‹ Œuvres tres-completesChapitre 7 sur 70 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

J'éprouvre plus vivement que jamais, messieurs, en entrant dans cette partie de mon discours, combien je suis au-dessous de mon sujet; combien j'ai lieu de craindre que les vertus de l'évéque de Boulogne ne perdent dans ma bouche leur éclat et la sublimité qui en fut le caractère propre. Et comment en effet vous développer les opérations secrètes de la grâce dans son âme, les vives lumières de sa foi, les douces émotions de son espérance, les tendres épanchements de son amour? Daignez donc, ô mon Dieu, suppléer à ma faiblesse ; daignez allumer dans mon cœur une étincelle de ce feu divin dont vous aviez embrasé celui du vertueux Prélat, afin que touché, pénétré moi-même des grands exemples de sa piété et de son zèle, je puisse les rendre plus sensibles et les présenter avec plus de vérité et plus de force.

La piété était un héritage précieux que l'évéque de Boulogne avait reçu de ses ancêtres. Sa famille, plus distinguée encore par son amour pour la religion que par sa naissance, mettait sa gloire dans la crainte du Seigneur : un père plein de vertu n'avait cessé de lui en inspirer les sentiments, et le pieux Evêquc ne se rappelait qu'avec attendrissement les belles maximes qu'il avait entendues de sa bouche (2). Quel avantage,

(1) Il lui assura une pension de 200 Iiv. tant qu'elle vivrait, et il donna aussi des secours à une sœur de l'assassin.

(2) M. de Pressy eut pendant quelque temps le projet d'entrer dans la congrégation de S. Sulpice. M. son père en ayant été informé, dit ces belles paroles, S'il est appelé à cet étal, j'en fais le sacrifice au Seigneur , quund même on l'enverrait an Canada. (MM. de S. Sulpice y avaient un séminaire). N'estce point pour récompenser la générosité de ce sacriiice, que bieu permit que, contre l'usage ordinaire , M. de Pressy fût évèque de son propre diocèse?

On trouve dans le testament de M. l'évéque de Boulogne un autre trait qui prouve combien son père pensait chrétiennement. Le Prélat y rappelle ce qu'il

messieurs, quel bonheur inappréciable pour des enfants, de naître dans une famille où tout les rappelle aux sentiments et à la pratique de la religion 1 Et à quel degré de perfection ne peut pas atteindre une âme, lorsque d'heureuses dispositions se trouvent soutenues par les leçons et les exemples de parents religieux, lorsqu'elles sont constamment cultivées et nourries par les soins d'une sainte éducation 1

L'évéque de Boulogne en est un exemple frappant. La piété avait jeté de profondes racines dans son cœur, et je ne sais si on peut la porter à un degré plus éminent. Je ne sais si on peut être plus pénétré de Dieu, plus plein de son souvenir, plus attentif à sa présence. Toutes ses paroles étaient animées de l'esprit de Dieu, ses conversations partaient de l'abondance d'un cœur ( Luc. 6, 45) que la pensée de Dieu occupe sans cesse Le ciel et la terre, ô mon Dieu, s'écriait saint Augustin, me parlent de vous ; tout ce qui y est renfermé me dit que je dois vous aimer, Cœlum et terra... ecceundique mihi dicunt ut teamem (Conf. I. 10, c. 6). Ainsi tout rappelait au pieux Prélat l'idée de Dieu, et il profitait lui-même de tout pour en rappeler aux autres le souvenir. Avec quelle onction il nous parlait de ses perfections infinies, des attentions paternelles de sa providence, des conseils admirables de sa sagesse, de la grandeur immense de ses miséricordes ! avec quelle fidélité il lui rapportait le bien qui était en lui, les honneurs qu'on lui rendait, les louanges dont sa modestie ne pouvait le garantir ! Avec quelle résignation il acceptait tout de sa main, envisageant en tout sa volonté, prêt à le bénir dans tous les événements , content pourvu que cette volonté divine s'accomplît, plein de confiance dans la bonté d'un Dieu qui sait tirer le bien du mal, et faire coopérer tout au salut de ceux qui l'aiment (Rom. 8, 28).

Aussi les circonstances les plus fâcheuses n'altéraient point la paix de son âme, et il espérait, suivant la pensée de l'Apôtre, contre toute espérance, Contra spem in spem (Jbid. 4, 18). La paix des saints est inaltérable, messieurs, parce que l'ayant avec Dieu (Ibid. 5, 1), ils se reposent dans le sein de son aimable providence. La sensibilité aux maux d'icibas est tempérée par l'attente des biens futurs; ils se réjouissent au milieu même des tribulations et des épreuves, par l'espérance des récompenses réservées à ceux qui souffrent, Spe gaudentes (Jbid.1'2 12). Tels étaient les sentimens de l'évéque de Boulogne; il ne voulait rien sur la terre : plein d'indifférence et de mépris pour elle, il n'estimait que les choses du ciel; son cœur, comme celui du Prophète-roi, défaillait à la seule pensée du bonheur ineffable qui nous y attend (Ps. 83, 1). Il avait choisi Dieu pour son partage (Ps. 15, 5) ; son désir était de le posséder, et le seul bien qu'il enviât ici-bas, était de s'at-

lui avait entendu dire souvent, qu'i/ serait bien fâché que les biens d'église entrassent dans sa famille , qu'il craindrait qu'ils n'y portassent la malédiction .

DE M. DE PRESSY.

tacher à lui par les liens de l'amour le plus vif et le plus tendre, Miki adhœrere I)eo bonumest{Ps.ncl,^l).

Ce ne sont point là des peintures d'imagination ; et en est-il un seul, peut-être, dans cet auditoire, qui n'en reconnaisse la vérité, ou qui n'ait saisi au moins quelques-uns des traits qui en forment l'ensemble? Cette onction sainte qui pénétrait son âme ne se trahissait-elle pas souvent au dehors? Ne se peignait-elle pas sur son visage? Ces regards tendres et fréquents vers le signe de notre rédemption, vers Jésus-Christ présent sur nos autels , ces pieux tressaillements dans les saints ofGces, ces élancements subits dans la célébration des divins mystères , n'annonçaient-ils pas l'amour ardent que son cœur ne pouvait contenir? Oui, messieurs, c'étaient des étincelles du feu qui le consumait. Mais, ô âmes pieuses ! vous dont la ferveur se ranimait à sa seule présence, vous qui vous confondiez à la vue de sa tendre piété, Vous qui avez tant de fois admiré cet humble prélat, dépouillé de tout l'appareil de la grandeur, prosterné dans ce temple comme le plus simple Adèle, anéanti en la présence du Dieu qui y réside ; oh! si vous eussiez pu pénétrer dans ce cœur, s'il vous eût été donné d'entrer dans ce sanctuaire de l'amour divin, si vous y eussiez vu les communications ineffables de cette âme fidèle avec son Dieu, les saintes ardeurs dont elle brûlait pour lui et les faveurs dont il la comblait!... Vous seul qui formâtes ces sentiments, ô mon Dieu, vous seul pûtes les connaître, vous seul pûtes en apprécier toute l'énergie et la vivacité. Et ce qui doit nous frapper encore plus, c'est que l'évêque de Boulogne ait su conserver une piété aussi affectueuse au milieu des études les plus sèches et les plus abstraites; c'est qu'après avoir employé toute la force et toute la sagacité de son génie à démêler les sophismes les plus subtils, et à approfondir les questions les plus épineuses, après s'être livré aux occupations les plus capables d'absorber l'esprit, il portât tous les jours au saint autel la ferveur et les tendres effusions d'un cœur qui ne s'est occupé, qui ne s'est nourri que de Dieu.

Cet avantage si précieux et si rare était l'effet de la vivacité de sa foi. Jésus-Christ cruciûe fut toujours, comme il le disait luimême, le grand livre où il puisa la science. L'étude continuelle de la Religion ne servait qu'à lui découvrir de plus en plus cette sagesse cachée dans les mystères de Dieu (1 Cor. 2, 7), et à lui rendre plus sensibles les traits de sa bonté et de son amour envers les hommes ; et ainsi, loin de dessécher son cœur, elle en ranimait sans cesse les tendres sentiments. La foi, n'eut point en quelque sorte d'obscurités pour lui : l'enchaînement de ses vérités et l'évidence de ses motifs portaient dans son esprit la conviction et la clarté. Il était frappé surtout, et comme ravi hors de lui-même, par le rapprochement et l'accord parfait des prophéties et de l'Evangile; et il répétait souvent que plus il examinait la Religion, plus il approfondissait tout ce que les

incrédules lui opposent, plus il était pénétré de sa divinité. C'était dans les vues de la foi qu'il envisageait tout; c'était par elle qu'il appréciait tout, qu'il jugeait de tout. Et cette foi ne se montrait-elle pas par les œuvres (Jac. 2, 18) ? N'était - elle pas la règle immuable de sa conduite et le germe fécond des fruits de bénédiction dont toute sa vie a été pleine? Il se montra toujours infiniment jaloux d'en maintenir la pureté. Des temps fâcheux le virent déployer pour elle toute la grandeur et la force du caractère épiscopal. Ses travaux n'eurent point d'autre objet que la défense de la Religion ; et la philosophie poussée dans ses derniers retranchements, l'incrédulité vaincue par ses propres armes, seront à jamais des témoignages éclatants du courage et des succès avec lesquels il a livré le combat de la foi ( 1 ).

Enfin le dernier trait qui achève de la caractériser dans le vertueux Prélat , c'est la simplicité de cette foi si vive et si éclairée. Esprits forts, hommes superbes, qui mépri— S' z les pratiques de la Religion, ou plutôt la Religion elle-même; jeunesse égarée par ces docteurs du mensonge et plus souvent peutêtre par la corruption de votre cœur ; chrétiens de peu de foi qui craindriez de vous confondre avec le peuple, en adoptant des pratiques que les mondains traitent de puérilités, et que les personnages les plus saints et les plus savants eurent en vénération ; paraissez ici, répondez-moi : L'évêque de Boulogne fut-il un esprit faible? Fut-ce un de ces hommes dont les lumières bornées donnent lieu de soupçonner la piété de crédulité et de superstition? Fut-ce un de ces hommes de peu de jugement, incapables de déposer les préjugés de l'enfance, et de revenir sur les impressions reçues dans la première éducation ? Fut-ce un de ces hommes précipités, peu réfléchis, prêts à adopter, sans examen, tout ce qui porte un caractère de nouveauté et de singularité? Si vous osiez le dire, une foule de témoins déposeraient contre vous ; et l'érudition, la force du raisonnement, la profondeur du jugement qui régnent dans les productions de sa plume, suffiraient pour vous confondre. Eh bien ! cet homme dont vous êtes forcés de respecter, d'admirer les vertus, les talents , les lumières , la supériorité du génie, cet homme eut une foi simple. Ces pratiques de piété que vous estimez si peu, il ne les dédaignait point; ces dévotions qui vous paraissent si petites et que vous laissez aux esprits faibles, il s'y portait avec zèle; ces devoirs communs du christianisme, l'assistance aux saints offices, aux instructions, aux exercices de la Religion qui sanctifient les jours consacrés au Seigneur, il s'y rendait fidèle ; il eût voulu, par son exemple, rappeler tous ceux qui lui étaient soumis, à des devoirs qui ne sont plus, s'il m'est permis de parler ainsi, du bon ton , et que,

(1) Instructions pastorales et dissertations théologiques de M. l'évêque de Boulogne, sur l'accord de la foi et de la raison dans les mystères considérés en général et en particulier.

(MAISON FUNÈBRE

par un aveuglement digne de compassion, une infinité de chrétiens ne se mettent plus en peine, que dis-je! rougiraient presque de remplir!

Il avait surtout, messieurs, une dévotion tendre pour l'auguste protectrice de cette église. Il l'honorait comme notre mère, notre médiatrice auprès de Dieu, le canal de ses grâces sur nous, et le plus beau modèle quil nous ait donné après son cher Fils ; il la réclamait souvent avec l'Eglise entière, comme notre vie et notre espérance, vita et spes nostra. Et vous, humble serviteur de Dieu, pauvre de Jésus-Christ, qui ferez à jamais la gloire de ce diocèse (1) , vous qui avez caché sous la plus vile apparence les plus riches trésors de vertus et de grâces ; vous qui semblez n'être né dans ce prétendu siècle de lumières, siècle de présomption et d'orgueil, que pour confondre la sagesse du monde (1, Cor. 1,20) et pour donner aux hommes un exemple frappant de cette folie de la croix, qui est la force et la puissance de Dieu (Ibid. 1, 18), avec quelle confiance le pieux Prélat s'adressait à vous! Quelle joie, quelle consolation votre mort précieuse porta dans son cœur 1 II la regardait, messieurs, comme une des plus grandes bénédictions que Dieu eût accordée a son épiscopat. On le vit reprendre à cette époque une nouvelle vigueur : on le vit redoubler d'estime pour les vertus abjectes que l'humble serviteur de Dieu avait portées à un si haut degré , et ses grands exemples servirent à nourrir et animer encore la ferveur du pieux Evéque. Dieu lui ménageait sans doute ces derniers encouragements pour perfectionner sa vertu et mettre le comble à ses mérites.

Je sens, messieurs, qu'il serait temps de terminer ce discours, ejt je crains d'abuser de 2a favorable attention dont vous m'avez honoré jusqu'à ce moment. Il me reste cependant un objet si intéressant à vous présenter, que je craindrais de dérober quelque chose à votre piété et à votre édification, si je le passais sous silence. Je veux parler du zèle du vertueux Prélat pour la gloire de Dieu. C'est là, messieurs, le caractère propre du vrai ministre de Jésus-Christ. Et en effet, honoré de son sacerdoce, établi pour être son représentant parmi les hommes, et pour continuer l'œuvre que le Sauveur du monde est venu commencer, ne doit-il pas pouvoir dire avec lui qu'il ne cherche point sa propre gloire (Joan. 8, 50), mais la gloire de celui qui l'a envoyé ? ne doit-il pas comme lui être sans cesse occupé des choses de Dieu et de l'établissement de son règne sur la terre , In his quœ patris mei sunt oportet me esse (Luc. 2, 49) ? L'évèquc de Boulogne eut-il d'autres sentiments, messieurs? Eut-il d'autres pensées, d'autres désirs ? Ses occupations , ses soins, ses études, ses travaux continuels eurent-ils d'autres fins que la gloire de Dieu? Qu'a-t-il négligé de tout ce qui pouvait con-

(1 ) Benoît Joseph Labre, né à Amènes, diocèse de Boulogne, ci mon en odeur de sainielé, à Rome , le 1G Avril 1783.

tribuer à la sanctification des âmes, qui est l'objet de la volonté divine? Ou plutôt, que n'a-t-il pas fait pour faire fleurir la piété, et pour affermir la vertu dans son peuple?

Tant de pieuses institutions dont nous lui sommes redevables , soit pour perpétuer l'adoration de Jésus-Christ sur nos autels, soit pour honorer l'amour immense dont son cœur brûle pour nous , soit pour rappeler la mémoire de sa passion et de sa mort, soit pour renouveler dans le cœur des fidèles le souvenir des engagements qu'ils ont contractés en devenant enfants de Dieu ( 1 ) ; ces pieuses institutions, dis-je, eurent-elles d'autre but , d'autres motifs ? Cette ville se rappelle encore les biens que produisirent dans des missions extraordinaires, des ministres évangéliques qu'il avait appelés pour y prêcher la pénitence et réveiller les pécheurs de leur assoupissement. Il devait nous procurer de nouveau ce moyen de salut si efficace pour tant d'ames , et souvent unique pour celles que l'habitude du crime a endurcies , si la mort n'eût prévenu ses pieux desseins. Et quel intérêt n'a-t-il pas pris à l'éducation de la jeunesse , à ce qu'elle fût instruite de la Religion, et formée de bonne heure à la vertu ? II regardoit ce soin comme un des plus dignes d'occuper un pasteur. Une attention continuelle à recommander aux parents et aux maîtres ces plantes précieuses que Dieu leur confie, des établissements formés pour l'instruction des enfants, des encouragements fondés avec une sainte libéralité, et auxquels il ajoutait un nouveau prix, en les distribuant de sa propre main, n'ont pu contenter son zèle. Il a porté ses regards au-delà du premier âge; il a cherché à exciter par des récompenses flatteuses et utiles, une noble émulation de sagesse et de vertu dans les jeunes personnes du sexe ( 2 ). Disons plus : son zèle a voulu aller jusqu'à la source, en intéressant les pères et mères à veiller sur les mœurs de leurs enfants , à donner à leur famille l'exemple d'une conduite sage et régulière , et à laisser après eux un nom sans tache.

Mais que pourrait le zèle du premier pasteur, s'il n'était aidé et soutenu par ceux que la Providence place à la tête de chaque portion du troupeau? Aussi le choix des pasteurs était-il à ses yeux une des parties les plus importantes de son ministère. Des prières ferventes et un détachement entier de toute considération humaine y présidaient; il n'oubliait aucun des moyens qui pouvaient soutenir dans ceux qui étaient destinés aux fonctions pastorales , l'amour du travail et la fidélité à leurs devoirs , et l'éclairer lui-même

(1 Mandements pour rétablissement de l'Adoration perpétuelle du Très-Saint Sacrement; pour rétablissement de la Dévotion et Oflice du Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ; pour établir la pratique du souvenir de la mort de Notre Seigneur Jésus- Christ ; pour le renouvellement public des vœux du baptême.

(2) Etablissement des Rosières dans plusieurs paroisses.

DE M. DE PRESSY.

par leur conduite et leur capacité (1). Et connue, suivant la pensée de saint Léon, la vertu la plus pure contracte toujours quelque souillure dans la poussière du monde (2) ; il rappelait chaque année une partie de ses coopérateurs auprès de lui , pour ranimer leur ferveur dans ces retraites , où sa présence plus éloquente que tous les discours , plus persuasive que toutes les réflexions , suffisait pourinspirer les plus tendres sentiments et les résolutions les plus saintes (3). L'âge qui amortit dans tant d'autres la vivacité du zèle , ne fit qu'en augmenter l'ardeur dans le pieux Prélat; ses tendres inquiétudes pour former de dignes ministres redoublèrent avec les années; et c'est à la fin de sa carrière que nous l'avons vu exécuter un projet dont la vieillesse ne semble plus capable, et qui eût effrayé un zèle moins généreux , et une âme moins confiante dans la divine Providence (4). Arrêtons-nous un moment , messieurs ; et pourrions-nous ne point jeter un regard de complaisance sur cet asile de l'innocence et de la vertu , où la piété donne à cette ville des exemples si touchants; sur ces jeunes élèves , l'édification de l'âge présent et l'espérance de la postérité; sur cette pépinière de ministres de Jésus-Christ, qui, cultivée par des mains habiles, ira porter parmi les peuples des fruits abondants de salut? Malgré les succès rapides de cet établissement, le digne pasteur n'a pu jouir du fruit des sacrifices immenses qu'il a faits pour lui ; mais il en a vu assez pour mourir plein de consolation et d'espérance , et pour goûter les prémices des biens qu'il doit produire. Cette œuvre est la dernière, et, je ne balance point à le dire , la plus grande du zèle et de la charité de l'évêque de Boulogne, la plus propre à en perpétuer les effets , et elle était digne de couronner une si belle vie. Son zèle ne se renfermait point dans ce diocèse; il embrassait l'univers entier : toutes les âmes étaient précieuses à ses yeux. Hélas ! mes frères , tandis que, environnés des lumières de la Religion, nous abusons des moyens de salut que le Seigneur nous prodigue, des milliers d'infidèles sont encore assis dans les ombres de la mort (Luc. 1, 79) ; des contrées immenses sont couvertes de ronces et d'épines , et malgré le sang des martyrs qui les a arrosées , la foi n'y a fait que de faibles progrès 1 La compassion pour ces âmes rachetées du sang de Jésus-Christ était héréditaire dans la famille de notre digne prélat (5) : l'auguste caractère de l'épiscopat

(1) Etablissement du concours pour les cures.

(2) Necesse est de mundano putvere eliam religiosa corda sordescere. S. Léo., serm. 40, de Quadra.

(3) 11 a été attaqué de sa dernière maladie dans le cours de la retraite annuelle qu'il faisait avec MM. les curés el vicaires.

(4) Etablissement du petit Séminaire, en 1786. Après avoir fait construire un bâtiment capable de fournir les emplacements nécessaires à une communauté de plus de cent jeunes gens, il y a fondé douze mille livres de rente, pour des bourses gratuites.

(5) M. d'Esquirre ebargeait tous les ans M. de Pressy , qui faisait alors ses études, de remettre une somme pour l'œuvre des Missions étrangères,

l'avait rendue plus vive encore dans son cœur. Fixés dans certains lieux , disait-il , nous ne pouvons pas aller, suivant les paroles que le Sauveur adressait aux apôtres (Matih. 28, 19) et à tous leurs successeurs , enseigner toutes les nations et prêcher la Foi dans les terres lointaines ; mais ce que nous ne pouvons point par nous-mêmes , nous le pouvons par d'autres; et c'est ce qui l'engageait à des libéralités considérables , pour procurer des ouvriers évangéliques à cette abondante moisson (1). On s'étonnera sans doute, messieurs, qu'il ait pu suffire à tant de choses ; on se demandera où il a trouvé les ressources et les moyens nécessaires pour fournir à tant de bonnes œuvres. Dans l'esprit de pauvreté dont il était plein , dans le détachement et la mortification , dans cette sainte retenue à user des biens qui lui étaient confiés, qui le rendait en quelque sorte avare envers lui-même, pour être saintement prodigue envers les autres : voilà les trésors où puisaient son zèle et son infatigable charité. Qu'ai-je à ajouter , messieurs , aux vertus dont je viens de vous offrir le tableau, el que restait-il à faire au pieux Evêque? Ah! est-il un moment où de tels hommes ne soient plus nécessaires ici-bas ? Le ciel peut-il jamais les ravir à la terre, sans porter à leurs peuples un coup sensible? Oui , sans doute, l'évêque de Boulogne était mûr pour le ciel ; il avait soutenu le combat de la Foi , il avait achevé sa course, il avait été fidèle dans son ministère ; et tant de bonnes œuvres lui avaient mérité la couronne de justice (2 Tim. k, 7 et 8). Mais il était nécessaire pour notre bien qu'il demeurât encore dans cette vie ( PMI. 1, 24 ) ; et nous espérions que Dieu différerait la récompense de ses travaux , lorsqu'une mort inattendue vient frapper le dernier coup (2). Je ne vous peindrai point notre désolation dans ce triste moment. Elle est donc tombée la couronne de notre tête , Cédait corona capitis nostri. La joie de notre cœur est éteinte , Dcfecit qaudium cordis nostri (Lamen. 5, 15 et 16). O père tendre, pourquoi nous abandonnez-vous, Car nus, Pater, descris? A qui laissez-vous votre peuple? Ah! si des loups cruels allaient porter le ravage dans votre troupeau! si Dieu, pour punir nos infidélités, nous donnait un pasteur dans sa colère! si nous allions perdre pour toujours l'exemple de vos vertus , ces spectacles touchants auxquels vous nous avez accoutumés !

Telles étaient, messieurs, les tristes réflexions qui occupaient notre esprit. Nous l'avouerons cependant, nous n'étions point sans consolation ; nous savions qu'un ministre (3) digne de la confiance d'un roi vertueux chères ) Fondations faites pour entretenir des catéchistes dans les Missions étrangères.

(2) Le 8 octobre 1789 : après quatre jours de fièvre qui n'avait encore eu rien d'effrayant, il se trouva tout d'un coup à l'extrémité, el mourut sept ou huit heures après.

(5) Mgr. Jean George Lefranc de Pompignan, ancien archevêque de Vienne, chargé par le roi de la feuille des bénéfices.

INSTRUCTION PASTORALE

chait ù pourvoir l'Eglise de France de pontifes selon le cœur deDieu, et nous nous flattions que ce prélat, amide notre pieux évèque, qui, élevé le même jour que lui à l'épiscopat, en fait comme lui la gloire par ses talents et ses vertus , voudrait honorer la mémoire de sou illustre collègue, en lui donnant un successeur digne de îui. Nous comptions sur la tendresse de notre respectable père; ses sentiments pour nous et les efforts qu'il avait faits pour nous laisser après lui un pasteur qui nous retraçai ses exemples , étaient de sûrs garants qu'il ne nous oublierait pas dans une meilleure vie , et nous espérions que Dieu , touché de ses prières , étendrait sur nous les soins d'une providence toute particulière.

Nos espérances n'ontpoint été confondues, messieurs. Levez-vous, Jérusalem (Isa. 60, 1); quittez vos vêtements de deuil (Bar. 5, 1), fille de Sion ; voyez l'allégresse que le Seigneur vous envoie, Vide jucunditatem a Deo tibi venientem (Bar. k, 36). Vous vous enrichirez de vos pertes ; celui que vous pleurez est devenu votre protecteur dans le ciel, et il vivra encore au milieu de vous dans un autre lui-même : ses lumières vous guideront encore ; sa simplicité, sa modestie, son désintéressement, sa piété, son amour tendre pour Dieu, son zèle , sa charité et toutes les vertus que vous avez admirées en lui, s'offriront encore à vos regards : l'esprit d'humilité, de

f»aix, de douceur, d'équité, de prudence qui 'animait, présidera encore à la conduite de ce peuple ; et cette église ne s'apercevra pas qu'elle ait changé de pasteur.

Béni soyez-vous, ô mon Dieu, Père des miséricordes, Dieu de toute consolation, quj nous avez consolé d'une manière si efficace dans nos peines (2 Cor. 1, 3 et k). Et nous, messieurs, pour répondre à de telles grâces, souvenons-nous de ceux qui ont été établis pour nous conduire, Mementote prœpositorum vestrorum (Jlébr. 13, 7] ; souvenons-nous qu'une admiration stérile ne nous sauvera pas, et que si leurs vertus ne servent point à notre salut, elles serviront à notre condamnation. Ah ! messieurs, toute la France admire depuis longtemps le bonheur de ce diocèse; elle nous regarde comme ce peuple privilégié que Dieu comble de ses bénédictions. Nous avons vu d'illustres personnages, de vertueux prélats séparés de nous par la vaste étendue du royaume, venir écouter la sagesse de ce nouveau Salomon (Matth. 12, 42), et rendre hommage à ses vertus ; et nous qui avons été assez heureux pour être sans cesse devant lui (SBeg. 10, 8), pour entendre ses saintes leçons et pour avoir sous les yeux ses grands exemples, nous regarderions de telles grâces avec indifférence ! elles nous scraientinutiles ! Non, mes frères, nous ne nous montrerons point enfants indignes d'un tel père ; nous ferons la joie et la couronne (Phil. k, 1) de notre respectable pasteur, en allant de vertus en vertus, et nous mériterons par là de partager un jour avec lui la béatitude dans laquelle nous ne douions pas que Dieu ne l'ait reçu. Ainsi soit-il.

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