‹ OEuvresChapitre 123 sur 286 · T RÉPONSE · texte numérisé non relu

T RÉPONSE

• On dit : si tout est nécessaire, il n'y a plus de vice.— Je réponds qu'une chose est bonne ou mauvaise en elle-même, et nullement parce qu'elle est nécessaire ou ne l'est pas. Qu'un homme soit malade parce qu'il le veut, ou qu'il soit malade sans le vouloir, cela ne revient-il pas au même 7 celui qui s'est blessé lui-même à la chasse n'est-il pas aussi réellement blessé que celui qui a reçu à la guerre un coup de fusil ? et celui qui est en délire, pour avoir trop bu, n'estil pas aussi réellement fou, pendant quelques heures, que celui qui Test devenu par maladie? Dira-t-on que Dieu n'est point parfait, parce qu'il est nécessairement parfait? Ne faut-il pas dire, au contraire, qu'il est d'autant plus parfait, qu'il ne peut être imparfait? S'il n'était pas nécessai-

* Quand on rencontre des passages comme celui-ci, où Vauvenargues excède évidenmient sa foi et sa soumission à l'Église, on serait tenté de croire qu'il a écrit ee Traiié dans la même pensée ironique que les réflexions intitulées Imitation de Pascal (voir plus loin). N'est-ce pas aux théologiens qu'il semble en avoir ? et ne voudrait^-il pas leur dire : puisque vous soutenez la transpiiflsion du péché originel et la fatalité de la grâce, je pars de là, et, sans que vous ayez mot à répondre, je prétends vous conduire à la négation absolue de Ik liberté humaine, sous peine de contradiction flagrante ? ^ G.

rement parfait^ il pourrait déchoir de sa perfection, à laquelle il manquerait un plus haut degré d'excellence, et qui dès lors né mériterait plus ce nom. Il en est de môme du vice : plus il est nécessaire, plus il est vice ; rien n'est plus vicieux dans le monde que ce qui, par son fond, est incapable d'être bien. — Mais, dira quelqu'un, si le vice est une maladie de notre âme, il ne faut donc pas traiter les vicieux autrement que des malades. — Sans difficulté : rien n'est si juste, rien n'est plus humain ; il ne faut pas traiter un scélérat autrement qu'un malade ; mais il faut le traiter comme un malade. Or, comment en use-t-on avec un malade? par exemple, avec un blessé qui a la gangrène dans le bras? si on peut sauver le bras sans risquer le corps, on sauve le bras ; mais si on- ne peut sauver le bras qu'au péril du corps, on le coupe, n'est-il pas vrai ? 11 faut donc en user de même avec un scélérat : si on peut l'épargner sans faire tort à la société dont il est membre, il faut l'épargner; mais si le salut de la société dépend de sa perte, il faut qu'il meure; cela est dans l'ordre. — Mais Dieu punira-t-il aussi ce misérable dans l'autre monde, qui a été puni dans celui-ci, et qui n'a vécu d'ailleurs que selon les lois de son être? — Cette question ne regarde pas les philosophes, c'est aux théologiens à la décider. — Ah ! du moins, continue-t-on, en punissant le criminel qui nuit à la société, vous ne direz pas que c'est un homme faible et méprisable, un homme odieux. — Et pourquoi ne le dirai-je pas ? Ne dites- vous pas vousmême d'un homme qui manque d'esprit, que c'est uti sot 7 et de celui qui n'a qu'un œil, ne dites-vous pas qu'il est borgne? Assurément, ce n'est pas leur faute s'ils sent ainsi faits. — Gela est tout différent, répondez-vous : je dis d'un homme qui manque d'esprit, que c'est un sot ; mais je ne le méprise point. — Tant mieux ; vous faites fort bien ; car si cet homme, qui manque d'esprit, a l'âme grande, vous vous tromperiez en disant que c'est un homme méprisable; mais de celui qui manque en même temps d'esprit et de cœur, vous ne pouvez pas vous tromper en disant qu'il

est méprisable, parce que dire qu'un homme est méprisable, c'est dire qu'il manqqe d'esprit et de cœur ; or, ou Qu'est point injuste quand on ne pense en cela que ce qui est vrai, et ce qu'il est t^s-impossible de ne pas penser. A l'égard de ceux que la nature a favorisés des beautés du génie ou de la vertu, il faudrait être bien peu raisonnable pour se défendre dé les aimer, par cette raison qu'ils tiennent tous ces biens de la nature. Quelle absurdité I Quoi I parce que M. de Voltaire est né poète, j'estimerais moins ses poésies? parce qu'il est né humain, j'honorerais moins son humanité? parce qu'il est né grand et sociable, je n'aimerais pas tendrement toutes ses vertus? C'est parce que toutes ces choses se trouvent en lui invinciblement, que je l'en aime et l'en estime davantage ; et, comme il ne dépend pas de lui de n'être pas le plus beau génie de son siècle, il ne dépend pas de moi de n'être pas le plus pas^onné de ses admirateurs et de ses amis. 11 est bon nécessairement; je l'aime de même. Qu'y a-t-il de beau et de grand que ce que la nature a fait? qu'y a-t-il de difforme et de faible que ce qu'elle a produit dans sa rigueur? quoi de plus aimable que ses dons, ou de plus terrible que ses coups? — Mais, poursuivez-vous, malgré cela, je ne puis m'empêcher d'etcuser un homme que la nature seule a fait méchant. — Eh bien! mon ami, excusez-le; pourquoi vous défendre de la pitié? La nature a rempli le cœur des bons de l'horreur du vice; mais elle y a mis aussi la compassion, pour tempérer cette haine trop fière, et les rendre plus indulgents. Si la créance de la nécessité augmente encore ces sentiments d'humanité, si elle rappelle plus fortement les hommes à la clémence, quel plus beau système ? 0 mortels, tout est nécessaire : le rien ne peut rien engendrer ; il faut donc que le premier principe de toutes choses soit éternel; il faut que les êtres créés, qui ne sont point éternels, tiennent tout ce qui est en eux de l'Être éternel qui les a faits. Or, s'il y avait dans Tesprit de l'homme quelque chose de véritablement indépendant; s'il y avait, par exemple, une volonté qui ne dé-

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pendit pas du sentiment et de la inflexion qui la précèdent, il s'ensuivrait que cette volonté serait à elle-même son principe; adnsi, il faudrait dire qu'une chose qui a commencé a pu se donner l'être avant que d'être ; il faudrait dire que cette volonté, qui hier n'était point, s'est pourtant donné l'existence qu'elle a aujourd'hui, effet impossible et conti'adictoire. Ce que je dis de la volonté, il est aisé de l'appliquer à toute autre chose; il est, dis-je, aisé de sentir que c'est une loi générale, à laquelle est soumise toute la nature. En un mot, je me trompe fort, ou c'est une contradiction de dire qu'une chose est, et qu'elle n'est pas nécessairement. Ce principe est beau et fécond, et je crois qu'on en peut tirer les conséquences les plus lumineuses sur. les, ma* tières les plus difficiles; mais le malheur veut que les philosophes ne fassent qu'entrevoir la vérité, et qu'il y en ait peu de capables de la mettre dans un beau jour.

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