‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 107 sur 402 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

De ne communiquer sa gloire.

De toutes les resveries du monde, la plus receue et plus universelle est le soing de la réputation et de la gloire, que nous espousons jnsques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyvre ceste vaine image et ceste simple voix qui n'a ny corps ny prinse :

La fama, ch' invaijhisce a un dolce suoiio Voi superbi moriali , e par si bella, £ un' eco, un sogno, anzi del sogno un' ombra Ch' ad ogni venta si dilegua e sgombra ';

et des humeurs desraisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se desfacent plus tard et plus envy de ceste cy que de nulle aultre* : c'est la plus revesche et opiniastre : Quia etiam hene proficientes animos tenture non cessât^. Jl n'en est gueres de laquelle la raison accuse si clairement la vanité ; mais

(1) Par la douleur , comme par le plaisir, nos âmes s'amollissent; elles n'ont plus rien de mâle ni de solide, et une piqûre d'abeille nous arrache des cris Tout consiste à savoir

se commander. Cic, Tusc. Quœst., 11,^.

(2) SÉn.,Epist., 12. J. V. L.

(3) I.a renommée , qui , par la douceur de sa voix , enchante les superbes mortels et paraît si ravissante , n'est qu'un écho, un songe , ou plutôt l'ombre d'un songe qui se dissipe et s'évanouit en un moment. Tasso, Gerus., cant. XTV , st. 63.

(i) Cette idée parait empruntée de Tacite, Hist. , IV , 6 : Etiam snpieniibtis cuptdo gloriœ novissirha exuitur. G.

f5) Parce qu'elle ne cesse de tenter ceux même qui ont fait Ut's progrès dans (a vertu, o. avcvst., de dviLDei, v, 14.

elle a ses racines si vifves en nous que je ne sçais si jamais aulcun s'en est peu nettement descharger. Après que vous avez tout dict et tout creu pour la desadvouer, elle produict contre vostre discours une inclination si intestine que vous avez peu que tenir à rencontre ; car, comme dict CiceroS ceulx mesmes qui la combattent, encores veulent ils que les livres qu'ils en escrivent portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mesprisé la gloire. Toutes aultres choses tumbent en commerce ; nous prestons nos biens.et nos vies au besoing de nos amis; mais de communiquer son honneur, et d'estrener aultruy de sa gloire, il ne se veoid gueres.

Catulus Luctatius, en la guerre contre les Cimbres, ayant faict touts ses efforts pour arrester ses soldats qui fuyoient devant les ennemis, se meit luy mesme entre les fuyards, et contrefeit le couard, à fin qu'ils semblassent plustost suyvre leur capitaine que fuyr l'ennemi 2; c'estoit abandonner sa réputation pour couvrir la honte d'aultruy. Quand Charles cinquiesme passa en Provence l'an mil cinq cent trente sept, on tient que Antoine de Levé, veoyant l'empereur résolu de ce voyage, et l'estimant luy estre merveilleusement glorieux, opinoit toutesfois le contraire et le desconseilloit, à ceste fin que toute la gloire et honneur de ce conseil en feust attribué à son maistre, et qu'il feust dict son bon advis et sa prévoyance avoir esté telle que, contre l'opinion de touts, il eut mis à fin une si belle entreprinse^ : qui estoit l'honorer à ses despens. Les ambassadeurs thraciens, consolants Archileonide, mère de Brasidas, de la mort de son fils, et le hault louants jusques à dire qu'il n'avoit point laissé son pareil, elle refusa ceste louange privée et particulière, pour la rendre au public : «< Ne me dictes pas cela, répliqua elle ; je sçais que la ville de Sparte a plusieurs citoyens plus grands et plus vaillants qu'il n'estoit*. » En la battaille de Crecys, le prince de Gales, encores fort jeune, avoit l'avant

(1) Dans le plaidoyer pour Archias,c, il ; pensée reproduite aussi par Pascal. J. V. L.

(2) Plut., Vie de Marius , c. 8. C.

(3) Voyez Gt'iL. DU Bellay; et Brantôme, Vies cks Hommes illustres , à l'article Antoine de Lève.

(4) Plut., Apophthegmes des Lacédémoniem , à l'article Brasidas. C.

(Si) Donnée en 1346. Voypz Froissart, vol. 1 , c. 3p. Q.

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