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DISCOURS SUR LES MCKURS DU SIÈCLE

de Tempire, quel autre plus avili ? Ce n'est donc ni par Tintérét, ni par b licence des opinions ou l'esprit de raisounement, que les États fleurissent et se maintiennent, mais par les qualités mêmes que nous méprisons, par l'es* timê de la vertu et de la gloire. Ne serait-il pas bien étrange qu'un peuple frivole, bassement partagé entre l'intérêt et les plaisirs, fût capable de grandes choses? et si ce même peuple méprisait la gloire, s'en rendrait-il digne ? Qu'il me soit permis d'a{^liquer ces réflexions : on ne saurait nier que la paresse, Tintérèt, la dissipation, ne soient ce qui domine parmi nous; et, à l'égard des opinions qui favorisent ces penchants honteux , je m'en rapporte à ceux qui connaissent le monde et qui ont de la bonne foi; qu'ils disent si c'est faussement que je les attribue à notre siècle. En vérité, il est diflicile de le justifier à cet égard; jamais le mépris de la gloire et la bassesse ne se sont produits avec tant d'audace ; jusqu'à ceux qui, se piquant de bien danser, et attachant ainsi l'honneur aux choses les moins honorables, traitent toutes les grandes de folles, et, persuadés que l'amour de la gloire est au-dessous d'eux^ sont le jouet ridicule de leur vanité '. Mais faut-il s'étonner qu'on dégrade la gloire, si on nie jusqu'à la vertu? Il n'est guère possible de rendre raison d'une erreur aussi insensée, et j'avoue que j'ai peine à comprendre sur quoi elle a pu se fonder.

* Vauvcnargiios a déjà dit même cliose dans h* ^1^ cliap. de Vlntrodueiion à h Connaiisanee de l'Esprit httmain. — G.

Vauvenaigues compoea œ discoure en i7A5, pour concourir au prix d'Éloquence, dont l'Académie française avait proposé le sujet, *pour cette année, en ces termes : « La sagesse de Dieu dans la distribution « inégale des richesses, suivant ces paroles : Dives et pauper oMaverunt H Mi; tUriuique operalort»t Daminuê. (Proverb. XXir, 2.) Le pauvre « et le riche se sont rencontrés : le Seigneur a fait Tun et l'autre. » -^ En plusieurs endroits de ce discours, nous avons rétabli le texle d'après les manuscrits du Louvre. — (■.

Il serait difficile de trouver uû sujet plus digne de noire attention que celui qu'on nous propose, puisqu'il est question de confondre le prétexte le plus plausible des impies, par la sagesse même de la Providence dans la distribution inégale des richesses, qui fait leur scandale. II faut, en son* dant le secret de ces redoutables conseils qui font la destinée particulière et la fortune de chaque homme, ouvrir en même temps aux yeux du genre humain le spectacle de l'univers sous la main de Dieu. Un sujet si vaste embrasse toutes les conditions et tous les hommes ; rois, sujets, étrangers, barbares, savants, ignorants, tous y ont un égal intérêt Nul ne peut s'affranchir du joug de Celui qui, du haut des cieux, commande à tous les peuples de la terre, et tient sôus sa loi les empires, les hasards, les tombeaux, la gloire, la vie et la mort.

La matière est trop importante pour n'avoir pas été souvent traitée '. Les plus grands hommes se sont attachés à la

* Var. : [ •< La vérité s'est fait entendre dans toutes les chaires, et la sagesse « de la Providence a été annoncée dans tous les temples. » ]

mettre dans un beau jour, et rien ne leur est échappé; mais parce que nous oublions très-promptement jusqu'aux choses qu'il nous importe le plus de retenir, il ne sera paît inutile de remettre devant nos yeux une mérité si sublime, et si outragée de nos jours. Si nous n'employons pour la défendre ni de nouveaux raisonnements, ni de nouveaux tours, que personne n'en soit surpris; qu'on sache que la vérité est une, qu'elle est immuable , qu'elle est éternelle. Belle de sa propre beauté, riche dans son fonds, invincible, eUe peut se montrer toujours la même, sans perdre sa force ou sa gr&ce, parce qu'elle ne peut vieillir ni s'aBaiblir« et que, n'ayant pas pris son être dans les fantômes de notre imagination, elle rejette ses faux ornements. Que ceux qui prostituent leur voix au mensonge, s'efforcent de couvrir la faiblesse de leurs inventions par les illusions séductrices de la nouveauté ; qu'ils se répandent inutilement en vains discours, puisqu'ils n'ont pour but que de plaire et d'amuser les oreilles curieuses. Lorsqu'il est question de persuader la vérité, tout ce qui est recherché est vain, tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu ; tout ce qui est pour l'auteur, distrait, charge la mémoire, dégoûte. Animé par un autre esprit, j'espère démontrer en peu de mots combien nos murmures envers la Providence sont injustes, combien même elle est juste malgré nos murmures.

Et premièrement, que ceux qui se plaignent de l'inégalité des conditions, en reconnaissent la nécessité indispen-sable ; inutilement les anciens législateurs ont tâché de les rapprocher ; les lois ne sauraient empêcher que le génie ne s'élève au-dessus de l'incapacité, l'activité au-dessus de la paresse, la prudence au-dessus de la témérité. Tous les tempéramtmts qu'on a employés à cet égard ont été vains; Fart ne peut égaler' les hommes malgré la nature. Si l'on trouve quelque apparence* dans l'histoire^ de cette égalité imaginaire, c'est parmi des peuples sauvages qui vivaient sans lois et sans maîtres, ne connaissaient d'autre droit que

* Égaler pour éijaliur, — G.

Sun L'INÉGALITÉ DES RICHESSES. m

la for^e,^ d'autres dieux qae Hnipaniié; monstres qui erraient dans les bois avec les ours, et se détruisaient le^ uns les. autres par d'affreux carnages ; égaux par le çrimet par')a pauvreté, par rignorauce, par la cruauté. Nul appui parmi eux pour l'innocence, nulle récompense poUr la vertu, nui fretin pour l'audace. L'art du labourage négligé ou ignoré par ces barbares, qui ne subsistaient que de rapines, acqour toipés à une vie oi/sive et vagabonde; la terre stérile pour ses habitant»; la raison impuissante et inutile : tel était l'état de ces peuples, telles étaient leurs coutumes impies. Nus, et accablés de besoins, jamais tranquilles, lassés de leur liberté et de leurs brigandages, dès qu'ils sentirent la nécessité d'une juste dépendance, cette égalité primitive qui n'était fondée que sur leur pauvreté et leur ignorance communes, dupi^ rut. Mais voici ce qui la suivit : le sage et le laborieux eu-^ rent l'abondance pour prix du travail; la gloire devint Iç fruit de la vertu ;. l'opprobre punit la mollesse, et la niisèfr^ punit l'indolence. Les hommes s'élevant les uns au-dessus des autres, selon leur génie, l'inégalité des fortunes s'introduisit sur de justes fondements ; la subordination qu'elle établit parmi les hommes resserra leurs liens mutttelsi et servit à maintenir l'ordre. Alors celui qui avait les richesses en partage mit en œuvre l'activité et l'industrie; dans le temps que le laboureur, né sousjes cabanes^ fertilisait la terre par ses soins, le philosophe, que la nature avait doué de plus d'intelligence, se donna librement aux sciences ou à l'étude de la politique. Tous les uts, cultivés àla fois, fleurirrat sur la terre; les divers talents s' entr' aidèrent, et la vérité de ces paroles de mon texte se manifesta : Dives et pauper olmiaverunt stM, le pauvre et le riche se sont reur contrés : utriuique Oferaior e$t Daminus, le Seigneur a fait l'un et l'autre. C'est lui qui a ordonné les conditions, et les a subordonnées avec sagesse, afin qu'elles se servissent pour ainsi dire de contre-poids, et entretinssent l'équilibre sur la terre. Et ne croyez pas que sa justice ait mis dans cette inégalité de fortune une inégalité réelle de bonheur :

comme il n*a pas créé les hommes poor la terre, mais pour une fin sans comparaison plus élevée', il attache aux ém)-> Dentés conditions, les plus heureuses en apparence, de secrets ennuis. Il n'a pas voulu que la tranquillité de l'âme dépendit du hasard de la naissance; il a fait en sorte que le cœur de la plupart des hommes se formât sur leur condition. Le laboureur a trouvé dans le travail de ses muns la paix et la satiété, qui fuient l'orgueil des grands. Ceux-ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects* ; ils ont donc autant de besoins.

Une erreur sans doute bien grossiëi*e, c'est de croire que l'oisiveté puisse rendre les hommes plus heureux : la santé, la vigueur d'esprit, la paix du cœur, sont le fruit touchant du travail. Il n'y a qu'une vie laborieuse qui puisse amortir les passions, dont le joug est si rigoureux ; c'est elle qui retient sous les cabanes le sommeil, fugitif des riches palais. La pauvreté, contre laquelle nous sommes si prévenus, n'est pas telle que nous pensons : elle rend les hommes plus tempérants, plus laborieux, plus modestes; elle les maintient dans l'innocence, sans laquelle il n'y a ni repos ni bonheur réel sur la terre.

Qu'en vions-no^s dans la condition des riches? Obérés eux-mêmes dans l'abondance par leur luxe et leur ûiste immodérés; exténués à la fleur de leur âge par leurs débauches criminelles; consumés par l'ambition et la jalousie à mesure qu'ils sont plus élevés; victimes orgueilleuses de la vanité et de l'intempérance; encore une fois, peuple aveugle, que leur pouvons-nous envier'? Considérons de loin la cour des princes, où la vanité humaine étale avec ^lat ce qu'elle a de plus spécieux : là, nous trouverons plus qu'ailleurs la bassesse et la servitude sous l'apparence

< De tom )eft oafniges de VaavenargueB, ce Discours est à pea près le seul où il fasse clairement allusion à une vie future. — G.

* 11 faudrait de l'état le plus abject. — B.

s Adâ. :[u Envierions-nous leurs excès, leurs fureurs, leurs plaisirs coupa- •i blés, et leurs volontés insensées t • ]

SUK LINÉGALITÉ DGS UICIIESSES. 17â

de la grandeur et de la gloire, Findigence soiis le nom de la fortune, l'opprobre sous l'éclat du sang' ; là, nous verrons la nature étouffée par l'ambition, les mères détachées de leurs enfants par l'amour effréné du monde, les enfants attendant avec impatience la mort de leurs pères, les frèrëis opposés aux frères, l'ami à l'ami ; là, l'intérêt sordide et la dissipation, au lieu des plaisirs i le dépit, la haine, la honte, la vengeance et le désespoir, sous le faux dehors du bonheur. Où règne si inïpérieusement le vice, on ne saurait trop le redire, ne croyons pas cfue la tranquillité d'esprit et le plaisir puissent habiter. Je ne vous parle pas des peines infinies qtû suivront si promptement, et sans être attendues, ces jours passagers; je ne relève pas l'obligation du riche envers le pauvre, auquel il est comptable de ces biens immenses qui ne peuvent assouvir une cupidité insatiable. La nécessité inviolable de l'aumdne égale le pauvre et le riche : si celui-ci n'est que le dispensateur de ses trésors, comme on ne saurait en douter, quelle condition ! s'il en est l'usurpateur infidèle, quel odieux titre! Je sais que la plupart des riches ne balancent pas dans ce choix ; mais je sais aussi les supplices réservés à leurs attentats. S'ils s'étourdissent sur ces châtiments inévitables, pouvons-nous compter pour un bien ce qui met le comble à leurs maux ? S'il leur reste, au contraire, quelque sentiment d'humanité, de combien deremordd, de craintes, de troubles secrets, ne sont-ils pas travaillés 1 En un mot, quel sort est le leur, si non-seulement leurs plai* ârs rencontrent un juge inflexible, mais leurs douleurs même ! Passons sur ces tristes objets, ei souvent et si vair nement présentés à nos faibles yeux ; le lieu et le temps où je parle ne permettent peut-être pas d'insister sur ces vérités. Toutefois, ils ne peuvent nous dispenser de traiter chrétiennement un sujet chrétien ; et quiconque n'aperçoit pas cette nécessité inévitable, ne connaît pas même les règles

< Toutes 1m éditions donnent touê Véclat du rang; notre leçon est celle du manuscnt du Louvre. — G.

de la vraie éloquence. Pénétré de cette pensée, je reprends ce qui fût l'objet et le frads de tout ce discours.

Nous avons reconnu la sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses, qui fait le scandale des faibles ; l'impuissance de la fortune pour le vrai bonheur s'est oflferte de tous côtés» et nous Tavons suivie jusqu'au pied du trôfae. âevons nûntenant nos vues ; observons la vie de ces princes mêmes qui excitent la cupidité et l'envie du reste des hommes : nous adorons leur grandeur et leur opulence; mab j'au vu l'indigence sur le trône ', telle que les cœurs les plus durs en auraient été attendris : il ne m'appartient pas d'expliquer ce discours; nous devons au moins ce respect k ceux qui sonj; l'image de Dieu sur la terre. Aussi n'avonsnouà pas besoin de recourir à ces paradoxes que le peyple ne peut comprendre ; les peines de la royauté sont d'ailleurs assez manifestes. Un homme obligé par état à faire le bonheur des autres hommes» à les rendre bons et soumis, à mûntenir en même temps la gloire et la tranquillité de la nation, lorsque les calamités inséparables de la guerre accablent seà peuples, qu'il voit ses États attaqués par un ennemi redoutable, qUe les ressoxirtes épuisées ne laissent pas même la consolation de l'espérance, ô peines sans bornes! quelle main séchera les larmes d'un bon prince dans ces circonstances* ? S'il est touché, comme il doit l'être, de tels maux, quel accablement I s'il y est insensible, quelle indignité l Quelle honte, si une condition si élevée ne lui inspire pas la vertu ! Quelle misère, si la vertu ne peut le rendre plus heureux! Tout ce qui a de l'éclat au dehors éblouit notre vanité; nous idolâtrons en secret tout ce qui s'offre sous les apparences de la gloire : aveugles que nous sommes,

> L*auteur parle vraisemblablement de StaDi&las Leczinski, roi de Pologne, dont il «vait vu la cour à Nancy. 1\ avait pu voir aussi la famille du roi Jacques, réduite à une extrême indigence, après la révolution qui dépouilla ce prince du trône d'Angleterre. On connaît Tbistoire de Charles-le-Gros, qui, après avoir réuni sur sa tôte toutes les couronnes de Gharlemagne, mourut de misère et de diagrin, l'ao 888. » F,

' * C*est dans ces Hrcomtahce» que se trouvait Louis XV au commencement de Tannée 1745, la bataille de Fontenoi n'ayant été livrée que le 11 mai.» G.

Texpérience et la raison devraient bien nous dessiller les yeux. Mêmes infirmités, mêmes faiblesses, même fragilité, se font remarquer dans tous les états; même sujétion à la morty qui met un terme si court et si redoutable aux grandeurs humaines. S'il fallait donner un exemple plus frappant de ces vérités, la Bavière et la France en deuil nous le fourniraient. Oserai-je le proposer, et me permettra-t-on cet écart? Un prince s'était élevé jusqu'au premier trône du monde par la protection d'un roi puissant'; l'Europe, jalouse de la gloire de son bienfaiteur ', formait des complots contre lui ; tous les peuples prêtaient l'oreille, et attendaient les circonstances pour prendre parti. Déjà la meilleure partie de l'Europe était en armes, ses plus belles provinces ravagées ; la mort avait détruit en un moment les armées les plus redoutables ; triomphantes sous leurs ruines , elles renaissaient de leurs cendres ; de nouveaux soldats se rangeaient en foule sous nos drapeaux victorieux ; nous attendions tout de leur nombre, de leur chef ^ et de leur courage. Espérance fallacieuse ! Ce spectacle nous imposait. Celui pour qui nous avions entrepris de si grandes choses touchait à son terme ; la mort invisible assiégeait

* On voit que l'auteur pai'le ici de Charles-Albert, électeur de Bavière, couronné empereur à Francfort, le 2k janvier 1742, par le secours des armes de Louis XV, sous le nom de Charles VII . Accablé d'ipfirmités et dénué de ressource^ personnelles, il fut bientôt dépouillé de ce qu'il avait conquis, et ce ne fut que par le secours du roi de Prusse qu'il put rentrer dans ses États héréditaires, à Munich, où il mourut le 20 janvier 17^5, dans la quarante-huitième année de son Age. On trouva, dit-on, ses poumons, son foie et son estomac gangrenés, des pierres dans ses reins, et un polype dans son cœur. — F.

' Bienfaiteur porte, non pas sur Europe ^ mais sur prince qui est plus Iiaut. Dans cette phrase, les rapports de mots ne sont pas assez nets. ~ G.

» Au mois de janvier 1765, pendant lequel mourut Charles VII, un traité à*union fut conclu à Varsovie entre la reine de Hongrie, le roi d'Angleterre et la Hollande. L'ambassadeur des États-Généraux ayant rencontré le maréchal de Saxe dans la galerie de Versailles, lui demanda ce qu'il pensait de ce traité. Je pense, répondit ce général, que si le Roi mon maître veut me donner carte blanche, firai lire à La Haye Voriginal du traité avant la fin de Vannée, Cette réponse n'était pas une rodomontade : le maréchal de Saxe le prouva en gagnant la bataille de Fontenoi, le 11 mai 1745, peu de temps après l'ouverture de la campagne. Mais Charles VII^ pour qui l'on combattait, était déjà mort. Cependant la paix ne fut conclue que plus de trois ans après cette mort, le 18 octobre 17^8. — F.

son trône ; la teire l'appelle à son centre ; frappé tout à coup sous la pourpre, il descend aux sombres demeures où la mort égale à jamais le pauvre et le riche, le faible et le fort, le prudent et le téméraire; ses braves soldats, qui avaient perdu le jour sous ses enseignes, Tenvironnent, saisis de crainte : 0 sage empereur ^ est-ce vous? Nous avons combattu jusqu'au dernier soupù' pour votre gloire; nous aurions donné mille vies pour rendre vos jours plus tranquilles. Quoi! sitôt vous nous rejoignez! quoi! la mort a osé interrompre vos vastes desseins ! Ab ! c'est maintenant que le sens des paroles de Salomon achève de se découvrir I Le pauvre et le riche se sont rencontrés, le sujet et le souverain ; mus ces distinctions de souverain et de sujet avaient disparu, et n'étaient plus que des noms. O néant des grandeurs humaines ! ô fragilité de la vie ! Sont-ce là les vains avantages pour lesquels, toujours prévenus^ nous nous consumons de travaux? Sont-ce là les objets de nos empressements, de nos jalousies, de nos murmures audacieux contre la Providence? Dès que nos désirs injustes trouvent des obstacles ; dès que notre ambition insatiable n'est pas assouvie; dès que nous souffrons quelque chose par les maladies, juste suite de nos excès ; dès que nos espérances ridicules sont trompées; dès que notre orgueil est blessé, nous osons accuser de tous ces maux, vrais ou imaginaires, cette Providence adorable de qui nous tenons tous nos biens. Que dis-je, accuser? Combien d'hommes, par un aveuglement qm fait horreur, portent l'impiété et l'audace jusqu'à nier son existence! La terre et les cieux la confessent; l'univers en porte partout l'auguste marque ; mais ces caractères, ces grands témoignages ne peuvent toucher leur esprit. Inutilement retentit à leurs oreilles la merveille des œuvres de Dieu : l'ordre permanent des saisons, principe fécond des richesses qu'enfante la terre; les nuits succédant régulièrement aux jours, pour inviter l'homme au repos; les astres parcourant les cieux dans un effroyable silence, sans s'embarrasser dans leur cours; tant de corps si puissants et si

impétueux encbatnés sous la même loi; l'univers éternellement assujetti à la même règle ; ce spectacle échappe à leurs yeux malades et préoccupés. Aussi n'est-ce pas par sa pompe que je combattrai leurs erreurs : je veux les convaincre par ce qui se passe sur cette même terre qui enchante leurs sens, où se bornent toutes leurs pensées et tous leurs désirs. Je leur présenterai les merveilles sensibles qu'ils idolâtrent ; tous les hommes, tous les états, tous les arts enchaînés les uns aux autres, et concourant également au maintien de la société; la justice manifeste de Dieu dans sa conduite impénétrable; le pauvre soulagé, sans le savoir, par la privation des biens mêmes qu'il regrette; le riche agité, traversé-, désespéré dans la possession des trésors qu'il accumule, puni de son orgueil par son orgueil, châtié du mauvais usage des richesses par l'abus même qu'il en ose faire; le pauvre et le riche également mécontents de leur état, et par conséquent également injustes et aveugles, car ils [se] portent envie Tun à l'autre, et se croient réciproquement heureux ; le pauvre et le riche forcés par leur propre condition de s'entr' aider, malgré la jalousie des uns et l'orgueil injurieux des autres ; le pauvre et le riche égalés enfin par la mort et par les jugements de Dieu.

S'il est des misères sur la terre qui méritent d'être exceptées, parce qu'elles paraissent sans compensation; prouvent-elles plutôt l'injustice de la Providence, qui donne si libéralement aux riches les moyens de les soulager, que l'endurcissement de ceux-là mêmes qui s'en font un titre contre elle? Grands du monde, quel est ce luxe qui vous suit et vous environne ? quelle est cette somptuosité qui règne dans vos bâtiments et dans vos repas licencieux ? Quelle profusion I quelle audace ! quel faste insensé I Cependant le pauvre, aflfamé, nu, malade, accablé d'injures, repose à la porte des temples où veille le Dieu des vengeances; cet homme, qui a une âme comme vous, qui a un même Dieu avec vous, même culte, même patrie, et sans doute plus de vertu, il languit à vos yeux, couvert d'op-

probres; la douleur et la faim intolérable abrègent ses jours; les maux qui l'ont assiégé dès son enfance, le précipitent au tombeau, à la fleur de sa vie '. O douleur ! 6 ignominie! ô renversement de la nature corrompue! Rejetterons-nous sur la Providence ces scandales que nous sommes inutilement chargés de réparer, et que la Providence venge si rigoureusement après la vie! Conclurions-nous donc autrement, si de tels désordres étaient sans vengeance, si les moyens de les prévenir nous avaient été refusés, si Tobligation de le faire était moins manifeste et moins expresse?

Violateurs de la loi de Dieu, ravisseurs du dépôt qui nous est confié, nous ne nous contentons pas de nous livrer à notre dureté, à notre cupidité, à notre avarice : nous voulons encore que Dieu soit Fauteur de ces excès; et, quand on nous fait voir qu'il ne peut l'être, parce que cela détruirait sa perfection, aveuglés par ce qui devrait nous éclairer, encouragés par ce qui devrait nous confondre, enhardis peut-être par l'impunité de nos désordres, nous concluons que cet Être suprême ne se mêle donc pas de la conduite de l'univers, et qu'il a abandonné le genre humain à ses caprices. Ah ! s'il était vrai, si les hommes ne dépendaient plus que d'eux-mêmes, s'il n'y avait pas des récompenses pour les bons et des châtiments pour le crime, si tout se bornait à la terre, quelle condition lamentable ! Où serait la consolation du pauvre, qui voit ses enfants dans les pleurs autour de lui, et ne peut sufiîre par un travail continuel à leurs besoins, ni fléchir la fortune inexorable? Quelle main calmerait le cœur du riche, agité de remords et d'inquiétudes, confondu dans ses vains projets et dans ses espérances audacieuses? Dans tous les états de la vie, s'il nous fallait attendre nos consolations des hommes, dont les meilleurs sont si changeants et si frivoles, si sujets à négliger leurs amis dans la calamité, 6 triste abandon !

< Voir, plus haut, un passage à peu près semblable, dans le Dûcours sur le raraetère des différents siècles. — G.

Dieu clément , Dieu vengeur des faibles , je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain, ni ce riche que la possession même des richesses trouble et embarrasse ; né dans la médiocrité, dont les voies ne sont pas peut-être moins rudes, accablé d'afflictions dans la force de mon âge, ô mon Dieu ! si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez pas pour moi ; seule et délaissée dans ses maux , où mon âme espérerait-elle? Serait-ce à là vie, qui m'échappe et me mène vers le tombeau par les détresses? Serait-ce à la mort, qui anéantirait, avec ma vie, tout mon être? Ni la vie ni la mort, également à craindre, ne pourraient adoucir ma peine ; le désespoir sans bornes serait mon partage... Je m'égare, et mon faible esprit sort des bornes qu'il s'est prescrites. Vous qui dispensez l'éloquence comme tous les autres talents ; vous qui envoyez ces pensées et ces expressions qui persuadent, vous savez que votre sagesse et votre infinie providence sont l'objet de tout ce discours ; c'est le noble sujet qui -nous est proposé par les maîtres de la parole ; et quel autre serait plus propre à nous inspirer dignement? Toutefois, qui peut lé traiter avec l'étendue qu'il mérite ? Je n'ose me livrer à tous les sentiments qu'il excite au fond de mon cœur. Qui parle long-temps , parle trop sans doute, dit un homme illustre. Je tie connais point, continue-t-il, de dmours oratoire oii il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible. Quelle tragédie est sans remplissage^ quelle ode sans strophes inutiles ' f Si cela est ainsi, Messieurs, comme l'expérience le prouve, quelle retenue ne dois-je pas avoir en m'expfimant, pour la première fois, dans l'assemblée la plus polie et la plus éclairée de l'univers ! Ce discours si faible aura pour juge une compagnie qui l'est, par son institution, de tous les genres de littérature; une compagnie toujours enviée et toujours respectée dès sa naissance, où les places, recherchées avec ardeur,

* Cette citation est extraite d'une lettre que Voltaire écrivait h Vauvenargues lui-même, et que celui-ci avait dû recevoir assoz récemment; car elle porte la date de 17/|5, et Ton sait que co Discours fut écrit pour le concours d'Éloquence de cette même année. -^ G.

sont le terme de l'ambition des gens de lettres; une compagnie où se sont formés ces grands hommes qui ont fait retentir la terre de leur voix ; où Bossaet, animé d'un génie divin, surpassa les orateurs les plus célèbres de l'antiquité dans la majesté et le sublime du discours ; où Fénebn, plus gracieux et plus tendre, apporta cette onction et cette aménité qui nous font aimer la vertu, et peignent partout sa grande âme ; où l'auteur immortel des Caractères ' donna des modèles d'énergie et de véhémence. Je ne parlerai pas de ces poètes, l'ornement et la gloire de leur siècle, nés pour illustrer leur patrie et servir de modèles à la postérité. Je dois un hommage plus tendre à celui ' qui excite du tombeau nos faibles voix par l'espoir flatteur de la gloire, à qui l'éloquence fut si chère et si naturelle, dans un siècle encore peu instruit; ce tribut que j'ose lui rendre me ramène sans violence à mon déplorable sujet. A la vue de tant de grands hommes qui n'ont fait que paraître sur la terre, confondus après, pour toujours, dans l'ombre éternelle des morts, le néant des choses humaines s'offre tout entier à mes yeux, et je répète sans cesse ces tristes paroles : a Le pauvre et le riche se sont rencontrés ; l'ignorant et le savant, celui qui charmait nos oreilles par son éloquence, et ceux qui écoutaient ses discours : la mort les a tous égalés, n

L'Étemel partage ses dons : il dispense aux uns la science, aux autres l'esprit des affaires; à ceux-ci la force, à ceuxlà l'adresse, aux autres l'amour du travail ou les richesses, afin que tous les arts soient cultivés, et que tous les hommes s'entr'aident, comme nous l'avons vu d'abord. Après avoir distribué le genre humain en différentes classes, il assigne encore à chacune des biens et des maux manifestement compensés; et enfin, pour égaler les hommes plus parfaitement dans une vie plus parfaite et plus durable, pour punir l'abus

< La Bruyère, membre de TAcadémie française, ainsi que Bossaet et Fénelon. — F.

< Bahac, fondateur du prix d'Éloquence auquel aspirait ce discours. ^ F.

que le riche a pu faire de ses faveurs, pour venger le faible opprimé, pour justifier sa bonté, qui éprouve quelquefois dans lès souffrances le juste et le sage, lui-même anéantit ces distinctions que sa providence avait établies ; un même tombeau confond tous les hommes ; une même loi les condamne ou les absout : même peine et même faveur attendent le riche et le pauvre.

O vous qui viendrez sur les nues pour juger les uns et les autres, fils du Dieu très-haut, roi des siècles, à qui toutes les nations et tous les trônes sont soumis, vainqueur de la mort ! la consternation et la crainte marcheront bientôt sur vos traces ; les tombeaux fuiront devant vous : agréez, dans ces jours d'horreur, les vœux humbles de l'innocence; écartez loin d'elle le crime qui l'assiège de toutes parts, et ne rendez pas inutile votre sang versé sur la croix* !

< Ce discours ne fut pas couronné, et n'obtint pas même de mention (voir notre Éloge de Vauvenargues) ; un écrivain, du nom de Daillot^ fort obscur, pour ne pas dire ignoré, remporta le prix. Son travail très-court, et d'ailleurs assez faible, a cependant un bon passage sur les différents genres d'inégalité, et sur leur nécessité dans l'intérêt de l'assistance mutuelle, et, par suite, de la sociabilité universelle. L'auteur se place surtout au point de vue religieux, et l'on peut croire qu'il l'emporta par la pureté des doctrines, bien que Vauvenargues soit ici, plus que partout ailleurs, d'une orthodoxie irréprochable, et, cette fois, tout à fait décidée. — G.

Rien ne caractérise un mauvais règne comme la flatterie portée à l'excès, et je n'ai jamsûslu la vie de Louis XIV sans être étonné qu'un si grand roi ait été loué comme un tyran. 11 n'y a point de louanges qu'on n'ait employées et en quelque sorte épuisées pour flatter son âme ambitieuse; et, après cet emportement qui ne fait que farder sa gloire, il semble qu'il ne soit resté que le silence aux vertus de son successeur : mais un silence si respectueux marquera peut^ être mieux laforce de son caractère supérieur àPadulatioi^que les plus pompeuses paroles. Oui, j'ose dire que les louanges les plus recherchées seraient moins assorties au caractère de ses sentiments ; il fallait que sa modestie incorruptible reçût ce témoignage singulier, et ce nouvel hommage attendait sa vertu. Toutefois je ne dois pas craindre, dans l'obscurité qui me cache, d'épancher mon cœur sur sa vie, et ma faible voix, de si loin, n'oOensera pas son oreille. Grand Roi, permettez-moi du moins d'admirer cette modestie qui mérite à si juste titre les louanges qu'elle refuse, cette haute modération qui ne s'est jamais démentie, cette inépuisable sagesse.... Je n'entreprendrai pas de marquer tous les dons que le ciel a versés sur vous; détourné d'un travail si noble par d'autres devoirs, je laisse à des mains plus savantes ce vaste sujet.

Un roi révéré de ses peuples, protecteur sévère des lois et de l'innocence opprimée, montra, dans un siècle bjirbare, la même sagesse sur le même trône. Aidé d'un ministre fidèle, partageant avec lui les soins de son État et l'amour

(}e la paix, et l'ardeur du travail, et le zèle du bien public, sou règne semble avoir été le glorieux modèle du vôtre. Mais ni ce sage roi n'était né sur le trône S ni son heureux ministre, élevé de bonne heure à cet éroinent caractère, n'a eu la destinée du vôtre. Il était réservé à ce siècle de voir un roi né dans la pourpre, rassemblant dans une jeunesse si exposée à la séduction, avec toutes les qualités du trône, les vertus d'un particulier ; et un particulier % blanchi dans les conditions ordinaires, possédant les talents d'un roi, dans la plus extrême viellesse. Pardonnez-moi, Louis, de mêler vos louanges à celles d'un sujet honoré par vousmême d'une si constante affection, et d'une si pleine con- Cance'. Vous avez fait paraître aux yeux de l'univers ce que d'autres ont déjà dit : que la sagesse sait rapprocher sans effort toutes les conditions et tous les âges, et que le cœur d'un jeune et magnanime prince ne peut être fixé que par les avantages et les grâces de la vertu. Vous l'aviez rencontrée dans ce sage vieillard avec ces immortels attraits, et vos mains royales décoraient de tous les dons de la fortune sa vie défaillante. Maintenant ce puissant génie veille dans le sein de la mort sur les destinées de l'État, et ses mânes, pleins des désordres et des troubles de l'univers, se conseillent dans le silence et l'obscurité du tombeau *. N'appréhendez rien, ombre illustre, du cours inconstant des affaires; quoi que la fortune entreprenne, votre place est marquée chez la postérité, et vous aurez le sort de ces deux grands

( n B*agit d'Henri IV et de son ministre Sully. On pourrait s'étonner du mot barbare appliqué au temps d'Henri IV, si I*on ne savait que pour Vauvenargues, comme pour le xviii* siècle en général, la barbarie ne cesse qu'à Riclielieu, comme la littérature ne commence qu'à ComeilK — G.

« L'abbé, puis cardinal Fleury, d'abord précepteur, puis premier ministre do Louis XV, après le duc de Bourbon. — G.

' Voltaire qui, quatre ans plus tard (17/i8), écrivait à son tour un Pané • gyrique de Louis XV^ dit à peu près de même : « Vous pardonnez, héros équi- « table, héros modeste, vous pardonnez, sans doute, si on ose mêler l'éloge « de vos sujets à celui du père de la patrie! vous les avez choisis. » — G.

* Cette phrase est bien celle du manuscrit ; mais il faut reconnaître qu'elle est au moins obscure. Qu'est-ce que des mânes pleins des désordres de l'univers, et se conseillant dans le silence du tombeau ? — G.

ministres S accusés en mourant par la baine publique, et, depuis, toujours admirés; la gloire du Roi votre maître vous assure cette baute et immortelle destinée. Que ne pouvezvous du cercueil, aflranchi des lois de la mort, lui rendre à lui-même témoignage! Oh ! si vous étiez à ma place, que n'aurions-nous pas lieu d'attendre I Vous avez été le témoin des prodiges de son enfance : quel prince fut jamais, dans la force de l'âge, ou plus ferme, ou plus juste, ou plus impénétrable, ou plus attaché aux devoirs et aux bienséances du trône? Quel céda jamais pioins à l'importunité et aux cabales, ou même à ses propres penchants >? Vous diriez qu'il n'est pas le maître de ses grâces : la raison dispose de tout ; et cette foule d'hommes inutiles, mais avides, qui assiègent éternellement les princes faibles, s'éloigne de lui. Louis XIV s'était piqué d'avoir une cour magnifique, et la gloire du Roi sera d'en avoir banni l'intérêt. C'est à vous, messieurs, de le dire, vous qui avez l'honneur de l'approcher, vous que sa seule familiarité attache si tendrement à lui, et qui, n'ayant encore que de la vertu, voyez sans re^ gret toutes ses grâces consacrées aux services : vous savez qu'il a des amis sans avoir de favoris, que l'on n'aime en lui que lui-même, et qu'il jouit sur le trône des douceurs de toutes les conditions, parce qu'il en a les vertus. 0 rare merveille! un monarque qui inspire sa modération à tant d'hommes qui l'environnent, et à ce qu'il a de plus cher !

> Richelieu et Mazarin. Vauvenargues, qui avait le goût des grandes affaires et lo respect de toutes les gloires, ne manque Jamais à défendre la mémoire de ces deux grands ministres. — G.

* Voilà un éloge que Louis XV ne devait pas mériter longtemps. En lisant ces pages, qui ne comptent pas, du reste, parmi les meilleures de 'Vauvenar> gués, il ne faut pas oublier qu'il les écrivait, loin de la cour, en 17^4, c'està-dire au seul moment de son règne où Louis XV fit preuve d'énergie, ou, du moins, de bonne volonté. Il avait annoncé qu*il prendrait en mains les affaires, il allait se mettre à la tôte de son armée, faire deux campagnes, dont la seconde fut signalée par la victoire de Fontenoi, et recevoir le surnom de Bien^ aimé, D*un autre côté, l'es désordres de sa vie privée commençaient à peine; sa liaison avec la duchesse de Chàteauroux avait passé presque inaperçue ; Félévation prochaine de mademoiselle Poisson ne pouvait ûtre encore prévue, et la France n'avait point encore eu à souffrir du règne scandaleux des favorites. — G.

Qu'U est aknable d'être encore, sur le trône, honame comme nous, et qu'il est admirable de savoir être homme,, sans cesser pourtant d'être roi I

Peuples, je pourrais vous parler de la prospérité de tant d'années coulées dans le repos et l'abondance par ses soins : mais, touché d'une autre pensée dans l'état présent des affaires, et après avoir vu moi-même vos plus justes espéi-ances renvei'sées, vos conquêtes abandonnées, la gloire de notre nation flétrie, et la mort irritée, au milieu de nos camps, menaçant nos armées d'une entière ruine; dans le deuil de tant de familles et l'accablement des impôts, suite déplorable de la guerre, je ne vous ferai pas un tableau fastueux de nos avantages passés, les dettes acquittées, les services payés, l'ordre rétabli sans violence, un État fameux dans l'Europe, l'ancien héritage de notre ennemi, réuni après tant de siècles et par un traité solennel, fruit de deux glorieuses campagnes, au trône dont il émanait ' , et, pour dire tout en un mot, la France dans un tel degré de réputation et de puissance, qu'à cet événement fatal, le triste signal de la guerre qui désole tant de royaumes, nous avons Yu le Roi porter ses armes redoutées jusqu'à l'orient de l'Europe, disposer de l'Empire et du sceptre de Bohème, sans qu'aucune nation ait osé ouvertement se déclarer, sans qu'aucune encore, aujourd'hui qu'il a rappelé ses armées, puisse se rasseoir dans ses craintes. Hélas ! c'était la paix qui nous avait donné la plupart de ces avantages» la paix qui faisait fleurir toutes les vertus civiles, mais qui laissait éteindre tous les graiids talents, la sagesse, la prospérité, l'autorité du Roi paraissant les rendre inutiles ; la psdx, dis-je, qui nous reproche et l'énervement des courages et la corruption des esprits, et que, pour ces raisons, je ne veux plus louer'. Mais nous devons du moins cette justice au

* Par le traité de Vienne, qui fut arrêté dès 1735, mais ne fut signé qu'en 1798, rempeiettr Charles VI cédait à Stanislas Lecdnski la Lorraine, qui devait, api^ la mort de ce prince, revenir irrévocablement ft la France. — G.

< Vauvenargaes n'aime pas la paix. U dira dans ses Maximes : « La paix « rend les peuples plus heureux et les hommes plus faibles. — La paix , qui

Roi , que, si le succès de la guerre n'est pas tel qu'on pouvait ^Taitendre, le seul intérêt de l'État et la seule équité Tout porté à l'entreprendre ; jamais une injuste ambition n'a fait le malheur de ses peuples ; non, jamais l'ambition ji'a vaincu sa grande âme. Tout l'univers le sait, tant qu'il a pu tenir la concorde parmi les princes, il l'a fait, au prix même, si j'ose le dire, de sa propre gloire. Vous n'avez pas toujours recherché cet éloge, grand Roi qui l'avez précédé 1 Votre courage altier, ennemi du repos, vous a quelquefois emporté. Qui osera blâmer vos erreurs ?' Vous n'aviez pas les grands exemples que vous avez laissés au Roi instrqit par vos expériences et par vos dernières paroles; les tristes suites de l'ostentation et de la gloire n'avaient pas paru à vos yeux. Si vous fussiez né dans les mêmes circonstances, 6 magnanime héros ! sans doute vous auriez régné par les mêmes principes et avec les mêmes vertus.

Toutefois, qui peut s'assurer de ce qui se passe dans le cœur des rois, et de ce qui détermine leui*s volontés ? Un ordre supérieur à leur puissance dispose à une fin impénétrable toutes leurs pensées, et conduit par leurs mains obéissantes le sort des empires. De là ces secrètes misères causées par l'ambition de Louis XIV, au milieu de l'éclat de ses victoires ; de là le courage du Roi éprouvé par quelques disgrâces après une si longue et si surprenante tranquillité; de là nos ennemis, tout près d'être accablés, soutenus, contre l'attente de tout l'univers, par une si puissante protection.

0 peuples ! ne nous plaignons plus d'un revers de peu de durée. Le venin contagieux et redoutable de la maladie ne travaille plus nos années; la mort a cessé ses ravages; les tombeaux sont fermés ; de nouveaux défenseurs se rassemblent sous nos drapeaux. La mollesse avadt énervé, dans le cours d'une longue paix, le courage de la nation, les plaisirs^r avaient corrompue, la gloire l'avait enivrée, et l'adver-

n borne les talents et amollit les peuples, n*est un bien, ni en morale, ni eu « poliUqiic. « — G.

site pouvait seule réveiller l'ancienne vertu. Regardez comme, en im moment, Finsolence dé l'ennemi nous a fait partout des soldats ! A peine il menace en son camp , l'humble laboureur prend les armes, le peuple abandonne ses bourgs, une redoutable jeunesse marche fièrement sur le Rhin. 0 fleuve ! un carnage ' subit a vengé vos bords des rapines et des attentats du Croate. Ainsi puissent tous ces brigands, qui s'étaient promis nos dépouilles, trouver leur tombeau sous vos ondes! Et vous, Prince, l'objet de ce discours, puissiez-vous toujours triompher des complots de vos ennemis ! puissiez-vous tourner à leur honte leur rage impuissante! Trop faible pour continuer l'éloge de vos vertus, je m'arrête à faire ces vœux pour la gloire, pour le bonheur, et pour le repos de vos peuples'.

* Action de Chalampé. — C'était I& première revanche de la malheureuse affaire de Dettingen, et le prélude des deux belles campagnes de 17/i4 et de 17/^5, sur le Rhin et dans les Pays-Bas. — G.

* Var. : « O peuples ! cessons de nous plaindre d'un revers de peu de durée. Le Dieu des armées, satisfait, a déjà détourné de nous le nuage de ba colère : une flëvre aiguë et mortelle ne ravage plus nos légions ; la santé renaît dans nos camps. Notre inexorable ennemi avait établi sur nos pertes un espoir rempli d'arrogance, et suivait d'un œil homicide les traces etfrayantes que la mort laissait parmi nous; son ressentiment l'aveuglait. Louis, offensé dans son trône, a frappé la terre du sceptre, et soudain du fond des hameaux , séjour humble du laboureur, un peuple intrépide a marché; le berger s'est armé de fer, le pauvre a quitté sa moisson, et le père et le fils, et le frère et l'époux ont volé sur le bord du fleuve, le rempart de leurs champs féconds. O terre martiale ! ô cabanes ! ô peuple vraiment redoutable I vaillante milice ! jurons sur ce bord , fatal aux brigands qui s'étaient promis nos dépouilles, de venger la mort de nos frères ! promettons.... O m&nes puissants! entendez ce serment terrible : nous jurons de tremper nos mains dans le sang de vos ennemis. SouflQcz dans nos cœurs votre audace et votre courage intrépide, combattez cachés dans nos rangs; si quelqu'un de nous vous trahit , qu'une mort soudaine l'accable I Et vous dont la cendre repose sous les marbres de Saintr-Deuis, fortunés guerriers que la gloire suit dans les horreurs du tombeau ; hélas ! vous dormez dans la nuit de vos solitaires asiles; un rayon de votre génie confondait tous nos ennemis; secondez, du sein de la mort, l'héritier sacré de vos maîtres, veillez dans la nuit sur ses camps; faites-y veiller la sagesse avec la valeur éclairée, et portez le sommeil, la terreur, l'imprudence, dans les tentes de l'ennemi ! Que tout tombe, que tout fléchisse au seul bruit du nom de Louis ! Qu'il puisse redonner la loi et la paix à la terre entière ! Trop faible pour continuer cet éloge de sa vertu , je forme ces vœux pour sa gloire. » ,

Il y a deux puissances dans les hommes, Tune active et Tautre passive : la puissance active est la faculté de se mouvoir soi-même; la puissance passive* est la capacité d'être mû.

On donne le nom de liberté à la puissance active ; ce pouvoir qui est en nous d'agir ou de n'agir pas, et d'agir du sens qui nous platt, est ce que l'on est convenu d'appeler libre arbitre. Ce libre arbitre est en Dieu sans bornes et sans restriction; car qui pourrait arrêter l'action d'un Dieu tout-puissant 1 11 est aussi dans les hommes, ce libre arbitre : Dieu leur a donné d'agir au gré de leurs volontés; mais les objets extérieurs nous contraignent quelquefois, et notre liberté cède à leurs impressions.

Un homme aux fers a sans fruit la force de se mouvoir; son action^ est arrêtée par un ordre supérieur, la liberté

^ Od trouve dans les diverses éditions de Vauvenargues un autre morceau traitant du même sujet , et intitulé Discours sur la LUferlé. Cette seconde pièce, fort courte d*ailleurs, diffère peu de la première, dont elle ne parait être que Tébauche ; aussi, la joignons^nous au traité principal, comme dc^à nous avons fait pour les trois versions du Discours sur le caractère des différents siècles. La pensée de Vauveuargues y gagnera, et le lecteur n*y perdra rien, car il retrouvera de second morceau tout entier, à titre de variantes ou d^addilions au premier. — G.

* Ces deux roots sont contradictoires et ne peuvent ôtre îoints; la passivité exclut ridée de puissance. — G.

s Dans tout ce discours, Vauvenargues confond la volonté avec Tac/ion, et c'est ici que la confusion commence. 11 cite l'exemple d*un homme jeté en prison, ou mis à la torture; sans doute, dans ces deux cas, Thomme ne reste pas maître de son action, mais il reste maître de sa volonté. Sa liberté ne meurt pas dans les chaînes ^ car il est libre, sous le poids de ces chaînes mêmes, de maudire ses juges ou de leur pardonner, et de montrer que son Ame

meurt sous ses chaînes ; un misérable à la torture retient encore moins de puissance; le premier n'est contraint que dans l'action du corps, celui-ci ne peut pas même varier ses sentiments; le corps et l'esprit sont gènésdans un degré presque égal ; et, sans chercher des exemples si loin de notre sujet, les odeurs, les sons, les savem*s, tous les objets des sens, et tous ceux des passions, nous affectent malgré nous; personne n'en disconviendra. Notre âme a donc été formée avec la puissance d'agir , mais il n'est pas toujours en elle de conduire son action : cela ne peut se mettra en doute.

Les hommes ne sont pas assez aveuglés pour ne pas aper* cevoir une si vive lumière, et pourvu qu'on leur accorde qu'ils sont libres en d'autres occasions, ils sont contents. Or, il est impossible de leur refuser ce dernier point : il y aurait de la mauvaise foi à le nier ; cependant ils se trom-< pent dans les conséquences qu'ils en tirent; car ils regardent cette volonté qui conduit leurs actions comme le premier principe de tout ce qui est en eux, et comme un principe indépendant ; sentiment qui est faux de tout point, car la volonté n'est qu'un désir qui n'est point combattu, qui a son objet en sa puissance, ou qui du moins croit l'avoir; et même, en supposant que ce n'est pas cela, on n'évite pas de tomber dans une extrême absurdité. Suivez bien mon raisonnement; je demande à ceux qui regardent cette volonté souveraine comme le principe suprême de tout ce qu'ils trouvent en eux : S'il est vrai que la volonté soit en nous le premier principe, tout ne doit-il pas dériver de ce fonds et de cette cause? Cependant combien de pensées qui ne sont pas volontaires 1 combien même de volontés opposées les unes aux autres ! quel chaos ! quelle confusion ! Je sais bien que l'on me dira que la volonté n'est la cause que

est encore capable de volonté^ dans le moment même où son corps n'est plus capable d* action; ta liberté ne meurt pas dans les tortures, car, cette souffrance qui vient à bout de sa chair, il est libre encofe de la dominer par la yolonti^, et de prouver, comme les martyrs, par exemple, que si le bourreau peut réduire le corps, il ne peut, du moins, réduire Tâme. — G.

i92 TIUITÉ

de nos actions volontaires « et que c'est seulement alors qu'elle est principe indépendant. C'est déjà m'accorder beaucoup ; mais ce n'est pas encore assez, et je nie que la volonté soit jamais le premier principe ; c'est, au contraire, le dernier ressort de l'âme, c'est l'aiguille qui marque les heures sur une pendule et qui la pousse à sonner. Je conviens qu'elle détermine nos actions; mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds, et ces ressorts sont nos idées ou nos sentiments actuels ; car, encore que la volonté éveille nos pensées, et assez souvent nos actions, il ne peut suivre de là qu'elle en soit le premier principe ; c'est précisément le contraire, et l'on n'a point de volonté qui ne soit un effet de quelque passion ou de quelque réflexion.

Un homme sage est mis à une rude épreuve; l'appât d'un plaisir trompeur met sa raison en péril ; mais une volonté plus forte le tire de ce mauvais pas : vous croyez que sa volonté rend sa raison victorieuse ? Si vous y pensez tam soit peu, vous découvrirez, au contraire, que c'est sa raison toute seule qui fait varier sa volonté ; cette volonté, combattue par une impression dangereuse , aurait péri sans ce secours. 11 est vrai qu'elle vainc un sentiment actuel, mais c'est par des idées actuelles, c'est-à-dire, par sa raison. Le même homme succombe en une autre occasion ; il sent irrésistiblement que c'est parce qu'il le veut : qu'est-ce donc qui le fait agir ? Sans doute c'est sa volonté ; mais sa volonté sans règle s est-elle formée de soi ? n'est-ce pas un sentiment qui l'a mise dans son cœur? Rentrez au dedans de vous-mêmes ; je veux m'en rapporter à vous : n'est-il pas manifeste que dans le premier exemple ce sont des idées actuelles qui surmontent un sentiment, et que dans celui-ci le sentiment prévaut, parce qu'il se trouve plus vif, ou parce que les idées sont plus faibles ? — Mais il ne tiendrait qu'à ce sage de fortifier ses idées, il n'aurait qu'à le vouloir. — Oui, le vouloir fortement; mais afin qu'il le veuille ainsi , ne faudrait-il pas jeter d'autres pensées dans son

âme, qui l'engagent à le vouloir? vous n'en disconviendras pas, si vous vous consultez bien. Convenez donc avec moi que nous agissons souvent selon ce que nous voulons, mais que nous ne voulons jamais que selon ce que nous sentons, ou selon ce que nous pensons : nulle volonté sans idées ou sans passions qui la précèdent*.

— Un homme tire sa bourse, me demande pair ou non : je lui réponds l'un ou l'autre. N'est-ce pas ma volonté seule qui détermine ma voix? Y a-t-il quelque jugement ou quelque passion qui devance ? L'on ne voit pas plus de raison à croire que c'est pair qu'impair ; donc ma volonté natt de soi, donc rien ne la détermine. — Erreur grossière : ma volonté pausse ma voix ; le pair et l'impair sont possibles ; l'un est aussi caché que l'autre, aucun n'est donc plus apparent; mais il faut dire pair ou non, et le désir du gain m'échauffe; les idées de pair et d'impair se succèdent avec vitesse, mêlées de crainte et de joie ; l'idée de pair se présente avec un rayon d'espérance ; la réflexion est inutile, il faut que je me détermine, c'est une nécessité; et, sur cela, je dis pur, parce que pair en ce moment se présente à mon esprit.

Cherchez- vous un autre exemple? Levez vos bras vers le ciel : c'est autant que vous le voudrez que cela s'exécutera; mais vous ne le voudrez que pour faire un essai du pouvoir de la volonté, ou par quelque autre motif; sans cela, je vous assure que vous ne le voudrez pas •. Je prends tous les hommes à témoin de ce que je dis là ; j*en appelle à

< Add. : ■ En sorte que toutes nos fautes sont des erreurs de notre esprit « ou de notre cœur. »

* Var. : « Lorsque je lève la main, c'est pour faire un essai de ma liberté,

< ou par quelque autre raison ; lorsqu'on me propose au jeu de choisir pair « ou impair, pendant que les idées de Tun et de l'autre se succèdent dans « mon esprit avec vitesse, mêlées d'espérance et de crainte, si je choisis pair, « c'est parce que la nécessité de faire un choix s'offre à ma pensée au moa ment que pair y est présent. Qu'on propose tel exemple qu'on voudra , je

< démontrerai à un homme de bonne foi que nous n'avons aucune volonté qui « ne soit précédée par quelque sentiment, par quelque raisonnement qui « la font naître. U est vrai que la volonté a aussi le pouvoir d'exciter nos •^ idées ; mais il faut qu'elle-même soit déterminée auparavant par quelque « cause. »

leur expérience. J'exposerai des raisons pour prouver mon sentiment et le rendre inébranlable par un accord merveilleux ; mais je crois que ces exemples répandront un jour sensible sur ce qui me reste à dire; ils aplaniront notre voie. Soyez cependant persuadé que ce qui dérobe à l'esprit le mobile de ses actions, n'est que leur vitesse infinie. Nos pensées meurent au moment où leurs effets se font connaître; lorsque l'action commence, le principe est évanoui.; la volonté paraît, le sentiment n'est plus; on ne le trouve plus en soi, et l'on doute qu'il y ait été ' : mais ce serait un vice énonne que l'on eût des volontés qui n'eussent point de principe; nos actions iraient au hasard; il n'y aurait plus que des caprices; tout ordre serait renversé*. Il ne sufiSi donc pas de dire qu'il est vrai que la réflexion ou le sentiment nous conduise ; nous devons encore ajouter qu'il serait monstrueux que cela ne fût pas.

L'homme est faible, on en convient; ses sentiments ^ont trompeurs, ses vues sont courtes et fausses; si sa volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est réduite là, c'est qu'elle s'égare en effet; mais ce guide, quoique incertain, vaut mieux qu'un instinct aveugle; une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison débile de l'homme et ses sentiments illusoires le sauvent encore néanmoins d'une infinité d'erreurs; l'homme entier serait abruti s'il n'avait pas ce secours. Il est vrai qu'il est imparfait; mais c'est une nécessité : la perfection infinie ne souffre point de partage ; Dieu ne sei*ait point parfait si quelque autre pouvait l'être. Non-seulement il répugne qu'il y ait deux êtres parfaits ; mais il est en même temps impossible que deux êtres indépendants puissent subsister ensemble^

* Var. : « Ce qui dérobe à notre esprit le mobile de ses volontés, c'est la « fuite précipitée de nos idées, ou la complication des sentiments qui nous a agitent ; le motif qui nous fait agir a souvent disparu lorsque nous agis- « sons, et nous n*en trouvons plus la trace. »

• Var. : « Notre vie ne serait qu'une suite de caprices, si notre volonté se « déterminait d'elle-môme et sans motifs. »

si Tua des deux est parfait, parce que la perfection cornprend nécessairement une puissance sans bornes, étemelle, ininterruptible, et qu'elle ne serait pas telle, si tout ne lui était pas soumis. Ainsi Dieu serait imparfait sans la dépendance des hommes : cela est plus clair que le jour.

— Personne, dites-vous, ne doute d'un principe si certain ; — cependant ceux qui soutiennent que la volonté peut tout, etqu'elle est le premier principe de toutes nos actions, ceux-là nient, sans y prendre garde, la dépendance des hommes à l'égard du Créateur '• Or, voilà ce que j'attaque, voilà l'objet de ce discours; je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la volonté à l'égard de nos idées, que pour mieux établir par là notre dépendance totale et continue de Dieu. Vous comprenez lûen par là que j'établis aussi la nécessité de toutes nos actions et de tous nos désirs. Qu'une conséquence si juste ne vous effarouche point; je prétends vous montrer que notre liberté subsiste malgré cette nécessité ; je manifesterai l'accord et la solution de ce nœud, qui fera disparaître les ombres qui peuvent encore nous troubler.

Hais, pour revenir à présent au dogme de la dépendance^ comment se peut-on figurer les hommes indépendants? Leur esprit n'est-il pas créé, et tout être créé ne dépend-il pas des lois de sa création' ? Peut-il agir par d'autres lois que

t La volonté dans Thomme ne détruit pas sa dépendance à l'égard du Créateur, car, quelque libre usage qu'il fasse de cette volonté, il n'en reste pas moins qu'il la tient du Créateur, et, à ce titre, la dépendance subsiste. L'auteur suppose qu'un seul acte indépendant, produit par la créatui*e, détruirait l'indépendance absolue du Créateur, parce qu'il la bornerait ou la suspendrait, ne fût-ce qu'un instant. On pourrait lui répondre : Si vous niez que rhomme soit libre, vous accordez du moins qu'il existe, c'est-à-dire qu'il dispose d'un certain nombre de jours que Dieu lui délègue, et vous n'oseriez soutenir que, par le fait seul de cette délégation. Dieu cesse d'être étemel; or, si vous cédez sur ce point, il faut céder sur l'autre ; car pourquoi la part de liberté que Dieu nous laisse bornerait-elle son indépendance souveraine, si la part de durée qu'il nous accorde n'entame pas son éternité ? — G.

• Var. : « L'homme est visiblement dans cette dépendance ; ses actions « pourraient-elles lui appartenir, lorsque son être même ne lui est pas pro- « pre ? Dieu même ne pourrait suspendre ses lois absolues sur notre ftme, « sans anéantir en elle toute action ; un être qui a tout reçu ne peut agir que • par ce qui lui a été donné, et toute la puissance divine, qui est infinie, ne

par celles de son être? et son être, n'est-ce pas l'œuvre de Dieu? — Dieu suspend, direz-vous, ses lois pour laisser agir son ouvrage. — Mauvaise raison : l'homme n'a rien en luimême dont il n'ait reçu le principe et le germe en sa naissance; l'action n*est qu'un efiet de l'être; l'être ne nous est point propre; l'action le serait-elle? Dieu suspendant ses lois, l'homme est anéanti ; toute action est morte en lui ; d'où tirerait-il la force et la puissance d'agir, s'il perdadt ce qu'il a reçu? Un être ne peut agir que par ce qui est en lui; l'homme n'a rien en lui-même que le Créateur n'y ait mis; donc l'homme ne peut agir que par les lois de son Dieu. Gomment changerait-il ces lois, lui qui ne subsiste qu'en elles , et qui ne peut rien que par elles? Faites donc qu'une pendule se meuve par d'autres lois que par celles de l'ouvrier, ou de celui qui la touche ? La pendule n'a d'action que celle qu'on lui imprime ; ôtez-en ce qu'on y a mis, ce n'est plus qu'une machine sans force et sans mouvement. Cette comparaison est juste pour tout ce qui est créé ; mais il y a cette différence entre les ouvrages des hommes et les ouvrages de Dieu, que les productions des hommes ne reçoivent d'eux qu'un mode, une forme périssable, et peuvent être dérangées, détruites ou conservées par d'autres hommes ; mais les ouvrages de Dieu ne dépendent que de lui, parce qu'il est l'auteur de tout ce qui existe, non-seulement pour la forme, mais aussi pour la matière. Rien n'ayant reçu l'existence que de ses puissantes mains, il ne peut y avoir d'action dont il ne soit le principe'. Tous les êtres de

• saurait le rendre indépendant Toutefois, en suivant ces lois primitives a dont je parle, nous suivons nos propres désirs ; ces lois sont l'essence de « notre être, et ne sont point distinctes de nous-mêmes, puisque nous n*exis- « tons qu'en elles. »

* L'action n'est que le mode dont la volonté est la substance. Dieu s'est réservé la substance de toutes choses, mais il abandonne le mode A notre discrétion. Sans doute, je tiens de lui la volonté à titre dé substance; mais je n'en reste pas moins maître de mes actions à titre de modes, comme vous restei maître des vôtres, sauf impossibilité matérielle ; auquel cas, à défaut d'action, la volition du moins subsiste, pour attester invinciblement la volonté humaine. Dans cette question du Uhre arbitre, par exemple, pourquoi dis-je oui, pendant que vous dites non? Prétendrez-vous que c'est pieu lui-même qui pro-

la nature n'agissent les uns sur les autres que selon ses lois étemelles; et nier leur dépendance, c'est nier leur création; car il n'y a que l'être incréé qui puisse être indépendant. Cependant Phomme le serait dans plusieurs actions de sa vie, si sa volonté n'était pas dépendante de ses idées; supposition très-absurde et très-impie à la fois. Je ne veux pas vous surprendre ; méditez bien là-dessus : faire cesser l'influence des lois de la création sur la volonté de l'homme, rompre la chaîne invisible qui lie toutes ses actions, n'est-ce pas l'affranchir de Dieu ? Si vous faites la volonté tout à fait indépendante, elle n'est plus soumise à Dieu ; si elle est toujours soumise à Dieu, elle est toujours dépendante; rien n'est si certain que cela. Comment concevoir cependant que la créature se meuve en quelque instant que ce soit par une impression différente de celle du Créateur? J'ai prouvé plus clair que le jour combien cela était impossible. Eh ! pourquoi se révolter contre notre dépendance ? c'est par elle que nous somme sous la main du Créateur ; que nous sommes protégés, encouragés, secourus ; que nous tenons à l'infini, et que nous pouvons nous promettre une sorte de perfection dans le sein de F Être parfait. Et d'ailleurs cette dépendance n'éteint point la liberté qui nous est si précieuse ; je vous ai promis d'accorder ce qui parait incompatible ; suivez-moi donc bien, je vous prie. Qu'entendez- vous par liberté? n'est-ce pas de pouvoir agir selon votre volonté ? comprenez-vous autre chose ? prétendez-vous rien de plus ? Non, vous voilà satisfait : eh bien, je le suis aussi. Mais sondezvous un moment ; voyez s'il est impossible que la volonté de l'homme soit quelquefois conforme à celle du Créateur ; assurément, cela est très-possible, vous ne le nierez pas : cependant dans cette occasion l'homme fait ce que Dieu veut, il agit par la volonté de celui qui l'a mis au monde,

nonce contradictoirement par tous et par moi, et se déjuge par votre bouche ou par la mienne ? Convenez plutôt qu'il nous laisse à tous deux la liberté dédire d'un avis contraire, et la liberté d*6tre du même ; car enfin, ^ui m*empôcherait abdolument d*être du vôtre, ou qui vous empêcherait d'être du mien 7 — G.

l'oo n'en peat disconvenir; maïs cela ne TempÊche point aussi d'agir de plein gré. N'est-ce pas là toutefois œ qa'<m appelle être libre? manque-t-on de liberté lorsqu'on fait ce que l'on veut 7 Vous voyez donc clairement que la volonté n'est point indépendante de Dieu, et que la nécessité ne suppose pas toujours dépendance involontaire ; nous suivons les lois éternelles en suivant nos propres déârs; mus nous les suivons sans contrainte, et voilà notre liberté. — Subtilité, direz-vous; ce n'est point agir de soi-même que d'agir par une impression et des lois étrangères. — Mais vous raisonnez là sur un principe faux : l'impression et les lois de Dieu ne nous sont point étrangères ; elles constituent notre essence, et nous n'existons qu'en elles. Ne dites-vous pas : Mon corps, ma vie, ma santé, mon âme 7 Pourquoi ne diriez-vous pas : Ma volonté , mon action 7 Croyez-vous votre âme étrangère, parce qu'elle vient de Dieu et qu'elle n'existe qu'en lui ? Votre volonté, votre action, sont des productions de votre âme; elles sont donc vôtres aussi.

— Mais, en ce cas-là, direz-vous, la liberté n'est qu'un nom ; les hommes se croyaient libres en suivant leur volonté; c'était une erreur manifeste. — Vous vous égarez encore : les hommes ont eu raison de distinguer deux états extrêmement opposés ; ils ont nommé liberté la puissance d'agir par les lois de leur être, et nécessité la violence que soufifrent ces mêmes lois. C'est toujours Dieu qui agit dans toutes ces circonstances ; mais quand il nous meut malgré nous, cela s'appelle contrainte; et quand il nous conduit par nos propres désirs, cela se nomme liberté '. Il fallait bien deux noms divers pour désigner deux actions différentes; car, encore que le principe soit le même, le sentiment ne l'est pas. Mais au fond, aucun homme sage n'a jamais pu ni dû étendre ce terme de liberté jusqu'à l'indé-

* Var. : « Nous nommons avec raison liberté la puissance d'agir par les lois « de notre être, et nécesnié la violence qu^elles souffrent des objets extérieurs, « comme lorsque nous sommes en prison, ou dans quelque autre dépendance « involontaire. >»

SUR LE LIBRE ARBITRE. iW

pendance; cela choque trop la raison, Texpérience et la piété. Ce qui fait pourtant illusion aux partisans du libre arbitre, c'est le sentiment intérieur qu'ils en trouvent dans leur conscience» car ce sentiment n'est pas faux. Que ce soit notre raison ou nos passions qui nous meuvent, c'est nous qui nous déterminons ; il y aurait de la folie à distinguer ses pensées ou ses sentiments de soi '• Je puis me mettre au régime pour rétablir ma santé, pour mortifier mes sens, ou pour quelque autre motif : c'est toujours moi qui agis, je ne fais que ce que je veux ; je suis donc libre, je le sens, et mon sentiment est fidèle. Mais cela n'empêche pas que mes volontés ne tiennent aux idées qui les précèdent; leur chaîne et leur liberté sont également sensibles; car je sais, par expérience, que je fais ce que je veux ; mais la même expérience m'enseigne que je ne veux que ce que mes sentiments ou mes pensées m'ont dicté. Nulle volonté dans les hommes qui ne doive sa direction à leurs tempéraments, à leurs raisonnements et à leurs sentiments actuels '.

* Ad. : « Tantôt la vérité et tantôt l'opinion nons déterminent, tantôt la « passion; et tons les philosophes, d'accord sur ce point, s'en rapportent à « l'expérience. — Mais, disent les sages, puisque la réflexion est aussi capable <i de nous déterminer que le sentiment, opposons donc la raison aux pas- « sions, lorsque les passions nous attaquent. — Ils ne font pas attention que « nous ne pouvons même avoir la volonté d'appeler à notre aide la raison, « lorsque la passion nous conseille, et nous préoccupe de son objet Pour ré* « sister à la passion, il faudrait au moins vouloir lui résister; mais la passion Q TOUS fera-t^lle naître le désir de combattre la passion, dans l'absence de la « raison vaincue et dissipée ? »

* Tout ce traité se réduit presque à la preuve de l'antériorité du sentiment et de la réflexion à l'acte volontaire, preuve oiseuse, car on n'a jamais pu prétendre que Tacte volontaire ne reposât sur rien ; il lui faut bien des éléments ou des mobiles, puisque rien ne se fait de rien. Mais Vauvenargues n'y insiste que pour en conclure, non-seulement la subordination, mais aussi la nécessité de Pacte volontaire, et cette conclusion est fausse.^ En effet, que l'acte volontaire soit simplement conséquence au lieu d'être principe, qu'il soit prévenu par le sentiment et la réflexion, qu'importe, si , à fin de compte, c'est le sujet agissant qui se détermine entre les diverses impulsions qu'il reçoit ou du sentiment, ou de la réflexion? Qu'importe surtout, s'il a conscience qu'il pourrait ne pas vouloir ce qu'actuellement il veut, ou vouloir ce qu'actuellement il ne veut pas ? Or, c'est cette faculté même qui s'appelle à bon droit la liberté. Enfin, sentiment, réflexion, volition, n'étant que les attributs d'un même sujet, pourquoi distinguer entre eux, et donner aux deux premiers une puissance indépendante du sHJet indivisible, l'Âme ou le mot, qui les renferme

)Ùe TRAITÉ

Sur cela, l'on oppose encore l'exemple des malheureux qui se perdent dans le crime, contre toutes leurs lumières : la vérité luit sur eux, le vrai bien est devant leurs yeux ; cependant, ils s'en écartent, ils se creusent un abîme, ils s'y plongent sans frayeur; ils préfèrent une joie courte à des peines infinies; donc, ce n'est nileurcoAuaissance, ni le goût naturel de la félicité qui déterminent leur cœur ; donc c'est leur volonté seule qui les pousse à ces excès. Mais ce raisonnement est faible ; les contradictions apparentes qui lui servent comme d'appui sont faciles à lever : un libertin qui connaît le vrai bien, qui le veut et qui s'en écarte, n'y renonce nullement; il se fonde sur sa jeunesse, sur la bonté divine ou sur la pénitence ; il perd de vue son objet naturel ; l'idée en est dans sa mémoire, mais il ne la rappelle pas ; elle ne paraît qu'à demi", elle est éclipsée dans la foule; des sentiments plus vifs Técartent, la dérobent, l'exténuent; ces sentiments impérieux remplissent la capacité de son esprit corrompu. Prenez cependant le même homme au milieu de ses plaisirs; présentez-lui la mort prête à le saisir; qu'il n'ait plus qu'un seul jour à vivre; que le feu vengeur des crimes s'allume à ses yeux impurs et brûle tout autour de lui : s'il lui reste un rayon de foi, s'il espère encore en Dieu, si la peur n'a pas troublé son âme lâche et coupable, croyez-vous qu'il hésite alors à fléchir son jugie irrité, et à se couvrir de poussière devant la majesté de Dieu, qui va le juger '? Tout ce qu'on peut dire à cela, c'est que le bien le pluâ grand ne nous remue pas toujours, mais celui qui se fait sentir avec [le] plus de vivacité. L'illusion est de confondre

tous deux, au même titre qu*il renferme Tautre ? Vauvenargues lui-même l'a dit plus haut : c Que ce soit notre raison ou nos passions qui nous meuvent^ c'est « nous qui nous détenninont; il y aurait de la folie à distinguer ses pensées « ou ses sciUiments de toi; » plus loin, il répétera : « Nos sentiments, nos « idées ne dtffèrent ptiê de nous-mêmes; • ce seul aveu, arraché par l'évidence, répond à tout son Traité^ et en détruit toute rargumentation.— G.

' Mais ce remords ou cet effroi, dont le coupable est agité , et dont vous faites une si vive peinture, qu'est-ce donc, si ce n'est une des plus solides preuves do cette liberté que vous lui contestez? Expliquez-moi comment il se Jnge responsa'jle, si ce n'est pas parce qu'il se sent libre? — G.

des souvenirs languissants avec des idées très-vives, ou des notions qui reposent dans le sein de la mémoire avec des notions présentes et des sentiments actuels. Il est certain cependant que des idées absentes ou des idées affaiblies ne peuvent guère plus sur nous que celles qu'on n*a jamais eues '-

Ce sont donc nos idées actuelles qui font nattre le sentiment, le sentiment la volonté, et la volonté l'action. Nous avons très«souvent des idées fort contraires et des sentiments opposés : tout est présent à Tesprit, tout s'y peint presque à la fois; du moins, les objets s'y succèdent avec beaucoup de vitesse, et forment des désirs en foule; ces désirs sont combattus; nul n'est proprement volonté , car la volonté décide ; c'est incertitude, anxiété. Mais les idées les plus sensibles, les plus entières^ les plus vives, l'emportent enfm sur les autres ; le désir qui prend le dessus change en même temps de nom, et détermine notre action.

Les philosophes nous assurent que le bien et le mal sont les deux grands principes de toutes les actions humaines ; le bien produit l'amour, le désir et la joie ; le mal est suivi de tristesse, de crainte, de haine, d'horreur ; les idées de l'un et de l'autre en font naître le sentiment. Quelques-uns pensent que le mal agit plus sur nous ; que le bien ne nous détermine point d'une manière immédiate, mais par l'inquiétude ou malaise qui fait le fond dés désirs. Tout cela n'est pas essentiel : que ce soit par ce malaise, qu'un bien imparfait laisse en nous, que le cœur se détermine ; ou que

* Var. : « Le plus grand bien connu , dit-on , détermine nécessairement « notre âme : oui, s'il est senti tel, et présent à notre esprit ; mais si le senti- « ment de ce prétendu bien est affaibli, ou si le souvenir de ses promesses

• sonmieille dans le sein de la mémoire, le sentiment actuel et dominant t l'emporte sans peine ; entre deux puissances rivales, la plus faible est né' « cessairement vaincue. Le plus grand bien connu parmi les hommes, c'est

* sans difficulté le paradis : mais lorsqu'un homme amoureux se trouve vis-

< à^vis de sa maltresse, ou Tidée de ce bien suprême ne se présente pas à

< son esprit, quoiqu'elle y soit empreinte, ou elle se présente si faiblement,

< que le sentiment actuel et passionné d'un plaisir volage prévaut sur l'image « effacée d'une éternité de bonheur; de sorte qu'à parler exactement, ce n'est tt pas le plus grand bien connu qui détermine, mais le bien dont le sentiment «I agit avec le plus de force sm* notre àme, et dont l'idée nous est [le] plus c présente. »

le bien et le mal nous meuvent également d'une manière immédiate; il demeure inébranlable, dans l'une et Tautre hypothèse, que nos passions et nos idées actuelles sont le principe universel de toutes nos volontés. Je crois l'avoir démontré d'une manière évidente ; mais comme les exemples sont bien plus palpables que les meilleures raisons, je veux en donner encore un ' ; vous y pourrez suivre à loisir tous les mouvements de l'esprit.

Représentez-vous donc un homme d'une santé languissante et d'un esprit corrompu ; placez-le auprès d'une femme aussi corrompue que lui ; l'indécence de cet exemple doit le rendre' encore plus sensible ; d'ailleurs il a ses modèles dans toutes les conditions. J'unis par les nœuds les plus forts, des cœurs unis par leurs penchants ; mais je suppose que cet homme est exténué de débauches ; ses lâches habitudes ont détruit sa santé ; cependant il n'est pas auprès de sa maltresse pour les renouveler toujours ; il n'est venu que pour la voir ; sa pensée n'ose aller plus loin , parce qu'il souffre et qu'il languit; voilà une résolution prise sur sa langueur présente et le souvenir du passé. Remarquez que sa volonté ne se forme pas d'elle-même ; cela est essentiel. Cette volonté néanmoins ne doit pas trop nous arrêter : tout est vicieux au sein du vice ; la sagesse d'un homme fûble est aussi fragile que lui ; l'occasion en est le tombeau. Voici donc déjà l'habitude qui combat les sages conseils. L'habitude est toujours puissante, même sur un corps languissant ; pour peu que les esprits soit mus, leurs profondes traces se rouvrent, et leur donnent un cours plus facile. Près de l'objet de son amour, l'homme que je viens de vous peindre éprouve ce fatal pouvoir: son sang circule ayec vitesse, sa faiblesse même s'anime, ses craintes et ses réflexions disparaissent comme des ombres. Pourrait-il songer à la mort lorsqu'il sent renaître sa vie, et prévoir la douleur lorsqu'il est enivré de plaisir ? Sa force et son feu se rallument. Ce

< Ce n^est pas ud nouTel exemple; Vauvenargues Ta déjà pris plus haut, mais il le développe ici plus longuement. — G.

n'est pas qu'il ait oublié sa première résolution; peutr-ëtre est-elle encore présente , mais comme un souvenir fâcheux qui chancelle et s'évanouit; des désirs plus doux la combattent ; l'objet de ses terreurs est loin, le plaisir est proche et certain ; il y touche en mille manières par les sens ou par la pensée ; le parfum d'une fleur que l'on vient de cueillir ne pénètre pas aussi vite que les impressions du plaisir ; le goût des mets les plus rares n^entre pas si avant dans un homme affamé^ ni celui d'un vin délicieux dans la pensée d'un ivrogne. Cependant Texpérience môle encore quelque inquiétude à ces sentiments flatteurs ; de secrets retours les balancent; des volontés commencées toiitbent et meurent aussitôt ; la proximité du plaisir et la prévoyance des peines opposent entre eux ces désirs, les éteignent et les raniment: faites attention à cela. Mais enfin qu'est-ce que la vie, lorsqu'elle est abîmée dans la vue de la mort, dans une tristesse sauvage, sans plaisir et sans liberté? Quelle folie de quitter le présent pour l'avenir, le certain pour l'incertain I Les voluptés les plus molles trouvent leur contre-poison ; le régime, les remèdes, réparent bientôt les forces. Ce n'est point un mal sans ressource que de céder à l'occasion ; une seule faiblesse est-elle sans retour? Dorénavant l'on peut fuir le danger; mais on a tant fait de chemin. •• Làdessus vient un regard qui donne d'autres pensées; la crainte et la raison se cachent, le charme présent les dissipe, et la volonté dominante se consomme dans le plaisir.

— Mais si cet homme, direz«vous, voulait retenir ses idées, sa première résolution ne s'effacerait pas ainsi. — S'il le voulait bien, d'accord; mais je l'ai déjà dit, et je le répète encore, cet homme ne peut le vouloir que ses réflexions n'aient la force de créer cette volonté; or, ses sensations plus puissantes exténuent ses réflexions, et ses réflexions exténuées produisent des désirs si faibles, qu'ils cèdent sans résistance à l'impression des sens '.

* Add. : a Nous nous figurons plaisamment que lorsque la passion nous • porte à quelque mal , et que la raison nous en détourne, il y a encore en

Sentez donc dans ces exemples la vérité des principes que j'ai établis, faites-en l'application : le voluptueux, de sangfroid , connaît et veut son vrai bien, qui est la vie et Ja santé; près de l'objet de sa passion, il en perd le goût et ridée; conséquemment, il s'en éloigne, il court après un bien trompeur. Lorsque la raison s'offre à lui, son affection se tourne vers elle ; lorsqu'elle fait place au mensonge, ou que, captivée par l'objet présent, son affection change aussi, sa volonté suit ses idées ou ses sentiments actuels; rien n'est si simple que cela. La raison et les passions, les vices et la vertu dominent ainsi tour à tour, selon leur degré de force et selon nos habitudes; selon notre tempérament, nos principes, nos mœurs; selon les occasions, les pensées, les objets, qui sont sous les yeux de l'esprit. Jésus-Christ a marqué cette disposition et cette faiblesse des hommes en leur apprenant la prière : craignez, dit-il , les tenta^ lions; priez Dieu qu'il vous en éloigne, et qu'il vous détourne du mal. Hais les hommes , peu capables de replier leur esprit, prennent ce pouvoir qui est en eux d'être mus indifféremment vers toute sorte d'objets par leur volonté toute seule, pour une indépendance totale. 11 est bien vrad que leur cœur est maniable en tout sens; mais leurs désirs orgueilleux dépendent de leurs pensées, et leurs pensées, de Dieu seul. C'est donc dans cette puissance de nous mouvoir de nous-mêmes, selon les lois de notre être, que consiste la liberté; cependant ces lois dépendent des lois de la création, car eUes sont étemelles, et Dieu seul peut les changer par les effets de sa grâce.

Vous pouvez» si vous le voulez, user d'une distinction, n'appeler point liberté les mouvements des passions nés d'une action étrangère, quoiqu'elle soit mvisible ; vous ne

« nous un tiers, auquel il appartient de décider. Mais ce tiers, quel est-il? je « le demande. Je ne connais dans rhoinme que des sentiments et des pen- • sées ; quand les passions lui donnent un mauvais conseil, à qui aurart-îl « recours? A sa raison ? Mais si sa raison lui dit elle-même d'obéir cette fois « à ses passions, qui le sauvera de Terreur 7 Y a^^^il dans son esprit un au- « tre tribunal qui puisse infirmer les arrêts et les résolutions de celui-ci ? »

donnerez ce nom qu'aux seules dispositions qui soumettent nos démarches aux règles de la raison : toutefois ne sortez point d'un principe irréfutable; reconnaissez toujours que la raison même» la sagesse et la vertu ne sont que des dépendances du principe de noti*e être, ou des impulsions nouvelles de Dieu y qui donne la vie et le mouvement à tout

Mais, afin de retenir ces vérités importantes, permettezque je les place sous le même point de vue. Nous avons mis d'abord toute la liberté à pouvoir agir de nous-mêmes et de notre propre gré ; nous avons reconnu cette puissance en nous, quoiqu'elle y soit limitée par les objets extérieurs ; nous n'admettons point cependant de volontés indépendantes des lois de la création, parce que cela serait impie, et contraire à l'expérience, à la raison, à la Foi; mais cette dépendance nécessaire ne détruit point la liberté; elle nous est même extrêmement utile. Que serait-ce qu'une volonté sans guide, sans règle, sans cause ? Il est heureux pour nous qu'elle soit dirigée ou par nos sentiments ou par notre raison ; car nos sentiments, nos idées, ne diffèrent point de nous-mêmes, et nous sommes vraiment libres, lorsque les objets extérieurs ne nous meuvent point malgré nous.

La volonté rappelle ou suspend nos idées; nos idées forment ou varient les lois de la volonté ; les lois de la volonté sont par là des dépendances des lois de la création; mais les lois de la création ne nous sont point étrangères, elles constituent notre être, elles forment notre essence, elles sont entièrement nôtres, et nous pouvons dire hardiment que nous agissons par nous-mêmes, quand nous n'agissons que par elles.

La violence que nos désirs souffrent des objets du dehors est entièrement distincte de la nécessité de nos actions : une action involontaire n'est point libre ; mais une action nécessaire peut être volontaire , et libre, par conséquent. Ainsi la nécessité n'exclut point la liberté; la religion les admet l'une et l'autre; la Foi, la raison, l'expérience, s'ac-

aoe TRAITÉ

cordent à cette opinion; c*est par elle que Ton cmidlie rÉcriture avec elle-mënie et avec nos propres lumières : qui pourrait la rejeter' ?

Connsûsflons donc ici notre sujétion profonde; que Terreor, la saperstition, se fondent i la lumière présente à nos yeux; que leurs ombres soient dissipées, qu'elles tombent, qu'elles s'effacent aux rayons de la vérité, comme des fantômes trompeurs! Adorons la hauteur de Dieu, qui règne dans tous les esprità, comme il règne sur tous les corps; déchirons le voile funeste qui cache à nos faibles r^ards la chaîne étemelle du monde, et la gloire du Créateur ! Quel

* Adil. : m Ainsi la liberté et la nécesëité rabsistent ensemble; ainsi le rai- « sonnemeot et l'expérience justifient la Foi, qui les admet C*est ce que M. de

• Voltaire a parfaitement bien exprimé dans ces beaux tcts :

Sar nn antel de fer, un lirre inexplicable Contient de l'avenir rhistoire irrévocable. La main de TÉtemel y marqna nos désirs, £t DOS chagrins cmeU, et nos faibles plaisirs. On voit la Liberté, cette esclaye si fière, Par d'inrincibles nœods en ces lieux prisonnière ; Sons nn joug inconnu, qne rien ne peut briser. Pien sait Tassujétir, sans b tyranniser; A ses suprêmes lois d'antant mieux attachée Que sa chaîne à ses yeux ponr jamais est cachée, Qn*en obéissant même, elle agit par son choix, Et souvent aux destins pense donner des lois.

[nenrittdf, chant VII, t. Î83—29S.)

« J*aimerais mieux avoir fait ces douze yen que le long chapitre de la Pui»a $anee de M. Locke. C'est le propre des philosophes, qui ne sont que philo- « sophes, de dire quelquefois obscurément en un Tolume ce que la poésie et « Téloquence peignent beaucoup mieux d'un seul trait. > — Vanvenai^es se montre ici peu reconnaissant, car c'est précisément dans ce long chapitre de la PuiMance qu'il a pris son texte et bon nombre de ses arguments. Tout son traité du Libre Arbitre pourrait se résumer dans cette phrase de Locke : « Notre idée de la liberté ne va pas au-delà de la puissance d*agir ou de ne

• pas agir; car toutes les fois que quelque obstacle arrête cette puissance « d'agir ou de ne pas agir, ou que quelque force vient à détruire Tindiilé* « rcnce de cette puissance, il n'y a plus de liberté, et la notion que nous en «r avons disparaît tout à fait. • ( Essai sur l'Entendement humain. — Livre II, chap. XXI, de la Puissance, S 10.) Vauvenargues doit plus encore à Locke, car il lui doit ridée, la méthode et le titre même de son principal ouvrage. Locke avait écrit un Essai sur V Entendement humain; Vauvenargues écrit une Introduction à la Connaissance de V Esprit humain ; Locke avait vU, et c'est là peut- Être son seul titre à la gloire, que la psychologie, ou l'étude de Tàme et de ses facultés, est le point de départ obligé de toute saine philosophie ; Vauvenargues déclare do même que le premier objet qu'il se piDpose c'est l'étude de l'hommo dans son àmc et ses facultés, ou ses diverses parties, comme il les appelle. — G.

gpectade admirable que ce concert éternel de tant d'eu* vrages immenses, et tous assujettis à des lois immuables ! 0 majesté invisible ! votre puissance infinie les a tirés du néant, et l'univers entier, dans vos mahis formidables, est comme un fragile roseau. L'orgueil indocile de l'homme oserait-il murmurer de sa subordination ? Dieu seul pouvait être parfait ; il fallait donc qu'il soumit l'homme à cet ordre inévitable, comme les autres créatures ; en sorte que l'homme pût leur communiquer 'son action, et recevou* aussi la leur. Ain«, les objets extérieurs forment des idées dans l'esprit, ces idées des sentiments, ces sentiments des volontés, ces volontés des actions en nous, et hors de nous. Une dépendance si noble dans toutes les parties de ce vaste univers doit conduire nos réflexions à l'unité de son principe ; cette subordination fait la solide grandeur des êtres subordonnés. L'excellence de l'homme est dans sa dépendance; sa sujé* tien nous étale deux images merveilleuses, la puissance infinie de Dieu, et la dignité de notre âme; la puissance de Dieu, qui comprend toutes choses ; et la dignité de notre âme, émanée d'un si grand principe, vivante, agissante en lui, et participante ainsi de l'infinité de son être par une si belle union. L'homme, indépendant, serait un objet de mé* pris; toute gloire, toute ressource, cessent aussitôt pour lui ; la faiblesse et la misère sont son unique partage ; le sentiment de son imperfection fait son supplice étemel. Mais le même sentiment, quand on admet sa dépendance, fait sa plus douce espérance ; il lui découvre d'abord le néant des biens finis, et le ramène à son principe, qui veut le rejoindre à' lui, et qui peut seul assouvir ses désirs dans la possession de lui-même.

Cependant, comme nos esprits se font sans cesse illusion, la main qui forma l'univers est toujours étendue sur l'homme; Dieu détourne loin de nous les impressions passagères de l'exemple et du plaisir; sa grâce victorieuse sauve ses élus sans combat, et Dieu met dans tous les hommes des sentiments très-capables de les ramener au

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bien et à la vérité, si des habitudes plus fortes ou des sensations plus vives ne les retenaient dans Terreur. Mais« comme il est ordinaire qu'une grâce, suffisante pour lésâmes modérées, cède à Timpétuositë d'un génie vif et sensible, nous devons attendre en tremblant les secrets jugements de Dieu, courber notre esprit sous la Foi, et nous écrier avec saint Paul : 0 profondeur étemelle , qui peut sonder tes abîmes? qui peut expliquer pourquoi le péché du premier homme s'est étendu sur sa race ? poorquoi des peuples entiers, qui u'oDt point connu la vie, sont réservés à la mort? pourquoi tous les humains, pouvant être sauvés, sont tous exposés à périr ' ?

* \ou8 Tavoiis dit dans notre tAoge de Vauvenaryues, ou ne peut s'étoimer assez de voir l*apôtre le plus décidé de Vaetian contester ici à rhomme le pouvoir d'agir, et, apH» de vains efforts pour concilier la liberté et la nécessiti^ conclure pour la dernière. Nous avons remarqué déjà , nous remarquerons encore bien des contradictions dans Vauvenargues; mais celle-ci est la plus étrange de toutes. 11 est vrai que cet ouvrage appartient à sa jeunesse; car le Discours sur la Liberté, qui en est le noyau, et que nous y avons Joint sous forme de notes, est daté du mois de juiUei 1737, à Besançon^ et Vauvenargues avait alors 22 ans ; mais il n'est pas moins vrai qu'il en a retenu jusqu'à la fin de sa vie les principales conclusions, sinon toutes. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire V Eloge d'Hippolyte de Seytres, et surtout les Réflexions sur divers sujets, où cette idée de lànécessitè tient tant de place encore. Faut-il voir dans cett« opinion extrême le douloureux ressentiment des chagrins particuliers de l'auteur ? Faut-il croire que, trouvant toujours en lui, précisément parce qu'il /i l'&me haute, une plus grande puissance de vouloir que d'atteindre, Vauvenargues, sous le coup de tant d'espérances brisées et de tant de bonne volonté perdue, nie la volonté dans son principe, parce qu'elle est souvent impuissante dans ses effets, et conclut que l'homme n'est pas libre, parce que la volonté ne reçoit pas toujours le prix , même des plus nobles efforts ? Enfin, ne faut-il voir dans ce traité qu'un exercice et une œuvre d'imitation ? Nous y avons trouvé la trace de Locke; celles de Port-Royal et de Malebranchc ne sont pas moins visibles, et il n'y a pas loin des conclusions de Vauvenargues à la fatalité de la grâce et à l'absorption de l'homme en Dieu. D'un autre côté, le premier que nous sachions, M. Prcvost-Paradol, professeur à la Faculté des Lettres d'Aix, a signalé, dans ses brillantes et solides leçons sur Vauvenargues, la ressemblance de ce Traité sur le Libre Arbitre avec la théorie de Spinosa dans V Ethique et dans la Lettre à Oldenlurg, Cette ressemblance est à noter en effet, car il est probable que Vauvenargues n'avait pas iuSpinosa,dont il ne prononce qu'une seule fois, et indirectement, le nom dans ses ouvrages ( voir aux Caractères, Eumolpe, ou le Mauvais poêle) ; mais il suffisait qu'il eût étudié Malebranche pour se rencontrer avec le philosophe pant)iéiste, car ce dernier n'a fait que tirer les conséquences extrêmes de la théorie du premier. — G.

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