CHAP. XL
constamment conduict que le sien. Heureux qui aye réglé à si juste mesure son bcsoing que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement, et sans que leur dlspensation ou assemblage interrompe d'aultres occupations qu'il suyt, pins convenables, plus tranquilles, et selon son cœur!
L'aysance donc et l'indigence despendent de l'opinion d'un chascun ; et non plus la richesse que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté et de plaisir que leur en preste celuy qui les possède. Chascun est bien ou mal, selon qu'il s'en treuve; non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content; et en cela seul la créance se donne essence et vérité. La fortune ne nous faict ny bien ny mal ; elle nous en offre seulement la matière et la .semence; laquelle nostre ame, plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plaist ; seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saveur et couleur de l'interne constitution, comme les accoustrements nous cschauffent, non de leur chaleur, mais île la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir ^ qui en abrieroit un corps froid, il en tireroit mesme service pour la froideur ; ainsi se conserve la neige et la glace. Certes, tout en la manière qu'à un fainéant l'est ude sert de torment , à un y vrongne l'abstinence du vin , la frugalité est supplice aux luxurieux, et l'exercice géhenne à un homme délicat et oysif; ainsin est il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses ny difficiles d'elles mesmes; mais nostre foiblesse et lascheté les faict telles. Pour juger des clioses grandes et haultes, il fault une ame de mesme; auUrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre: un aviron droict semble courbe en l'eau ; il n'importe pas seulement qu'on veove la chose, mais comment on la veoid'.
Or sus, pourquoy, de tant de discours qui persuadent diversement les hommes de nicspriser la mort et de porter la douleur, n't-n trouvons nous quelqu'un qui face pour nous? et de tant d'espèces d'imaginations qui l'ont persuade à aultruy, que chascun n'en applique il à soy une, le plus selon son humeur? S'il ne peult digérer la drogue forte et abster-
(i) Depiiis ces motSj Certes, tout en la numiére, etc.. Montais:ne traduit 3éx., Epist. 81. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
sive pour desraciner le mal, au moins qu'il la prenne lenitive pour le soulager. Opifiio est quœdam effeminata ac levis, nec in dolore magis quant eadem in voluptate : qua quum liquescitnus, fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus... Toium in eo est ut iibi imperes^. Au demeurant, on n'eschappe pas à la philosophie pour faire valoir oulire mesure l'aspreté des douleurs et l'humaine foiblesse ; car on la contrainct de se rejecter à ces invincibles répliques : « S'il est mauvais de vivre en nécessité, au moins de vivre en nécessité il n'est aucune nécessité* : »» « Nul n'est mal longtemps qu'à sa faulte. » Qui n'a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie, qui ne veult ny résister ny fuyr, que luy feroit-on?