‹ OEuvresChapitre 57 sur 286 · SUR LA NATURE ET LA COUTUME · texte numérisé non relu

SUR LA NATURE ET LA COUTUME

Les hommes s'entretiennent volontiers de la force de la coutume, des effets de la nature ou de l'opinion : peu en parlent exactement. Les dispositions fondamentales et originelles de chaque être forment ce qu'on appelle sa nature. Une longue habitude peut modifier ces dispositions primitives ; et telle est quelquefois sa force qu'elle leur en substitue de nouvelles plus constantes, quoique absolument opposées : de sorte qu'elle agit ensuite comjme cause première, et fait le fondement d'un nouvel être ; d'où est venue cette conclusion très-littérale, qu'elle était une seconde nature, et cette autre pensée plus hardie de Pascal : que ce que nous prenons pour la nature n'est souvent qu'une première coutume ^ deux maximes très-véritables. Toutefois, avant qu'il y eût aucune coutume, notre âme existait, et avait ses inclinations qui fondaient sa nature ; et ceux qui réduisent tout à l'opinion et à l'habitude ne comprennent pas ce qu'ils disent : toute coutume suppose antérieurement une nature, toute erreur une vérité 4. Il est vrai qu'il est difficile de distinguer les principes de cette première nature de ceux de l'éducation ; ces principes sont en si grand nombre et si compliqués que l'esprit se perd à les suivre, et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On peut remarquer seulement que ce qui nous reste de notre première

> « Je mets en fait qu'il n*y a jamais eu de pyrrhonien efTectif et parfait »

— Pascal, 2« part., art. i«', pens. !'•. — G.

* S*Gravesande, dans son Traité des Syllogismes, réduit, à très-peu de chose près, aux mêmes termes, ses arguments contre les pyrrhoniens. — B.

— [Ce chapitre est plein d'idées trop communes. — V.] ' Pascal, !'• part., art. vi, pensée XIX. —G.

* [Ce dernier mot paraît de trop.— V.] — Voltaire a voulu dire ce dernier membre de phrase. — G.

nature est plus véhément et plus fort que ce qu'on acquiert par étude, par coutume et par réflexion ; parce que l'eflfet de Tart est d'affaiblir, lors même qu'il polit et qu'il corrige : de sorte que nos qualités acquises sont en même temps plus parfaites et plus défectueuses que nos qualités naturelles; et cette faiblesse de l'art ne procède pas seulement de la résistance trop forte que fait la nature, mais aussi de la propre imperfection de ses principes, ou insuflBsants, ou mêlés d'erreur. Sur quoi cependant je remarque, qu'à l'égard des lettres, l'art est supérieur au génie de beaucoup d'artistes qui, ne pouvant atteindre la hauteur des régies et les mettre toutes en œuvre, ni rester dans leur caractère qu'ils trouvent trop bas, ni arriver au beau naturel, demeurent dans un milieu insupportable, qui est l'enflure et l'affectation, et ne suivent ni l'art ni la nature. La longue habitude leur rend propre ce caractère forcé; et à mesure qu'ils s'éloignent davantage de leur naturel, ils croient élever la nature : don incomparable, qui n'appartient qu'à ceux que la nature même inspire avec le plus de force. Mais telle est l'erreur qui les flatte ; et, malheureusement, rien n'est plus ordinaire que de voir les hommes se former par étude et par coutume un instinct particulier, et s'éloi* gner ainsi, autant qu'ils peuvent, des lois générales et originelles de leur être : comme si la nature n'avait pas mis entre eux assez de différences, sans y en ajouter par l'opinion. De là vient que leurs jugements se rencontrent si rarement. Les tins disent : Cela est dans la nature ou hors de la nature, et les autres tout au contraire. Il y en a qui rejettent, en fait de style, les transitions soudaines des Orientaux, et les sublimes hardiesses de Bossuet; l'enthousiasme même de la poésie ne les émeut pas, ni sa force et son harmonie, qui charment avec tant de puissance ceux qui ont de l'oreille et du goût. Ils regardent ces dons de la nature, si peu ordinaires, comme des inventions forcées et des jeux d'imagination, tandis que d'autres admirent l'emphase comme le caractère et le modèle d'un beau naturel.

Panni ces variétés inexplicables de la nature ou de Topinion, je crois que la coutume dominante peut servir de guide à ceux qui se mêlent d'écrire; parce qu'elle vient de la nature dominante des esprits, ou qu'elle la plie à ses règles, et forme le goût et les mœurs : de sorte qu'il est dangereux de s'en écarter, lors même qu'elle nous parait manifestement vicieuse. Il n'appartient qu'aux hommes extraordinaires de ramener les autres au vrai, et de les assujettir à leur génie particulier; mais ceux qui concluraient de là que tout est opinion, et qu'il n'y a ni nature ni coutume plus parfaite l'une que l'autre par son propre fonds, seraient les plus inconséquents de tous les hommes.

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