‹ OEuvresChapitre 183 sur 286 · THÉOPHILE, ou L* EspHt pvofond · texte numérisé non relu

THÉOPHILE, ou L* EspHt pvofond

Théophile a été touché, dès sa jeunesse, de cette grande et louable curiosité de connaître le genre humain et le différent caractère des nations'; mais, en remplissant cet objet, il n'a pas négligé les hommes avec qui il devait passer la plus grande partie de sa vie, car il ne ressemble point à ceux qui entreprennent de longs voyages, pour voir, disent-ils, d'autres mœurs, et qui n'ont jamais démêlé celles de leur propre pays. Poussé par ce puissant instinct, et

* C'est le cas de rappeler que Vauvcnargues avait an grand goût pour lea . voyages (voir les LeUre$ à SainI- Vincetu, entr*autrc» la 9*), — G.

peut-être aussi par Terreur de quelque ambition plus se? crëte, il a consumé ses beaux jours dans Tétude et dans les voyages, et sa vie, toujours laborieuse, a toujours été agitée. Né avec une pénétration singulière, profond et adroit, il ne parle point sans dessein, et il n'a pas de l'esprit pour ennuya; son esprit perçant et actif a tourné de bonne heure son application du cOté des grandes affaires et de l'éloquence solide; il est simple dans ses paroles, mais liardi et fort ; il parle quelquefois avec une liberté qui ne peut lui nuire, et qui écarte la défiance de l'esprit d' autrui. La nature a mis dans son cœur ce désir de s'insinuer et de descendre dans le cœur des hommes, qui inspire et enseigne les séductions les plus secrètes de l'éloquence; il parait d'ailleurs comme un homme qui ne cherche point à pénétrer les autres, mais qui suit la vivacité de son humeur. Quand il veut faire parler un homme froid, il le contredit vivement pour l'animer, il l'engage insensiblement à des discours où il est obligé de se découvrir, et, si celui-ci dissimule, sa dissimulation et son silence parlent & Théophile, cai* il sait les choses que l'on cache, et il profite presque également de la confiance et de la dissimulation, de l'indiscrétion et du silence, tant il est difficile de lui échapper. Il tourne, il manie un esprit, il le feuillette, si j^ose ainsi dire, cpmme on parcourt un livre qu'on a dans ses mains, et qu'on ouvre à l'endroit qu'il plaît? ; et cela d'un air si naïf, si peu préparé, si rapide, que ceux qu'il a surpris par ses paroles se flattent eux-mêmes de lire dans ses plus secrètes pensées. Comme il ne perd jamais de temps en vains discours, et ne fait ni fausses démarches, ni préparations inutiles, il a l'art d'abréger les affaires les plus contentieuses, les négociations les plus difficiles, et son génie flexible se prête à toute sorte de caractères, sans quitter le sien; il est l'ami tendrei le père, le conseil et le confident de ceux qui l'entourent; on trouve en lui un

• Var, : « Comme on dÎBcute un livre qu'on a 9ous les yeux, et qu'on ouvre • à divure endroits. »

homme Bimple, sans ostentation, familier, populaire ; quand on a pu le voir une heure, on croit le connaître; mais son caFMtère est de démêlé les autres hommes, et de n'en être pas démdlé*. Théophile est la preuve que l'habileié n'est pas uniquement un art, comme les hommes faux se le figurent; une f(Mle imagination, un grand sens, une âme éloquente, subjuguent sans efforts et sans finesse les esprits les plus gardés, les plus défiants, et la supériorité d'esprit nous cache bien plus sûrement que le mensonge et la dissimulation, toujours inutiles au fourbe contre la prudence *.

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