SUJÉTION DE l'esprit DE l'hOMME
Quand on est au cours des grandes affaires^ rarement toml)e-t-on à de certaines petitesses : les grandes occupations élèvent et soutiennent l'âme ; ce n'est donc pas merveille qu'on y fasse bien. Au contraire, un particulier qui a l'esprit naturellement grand, se trouve resserré et à l'étroit dans une fortune privée ; et comme il n'y est pas à sa place, tout le blesse et lui fait violence '. Parce qu'il n'est pas né pour les petites choses, il les trsdte moins bien qu'un autre", ou elles le fatiguent davantage, et il ne lui est pas possible, dit Montaigne, de ne leur donner que Tattention qu'elles méritent, ou de s'en retirer à sa volonté ; s'il fait tant que de s'y livrer, elles l'occupent tout entier et l'engagent à des petitesses dont il est lui-même surpris. Telle est la faiblesse de l'esprit humain, qui se manifeste encore par mille autres endroits, et qui fait dire à Pascal : Il ne faut pas le bruit Sun canon pour empêcher les pensées du plus grand homme du monde : il ne faut que le bruit duM girouette ou d^une poulie. Ne vous étonnez pas, continue-t-il, s'il ne raisonne pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : si vous voulez qu'il trouve la vérité, chassez cet ani-
* Voyez plus haut la 8" Réflexion (Contre la Médiocrité^. — G.
• Dans le 15» Dialogne, intitulé : Brutus et un jeune Romain, le jeune homme, qui n'est autre que Vanvenargues lui-même, dira : « A la guerre, Je « me pr^ntais froidement à tous les dangers, et Je remplissais mes devoirs ; « mais /avait peu de goût pour les détail» de mon métier. Je croyais que j'au- € rais bien fait dans Us grands emplois; mais je négligeais de me faire une « réputation dans les petits. » — Voyez aussi le 12« Conuil à un Jeune howme.^G.
mol qui tient sa raison en ichec^ et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes \ Rien n'est plus vrai, sans doute» que cette pensée ; mais il est vrai aussi, de Taveu de Pascal, que cette même intelligence, qui est si faible, gouverne les villes et les royaumes : aussi le même auteur remarque que plus on approfondit l'homme, plus on y démêle de faiblesse et de grandeur; et c'est lui qui dit encore dans un autre endroit *, après Montaigne : Cette duplicité de l'homme est si visiblej qu'il y en a qui ont cru que nous avions deux âmes^ un sujet simple paraissant incapable de telles et si soudaines variétés d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur. Rassurons-nous donc sur la foi de ces grands témoignages, et ne nous laissons pas abattre au sentiment de nos faiblesses, jusqu'à perdre le soin irréprochable de la gloire et l'ardeur de la vertu '.