SDR LA LIBÉRALITÉ
' Un homme très-jeune peut se reprocher comme une vanité onéreuse et inutUe la secrète complaisancQ qu'il y a à donner. J'ai eu cette crainte moi-même avant de connaître le monde : quand j'ai vu l'étroite indigence où vivent la plupart des hommes, et l'énorme pouvoir de l'intérêt sur tous les cœurs, j'ai changé d'avis, et j'ai dit : Voulez-vous que tout ce qui vous environne vous montre un visage content, vos enfants» vos domestiques, ,votre femme, vos amis et vos ennemis? soyez libéral; voulez-vous conserver impunément beaucoup de vices*; avez-vous besoin qu'on vous pardonne des mœurs singulières ou des ridicules; voulezvous rendre vos plaisirs faciles, et faire que les hommes vous abandonnent leur conscience, leur honneur, leurs préjugés, ceux même dont ils font le plus de bruit ? tout cela dépendra de vous; quelque affaire que vous ayez, et quels que puissent être les hommes avec qui vous voulez traiter, vous ne trouverez rien de difficile si vous savez donner à propos. L'économe, qui a des vues courtes, n'est pas seulement en garde contre ceux qui peuvent le tromper, il
t[BoiL — V.]
* Dans cet ârUde, Vauvenargues semblerait oiBttre au nombre des avantages de la libéralité le droit de conserver impunément beaucot^ de tHeet; œ qui n*est ni ne peut être son projet, comme on peut s'en copTaincre par la pui«té du reste de sa morale. Mais ayant à démontrer les avantages que procure la libéralité, il a voulu commencer par démontrer le pouvoir qu'elle a de tout obtenir des hommes, et n'a pas assez distingué ce qui sert de preuve de son pouvoir d'avec la démonstration de ses avantages. — S. — On peut jouter que Vaiivenargues,ici, constate simplement un fait, et qu'il n'est pas tenu d'en discuter la moralité. — G*
appréhende aiuâ d'être dupe de lai-méme ; s'il achète quelque plaiâr qu'il lui eût été impossible de se procurer autrement, il s'en accuse aussitôt comme d'une faiblesse ; lorsqu'il Yoit un homme qui se plaît à faire louer sa gén^ rosité et à surpayer les services» il le plaint de cette illusion : Croyez-vous de bonne foi, lui dit-il, qu'on vous en ait plus d'obligation? Un misérable se présente à lui, qu'il pourrait soulager et combler de joie à peu de frus; il en a d*abord compassion, et puis il se repi-end et pense : C'est un homme que je ne verrai plus. Un autre malheureux s'oflre ena^e à lui, et il fait le même raisonnement. Ainsi toute sa vie se passe sans qu'il trouve l'occasion d'obliger personne, de se fûre aimer, d'acquérir une considération utile et légitime : il est défiant et inquiet, sévère à soi-même et aux siens, père et maître dur et fâcheux ; les détails frivoles de son domestique' le travaillent comme les affaires les plus importantes, parce qu'il les traite avec la même exactitude^ il ne pense pas que ses soins puissent être mieux employés, incapable de concevoir le prix du temps, la réalité du mérite et l'utilité des plaisirs.
11 faut avouer ce qui est vrai : il est difficile, surtout aux ambitieux, de conduire une fortune médiocre avec sagesse, et de satisfaire en même temps des inclinations libérales, des besoins présents, etc.*; mais ceux qui ont l'esprit véritablement élevé se déterminent selon l'occurrence, par des sentiments où la prudence ordinaire ne saurait atteindre ^ : je vais m'expliquer. Un homme né vain et paresseux, qui vit sans dessein et sans principes, cède indifféremment à toutes ses fantaisies, achète un cheval trois cents pistoles,
* Est-il besoin de noter que ce mot est ici synonyme de maiton on d'tn/^rieur î — G.
* On peut dire que Vaavenai^es en avait fait luinnème l'expérience ; sa correspondance avec Saint-Vincens ne laissera pas de doute sur ce point (voir plus loin). — Rapprochons aussi de ce passage ce root, qui n'est qu'un retour de VauTcnargues sur lui-même : « Qu'importe à un homme ambitieux qui a € manqué sa fortune sans retour, de mourir plus pauvre !» — G.
S' Vauvenargues dira de marne, dans une de ses plus belles Maxime* : « La « magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs. > — G.
qu'il laisse pour cinquante quelques mois après; donne dix louis à un joueur de gobelets qui lui a montré quelques tours, et se fait s^^ler en justice par un domestique qu'il a renvoyé injustement, et auquel il refuse de payer des avances faites à son service, etc. Quiconque a naturellement beaucoup de fantaisies, a peu de jugement, et Time probablement faible. Je méprise autant que personne des. hommes de ce caractère; mais je dis hardhnent aux autres : apprenons à subordonner les petits intérêts aax grands, même éloignés, et faisons généreusement et sans compter tout le bien qui tente ' nos cœurs : on ne peut être dupe d'aucune vertu ».