accoutumés. Que penserait-on d'un horloger , s'il savait faire des montres , qui d'elles-mêmes en produisissent d'autres à l'infini, en sorte que deux premières montres fussent suffisantes pour multiplier et perpétuer l'espèce sur toute la terre? Que'dirait-on d'un architecte , s'il avait Vart de faire des maisons qui en fissent d'autres, pour renouveler l'habitation

(1) M. Pélisson dit de lui-même au commencement de la première partie de son traité sur l'Eucharistie, que quand il s'était bien rempli l'esprit de teintes les impossibilités alléguées par le ministre Aubcrtin contre ce mystère, il n'avait qu'à jeter un seul regard vers le ciel , et que tout était effacé ; qu'il trouvait Dieu si grand , qu'il se trouvait si petit, qu'il coûtait même d'avoir jamais pu former des doutes semblables. Il mérite d'auianl plus d'être cru, qu'il avait été calviniste; c'était un si beau génie, que nos incrédules n'oseraient point le reléguer parmi ces têtes qu'ils disent troublées, gâtées par la superstition.

(2) Il n'y a presque pas de plante qui , étant mise en infusion avec de l'eau commune, ne laisse apercevoir un nombre innombrable de petits animaux vivants qu'on voit (avec un microscope) nager dans la plus petite goutte de celte infusion Ces animaux sont d'une petitesse si étonnante, que le ciron, qui passe pour le plus petit objet que nous puissions apercevoir à la vue simple , en est l'éléphant. Cependant dans quelques-uns de ces animaux, tout petits qu'ils sont, on découvre facilement la forme de leur bouche , les mouvements du cœur , des poumons et de quelques autres parties, ilém. de Trév., ann. 1719. pag. 1405.

M. de Malézieu a vu au microscope des animaux vingt-sept millions de fois plus petits qu'une mite. M. de Leuveuhoek dit qu'il en a trouvé dans un chabot plus que la terre ne peu porter d'hommes. Il estime que mille millions des corps mouvants que l'on découvre dans l'eau commune, ne sont pas si gros qu'un grain de sable ordinaire. Encyclop., tom. 1, pag. 47o.

De Tiiessy. I.

des hommes, avant qu'elles fussent prêtes à tomber en ruine ? Voilà ce qu'on voit parmi les animaux. Ils ne sont, si vous le voulez , que de pures machines , comme les montres ': mais enfin l'auteur de ces machines a mis en elles de quoi se reproduire à l'infini , par l'assemblage de deux sexes. Dites , tant qu'il vous plaira , que cette génération d'animaux se fait par des moules, ou par une configuration expresse de chaque individu. Lequel des deux qu'il vous plaise de dire, vous n'épargnez rien, et l'art de l'ouvrier n'en éclate pas moins. Si vous supposez qu'à chaque génération ', l'individu reçoit, sans aucun moule, une configuration faite exprès: je demandé qui est-ce qui conduit la configuration d'une machine si composée, et où éclate une si grande industrie. Si, au contraire, pour n'y reconnaître aucun art, vous supposez que les moules déterminent tout, je remonte à ces moules mêmes. Qui estce qui les a préparés? Ils sont encore bien plus étonnants que les machines qu'on en veut faire éclore.

Qu'on imagine donc des moules dans les animaux qui vivaient il y a quatre mille ans , et qu'on assure, si on le veut, qu'Us étaient tellement renfermés les uns dans les autres à l'infini, qu'il y en a eu pour toutes les générations de ces quatre mille années , et qu'il y en a encore de préparés pour la formation de tous les animaux, qui conserveront l'espèce dans la suite de tous les siècles. Ces moules , qui ont toute la forme de l'animal par leur configuration, comme je viens de le remarquer, ont déjà autant de difficulté à être expliqués \ que les animaux mêmes. Mais ils ont d'ailleurs des merveilles bien plus inexplicables. Au moins la configuration de chaque animal en particulier, ne demande-t-elle qu'autant d'art et de puissance qu'il en faut pour exécuter tous les ressorts qui composent cette machine. Mais quand on suppose les moules, Vil faut dire que chaque moule contient en petit avec une délicatesse inconcevable tous les ressorts de la machine même. Or, il y a plus d'industrie à faire un ouvrage si composé en si petit volume , qu'à le faire plus grand; 2° il faut dire que chaque moule, qui est un individu préparé pour une première génération , renferme distinctement au dedans de soi d'autres moules , contenus les uns dans les autres à l'infini, pour toutes les générations possibles, dans la suite de tous les siècles. Qu'y a-t-tl de plus industrieux et de plus étonnant en cette matière d'art, que cette préparation d'un nombre infini d'individus, tous formés par avance dans un seul, dont ils doivent éclore ( Traité de l'existence de Dieu, p. 87)?

Ainsi s'exprimeM. de Fénélon, en joignant la force du raisonnement à la beauté d'une imagination aussi brillante que féconde, sur les différentes manières dont peut se faire la merveilleuse propagation -des animaux.

L'opinion la plus probable (1), au sentiment d'habiles théologiens et philosophes, approbateurs de la nouvelle explication (2) déve-

( 1 ) C'est celle qui admet les germes préexistants. i-?.) Depuis que nous finies imprimer en 17G9

(Quarante.)

TABLE DES MATIERES

loppec dans la première partie de notre présente Instruction {Col. 1046 et suiv.), ne sert pas peuà montrer possible l'identité du corps

notre Instruction sur l'Eucharistie, l'explication dont il s'agit a élé citée dans une thèse soutenue en 1782 par M. Fieffé de Liebrevrille, à laquelle présidait M. du Demaine Girard, professeur royal en Sorbonne. Voici les propres expressions de cette thèse, , Modum quo symbola in Christi cornus évadant, haud improbabiliter explicat Episcopus Boloniensis lnslruciione Pastorali de Eucharislia. Cuin Lateranensi IV et Tridenlino Conciltis concordat ; et ipsi favent Irenœas, Tertullianus.Gregorius Nyxsenus, CytillusUietosolymitanus, Chrysostomus , Cyrillus Alexandrinus , Joannes Damascenus, Lilurgiœ, ipsa ratio. Circanaturam specierum philosophicis liccl indulgere conjecturis : nihil enim exigit accidenlia propugnari absoluta. Nous savons que plusieurs autres habilos théologiens ont sur celle même explication les mêmes sentiments , dont l'on trouve des traces obscurément marquées, et des preuves implicitement contenues dnns les écrits des SS. docteurs cités dans celte thèse. On peut s'en convaincre en lisant leurs passages dans notre présente Instruction (a) qu'un savant professeur de théologie au collège de Navarre a citée avec éloge. Eloge dont nous renvoyons toute la gloire à Dieu seul : Soli Deo omnis Iwnor et glorïa ( l Tint., I, 17 ) iwbis aulem confusio (aciei (Dan., IX. 7).

(a) textes de plusieurs rères de l'Eglise , cités dans une thèse soutenue en sorbonne, comme favorisant l'hypollièse exposée ci-dessus.

Quamlo ergo et mixtus calix , et factus panis percipit verbum Dei, fit Eucharistia Sanguiuis et Corporis Christi , ex quibus augetur et consistit carnis noslrae substamia. irenœus, L. A. advers. hœres. c. 32.

Quomodo negaut carnem capacem esse donationis Dei , qu;e est vita ceierna, quse sanguine et corpore. Christi nutritur, et est membrum ejus? Quemadmoclum et B. Apostolus ait in ea quai est ad Ephesios Epistola : Quoniam membra sumus corporis ejus, de carne ejus, et de ossibus ejus ; non spirituali aliquo et invisibili homini dicens hsec (spiritus enim neque ossa, neque carnes babet) sed de ea dispositione quse est secundum verum hominem , quœ ex carnibus et nervis et ossibus consistit ; quae de Calice, qui est sanguin ejus, nutrilur ; et de pane qui est corpus ejus, augetur. ibid. L. S, c. 2.

Caro corpore et sanguine Christi vescilur , ut et anima de Deo saginetur , Terlull. de resurrecl. carnis. c. 8.

Aquam olim in viuum quod sanguini affine est , in Cana Galileae transmutavit ; et eum parum dignum existimabij mus cui credamus, cuin vinum in sauguinem transmutavit ? Ad nuptias corporales vocatus, slupendum hoc miraculum effecit;et non eum mullo magis filiis thalami nuptialis corpus su uni et sanguinem fruenda donasse confilebimur ? Quare eum oinni persuasione tanquam corpus et sanguinem Christi illa sumamus : nam in figura panis datur tibi corpus , et in figura vini datur tibi sanguis ; ut eum sumpseris corpus et sanguinem Christi, coucorporeus et con- , sanguis ipsi efficiaris. Sic etenim ChrisUferi efficimur, dis-

sacramentel et du corps naturel de Jésus- Christ. Cette explication leur paraît préférable, non seulement à celles qu'ont inventé Descartes, Rohault, M. de Varignon, M. de

Lignac, M. C , mais encore à celle qu'on

attribue à ce grand archevêque, quoiqu'on ne la trouve dans aucun de ses ouvrages. On lit dans l'un d'eux une réflexion très-judicieuse , qui revient si parfaitement à celuici, que nous ne pensons pas pouvoir mieux le Gnir qu'en la rapportant. Les mystères , dit-il, ri effarouchent pas un esprit droit ; il comprend que toute la nature étant incompréhensible à sa faible raison, il ne doit pas s'étonner de ne pouvoir comprendre tous les secrets de la Divinité : sa faiblesse même se tourne en force, et ses ténèbres en lumière , pour le rendre défiant de soi, et docile à Dieu. Il n'a point de peine à croire que Dieu, amour infini, a daigné venir lui-même sous une chair semblable à la nôtre pour tempérer les rayons de sa gloire (Lettres sur la religion, p. 26). Les faveurs que sa main magnifiquement libérale répand avec profusion sur tous les animaux qu'elle comble de biens ( Ps. CXLIV, 16), rendent moins surprenants et plus faciles à croire les prodiges de sa bonté envers les hommes , dont le Verbe incarné s'est fait en naissant le compagnon, en mangeant, la nourriture, en mourant, la rançon, en régnant, la couronne. A ce roi immortel assis sur le trône de la grâce , à cet agneau immolé sur la croix et sur les autels, bénédiction , honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen ( I Tint.,\, 17; Apoc.Y, 12, 13).

Donné à Boulogne , dans notre palais épiscopal, le 2 juillet 17C9.

f FRANÇOIS-JOSEPH, évoque de Boulogne.

Par Monseigneur,

. CLÉMENT, secrétaire.

tributo in membra nostra corpore ejus et sanguine. Sic juxta beatum Peirura divin» fimus consortes naturae. s. ci/ril. Jeros. Calech. myslag. A.

' Unicuique fidelium semetipsum per mysteria commiscet ; per hoc tibi persuadens quod carnem tuam assumpsit. S. Chrys. Eomel. 83. in malllt.

■Jt non modo secundum caritatem, sed etiam ipsa re , unum corpus eum Christo efliciamur , in illam misceamur carnem. idem. Homil. 45. in Job.

TABLE DES MATIERES

Page 1