‹ OEuvresChapitre 50 sur 286 · AO. — DE L ESTIME, DU RESPECT ET DC MÉPRIS · texte numérisé non relu

AO. — DE L ESTIME, DU RESPECT ET DC MÉPRIS

L'estime est un aveu intérieur du mérite de quelque chose; le respect est le sentiment de la supérioritéd' autrui.

Il n'y a pas d'amour sans estime ; j'en ai dit la raison. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé, et les hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui leur plaisent, peu s'en faut qu'ils ne règlent leur estime sur le degré d'agrément que les objets ont pour eux. Et s'il est vrai que chacun s'estime personnellement plus que tout autre, c'est, ainsi qu'on l'a déjà dit, parce qu'il n'y arien qui nous plai^ ordinairement tant que nousmêmes. Ainsi, non-seulement on s'estime avant tout, mais on estime encore toutes les choses que Ton aime ', comme la chasse, la musique, les chevaux, etc.; et ceux qui méprisent leurs propres passions ne le font que par réflexion et par un effort de raison, car l'instinct les porte au contraire.

< [lA haine semble être une colère d'habitude ; Tavenion, une forte antipathie ; Tantipathie, un instinct qui nous avertit que tel être n*est pas fait pour le nôtre. — V.]

« [Haine de quoi ? — V.]

* [Hors-d'œuvre; à mettre dans le chap. de V Amour-propre, — y.]

Par une suite naturelle du même principe, la haine rabaisse ceux qui en sont l'objet, avec le même soin que l'amour les relève. 11 est impossible aux hommes de se persuader que ce qui les blesse n'ait pas quelque grand défaut ; c'est un jugement confus que l'esprit porte en lui-même, comme il en use au contraire ' en aimant. Et si la réflexion contrarie cet instinct, car il y a des qualités qu'on est convenu d'estimer et d'autres de mépriser, alors cette contradiction ne fait qu'irriter la passion ; et, plutôt que de céder aux traits de la vérité, elle en détourne les yeux. Ainsi elle dépouille son objet de ses qualités naturelles pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant ; ensuite elle se livre témérairement et sans scrupule à ses préventions insensées.

11 n'y a presque point d'homme dont le jugement soit supérieur à ses passions. Il faut donc bien prendre garde, lorsqu'on veut se faire estimer, à ne pas se faire haïr, mais tâcher, au contraire, de se présenter par des endroits agréables ; parce que- les hommes penchent à juger du prix des choses par le plaisir qu'elles leur font.

Il y en a, à la vérité, qu'on peut surprendre par une conduite opposée, en paraissant au dehors plus pénétré de soi-même qu'on [ne] l'est au dedans; cette confiance extérieure les persuade et les maîtrise. Mais il est un moyen plus noble de gagner l'estime des hommes : c'est de leur faire souhaiter la nôtre 'par un vrai mérite, et ensuite d'être modeste et de s'accommoder à eux*. Quand on a véritablement les qualités qui emportent l'estime du monde, il n'y a plus qu'à les rendre populaires pour leur concilier l'amour, et lorsque l'amour les adopte, il en sait relever le prix. Mais pour les petites finesses qu'on emploie en vue de surprendre ou de conserver les suffrages, attendre les autres^ se faire valoir, réveiller par des froideurs étudiées ou des amitiés ménagées le goût inconstant du public, c'est

* Au contraire, pour d'une manière rontraire, ^ S. «[Bien. — V.l

la ressource des hommes superficiels qui craignent d'être approfondis ; il faut leur laisser ces misères, dont ils ont besoin avec leur mérite spécieux '.

Mais c'est trop s'arrêter aux choses ; tâchons d'abréger ces principes par de courtes définitions :

Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien l'être] met en nous, et i'mquiétude un désir sans objet ; l'ennui vient du sentiment de notre vide ; la paresse naît d'impuissance ; la langueur est un témoignage de notre faiblesse, et la tristesse de notre misère.

L'espérance est le sentiment d'un bien prochain, et la reconnaissance celui d'un bienfait ^ le regret consiste dans le sentiment de quelque perte ; le repentir, dans celui d'une faute; le remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiment ^

La timidité peut être la crainte du blâme, la honte en est la conviction.

La raillerie naît d'un mépris content ^.

La surprise est un ébranlement soudain à la vue d'une nouveauté; l'étonnement est une surprise longue* et

* [Bien. — V.] — Vauvenargues reviendra souvent sur ces idées ; voyex notamment le 8^ Conseil à un jeune homme ^ et toutes les maximes sur ia finesse et sur V habileté. — 0. '

« [Trop commun. — V. ]

5 Ici Voltai;^ écrit à la marge Girard^ faisant allusion, sans doute, à Fauteur des Synonymes, — G. — Ce n'est pas, à ce qu'il semble, la différence de la faute et du crime^ qui constitue celle du repentir et du remords. On peut expier ses crimes par le repentir^ et sentir le remords d*une faute. Si le repentir est moins cruel, c'est qu'il suppose le retour, et une résolution de ne plus retomber, qui console toujours. Le remords peut exister avec la résolution de se rendre encore coupable. Heureux^ si je puis, dit Mathan dans

Athaliey

A force d'attentats, perdre tons mes remords.

C'est ainsi que les scélérats les perdent ; il n'y a point pour eux de repentir.

Dien fit du repentir la vertu des mortels.

Heureusement le remords peut naître sans la crainte du châtiment; mais ce n'est guère que pour les premiers crimes. — S.

* [Bien.— V.]

5 [Pourquoi longue? V.]

accablante ; l'admiration une surprise pleine de respect '. La plupart de ces sentiments ne sont pas trop composés, et n'affectent pas aussi durablement notre âme que les grandes passions, l'amour, l'ambition, l'avarice, etc. Le peu que je viens de dire à leur occasion, répandra une sorte de lumière sur ceux dont je me réserve de parler idlleurs.

Al. — DE l'amour des objets sensibles.

Il serait impertinent de. dire que l'amour des choses sensibles, comme l'harmonie, les saveurs, etc., n'est qu'un effet de l'amour-propre, du désir de nous agrandir, elc. Cependant tout cela s'y mêle quelquefois. Il y a des musiciens, des peintres, qui n'aiment chacun dans leur art que l'expression des grandeurs», et qui ne cultivent leurs talents que pour la gloire : ainsi d'une infinité d* autres.

Les hommes que les sens dominent ne sont pas ordinairement si sujets aux passions sérieuses : l'ambition, Tamour de la gloire, etc. Les objets sensibles les amusent et les amollissent ; et s'ils oùt les autres passions, ils ne les ont pas aussi vives. On peut dire la même chose des hommes enjoués, parce qu'ayant une manière d'exister assez heureuse, ils n'en cherchent pas une autre avec ardeur. Trop de choses les distraient ou les préoccupent.

On pourrait entrer là-dessus, et sur tous les sujets que j'ai traités, dans des détails intéressants. Mais mon dessein n'est pas de sortir des principes , quelque sécheresse qui les accompagne : ils sont l'objet unique de tout mon discours, et je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de donner plus d'application à cet ouvrage ' .

« n faut avouer que la plupart des définitions accumulées ici ne se rattachent pas assez étroitement au sujet annoncé par le titre du chapitre. — G.

t Vauvenargnes veut-il dire que des artistes n*aiment leur art qne comme moyen d'exprimer la grandeur de leur génie ? — La phrase est au moins obscure. — ' G.

' s Dans la première édition, ce chapitre finissait ainsi : 1 1l serait sans doute « agréable d'élever un édifice sur ces fondements, de Tomer, de s'y reposer;

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