BOILEAC
Boileau prouve, autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai ; mais cette expression, si touchante, appartient moins à la réflexion, sujette à l'erreur, qu'à un sentiment très-intime et très-fidèle de là nature <. La raison n'était pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c'était son instinct ^ ; aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.
< Le Bens de cette phrase, qui n^est pas claire, est, je crois, que la raison ttéplaitt dam la plupart de$ hommes, parce qu'elle est étrangère à l'agrément^ qui naît du bon tens uni à la simplicité. — G.
* [Il y a trop de négligences et de platitudes. — V.]
' [Vattveuargues trouve le genre dès Contes de La Fontaine trop bas. U est familier, et peut-être pas assez Tarie; mais descend-il Jusqu'à la bassesse? et la licence va-t-elle jusqu'à la crapule ? Si cela est, que dira>t-on de Grécourt ? n y a des nuances dans le vice, et il est Juste de ne pas les confondre. — UH.]
^ La 1*^* édition i^outait ici cette phi%se que nous regrettons : « La vérité « se fane dans nos réflexions, et des mains pesantes et dures en emportent « toute la fleur. » ^ G.
" [Donc on peut se servir de ce mot pour La Fontaiue.—V. | (Voir la 1'* note du morceau précédent.) — G.
suit QUELQUES POÈTES. S35
Gel|t met, j6 croist dans son jour, ce qae je viens de toucher en parlant de La Fontaine. S'il n'est pas ordinaire de ti'ouver de l'agrément parmi ceux qui se piquent d'être raisonnables, c'est peut-être parce que la. raison est entée dans leur esprit, où elle n'a qu'une vie ardficieUe et' em*pruntée; c'est parce qu'on honore trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de. sentiment et de génie, qui assujettit les hommes aux lois de l'usage, et les détourne des grandes hardiesses^ sources ordinaires des grai^- .des fautes.
Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité 6t de la poésie dans ses ouvrages/ il a enseigné son art aux autres ; il a éclairé tout son siècle ; il en a banni le faux goût, autant qu'il est permis de le bannir de chez les hommes. 11 fallait qu'il fût né avec un génie bien singulier, pour échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples de ses contemporains, et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à. l'exactitude de sa versification, ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies, et même d'invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su CG^nserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force ; ce qui témoigne incontestablement un grand talent. Je sais bien que quelques personnes', dont l'autoritéest respectable, ne nomment génie dans les poètes que l'intention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n'est, disentils, ni l'harmonie, ni l'élégance des vers, ni l'imagination dans l'expression, ni même l'expression du sentiment, qui caractérisent le poète : ce sont, à leur avis, les pensées mâles et hardies, jointes à l'esprit créateur. Par là, on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de la terre; car certainement l'invention, la har-
> Voltaire, enir'antres. Les diverses éditions répètent la moitié de ce pa» mgraplie dans le morceau sur quelques ouvî'ages de M. de Voltaire ; noos avons évité ce double emploi. — G.
diesse et les pensées mâles ne leur manquaient pas. J'ose leur répondre que c'est confondre les limites des arts» que fl'en parler de la sorte ; j'ajoute que les plos grands poètes de l'antiquité, tels qu'Homère, Sophocle, Virgile, se trouveraient confondus avec une foule d'écrivains médiocres, si on ne jugeait d'eux que par le plan de leurs poèmes, et par l'invention du dessein, et non par l'invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification, et enfin par la vérité de leurs images.
Si Ton est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau, ce n'est pas, à ce qu'il me semble, le défaut de génie ; c'est, au contraire, d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit, plus de feu et de vérité que de sentiment' et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de fineâse ou de galté^ et plus d'agrément que de grâce *. On l'attaque encore sur quelques-uns de ses jugements qui semblent injustes ; et je ne prétends pas qu'il fut infaillible \
$• — GHAUUEC.
Chaulieu a su mêler, avec une simplicité noble et touchante, l'esprit et le sentiment^. Ses vers, négligés, mais
< Dans le 1'' Dialogue (voir plus loin), Vauvenargvies fait dire à Boileau luimême : « Je suis né avec quelque Justesse dans l'esprit; mais les esprits Justes « qui ne sont point ëievés, sont quelquefois faux sur les choses de sentiment^ « et dont il faut Juger par le cœur. » — G.
* fil n*a Jamais parié au cœur. — V.]
' Var. : [ « C'est une ii^ustioe de lui refuser le génie : le premier, il a connu a l'art des vers, et n'y a été surpassé que par deux ou trois hommes d'un c plus grand esprit; il a plus fait, il a détrompé son siècle des faux brillants « et des mauvais ouvrages. U avait éminenoment le^ût du vrai, sans lequel « on ne réussit dans aucun genre, et qui est toujours le fondement du génie. « Si son goût et sa raison ne s'étendaient point à tout, s'il a été injuste pour » quelques auteurs, s'iT a manqué lui-môme de sentiment et de délicatesse, ■ d'élévation et de profondeur, c'est qu'il n'est point donné aux honunes de « réunir tous les talents. Il ne faut pas pour cela Juger d'eux par leurs dé* c faats, car quel homme estimerai^-on, si on ne l'appréciait que par ses er* « reurs et par ses endroits faibles? Qu'on me nomme un général qui n'ait « pas fait de fautes, un roi sans faiblesses, un écrivain, quel qu'il soit, sans « défauts?»] — Cette variante est extraite de notre manuscrit de Vauvenargues. — G. *
* [Il avait plus d'imagination que d'esprit ~ V.]
fLciles, et remplis d'imagination, de vivacité et de grâce, m'ont toujours paru supérieurs à sa prose, qui n'est» le plus souvent, qu'ingénieuse. On ne peut s'anpècher de regretter qu'un auteur si aimable n'ait pas plus écrit, et n'ait pas travaillé avec le même soin tous ses ouvrages '.
à* — MOUÈRC.
Molière me parait un peu répréhensible d'avoir pris des sujets trop bas '. La Bruyère, animé à peu près du même génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière les travers des hommes ' ; mais je croîs que l'on peut trouver plus d'éloquence et plus d'élévation dans ses images.
On peut mettre encore ce poète en parallèle avec Racine-
< On peut regretter également que Vauvenargues n*en ait pa$ phu écrit sur un auteur si aimable; la 1** édition i^outait da moins : « Quelque différence « que Ton ait mise, avec beaucoup de raison, entre l'eSprit et le génie, il € semble que le génie de l'abbé de Cbaulieu ne soit essentiellement que « beaucoup d'esprit naturel. Cependant il est remarquable que tout cet « esprit n'a pu faire d'un poète, d'ailleurs si aimable, un grand homme ni « un grand génie. *.-^ 6.
< n semble que les Femmes savantes, le Tartufe, le Misanthrope ne sont pas assurément des si^ets bas; la comédie n'en peut guère traiter de plus relevés. Pourquoi F Avare encore seraitp-il un sujet trop bas pour la comédie? Passe pour ks Fourberies de Scapin, le Médecin malgré lui, SganareUe, et si Ton veut mÊme Georges Dandin. Mais c'est d'après les chefs-d'œuvre d'un grand homme qu'on doit Juger de son génie et en déterminer le caractère. On sait d'ailleurs que Molière, forcé d'abord de se oonforoier aa goût de son siècle pour en obtenir le droit de le ramener au sien, forcé souvent de faire seirvir son travail au soutien de la troupe dont il était le directeur, ne Cut pas toujours le maître de choisir les sujets de ses comédies, ni d'en soigner l'exécution. — s.
> On ne peut pas dire que La Bruyère fut animé du même génie que Molière. Vauvenargues disait autrement dans la première édition, toujours en donnant à La Bi uyère une sorte de supériorité ; aussi est-4l plus facile de caraetériser les hommes^ que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes. On ne voit pas trop pourquoi U a retranché cette phrase, qui était du moins une espèce de correctif. -7 S. — Voici la phrase de la 1^ éditinn, dont Suard ne cite qu'une partie : « La Bruyère, plus parfait dans son genre, a laissé l'idée d'un « comique pins élevé et plus fécond ; aussi est-il plus facile de caractériser « les hommes, que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes, et de soutenir e un personnage qui parle longtemps, et parle toujours en vers. La véhémence « inimitable de Molière et son caractère si original, le rendent d'ailleurs resc pectable. «Voltaire trouvait ce parallèle contestable \ aussi Vauvenargues l'a réduit, mais, on le voit, d'une maàière plus préjudiciable encore & MMière.— G.
L'un et l'autre ont parfaitement connu le cœur de F homme ; l'un et l'autre se sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes ftmes; Molière dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun '. L'un a joué avec ua agrément inexplicable les petits sujets; l'au<tre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent ; une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poètes, je crois qu'il ne serait pas juste d'en faire comparaison : sans parler de la supériorité du genre sublime donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j ose le dire, moins corrects et moins purs que lui *. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l'illustre archevêque de Cambrai; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers ^ etc.
Cependant Fopinion commune est qu'aucun des auteurs ^e notre théâtre n'a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien ; et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres. C'est une leçon importante pour tous ceux qui veulent écrire^.
< Alceste n*e8t certainen>ent paa un hotntne du commun; il y a peu de caractères plus nobles. — S.
* La 1^ édition ajoutait : < On peut se convaincre de ce que Je dis en saut c le poème du Valrde- Grâce, où Molière n'est que poète; on n'est pas tou- « Jours satisfait. » -> Sur l'exemplaire d'Aix, œtte phrase estbiffée par VoU taire. — G. •
s Voir Fénelon , Lettre $ur VÉloquenee, g VII. — G.
« Pour ne pas Juger trop sévèrement ce morceau, le seul peut-être qui soit faux àppeu-près de tout point, et fasse vraiment tort au goût de Vauvenargués, il faut se rappeler le caractère particulier de l'auteur (voir notre Éloge), et l'opinion de Fénelon, dont il s'autorise, et qu'il exagère, en Timitanu Dans une lettre datée du 21 Janvier 1745, Vauvenargues écrit à Voltaire : « J'ai cor- « rigé me» pensées à l'égard de Molière, sur celles que vous avez eu la bonté
SUR QUELQUES POÈTES. i»
&f 6; — CORNEILLE et RACINE '.
Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de conDaissance que je puis avoir de la poésie.» Je lui
« de me commaniquer. » Malgré ces corrections, on voit assez qu'il ûe revint guère plus sur le compte de Molière que sur celui de Corneille. Sa prévention contre notre grand comique allait si loin, que, dans une première version du' Caraétère intitulé Egée^ laquelle version se retrouve encore dans les niânu* scrits du Louvre, Yauvenargues cite, entre autres preuves du bon esprit do son personnage, cette inconcevable appréciation de Molière : « Son ftme, ob- « sédée des images du sublime et de la vertu, ne peut faire cas des arts qui a peignent de petits objets : le pinceau de Molière le surprend sans le pasa sionner, parce que cet auteur comique n'a saisi que les petits traits, les « grossièretés de la nature, et n'a peint que des personnages ridicules, qui « seraient fort ennuyeux en original. Égôe met une grande différence entre <i les peintures sublimes, qui ne peuvent être inspirées que par les sentiments « qu'elles expriment, et celles qui n'exigent ni élévation, ni grandeur d'esprit « dans le peintre, quoiqu'elles puissent demander autant de talent et de traa vail. Il laisse adorer, dit-il, aux artisans l'artisan plus habile qu'eux ; mais, « comme il n'estime les ouvrages de l!art que par la noblesse de leur objet, « il n'estime aussi les talents que par le caractère qu'ils annoncent, et il pré- « fèoB l'homme à l'ouvrier. » — Le cas est d'autant plus grave que, dans ce Caractère d'Egée, comme dans beaucoup d'autres, Vauvenargues, on n'en peut' douter, s'est peint lui-même. Ce n'est que plus tard, et sans doute sur la ré« clamation dé Voltaire, que Vauvenargues a remplacé le nom de Molière par oelui de Dancourt. — 0.
< On sait que ce parallèle est l'objet de la première lettre de Vauvenargues à Voltaire. Dans la 17 édition de son livre, Vauvenargues se contente d'dter ft ce 'morceau sa forme éplstolaire, d'en développer quelques points, et' d'en adoucir quelques traits ; mais, dans la 2o édition, faisant droit à de nouvelles et plus vives observations de Voltaire, que nous ayons recueillies avec soin sur' l'exemplaire d'Âix, et que l'on trouvera parmi les notes, Vauvenargues revient plus à fond sur ce sujet, et en donne une troisième version, qui devait être respectée comme l'expression définitive de sa pensée. Cependant, les divers éditeurs ont cru pouvoir reprendre dans la l**' édition des passages que Vauvenargues avait retranchés. Outre qu'il n'est pas permis, à notre sens, de contrevenir ainsi à l'intention d'un écrivain, il résulte de ce mélange une confusion fâcheuse sur un point littéraire qui a bien son intérêt; le lecteur ne voit pins ce que Vauvenargues a retenu de son opinion première, et ce qu'il en a cédé à l'opinion de Voltaire. Pour tout concilier, nous croyons devoir rétablir le vrai texte de Vauvenargues, celui de la 2* édition , et rejeter en notes, comme renseignements ou comme moyens de comparaison, les passages indûment conservés. On verra que Vauvenargues, malgré Voltaire, n'est guère revenu de sa prévention contre ComeiUe. « Il parait moins occupé, dit Suard, à caractériser « Corneille et Racine, qu'à justifier son extrême prédilection pour ce dernier ;. .. « c'est qu'à sa préférence pour Racine se joignait encore le sentiment de l'in- ■ justice qu'on faisait à ce grand poète, que généralement on plaçait encore au- « dessous de Corneille;... ce qui fait qu'il a dû nécessairement relever davan- « tage les beautés alors. moins senties de l'un, et les défauts moins avoués de « l'autre. > En effet, ce parallèle n'est, au fond, qu'un phidoyer; ajoutons
24a RI^FLEXIONS CRITIQUES
proposa mes idées, lorsque j*eus envie de parler de Corneille et de Racine ; et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d'admiration, pour répondre à une critique que j'en avais faite. Engagé par là à relire ses meilleures tragédies» j'y trouvai sans peine les rares beautés que m'avait indiquées M. de Voltaire* Je ne m'y étais pas arrêté en lisant autrefois Corneille, refroidi ou prévenu par ses défauts, et né, selon toute apparence, moins sensible au caractère de ses perfections. Cette nouvelle lumière me fit craindre de m'ètre trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille ; mus, ayant relu l'un et l'autre avec quelque attention, je n'ai pas changé de pensée à cet égard; et voici ce qu'il me semble de ces hommes illustres*
Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer ; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afln de se faire connaître; les autres se font connaître parce qu'ils parlent. Surtout Corneille parait ignorer que les grands hommes se caractérisent souvent davantage * par les choses qu'ils ne disent pas, que par celles qu'ils disent.
Lorsque Racine veut peindre Acomat, Osmin l'assure de l'amour des janissaires; ce visir répond :
Quoi ! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Croi»-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur visir?
Bajazbt, acte I, 9cène 1.
On voit dans les deux premiers vers un général disgracié, que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement ; dans les deux derniers un
que ce plaidoyer, à n'en Juger que la forme, est certainement un des meilleun morceaux de la critique au 18* siècle, et que ce n'est pas une médiocre gloire pour Vauvenargues d'avoir le premier rencontré si Juste, au moins en ce qui concerne Racine, que La Harpe et Voltaire luinonéme n'ont pu que revenir, après lui, sur des mérites qu'il avait tous sentis et indiqués. -^ G. *
1 Au lieu de plut; davantage s'emploie d'une manière absolue, et ne supporte pas le que après lui. — G.
rebelle qui médite quelque dessein : voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l'intention. On peut voir, dans la même tragédie, que lorsque Roxane, blessée des froideurs de Bajazet, en marque son étonnement à. Atalide, et que celle-ci proteste que ce prince l'aime, Roxane répond brièvement :
U y va de sa vie, au moins, que ]e le croie.
BiJAZET, acte HI, scène 6,
Ainsi cette sultane ne s'amuse point à dire : «Je suis « d'un caractère fier et violent. J'aime avec jalousie et avec a fureur. Je ferai mourir Bajazet s'il me trahit. » Le poète tait ces détails qu'on pénètre assez d'un coup d'œil, et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière de peindre de Racine : il est rare qu'il s'en écarte; et j'en rapporterais de grands exemples, si ses ouvrages étaient moins connus*.
Écoutons maintenant Corneille, et voyons de quelle manière il caractérisé ses personnages. C'est le Comte qui parle, dans leCid:
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années. Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, Je le suis aujourd'hui , Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille : ' Mon nom sert de rempart à toute la Castille ; Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres fois. Et vous avriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
1 i'* édiiion : <t U est vrai qu'il la quitte un peu, lorsqu'il met dans la bou- « che dû même Acomat :
Et, sll faut qne je meure,
Mourons ; moi, cher Osmin, comme tm visir , et toi, Comme le favori d'an homme tel .que moi.
Bajazet, acte lY, scène 7.
« Ces paroles ne sont pas peut^tre d'un grand homme ; mais je les cite parce « qu'elles semblent imitées du style de Corneille. C'est là ce que j'appelle, tf en quelque sorte, parler pour se faire connaître, et dire de grandes choses • sans les inspirer. » — Vauvenai^ues a supprimé cette critique, d'ailleurs fort juste, sans doute parce qu'elle contredit le passage où il dira que Racine n'a pat suivi Comeille, — G,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le prince à mes côtés ferait, dans les conil>ats. L'essai de son courage à Tombre de mon bras; Il apprendrait à vaincre en me regardant faûre,
Etc
Le Cid, acte f, »cène 6.
II n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles. II faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l'environnaient '. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore, et qui, n'étant pas aussi affectés, sont plus propres, par cet endroit même, à faire illusion. C'est Comélie, veuve de Pompée, qui parle à César :
César; car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière» et non pas ton esclave ; Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur. Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur. De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée. Veuve du Jeune Crasse, et veuve de Pompée, FiUe de Scipion, et pour dire encor plus. Romaine, mon courage est encore au-dessus.
Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine :
Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien ,
De peur de s'oublier, ne te demande rien.
Ordonne ; et, sans vouloir qu'il tremble ou s*bumiUe,
Souviens-toi seulement que je suis Comélie *.
Pompés, acte fil, scène 4.
Et, dans un autre endroit, où la même Comélie parle de César, qui punit les meurtriers du grand Pompée :
Tant d'intérôts sont joints à ceux de mon époux,
* Cette phrase est de la 3« édition. C'est un correctif que Vauvenargues accorda sans doute à VolUire. — G.
< [Cette affectation est le comble du ridicule. — V.J — Voici comment le même Voltaire juge le môme morceau dans son Commentaire sur Corneille : « Comélie doit-elle dire à César qu'elle est sa prisonnière, et non pas son esclave î n'est-ce pas une chose assex reconnue par César ? Jamais les Romains vaincus par des Romains ne furent mis dans l'esclavage. Elle se vante d'appeler César par son nom et de ne point l'appeler teigneur; mais le nom de seigneur n'était donné à personne : c'est un terme dont nous nous servons au théâtre français, et dont Comélie abuse; il vient du mot latin unior, et nous l'avons adopté pour en faire un nom honorifique. Comélie peut^-elle s'excuser de ne pas donner à un Romain un titre français ? doit-elle enfin faire remarquer à César qu'elle parle comme tout le monde parlait alors? N'eat-ce pas une petite attention de Comélie, à faire voir qu'elle vent mettre de la grandeur où il n'y a rien que de trt» oi-dinaire ? • ^ G.
* SDK QUELQUES POÈTES, 243
Que Je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous.
Si, comme par soi-même an grand cœur Juge un autre,
Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre ,
Et croire que nous seuls armons ce combattant.
Parce qu'au point qu'il est, j'en voudrais faire autant <.
Pompée, acte V, scène 4.
Il me parait, dit FéneloD % qu'on a donné souvent aux Romains un discours trop fastueux .... iene trouve point de proportion entre Vemphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs .. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron^ dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, tiaturels et modestes dans leurs paroles, etc.
Cette affectation de grandeur, que nous leur prêtons, m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre, et recueil ordinaire des poètes ^ Je n'ignore pas que la hauteur est en possession d'imposer à l'esprit, humain ; mais rien ne décèle si parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefîdte, qu'un discours fastueux et emphatique *. Il est aisé d'ailleurs aux moindres poètes de me.ttre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières ; ce qui est difficile , c'est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'était le talent admirable de Racine, et celui qu'on a le moins daigné remarquer dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d'affectation dans ses discours, qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qui s'y rencontre. Ainsi, lorsque Agrippine , arrêtée par l'ordre de
* [ Les plats vers ! — V.] — Voltaire est plus modéré dans son Commentaire ; il se contente de reprendre les mots par la nôtre, et de remarquer que au point qu'a est ne se dit plus. — G.
' Fénelon, Lettre sur Véloquence, S VI. — B.
3 0aD8 son Commentaire sur Corneille (Pompée, acte UI, se. ^), Voltaire cite cette phrase, et rappelle qu'elle est « dujudicieujc marquis de Vauvenargues, homme trop peu connu, et qui a trop peu vécu. » — G.
* !'• édition • ■ Si l'on y voulait réfléchir, on verrait que rien n'est moins danslc caractère des grands hommes que ce style. »
Néron et obligée de se justifier, commence par ces mots si
simples :
Approchez-vous, Néron, et prenez votre place : On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse.
BaiTANNlcus, acte l\\ scène 2.
je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle conunande, en quelque manière» à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir, elle qui était réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais à son maître. Si elle eût dit comme Comélie :
Néron ; car le destin, que dans tes fers Je brave, Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave ; Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur. Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur...
alors je ne doute pas que bien des gens n'eussent applaudi à ces paroles, et ne les eussent trouvées fort élevées.
Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l'éloquence ; et ceux qui se sont aperçus qu'il était peu naturel à beaucoup d'égards, ont dit, pour le justifier, qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devraient être. 11 est donc vrai, du moins^ qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient : c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature '• Les peintres n'ont pas eu la même présomption : lorsqu'ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l'enfance; ils ont rendu cet hommage à la nature, leur riche modèle. C'était néanmoins un beau champ pour leur imagination ; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.
< [ Personne ne doit être assez fat pour dire de soi ce que disent les héros de Corneille. — V.]
Mais Terreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n'est qu'un sentiment fin et fidèle de la belle nature, et n'appartient qu'à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille, né dans un siècle plein d'afiectation, ne pouvait avoir le goût juste. Aussi l'a-t-il fait paraître, non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, qu'il a pris chez les Espagnols et les Latins, auteurs pleins d'enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poètes grecs. De là ses antithèses affectées, ses négligences basses^ ses licences continuelles, son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d'un sermon. De là encore ces disputes opiniâtres, qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes, et où l'on croit assister à une thèse publique de philosophie, qui noue les choses pour les dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec la tournure et les subtilités de l'école, et s'amusent à faire des jeux frivoles de raisonnements et de mots, comme des écoliers ou des légistes '.
* Alt lieu de cette phrase, la 1** édition donnait : « Comme longue Cinoa « dit :
Qae le peuple aux tyrans ne soit plus exposé ; S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
GiNiiA, acte II, teène t.
« Car il n'y a personne qui oe prévienne la réponse de Maxime :
Mais la mort de César, que tous trouvez si juste, . A servi de prétexte aux cniantés d'Auguste.
Voulant nous allhmchir, Brute s'est abusé; S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé. GiNNA, mime 9Cine.
« n faut avouer que ces jeux frivoles de raisonnement sont d*im goût en- « core bien barbare. • — Sur l'exemplaire d*Aix, Voltaire écrit : Cetit critique parait trè9-fau9se; il n*y a pas là de jeux frivoles , et Vauvenargues, se rendant à l'avis de Voltaire, 6te le passage dans sa seconde édition ; c'est donc à tort que les éditions suivantes le rétablissent Mais, chose à noter, Voltaire, qui fait ici supprimer cette critique, la trouvant fausse, la reprend pour son compte dans son Commentaire sur Corneille, dont la l'* édition a paru en 1766, c'estràrdire vingt ans après que Vauvenargues écrivait ce morceau. // est indubitable, dit Voltaire, que ces dissertations ne conviennent guère à la tragédie... Je crois que les combats du cœur sont toujours plus intéressants que des raisonnetnents politiques, et des contestations qui, au fond, sont sow
Cependant je suis moins choqué de ces subtilités, que des grossièretés de quelques scènes '. Par exemple, lorsque Horace quitte Curiace, c'est-à-dire dans un diaîc^e d*ail* leurs admirable, Curiace parle ainsi d'abord :
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue. Mais cette &pre vertu ne m'était point connue : Comme notre malheur, elle est au plus haut point ; Souffrez qiip je Tadmirc, et ne Timite point
HoRACR, acte H, ntène S.
Horace, le héros de cette tragédie, lui répond :
Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte ; Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux. Voici venir ma lœur pour se plaindre avec vous.
Ici Corneille veut peindre apparemment une valeur féroce ; mais la férocité s exprime-t-elle ainsi contre un ami et un rival modeste? La fierté est une passion fort théâtrale; mais elle dégénère en vanité et en petitesse, sitôt qu'elle se montre sans qu'on la provoque '• Me permettra-t-bn de le dire? Il me semble que l'idée des caractères de Corneille est presque toujours assez grande ; mais l'exécution en est quelquefois bien faible, et le coloris faux ou peu agréable. Quelquesuns des caractères de Racine peuvent bien manquer de grandeur dans le dessein ' ; mais les expressions sont toujours de main de maître , et puisées dans la vérité et la
vent un jeu d^esprit assei froid. Et ce n*est pas la seule fois que, regardant de plus près à Corneille, Voltaire revient aux idées de Vauvenargues, aprï^ les avoir combattues. On peut le dire, Vauvenargues, dans cette question, a , autant agi sur Voltaire, que Voltaire sur Vauvenargues. — G.
* l'* édition : « Et de la fastueuse petitesse que Corneille môle quelquefois « à la fierté de ses héros. »
• Cette dernière phrase remplace celle-ci, de \ài^ édition: « Ou plntdt,dans « les circonstancps où se trouvent les deux héros, le mépris affecté d'Horace « n'est-il pas le langage d'une ostentation grossière et puérile ? » Voici ce que dit Voltaire dans son Commentaire : Un des excellents esprits de nos jours, le marquis de Vauvenargues, trouvait dans ces vers un outrage odieux qu'Horace ne devait pas faire à son beau-frère. Je lui dis que cela préparait au meurtre de Camille, et il ne se rendit pas... Tajtiuterai à cette réflexion de Vhomme du monde qui pensait le plus noblement^ que, outre la fierté déplacée d'Horace^ il y a une ironie^ une amertume, un mépris, dans sa réponse, qui hont plus déplacés encore. — G.
• ' Ce correctif est de la 2» édition. — G.
nature. J'ai cru remarquer encore qu'on ne trouvait guère, dans les personnages de Corneille, de ces traits simples, qui annoncent d'abord une grande étendue d'esprit. Ces traits se rencontrent en foule dans Roxane, dans Agrippine, Joad, Acomat, Athalie. Je ne puis cacher ma pensée : il était donné à Corneille de peindre des vertus austères, dures et inflexibles; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs, et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d'imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d'avantage que lorsqu'il parle avec une simplicité majestueuse et tendre au petit Joas, et qu'il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant ; de même Athalie. Corneille, au contraire, se guindé souvent pour élever ses personnages, et l'on est étonné que le mème'pinceau ait caractérisé quelquefois l'héroïsme avec des traits si naturels et si énergiques'.
* 4'* édition : « Corneille, au contraire, se guindé souvent pour atteindre à « la grandeur, et fait des efforts si sensibles, qu'on dirait qu'elle ne lui est pas « naturelle. » On voit que dann la 2« édition, Vauvenargues revient sur su |)cnsëe, et accorde du moins quelque chose à Corneille. Dans la 1'* édition, cette phrase était suivie de ce passage que Voltaire qualifiait de délestable critique d'un morceau d^kittoire consacré, et que Vauvenargues a retranché : c Que dirai-je encore de la pesai^teur qu'il donne quelquefois aux « plus grands hommes ? Auguste, en parlant à Cinna, fait d'abord un exorde ". de rhéteur. Remarquez que je prends exemple de tous ses défauts dans les < scènes les plus admirées :
Wends un siège, Cinna; prends, et, sur tonte chose, Observe exactement la loi que je t'impose : Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'ancun mot, d'aiicnn cri n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive ; et, si ce grand silence A ton émotion fait trop de violence, Tu pourras me répondre, après tout, à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.
Cinna, tfcte V, seine l.
« De combien la simplicité d' Agrippine, dans Britannicus, est-elle plut noble ^ et plus naturelle ! »
Approchez-vous, Néron, et prenex votre place ,
On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse.
Etc....
Britannicos, acte IV, ecène î.
Outre que la citation d' Agrippine faisait double emploi, cette critique était, eo effet, malheureuse, et leà éditeurs de Vauvenargues lui ont fait tort, çn la maintenant n.algré lui. — G.
Cependant, lorsqu'on fait le parallèle de ces deux poètes, il semble qu'on ne convienne de l'art de Racine, que pour donner à Corneille l'avantage du génie. Qu'on emploie cette distinction pour marquer le caractère d'un faiseur de phrases, je la trouverai raisonnable ; mais lorsqu'on parle de l'art de Racine, l'art qui met toutes les choses à Içur place; qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie; qui chasse les obscurités, les superfluités, les faux brillants ; qui peint la nature avec feu, avec sublimité et avec grâce' ; que peut-on penser d'un tel art, si ce n'e^t qu'il est le génie des hommes extraordinaires, et l'original même de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle, et avec si peu de succès ? Qu'est-ce, dans la Mort de César *^ que l'art des harangues d'Antoine, si ce n'est le génie d'un esprit supérieur, et celui de la vraie éloquence?
C'est le défaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus beaux ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très-bien imaginées et trèsbien conduites ; je crois même qu'il a connu mieux que personne l'art des situations et des contrastes ; mais l'art des expressions et l'art ,des vers, qu'il a si souvent négligés ou pris à faux, déparent ses autres beautés. 11 parait avoir ignoré que, pour être lu avec plaisir, ou même pour faire illusion à tout le monde dans la représentation d'un poème dramatique, il fallait, par une éloquence continue, soutenir l'attention dps spectateurs, qui se relâche et se rebute nécessairement, quand les détails sont négligés. 11 y a longtemps qu'on a dit que l'expression était la principale partie de tout ouvrage écrit en vers; c est le sentiment des grands maîtres, qu'il n'est pas besoin de justifier. Chacun sait ce qu'on souffre, je ne dis pas à lire de mauvais vers, mais même à entendre mal réciter un bon poème : si l'emphase
* 4" édition : « Qai peint la nature dans sa perfection, libre, forte, féconde, « ajs<^e, pleine de sublime et de gr&ce. •
• Tragédie de Voltaire. — B.
d'un comédien détruit le charme naturel de la poésie, comment l'emphase môme du poète, ou l'impropriété de ses expressions, ne dégoûteraient-elles pas les esprits justes de sa fiction et de ses idées' 7
Racine n'est pas sans défauts : il a mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible qui fait languir son action ; il n'a pas conçu assez fortement la tragédie ; il n'a point assez fait agir ses personnages * ; on ne remarque pas dans ses écrits autant d'énergie que d'élévation, ni autant de hardiesse que d'égalité ; plus savant encore à faire naître la pitié que la terreur, et l'admiration que Tétonnement, il n'a pu atteindre au tragique de quelques poètes. Nul homme n'a eu en partage tous les dons. Si d'ailleurs on veut être juste, on avouera que personne ne donna jamais au théâtre plus de pompe, n'éleva plus haut la parole, et n'y versa plus de douceur. Qu'on examine ses ouvrages sans prévention : quelle facilité I quelle abondance 1 quelle poésie I quelle imagination dans l'expression ^ I Qui créa jamais une langue ou plus magnifique, ou plus simple, ou plus variée, ou plus noble , ou plus harmonieuse et plus touchante ? Qui mit jamais autant de vérité dans ses dialogues, dans ses images, dans ses caractères, dans l'expression des passions 7 Seraitil trop hardi de dire que c'est le plus beau génie que la France ait eu, et le plus éloquent de ses poètes 7
Corneille a trouvé le théâtre vide, et a eu l'avantage
« Dans la l'* édition, au lieu de ce paragraphe, on lit : « On trouve aus&i a des exemples dans Corneille, mais plus rares, de Tart dont je parle, et, s'il « avait écrit plus tard, on ne peut pas savoir à quelle perfection il aurait « porté ses ouvrages ; mais puisqu'ils ne sont pas purgés de la barbarie de « son siècle, on peut croire qu'il n'avait pas reçu de la nature ce génie supé- « rieur aux erreurs de l'exemple, et qui semble fait tout exprès pour servir « de modèle aux honmies, tel, peut-être, que celui de Pascal, qui écrivait les « Lettres Provinciales dans le temps que Corneille donnait ses chefs-d'œuvre. > — Nous avons noté plus haut, dans V Éloge de Louis XV, que pour Vauvenargues la barbarie ne cesse qu'à Corneille ; on voit qu'ici l'auteur va plus loin, et que, selon lui. Corneille en tient encore. — G.
* Ces trois concessions sont de la 2* édition. — G.
' Dans la 1'* édition, il «goûtait : quels caractères ! Voltaire lui répond en marge : non ! Vauvenargues y renonce ; mais il ajoute, en revanche, les trois phrases qui suivent. — G.
former le goftt de son siècle sur son caractère'; Racine a paru après lui et' a partagé les esprits; s'il eût été possible de changer cet ordre, peut-^tre qu'on aurait jugé de l'un et de l'autre fort différemment. — Oui, dit-on ; mais Corneille est venu le premier, et il a créé le théâtre. — Je ne puis souscrire à cela. Corneille avait de grands modèles parmi les anciens ; Racine ne l'a point suivi ' ; personne n'a pris une route, je ne dis pas plus différente, mais plus opposée; personne n'est plus original à meilleur titre. Si Corneille a droit de prétendre à la gloire des inventeurs, on ne peut l'ôter à Racine; mais si l'un et l'autre ont eu des maîtres, lequel a choisi les meilleurs, et les a mieux imités? On reproche à Racine de n'avoir pas donné à ses* héros le caractère de leur siècle et de leur nation : mais les grands hommes sont de tous les âges et de tous les pays. On rendrait le vicomte de Turenneet le cardinal de Richelieu méconnaissables, en leur donnant le caractère de leur siècle; les âmes véritablement grandes ne sont telles que parce qu'elles se trouvent, en quelque manière, supérieures à l'éducation et aux coutumes ^ Je sais qu'elles retiennent toujours quelque chose de l'un et de l'autre ; mais le poète peut négliger ces bagatelles, qui ne touchent pas plus au fond du caractère que la coiffure et l'habit du comédien, pour ne s'attacher qu'à peindre vivement les traits d'une nature forte et éclairée, et ce génie élevé qui appartient également à tous les peuples^. Je ne vois point d'ailleurs ([ue Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre : ne parlons pas des tragédies faibles de ce grand
I Le rapport de ce pronom est douteux ; il porte sur Corneille, et non pas sur fiècle. — G.
* [l\ l'a suivi d'abord. — V.] — Voltaire reut parler de la TKèbaJUU et d* Alexandre, où, en effet, rimiution de Corneille est évidente. A partir d'An* dromaque. Racine a trouvé sa voie, et donne raison à Vanvenargues. ~ G.
3 La 1^ édition ajoutait ici : « Elles empruntent peu d'autnii , et, si elles « tiennent, par quelques endroits, aux préjugés de leur pays, on peut du moins « les prendre dans un Jour où elles n'offrent que les traits de la natare, lear a mère commune. »
^ Cette phrase est de la 2" édition. — G.
SLR QUELQUES POÈTES. 251
poète, Alexandre, la Thébatde, , Bérénice, Esther, dans lesqueDes on pourrait citer encore de grandes beautés ; ce n'est point par les essais d'un auteur, et par le plus petit nombre de ses ouvrages, qu'on en doit juger ; mais par le plus grand nombre de ses ouvrages, et par ses chefsd'œuvre. Qu'on observe cette règle avec Racine', et qu'on examine ensuite ses écrits : dira-t-on qu'Acomat, Roxane, Joad, Athalie, Mitbridate, Néron, Agrippine, Burrhus, Narcisse, Clytemnestre, Agamemnon, etc., n'aient pas le caractère de leur siècle, et celui que les historiens leur ont donné ? Parce que Bajazet et Xipharès ressemblent à Britannicus^ parce qu'ils ont un caractère faible pour le théâtre, quoique naturel, sera-t-on fondé à prétendre que Racine n'ait pas su caractériser les hommes, lui dont le talent éminent était de les peindre avec vérité et avec noblesse* ? Je reviens encore à Corneille, afin de finir ce discours. Je crois qu'il a connu mieux que Racine le pouvoir des situations et des contrastes ' ; ses meilleures tragédies, toujours fort au-dessous, par l'expression, de celles de son rival, sont moins agréables à lire, mais plus intéressantes quelquefois dans la représentation ^ soit par le choc de^ca-
I Comme Suard Ta justement remarqué plus haut, Vau?enargues aurait dû Vobserver luHttéme avec Molière, — G.
• l** Edition : « Bajazet, Xipharès, Britannicus, caractères si critiqués, ont « la douceur et la déÛcatesse de nos mœurs, qualités qui ont pu se rencen- « trer chez d'autres hommes, et n'en ont pas le ridicule, comme on l'insinue* « Mais je veux qu'ils soient plus faibles qu'ils ne me [le] paraissent : quelle
• tragédie a-^on vue où tous les personnages fussent do la même force ? cela « ne se peut; Mathan et Abner sont peu considérables dans Athalie, et cela « n'est pas un défaut, mais privation d'une beauté plus achevée. Que voit-On
• d'ailleurs de plus sublime que toute cette tragédie ? Que reprocher donc à « Racine ? d'avoir mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible, toi
• peut-être qu'il est déplacé au théâtre ? Je l'avoue ; mais ceux qui se fondent « là-dessus, pour bannir de la scène une passion si générale et si violente, « passent, ce me semble, dans un autre excès. Les grands hommes sont grands « dans leurs amours, et ne sont jamais plus aimables ; l'amour est le caractère « le plus tendre de l'humanité, et l'humanité est le charme et laperfection de « la nature.» — Encore un morceau retranché par Vauvenargues, et rétabli par les éditeurs. On sait que c'est contre Voltaire lui-même que Vauvenargues défend Bajazet, Xipharès, etc. (Voir Voltaire. — Le Temple du Goût,) — G.
• L'auteur a dit la même chose trois pages plus haut. — G«
• [ aion avis diffère ici de celui de Vauvenargues. Qu'y a-t-il déplus intéres-
ractëres, soit par l'art des situations, soit par la grandeur des intérêts ; moins intelligent que Racine» il concevait peutêtre moins profondément, mais plus fortement ses sujets' ; il n'était ni si grand poète, ni si éloquent; mais il s'exprimait quelquefois avec une grande énergie; personne n'a des traits plus élevés et plus hardis, personne n'a laissé ridée d'un dialogue si serré et si véhément; personne n'a peint avec le même bonheur l'inflexibilité et la force d'esprit qui naissent de la vertu ; de ces disputes mêmes que je lui reproche, sortent quelquefois des éclairs qui laissent l'esprit étonné, et des combats qui véritablement élèvent l'âme ; et, enfin, quoiqu'il lui arrive continuellement de s'écarter de la nature, on est obligé d'avouer qu'il la peint naïvement et bien fortement dans quelques endroits; et c'est uniquement dans ces morceaux naturels qu'il est admirable. Voilà ce qu'il me semble qu'on peut dire sans partialité de ses talents* ; mais lorsqu'on a rendu justice à son génie, qui a surmonté si souvent le goût barbare de son siècle, on ne peut s'empêcher de rejeter, dans sesouvrageç, ce qu'ils retiennent de ce mauvais goût, et ce qui servirait à le perpétuer dans les admirateurs trop passionnés de ce grand maître.
Les gens du métier sont plus indulgents que les autres à ces défauts, parce qu'ils ne regardent qu'aux traits originaux de leurs modèles, et qu'ils connaissent mieux le prix de l'invention et du génie ^ Mais le reste des hommes juge des ouvrages tels qu'ils sont, sans égard pour le temps et pour les auteurs ^, et je crois qu'il serait à désirer que les
sant qu'Andromaque et Ipkigénie? N*a-t-il pas pris la vivacité des applaudissements pour VirUérél? Les larmes font moins de bruit que l'admiration. — La H.]
^ Cette distinction entre la profondeur et la force ne parait pas assez nette. * G.
< Dans la l'* édition, ce relevé des mérites de Corneille était plus sommaire ; si Vauvenargues y revieut, c'est que, sans doute, il avait été touché de cette phrase de Voltaire : H appartient à un homme comme ooim, Monneur^ de donner den préférences, et point d'exclusions. — G.
' U est clair que Vauvenargues veut délicatement expliquer pourquoi Voltaire défendait Corneille. — G.
^ La fin de phrase qui suit est de la seconde édition. — G.
gens de lettres voulussent bien séparer les défauts des plus grands hommes de leurs perfections ' ; car, si Ton confond leurs beautés avec leurs fautes par une admiration superstitieuse, il pourra bien arriver que les jeunes gens imiteront les défauts de leurs maîtres, qui sont aisés à imiter, et n'atteindront jamsds à leur génie *.