‹ OEuvresChapitre 58 sur 286 · NULLE JOUISSANCE SANS AGTION · texte numérisé non relu

NULLE JOUISSANCE SANS AGTION

Ceux qui considèrent sans beaucoup de réflexion les agitations et les misères de la vie humaine, en accusent notre activité trop empressée, et ne cessent de rappeler les hommes au repos et à jouir d'eux-mêmes. Ils ignorent que la jouissa];tce est le fruit et la récompense du travail; qu'elle est elle-même une action ; qu'on ne saurait jouir qu'autant que Ton agit, et que notre âme enfin ne se possède véritablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces faux philosophes s'empressent à détourner l'homme de sa fin, et à justifier l'oisiveté ; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous lasse plus promptement que le travadl, et nous rend à l'action, détrompés du néant de se» promesses'; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs de systèmes, qui se piquent de balancer les opinions des philosophes et de prendre un juste milieu. Geuxd nous permettent d'agir, et sous condition néanmoins de régler notre activité et de déterminer selon leurs vues ta mesure et le choix de nos occupations; en quoi ils sont peut-être plus inconséquents que les premiers, car ils veulent nous faire trouver notre bonheur dans la sujé-

1 Ce mot fait équivoque ; il porte sur oinveié qui est tropjoin.— G.

tion de notre esprit; effet purement surnaturel, et qui n'appartient qu'à la religion, non à la raison. Hais il est des erreurs que la. prudence ne veut pas qu'on approfondisse '.

i. — DE LA CERTITUDE DES PBINaPES.

Nous nous étonnons de la bizarrerie de certaines modes, et de la barbarie des duels ' ; nous triomphons encore sur le ridicule de quelques coutumes, et nous en faisons voir la force. Nous nous épuisons 3ur ces choses comme sur des abus uniques, et nous sommes environnés de préjugés sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance. Ceux qui portent plus loin leurs vues remarquent cet aveuglement , et, entrant là-dessus en défiance des plus grands principes, concluent que tout est opinion; mais ils mentirent à leur tour par là les limites de leur esprit. L'être et la vérité n'étant, de leur aveu, qu'une même chose sous deux expressions, il faut tout réduire au néant ou admettre des vérités indépendantes de nos conjectures et de nos frivoles discours. Or, s'il y a des vérités telles, comme il me parait hors de doute, il s'ensuit qu'il y a des principes qui ne peuvent être arbitraires : la difficulté, je l'avoue, est à les connaître. Mais pourquoi la même raison qui nous faut discerner le faux, ne pourrait-elle nous conduire jusqu'au vrai? L'ombre est-elle plus sensible que le corps, l'apparence que la réalité ? Que connaissons-nous d'obscur par sa nature, sinon l'erreur? Que connaissons nous d'évident, sinon la vérité? N'est-ce pas l'évidence de la vérité qui nous fait discerner, le faux, comme le jour marque les ombres? et qu'est-ce, en un mot, que la connaissance d'une erreur,

« [Ce sujet méritait plus de détails.— V.]— Voltaire voudrait, oo sent pourquoi, que Vauvenargues fût ici moins prudent, — La nécessité, la légitimités si Ton peut dire, de Taction, est encore un des points de la morale do Vauvenargues, et se rattache à sa théorie des passioru. Il y reviendra plus d'une fois, dans ses Maxima^ et ailleurs. — G.

• Voyez plus loin l'explication du duel dfuis le Discours sur le caractère fies différents siècles. — G.

sinon la découverte d'une vérité? Toute privation suppose nécessairement une réalité ; ainsi la certitude est démontrée par le doute, la science par l'ignorance, et la vérité par l'erreur '.

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