‹ OEuvresChapitre 158 sur 286 · ACESTE, OU L'Amour ingénu · texte numérisé non relu

ACESTE, OU L'Amour ingénu

Un jeune homme qui aime pour la première fois de sa vie, n'est plus ni libertin, ni dissipé, ni ambitieux ; toutes ses passions sont suspendues, une seule remplit tout son cœur. S'il se trouve, par hasard, à un concert dont la musique soit passionnée, la symphonie seule le touche, sans qu^elle sôit accompagnée de paroles; on voit couler des larmes de ses yeux, et il est obligé de sortir de cette assemblée qui le gène, pour s'aller enfermer chez lui; il se détourne à la vue de ceux qu'il rencontre, il veut cacher ses larmes; devant sa table, il commence une lettre, et il la déchire ; il marche à grands pas dans sa chambre, il prononce des mots entrecoupés; il est hors de lui, on ne le reconnaît plus. C'est qu'Aceste idolâtre une femme dont il se croit aimé ; il la voit en dormant, lui parle, l'écoute, et se croit écouté. Il rêve qu'il voyage, seul avec elle, dans un bois, à travers des rochers et des sables brûlants; ils arrivent parmi des barbares; ce peuple s'empresse autour d'eux, et s'informe curieusement de leur fortune. Une autre fois, il songe qu'il se trouve à une bataille, et que, couvert de blessures et de gloire, il vient expirer dans les bras de sa maltresse; car l'imagination d'un jeune homme enfante aisément toutes ces chimères que nos romanciers ne composent qu'après bien des veilles. Aceste est timide avec sa maîtresse, et, quoique la fleur de la jeunesse soit encore sur son visage, il se trouble quand il est auprès d'elle; il oublie, en la voyant, ce qu'il s'est préparé de lui dire; mais quelquefois il lui parle sans préparation, avec ce feu et cette impétuosité que sait inspirer la plus vive et la plus éloquente des passions ; il à un tondent de paroles fortes et tendres; il arrache des larmes à cette femme qui en aime un autre ; puis, il se jette à ses pieds, et lui demande pardon des offenses qu'il ne lui a pas faites. Sa grâce et sa sincérité

* Ce Caractère, dont nous donnons une version nouvelle et plus complète, est la contre-partie des trois qui précèdent. — G.

l'emportent enfin sur les voeux d'un rival moins aimant que lui, et l'amour, le temps, le caprice, récompensent des feux si purs, n retourne chez lui préoccupé et attendri; l'amour fait entrer la bonté dans un cœur ingénu et sensible; les soupçons^ l'envie, l'intérêt, la haine, n'ont pas de place dans un cœur touché et content; on ne peut dépeindre la joie d'Aceste, son transport, son silence et sa distraction. Tous ceux qui dépendent de lui se ressentent de son bonheur : ses gens, à qui' il a donné ordre de l'attendre chez lui, ne s'y trouvent point; Aceste, vif et impatient par caractère, ne se fâche pas, et, comme ils s'excusent, en arrivant, d'être venus tard, il leur dit qu'ils ont bien fait de se divertir, et qu'il serait bien fâché de troubler la joie de personne. Alors, si umnisérable se- présente à lui, Aceste lui donne sa bourse, car la pitié suit l'amour, et lui dit : « Je suis trop heureux a de pouvoir adoucir vos peines ; si tous les hommes vou- « laient s'entr'dder, il n'y aurait point de malheureux ; mais it l'affreuse et inexorable dureté des riches retient tout a pour elle, et la seule avarice fait toutes les misères de la « terre. » Aceste ne se pique plus que d'être bon ; il pardonne à ses ennemis ; il va voir un homme qui a voulu lui nuire. Heureux, dit-il, ceux qui ont des passions qui les rendent moins insensibles, moins orgueilleux, moins délicats, moins formalistes! Ohl si l'on pouvait toujours être tendre, généreuj^, et sans orgueil L. Pendant qu'il s'occupe de ces réflexions, quelques jeunes gens qui le connaissent se moquent de cette passion qui le dévore, et surtout des beUes idées qu'il a sur l'amour ; mais il leur répond : c( Je n'ai point appris, Dieu merci, à mépriser l'amour qui « me plaît, pour diminuer mes plaisirs. J'estime les choses <( humaines, parce que je suis homme', et ne me pique pas (( de trouver dans mon imagination ce que je trouve plus u facilement dans la nature. L'intérêt, la vanité, l'ambiff tion, pourront bien un jour dessécher mon cœur, et y c faire périr les sentiments naturels; mais, du moins, je

t C'est le ven de Térence : Honià sum, nihil humant a me aUenum puto. — G.

a D*irai pas au-deyaot de ce malheur. Vous croyez*vous

« donc bien plus habiles de vous être détrompés, de si

<i bonne heure, de ce qu'on appelle les illusions de la jeu*

(( nesse? Vous ayez vieilli, mes amis, avant le temps, et,

a sans avoir joui de la nature, vous êtes déjà dégoûtés de

(I ses plaisirs. Je vous plains, car il n'y a d'erreur qu'à cher-

« cher hors du sentiment ce que ni l'esprit, ni Pusage, ni

(( l'art, ni la science, ne peuvent donner. »

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