‹ Œuvres tres-completesChapitre 8 sur 70 · DE MONSEIGNEUR L'ÉVEQUE DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

DE MONSEIGNEUR L'ÉVEQUE DE BOULOGNE

sua l'accord de la foi et de la raison dans les mystères considérés en général ,

POUR LES JUSTIFIER ET LES VENGER DES CALOMNIES DE BAYLE, DE J.-J. ROUSSEAU ET d'aU- TRES PHILOSOPHES IMPIES, QUI OSENT LES ACCUSER D'ÊTRE INCROYABLES, ININTELLIGIBLES, CONTRADICTOIRES ET ABSURDES.

FRANÇOIS JOSEPH , par la grâce de Dieu et celle du Saint-Siège apostolique, évéque de Boulogne, etc.... à tout le clergé de notre diocèse , salut et bénédiction en celui qui , révélant les mystères , doit être cru à cause de sa véracité (1).

/. Motifs de cet ouvrage ; son objet , sonbut, son importance. — Les conjonctures présentes où nous avons la douleur, mes très-chers frères, de voir notre sainte Religion en butte à tant de blasphèmes contre ses augustes mystères nous persuadent qu'il est de son honneur comme de son intérêt , que ses défenseurs s'appliquent partilièremcnt à faire voir le concert et l'harmo-

(1) lievelans Mysleria. Dan. 2, 47. Dcus verux est. Juan. 5, 35.

nie qui régnent entre la foi et la raison. Si on en croit les incrédules , qui confondent l'apparence avec la réalité, elles ne s'accordent nullement. Ce sont deux souveraines ennemies ou rivales , qui se disputent mutuellement l'empire du monde spirituel ; les hommages que l'une exige , les lois qu'elle impose, les arrêts qu'elle prononce, sont désavoués , contredits , annulés par l'autre. Si on en croit des auteurs qui se disent chrétiens et même catholiques, ce sont deux juges ou deux tribunaux qui ont chacun leur ressort, et ressort si distingué, que ce qui est soutenu comme vrai par le théologien , peut être rejeté comme faux par le philosophe. Où en serions-nous , si cela était ? Notre sort ne serait-il pas bien à plaindre , si nous ne pouvions devenir raisonnables

SUR LA RELIGION

qu'en cessant d'être fidèles, ou devenir fidèles qu'en cessant d'être raisonnables ?

//. Définition de la raison et de la foi. — Sommes-nous réduits à une si fâcheuse alternative , d'être ou des insensés et des fanatiques , ou des infidèles et des apostats? Y a-t-il une contrariété réelle entre la raison et la foi? ont-elles une origine différente, et des droits , des prétentions , des fins opposées? Pour en bien juger, appliquons-leur cette maxime vérifiée par l'expérience : Le vrai, qui du premier abord ne paraît point toujours vrai, est quelquefois moins vraisemblable que le faux. Jugeons-en , non par le dehors et par ce qu'elles ont d'apparent, i >ais par le fonds et par ce qu'elles sont en elles-mêmes. Observons que leur dissemblance n'empêche pas qu'elles ne soient deux rayons du même Soleil d'intelligence (Sap. 5, 6) qui éclaire tous les esprits, deux émanations du même Dieu de vérité (Psal. 30, 6), qui ne peut ni mentir, ni se démentir (2 Tim. % 13), deux filles du même Père des lumières, de qui descend tout don parfait (Jac. 1, 17). Lune est cette lumière naturelle , primitive et universelle que Dieu répand dans l'âme de tous les hommes, et qui par l'évidence des principes ou par la claire liaison des conséquences, entraîne leur conviction dès qu'ils y sont attentifs. L'autre est cette lumière surnaturelle , mêlée de nuages et de ténèbres , qui nous découvre des objets supérieurs à notre intelligence, des mystères que nous ne pouvons comprendre , que nous ne pouvons même concevoir qu'obscurément , mais que nous devons croire fermement à cause de la clarté des motifs qui montrent que Dieu , en les attestant par des prodiges indubitables, a parlé. La foi, il est vrai , ne nous rend pas évident ce qu'il a dit et ce qu'il faut croire; mais la raison nous rend évident qu'il l'a dit et qu'il le faut croire.

'foules deux n'ont pas d'autre prétention , d'autre intérêt, d'autre but que la connaissance, l'amour, le triomphe de la vérité. Toutes deux , en marchant d'un pas ferme vers ce but sans précipitation , sans imprudence , sans prévention , sont guidées par la sagesse qui , pour leur faire tenir un louable milieu entre les extrémités blâmables, les éloigne également, non pas seulement de tout artifice, de toute tromperie, de tout système impie qu'elles haïssent, détestent, abhorrent , mais encore de toute simplicité superstitieuse, de toute sotte crédulité, de tout extravagant fanatisme qu'elles méprisent, improuvent, condamnent. Toutes deux, en s'aidant à parcourir, sans s'égarer, les vastes champs de la philosophie et de la théologie, s'assurent de remonter, quoique par des routes diverses , à la même source de la véracité divine , incapable de nous induire en erreur , soit dans l'ordre de la nature , soit dans celui de la grâce. Toutes deux , animées du même désir de s'instruire, promènent leurs regards, quoique différents , sur la même chaîne de vérités , dont l'union est indissoluble. Chaîne immense , qui embrasse tous les objets , tous

les temps , tous les lieux , et qui , s'étendant depuis le plus profond des abîmes jusqu'au plus haut des deux , s'élève infiniment audessus de nous. Nos yeux sont trop faibles pour découvrir d'ici-bas tous les anneaux qui la composent. Plusieurs chaînons intermédiaires, qui lient les extrêmes, échappent à notre vue ; d'autres lui paraissent dérangés , ou rompus , ou détachés ; mais malgré ces apparences trompeuses, ils n'en sont pas moins tous liés ensemble ; les plus éloignés que nous ne voyons pas ou que nous ne faisons qu'entrevoir, n'en tiennent pas moins à ceux qui sont près de nous et que nous touchons , pour ainsi dire , au doigt et à l'œil. Puisqu'il répugne manifestement que des choses soient et ne soient pas tout à la fois, il est évident qne des vérités ne peuvent contredire des vérités (1). II est clair que Dieu , montrant les unes par le flambeau de la raison , qui , dans les mains de la Religion devient, sinon plus lumineux, du moins plus utile , ne peut être opposé à Dieu montrant les autres par la sombre lueur de la révélation , à qui ce même flambeau nous fait connaître qu'il est très-raisonnable d'ajouter foi. La foi donc et la raison, bien loin de se contrarier et de ne pouvoir se concilier, se donnent , comme deux sœurs intimement unies d'amitié et d'intérêt , un baiser mutuel (Ps. 84, 11), un secours réciproque, et sont parfaitement d'accord.

///. Mystères accusés d'être absurdes ou du moins inintelligibles et incroyables.— Les incrédules qui prétendent qu'elles se contredisent et qui s'efforcent de les faire combattre l'une contre l'autre, ne cessent d'attaquer tantôt les preuves delà Religion, qu'on appelle motifs de crédibilité, tantôt les dogmes obscurs de la foi qu'on nomme mystères. Nous n'entreprenons pas ici de repousser la première sorte d'attaque : nous l'avons déjà fait dans un de nos Mandements qui a pour objet le renouvellement annuel et solennel des vœux du baptême. Nous y avons montré que la céleste doctrine de Jésus-Christ, la parfaite pureté de sa morale, les succès prodigieux de la prédication des apôtres, les vertus héroïques de tant de saints et de saintes , la croyance de tant de peuples et de tant de siècles , l'accomplissement visible de tant de prophéties , et la vérité certaine de tant de miracles , font voir évidemment la divinité del1 'Evangile éternel (Apoc. 14, 6). Nous supposons donc les faits évangéliques appuyés de preuves si fortes et si pressantes, qu'elles poussent à bout la chicane la plus pointil-

(l) On ne parle ici que des vérités fondées sur les essences immuables des choses, dont l'énoncé opposé implique conirjidiciion, et dont la nécessité est appelée par les Philosophes , Logique ou Métaphysique. La révélation ne peut être contraire à ers sortes de vérités, quoiqu'elle puisse contredire des maxiines dont la nécessité , qu'on appelle Physique ou Morale, n'est appuyée que sur les lois positives que Dieu a librement prescrites à la nature ou aux hommes, et auxquelles il dér< se quand il veut , en opérant des miracles contraires à ces lois , ou en dispensant des obligations qu'elles imposent.

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leuse , et qu'elles triomphent de l'irréligion la moins disposée à mettre bas les armes. Un de ses principaux chefs (J.-J. Rousseau) a été lui-même contraint d'en convenir. Dirons-nous (ce sont ses propres paroles) que l'histoire de l'Evangile est inventée à plaisir? Mon ami (c'est sa réponse à cette question), ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ ; au fond c'est reculer la difficulté sans la détruire. Il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton , ni cette morale ; et l'Evangile a des caractères de vérité si grands, si frappants , si inimitables , que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros {Emile, t. 3, p. 181).

Ainsi s'exprime cet écrivain trop malheureusement fameux. Forcé par l'évidence de faire hommage à la majesté des Ecritures , il avoue en termes formels dans le même endroit , que la sainteté de l'Evangile parle à son cœur. Mais écoutons ce qu'il ajoute , et frémissons en entendant son incrédulité au désespoir et furieuse de ne pouvoir entamer la Religion du côté des faits , s'exhaler en blasphèmes contre les mystères : Avec tout cela ce même Evangile est plein de choses incroyables , de choses qui répugnent à la raison , et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir et d'admettre. Les autres incrédules qui , comme lui , se servent de ruses pour faire prendre le change, tiennent le même langage , emploient le même stratagème dans la guerre qu'ils font à la Religion : ces prétendus esprits forts s'imaginent l'attaquer par son endroit faible , en la combattant du côté des mystères de la foi , dont ils soutiennent que les dogmes sont contraires à la droite raison , à l'évidence , à la vérité clairement connue. On y trouve , selon eux, des difficultés invincibles , des impossibilités absolues , des inconséquences visibles , des contradictions manifestes ; une seule substance, une seule nature , et cependant trois personnes en un même Dieu , tout à la fois engendré et non engendré, produit et non produit ; trois substances , deux natures , et cependant une seule personne dans le même Dieu fait homme , sujet aux souffrances et à la mort, sans cesser d'être Dieu, impassible et immortel ; un même corps existant en une infinité d'endroits dans l'Eucharistie, sans se multiplier; un péché originel commis en Adam par tous les autres hommes , avant même qu'aucun d'eux fût venu au monde ; un supplice éternel pour le plaisir momentané d'une offense injurieuse à la majesté divine , mais pardonnable à la faiblesse humaine; enfin une résurrection générale des morts , dont les cendres ont été dispersées de toutes parts , dont les membres ont été métamorphosés en portions de plantes, d'animaux, de poissons, d'oiseaux, et dont la chair, devenue successivement la chair de plusieurs corps humains , sera rendue précisément la même à chacun d'eux ;

ce sont, disent-ils d'un ton moqueur et d'un air de mépris , ce sont là des dogmes étranges , des rêveries ridicules , des visions folles , des mystères absurdes , ou du moins inintelligibles et incroyables.

IV. Réfutation générale de cette accusation. — O hommes vraiment aveugles, quoique vous vous croyiez les plus éclaires des hommes , vous ne voyez pas qu'en parlant ainsi vous vous condamnez vous-mêmes par votre propre bouche ; puisque vous ne pouvez disconvenir que ces mystères , que vous osez qualifier du moins d'incroyables , ont toutefois été crus chez toutes les nations même les plus spirituelles , d'un nombre innombrable de personnes, qui n'étaient point un amas d'insensés capables de croire des rêveries , des absurdités , des folies I Par qui ont-ils été crus ? Non point seulement par le simple peuple , composé d'esprits grossiers , ignorants, superstitieux, faciles à tout croire, sans rien examiner ; mais par des savants et des génies du premier ordre qui les ont approfondis, parles saints docteurs et les pères de l'Eglise qui , au jugement d'un écrivain (1) respectable à l'incrédulité même , étaient les meilleures têtes , les têtes les plus fortes , les plus sensées de leur siècle , et dont les ouvrages , marqués au coin de l'immortalité , ont fait l'admiration de tous les âges suivants. Sur quelle autorité ces mystères, quelque incroyables qu'ils parussent, ont-ils été crus? Sur l'autorité même de Dieu opérant, pour obliger de les croire , une multitude de miracles avérés, dont l'évidence palpable, beaucoup plus claire en genre de faits surnaturels que ces mystères ne sont obscurs en matière de doctrine révélée, dissipait ou écartait les nuages que l'opposition apparente des ténèbres de la foi aux lumières de la raison , pouvait faire naître dans les esprits. Avec quelle foi ont-ils été crus , surtout des premiers chrétiens qui , malgré l'empire des passions et la force des préjugés de la naissance et de l'éducation , aban-

(1) Un père de l'Eglise, un docteur de l'Eglise ; quels noms! quelle tristesse dans leurs écrits! quelle sécheresse , quelle froide dévotion , et peut être quelle scolaslique , disent ceux qui ne les ont jamais lus ! mais plutôt quel étonnemenl pour tous ceux qui se sont fait une idée des pères, si éloignée de la vérité , s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force de raisonnement , des traits plus vifs et des grâces plus naturelles, que l'on n'eu remarque dans la plupart des livres de ce temps , qui sont lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à leurs auteurs ' Quel plaisir d'aimer la Religion et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies et par de si solides esprits ; surtout lorsque l'on vient à connaître que, pour l'étendue de connaissances , pour la profondeur et la pénétration , pour les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur développement, pour la justesse des conclusions , pour la dignité du discours, pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien, par exemple, que l'on puisse comparer à S. Augustin, que Platon et que Cicéron. Les Caractères ou les Mœurs de ce Siècle, par M. de la Bruyère, pag. 571.

SUR LA RELIGION

donnèrent la religion commode de leurs pères , pour embrasser et pratiquer la morale austère de l'Evangile? Avec une foi si vive , si courageuse , que des milliers de martyrs , entre lesquels il est certain qu'il y a eu des philosophes illustres et des savants distingués , ont bravé d'affreux supplices et la mort même : avec une foi si ferme , si constante que , malgré la fureur des persécutions , malgré le déchaînement des vices et le ravage des hérésies , elle subsiste depuis plus de dix-sept cents ans , toujours combattue , toujours victorieuse , et faisant encore chaque jour de nouvelles conquêtes dans le Nouveau-Monde.

Vous donc, incrédules, vous vous percez vous-mêmes des traits que vous lancez contre nos mystères, lorsque vous nous opposez la prétendue difficulté insurmontable de les croire. Plus vous relevez et faites valoir cette difficulté invincible à la faiblesse humaine, plus devriez-vous reconnaître que l'établissement du christianisme, qui a su la vaincre, est un ouvrage divin. Ce ne sont point les sages, ce ne sont point les nobles, ce ne sont point les puissants qui ont fait un si grand miracle. Dieu qui l'a opéré, a choisi ce qui était fou selon le monde, pour confondre les sages ; ce qui était faible , pour confondre les puissants ; ce qu'il y avait de plus méprisable et de plus vil , enfin ce qui n'était pas, pour détruire ce qui était ( 1 Cor. 1 , 26, 27 , 28). C'est le Seigneur qui a fait cette œuvre admirable à nos yeux (Psal. 117, 23). Elle est si manifeste, qu'il n'y a qu'un aveuglement volontaire qui la cache aux vôtres, et qui vous empêche de voir que ce qui dans les mystères paraît folie, faiblesse en Dieu, est plus sage, plus fort que tous les hommes (ICor. 1, 25). Pour nous qui le voyons, qui l'admirons, nous admettons comme très-croyables les témoignages du Seigneur (Psal. 92, 5), et nous nous écrions avec Richard de Saint-Victor : Plût à Dieu que ceux qui ne les croient pas voulussent considérer avec quelle assurance nous pourrions nous présenter au tribunal du souverain Juge 1 Ne pourrions-nous pas lui dire : S'il y a de l'erreur en ce que nous avons cru, c'est vous, Seigneur, qui nous y avez engagés. Car les choses auxquelles nous avons ajouté foi , d'après tant d'hommes aussi éminents en savoir qu'en sainteté, ont été confirmées par des prodiges si extraordinaires, que vous seul, ô Dieu tout-puissant, étiez capable de les opérer.

Ce sont des choses, dit J.-J. Rousseau, qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir. Oui, lui répondons-nous, il est impossible de les concevoir, mais il est très-possible, trèsraisonnable , très-nécessaire de les croire , à cause qu'elles sont enseignées par cette autorité infaillible que tout homme sensé ne peut contester à Dieu. Bayle , ce coryphée des incrédules, avoue lui-même que l'incompréhensibilité d'un dogme n'est pas une raison de le rejeter; que la véracité de Dieu est la notion la plus évidente de l'esprit humain, et que le plus haut degré de certitude convient à cet axiome philosophique : Dieu ne peut trom- De Pressy. I.

per , ni elfe trompé , il doit toujours être cru sur sa parole (1). Un homme sensé peut-il donc reconnaître l'infaillible autorité deDieu sans se reconnaître obligé de croire les choses qu'elle lui enseigne , quoiqu'il ne les conçoive pas clairement ou entièrement?

S'il dit, je conviens que cette autorité ne peut me tromper, et cependant je crains qu'elle ne me trompe , en proposant à ma croyance des choses qu'il m'est impossible de concevoir, ne se contredit- il pas follement lui-même, en la disant infaillible et faillible tout à la fois ? Ne cesse-t-il pas d'être un homme sensé, et ne l'appellerait-on pas à plus juste titre un extravagant ou un stupide?

V. Certitude incontestable des faits évangéliques, avouée par J.-J. Rousseau. — - Remarquez, mes frères, que nous parlons ici d'un incrédule à qui on a fait voir la certitude des faits évangéliques portée à un si haut degré d'évidence morale, qu'ils méritent d'être crus comme si on les avait vus de ses propres yeux (2). Quiconque en effet (vous le savez, et nous en attestons votre propre expérience) les examine avec un esprit attentif et un cœur droit, les trouve visiblement incontestables ; il y voit tous les motifs de crédibilité réunis ensemble, toutes les splendeurs de la vérité briller avec tant d'éclat, que l'éloignement des lieux et des siècles ne peut les obscurcir, et qu'après les avoir rejetés , il ne resterait plus qu'à rejeter de même et qu'à brûler tous les monuments les plus authentiques et les plus certains de l'histoire. Or en supposant ces faits , par exemple, les miracles de Jésus-Christ et surtout sa résurrection (3), revêtus du caractère de

(1) Œuvres de Bayle, t. 4, p. 47; t. 2, p. 770; t. 4, p. 20.

(2) L'auteur de l'Art de penser met avec raison au nombre des axiomes la proposition suivante : Les fails dont les sens peuvent juger facilemeni, étant attestés par un très -grand "nombre de personnes de divers temps, de diverses nations , de divers intérêts, qui en parlent comme les sachant par eux-mêmes, et qu'on ne peut soupçonner d'avoir conspiré ensemble pour assurer un mensonge, doivent passer pour aussi constants et aussi indubitables que si on les avait vus de ses propres veux. P. 429 et 430.

(3) La résurrection de Jésus-Christ, rétablissement merveilleux de la Religion chrétienne; voilà deux laits dont tout dépend. Sur Je premier fait , qu'on lise la traduction de l'ouvrage anglais de Ditton, imprimée en Hollande, et à Paris, chez Chaubert : sur la propagation du christianisme, qu'on lise l'admirable Démonstration de la divinité de Jésus- Christ, tirée de ce qu'il y a dans le monde des Chrétiens , ouvrage de S. Chrysostôme ; démonstration dont l'excellent livre d'Abbadie n'est qu'une paraphrase. Qu'on lise l'Homélie VII de ce saint docteur sur la première Epîlre aux Corinthiens.

Ou nul fait n'est certain, ou il est certain que Jésus-Christ est ressuscité pour prouver sa divinité , et que l'établissement de la Religion chrétienne, sans moyens humains, contre les efforts humains, cet établissement prédit, dépeint clairement dans le second chapitre de Daniel, est l'ouvrage de Dieu seul. Négliger un examen si aisé et refuser de croire, n'est ■ ce pas faire de sa raison un abus punissable et méprisable? Si on le traitait d'extravagance, l'expression serait-elle trop forte ? Toutes les folies ne sonl

(Deux.)

INSTRUCTION PASTORALE

cette évidence morale , et marqués du sceau de cette entière certitude dont nous venons de parler ; quel homme sensé oserait dire ? Si je voyais à ce moment Jésus-Christ en personne rendre la santé aux malades, la vue aux aveugles, la vie aux morts, et me donner tous ces prodiges pour preuves de la vé- ! rite des dogmes qu'il enseigne, je ne croirais pas ces dogmes, à moins que je ne puisse les concevoir? Quel homme sensé oserait dire encore , non pas seulement comme saint Thomas : Si je ne vois dans ses mains la marque dessous qui les ont percées, et si je ne mets mon doigt dans le trou des clous , et ma main dans l'ouverture de son côté, je ne croirai pas (Joan. 20, 25); mais quand même , témoin oculaire de sa résurrection, je l'aurais vu de mes propres yeux sortir vivant de son tombeau avec les marques des clous dans ses mains , et que j'aurais mis mon doigt dans le trou de ces clous , et ma main dans l'ouverture de son côté, je n'ajouterais point foi aux mystères de sa Religion, à moins qu'il ne les mette à portée de mon intelligence et qu'il ne les rende concevables à ma raison. Nous vous le demandons , mes frères , un tel discours ne serait-il point le discours, non pas seulement de l'impiété , mais de la démence même?

Hé quoi! devrait-on dire à celui qui le tiendrait, si toutefois il était capable d'entendre raison : Où est votre bon sens de ne vouloir croire que ce que vous pouvez comprendre? Ne croyez donc rien, et précipitez-vous comme un homme en délire dans les abîmes des extravagances du pyrrhonisme et des horreurs de l'athéisme. Ne croyez pas même votre propre existence, puisque vous ne concevez ni la manière dont vous existez, ni la

pas sombres, farouches, furieuses ; il en est de douces, de plaisantes, qui conservent quelque apparence de raison. Mais abstenons-nous de termes injurieux. Contentons-nous de dire avec tous les sages, que l'irréligion est un travers d'esprit.

Ajoutons la mauvaise foi au travers d'esprit. L'incrédule dogniatiste se donne pour décidé, pour persuadé, et il ne l'est pas. 11 fait valoir des objections dont il sent la faiblesse; il attaque des opinions qui n'appartiennent point à la foi , et il veut qu'on croie la foi renversée, s'il ébranle ces opinions. Il impute à la Religion les vices de ses ministres, et il feint d'ignorer que Jésus-Christ les a prédits et condamnés, et que rien ne prouve mieux la divinité de la Religion, que sa propagation , sa conservation malgré les vices et la négligence de ses ministres II met sur le compte de l'Eglise des abus et des superstitions qu'elle réprouve; il se vante d'épurer ses sentiments delà moindre erreur , et il veut que l'Eglise les tolère louies. il rejette toute autorité , cl il la regarde comme une tyrannie, quand elle l'oblige à croire ; cl la plus faible autorité, celle d'un libertin qui écrit avec feu, lui suffit pour ne pas croire.

Ces réflexions, aussi solides qu'ingénieuses, sont du célèbre père Tournemine, l'un des plus spirituels et des plus savants hommes de ce siècle. Voici ce qu'il disait louchant l'obscurité des mystères. Si je les comprenais, j'aurais plus de peine à les croire. Je me délierais d'un système de religion trop humain et que l'homme aurait pu imaginer. Dieu parle , il parle de Dieu.; ce qu'il m'apprend doit être audessus de ma raison.... Une lumière finie ne su Nil pas pour connaître l'infini. Mémoircsde Trévoux, 1736.

nature des objets qui existent soit au-dedans de vous, soit hors de vous. Où sont les choses dont vous compreniez la formation et l'essence? Est-ce la moindre fleur, la plante la plus simple , le plus vil insecte? Sont-ce les corps, même inanimés, les plus exposés à vos yeux et les plus soumis à vos examens? Est-ce votre propre corps, votre propre ame et leur union ? Tout cela est pour vous une énigme inexplicable (1} Faut-il donc vous étonner que votre esprit, qui ne comprend pas les choses humaines et terrestres, qui ne se conçoit pas lui-même, ne puisse concevoir les secrets célestes, les grandeurs et les merveilles de la Divinité? Cet esprit qui se confond dans les rapports des idées tant soit peu composées ; cet esprit qui s'embarrasse dans les détours des questions tant soit peu compliquées ; cet esprit qui s'égare dans l'enceinte imperceptible des moindres parties d'un atome , s'il les croit divisibles à l'infini (2) ; cet esprit qui se perd lui-même dans le regard de sa propre petitesse , peut-il avoir la vue assez perçante pour atteindre à des objets infiniment plus élevés que lui, ou assez forte pour soutenir tout l'éclat de la majesté divine? S'il est trop faible, trop étroit pour comprendre les infiniment petits, comment serait-il assez fort et assez vaste pour comprendre l'infiniment grand? Devez-vous donc être surpris que le fini ne pouvant épuiser l'infini, ni la créature égaler le créateur, ni Y homme suivre Dieu qui l'a fait (Eccl. 2, 12), vous ne puissiez, avec toutes les recherches de votre raison , parvenir à la lumière inaccessible qu'habite le Très-Haut ( 1 Tim. 6, 16 ), et à la claire connaissance des dogmes de la foi qui par leur nature sont essentiellement enveloppés de ténèbres.

VI. J.-J. Rousseau, convaincu d'inconséquence, se réfute lui-même. — Le Dieu que j'adore n'est pas un Dieu de ténèbres... Ma ration me dit à l'égard des dogmes, qu'ils doi-

(i) J. J. Rousseau admet la distinction de Pâme et du corps. 11 la prouve même contre les matérialistes. Cependant l'union de deux substances , dit-il , me paraît absolument incompréhensible. Il est bien étrange, ajoute-t-il, qu'on parle de cette incompréhensibilité même pour confondre les substances , comme si des opérations de natures si différentes s'expliquaient mieux dans un seul sujet que dans deux. Emile., loin. 3, p. 35.

(2) Quel moyen de comprendre que le plus petit grain de matière soit divisible à l'infini, et que l'on ne puisse jamais arriver à une partie si petite, que non seulement elle n'en enferme plusieurs autres , mais qu'elle n'en enferme une infinité; que le plus petit grain de blé enferme en soi autant de parties, quoique proportion plus petites , que le inonde entier ; que toutes les ligures imaginables s'y trouvent actuellement, et qu'il contienne en soi un petil inonde avec toutes ses parties, un soleil, un ciel, des étoiles, des planètes, une terre dans une justesse admirable de proportions ; et qu'il n'y ail aucune des parties de ce grain qui ne contienne encore un monde proportion- nel..? Toutes ces choses sont inconcevables ; et néanmoins il faut nécessairement qu'elles soient, puisque l'on démontre la divisibilité de la matière à l'infini, et que la géométrie nous en fournit des preuves aussi claires qu'aucune des vérités qu'elle nous découvre. L'An de penser , pug. 391 et 392.

SUR LA RELIGION

leur

vent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence (Emile, t. 3, p. 1W, 150) : c est 1 objection que propose J.-J. Rousseau qui , par une inconséquence visible et manifeste dans l'endroit d'où sont tirées ces paroles , se combat lui-même en avouant que la religion naturelle, dont il s'annonce le partisan et le défenseur, laisse de l'obscurité dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne. Dira-til pour cela que le Dieu qu'il adore est un Dieu de ténèbres f S'il est un Dieu de lumière ( mais lumière inaccessible [1 Tim. 6, 16]) , quoiqu'il laisse de l'obscurité dans les grandes vérités de la religion naturelle, pourquoi ne le serait-il pas aussi en laissant de l'obscurité dans les dogmes de la Religion révélée ? Si ces dogmes devaient tous être clairs , lumineux, frappants par leur évidence, la révélation constatée par les prophéties et les miracles , dont la claire certitude supplée a l'inévidence de la doctrine, ne serait ni nécessaire, ni utile pour faire croire ces dogmes , dont la vérité serait aperçue par les seules lumières de la raison. A quoi donc servirait cette révélation qui, à proprement parler, ne mériterait pas ce nom, ni celui de surnaturelle? Où serait et que deviendrait la foi, qui est une pleine conviction des choses qu'on ne voit pas (Hebr. 11,1), qu'on ne conçoit pas clairement et qui pour être crues demandent qu'on captive son entendement (1 Cor. 10, 5) et qu'on le soumette à l'autorité de Dieu qui les atteste ?

Mais Dieu, reprend J.-J. Rousseau, ne m'a point doué d'un entendement pour m'en interdire l'usage ; me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannisepointma raison, il l'éclairé. Superbe raisonneur, qui faites tant valoir votre entendement, n'entendez-vous pas que Dieu en parlant aux hommes, a voulu en faire , non d'orgueilleux philosophes enflés de leur vaine science , mais d'humbles fidèles dociles à sa parole? L'usage de votre entendement ne vous est pas interdit sur les motifs de croire que Dieu a parlé. Il vous est permis de les examiner ; on vous laisse làdessus toute liberté, on vous y exhorte même, on vous en presse, dans la persuasion qu'ils ne peuvent que gagner à être bien approfondis; mais il vous est défendu de soumettre à votre examen la vérité des mystères, comm;< si, après la révélation divine, elle était douteuse ; c'est la raison elle-même qui vous le défend, comme un outrage et une méfiance injurieuse à la souveraine véracité, à la majesté suprême de Dieu, qui exige qu'on croie vrai et certain ce qu'il dit, quoiqu'il n'en donne pas d'autre preuve que sa parole. Assurer qu'en l'exigeant il tyrannise la raison , c'est avancer un blasphème anssi absurde qu'impie. La raison d'un aveugle est-elle tyranni- ■ . lorsque sur la parole des hommes clairvoyants il croit la lumière et les couleurs quil ne voit pas et qu'il ne peut concevoir? La raison d'un ignorant sensé est-elle tyrannisée, lorsque sur le témoignage d'une foule de personnes qui lui assurent qu'il y a des antipodes, dont l'idée révolte son imagina-

tion, ou d'une multitude de mathématiciens, qui lui attestent certaines vérités surprenantes, qu'on appelle les paradoxes de la géométrie, il les croit prudemment, sans les concevoir clairement? L'usage qu'il fait alors de sa raison ignorante, qu'il soumet à la raison supérieure et mieux instruite de tant de savants, n'est-il pas bien raisonnable? Quel meilleur usage pouvez-vous faire de la vôtre, que de préférer à ses lumières très-bornées, les lumières infinies de votre Créateur?

Qui croirez-vous, si vous ne croyez pas Dieu, dont le témoignage est sans doute plus grand , plus reccvable que celui des hommes ( 1 Joan. 5, 9j) ? Son autorité ne surpasse-tellc pas infiniment la leur? Celle de Pythagore suffisait à ses disciples pour qu'ils reçussent, comme autant d'oracles, ses paroles, quoique souvent pleines d'erreurs, et pour qu'ils tinssent d'ordinaire ce langage : Le Maître l'a dit , nous le croyons. A combien plus juste titre devriez-vous avoir une entière croyance à toutes les paroles de Dieu , qui est la vérité même I Vous dire de leur soumettre votre raison, ce n'est pas outrager, c'est honorer son auteur; c'est reconnaître qu'elle dépend de lui comme de son principe; c'est lui rendre d'autant plus de gloire, que par-là on lui sacrifie une des plus nobles portions de soi-même. Comme en surmontant l'inclination naturelle qu'on a pour les plaisirs sensuels, et en yxrenonçant par l'amour de la beauté souveraine, on sacrifie le corps, de même on immole l'esprit en surmontant l'inclination à ne croire que ce que l'on conçoit , et en la soumettant au témoignage de la vérité suprême.

VII. Grand mérite du sacrifice bien difficile qu'exige la foi ; grande utilité de la révélation. — Cette humble soumission à l'autorité de Dieu coûte, il est vrai, à l'homme naturellement indocile, hautain, jaloux de sa manière libre de penser , amateur de ses propres idées et idolâtre de ses sentiments ; mais c'est cela même qui rend son sacrifice méritoire, en lui faisant vaincre son orgueilleuse présomption. Après tout, celte victoire doitelle tant coûter à sa raison, lorsqu'il considère que rien au fond n'est plus conforme à la raison même que d'ajouter foi à des dogmes qui, pour être inconcevables, n'en sont pas moins vrais, dès qu'une autorité infaillible les lui enseigne? Peut-il alors, sans être déraisonnable , rejeter ces dogmes , sous prétexte qu'ils ne sont pas clairs, lumineux, frappants par leur évidence? Ne doit-il pas se contenter que, quoiqu'obscurs, ils l'éclaircnt suffisamment et autant que le demandent les fins pour lesquelles ils lui sont révélés . Quelles sont ces fins (1) ? C'est de nous faire admirer, aimer, reconnaître les grandeurs ,

(1.) Toutes les fins de la Religion, dit Bayle luimême , se trouvent mieux dans les objets qu'on ne( comprend pas : ils inspirent plus d'admiration, plusi de respect, plus de crainte, plus de confiance... Onl admire plus ce que l'on ne comprend pas, on s'en forme une idée plus sublime et même plus consolante.. Diction, hislor., au mot Socin.

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les bontés, les faveurs de notre Dieu. Or les ténèbres mystérieuses qui environnent les dogmes de la Trinité, de la Rédemption, de l'Eucharistie, n'empêchentpas qu'ils ne nous donnent la clarté suffisante et nécessaire pour exciter notre admiration, notre amour, notre reconnaissance. Il suffit pour cela que nous sachions l'existence de leurs objets , sans^ en savoir le fond et le comment. Dé même que pour produire les sentiments qu'exige de nous le bienfait de notre création et de l'union de notre ame avec notre corps, nous n'avons pas besoin de savoir résoudre les questions suivantes : comment de rien peut-il se faire quelque chose? qu'est-ce en soi qu'une substance corporelle ou spirituelle? qu'est-ce que le lien qui les unit pour en faire un tout? Après l'étude de tous les systèmes, nous pouvons dire que nous n'en savons rien. Nous croyons cependant que nos âmes, nos corps tirés du néant, existent et sont unis de manière à composer des hommes. Nous croyons ces vérités, et nous serions insensés de dire que nous ne croyons rien de l'existence de leurs objets, parce que nous ne savons rien de leur manière d'être. Quoique ces vérités soient obscures d'un côté, elles sont assez claires d'un autre pour exiger de nous les hommages dus à notre créateur.

C'est ainsi que nous croyons la distinction de trois personnes en un seul Dieu, l'union du Verbe divin avec la nature humaine , la présence réelle de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin , changés en son corps cl en son sang. Mais comment ce prodigieux changement se fait-il et peut-il se faire ? Comment une seule des trois personnes est-elle unie à la nature de l'homme , sans que les autres participent à cette union ? Comment ces trois personnes ne font-elles qu'un seul Dieu ? Nous ne le savons pas , nous ne voyons pas clairement le nœud secret qui concilie et met d'accord les discordances apparentes de ces mystères ; mais nous savons, nous croyons, sur le témoi gnage infaillible de Dieu , dont la révélation nous est démontrée, qu'ils sont réels. En fauUil davantage pour que nous admirions ce Dieu de majesté , si fort élevé au-dessus de nos faibles conceptions , que nous ne pouvons pas même comprendre jusqu'à quel point il est incompréhensible (1) ; pour que nous aimions et servions avec autant de ferveur que de reconnaissance ce Dieu de bonté fait homme et victime pour l'amour de

(1) Incomprehensibilis cogitalu ( Jerem. 32, 19). Ces deux mois expriment la plus sublime idée que nous puissions avoir de l'Etre suprême. Moins sa grandeur immense peut être renfermée dans les limites étroites de nos pensées, plus nous le concevons souverainement grand : de même que jamais l'Océan ne nous paraît plus admirablement vasle et le ciel plus prodigieusement haut, que quand nous observons qu'ils s'étendent beaucoup au-delà des espaces bornés où se porte notre vue : de même encore que jamais le soleil ne nous paraît briller avec plus d'éclat que quand sa splendeur éblouissante nous contraint de baisser et de fermer les yeux.

nous , et prodigue de lui-même en faveur de nous , à qui il donne sa propre chair comme la nourriture de nos âmes, et le gage de la résurreclion glorieuse de nos corps ? Parce que ces vérités sont obscures du côté des objets , en sont-elles moins claires , moins touchantes du côté des motifs ? Parce que les faibles yeux de l'homme ne peuvent à présent voir le fond de ces mystères, dont la vision prématurée le placerait dans le terme de son bonheur et dans le séjour de la récompense, avant qu'il eût passé par le chemin du mérite , fallait-il ne les lui pas révéler autant qu'il est nécessaire pour les croire sur la parole de Dieu , et pour en faire le fondement de son culte et l'aiguillon de sa piété?

Leur révélation tyrannis e-t-e\\e sa raison , parce qu'elle ne lève point le voile qui lui dérobe leur pleine connaissance? Ne suffitil pas qu'elle l'éclairé assez pour lui montrer les voies du salut, et pour l'animer, l'encourager à les suivre ? N'est-ce pas ce qu'elle fait? Semblable à une lampe qui luit durant la nuit dans un lieu obscur, jusqu'à ce quelejour commence à paraître et que l'étoile du matin se lève (2 Pet. 1, 19). Quoique cette lampe ne jette qu'une lumière sombre , elle ne laisse pas de répandre quelque clarté. Comparée à l'aube du jour , à la splendeur du soleil levant , elle est obscurité : comparée à l'ombre de la nuit , elle est lumière. H en est de même de la révélation : si on la compare à la vision intuitive ou à l'évidence naturelle , elle est obscure : si on la compare à la situation ténébreuse de ceux qui ne l'ayant pas , sont assis à V ombre de la mort ( Malth. k, 16), elle est, dans ceux qui l'ont, une lumière de vie {Joan, 8, 12), qui, à la vérité , ne bannit pas toutes les ténèbres de leur esprit , mais en dissipe une partie. Bien loin de tyranniser , ou d'aveugler, ou d'affaiblir en eux la raison, elle vient à son secours, elle fortifie sa vue et lui donne plus d'étendue. Il en est , pour nous servir d'une autre comparaison, delà foi à l'égard delà raison, comme d'un télescope à l'égard de nos yeux. De même que le télescope les aide à voir ce qu'ils ne voyaient pas auparavant , et qu'une trop grande distance mettait hors de leur portée; ainsi la foi aide la raison à s'étendre jusqu'à des objets où toute seule elle n'aurait jamais atteint , et à se former une idée juste, quoique imparfaite, des dogmes inaccessibles aux forces naturelles de son intelligence.

Tous ces dogmes mystérieux , reprend J.-J. Rousseau , ne sont pour nous que des mots sans idée (Emil., tom. k , p. 8). Si par là il voulait seulement faire entendre que nous n'en avons pas d'idée claire, parfaite, compréhensive, il aurait raison ; mais s'il entend que nous n'en avons pas d'idée même imparfaite, obscure, semblable à celle qu'on a des mystères de la nature (1) qui, quoique incompré-

(1) Parcourez toute la nature, cette étude peut être aussi utile qu'elle est agréable : parcourez toute la nature, qu'y trouverez-vous qui ne vous cause de l'admiration, qui ne vous humilie, qui ne vous lasso

SUR LA RELIGION

id

hensibles , ne sont pas inintelligibles, il avance une fausseté contredite évidemment par l'exposition précise et distincte de ces mystères , à laquelle on reconnaît que telles et teHes hérésies, par exemple ,1'arianisme, le nestorianisme, le calvinisme, sont opposées. Comment pourrait-on le reconnaître, si on n'en avait aucune idée ? Les mystères alors ne seraient que des mots vides de sens, que des mots entre lesquels on n'apercevrait ni convenance ni disconvenance ; mais si cela était, comme paraît l'insinuer cet auteur, il se contredirait lui-même, en assurant, comme nous allons voir, qu'ils renferment une si grande disconvenance, qu'ils sont absurdes et répugnent à la raison.

En effet, dit-il, les dogmes particuliers (des Chrétiens) ajoutent des contradictions absurdes... L'Evangile est plein de choses incroyables que non seulement tout homme sensé ne peut concevoir , mais encore qui répugnent à la raison (Emile, tom. 3, p. 133). Il le dit, mais il ne le prouve pas, et nous le défions, lui et tous les autres incrédules , de le prouver. Comme c'est là, pour ainsi parler, leur grand champ de bataille, où ils se flattent de combattre avec supériorité, leur dernier asyle où ils se retranchent comme dans une forteresse inexpugnable, nous entreprenons de les y attaquer et de les y forcer, en montrant l'accord de la foi et de la raison dans les mystères de la Religion. Nous entrerons , avec le secours du ciel , dans un détail exact, et nous ferons une exposition fidèle, tant des difficultés et des objections faites par les déistes et les hérétiques sur chacun d'eux , que des solutions particulières qu'ont données et que donnent les théologiens catholiques ; solutions éparses çà et là dans un grand nombre de livres qu'il n'est pas facile d'avoir, et qu'il serait fort long de lire en entier. Nous avons donc cru rendre service à la Religion, en les recueillant toutes ou du moins les meilleures , dans un seul ouvrage , et en y ajoutant diverses observations propres à mettre la vérité dans un plus grand jour. Il est vrai que ces questions ont déjà été beaucoup éclaircies ; mais l'ont-elles été suffisamment? Des mains habiles et laborieuses ont défriché, nous en convenons, ce champ spacieux que les incrédules ont rendu si fertile en mauvaises difficultés ; mais n'y ont-elles pas laissé des ronces à arracher ? Elles ont beaucoup

connaître voire ignorance ? Quel prodige parmi les êircs les moins dignes d'attention en apparence? Quel prodige qu'un vil moucheron renferme clans un si petit espace toutes les parties qui servent aux fonctions de la vie, tous les ressorts qui sont nécessaires pour voler, pour marcher, et pour faire mille mouvements avec la tête, avec les pieds, avec les ailes, avec tout le corps ! Comment d'une légère semence qui se corroir.pt, se l'orme- t-il un arbre qui croît, qui se couvre de fleurs, qui se charge de fruits? Comment d'une plante qu'on met dans la terre sorl-iî tous les ans une fleur parfumée et peinte de mille couleurs brillantes? Comment un poussin naît-il d'un œuf? et comment ce tendre animal croît-il insensiblement, produil-il de sa propre substance de quoi se couvrir, de quoi se défendre des injures de l'air? Le Père La Colombière, tom, 2, pag, 91.

remué, battu, rebattu la surface de cette terre hérissée d'épines ; mais ont-elles fouillé, pénétré aussi avant qu'on avait lieu de le souhaiter; et n'est-ce pas, en la creusant de plus en plus , qu'on peut espérer de découvrir les précieuses mines qu'elle tient cachées au fond de ses entrailles ?

Parlons sans figure. Plusieurs savants auteurs ont fait valoir contre l'irréligion des principes certains , et en ont tiré des conséquences favorables à la bonne cause qu'ils défendaient; mais leur ont-il donné tous les développements nécessaires ou utiles , pour montrer que la foi et la raison s'accordent dans les dogmes mêmes où elles paraissent davantage se contrarier ? Ont-ils épuisé la matière ? N'ont-ils rien laissé à désirer ? On en peut juger par ce qu'en a dit (1) un des plus beaux esprits et des meilleurs écrivains de notre siècle. Quelque instructifs et utiles que soient leurs ouvrages, on ose assurer que celui-ci contient beaucoup de preuves et de solutions nouvelles , bien propres à convaincre ou à confondre l'incrédule. En leur donnant ces louanges , veut-on , malgré la défense de l'Ecriture (2) , se donner de l'encens à soi-même, et se couronner de ses propres mains par une vanité aussi méprisable que ridicule ? Nullement. Mais, d'après le jugement qu'en ont porté dés personnes fort versées dans ces matières, on en renvoie tout l'honneur à Dieu , au secours de qui en est redevable un théologien philosophe-mathématicien qui , loin d'ambitionner la gloire de passer pour en être l'inventeur, a été longtemps empêché par modestie d'en donner connaissance au public. La parabole du serviteur condamné pour avoir enfoui son talent, et l'oracle du St-Esprit (3) qui blâme celui qui tient cachée sa sagesse , l'ont déterminé à les faire connaître, en laissant toutefois son nom inconnu et en désirant ne pas blesser la délicatesse de quelques personnes (k) , dont le zèle pour la foi ne mériterait que des éloges, s'il était aussi éclairé qu'il est ardent et facile à s'alarmer vainement. Le nom seul de découverte l'effraie , la seule ombre de nouveauté l'effarouche ; confondant deux choses très-distinctes , la substance du dogme et la manière de l'expliquer, il étend à la seconde ce qui doit être restreint à la première. VIII. Distinction entre la substance du dogme etlamanière deV expliquer . — Quant au dogme, à Dieu ne plaise qu'en développant son fond, on donnât quelque atteinte à son intégrité -,

(1) M. de Fontenelle dit, en faisant l'éloge d'un auteur qui avait entrepris d'accorder la foi et la raison : Cette entreprise, déjà tentée plusieurs fois par des grands hommes, digne de tous leurs efforts et de leur plus sage ambition, est plus nécessaire que jamais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci.

(2) Laudel te alienus, el non os tuum. Prov. 27. 2. (5) Mclior est qui celât insipientiam suam, qtwm

liomo qui abscondit sapientiam suam. Eccli. 50, 55. Non abscondas sapientiam tuotn. Ihid. 4, 25.

(4) Du nombre de ces personnes est un auteur anonyme qui, dans un ouvrage sur le sacrifice de la Messe, en parlant des éclaircissements donnés par ce théologien sur cette matière, prétend que, par ceto seul qu'ils sont nouveaux , ils ne sont pas admissibles

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qu'en voulant défendre la Religion on la combattit ; qu'en se démentant soi-même on tournât contre la foi les armes prises pour la foi , et que , au lieu d'attaquer fortement ses ennemis , on se joignît à eux pour l'attaquer insidieusement elle-même I On sait trop qu'en matière d'orthodoxie le caractère essentiel de la vérité c'est d'être ancienne , invariable , universelle et d'embrasser dans l'étendue de sa créance tous les temps , tous les lieux et tous les fidèles de tous les siècles , selon ces paroles de Vincent de Lerins : Quod ubigue, quod semper, quod ab omnibus. Anathème donc à quiconque oserait par un sacrilège attentat remuer les bornes posées par nos pères , et élever l'édifice d'un système nouveau sur les ruines de l'ancienne doctrine ! Anathème à moi-même , dit le théologien dont nous parlons, si j'en avais seulement la détestable pensée I

Mais doit-on raisonner de la même manière sur l'explication du dogme ? Si cela est, qu'on blâme donc les SS. Pères , les Augustin (1) , les Jérôme , quoique loués dans les leçons de leur office d'avoir fort éclairci la doctrine chrétienne , en la défendant contre ses adversaires. L'auraient-ils fort éclaircie s'ils n'avaient pas ajouté de nouveaux développements lumineux à ce que d'autres saints docteurs avant eux n'avaient expliqué qu'obscurément ? Par ces nouvelles additions , bien loin de s'attirer le nom odieux de Novateurs , n'ont-ils pas mérité le glorieux titre de Lumières de l'Eglise , dans laquelle ils ont brillé comme les astres dans le firmament ? Qu'on blâme aussi les défenseurs de diverses opinions qui , depuis la naissance de la scolastique, ont été introduites par la secte des péripatéticiens dans le sanctuaire de la théologie. La foi depuis six cents ans a-t-elle changé de nature ? Ce qui ne la blessait pas autrefois, la blesse-t-il maintenant?

IX. Usage que les anciens théologiens ont fait des principes de la philosophie de leur temps. — S'il a été permis aux anciens théologiens d'employer les principes de la philolosophie de leur temps à rendre plus intelligibles nos mystères , pourquoi sera-t-il défendu aux modernes de chercher, dans le

(t)On lit dans l'Office de S. Augustin ces paroles : Tarn multa mbtiliter et copiose seripsit ut chrislianam doclrinam maxime illuslraril ; et dans celui de S. Jérôme celles-ci : Proprii inyenii monumemis chrislianam doclrinam illuslravit. Quoiqu'ils eussent tiré, avec Je secours d'eu-liaut , du fond de leur propre génie des éclaircissements inconnus à ceux des SS. Pères qui les avaient précédés, ils n'avaient pas la présomption de se préférer à eux et de se croire plus savants qu'eux, plus éclairés à tous égards. Ils savaient que Dieu en agit dans la nouvelle loi comme dans l'an • cienne , où selon les différents desseins de sa providence et les différentes circonstances des lieux et des personnes , il faisait part de ses diverses lumières aux divers écrivains sacrés , aux uns dans un temps , aux autres dans un autre temps postérieur, sans que ceux-ci eussent sujet de se préférer à ceux-là. Us savaient aussi ce que S. Paul dit des dons divers du St. Esprit, qui les distribue diversement aux différentes personnes : Dividens singulis prout vutt (1 Cor. 12. il).

sein de la philosophie Cartésienne ou Leibnitzienne, des éclaircissements propres à diminuer l'obscurité de plusieurs dogmes , et par là même à en faciliter la croyance? Loin de les en blâmer, ne doit-on pas les en louer? D'autant plus que des questions vaines et inutiles , dont autrefois l'on aimait tant à se repaître dans les écoles, et qui, au lieu de nourrir solidement l'esprit, ne faisaient souvent que l'enfler et le bouffir d'un sot orgueil , ne sont plus du goût de personne. Ce langage inintelligible , ce jargon mystérieux qu'on révérait alors, notre siècle le méprise souverainement. Au lieu de certains termes qui étaient en usage , termes pleins d'ambiguité ou vides de sens, qui servaient à l'ignorance , et de voile pour s'envelopper ellemême , et de piège pour s'attirer les respects des simples , l'on veut à présent des idées claires, des principes féconds en conséquences , des raisonnements capables de porter dans l'esprit et la lumière de l'évidence et la force de la conviction : Nous sommes , dit judicieusement un célèbre prélat (1) , dans un temps où il ne suffit pas d'avertir et d'exciter la foi ; il faut l'affermir en V éclair cissant.

Si dans le dernier siècle les sciences , sorties du chaos où elles avaient été plongées pendant le règne de l'aristolélisme , ont atteint cette haute perfection qu'elles se Battent aujourd'hui de posséder , à qui furent-elles redevables de ces grands et rapides progrès , sinou à ce courage de raison qui anima les Descartes, les Pascal, les Mallebranche , les Newton, les Bernouilli, les Leibnitz, les Varignou ? Marchant à pas de géant dans la vaste carrière des mathématiques et de la philosophie, ces illustres personnages parvinrent en peu de temps où l'on n'était alors arrivéqu'après une longue suite de siècles et de travaux : la fin de la coupse des autres ne fut que le commencement de la leur. Pleins d'estime, d'amour pour la vérité, et d'ardeur pour la rechercher et la trouver, ils osèrent pénétrer plus loin et s'ouvrir un chemin, là même où ils ne voyaient nulle trace, et n'avaient pour guide que la force et la noble hardiesse de leur génie. Quelfutdoncle prix de leurs généreux efforts ? Semblables à ces fameux navigateurs qui, ayant tenté une route nouvelle à travers des espaces immenses de mers inconnues jusqu'alors, firent iMifin l'heureuse découverle du Nouveau-Monde ; leur sage audace fut récompensée par l'invention des trésors inestimables , non d'or et d'argent , mais de lumière et de science , dont ils ont enrichi la république des lettres.

X. Différence entre les faux et les vrais savants. — Si au contraire il y a encore d'épaisses ténèbres ou du moins de sombres nuages répandus sur certaines questions de philosophie et de théologie , quelle en est la cause ? C 'est probablement une déférence trop soumise à des systèmes reçus, à des opinions qui n'ont d'autre mérite que d'être anciennes , ni d'autre appui que l'autorité des faux

(1) Mgr. l'archevêque de Vienne. Instruction sur l'Hérésie, p. 52.

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savants : demi- philosophes et demi-théologiens, prenant tantôt la voix du préjugé pour ia voix de la raison , tantôt la parole trompeuse des hommes pour la révélation infaillible de Dieu , ils soutiennent avec autant d'opiniâtreté que de chaleur ces opinions. Quelque absurdes ou inintelligibles qu'elles soient , ils en sont si zélateurs, si idolâtres , que renoncer à les soutenir, ce serait, si on Jes croit, renoncer, ou à la raison , dont une aveugle présomption les empêche opiniâtrement de suivre les lumières, ou à la foi, dont une répréhensible hardiesse leur fait témérairement multiplier les articles, et censurer ridiculement les défenseurs. Arguendi sunt, dit Mclchior Canus, scholastici nonnulliqui ex opinionum , quas schola acceperunt prœjudiciis , viros catholicos notis gravioribus inurunt , idque tanta facilitate, ut merito rideantur (Locithcolog. p. 385).

Quelques-uns des vrais et parfaits savants, en qui l'élévation d'un génie supérieur rehausse le mérite d'une profonde érudition , ouvrent les yeux et s'affranchissent d'une soumission trop aveugle , trop servile , pour qu'ils la jugent raisonnable. Mais, soit faux respect pour l'antiquité, soit crainte de s'attirer des contradicteurs ou des envieux , ils n'osent résister en face à l'erreur ; ils ne recherchent pas la vérité, ou ils ne la manifestent pas lorsqu'ils l'ont trouvée. S'ils prennent la plume en main , c'est pour faire des livres qui ne sont souvent que des échos d'ouvrages anciens. Ne serait-il pas à souhaiter qu'au lieu de se consumer ainsi en travaux superflus ou peu profitables ; au lieu d'employer leur temps à ne se revêtir que des dépouilles d'autrui, ils consacrassent plusutilementleurs veilles à enrichir le public des productions de leur propre esprit , et à faire en sorte que la postérité leur eût l'obligation d'acquérir l'intelligence de ce que l'antiquité vénérait sans l'entendre ?Per Je, dit Vincent deLerins, poster Uas inlellectum gratuletur , quod ante tietustas non intellectum venerabalur. Intclligatur te exponente illustrius quod anlea obscurius credebatur. S. Augustin ( L. 1. De Trinit.) avait dit avant lui , en parlant de l'explication du mystère de la sainte Trinité : Neque vero alicubi periculosius erratur, nec laboriosius aliquid quœritur, nec fructuosius aliquid invenitur. M.Tourneli a dit depuis lui dans sa préface du Traité de la Grâce : Ad hoc nati suntscholœ theologi, in eo tota eorum versatur industriel , ut salva fidei veritate ac mnjestate , pro modulo mortaiibus concesso , abdilissima religionis mysteria exponant et élucident.

XI. Sentiments de S. Augustin et de Vincent de Lerins sur l'application très-louable à cclaircir les dogmes obscurs de la foi.— Quoi qu'il en soit de ces réflexions et de ces souhaits du théologien dont nous avons parlé , et dont l'estime pour les nouvelles découvertes ne doit pas empêcher de suivre les sages maximes de la sainte Ecriture (1) ; le désir d'ar-

(1) Altiora le ne queesieris, forliora te ne scrutalus (ucris. Eccli. 3. 32.

river au but que nous nous sommes proposé, de montrer l'accord de la foi et de la raison, nous a fait rechercher et rassembler ce qui nous a paru le plus propre à faire évanouir la fausseté apparente de nos mystères , sans toutefois les dépouiller de leur obscurité réelle. En profltant avec reconnaissance des secours de ceux qui nous ont précédés dans cette difflcultueuse carrière , nous espérons offrir à vos yeux , sur plusieurs vérités anciennes , ces éclaircissements nouveaux que S. Augustin (1) et le célèbre Vincent de Lerins (2) souhaitent qu'on donne aux dogmes de la foi. Mais quand même nous ne ferions que réunir sous un même point de vue tout ce* qu'on a dit de plus essentiel et de plus instructif sur cette importante matière, les personnes zélées comme vous , mes très-chers frères , pour la défense et l'honneur de notre sainte Religion, nous sauraient sans doute bon gré de notre travail, surtout eu égard aux conjonctures présentes. Nous sommes dans un siècle où l'impiété , féconde en inventions de nouvelles batteries contre le Christianisme , enfante une foule d'ouvrages qui tendent à l'ébranler, à le renverseï de fond en comble. Les fidèles ont donc besoin d'être affermis dans la foi par de nouveaux écrits polémiques , qui leur fournissent des armes contre ceux qui l'attaquent. Nous sommes dans un royaume où des auteurs pervers ne cessent de la combattre avec une licence effrénée. Tant de mauvais livres qu'ils y répandent de toutes parts y sont recherchés, dévorés, lus, relus avec tout l'empressement d'une curiosité d'autant plus avide , que le poison qu'ils contiennent y est ingénieusement préparé : ce poison , caché- sous les dehors captieux d'une tournure neuve et séduisante, y est présenté dans un faux jour avec l'amorce trompeuse d'un style pompeux ou fleuri , et semé de traits agréables à l'esprit et au cœur, parce qu'ils flattent le libertinage de l'un et de l'autre. Que fait-on, ou plutôt que ne fait-on pas, pour infecter de ce venin fatal toutes sortes de personnes et de conditions ? On le déguise en mille manières, on l'insinue dans des productions de toute espèce ; on le fait entrer, non seulement dans les pièces de théâtre et dans les brochures d'amusement, mais encore dans les livres, soit de morale, soit de physique, soit de politique, soit d'histoire. On a malheureusement gâté par son mélange pestilentiel ce que contiennent de bon et

(\) Mulla quippe ad fidem catholicam pertinemia , cluin hœreticorum callida inquietudine exagitanlur, nt adversus eosdefendi possint, ci considerantur diligentius , et intelliguntur clarius , et instantius pra> dicantur , et ab adversario moia quaestio , discendi existit occasio. De Civil. Dei, t. 16., c. 2.

(2) 0 Timolhee, o sacerdos, o tractator, o doctor, si te divinum munus idoneum fecerit, ingénie, exercitalione, doctrina, esto spiritalis tabernaculi Deseleel, pretiosas divini dogmatis gemmas exculpe , fideliter coapta, adorna sapienter, adjicesplendorem,gratiam, venustatem. Intelligatur te exponente illustrius quod ante obscurius credebatur. Per te poslerilas inielleemm gratuletur quod ante vetustas non intellectum venerabalur. Commonit. n. 23.

SI

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d ulilc les vastes et nombreux volumes de l'Encyclopédie. Plus donc la Religion voit en gémissant multiplier les écrits de ses adversaires , plus désire-t-elle avec ardeur voir aussi multiplier ceux de ses défenseurs. Peutelle trop en avoir qui s'opposent fortement aux progrès contagieux de la perversion? Grâces au ciel , elle n'en a pas manqué ! L'épiscopat et la Sorbonne lui ont fourni des prélats très-savants , des théologiens trèshabiles , qui ont repoussé avec autant de gloire que de zèle les assauts donnés à la . cité sainte par les précurseurs de l'Ante- Christ. Fasse le même ciel que nous ayons le même succès ! Afin de l'obtenir, nous vous i conjurons, mes chers frères, par notre Sei- 1 gneur Jésus-Christ et par la charité du Saint- Esprit, de nous aider de vos prières auprès de Dieu (Rom. 15, 39).

Nous sentons que notre grande faiblesse a grand besoin d'être revêtue de la force d'en haut (Luc. 24, 49) , pour la réussite de notre projet, aussi vaste dans son étendue que difficile dans son exécution. Il embrasse lui seul presque toutes les matières les plus épineuses de théologie et de philosophie, sur lesquelles il faut accorder la foi et la raison malgré leur apparente contrariété. Cet accord demande qu'en soutenant les intérêts de l'une, on ne blesse pas les droits de l'autre ; qu'en fixant les bornes de celle-ci, on ne franchisse pas les limites de celle-là ; qu'en juge impartial on assigne à chacune précisément ce qui lui appartient. Est-ce tout*? Cet accord exige ' encore que pour découvrir les nœuds secrets qui les unissent et les concilient , tantôt on s'élève à ce qu'elles ont de plus sublime, tantôt on creuse ce quelles ont de plus profond ; que tantôt on démasque l'erreur en dévoilant les sophismes trompeurs qui aident à la travestir et à la déguiser ; tantôt on éclaircisse la vérité, en dissipant les nuages qui l'obscurcissent ; que continuellement , sans jamais s'égarer soi-même, on suive pas à pas l'incrédule dans tous ses écarts , dans les tours et les détours d'un labyrinthe de subtilités et de faux-fuyants par lesquels il tâche de s'échapper.

Incapable de faire tout cela et même d'avoir de mon fond une bonne pensée ( 2 Cor. 3 , 4 ) , j'ai recours à vous , 6 Dieu des sciences ( 1 J{eg. 2, 3), ô Père des lumières (Jacob. 1 , 17). Eclairez mes ténèbres (Psal. 17, 29 ) ; faites luire à mes yeux quelques rayons de la sagesse assistante de votre trône (Sap. 9, 4), que les blasphémateurs de votre Religion sainte , les imitateurs des anges apostats , les ennemis de votre Christ osent superbement attaquer et s'efforcent follement de renverser. C'est votre cause que je défends contre eux ; défendez-la vous-même en combattant avec moi : daignez me remplir de votre esprit d'intelligence et de force, pour humilier l'orgueil et fermer la bouche de ces impies ; en sorte qu'après les avoir vaincus par votre secours, je puisse, en vous rapportant toute la gloire de, leur défaite , vous dire avec le roi prophète • Humiliasti superbum, dispersisli inimicos tuos

(Psal. 88, 11)... Obstruclum est os loquentium iniqua (Psal. 62, 10).

XII. Est-ce une bonne méthode d'exposer les objections de l'incrédule dans toute leur force. — Pour mieux réussir à fermer la bouche aux incrédules, avant de proposer leurs objections , il est important d'examiner si elles doivent être mises dans toute leur force. Le motif de cet examen est le reproche qu'on a fait à quelques auteurs , d'avoir suivi cette méthode : on les en a blâmés , comme s'ils avaient desservi la Religion et fourni des armes à l'incrédulité. Méritaient-ils ou non ce blâme ? Vous en pouvez juger , mes frères , par les raisons qui ont été alléguées pour leur justification dans les Mémoires de Trévoux, de l'année 1739, et dont voici en abrégé le fond et la substance.

1° Un avocat serait justement soupçonné de vouloir faire illusion aux juges, et on le taxerait de déguisement à juste titre si , pour satisfaire aux objections de sa partie adverse , il les affaiblissait. Il en est de même d'un théologien ; il s'attirerait ce reproche si usité des ennemis de la religion : On déguise nos difficultés, on altère nos objections. Ce reproche, quand il est mérité, est sans doute nuisible à la vérité , puisqu'il met obstacle à l'établissement de son règne : mais il y a plus, il est injurieux à la Religion, en ce qu'il suppose qu'elle redoute les forces et les attaq.ues de ses adversaires , comme si elle était trop faible ou trop timide pour leur résister en face.

2° On rencontre dans les compagnies ces prétendus esprits forts qui font valoir les difficultés les plus spécieuses contre les mystères. Ils les proposent avec complaisance , d'un air imposant, d'un ton décisif, qui, joint à la lueur éblouissante de ce qu'ils disent , n'ébranle que trop souvent la foi des simples et même des demi-savants , frappés de la nouveauté des objections, dont ils ignorent la solution; inconvénient auquel ils n'auraient pas été exposés, si on avait eu soin de les mieux instruire , en leur faisant connaître la force apparente et la faiblesse réelle de ces difficultés. Il est important surtout que les ministres de la Religion en soient instruits, et qu'on les aguerrisse, qu'on les exerce à ces combats de la foi. Chefs de la milice sainte et conducteurs des soldats de Jésus-Christ, ne faut-il pas que leurs lèvres, armées du glaive de sa parole pour détruire toute hauteur qui s'élève contre sa science (Eph. 3 , 18) , soient en état d'enseigner ses voies et de convertir les impies, d'exhorter dans la saine doctrine , et de reprendre, confondre , détromper ceux qui la contredisent (TU. 1, 9)? N'est-ce pas ce que leur recommande S. Paul? Et peuvent-ils mieux faire que de suivre son exemple? Non content de prouver dans ses Epîtres la gratuité de la vocation à la foi , il y expose à la connaissance de tous les fidèles des objections fortes en apparence contre la vérité de ce dogme.

XIII. Doit-on se contenter d'une solution générale des objections de l'incrédule. — Ces raisons solide? de l'auteur du Traité de la vé-

SUR LA RELIGION

ritable Religion (1) nous font approuver sa manière de proposer les objections des incrédule's. Mais devons-nous imiter en tout sa méthode d'y répondre ? Au lieu d'adopter plusieurs réponses particulières et directes qu'y donnent les théologiens , ou d'en donner de semblables, il a cru mieux faire, en recourant d'ordinaire à une solution indirecte et générale, qu'il tourne en plusieurs manières, qu'on peut réduire toutes à celle qui suit.

Un homme sensé ne doit pas balancer à souscrire aux vérités métaphysiquement démontrées , quoique sujettes à des difficultés insolubles. Or , les dogmes de la foi sont appuyés sur une démonstration morale qui, bien appréciée , équivaut à une démonstration métaphysique. Pourquoi? C'est qu'il est évident que i'assemblage des différentes preuves morales qui démontrent la divinité du christianisme n'est pas l'effet du hasard et d'une rencontre fortuite. 11 est donc évident qu'il faut que ce soit une intelligence suprême, aussi éclairée pour connaître que puissante pour agir , qui ait voulu , qui ait conduit, qui ail ménagé, procuré cet assemblage. 11 n'est pas moins évident que cette suprême intelligence étant essentiellement sainteté , justice, bonté , sagesse , véracité, elle n'a pu permettre, bien moins vouloir et procurer le concours et la réunion constante d'une foule de preuves morales qui, malgré la plus droite intention et la plus exacte attenliou des créatures intelligentes et libres , les entraîne infailliblement à l'erreur par tous les indices de la vérité. Il répugne donc évidemment que la doctrine chrétienne, attestée de Dieu , ne soit pas vraie, et celte attestation divine doit être à notre esprit, par rapport aux mystères la foi, ce que lui est une démonstration métaphysique, par rapport aux vérités philosophiques qui sont du ressort de la raison. Dès qu'il est une fois convaincu d'une de ces vérités philosophiquement démontrée , la rejette-t-il ensuite sous prétexte qu'il n'en a point une idée complète qui en bannisse toute obscurité et qui en résolve toute objection? Où trouvera-t-on, par exemple, des personnes assez insensées pour douter de l'existence du mouvement, parce que la nature du mou veinent renferme des difficultés inexplicables, et qu'on en faitmêmede très-considérables contre sa réalité? Si l'esprit humain reste persuadé de l'existence du mouvement, nonobstant les ténèbres qui l'environnent, c'est que la raison lui apprend qu'il ne peut tout comprendre, et qu'il ne doit point profiter de ce qui est obscur pour attaquer ce qui est clair. Pourquoi donc ne pas se conduire de la même manière dans l'étude des vérités chrétiennes ? L'esprit humain est plus borné, par rapport aux choses divines , que par rapport aux choses humaines. Qu'il se contente donc de 1 enseignement de Dieu même pour tout ce qui regarde les dogmes de la Religion. Il est de la majesté suprême de Dieu, lorsqu'il enseigne , remarque excellemment Lactancc

(I) M. l'abbé de la Chambre , dons nous estimons les doctes ouvrages.

(Lib. 3 , c. 1) , de parler en maître et de dire en peu de mots , cela est vrai , et non pas d'argumenter et de joindre quelques preuves à ses décisions. Quœ (divina ) quidem tradita sunl br éviter ac nude. Nec enimdecebat aliter : ut cum Deus ad hominem loqueretur , arqumentis assereret voces suas, tamquam fides ei non haberetur : sed ut oportuit , est locutus , quasi rerum omnium maximus Jude.r , cujus non est argumentari , sed pronuntiare verum. XIV. Nécessité ou dumoins grande utilité de répondre directement aux objections des incrédules.— Quoique nous approuvions l'application générale de ces principes de l'auteur du Traité delà véritable Religion, nous ne croyons pas cependant comme lui qu'elle dispense un théologien de faire une réponse particulière et directe aux objections de l'incrédule, pour le convaincre que si les vérités qu'il attaque sont au-dessus de la raison, elles ne sont pas contre la raison , et que si les objections qu'il propose sont spécieuses, elles ne sont pas vraiment insolubles. Nous avouons que les personnes qui ne sont pas versées dans les discussions théologiques , et dont l'état n'est point compatible avec les recherches exactes, doivent se contenter des enseignements de la foi , sans se mettre en peine des objections : si par hasard quelque difficulté qui semblerait très-forte venait à les frapper, il leur est permis , et elles feront très-bien d'en détourner leur esprit, en faisant à Dieu un sacrifice de leur curiosité ; car lorsqu'on est assuré d'une vérité , on n'a pas besoin d'écouter les objections. C'est la judicieuse réflexion de l'auteur de laThéodicée, et nous croyons avec lui , que comme il y a bien des gens dont la foi est trop faible, trop peu enracinée pour soutenir ces sortes d'épreuves dangereuses, la prudence exige qu'on ne leur présente pas ce qui pourrait être un poison ; ou si l'on ne peut leur cacher ce qui n'est que trop public, il faut y joindre l'antidote, c'est-à-dire , tâcher de joindre la solution à l'objection, bien loin d'avouer qu'el'î soit insoluble et fondée sur des principes évidents ou sur des conséquences clairement liées avec ces principes. Une telle objection serait démonstrative, et celui qui la propose n'aurait qu'à lui faire changer de nom et l'appeler preuve convaincante de la fausseté du mystère démontré contraire à la droite raison, à l'évidence naturelle. Les théologiens de tous les partis ( les seuls fanatiques exceptés) conviennent, dit encore le même philosophe , qu'aucun article de foi ne saurait impliquer contradiction , ni contrevenir aux démonstrations aussi exactes que celles des mathématiques, où le contraire de la conclusion peut être réduit ad absurdum , c'est-àdire, à la contradiction ; et S. Athanase s'est moqué avec raison de quelques auteurs de son temps , qui avaient soutenu que Dieu avait pâti sans passion. Passus est impassibiliter. Olucidam doctrinam, œdificantem simul et demolientem ! Qui ne voit que les imiter , c'est ouvrir un vaste champ au fanatisme le plus outré , aux opinions les plus extravagantes; c'est renverser les fondements de

toute connaissance et de toute certitude ; en sorte qu'il ne resterait plus ni aucun moyen de distinguer le vrai du faux et le croyable de l'incroyable, ni aucun droit de rejeter comme absurdes et ridicules, les folles superstitions, les erreurs insensées qu'on a raison do reprocher à plusieurs des religions du monde ?

A Dieu ne plaise que nous exposions le christianisme à de pareils reproches ! Gardons-nous bien de convenir qu'on fasse ou qu'on puisse faire aucune objection insoluble contre nos mystères : disons avec les pères du cinquième concile de Latran (1) , que la vérité ne pouvant contredire la vérité, toute assertion contraire à ce que les lumières de la foi nous montrent vrai, est entièrement fausse ; que tous les arguments contre les dogmes de la Religion chrétienne sont solubles , et que les philosophes, à plus forte raison les théologiens, doivent s'appliquer de tout leur pouvoir à les résoudre. Admettons deux manières de soutenir ces dogmes, l'une positive , appuyée sur la révélation ; l'autre négative, fondée sur la solution des difficultés par des réponses qui fassent voir qu'elles (ces difficultés) ne prouvent pas que les mystères répugnent au bon sens et renferment dos propositions absurdes ou contradictoires. Ne les pas résoudre du moins en cette manière , c'est donner occasion à l'impiété de pousser des cris de victoire, en répétant ce propos si ordinaire dans la bouche de ses sectateurs : Onn'a point encore su répondre à Bayle , qui a convaincu de contradiction les mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de V Eucharistie,

XV. Caractère des ouvrages de Bayle comparés à ceux du philosophe Celse. — Nous espérons, M. T. C. F., vous faire voir la fausseté de ce propos ; et afin qu'on ne nous accuse pas d'affaiblir les objections de cet auteur, nous les rapporterons extraites mot à mot de ses ouvrages. On peut leur appliquer ce qui a été dit de ceux du philosophe Celse , qu'ils contiennent ce que le sophisme ingénieux a de plus trompeur, ce que la hardiesse de l'affirmation a de plus imposant, ce que la fertilité des tours et le sel .piquant de l'ironie a de plus enchanteur, ce qu'un savoir étendu peut joindre de favorable à des talents déjà si insidieux. Est-il nécessaire , pour les réfuter, d'en découvrir clairement le faux et de manifester le fond des choses ? Non ; car

(I) Clinique verum verq minime coniradicat , omncni asserlioncm veritali illuminais (idei coulrariam, omnino l'alsam esse delinimus, el ul aliter dogmalizare non liccal , dislrictius inhibemus... Insuper omnibus etsingulis pliilosopliis in universitntibus sludiorum generalmni , et alibi publiée legenlibus , dislrictc praecipiendo mandamus, ut cum philosopborum principia nul conclusiones , in quibus a recta fide deviare noscuntur, auditoribus suis legerinl, sea explnnaverint, finale hoc est de aninir morlalilaie aul unitale , et inundi ailernilatc , ac alia bujusmodi , tcneanlur cisdein veritalem Heligionis Christianœ omni conatu manifestant facere, et persuadendo pro posse, doceie, ac omni studio liujusmodi philosopborum argumenta, cum oinnia solubilia existant, pro viribus excludere alque resolvere. Concit. tom. 9 , pag. 1719 ef

alors le mystère devenu clair cesserait d'être mystère , c'est-à-dire , un dogme obscur : il suffit de faire voir, ou que l'argument qu'ils opposent pèche dans la forme; que c'est, par exemple, un syllogisme à quatre termes , ou qu'il renferme quelque équivoque, quelque ambiguïté, quelqu'une des diverses manières de mal raisonner, qu'on appelle sophismes. Il suffit même de montrer que ce que l'objection a de plus spécieux n'est tout au plus qu'un faux brillant , qu'une vraisemblance, qu'une opinion douteuse , qui doit céder à la certitude inébranlable des motifs de crédibilité des mystères de la foi. Ce qu'on objecte contre eux prouve bien que l'on ne comprend pas leur possibilité , mais il ne prouve pas que l'on comprend leur impossibilité. Or, de l'aveu même de Bayle (1) et suivant ses propres paroles , il y bien de la différence^ entre ne comprendre pas la possibilité d'un objet et en comprendre l'impossibilité. Les objections donc qui prouvent qu'on ne conçoit pas qu'un mystère est possible ne prouvent pas qu'on conçoit qu'il est impossible. C'est donc les réfuter suffisamment que de montrer que les raisons qu'elles allèguent de sa prétendue impossibilité, ne sont ni évidentes, ni claires, ni certaines , mais qu'elles sont seulement probables, apparentes, vraisemblables; quand même quelqu'un voudrait avouer qu'elles sont peut-être plus vraisemblables et moins obscures que ce qu'on leur répond, en ne recourant qu'à ce que peut leur opposer la lumière naturelle , il ne devrait pas pour cela reconnaître qu'elles sont vraies et qu'elles prouvent la fausseté du mystère. Car, comme nous l'avons observé au commencement de cette instruction , il y a des choses fausses si fort vraisemblables, qu'elles paraissent plus vraies que celles qui sont véritables ; il y a aussi des choses vraies si peu vraisemblables, que quelquefois la fausseté ressemble plus à la vérité que la vérité même.

XVI. Discordances apparentes et surprenantes des mystères , comparées à celles des paradoxes , des énigmes et des merveilleuses reproductions du polype. — Tels sont nos mystères. Tout le monde convient qu'ils choquent la vraisemblance, qu'ils sont contre les apparences, qu'au premier coup d'œil ils ne paraissent point vrais , qu'ils paraissent faux ; qu'ils étonnent , soulèvent , effarouchent, révoltent l'esprit par une espèce de contradiction et d'absurdité qu'ils semblent renfermer. On peut les comparer à ce qu'on appelle paradoxe. On entend par ce mol une proposition surprenante, difficile à croire, absurde en apparence, et qu'on est porté d'abord à rejeter comme fausse, à cause qu'elle choque les opinions communes et reçues , quoiqu'elle ne laisse pas quelquefois d'être véritable. C'est l'idée qu'en donnent les auteurs de l'Encyclopédie , qui citent pour exemple le système de Copernic, dont l'opinion rejetée comme un grand paradoxe, comme une visible fausseté par le peuple, est adoptée comme une vérité certaine par

(1) Diction, de Bayle, art. Spinosa.

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nombre de savants. Il y a même, ajoutentils, des paradoxes en géométrie. On peut regarder comme tels les propositions sur les incommensurables et plusieurs autres, etc. On démontre, par exemple, que la diagonale d'un carré est incommensurable avec son côté, c'est-à-dire, qu'il n'y a aucune portion d 'étendue si petite qu'elle soit , fût-ce OOOOOOOOOOO» qui soit contenue à la fois exactement dans le côté d'un carré et dans la diagonale. La géométrie de l'infini fournit un grand nombre deparadoxes à ceux qui s'y excrcent.Plusieurs de ces paradoxes géométriques sont recueillis dans l'Apparium de Mario Bettino, et entre autres celui-ci, que le contenu est plus grand que le contenant. La physique a aussi ses paradoxes, la divisibilité de la matière à l'infini en renferme plusieurs. La multiplicité des polypes innombrables contenus dans un seul polype en fournit plusieurs qui paraissent presqu'incroyables (1).

Que dirons-nous de ceux de l'histoire?

(1) Le polype est un très-petit poisson, dont le corps est long tout au plus d'un pouce et demi ; il a nombre de cornes, que l'on peut regarder comme des bras ou comme des jambes ; car l'animal s'en sert comme des mains et des pieds. Les bras ne poussent pas tous ensemble ; il n'en paraît d'abord que quatre ou cinq, les autres sortent dans la suite, et même après que le jeune polype est séparé du corps de sa mère. C'est ainsi que M. Trembley appelle le polype, qui produit ou qui a produit deV petits : il est aussi bien le père que la mère ; car on s'est assuré par un très-grand nombre d'expériences que tous les polypes produisent des petits, qui se multiplient par rejetons sans accouplement, sans aucune communication des uns avec les autres.

Lorsqu'on a coupé un polype en deux parties par le milieu de sa longueur, il arrive souvent que la partie antérieure marclie et mange dès le jour même de l'opération, si elle a élé faite en été. Dans le fort de la saison, au bout de vingt-quatre heures, la seconde partie du polype qui a été coupée commence à pousser des bras, et en deux jours elle est en état de manger ; niais dans un temps froid, la tête ne se forme qu'en quinze ou vingt jours. Si l'on coupe transversalement un polype qui pousse des petits, ils continuent à croître après la section ; quelquefois même il s'en forme de nouveaux avant que la partie coupée ait pu manger. Quelque petites que soient les parties coupées, quel que soit le nombre de ces parties, elles deviennent chacune un polype parfait : mais lorsqu'on n'a coupé que les bras, ils ne sont pas devenus polypes. Les portions du corps de ces insectes, coupées longitudinaleuicnt produisent un polype entier comme celles qui ont élé coupées transversalement. Lorsqu'un polype entier n'a été coupé qu'en deux portions longitudinales, chacune ayant de» bras prend bientôt la l'orme d'un polype parfait; en une heure chaque portion se plie en goutière, approche ses bords latéraux l'un de l'autre, et les réunit de façon qu'il n'y reste aucune cicatrice, et, pour l'ordinaire, au bout de vingt-quatre heures le nouveau polype est en étal de saisir sa proie et de l'avaler. En quelque nombre de portions longitudinales que l'on coupe un polype, chacune produit nu polype entier.

Les merveilleuses reproductions qui se font dans toutes les parties d'un polype, après qu'on les a se parées, sont sans doute si contraires à la vraisem blance, qu'on a bien de la peine à les croire. Cependant l'Encyclopédie [Tom. 12, p. 945) les rapporte omme vraies et certaines. Elles sont propres à l'aci-

Sans parler de plusieurs événements fort étranges arrivés de nos jours, et si surprenants , si contraires aux vraisemblances , que jamais on ne s'y serait attendu, et que les âges suivants auront peine à les croire ; combien les siècles passés ne fournissent-ils pas d'exemples de faits très-singuliers, trèsétonnants , dans lesquels le vraisemblable s'est trouvé faux, et le faux s'est trouvé beaucoup plus vraisemblable que le vrai ? Qu'y avait-il de plus apparent que le mensonge du faux Martin Guerre (1), qui fut reconnu pour être le véritable mari de Bertrandc de Rois, par les quatre sœurs et l'oncle du mari , par les parents de la femme et par elle-même , avec des circonstances si plausibles, qu'elles firent longtemps balancer les juges, même après l'arrivée du véritable Martin Guerre ? Il ne faut donc pas juger des choses par leurs apparences ou par leurs vraisemblances; et si on doit suivre celte maxime dans la société civile, dans la physique , daus la géométrie et dans les autres sciences naturelles , à plus forte raison faut-il la suivre dans la science surnaturelle delà Religion, dont nous ne connaissons et ne voyons plusieurs objels qu'en énigme (\Cor. 13,12).

Qu'est-ce qu'on entend par une énigme , sinon une vérité cachée sous l'enveloppe de termes obscurs et le plus souvent conlrac— dictoires en apparence? Ces contradictions apparentes , ces obscurités véritables s'évanouissent dès qu'on a trouvé le mot ; et parce qu'un homme ignorant ou peu spirituel n'auraitpule trouver, ni découvrirle moyen de concilier des idées qui lui paraissent très-confuses et contradictoires , serait-il en droit de dire que cette énigme contient des faussetés et des absurdités? Pour le convaincre qu'il aurait tort de tenir un pareil langage, serait-on obligé d'opposer aux raisons probables, apparentes, vraisemblables dont il l'appuierait, des réponses évidentes , claires , démonstratives, qui fissent connaître le mot de l'énigme ? Ne suffirait-il pas de lui répondre que la contradiction apparente et l'obscurité réelle étant des propriétés essentielles à celte énigme, il n'est pas surprenant qu'on y aperçoive des vraisemblances, des probabilités , des apparences de faux et d'absurde? Mais que ce prétendu faux et absurde n'est qu'apparent, et que c'est à lui qui prétend qu'il est réel , d'en donner des preuves certaines, parce que celles qui ne sont que vraisemblables font voir que c'est une énigme qu'on avoue être essentiellement contraire à la vraisemblance, quoiqu'au fond elle soit conforme à la vérité.

Or pour en venir à l'application , il n'est pas moins essentiel à un mystère qu'à une énigme et qu'à un paradoxe, d'être opposé à la vraisemblance, quoiqu'il soit conforme à la vérité , de paraître se contredire , quoi-

liler la croyance du mystère de l'eucharistie, où le corps de J.-C. est contenu dans toutes les parties de l'hostie, après qu'elles ont élé séparées et que le prêtre a rompu les espèces.

(1) Voyez Tom. \ des Causes célèbres, p. 5 etsuiv.

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qu'il ne se contredise pas réellement, de sembler faux et absurde, quoiqu'il ne contienne rien de vrai etde raisonnable, ainsi que le démontrent les motifs de crédibilité , qui font voir clairement que Dieu l'a révélé, Va marqué du sceau de son témoignage toujours véridique et de son autorité toujours infaillible. Ces motifs qui rendent le mystère évidemment croyable, démontrent qu'il est vrai, quoiqu'il ne soit nullement vraisemblable, quoiqu'il semble même faux et absurde. Il en est de lui comme d'un paradoxe géométrique ou physique démontré véritable. Les objections qui ne prouvent que sa vraisemblance de fausseté, que son apparence d'absurdité, ne prouvent rien contre sa vérité, contre sa réalité, que ses défenseurs soutiennent, et que ses adversaires ne doivent attaquer que par des raisons claires , évidentes ou du moins certaines. Car si elles ne sont pas évidentes ou certaines, elles ne sont que probables, apparentes, vraisemblables : si elles ne sont que probables , apparentes , vraisemblables, elles ne prouvent que ce qu'avouent et affirment les défenseurs, soit du mystère, soit du paradoxe démontre vrai, et elles ne prouvent pas ce qu'ils contestent et qu'ils nient : savoir, que les obscurités qu'ilrenferme, les probabilités, les apparences ou vraisemblances de fausseté qu'on y aperçoit, suffisent pour le juger réellement faux. XVII. Règle de conduite par rapport à ce qui n'est que vraisemblable dans les choses de pure spéculation. —En effet , suivant la judicieuse remarque des éditeurs de l'Encyclopédie, l'esprit ne se portant nécessairement qu'au vrai , dès qu'il ne l'aperçoit pas dans tout son jour, il ne peut suspendre sa détermination. Comme ce qui n'est pas vrai est faux, et que ce qui ne ressemble pas au vrai ressemble au faux, il se trouve dans tout ce ce qui s'appelle vraisemblable quelque endroit qui ressemble au faux; tandis que d'autres endroits ressemblent au vrai ; car si une opinion , par tous les endroits sous lesquels on la peut considérer , formait également les idées du vrai, il n'y paraîtrait rien que de vrai : on ne pourrait juger la chose que vraie, et on se tromperait en ne la jugeant que vraisemblable. Lors donc qu'elle n'est que vraisemblable, l'apparence du vrai subsiste avec quelque apparence de faux, et cette apparence de faux doit empêcher de la juger certainement vraie; et si c'est une chose purement spéculative, on ne saurait mioux faire que de suspendre son jugement, parce qu'en le portant on court quelque hasard dese tromper. Or pourquoi juger quand d'un côté on peut s'en dispenser, et que d'un autre côté en jugeant on s'expose à donner dans le faux ? 11 faudrait donc, direz-vous, s'abstenir de juger sur la plupart des choses, et n'est-ce pas là le caractère d'un stupide? Tout au contraire, répondent les mêmes auteurs, c'est le caractère d'un esprit sensé et d'un vrai philosophe, de ne juger des objets que par leur évidence, quand il ne se trouve nulle raison d'en user autrement. Or il ne s'en trouve aucune de juger dans les choses de pure spé-

culation (1), quand elles ne sont que vraisemblables.

Telles sont celles qu'on propose contre les dogmes de la foi à un homme qui n'est pas encore instruit des motifs de crédibilité. Comme elles ne sont que vraisemblables, il ne doit pas les juger vraies : il fait bien c!c s'abstenir de tout jugement jusqu'à ce que l'examen de ces motifs, qui démontrent ces dogmes évidemment croyables et par conséquent certains et indubitablement vrais, le détermine à les juger fausses : quoiqu'il ne puisse pas donner des raisons évidentes de leur fausseté, en ne considérant que leur fond et en ne consultant que la lumière naturelle, qui ne lui découvre pas ce fond, ou qui ne le lui découvre qu'obscurément et qu'en partie ; il est toutefois certain qu'on ne peut pas non plus trouver des raisons évidentes de leur vérité dans cette lumière naturelle qui, ayant pour principe et pour auteur le même Dieu que la révélation, ne peut faire voir vrai ce qui est constaté faux par cette révélation divine.

XVIII. 1" objection de Bayle contre la créance raisonnable des mystères. — Bayle a donc tort de dire ( 2 ) que pour prouver qu'on a mis d'accord la raison et la Religion , il faut montrer, non seulement qu'on a des maximes philosophiques qui sont favorables à notre foi, mais aussi que les maximes particulières qui nous sont objectées , comme non conformes à notre Catéchisme, y sont effectivement conformes d'une manière que l'on conçoit distinctement. Pour cet effet, ajoute-t-il, nous avons besoin d'une. réponse qui soit aussi évidente que l'objection. S'il faut répliquer et dupliquer, nous ne devons jamais demeurer en reste, ni prétendre que nous soyons venus à bout de notre dessein, pendant que notre adversaire nous répliquera des choses aussi évidentes que le sauraient être nos raisons. Si par nos raisons Bayle entend

(1) Celle règle, si judicieuse dans les choses de pure spéculation , n'est plus la même dans les choses de pratique et de conduite, où il faut par nécessité agir ou ne pas agir. Quoiqu'on ne doive pas prendre le vrai pour le vraisemblable , on doit néanmoins se déterminer par rapport aux choses de pratique , à s'en contenter comme du vrai, n'arrêtant les yeux de l'esprit que sur les apparences de vérité qui , dans le vraisemblable, surpassent les apparences du faux.

La raison de ceci esl évidente, c'est que par rapport à la pratique il faut agir, et par conséquent prendre un parti : si l'on demeurait indéterminé , on n'agirait jamais, ce qui sérail le plus pernicieux comme le plus impertinent de tous les partis. Ainsi pour ne pas demeurer indéterminé, il faut comme fermer les yeux à ce qui pourrait paraître vrai dans le parti contraire à celui qu'on embrasse actuellement. A la vérité dans la délibération on ne peut regarder de trop près aux diverses laces ou apparences de vrai qui se rencontrent de côté et d'autre, pour se bien assurer de quel côlé est le vraisemblable ; mais quand on en esl une fois assure, il faut, par rapport à la pratique , le regarder comme vrai et ne le point perdre de vue : sans quoi on tomberait nécessairement dans l'inaction ou dans l'inconstance ; caraclère de petitesse ou de faiblesse d'esprit, Tom, 17. de l'Encyclopédie , pag. 484.

(2) Réponse d'un Provincial , t. 3. p. 6 5.

SUR LA RELIGION

nos motifs de crédibilité, jamais notre adversaire ne nous répliquera des choses aussi évidentes qu'ils le sont; car jamais l'évidence ne contredira l'évidence : jamais le Dieu de la raison ne combattra le Dieu de la Religion. S'il entend nos réponses tirées des lumières de la seule raison aux difficultés des incrédules , nous avouons qu'elles ne sont pas évidentes pour démontrer la possibilité des mystères ; mais nous soutenons en même temps que ces difGcultés ne sont pas non plus évidentes pour prouver l'impossibilité des mystères, et que toutefois, si elle était réelle , il lui serait plus facile de la démontrer, qu'il n'est facile à nous de démontrer leur possibilité (1).

Si l'on prétendait, c'est encore Bayle qui parle, que l'adversaire faisant une objection évidente doit se payer d'une réponse que nous ne pouvons donner que comme une chose possible et que nous ne comprenons pas, on serait injuste. On le serait, nous en convenons, mais on ne l'est pas , ajoutons-nous, parce qu'on soutient que l'adversaire (l'incrédule) ne faisant aucune objection évidente, il doit se payer d'une réponse que nous ne pouvons donner, suivant les seules lumières naturelles, que comme une chose possible ou admissible, et non comme une chose claire ; puisque la thèse principale, la possibilité intrinsèque du mystère est elle-même obscure, incompréhensible, et qu'elle cesserait d'être telle, si l'évidente clarté des solutions lumineuses que nous donnerions faisait disparaître en entier les ténèbres de la foi et les difficultés que lui oppose la raison : mais toute l'obscurité du mystère et toute celle des réponses aux objections de l'incrédule ne diminue rien delà certitude et de l'évidence des motifs de crédibilité que ces objections n'attaquent point. Elles attaquent seulement la possibilité du mystère, que tous les théologiens reconnaissent être au-dessus delà raison. XIX. 2* objection de Bayle et saréfutation. (1)11 est plus difficile de juger de la possibilité d'un objet que de sou impossibilité. Pour juger de sa possibilité, il faut être certain que parmi tous ses attributs il n'en est aucun qui contredise les autres , ou du moins un seul d'entr'eux. Au lieu que pour juger de l'impossibilité d'une ebose , il suffit de lui connaître deux attributs incompatibles; et si les côtés aperçus présentent une impossibilité , on ne saurait supposer de nœud secret qui accorde les discordances apparentes. La rondeur et le triangle sont des idées contradictoires : c'en est assez paur décider que le cercle triangulaire est un objet impossible ; il n'est pas besoin pour cela de connaître toutes les autres propriétés, tous les autres rapports de ces deux figures. Je présente nos mystères à l'incrédule ; il les accuse d'impossibilité. Prouvez, lui dis-je. Son impuissance à cet égard entraîne sa défaite : Adore non probante , absolvilur reus. On nous attaque, ou fait tous les efforts possibles pour nous contraindre à quitter le poste. Ne le point abandonner , c'est être vainqueur; et nous ne l'abandonnons point , dès que nos adversaires ne prouvent pas évidemment l'impossibilité de nos mystères considérés tels que nous les exposons. Religion vengée , lettre 6', p. 78. Ouvrage dont le contenu justifie bien le titre, et dont la lecture, qui nous a beaucoup plu, nous ferait désirer qu'il fût entre les mains de tous ceux qui sont capables d'en profiler.

— // me suffit, dit ailleurs Bayle (1), qu'on reconnaisse unanimement que les mystères de l'Evangile sont au-dessus de la raison. Car il résulte de là nécessairement qu'il est impossible de résoudre les difficultés des philosophes , et par conséquent qu'une dispute où l'on ne se servira que des lumières naturelles, se terminera toujours au désavantage des théologiens, et qu'ils se verront forcés de lâcher le pied et de se réfugier sous les canons de la lumière surnaturelle. Il est évident que la raison ne saurait jamais atteindre à ce qui est au-dessus d'elle. Or si elle pouvait fournir des réponses aux objections qui combattent le dogme de la Trinité et celui de l'Union hypostatique, elle atteindrait à ces deux mystères ; elle se les assujettirait et les plierait jusqu'aux dernières confrontations avec ses premiers principes ou avec les aphorismes qui naissent des notions communes , et jusqu'à ce qu'enfin elle eût conclu qu'ils s'accordent avec, la lumière naturelle. Elle ferait donc ce qui surpasse ses forces, elle monterait au-dessus de ses limites, ce qui est formellement contradictoire. Il faut donc dire qu'elle ne saurait fournir des réponses à ses propres objections.

Oui , il faut dire, nous en convenons, qu'elle ne saurait y fournir des réponses assez lumineuses pour faire disparaître l'obscurité des mystères, et pour démontrer qu'ils sont possibles. Voilà ce qui surpasse ses forces, et ce qui la ferait monter au-dessus de ses limites ; par là elle atteindrait à ces mystères, elle se les assujettirait et les plierait jusqu'aux dernières confrontations avec ses premiers principes, et jusqu'à ce qu'enfin elle eût conclu qu'ils s'.accordent avec la lumière naturelle. Mais elle fournit des réponses assez claires pour faire voir que les objections par lesquelles le philosophe incrédule prétend prouver leur impossibilité , ne la prouvent pas. C'est à lui à démontrer cette impossibilité ; et tant qu'il ne la démontrera point, la dispute se terminera toujours à son désavantage, parce qu'il ne prouvera point ce qui est en question , ce qui lui est contesté par le théologien, son adversaire. Celuici n'est pas obligé d'éclaircir les mystères, ni de prouver leur possibilité par des arguments tirés du fond même de leur nature , qu'il avoue être obscure et au-dessus de la raison.

XX. 3' objection de Bayle réfutée. — Mais, continue Bayle, si quelques doctrines sont au-dessus de la raison, elles sont au-delà de sa portée, elle n'y saurait atteindre; si elle n'y peut atteindre, elle ne peut pas les comprendre ; si elle ne peut pas les comprendre, elle n'y saurait trouver aucune idée , ni aucun principe qui soit un principe de solution ; et par conséquent tes objections que la raison aura faites demeureront sans réponse ou, ce qui est la même chose, on y répondra par quelque distinction aussi obscure que la thèse qui aura été attaquée. Or il est bien certain qu'une objection que l'on fonde sur des notions bien distinctes demeure également

(1) Eclaircissements sur Manicli., p. 314 de la 2* édition de son Dictionnaire.

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victorieuse, soit que vous n'y répondiez^ rien, soit que vous y fassiez une réponse où personne ne peut rien comprendre. La partie peut-elle être égale entre un homme qui vous objecte ce que vous et lui concevez très-nettement, et vous qui ne pouvez vous défendre que par des réponses, où ni vous ni lui ne comprenez rien ? Les principes établis ci-dessus, mes chers frères, ont réfuté d'avance ce raisonnement de Bayle et nous autorisent à persister dans les mômes réponses.

1° Il est faux que toutes les notions sur lesquelles l'incrédule fonde ses objections contre les mystères soient bien distinctes et bien nettes. Plusieurs d'entre elles se ressentent de l'obscurité des dogmes qu'elles attaquent : plus ils sont obscurs et difficiles à concevoir, moins , selon les conséquences des arguments mêmes de Bayle, il est facile de leur opposer des idées claires, par lesquelles la raison se les assujettirait et les plierait jusqu'aux dernières confrontations avec ses premiers principes ou avec les aphorismes qui naissent des notions communes.

2° Il n'est pas vrai que si la raison ne peut comprendre quelques doctrines, elle n'y saurait trouver aucune idée. Car, pour comprendre quelque chose, il ne suffit pas qu'on en ait quelques idées, il faut les avoir toutes de tout ce qui y entre, et il faut que toutes ces idées soient claires, distinctes, adéquates. Or la raison peut, sans avoir toutes ces idées d'une doctrine, en avoir quelques-unes obscures, confuses, incomplètes. De ce nombre sont celles qu'elle a du mouvement, du lieu, du temps, de l'éternité, de la lumière, des couleurs et de mille objets que présente à nos yeux le spectacle de la nature. Quoiqu'elle ne puisse, quelque sagacité qu'elle ait, les comprendre, c'est-à-dire les connaître entièrement et totalement, comme disent les théologiens :

Comprehendere est rem totam totalitcr cognoscere; cependant elle les connaît en parlie et suffisamment pour faire des réponses intelligibles aux objections qui attaquent leur existence ou leur réalité.

Il en est de même des mystères ; sans les comprendre , sans concevoir clairement tout ce qu'ils renferment, elle connaît néanmoins quelque chose de ce qu'ils sont : par exemple, lorsqu'elle entend parler de l'union du Verbe divin avec la nature humaine, l'idée qu'elle s'en forme, par la comparaison de l'union dcl'amc avec le corps, lui fait concevoir que l'Incarnation est la plus intime liaison qui puisse unir la créature au Créateur. Bayle prétend-il que l'objection qu'on peut faire contre ce mystère ou contre quelque autre, contienne des raisons claires, évidentes ou du moins certaines de sa fausseté? Prétendre , lui disons-nous , n'est pas prouver ; si vous le prouviez d'une manière convaincante, nous conviendrions avec vous que cette objection serait victorieuse , soit qu'on n'y répondît rien, soit qu'on y fit une réponse où personne ne pût rien comprendre : mais nous ne convenons pas, nous nions absolument qu'on propose ou qu'on puisse proposer contre quelqu'un de nos mystères

une pareille objection. Prétend-il seulement qu'elle contient des raisons probables, apparentes, vraisemblables? Elles ne suffisent pas , lui répliquons-nous, pourmontrer faux un mystère démontré vrai par les motifs de crédibilité. Dès qu'elles ne sont que vraisemblables, elles ne sont pas certaines ; dès qu'elles ne sont pas certaines, on a droit de répondre qu'elles ne peuvent pas être mises en balance avec des motifs évidents, et cette réponse n'est ni obscure, ni inintelligible. On la fonde sur des notions bien distinctes, et sur ce qu'on conçoit très-nettement la différence sensible des diverses impressions et nuances de vérité ou de fausseté , que les raisons ou opinions peuvent laisser et laissent effectivement dans l'esprit : les unes n'y laissent qu'une impression de vérité, et on les appelle absolument vrai es; d'autres n'y laissent qu'une impression de fausseté et sont nommées absolument fausses; il en est d'une troisième espèce qui laissent sous un certain jour des impressions de vérité, et sous un autre jour des impressions de fausseté ; et c'est ce qui s'appelle des raisons ou opinions probables ou vraisemblables. Celles qui attaquent nos mystères sont de ce nombre, et par cela même demeurent sans force contre nous, puisque nous convenons qu'ils blessent la vraisemblance ; mais nous soutenons qu'ils ne blessent pas la vérité. Nous avouons qu'ils sont au-dessus de la raison et qu'ils la surpassent à cause que les objets que la foi propose à croire comme fondés sur la révélation (1) divine, sont trop élevés pour qu'ils puissent être atteints par les seules forces de la nature (2) ; mais nous di-

(1) Toute révélation divine serait-elle donc impossible? Quoi! Dieu qui a pourvu les hommes des moyens dose communiquer mutuellement leurs pensées et de révéler les uns aux autres leurs volontés, leurs dispositions les plus secrètes, ne pourrait leur faire connaître ce qu'il juge à propos de leur découvrir dans le temps, selon les conseils étemels de son adorable Providence ! Quel paradoxe plus absurde et plus injurieux au Tout-Puissant!... C'est un principe évident que la Toute-Puissance enferme dans retendue de son ressort tout ce qui n'est pas réellement contradictoire, tels que serait un cercle carré ou une montagne sans vallée : or aperçoit on quelque contradiction à soutenir que Dieu, l;i suprême intelligence, le dominateur de tous les esprits, qui fait connaître aux hommes tant de vérités par le ministère de la raison , puisse leur donner par une voie extraordinaire les connaissances qu'il lui plaira pour l'accomplissement de ses desseins ? Les hommes sont-ils donc incapables d'accroissement de lumière, ou Dieu s'est-il épuisé en leur donnant la raison (juc ses développements et ses progrès eux - mêmes seraient capables de convaincre de sa faiblesse cl de ses bornes? Certitude des Principes de la Religion, par Jl/. Régnier , dont l'ouvrage, digne des grands éloges que lui a donnés le censeur royal qui l'a approuvé , mérite que nous en recommandions la lecture à nos diocésains, surtout à notre clergé.

(2) Les lorces de l'esprit humain n'ont pas encore atteint et probablement ne pourront jamais atteindre la vérité de l'une ou de l'autre de ces deux propositions contradictoires louchant la quadrature du cercle; elle est possible : elle est impossible. Parmi les géomèlrcs, les uns ont soutenu et soutiennent la première, les autres la seconde : l'inutilité des grands

SUR LA RELIGlOiN.

sons en même temps qu'ils ne sont pas contre la raison, parce que les vérités qu'elle enseigne et qui semblent leur être opposées, ne leur sont contraires qu'en apparence et ne les contredisent pas réellement.

XXI. 4e objection de Bayle, tirée d'une comparaison spécieuse. — Pourquoi , demande Bayle, ne dirait-on pas également, et que les mystères sont contre notre faible raison, et qu'ils sont au-dessus de notre faible raison ? Quand une tour carrée nous paraît ronde de loin, non seulement nos yeux déposent treschiirement qu'ils n'aperçoivent rien de carré dans cette tour , mais aussi qu'ils y découvrent une figure ronde, incompatible avec la figure carrée. On peut donc dire que la vérité , qui est la figure carrée, est non seulement au-dessus , mais encore contre le témoignage de notre faible vue. Difficulté spécieuse, parce qu'il y a quelque parité à certains égards , mais nullement solide , parce qu'il y a au fond beaucoup de disparité. Les yeux de notre corps, avant que par la réflexion et par l'expérience ils aient découvert la vérité, en s'approchant d'une tour carrée que son éloignpment, selon les règles de l'optique, leur lait paraître ronde, déposent très-clairement qu'ils n'aperçoivent rien de carré dans cette tour; de même les yeux de notre raison, avant qu'ils aient découvert la vérité par le moyen de la révélation qui les empêche de confondre les apparences de la fausseté avec la fausseté même , déposent qu'ils n'aperçoivent rien de certainement vrai dans un mystère. Nous pouvons admettre cette parité sans que Bayle puisse s'en prévaloir contre nous ; au contraire nous pouvons en tirer avantage contre lui : car premièrement , comme les yeux de notre corps , après que nos réflexions sur les règles de l'optique et nos approches de cette tour nous ont découvert la vérité , déposent très - clairement qu'ils l'aperçoivent carrée; de même les yeux de notre esprit, après que la révélation

efforls que les uns et les aulres ont faits dans les siècles passés, et qu'ils font encore dans celui-ci, pour démontrer celte possibilité ou cette impossibilité, donnent lieu de croire que la quadrature du cercle est un problème dont la solution est au-dessus de la raison. Elle n'est pas toutefois contre la raison, puisque ces propositions étant contradictoires, il faut nécessairement que l'une des deux soit vraie, par conséquent conforme à la raison. On peut consulter là-dessus Y Encyclopédie au mot Quadrature; il y est dit que Newton a déjà démontré dans le premier livre de ses Principes mathématiques , que la quadrature indéfinie du cercle était impossible, c'est-àdire, qu'on ne pouvait trouver une méthode pour carrer à volonté une portion quelconque de Tare du cercle ; mais qu'il n'est pas encore prouvé qu'on ne puisse avoir la quadrature du cercle entier.

A cet exemple joignons-en un autre ; il en est des mystères comme des prophéties. Les objets de cellesci sont au-dessus de la raison, puisqu'avec ses seules forces elle ne peut parvenir à connaître des événements futurs, dont l'exislence, après le laps de plusieurs siècles, dépendra de l'usage du franc arbitre des agents libres; ils ne sont pas cependant contre la raison, puisque, aidée d'un secours surnaturel, elle peut en acquérir une véritable et certaine connaissance.

leur a découvert que le mystère , qui au premier coup d'oeil paraît faux, ne l'est pas, déposent très-clairement, à cause de l'évidence des motifs de crédibilité, qu'ils n'aperçoivent en lui rien que de vrai , rien que de' certain.

En second lieu, quand une tour carrée nous paraît ronde de loin , nos yeux déposent trèsclairement , selon Bayle, qu'ils découvrent dans cette tour une figure ronde , incompatible avec une figure carrée.. Nous pourrions contester (1) cette proposition ou la distinguer, en levant l'équivoque de ce mot découvrent, lequel peut être entendu, ou d'une découverte qui fasse juger qu'il est certain que cette tour est ronde , ou d'une découverte qui fasse seulement juger qu'il est vraisemblable qu'elle est ronde. La proposition entendue et admise en ce dernier sens , établit une parité qui ne combat pas ce que nous soutenons. Car nous avouons que les yeux de la raison dénuée du témoignage do la foi nous découvrent, nous portent à juger qu'il est vraisemblable que le mystère est faux. Mais nous voulons bien admettre la proposition dans le premier sens et convenir que la première fois qu'une tour carrée paraît ronde de loin à un homme que la connaissance des règles de l'optique et l'expérience n'ont pas encore instruit de la vérité, le témoignage non réfléchi de ses yeux lui découvre, lui fait juger précipitamment qu'il est certain qu'elle a une figure ronde, incompatible avec la figure carrée. Mais c'est par cela même que nous prouvons la disparité. Caries yeux de la saine raison, destitués du secours de la révélation, découvrent, font juger, non qu'il est clair, qu'il est évident, qu'il est certain , mais seulement qu'il est probable, apparent, vraisemblable que le mystère contient quelque chose de faux. Or ces apparences, ces probabilités, ces vraisemblances ne sont pas aux yeux d'une raison saine, éclairée, prudente et sage, qui ne confond pas le réel avec l'apparent, et ne précipite pas son jugement, des indices assurés ou manifestes de fausseté, ni des preuves évidentes ou convaincantes que le mystère qu'elle voit au-dessus de la portée de ses lumières et qui lui paraît probablement les contredire , les contredise réellement, et leur soit vraiment contraires.

Ces réponses péremptoircs qui tranchent le nœud de la difficulté peuvent être confirmées par celle qu'a fait à Bayle le célèbre Leibnitz (2) , en observant qu'il est impossible qu'on fasse une objection invincible contre la vérité : car, dit-il, « si c'est une démonstration fondée sur des principes ou suides faits incontestables, formée par un enchaînement de vérités éternelles, la conclusion est certaine et indispensable, et ce qui y est opposé doit être faux, autrement deux contradictoires pourraient êtres vraies en même temps. Que si l'objection n'est point

(1) Ceci sera plus éclairci dans noire Instruction sur l'eucharistie , en y parlant du témoignage des sens.

(2) Essais de Théodicée, p. 55.

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démonstrative , elle ne peut former qu'un argument vraisemblable qui n'a point de force contre la foi , puisqu'on convient que les mystères de la Religion sont contraires aux apparences. Or, continue-t-il , M. Rayle déclare dans sa réponse posthume à M. Le Clerc , qu'il ne prétend point qu'il y ait des démonstrations contre les vérités de la foi , et par conséquent toutes ces difficultés invincibles , ces combats prétendus de la foi contre la raison , s'évanouissent.

Bayle cependant n'a pas cessé d'attaquer les mystères : il a continué jusqu'à la mort de faire valoir leur obscurité jointe au peu de clarté ou d'intelligibilité des réponses théologiques aux difficultés philosophiques , pour soutenir ce qu'il avait avancé ; qu'une dispute où l'on ne se servira que des lumières naturelles , se terminera toujours au désavantage des théologiens. Quelque prolixe que soit l'objection qu'il a là-dessus proposée , nous la rapporterons en entier, de peur de donner occasion, en l'abrégeant, à l'accusation d'en avoir voulu affaiblir la force.

XXII. 5e objection de Bayle. — Toute dispute philosophique , dit-il, suppose que les parties disputantes conviennent de certaines définitions, et qu'elles admettent les règles des syllogismes et les marques à quoi l'on reconnaît les mauvais raisonnements. Après cela , tout consiste à examiner si une thèse est conforme médiatement ou immédiatement aux principes dont on est convenu ; si les prémices d'une preuve sont véritables; si la conséquence est bien tirée; si Von s'est servi d'un syllogisme à quatre termes ; si l'on n'a pas violé quelque aphorisme du chapitre de Oppositis ou de Sophisticis elenchis , etc., on remporte la victoire ; ou en montrant que le sujet de la dispute n'a aucune liaison avec les principes dont on était convenu , ou en réduisant à l'absurde le défenseur. Or on l'y peut réduire, soit qu'on lui montre que les conséquences de sa thèse sont le oui et le non, soit qu'on le contraigne à ne répondre que des choses inintelligibles. Le but de celte espèce de dispute est d'éclaircir les obscurités et de parvenir à l'évidence. De là vient que l'on juge que pendant le cours du procès , la victoire se déclare plus ou moins pour le soutenant ou pour l'opposant , selon qu'il y a plus ou moins de clarté dans les propositions de l'un, que dans les propositions de l'autre. Enfin on juge que la victoire se déclare contre celui dont les réponses sont telles qu'on n'y comprend rien , et qui avoue qu'elles sont incompréhensibles. On le condamne dès-là par les règles de l'adjudication de la victoire; et lors même qu'il ne peut pas être poursuivi dans le brouillard dont il s'est couvert , et qui forme une espèce d'abîme entre lui et ses antagonistes , on le croit battu à plate couture, et on le compare à une armée qui , ayant perdu la bataille, ne se dérobe qu'à la faveur de la nuit à la poursuite du vainqueur.

XXIII. Réfutation de cette objection sophistique. — Remarquez , mes chers frères, que cette longue objection dans laquelle Bayle parle beaucoup de l'observation des

règles des syllogismes, pèche elle-même contre ces règles par le sophisme qu'elle contient et dont elle cache adroitement le vice. Faut-il s'en étonner? Le sophisme est le vrai singe du syllogisme. Pour être captieux et séduisant, il faut qu'il en affecte la figure et la mine. Il faut donc qu'il déguise et tâche de dérober à la vue ce que lui-même a de vicieux , et qui consiste dans la contravention à quelqu'une des règles générales ou particulières des quatre figures, d'où résultent toutes les espèces de syllogismes.

L'auteur de Y Art de penser (pag. 316) réduit tous les sophismes ou paralogismes à sept sortes , dont la première est de prouver autre chose que ce qui est en question. C'est ce qu'on appelle, suivant le langage de l'Ecole, ignoratio elenchi, c'est-à-dire, l'ignorance de ce qu'on doit prouver contre son adversaire. Bayle n'ignorait pas sans doute ce qu'il avait à prouver, savoir, qu'il est impossible aux théologiens de résoudre les difficultés des philosophes , par lesquelles ceux-ci prétendent faire voir clairement l'impossibilité ou l'absurdité des mystères, que ceux-là avouent être essentiellement obscurs et incapables de recevoir la clarté ou l'évidence dont sont susceptibles les questions purement philosophiques. Mais malignement il a affecté, il a fait semblant de l'ignorer. H a supposé que le but de la dispute entre ces philosophes et ces théologiens, est d'éclaircir les obscurités et de parvenir à l'évidence. C'est là-dessus que roule toute son objection ; c'est de là qu'elle tire sa force apparente , en donnant à entendre que les théologiens ne parvenant pas et ne pouvant parvenir à cette évidence, manquent le but qu'ils ont, selon lui , en vue , et par conséquent succombent dans leur dispute contre les philosophes ; qu'ainsi la victoire doit-être adjugée à ceux-ci , parce qu'il y a plus de clarté dans leurs propositions. Victoire aussi imaginaire que le triomphe des théologiens est réel , tandis que l'ennemi ne combattant pas contre eux , ne prouvant pas ce qui est en question et ce qu'ils lui nient, savoir, l'absurdité ou l'impossibilité des mystères, les laisse maîtres, soit du champ de bataille, soit de la forteresse où ils se sont retirés, et où ils le défient de les attaquer. En vain pour faire diversion et donner le change , leur proposet-il d'en sortir et d'entreprendre d'éclaircir les obscurités des mystères, au point de parvenir à l'évidence; nous n'en ferons rien , lui répondent-ils ; ce n'est point là le but ni l'objet de notre dispute et de nof combats. Prouvez l'impossibilité de nos mystères ; c'est là ce dont il s'agit entre vous et nous ; c'est là ce que vous affirmez et ce que nous nions; c'est de là que dépend l'adjudication de la victoire; à vous, si vous prouvez cette impossibilité ; à nous , si vous ne la prouvez pas. Mais comment la prouvez-vous? est-ce en suivant cette maxime admise par vousmême (1), comme aussi évidente qu'univer-

(1) C'est aujourd'hui, dit-il, un grand embarras pour les Spinosistes, de voir que selon leur hypothèse

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selle : Tout ce qui implique contradiction est impossible; tout ce qui n'implique point contradiction est possible? Non : c'est en objectant que, de notre propre aveu, ils n'ont pas de clarté', qu'ils sont incompréhensibles , que vous n'y trouvez aucune idée claire qui vous fasse voir qu'ils soient possibles. Mais de ce que vous n'avez pas d'idée claire de la possibilité d'une chose, s'ensuit-il que cette chose implique contradiction et doive être exclue du nombre des possibles ?

N'avouez -vous pas vous-même qu'il y a bien de la différence entre ne comprendre pas la possibilité d'un objet, et en comprendre l'impossibilité. N'est-ce point là le fondement du juste reproche que vous faites à Spinosa (1), et que l'on a droit par conséquent de faire à vous-même. Tout ce que nous comprenons ou concevons clairement est possible. Fort bien : mais tout ce que nous ne concevons pas clairement n'est pas possible. Point du tout. Nous ne pouvons décider de l'impossibilité d'une chose que quand nous avons démonstration de la répugnance ou contradiction qu'elle renferme. Or vous-même convenez que vous ne prétendez pas qu'il y ait des démonstrations contre les vérités de la foi, et vous n'en apportez aucune : nous au contraire ayant en main les armes de lumière (Rom. 13, 12) de la révélation , faisant valoir l'éclat et la splendeur des caractères de divinité dont le Christianisme brille de toutes parts , et qui nous adjugent manifestement^ victoire, nous démontrons que ces vérités sont évidemment croyables, quoique obscures et incompréhensibles. Leur incompréhensibilité forme une espèce d'abîme et de profondeur immense, que ni vous ni nous ne pouvons pénétrer, et qui par là même se termine à notre avantage, puisqu'elle favorise la créance de nos mystères ; leur obscurité forme une espèce de brouillard dont vous vous plaignez que nous sommes couverts ; ce n'est donc pas à nous qui ne nous en plaignons pas et qui nous trouvons bien de ce qu'il nous couvre, mais c'est à vous qui vous en trouvez mal, puisque vous en faites des plaintes, d'entreprendre de le dissiper et A' éclair cir les obscurités, au point de parvenir à l'évidence.

il a élé aussi impossible de loule éternité que Spinosa, par exemple, ne mourût pas à la Haye, qu'il est impossible que deux et deux soient six. Ils sentent bien que c'est une conséquence nécessaire de leur doctrine et une conséquence qui rebute, qui effarouche, qui soulève les esprits par l'absurdité qu'elle renferme, diamétralement opposée au sens commun. Ils ne sont pas bien aises que l'on sache qu'ils renferment une maxime aussi universelle et aussi évidente que celle-ci. Tout ce qui implique contradiction est impossible: et tout ce qui n'implique point contradiction est possible. Dictionnaire de Bayle, tom. i, pag. 590.

(t) Il laisse des choses, dont le pis que l'on puisse dire, est que la faiblesse de notre raison ne nous permet pas de connaître clairement qu'elles soient possibles, et il en embrasse d'autres dont l'impossibilité est manifeste. 11 y a bien de la différence entre ne comprendre pas la possibilité d'un objet , et en comprendre l'impossibilité. Dictionnaire de Bayle, au mol Spinosa.

De Pressy. I

Tant que vous n'y parviendrez point , vous resterez vaincu, battu à plate couture, forcé de lâcher le pied, et de vous réfugier honteusement sous le canon des subtilités sophistiques , pour vous dérober à la poursuite du vainqueur.

XXIV. Dernière objection de Bayle. — C'est se contredire que de prétendre que ce qui excède la raison et l'ordre de la nature est conforme à la raison et à ses maximes. Ce serait l'éponge de tous nos mystères ; il ne nous resterait plus aucun article de foi proprement dit. Il me semble, ajoute Bayle , qu'il s'est glissé une équivoque dans la fameuse distinction que l'on met entre les choses qui sont audessus de la raison, et les choses qui sont contre la raison. Les mystères de l'Evangile sont au-dessus de la raison , dit-on ordinairement, mais ils ne sont pas contraires à la raison. Je crois qu'on ne -donne pas le même sens au mot raison dans la première partie de cet axiome que dans la seconde ; et qu'on entend dans la première la raison de l'homme ou la raison in concrelo, et dans la seconde la raison en général ou la raison in abstracto. Car supposé que l'on entende toujours la raison en général ou la raison suprême , la raison universelle qui est en Dieu ; il est également vrai que les mystères évangéliques ne sont point au-dessus de la raison, et qu'ils ne sont pas contre la raison. Mais si l'on entend dans l'une et dans l'autre partie de l'axiome la raison humaine , je ne vois pas trop la solidité de la distinction: caries plus orthodoxes avouent que nous ne connaissons pas la conformité de nos mystères aux maximes de la philosophie. Il nous semble donc qu'ils ne sont point conformes à notre raison. Or ce qui nous paraît n'être pas conforme à notre raison, nous paraît contraire à notre raison : tout de même que ce qui ne nous paraît pas conforme à la vérité, nous paraît contraire à la vérité : et ainsi pourquoi ne dirait-on pas également, et que les mystères sont contre notre faible raison, et qu'ils sont au-dessus de notre faible raison?

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