‹ OEuvresChapitre 163 sur 286 · ERASME, ou L'Esprit présomptueux · texte numérisé non relu

ERASME, ou L'Esprit présomptueux

(Jn jeune homme qui a de l'esprit, n'estime d'abord les autres hommes que par cet endroit; et, à mesure qu'il méprise davantage ce que le monde honore le plus, il se croit plus éclairé et plus hardi ; mais il faut l'attendre. Lorsqu'on est assez philosophe pour vouloir juger des principes par soi-même, il y a comme un cercle d'erreurs, par lequel il est difficile de se dispenser de passer; mais les grandes âmes s'éclairent dans ces routes obscures, où tant d'esprits justes se perdent ; car elles portent dans leur propre fonds un tendre sentiment du vrai; elles ont été formées pour la vérité, et elles la rencontrent quelquefois au point même d'où elles sont parties pour la découvrir ; elles ont, d'ailleurs, des marques sûres pour la reconnaitre, qui manquent à tous ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés.

Erasme, dans un âge qui excuse tout, ne promet pas cependant cet heureux retour; né avec de l'esprit, il sert de preuve qu'il y a des vérités qu'on ne connaît que pai* le cœur. Semblable à ceux qui, n'ayant point d'oreille, font des systèmes ingénieux sur la musique, ou prennent le parti de nier l'harmonie, et disent qu'elle est arbitraire et idéale, Erasme ose assurer que la vertu n'est qu'un fantôme ; il est

1 [ t Si, dans un moment d'impatience, il a repoussé la prière et Timpor-

< tunité de quelque malheureux , sMl a insulté un homme faible qui n*ose ou « ne peut se venger, s'il a tiiDp puni Tinjostice de son ennemi , tout à coup, M saisi de l'idée de sa faute, il passe de cette chaleur violente à un regret

< plus violent encore, et il n'a pas honte do réparer son torn Quelque léger a service qu'on ait pu lui rendre, s'il craint que l'incommodité de ses proches « ou de ses amis n'ait été le prix de sa joie, il en perd aussitôt le fruit ; il s'at- « tendrit sur le sacrifice qu'on a pu lui faire, il se centriste ; il ne peut Jouir • sans inquiétude d'un bonheur qui a coûté quelque chose à ceux qui l'ai- « ment. » ] — Dans une vive et intéressante étude sur Vauvenargues, M. Bau- (IriUart n'hésite pas à le reconnaître dans ce portrait; ajoutons qu'on peut le reconnaître également dans le 9* {Aceste)^ et dans bien d'autres encore. — G.

* Les éditions précédentes donnent ce Caractère sous le nom d*Ernehl -G.

3m ESSAI

trës-persuadé qiieies grands hommes sont ceux qui ont su le plus habilement tromper les autres. César, selon lui, n'a été clément, Marins sévère, Scipion modéré, que parce qu'il convenait ainsi à leurs intérêts ; il croit que (Platon et Brutus auraient été de petits-maîtres dans ce siècle, parce qu'il leur eût été plus honorable et plus utile de l'être. Si on lui nomme M. de Turenne ou le maréchal de Vauban, si sincèrement vertueux malgré la mode, il n'estime pas de tels personnages, qui n'ont été, grands, dit-il, que par instinct, et les traite de petits génies, avec quelques femmes de ses amies qui ont de l'esprit comme les anges. En un root, il est convaincu qu'on ne fait de véritablement grandes choses que par réflexion, et rapporte tout à l'esprit» comme tous ceux qui manquent par le cœur, et qui, croyant ne dépendre que de la raison, sont éternellement les dupes de l'opinion et du j)lus petit amour-propre.

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