sur le ton a la mode
[Si c'est être pédant que d'affecter la singularité, mettre de l'esprit partout, penser peu naturellement, et s'exprimer de même, que de pédants n'y a-t-il pas parmi les gens de lettres, et parmi les gens du monde ? Que voit-on aujourd'hui dans les livres et dans la meilleure compagnie, que beaucoup d'esprit sans justesse, une envie de briller aux
' Rapprochez de la 51* Réflexion, — G.
dépens de la raison, une ignorance très-présomptueuse, ou des connaissances très-superficielles? On serait mal venu cependant de dire que les gens du monde et les beauxesprits sont les pédants, et que quelques hommes sensés et simples, qui savent assez, mais qui brillent peu, qui n'estiment que la raison et le naturel, sont les gens véritablement agréables. De même, si quelqu'un eût dit, il y à six-vingts ans, que T hôtel de Rambouillet ne rassemblait que des pédants et des précieuses, assurément, on ne l'eût guère écouté. On l'a dit néanmoins, peu de temps après, et personne aujourd'hui ne le met en doute. Ce n'est donc pas à nous qu'il est permis de juger de notre siècle; c'est à ceux qui viendront après nous à se moquer de notre ton et de nos modes, si les leurs ne sont encore pires. On n'eût pas cru, du temps de Louis XIII, que le ton du connétable de Luynes et des autres courtisans de ce règne ne fût pas le meilleur et le plus aimable qu'on pût avoir : il serait plalsant que certains hommes, que je ne nomme pas, et qui font grand bruit parmi nous, devinssent quelque jour aussi ridicules que le maréchal de Bellegarde et que Voiture.]
àL — [sur l'incapacité des lecteurs.]
[Combien de gens connaissent tous les livres et tous les auteurs, sont instruits de toutes les opinions et de tous les systèmes, qui sont incapables de discerner le vrai du faux, et d'appfécier ce qu'ils lisent! Combien d'autres se plaignent qu'on u' écrit plus rien de raisonnable, et que tous les auteurs ne font que se répéter les uns les autres, qui, s'il paraissait un ouvrage original, non-seulement ne l'approuveraient pas, mais seraient les premiers à le combattre, à en relever les défauts, et à se prévaloir contre lui des négligences qui pourraient s'y rencontrer 1 Celte disposition trop ordinaire des esprits , l'espèce d'oubli dans lequel ont été ensevelis pendant longtemps de grands ouvrages, et l'injustice que d'assez beaux génies ont éprouvée de leurs contemporains, autorisent des hommes très-médiocres à
protester contre les jagements de leur siècle, et à attendre follement de là postérité Testime refusée à leurs ouvrages. C'est cette même incapacité des lecteurs, c'est leur mauvais goftt, leur avidité pour les bagatelles, qui enhardissent et multiplient jusqu'à l'excès les livres fades et les niaiseries littéraires. Si l'art de penser et d'écrire n'est plus qu'un métier mécanique, comme l'arpentage, ou Torfévrerie ; si on n'y est plus engagé par le seul instinct du génie, mais par désœuvrement ou par intérêt; s'il y a sans comparaison plus de mauvais ouvriers dans cette profession que dans les autres, il faut s'en prendre à ceux qui soutiennent ces faibles artisans et leurs faibles ouvrages, en les lisant. Cependant, de même que le grand nombre des arts inutiles prouve et entretient la richesse des États puissants, peutêtre aussi que cette foule d'auteurs et d'ouvrages frivoles, qui entretiennent le luxe et la paresse de l'esprit, prouvent, à tout prendre, qu'il y a aujourd'hui plus de lumières, plus de curiosité et plus d'esprit qu'autrefois parmi les hommes '•]
A5. — [sur le merveilleux.]
[Les hommes aiment le merveilleux, non pas parce qu'il est faux, mais parce qu'ils aiment ce qui les surprend. Du reste, ils ne l'aiment qu'autant qu'ils le croient, et ils ne le croient qu'autant qu'il est revêtu des dehors du vrai, ou qu'il leur parait tel. Moins les hommes sont éclairés, plus il est facile de leur en imposer par des fables, c'est-à-dire de les leur faire recevoir pour des vérités ; car quand ils savent que ce sont des mensonges, tout au plus ils s'en amusent, mais ils ne s'y intéressent pas. Une faut donc pas dire que le vrai a besoin d^emprunter la figure du faux pour
* On remarquera dans ce morceau, ainsi que dans la plupart des Réflexions de Vauvenargues , le soin qu*il prend de chercher la justification , ou, au moins, la raison des faux usages ou des fausses idées qu*il constate. C'est qu'en eflet sa méthode c'est la conciliation^ ou, comme il le dit souvent luimême, le rapprochement des contrariétés apparentes, pour en former un système raisonnable. — G.
être reçu agréablement dans V esprit humain; un homme qui écrirait sur ce principe n'écrirait que pour les sots, et serait bientôt méprisé des bons esprits.
Les fables ont été inventées pour faire recevoir la vérité aux enfants, ou aux esprits faibles qui ne sortent pas de l'enfance ; mais rien n'est si rebutant pour des hommes raisonnables, et il n'y a que les agrémenta du style, le charme des vers, la beauté et la vérité des maximes que ces fables enveloppent^ qui puissent en faire supporter la puérilité. Dire donc que les fables plaisent aux hommes, c'est dire que la plupart des hommes sont enfants, qu'ils se laissent surprendre au merveilleux, que peu de chose éblouit leur jugement, et tire leur esprit de son assiette ; c'est dire que peu de gens ont assez de sagacité pour distinguer le vrai du faux ; mais dans les choses où le vrai est connu, le faux se présente inutilement, et, plus il est orné, plus il est ennuyeux.]