‹ OEuvresChapitre 122 sur 286 · AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ

l""' RÉPONSE.

Je ne détruis en aucune manière la nécessité des bonnes œuvres, en établissant la nécessité de nos actions. II est vrai qu'on peut inférer de mes principes, que ces mêmes œuvres sont en nous des grâces de Dieu , qu'elles ne reçoivent leur prix que de la mort du Sauveur, et que Dieu couronne dans les justes ses propres bienfaits; mais cette conséquence est conforme à la Foi, et si conforme, qu'une autre doctrine lui serait tout à fait contraire, et ne pourrait pas s'expliquer. Ne me demandez donc pas pourquoi la nécessité des bonnes œuvres, dès que leur mérite ne vient pas de nous; car ce n'est pas à moi à vous répondre là-dessus, c'^t à l'Église. On vous demanderait aussi pourquoi la mort de Jésus-Christ : Dieu ne pouvait-il pas faire qu'Adam ne péchât jamais? Ne pouvait-il racheter le péché que par le sang de son fils? Sans doute, un Dieu tout-puissant pouvait changer tout cela ; il pouvait créer les hommes aussi heureux que les anges, il pouvait les faire naître sans péché; de même, il pouvait nous sauver ou nous condamner sans les œuvres. Qui doute de ces vérités? Cependant il ne le veut pas, et cette raison doit suffire, parce qu'il n'y a rien qui répugne à l'idée d'un être parfait dans une pareille doctrine, et qoe, n'ayant point de prétexte pour la rejeter, nous avons l'autorité de l'Église pour l'accepter ; ce qui fait pencher la balance et décide la question.

— Mais, poursuivez-vous, si c'est Dieu qui est l'auteur de nos bonnes œuvres, et que tout soit en nous par lui, il est

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aassi l'auteur du mal , et, conséquemment, vicieux ; blas* phëme qui fait horreur. — Or, je vous demande à mon tour, qu*eDtendez-vou8 par le mal ? Je sais bien que les vices sont en nous quelque chose de mauvais, parce qu'ils entraînent toutes sortes de désordres et la ruine des sociétés ; mais les maladies ne sont-elles pas mauvaises, les pestes, les inondations*? Cependant cela vient de Dieu, et c'est lui qui fait les monstres et les plus nuisibles animaux; c'est lui qui crée en nous un esprit si fini, et un cœur si dépravé. Que s'il a mis dans notre esprit le principe des erreurs, et dans notre cœur le principe des vices, comme on ne peut le nier, pourquoi répugnerait-il de le faire auteur de nos fautes, et de toutes nos actions? Nos actions ne tirent leur être, leur mérite ou leur démérite, que du principe qui les a produites; or, si nous reconnaissons que Dieu a fait le principe qui est mauvais, pourquoi refuser de croire qu'il est l'auteur des actions qui n'en sont que les effets ? N'y a-t-il pas contradiction dans ce bizarre refus ? Il ne sert de rien de répondre que Dieu met en nous la raison pour contenir ce principe vicieux, et que nous nous perdons piur le mauvais usage que nous faisons de notre volonté. Notre volonté n'est corrompue que par ce mauvais principe, et ce mauvais principe vient de Dieu, car il est manifeste que le Créateur adonné aux créatures leur degré d'imperfection. Il n'eût pu les former parfaites, vu qu'il ne peut y avoir qu'un seul être parfait ; ainsi, elles sont imparfaites, et, comme imparfaites, vicieuses; car le vice n'est autre chose qu'une sorte d'imperfection ; mais de ce que la créature est imparfaite, doit-:on tirer que Dieu l'est? et de ce que la créature imparfaite est vicieuse, peut-on conclure que le Créateur est vicieux?

— Au moins serait-il injuste, direz-vous, de punir dans les créatures une imperfection nécessaire. — Oui , selon ridée que vous avez de la justice; mais ne répugne-t-il pas

* Voir, plus loin, i)agc 21B, le fragment sm» la l'rovidence. — G.

à cette môme idée que Dieu punisse le péché d'Adam jusque dans sa postérité, et qu'il impute aux peuples idolâtres Tiu* fraction de lois qu'ils ignorent? Que répondez-vous cepen* dant, lorsqu'on vous^ oppose cela? Vous dites que la justice de Dieu n'est point semblable à la nôtre; qu'elle n'est point dépendante de nos faibles préjugés; qu'elle est au-dessus de notre raison et de notre esprit. Eh 1 qui m'empêche de répondre la même chose ? 11 n'y a pas de suite dans votre créance, ou du moins dans vos discours ; car, lorsqu'on vous presse un peu sur le péché originel et sur le reste, vous dites qu'on n'a pas d'idée de la justice de Dieu; et lorsque vous me combattez, vous voulez qu'on y en attache une qui condamne mes sentiments , et alors vous n'hésitez point à rendrela justice divine semblable à la justice humaine; ainsi, vous changez les définitions des chosesselon vos besoins. Je suis de meilleure foi, je dis librement ma pensée : je crois que Dieu peut à son gré disposer de ses créatures^ ou pour un supplice étemel, ou pour un bonheur infini, parce qu'il est le maître, et qu'il ne nous doit rien ; je n'ai sur cela qu'un langage, vous ne m'en verrez pas changer. Je ne pense donc pas que la justice humaine soit essentielle au Créateur : elle nous est indispensable, parce qu'elle est des lois de Dieu la plus vive et la plus expresse; mais l'auteur de cette loi ne dépend que de lui seul , n'a que sa volonté pour règle, son bonheur pour unique fin. 11 est vrai qu'il n'y a rien au monde de meilleur que la justice, que l'équité, que la vertu; mais ce qu'il y a de plus grand dans les hommes est tellement imparfait, qu'il ne saurait convenir à celui qui est parfait; c'est même une superstition que de donner nos vertus à Dieu. Cependant, il est juste en un sens, il l'a dit, nous devons le croire; or, voici quelle est sa justice : il donne une règle aux hommes, qui doit juger leurs actions, et il les juge exactement par cette règle ; il n'y dé* roge jamais. Par cette égalité constante il justifie bien sa parole, puisque la justice n'est autre chose que l'amour de î'égalRé; mais cette égalité qu'il met entre les hommes

n'est point entre les hommes et loi. Peut-il y avoir de réalité dans une distance infinie des créatures au Créateur? celase peut-il concevoir? ^11 se contredit, dites-vous, s* il est vrai qu'il nous donne une loi dont il nous écarte luimême. — Non, il ne se contredit point ; sa loi n'est point sa volonté ; il nous a donné cette loi pour qu'elle jugeât nos actions ; mais, comme il ne veut pas nous rendre tous heu* reux, il ne veut pas non plus que tous suivent sa loi ; rien de si facile à connaître.

— Dieu n'est donc pas bon, direz-vous. — 11 est bon, puisqu'il donne à tant de créatures des grâces qu'il ne leur doit point, et qu'il les sauve ainsi gratuitement. 11 aurait plus de bonté, selon nos faibles idées, s'il voulait nous sauver tous ; sans doute il le pourrait, puisqu'il est tout-puissant; mais puisqu'il le pourrait et qu'il ne le fait pas, il faut conclure qu'il ne le veut pas, et qu'il a raison de ne le pas vouloir.

— 11 le veut, selon nous, me répondrez- vous; mais c'est nous qui lui résistons. — 0 le puissant raisonnement ! Quoi ! celui qui peut tout, peut donc vouloir en vain ? il manque donc quelque chose à sa puissance ou à sa volonté? car si l'une et l'autre étaient entières, qui pourrait leur résister? Sa volonté, dit-on, n'est que conditionnelle; c'est sous des conditions qu'il veut notre salut ; mais quelle est cette volonté 7 Dieu peut tout, il sait tout ; et il veut mon salut, que je ne ferai pas, qu'il sait que je ne ferai pas, et qu'il tient à lui d'opérer ! Ainsi Dieu veut une chose qu'il sait qui n'arrivera pas, et qu'il pourrait faire arriver! Quelle étrange contradiction ! Si un homme, sachant que je veux me noyer, et pouvant m'en empêcher sans qu'il lui en coûte rien, et m'ôter même cette funeste volonté, me laissait cependant mourir et suivre ma résolution, dhrait-on qu'il veut me sauver, tandis qu'il me laisse périr? Tant de nations idolâtres que Dieu laisse dans l'erreur , et qu'il aveugle lui-même, comme le dit l'Écriture, prouvent-elles, par leur misère et par leur abandounement, que Dieu veut aussi

leur salut ? Il est mort pour tous, j'en conviens ; c'est-à-dire que sa mort les a tous rendus capables d'être lavés des souillure» du péché originel , et d'aspirer au ciel, qui leur était fermé y grâce qu'ils n'avaient point avant ; mais de ce que tous sont tendus capables d'être sauvés, peut-on conclure que Dieu veut les sauver tous? Si vous le dites pour ne pas vous rendre, pour défendre votre opinion, voilà en effet une fuite ; mais si c'est pour nous persuader, y parviendrez-vous par là, et osez-vous l'espérer ? Pensezvous qu'un Américain, d'un esprit simple et grossier, comme sont la plupart des hommes, qui ne connaît pas Jésus- Christ, à qui l'on n'en a jamais parlé, et qui meurt dans un culte impie, soutenu par l'exemple de ses ancêtres, et défendu par tou3 ses docteurs; pensez-vous, dis-je, que Dieu veuille aussi sauver cet homme, qu'il a si fort aveuglé? pensez-vous au moins qu'on le croie sur votre simple affirmation, et .vous-même le croyez-vous?

— Vous crûgnez, dites-vous, que ma doctrine ne tende à corrompre les hommes, et à les désespérer.— Pourquoi donc cela, je vous prie? qu'ai-je dit à cet effet? J'enseigne, il est vrai, que les uns sont destinés à jouir, et les autres à souffrir toute l'éternité; c'est la créance inviolable de tous ceux qui sont dans l'Église, et j'avoue que c'est un mystère que nous ne comprenons pas. Mais voici ce que nous savons avec la dernière évidence ; voici ce que Dieu nous apprend : ceux qui pratiqueront la loi sont destinés à jouir, ceux qui la transgresseront, à souffrir; il n'en faut pas savoir davantage pour conduire ses actions, et pour s'éloigner du mal. J'avoue que si cette notion ne se trouve pas suffisante, si elle ne nous entraîne pas, c'est qu'elle trouve en nous des obstacles plus forts; mais il faut convenir aussi que, bien loin de nous pervertir, rien n'est plus capable, au contraire, de nous convertir; et ceux qui s'abandonnent, dans la vue de leur sujétion, agissent contre les lumières de la plus simple raison, quoique nécessairement.

Il ne faut donc pas dire que notre doctrine soit plus dan-

gerease qae les autres, rien n'est moins mai que cela^, elle a l'avantage de concilier rÉcriture avec ^e-mème et vos propres contradictions; il est vrai qu'elle laisse des obscurités; mais elle n'établit point d'absurdités, elle ne se contredit pas. Cependant je ssûs le respect que l'on doit aux explications adoptées par l'Église; et, si l'on peut me faire voir que les miennes leur sont contraires, ou même qu'elles s'en éloignent, quelque vraies qu'elles me paraissent, j'y renonce de tout mon cœur, sachant combien notre e^rit, sar de semblables matières, est sujet à l'illusion, et que la vérité ne peut pas se trouver hors de l'Église catholique, et du Pape qui en est le chef.

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