A. — SUR LA MORALE ET LA PHYSIQUE
C'est un reproche ordinaire de la part des physiciens à ceux qui écrivent des mœurs, que la morale n'a aucune certitude comme les mathématiques et les expériences physiques. Hais je crois qu'on pourrait dire^ au contraire, que l'avantage de la morale est d'être fondée sur un petit nombre de principes très-solides» et qui sont à la portée de l'esprit des hommes; que c'est de toutes les sciences la plus connue, et celle qui a été portée [le] plus près de sa perfection : car il y a peu de vérités morales un peu importantes qui n'aient été écrites; et ce qui manque à cette science, c'est de réunir toutes ces vérités, et de les séparer de quelques erreurs qu'on y a mêlées ; mais c'est un défaut de l'esprit humain plus que de cette science , car les hommes ne sont guère capables de concevoir aucun sujet tout entier, et d'en voir les divers rapports et les différentes faces. L'avantage de la morale est donc d'être plus connue que les autres sciences; de là on peut conclure qu'elle est plus bornée, ou qu'elle est plus naturelle aux hommes, ou l'un et l'autre à la fois : car on ne peut nier, je crois, qu'elle est plus naturelle aux hommes ; et on est assez obligé de convenir, en même temps, que se renfermant tout entière dans un sujet aussi borné que [l'est] le genre humain, elle a moins d'étendue que la physique, qui embrasse toute la nature. Ainsi l'avantage de la morale sur la physique est de pouvoir être mieux connue et mieux possédée, et l'avantage de la physique sur la morale es( d'être plus vaste et plus étendue. La morale se glorifie d'être plus sûre et plus praticable ; et la physique, au contraire, de passer les bornes
i Ce morceau inédit confirme la remarque de M. Sainte-BeuYe : c On reconc naît dans Vauyenargues l'homme qui, même en se vouant aux lettres, ne « pouyait s'empêcher de penser que le cardinal de Richelieu était encore au- « dessus de liilton. » — G.
de Tesprit humain , de s'étendre au delà de toutes ses conceptions, d'étonner et de confondre Timagination par ce qu'elle lui fait apercevoir de la nature... Voilà du moins ce qui me parait de ces deux sciences. Je trouve la morale plus utile, parce que nos connaissances ne sont guère profitables qu'autant qu'elles approchent de la perfection ; mais elle me parait aussi un peu bornée ; au lieu que le seul aspect des éléments de la physique accable mon imagination* •• Je me sens frappé d'une vive curiosité à la vue de toutes les merveilles de l'univers, mais je suis dégoûté aussitôt du peu que l'on en peut connaître, et il me semble qu'une science, si élevée au-dessus de notre raison, n'est pas trop faite pour nous.
Cependant ce qu'on a pu en découvrir n'a pas laissé que de répandre de grandes lumières sur toutes les choses humaines : d'où je conclus qu'il est bon que beaucoup d'hommes s'appliquent à cette science, et la portent jusqu'au degré où elle peut être portée, sans se décourager par la lenteur de leurs progrès et par l'imperfection de leurs connaissances... Il faut avouer que c'est un grand spectacle que celui de l'univers : de quelque côté qu'on porte sa vue, on ne trouve jamais de terme. L'esprit n'arrive jamais ni à la dernière petitesse des objets, ni à l'immensité du tout ; les plus petites choses tiennent à l'infini ou à l'indéfini. L'extrême petitesse et l'extrême grandeur échappent également à notre imagination ; elle n'a plus de prise sur aucun objet dès qu'elle veut l'approfondir. Nous apercevons ^ dit Pascal, quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir étemel d^en connaître ni le principe ni la fin^ etc. *
La physique est incertaine à l'égard des principes du mouvement, à l'égard du vide ou du plein, de l'essence des corps, etc. Elle n'est certaine que dans les dimensions, les distances, les proportions et les calculs qu'elle emprunte de la géométrie.
M. Newton , au moyen d'une seule cause occulte, expli-
1 Voyez les Pentéeê de Pascal, V partie, art. IV, pensée I. — G.
que tous les phénomènes de la nature ; et les anciens, en admettant plusieurs causes occultes^ n'expliquaient pas la moindre partie de ces phénomènes. La cause occiûte de M. Newton est celle qui produit la pesanteur et l'attraction mutuelle des corps; mais il n'est pas impossible peut-être que cette pesanteur et cette attraction ne soient à ellesmêmes leur propre cause, car il n'est pas nécessaire qu'une qualité que nous apercevons dans un sujet y soit produite par une cause; elle peut exister par elle-même'. On ne demande pas pourquoi la matière est étendue : c'est là sa manière d'exister; elle ne peut être autrement. Ne se peutil pas faire que la pesanteur lui soit aussi essentielle que l'étendue? Pourquoi non? Il n'est aucune portion de matière qui ne soit étendue : l'étendue est donc essentielle à la matière. Mais s'il n'y a aucune portion de matière qui ne soit pesante, ne faudrait-il pas ajouter la pesanteur à l'essence de la matière ? Si le mouvement n'est autre chose que la pesanteur des corps, nous voilà bien avancés dans le secret de la nature.
Toutes nos démonstrations ne tendent qu'à nous faire connaître les choses avec la même évidence que nous les connaissons par sentiment. Connaître par sentiment est donc le plus haut degré de connaissance * ; il ne faut donc pas demander une raison de ce que nous connaissons par sentiment.