HORACE, ou l' Enthoimaste
Horace se couche au point du jour, et se lève quand le soleil est déjà sur son déclin ; il aime les ombres et la solitude; les rideaux de sa chambre demeurent fermés jusqu'à ce que la nuit approche ; il lit aux flambeaux pendant le jour, afin d'être plus recueilli, et, la tête échauffée par sa lecture, il lui arrive de quitter son livre, de monter sur sa cheminée sans dessein, et de s'y tenir, un pied en l'air. Il se parle à lui-même, il s'interroge et se répond; son âme ne peut durer sans passion, et, à défaut d'objets qui le touchent, son imagination en forge de faux, qu'elle embellit de ses qualités. On l'a vu autrefois, à Rome, pendant les chaleurs de l'été, se promener toute la nuit sur les ruines, s'asseoir parmi les tombeaux, et interroger ces débris; là, se transportant tout à coup au temps des guerres civiles, il appelle Sylla et Ifarius, et marche l'épée à la main ; il rencontre alors un Anglais, que ses insomnies obligent à se promener à la même heure ; Horace, qui croit que cet homme peut avoir quelque grand dessein, lui dit quelque cho^ en passant, pour entrer en conversation; mais l'Anglais répond dans sa langue, et passe sans s'arrêter. Une autre fois, Horace étant au bal , trouve une femme masquée qui lui parle; charmé de quelque plaisanterie assez piquante qu'elle lui fait, il se prévient aussitôt pour elle ; il la trouve belle, naïve, et pleine d'esprit; il en est ensorcelé jusqu'à ce qu'elle se démasque, et qu'il voie qu'elle n'a pas plus de beauté ni de jeunesse que d'esprit. C'est ainsi qu'Horace,
< Horace ouvre la série des caractères acUfs que nous avons annoncée. — Voir la 2' noto de la page 291.— G.
l'homme du monde dont Fimagination va ie plus vite, prèle à tous les objets les qualités qu'il leur désire; il est vrai qu'il se dégoûte aussi, en un moment, de ce qu'il a recherché avec le plus de vivacité, parce quMl n'y trouve jamais tout ce que son esprit trop ardent lui a promis. Une autre fois, sur ce qu'il entend dire qu'un minisire a parlé librement au prince en faveur de quelque iimocent , Horace lui écrit avec transport, et le félicite, au nom du peuple, d'une belle action qu'il n'a pas faite. On lui reproche ses extravagances, et il les avoue; il se raconte lui-même si naïve-, ment, qu'on lui pardonne, et que ceux qui l'écoutentse sentent pénétrés de ses sentiments ; il rit de ses aventures, et elles ne sont jamais plus plaisantes qu'entre ses mains. D'ailleurs, il parle quelquefois avec tant dé justesse et de sens, qu'on est malgré soi entraîné, et qu'on se reproche d'en avoir jugé trop précipitamment ; mais, à peine cette naïveté et cette sagesse l'ont rétabli dans l'esprit de ceux qui l'écoutenty il revient peu à peu à son caractère, et se laisse reprendre à sa manie. Par son éloquence vive et forte, il prend sur l'esprit des autres l'ascendant qu'il n'a pas sur le sien; ceux qui s'étaient moqués de ses chimères deviennent quelquefois ses prosélytes, et, plus enthousiastes que lui, ils répandent ses sentiments et sa folie.